Quand le socialiste Sanders bat le nombre de voix recueillies dans une primaire du New Hampshire

Dans un Etat qui n’est pas un bastion progressiste, le sénateur du Vermont règle le problème de son « éligibilité » et catalyse une mobilisation grandissante. Jusqu’où ?

Si on voulait verser dans le style ampoulé, on écrirait : l’Histoire ne fait pas les choses à moitié. En effet… Bernie Sanders est le premier candidat qui se définit comme « socialiste » à remporter une étape des élections primaires. En soi, voilà déjà un moment politique unique. Mais c’est l’ampleur de cette victoire qui lui confère définitivement son estampille « historique ».

Face à une ancienne First Lady et ancienne secrétaire d’Etat, soutenue par l’appareil démocrate, il remporte 60% des suffrages contre 38% à son adversaire (qui, rappelons-le, avait 50% d’avance au début de la campagne). Il domine dans toutes les catégories, parfois de manière « plébiscitaire » : 83% des voix chez les moins de 29 ans, 66% chez les 30-44 ans, 65% chez ceux qui gagnent moins que le revenu médian, 55% chez les 45-64 ans et même 55% chez les électrices, alors qu’Hillary Clinton mène notamment campagne sur le thème de « la première présidente du pays. » Cette dernière ne l’emporte que chez les plus de 65 ans et ceux qui gagnent plus de 200000 dollars par an.

Plus encore : Bernie Sanders est le candidat qui a recueilli le plus de voix de toute l’histoire des primaires du New Hampshire. 151.000 électeurs (décompte sur 97% des bulletins dépouillés). Ceux qui complètent le « top 5 » :

Hillary Clinton en 2008 : 112.400 voix

Barack Obama en 2008 : 104.815

Mitt Romney en 2012: 97.591

John McCain en 2008: 88.500

Sanders rassemble un tiers d’électeurs de plus que Clinton en 2008, numéro 2 au classement, alors que la population n’a évolué que de quelques milliers de personnes.

Cette année, l’Etat compte 1,326 millions d’habitants, selon les données les plus récentes (soit l’année 2014) du recensement, environ 1,1 million d’électeurs éligibles (tous ceux en âge de voter) et très officiellement, au 31 décembre, 873 932 électeurs enregistrés qui se répartissent ainsi (229.202 démocrates, 260.896 républicains et 383.834 « indépendants »). Pour participer à la primaire dans le New Hampshire, il faut s’enregistrer et se déclarer mais on peut s’enregistrer le jour même du vote. 525.000 électeurs ont participé aux primaires des deux camps.

Bernie Sanders a donc recueilli dans le cadre d’une primaire 17,2% de l’ensemble des électeurs enregistrés et 28,9% de ceux qui se sont déplacés pour choisir entre dix candidats (deux démocrates et huit républicains).

Ca fait beaucoup de chiffres comme dirait certains de mes amis. Mais ça vaut le coup, quand même pour saisir l’ampleur de la mobilisation créée autour de sa candidature. A titre de comparaison (un peu faussée mais c’est juste pour donner une idée), lors de la primaire du PS en 2011, dans un département de poids démographique équivalent (le Val-de-Marne comptait 1,33 millions d’habitants cette année-là), François Hollande avait recueilli 20.000 voix et l’ensemble des candidats, 56.297 voix. Rappel : Sanders, 148.000…

Cela apporte une pierre au débat sur le fait de savoir si Sanders est « éligible », question soulevée par l’équipe de campagne de Clinton (notons au passage qu’elle a perdu 20000 voix en huit ans dans cet Etat). Celle de Sanders répond désormais que le sénateur du Vermont est le mieux à même de rassembler le cœur de l’électorat démocrate et au-delà. La preuve par le vote de mardi…

L’argument de la proximité avec l’Etat du Vermont dont il est sénateur ne tient pas une seule seconde, comme l’a rappelé un article du New York Times. Le Vermont est un Etat progressiste, l’un des plus à gauche du pays, tandis que le New Hampshire relève plus d’une culture « libertarienne » (on ne paie pas d’impôt dans cet Etat où la devise est « vivre libre ou mourir »). Pour poursuivre dans l’aller-retour indicatif avec la France, suffit-il à Nicolas Sarkozy d’être des Hauts-de-Seine pour réaliser de bons scores en Seine-Saint-Denis ?

Bref, pour n’en rester qu’à Sanders : en anglais électoral, cela s’appelle un « momentum ». Un « élan », une « dynamique », qui vont dans quelques semaines affronter deux challenges plus compliqués, le Nevada et la Caroline du Sud, où Hillary Clinton est donnée largement favorite.

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En campagne avec les acteurs de la révolution Sanders

(Article publié dans l’Humanité du 9 février, le jour du vote qui a débouché sur une large victoire de Sanders, on y reviendra très vite.)

Dans l’Iowa, le candidat qui se proclame socialiste a recueilli 83% des suffrages des moins de trente ans. Dans le New Hampshire, ces mêmes jeunes constituent la force la plus militante et engagée de sa campagne de terrain.

Ils sont jeunes. Ils sont à l’image d’une Amérique devenue multicolore : blancs, noirs, latinos, asiatiques, métis. Ils sont souvent étudiants. Ils mènent leur première campagne électorale. Et ces « Millennials » (surnom donné à ceux qui ont aujourd’hui moins de trente ans) se mobilisent pour un candidat socialiste de 74 ans. En plus de cela, ils n’ont pas froid aux yeux. La preuve.  «Si je peux me permettre de rectifier, intervient posément Ben, petite barbichette brune à la D’Artagnan. Nous faisons campagne pour une révolution politique portée par un candidat socialiste de 74 ans et des millions d’autres personnes, dont de très nombreux jeunes. Nous avons d’ailleurs créé un hashtag NotMeUs(PasMoiNous).»

Comme si la génération du millénaire reprenait le flambeau des années 60 que la « révolution conservatrice » de Reagan n’a pas réussi à totalement éteindre. Dans l’Iowa, Bernie Sanders a perdu d’un cheveu mais il a emporté 84% du vote jeune. Dans le New Hampshire, où est organisée aujourd’hui la première primaire (le vote dans l’Iowa n’était réservé qu’aux militants du parti) du cycle présidentiel, la participation de la nouvelle génération de citoyens américains sera décisive pour l’avenir de cette « révolution politique. »

Pour Sarah, tout a commencé par un quizz sur Internet, l’été dernier, l’été de ses 18 ans. Quelle personnalité politique était la plus proche de ses idées ? Un nom, dont elle avait à peine entendu parler, est apparu sur son écran: Bernie Sanders. Depuis, elle a changé trois fois de couleur de cheveux (violet, blond et désormais roux) mais pas de choix : elle veut « Bernie for president ». « Je veux surtout une démocratie restaurée où les responsables politiques ne peuvent pas être achetés par des compagnies », argumente-t-elle. Originaire du Massachussetts voisin, elle mène ses études à l’Université du New Hampshire à Durham et c’est là qu’elle votera. Sur le campus, elle participe à l’une des 220 sections universitaires de « Sanders 2016». Avec Céline et Faye, entre autres, elle fait le tour des dortoirs pour s’assurer que le « turn out » (la participation) sera au rendez-vous.

Transformer l’enthousiasme en vote : c’est également la mission de Michael, 25 ans. Vendredi dernier, lors d’un meeting tenu à Exeter malgré d’abondantes chutes de neige qui n’ont apparemment rebuté personne, les participants avaient à peine le temps de défaire les flocons de leurs manteaux et chevelures qu’il leur demandait noms et contacts à des fins de relance dans la dernière ligne droite. Electeur d’Obama en 2008, ce petit-fils d’immigré italien entame sa première campagne comme militant. « Si la participation est forte, cela veut dire que notre mouvement a revigoré la démocratie, indique-t-il. Ce ne sera qu’une première étape. Et même s’il n’obtient pas la nomination, Sanders a changé la tonalité de la discussion politique nationale sur tous les sujets : gratuité des frais d’inscription scolaire, création d’une sécurité sociale universelle, dénonciation des inégalités, chasser l’argent de la politique. » Au milieu des vieux bois centenaires de l’Hôtel de ville, Michael a croisé Jo, 18 ans, et a souri. Le jeune lycéen de l’Exeter Academy arborait ce jour-là un pull rose frappé du mot « féministe ». Quarante-huit heures auparavant, il se tenait, avec une dizaine d’autres jeunes, face à ce même bâtiment où Donald Trump venait donner un meeting façon « town hall », c’est-à-dire avec des questions des personnes présentes. Anecdote : une dame a pris le micro pour contester la vision paranoïaque de l’immigration du milliardaire nationaliste qui a eu comme répartie : « Qui vous envoie ici, c’est Sanders ?»

Sanders, celui qui donne le « la » de la campagne et qui domine dans les sondages locaux. Les plus récentes lui donnent entre dix et vint points d’avance sur Hillary Clinton. Dante Scala, professeur de sciences-politiques à l’UNH, avoue qu’il est « déconcerté » face à de tels scores annoncés. « Je pensais bien que Sanders allait bien se tenir ici mais pas à un tel niveau ». Un tel niveau qui  ne peut être possible, outre le soutien des jeunes, sans « l’adhésion de la classe ouvrière blanche. C’est tout sauf normal ici surtout pour un progressiste insurgé», commente l’universitaire.

Samedi, Sarah, Joe et Michael ont participé à une opération géante de mobilisation électorale, du porte à porte à la relance téléphonique. A Concord, capitale de l’Etat, alors que Matt, Mark, Eric, Greg, Lou et Nanou forment l’équipe qui part du QG de Sanders situé dans la zone commerciale, à quelques centaines de mètres de là, on s’apprête à faire les 3x3x3. Trois équipes de trois heures pendant trois jours. La direction nationale du syndicat SEIU a apporté son soutien à Hillary Clinton mais le « local 1984 » qui syndique les employés territoriaux du New Hampshire a choisi Sanders. « La force motrice de la campagne du sénateur Sanders, ce sont les gens. Savoir jusqu’où elle peut aller sera déterminée par la quantité de personnes qui s’impliquent. Si nous votons en masse et bien nous devenons une force politique », argumente John Hattan, secrétaire du syndicat.

En quelques mois à peine, cette candidature annoncée dans le quasi-anonymat, a débouché sur la construction d’une organisation électorale sans équivalent hormis celle de Barack Obama en 2008. Dans le New Hampshire, dont la population équivaut à la moitié de celle de Paris, « Bernie for president » ce sont 7200 volontaires et 108 « staffs » (permanents). L’embauche de ces derniers –essentielle pour une organisation – est rendue possible par une levée de fonds unique dans l’histoire électorale du pays (lire l’encadré ci-contre).

Face à la percée du « challenger », Hillary Clinton ne trouve pas la riposte. Coincée par sa stratégie de défense du bilan d’Obama afin de s’assurer du vote africain-américain, son supposé meilleur « pare-feu ». Empêtrée dans l’affaire de ses discours dispensés aux grandes banques de Wall Street contre des centaines de milliers de dollars. Dans les débats télévisés et en meeting, comme la semaine dernière dans le gymnase d’un collège de Manchester, la principale ville de l’Etat, elle tente d’abattre ses cartes-maîtresses: expérience, réalisme, femme candidate. « Le fait qu’elle soit une femme est important mais le plus important est qu’elle soit qualifiée », expose Annie, une petite blonde retraitée venue de New York  pour aider la campagne. Elizabeth, soutien d’ « Hillary » depuis 2008 a, elle, plutôt tendance à renvoyer tous les questionnements concernant sa candidate – ses changements de position, sa proximité avec la finance – à une forme de sexisme déguisé : « C’est une femme suprêmement intelligente. Alors on ne le supporte pas et on lui fait tout porter… ». Mais elle n’est pas aveugle au point de ne pas voir que le coup est mal embarqué, ici au moins. « Certains lui ont conseillé de laisser tomber le New Hampshire et de préparer la Caroline du Sud mais elle a refusé. »

L’ancienne secrétaire d’Etat continue de sillonner l’Etat participant à une chorégraphie politique sans équivalent, de 8h du matin à 11 heures du soir, de candidats au contact direct de leurs électeurs. Ici, une cafétéria de lycée. Là, une usine. L’exercice se rapproche plus de la démocratie de proximité que du barnum « à l’américaine ».

Au-delà du « décor », ce qui domine, côté républicains, c’est la pièce jouée qui pourrait être titrée : « La grande dérive ». Suivre, dans la même journée, Jeb Bush puis Ted Cruz, Marco Rubio ou Donald Trump, c’est s’assurer un voyage dans le temps. Le « frère de… », c’est un parti républicain à l’ancienne, à la Reagan. Sur ses affiches, il a tenté de faire oublier son nom de famille. Sur fond rouge, il est juste écrit : « Jeb ! » Mais en débat avec les étudiants de l’Université Colby-Sawyer de New London, il ne peut pas échapper à la réalité : « Je suis un Bush et j’en suis fier. Je fais partie de l’establishment. Mais j’ai une vie aussi.» Républicain « classique », il critique l’Etat et les impôts mais il développe des plans en trois points pour régler tous les grands problèmes du pays et reconnaît certaines réalités (le changement climatique, la persistance du racisme). « Jeb » est un homme de raison. De droite mais de raison.

Ted Cruz, sénateur du Texas et vainqueur du premier round en Iowa, lui, est un homme d’ultra-droite et psychotique, obsessionnel. Nous sommes allés l’écouter à Hooksett, petite ville jadis industrielle (textile et briques) aux bords d’une rivière. Il avait choisi comme lieu de rencontre le Robie Country Store, une épicerie générale du XIXe siècle transformée en restaurant, avec sur les murs, affiches de campagne (de Goldwater 1964 à Reagan 1980), des ustensiles de pêche, quelques armes à feu. Bref, l’Amérique laborieuse et traditionnelle. La pluie du jour était glaçante. L’argumentation aussi. Cruz a une solution : « C’est le génie de la Constitution qui va nous retirer du bord du précipice ». Pour « restaurer » l’Amérique, il n’a que des plans en deux points, toujours les mêmes: supprimer et abolir. Supprimer le département de l’Education. Supprimer l’administration fiscale. Abolir la réforme de la santé d’Obama. Abolir la progressivité de l’impôt. Entre chaque proposition, surgissent des « Yeah », des «Amen », et même un « Alleluia ». Ted Cruz, d’origine cubaine et ex-catholique, est devenu un  évangélique « born gain ». Son premier jour en tant que président : mettre fin à la persécution religieuse qui sévit aux Etats-Unis !

La « réaction » incarnée par Trump est plus « nationaliste » que « religieuse », même s’il manie également ce bâton de dynamite. Le milliardaire new-yorkais se grime en porte-parole de l’homme blanc en colère qui veut renverser la table car il ne reconnaît plus son pays. A Exeter, son public est manifestement interclassiste : des deux fils à papa déposés en Porsche au chauffeur routier, chemises à carreaux et casquette aux couleurs de la bannière étoilée. Trump est toujours donné en tête dans les sondages mais l’appareil républicain cherche un homme plus « modéré », moins « cinglé », capable de gagner l’élection générale le 8 novembre prochain. Et le bon « cheval », ce serait lui, Marco Rubio, élu sénateur de Floride, en 2010, avec le vague des Tea Party. Fils d’immigrés cubains, père barman et mère femme de ménage. Un visage de gendre idéal. Sa campagne semble prendre. Dans la cafétéria d’un collège de Salem, il a fait le plein, comme à chaque fois. « Je connais la maison, nous dit un militant blanchi sous le harnais. Je peux vous dire que c’est le bon vieux parti républicain qui est ici : professions libérales, petits patrons, mères de famille. » Et que dit Rubio, l’homme du consensus ? Il affirme que « Dieu est la source de nos droits ». Qu’il abolira l’Obamacare. Annulera l’accord avec l’Iran. Baissera le nombre d’agents des impôts pour augmenter celui des patrouilles de la frontière. Traquera les terroristes qu’il enverra à Guantanamo, sans procès, ni avocat. Le consensus qui s’annonce sera le plus à droite de l’histoire du parti de Lincoln !

Comme le résume John Nichols, qui couvre la campagne pour le magazine progressiste The Nation,  « l’Amérique vire à droite et l’Amérique vire à gauche en même temps. C’est plus vrai que jamais. Cette élection s’annonce vraiment comme un moment-pivot dans l’histoire du pays. »

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Sanders et Trump, figures de la double radicalisation

ImagePolarisation

(Article publié dans l’Humanité du 1er février 2016)

La campagne des primaires commence aujourd’hui dans l’Etat de l’Iowa dans un contexte de polarisation politique des électorats républicain mais aussi démocrate. En toile de fond : accroissement des inégalités et débat sur l’immigration.

La saison  de désignation des candidats des deux grands partis s’ouvre aujourd’hui dans l’Iowa, petit Etat du Midwest peu représentatif du pays. La semaine prochaine, un Etat encore moins peuplé – le New Hampshire – donnera la deuxième note de la « musique » 2016. C’est ainsi. C’est la tradition. Mais cette année, rien de franchement « traditionnel » ne semble se profiler. Côté républicains, un milliardaire outrancier nationaliste (Donald Trump) mène le bal, sous le regard coupablement fasciné des grands médias, juste devant un sénateur texan évangéliste (Ted Cruz) et un sénateur de Floride élu en 2010 sur la vague des Tea Party (Marco Rubio). Un début de campagne républicaine ne s’est jamais autant joué à droite.

Côté démocrate, un sénateur de 74 ans qui se décrit comme « socialiste » (Bernie Sanders) met en grande difficulté l’ultra-favorite (Hillary Clinton). Lors de l’un de leurs débats, les deux responsables se sont affrontés sur le capitalisme, faisant dire à Ted Cruz qu’il avait assisté à une opposition entre « mencheviks et bolcheviks ». « Est-ce que je soutiens le processus capitaliste de casino par lequel si peu ont tant et autant ont si peu ? Non», avait déclaré Sanders. Un début de campagne démocrate ne s’est jamais autant joué à gauche.

Il s’écrit beaucoup de choses sur les deux personnalités – outrancière et quasi-clownesque de Trump,  authentique  et quasi-rigide de Sanders. Certes. Mais ces deux phénomènes politiques nouveaux reposent sur des forces sociales et électorales.

Comme le montre le premier graphique, le mouvement est double. D’un côté, les électeurs républicains glissent vers la droite. C’est le premier mouvement qui a été initié dès les années 1970 avec la « révolution conservatrice », incarnée par Reagan. Le fait est assez bien documenté et renseigné dans la presse française. Ce qui l’est moins : les électeurs démocrates sont de plus en à gauche. Selon trois politologues (McCarty, Poole et Rosenthal), cette polarisation va de pair avec  l’explosion des inégalités (qui retrouve son niveau des années 20) et un fort taux d’immigrés (là aussi, le plus important depuis près d’un siècle). Cette ligne de division politique renvoie à deux Amériques sociologiques. Du côté républicain, l’électeur est blanc, âgé de plus de 50 ans, financièrement installé, plus conservateur que jamais. Du côté démocrate, on trouve une Amérique plus jeune, féminine et multicolore, plus progressiste, celle qui avait porté Obama au pinacle en 2008 et 2012. Entre les deux le choc est total : idéologique, générationnel, culturel, politique. En termes électoraux, le parti démocrate tire les fruits de ces transformations même s’il est loin de répondre aux attentes de ses propres électeurs. Après deux mandats d’Obama, le rapport de forces lui reste favorable comme le montre le deuxième graphique de la colonne de droite : 48% à 39%. Mais la montée en puissance des « indépendants » (1er graphique) indique une insatisfaction grandissante à l’égard des deux grands partis. Ces électeurs ne sont pas des « centristes », car, en général, ils ont des positions fermes sur les grands sujets. Lors des élections, ils votent démocrate ou républicain, seul choix qui leur est laissé mais ils n’en sont pas moins à la recherche d’alternatives au « duopole ». Bernie Sanders est l’un de ses «  indépendants ». Au Sénat, il ne siège pas avec les démocrates même s’il a décidé de briguer l’investiture du parti de l’âne. Sa campagne centrée sur la thématique des inégalités et de Wall Street rencontre un écho parmi la jeune génération (dans les sondages, il recueille 66% des suffrages parmi les moins de 30 ans face à Hillary Clinton). « Bernie » peut s’appuyer sur la radicalisation de l’électeur démocrate : comme le montre le troisième graphique de la colonne, les « libéraux » (au sens américain, soit des progressistes) sont désormais plus nombreux au sein de l’électorat démocrate. A sa façon, Trump est également « indépendant » de l’establishment républicain.

C’est dire, si finalement, l’irruption d’un socialiste et d’un nationaliste reflète les évolutions des mentalités politiques de l’opinion publique américaine.

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Primaires américaines, mode d’emploi

Un « caucus », kesako ? Une primaire « ouverte » ou « fermée » ? Voici un aide-mémoire pour comprendre le processus de désignation des candidats.

Le caucus de l’Iowa lance ce lundi 1er février le processus de désignation des candidats des deux grands partis, démocrate et républicain. Ce moment politique est connu sous le nom de « primaires ». Sa simplicité apparente (les électeurs votent pour désigner le candidat) masque en fait une grande complexité.

Sacro-saint principe fédéral oblige : chaque Etat est maître chez lui, même si l’ensemble est supervisé et homologué par les deux « appareils » nationaux «(le Democratic National Committee et le Republican National Committee). Il y a trois façons de faire appel aux électeurs : le caucus, la  primaire ouverte et la primaire semi-ouverte

 

Les différents types de primaires

Le caucus – c’est par exemple, le choix de l’Iowa et de onze autres Etats avec lui – est réservé aux militants des partis. Simple ? Attendez de voir. Le vote commence par la réunion des militants, bureau par bureau. Ils sont tous convoqués à la même heure (dans l’Iowa, un lundi, … pas facile à organiser pour ceux qui travaillent). Ils se regroupent par préférence derrière un capitaine qui a officiellement apporté son soutien à un candidat, à charge pour lui de convaincre les indécis. Le vote ne se déroule pas à bulletins secrets. Chaque bureau élit ses représentants au niveau du comté où, rebelote, on élit les délégués aux conventions de l’Etat qui élisent leurs délégués à la convention nationale. Ouf !

La primaire implique une participation beaucoup plus large. Trois variantes existent. La primaire ouverte qui concerne tous les électeurs sans restrictions. Par exemple, un républicain peut participer à la primaire démocrate.

La primaire « fermée » n’autorise la participation que des électeurs dûment enregistrés, auprès des autorités, comme « démocrates » ou « républicains ». Entre les deux, la primaire « semi-ouverte » autorise les électeurs à voter pour telle ou telle primaire, interdisant la possibilité de participer au vote des deux partis.

La Louisiane et l’Alaska ont deux méthodes encore différentes dont on vous reparlera au moment du vote dans ces deux Etats.

 

Les conventions nationales

Les délégués élus lors de ces processus se retrouvent lors des conventions nationales. Cette année, elles se dérouleront du 18 au 21 juillet pour les républicains à Cleveland (Ohio) et du 25 au 28 juillet à Philadelphie (Pennsylvanie) pour les démocrates. Les délégués y retrouvent les superdélégués (élus, gouverneurs, membres des comités nationaux et personnalités qualifiées) désignés par l’appareil du parti, ce qui permet donc à celui-ci d’avoir un poids supplémentaire dans la désignation en cas de coude à coude entre deux prétendants.

 

La surprise des « outsiders »

La pré-campagne a défié toutes les prévisions. Dans les deux camps, ce sont les « outsiders » qui mènent la danse : le socialiste Bernie Sanders chez les démocrates et le milliardaire xénophobe Donald Trump chez les Républicains. La presse et les observateurs annoncent, depuis des mois, que ces soufflés vont retomber…et ils ne cessent de gonfler. On reviendra assez vite sur les raisons de ces percées.

Autre enjeu de ce cru 2016 : mesurer l’implication de l’électorat. En 2008, 45 millions d’électeurs avaient participé au processus. 35 millions dans la primaire démocrate pour un score d’Obama, lors du vote général de novembre 2008,  de 70 millions. Et 15 millions dans la primaire républicaine pour un score de McCain de 60 millions. Pour le camp démocrate, la primaire sert évidemment à désigner son candidat mais aussi à jeter les bases d’une mobilisation électorale puissante, indispensable à sa victoire. Lorsque le taux d’abstention est fort, ce sont les républicains qui l’emportent.

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2014, l’année du salaire minimum

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Barack Obama a annoncé une augmentation du SMIC pour les fonctionnaires fédéraux. Partout, aux Etats-Unis, des villes et des Etats font de même tandis que l’opinion publique y est largement favorable.

Les discours sur l’état de l’Union relèvent souvent de la déclaration de politique générale et recèlent rarement de mesures concrètes. Pour son 6e exercice, Barack Obama a dérogé à cette règle en faisant une annonce si ce n’est spectaculaire, du moins très importante : l’augmentation du salaire minimum (bloqué nationalement à 7,25 dollars depuis 2009) pour les 560 000 fonctionnaires fédéraux. Le président a indiqué : « Dans les prochaines semaines, je prendrai un décret ordonnant les entreprises bénéficiant de contrats publics d’accorder un salaire juste d’au moins 10,10 dollars de l’heure à leurs employés, parce que si vous cuisinez pour nos troupes, si vous lavez leur vaisselle, vous ne devriez pas être contraint de vivre dans la pauvreté. »

Là est le seul pouvoir dont il dispose. Une augmentation générale du SMIC fédéral doit passer par un vote du Congrès. Sans surprise, les Républicains, majoritaires à la Chambre des représentants, y sont opposés. De toute façon, le salaire minimum national sert de référence. Il n’a rien d’obligatoire pour les Etats, système fédéral oblige. Mais c’est ici que le sujet prend une tournure intéressante. Obama n’est pas le seul à parler du SMIC. Son puissant « Donnez une augmentation à l’Amérique ! » entre en écho avec les innombrables initiatives qui pourraient faire de 2014, l’année du salaire minimum.

En novembre, les électeurs du New Jersey avaient dit « oui » à 61% à une augmentation du salaire minimum de 1 dollar, le portant à 8,25 dollars de l’heure, mesure à laquelle le gouverneur républicain pourtant réélu, Chris Christie, avait opposé son « veto », obligeant les promoteurs de cette augmentation du SMIC à passer par la voie référendaire. Quelques jours après ce vote, le Sénat de l’Etat du Massachussetts votait l’augmentation progressive du salaire minimum, d’ici 2016, de 8 à 11 dollars. En décembre, le conseil municipal de la ville de Washington a adopté le principe d’un SMIC à 11,50 dollars de l’heure. La mesure sera appliquée dans les territoires voisins du Maryland, qui forment un espace économique commun de 2,5 millions d’habitants. D’autres villes dans les Etats de Washington, du Nouveau-Mexique, de Californie ont augmenté le SMIC.

A Seattle, la bataille est également engagée. Elle est portée par Kshama Sawant, élue au conseil municipal en novembre, la première « socialiste » (c’est ainsi qu’elle se définit politiquement) à entrer dans l’assemblée élue d’une grande ville américaine depuis plusieurs décennies. Le thème principal de sa campagne victorieuse : le salaire minimum à 15 dollars de l’heure. Répondant à une campagne multiforme (politique et syndicale), le maire (démocrate) a lancé l’affaire en début de ce mois de janvier.

Enfin, du côté de l’opinion publique, l’affaire est entendue. Selon, une enquête publiée par le Pew Research Center, 73% des Américains (90% des démocrates, 71% des indépendants et même 53% des républicains) se disent favorables à l’augmentation du SMIC de 7,25 à 10,10 dollars de l’heure. Seuls les militants du Tea Party y sont opposés, ceux-là même qui « tiennent » la majorité du groupe républicain au Congrès, seul obstacle à une augmentation massive et généralisée du SMIC.

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Kennedy ou la nostalgie frelatée d’un « paradis perdu »

(Article publié dans l’Humanité daté du 22 novembre 2013)

L’assassinat de « JFK » symbolise le passage de l’apparente quiétude de l’après-guerre au vacarme des années 60. Quant au premier président catholique de l’histoire du pays, il n’a pas eu le temps de laisser une trace tangible hors celle de son propre sang.

Ce sont, en définitive, trois histoires qui s’enchevêtrent tragiquement en une même journée automnale mais ensoleillée de Dallas, Texas : l’assassinat d’un président des Etats-Unis, le destin tragique d’une dynastie (1) et la projection d’un pays dans une autre époque. Il a tant été écrit sur les deux premières dimensions qu’il n’y a plus rien à ajouter. Il faut désormais attendre l’ouverture des archives qui permettra, peut-être, d’y voir clair entre la thèse du tireur unique – la conviction semble même avoir abandonné ses derniers défenseurs –  et celle du complot ou plutôt des complots (mafia, mafia-CIA, castriste…). En attendant, on gardera pour livre de chevet « American tabloïd » de James Ellroy : « La véritable trinité de Camelot était : de la Gueule, de la Poigne et de la Fesse. Jack Kennedy a été l’homme de paille mythologique d’une tranche de notre histoire particulièrement juteuse. Il avait du bagou et arborait une coupe de cheveux classe internationale. C’était le Bill Clinton de son époque, moins l’œil espion des médias et quelques poignées de lard. »

Et encore et surtout : « Jack (John Fitzgerald Kennedy, NDLR) s’est fait dessouder au moment optimal pour lui assurer sa sainteté. Les mensonges continuent à tourbillonner autour de sa flamme éternelle. (…) L’heure est venue de démythifier toute une époque et de bâtir un nouveau mythe depuis le ruisseau jusqu’aux étoiles. L’heure est venue d’ouvrir grand les bras à des hommes mauvais et au prix qu’ils ont payé pour définir leur époque en secret. »

« Démythifier toute une époque ». En plein dans le mille. Aux Etats-Unis, nombre d’observateurs datent de ce lieu et de de jour la fin de l’ « insouciance ». Des organisations politiques, presque exclusivement de droite, ont cultivé cette nostalgie des années 50, censée représenter un petit paradis perdu. C’était l’époque des « unlocked doors » (portes non bouclées à double tour), les années bénies « when we liked Ike » (quand nous aimions Ike, le surnom d’Eisenhower, président de 1952 à 1960). A contrario, les années 60 seraient synonymes de « chienlit », de révoltes multiformes sapant l’autorité du « modèle américain ».

La « révolution conservatrice » reaganienne a largement mobilisé cette imagerie d’une Amérique tranquille et prospère que l’on est venue déranger. De même que le sens des paroles de la chanson de Springsteen « Born in the USA », jouée dans les meetings républicains des années 80, avait échappé aux stratèges reaganiens, un malentendu règne sur les années 50. Si cette décennie représente une symbolique forte, c’est celle du « New Deal » triomphant. Même le parti républicain ne conteste pas, à ce moment-là, l’héritage laissé par les présidences de Franklin Delano Roosevelt. C’est sous le général républicain Eisenhower que le taux d’imposition sur les plus hauts revenus atteint son pic (91%) ou que le syndicalisme est à son diapason imposant, notamment dans l’automobile, des accords avantageux pour ses membres. Mais comment oublier que les « fifties » furent aussi le temps de la paranoïa maccarthyste et de la chasse aux sorcières, de la guerre en Corée et de la naissance et de l’expansion du mouvement des droits civiques. Tout sauf une décennie « républicaine » et paisible…

Premier président catholique de l’histoire du pays, élu à 43 ans, personnage télégénique formant un couple « people » avec Jackie, « JFK » symbolise le passage à un « quelque chose d’autre » encore mal défini. En matière de politique étrangère, il poursuit l’œuvre de ses prédécesseurs, donne son feu vert à la désastreuse invasion de la baie des cochons, retourne en sa faveur la crise des missiles de Cuba en 1962, amorce l’engrenage guerrier au Vietnam. Sur le plan intérieur, il apporte un soutien au mouvement des droits civiques et reçoit Martin Luther King lors de la marche sur Washington en août 1963 mais se montre prudent quant à la possibilité de légiférer. Il prépare un grand plan contre la pauvreté, mal endémique au pays du « rêve américain. » Au sens littéral, il promet la Lune aux Américains. Incontestablement, la génération du baby-boom qui arrive à l’âge adulte en a fait son porteur d’espoir. Pour autant, au soir du 22 septembre 1963, la « nouvelle frontière », promise lors de son discours à la convention démocrate en 1960, n’a encore connu aucune matérialité.

Et c’est finalement son vice-président détesté, Lyndon B. Johnson, vieux sudiste repenti, qui par la force du mouvement de la société, entrera dans l’Histoire du pays à la fois comme l’un de ses plus grands législateurs avec son projet de « Grande société » (loi sur les droits civiques, guerre à la pauvreté, réforme de l’immigration) et comme celui qui a décuplé le déluge de fer et de feu au Vietnam. Quant à JFK, il est le seul des présidents « panthéonisés » sans grande réforme à son actif. « Jack s’est fait dessouder au moment propice pour lui assurer sa sainteté »…

(1) Voir à ce propos « Il n’y a pas de Kennedy heureux », un film de Patrick Jeudy.

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« Ras-le-bol » fiscal : le précédent américain

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(Article publiée dans l’Humanité du 21 novembre 2013)

Comment les conservateurs ont instrumentalisé les peurs et fragilités d’une partie de l’électorat suite à la déségrégation et au choc pétrolier de 1973 pour lancer une offensive idéologique tous azimuts. Première cible, évidemment : l’impôt. Ou comment les Etats-Unis des années 70 nous aident à comprendre ce qui se trame dans la France de 2013.

Howard Jarvis a attendu trois quarts de siècle pour vivre son moment de gloire. Mais pour ce conservateur pur sucre, cela en valait la peine car l’ennemi était coriace : l’impôt. Ce 6 juin 1978, le vieux mormon buveur de vodka, homme d’affaires et militant de l’aile la plus dure du parti républicain, jubile. Avec Paul Gann, son alter ego dans la bataille du moment, ils lèvent les bras au ciel et font le V de la victoire. La « Proposition 13 » vient d’être adoptée à 65% par les électeurs californiens. Apparemment, sa portée est relativement limitée. Elle plafonne la taxe foncière à 1% de la valeur locative déclarée de la propriété, celle-ci ne pouvant pas augmenter de plus de 2% par an, quelle que soit l’évolution du marché de l’immobilier. Symboliquement et politiquement, le choc est presque tellurique.  Il embrase la mèche de la « révolte fiscale » qui va embraser le débat public dans les mois et années suivants. Deux ans plus tard, 38 Etats, y compris ceux gouvernés par des démocrates, auront baissé ou gelé les taux d’imposition.

Pour de nombreux observateurs, ce mouvement populiste a joué un rôle crucial dans l’accession de Ronald Reagan à la Maison Blanche en 1980. Mais restons pour l’instant à 1978. Interrogé par le New York Times, Bruce Cain, professeur de sciences-politiques à l’Université de Berkeley, voit dans la Proposition 13, « la mère de toutes les révoltes fiscales modernes » : « Howard Jarvis et Paul Gann, les conservateurs fiscaux et les républicains ont vu l’opportunité de capitaliser sur la colère des propriétaires afin de contrecarrer la tendance à la hausse de la dépense publique dans un Etat majoritairement démocrate. »

Cette colère des propriétaires est née de l’augmentation du montant de la taxe foncière, dans la foulée du choc pétrolier de 1973 et de la récession économique qui s’ensuit. Elle a été exploitée par des franges de la droite qui concentraient leur feu sur les politiques publiques et, à mots couverts, sur les supposés bénéficiaires du « système » : les pauvres et les Africains-Américains. En 1976, un candidat à la primaire républicaine, invente la figure (totalement fantasmée, est-il utile de le préciser) de la « welfare queen » (reine des aides sociales), fraudeuse des quartiers sud de Chicago et multi-propriétaire de Cadillac. Il n’avait pas pris la peine de préciser la couleur de peau, l’auditoire ayant bien saisi que, dans son esprit, elle ne pouvait être que Noire. Le nom du candidat: Ronald Reagan.

Depuis la loi sur les droits civiques de 1964, assurant aux Africains-Américains une citoyenneté légale à part entière, le parti républicain, fondé par l’abolitionniste Abraham Lincoln, a fait profession d’attiser les peurs de l’électorat blanc. Celles-ci se sont déjà matérialisées par le « white flight », l’exode des classes moyennes blanches des centres urbains « multicolores » vers le péri-urbain des « surburbs » standardisées et monocolores.

Le parti républicain s’appuie sur ces petites « réactions » pour construire une grande Réaction, de nature idéologique et politique. Il faut désormais se transporter en 1971 pour comprendre. Quelques semaines avant sa nomination à la Cour Suprême, Lewis Powell écrit un mémorandum à Eugene Sydnor, le directeur de la chambre de commerce. Son titre : « Attaque sur le système américain de libre entreprise ». Explications de Michael Zweig, professeur de sciences-politiques à l’Université de Stony Brook (New York) : « Il analysait que le monde des grandes sociétés était attaqué partout : à l’université, dans les rues, dans les tribunaux. « Nous devons répondre à cela, ajoutait-il en substance. Nous devons développer un programme stratégique pour les décennies pour contre-attaquer partout où nous sommes attaqués. Nous devons répondre au niveau du système ».

Du point de vue des conservateurs, de nombreux éléments du paysage du début des années 70 donnent corps à ce sentiment d’ « attaque » contre leur modèle de société: les programmes de protection sociale pour les pauvres (Medicaid) et les séniors (Medicare) ont renforcé l’Etat-Providence né du New Deal rooseveltien, la guerre au Vietnam tourne au fiasco et l’opposition intérieure décuple, un moratoire sur la peine de mort est observé, la prière à l’école désormais interdite, l’inexorable montée en puissance du mouvement féministe allait déboucher en 1973 sur la reconnaissance de l’avortement comme droit constitutionnel. Le Vieux Monde s’effrite… mais réagit. « Ce memo a influencé ou inspiré la création de l’Heritage Foundation (créé en 1973, NDLR), du Manhattan Institute (1978), du Cato Institute (1977) et autres puissantes organisations », selon l’organisation Reclaim Democracy. En bon adepte de la « stratégie du choc », décryptée par Naomi Klein, la machine politico-idéologique ainsi constituée attend alors l’opportunité qui surgit avec le choc pétrolier de 1973…

Quatre décennies de contre-attaque ont permis aux conservateurs de renverser les termes du débat public outre-Atlantique. Ainsi, pour Mitt Romney, candidat républicain défait en 2012, « l’impôt est une entrave à la liberté ». John Jay, l’un des Pères Fondateurs, considérait, au contraire, qu’il constituait le « prix de la liberté, de la paix, de notre propre sécurité et de la prospérité ».

Récession, extension de la précarité économique, discours sur l’assistanat, « racialisation » du discours public, « ras-le-bol » fiscal, bataille idéologique patronale, renoncement des démocrates à la contrecarrer, instrumentalisation de la droite et de ses franges extrêmes: cela ne vous rappelle rien ?

RESULTAT: Ce graphique (http://feeds.visualizingeconomics.com/visualizingeconomics) montre comment les taux d’imposition (après un premier décrochage sous la présidence Kennedy pour ce qui concerne l’impôt sur le revenu) ont chuté à partir de la présidence de Reagan. Le « top 0,01% » fait référence aux Américains les plus riches. On voit également l’évolution du taux d’imposition moyen, divisé par deux en un demi-siècle, ce qui a provoqué l’augmentation mécanique de leur part dans la richesse nationale.

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De Blasio, marijuana, Virginia, mariage gay : la journée cauchemar des républicains

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Quelques semaines après l’épisode du « shutdown », la fermeture de nombreux services gouvernementaux causée par l’absence d’accord entre démocrates et républicains au Congrès, le « electoral day » qui s’est déroulé mardi a donné quelques indications sur l’évolution du paysage politique. Les stratèges républicains y trouveront matière à réflexion, certainement pas à auto-satisfaction. Ils pourront se consoler avec la facile réélection (60% des voix) du gouverneur du New Jersey, Chris Christie, plus que jamais en lice pour les primaires républicaines de 2016, et l’échec d’un référendum au Colorado portant sur une augmentation des impôts afin de financer le système éducatif. Juste se consoler. Car, pour le reste, la confirmation de plusieurs mouvements de fond de la société a de quoi leur donner des maux de tête pour les prochaines échéances électorales.

 

La disparition du parti républicain du paysage urbain

A New York, le triomphe de Bill de Blasio était annoncé depuis sa victoire inattendue lors des primaires démocrates. Il est éclatant malgré une très faible participation (25%) : avec 73,3% (752000 voix) le candidat le plus à gauche du champ électoral écrase son adversaire républicain réputé modéré Joseph Lotha (249000 voix et 24%). Bill de Blasio avait mené campagne sur le thème du « conte des deux villes », en référence au roman de Dickens sur Paris et Londres. Mais dans l’Amérique du XXIe siècle, les deux villes sont enchâssées dans l’enveloppe corporelle de New York : une ville très riche avec la plus forte proportion de milliardaires au monde et une autre ville (parmi lesquels 1,7 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté) qui tire le diable par la queue. De Blasio a d’ailleurs proposé d’augmenter les impôts des plus aisés (au-dessus de 500000 dollars) afin de financer l’école maternelle pour tous. Outre les inégalités grandissantes, il a également dénoncé la pratique du « stop and frisk » (« arrêter et fouiller ») permettant à la police d’arrêter qui bon lui semble puis de le fouiller sans autre forme de soupçon. Un véritable « délit de faciès » auquel le maire nouvellement élu a promis de mettre fin.

Pour la première fois depuis 1993, un démocrate va siéger au City Hall faisant disparaître un peu plus le parti républicain du paysage de l’Amérique urbaine. Il faut descendre à la douzième place des villes les plus peuplées du pays pour y découvrir une cité gérée par un membre du parti de droite : Indianapolis (Indiana), en l’occurrence. Dans le top 30, une seule autre ville a accordé sa confiance à un maire républicain : Fort Worth (Texas, 16e).

Le Grand Old Party ne parie désormais plus que sur les zones rurales et périurbaines, ce qui s’avère insuffisant depuis un quart de siècle puisqu’il a été minoritaire en voix lors de cinq (1992, 1996, 2000, 2008, 2012) des six scrutins présidentiels.

Marijuana, mariage gay, salaire minimum : des victoires pour les progressistes et libéraux

Après le Colorado et l’Etat de Washington, en novembre 2012, un autre Etat a voté la légalisation de la marijuana. 70% des électeurs du Maine ont dit « yes » à la fin de la prohibition. Le même jour, les électeurs du Colorado ont d’ailleurs approuvé une taxe de 25% sur la consommation du cannabis dont les revenus seront alloués aux écoles publiques. Depuis peu, une majorité se dessine à l’échelle nationale en faveur de la légalisation (http://presidentiellesamericaines.com/2013/04/05/marijuana-les-americains-favorables-a-la-legalisation/)

Dans le New Jersey, les électeurs ont dit « oui » à 61% à une augmentation du salaire minimum de 1 dollar, le portant à 8,25 dollars de l’heure, mesure à laquelle le gouverneur républicain pourtant réélu, Chris Christie, avait opposé son « veto », obligeant les promoteurs de cette augmentation du SMIC à passer par la voie référendaire.

Enfin, les élus de l’Etat de l’Illinois ont approuvé une proposition de loi visant à instituer le mariage homosexuel. L’Illinois deviendra ainsi le 15e Etat américain à l’autoriser.

 

La Virgine est-elle encore un « swing state » ?

L’Etat le plus septentrional de l’ancienne Confédération fait partie de la liste restreinte des Etats qui font la décision des scrutins présidentiels, les fameux « swing states ». Mais faut-il encore l’y inclure ? En 2012, Barack Obama (51% des suffrages) y a confirmé son succès de 2008 (52%) dans un Etat qui n’avait plus donné de majorité à un candidat démocrate depuis Lyndon Johnson en 1964. Mardi, c’est également un démocrate, Terry McAuliffe, qui a remporté le poste de gouverneur face au républicain soutenu par les Tea Parties, Kenneth Cuccinelli. La marge est certes serrée (48% contre 45,5% avec un candidat libertarien à 6,6%) mais la victoire d’un candidat favorable au contrôle des armes, au mariage gay et à l’avortement dans un Etat sudiste confirme l’évolution de la Virginie, notamment de sa partie septentrionale, arrière-cour économique de la capitale fédérale, Washington DC et vivier démographique multicolore et « libéral » (au sens américain).

Difficile pour le parti républicain de prétendre diriger un pays en étant minoritaires dans les centres urbains, en perdant ses bastions du Sud et en ramant à contre-courant des évolutions des mentalités.

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Avec Volkswagen, le mur antisyndical du Sud se fissure

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Pour la première fois dans le Sud, une section syndicale va s’implanter dans une usine automobile.

Les quelques bonnes nouvelles qui peuvent parfois nous parvenir d’outre-Atlantique relèvent souvent du champ sociétal (un Etat a aboli la peine de mort, un autre a promulgué le mariage gay), quelquefois du champ politique (l’opposition de l’opinion publique à des frappes militaires en Syrie), beaucoup plus rarement du champ économique et social. C’est dire la valeur de l’information suivante : le syndicat de l’automobile (UAW, United Auto Workers) va s’implanter dans l’usine Volkswagen de Chattanooga, dans le Tennessee. Cet Etat, comme tous ses voisins du Sud américain, a développé des législations antisyndicales, sous la houlette des législatures républicaines. Cela a facilité une délocalisation en interne de l’industrie automobile aux Etats-Unis : de Detroit et des villes du Nord industrialisé aux syndicats puissants et aux conventions collectives favorables aux ouvriers vers le sud de la ligne Mason-Dixon (qui marquait la frontière entre la Confédération et l’Union pendant la guerre civile de 1861-1865 et qui constitue toujours une frontière politique).

C’est donc un coup d’ampleur qui est porté à cette stratégie. Il y a une semaine, Bob King, le président de l’UAW a annoncé qu’une majorité des 2700 salariés de l’usine Volkswagen avaient signé les « authorization cards », permettant ainsi au syndicat d’être considéré comme représentatif et de pouvoir ouvrir un « local » (une section syndicale). Etape suivante : la négociation d’une convention collective. Avec Chattanooga, l’UAW trouve sa première implantation dans le Sud.

Les élus républicains sont furieux. Ils ont déroulé le tapis vert (plus de 500 millions de dollars d’aides publiques) au constructeur automobile allemand et voici que celui-ci ouvre une brèche dans la politique du « right-to-work » (législations locales qui disposent que moins le salarié a de droits, meilleur c’est pour l’économie). « Que le management de Volkswagen invite le syndicat UAW dans son usine dépasse l’imagination », s’est étouffé le sénateur républicain du Tennessee Bob Corker. Ce n’est pas tout à fait la direction du groupe qui a favorisé la syndicalisation ! Celle-ci a aussi été rendue possible par la « gentille » pression du puissant syndical, IG Metall. « Nous ne voulons pas d’un village gaulois chez Volkswagen. Avec l’élection probable d’une commission équivalente à un comité d’entreprise allemand à Chattanooga, les 100 usines de Volkswagen dans le monde disposeront d’une assemblée de représentation des travailleurs », a expliqué à l’Expansion un responsable de l’IG Metall à Francfort. Désormais, les usines de BMW en Caroline du Sud et Mercedes-Benz en Alabama sont invitées par les responsables syndicaux à laisser les travailleurs créer une section syndicale.

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Les trois raisons de la faillite de Detroit

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(Ci dessus, cartographie du recensement de la population: en bleu, les Africains-Américains dans le centre de Detroit, en rouge, les Blancs dans les banlieues résidentielles)

1903-2013 : R.I.P. Detroit. Avec l’annonce de la déclaration de faillite de la ville, c’est un siècle d’Histoire américaine qui se clôt. Detroit n’était pas seulement le berceau de l’industrie automobile. Elle était également le cœur atomique de la période du New Deal (les « Trente glorieuses américaines »), la capitale du syndicalisme qui y remporta des batailles décisives, la « Motor City » qui enfanta la « motown », le label « soul » (Diana Rosse, Jackson Five, Marvin Gaye, Stevie Wonder et la « reine de la soul » Aretha Franklin). Bref, une partie du « patrimoine » des Etats-Unis que le pays d’apprête à remiser dans ses réserves, sans ciller. Comment en est-on arrivés là ?

  1. La désindustrialisation.

Le destin de la petite ville au nom français, fondée en 1701 par Antoine de Lamothe-Cadillac, bascule en 1903 quand Henry Ford fonde sa compagnie à Dearborn, dans la banlieue de Detroit. En 1908, c’est General Motors qui est créé. Suivi en 1925 par Chrysler formant ainsi les « big three ». A ce moment-là, avec la sortie du model T et l’instauration du Fordisme (organisation du travail et compromis salaires-productivité), l’industrie automobile est en pleine expansion. Detroit explose : 285.000 habitants en 1900, 465.000 en 1910, 993.000 en 1920, 1,5 million en 1930.

Extrait de « Voyage au bout de la nuit » : « Et j’ai vu en effet des grands bâtiments trapus et vitrés, des sortes de cages à mouches sans fin dans lesquelles on discernait des hommes à remuer, mais à remuer à peine, comme s’ils ne se débattaient plus que faiblement contre je ne sais quoi d’impossible. C’était ça, Ford ? »

Oui, c’était ça Ford, mais des hommes décidèrent de se débattre. En mai 1935, est fondé l’United Auto Workers (UAW). En 1937, après des grèves à Atlanta (Georgie) et Flint (Michigan), General Motors et Chrysler doivent reconnaître le fait syndical. Seul Ford résiste. Le 26 mai 1937, la bataille de l’Overpass, au cours de laquelle, les milices d’Henry Ford agressent les syndicalistes de l’United Auto Workers, devant l’usine de River Rouge à Dearborn, marque un tournant décisif. En 1940, 33 % des ouvriers de l’industrie ont une carte syndicale en poche. Il faudra attendre 1941 pour que la première convention collective soit signée chez Ford.

Après la guerre, le New Deal de Roosevelt règne en maître incontesté, même le républicain Eisenhower n’en conteste pas l’héritage social et réglementaire. L’Etat-Providence est incontournable. Les années 50 La production de masse se trouve à son pic, la consommation de masse commence. Les syndicats sont plus puissants que jamais.

C’est à Detroit encore et toujours qu’est conclu un accord qui passera à la postérité sous le nom de Traité de Detroit. Il est conclu entre les Big Three (Ford, General Motors, Chrysler) et l’UAW: salaires indexés sur les prix et sur la productivité, assurance-maladie et retraites pour les syndiqués qui gagnent ainsi une protection sociale unique aux Etats-Unis en échange de la promesse de jouer « le jeu » (productivité, pas de grèves). C’est ce « compromis » que le patronat commence à remettre en cause dès les années 60 et encore plus dans les années 70, profitant des deux chocs pétroliers. Les compagnies organisent une délocalisation interne aux Etats-Unis en ouvrant des usines dans le Sud, véritable désert syndical.

  1. Le « white flight » ou l’exode des classes moyennes

La désindustrialisation organisée rencontre un autre phénomène de société que des sociologues ont baptisé le « white flight » (« le vol blanc »), à savoir : la fuite des classes moyennes blanches des centres villes. Ceci a évidemment à voir avec le mouvement des droits civiques qui se déroule dans le Sud mais aussi  dans les grandes villes industrielles du Nord où des centaines de milliers de Noirs pauvres sont arrivés lors de la « grande migration » (années 20 puis début des années 50). Le racisme n’est pas l’apanage des anciens Etats de la confédération. Il résiste également dans les grandes villes, notamment dans la police. En juillet 1967, une descente de police met le feu aux poudres : les émeutes durent cinq jours et fera 43 morts. Le gouverneur du Michigan (George Romney, le père de Mitt) envoie la garde nationale et Lyndon Johnson, le président, dépêche l’armée. Rien de moins.

Une « grande peur » s’empare des habitants blancs, d’autant qu’elle est instrumentalisée politiquement par le parti républicain qui a décidé, après la signature de la loi sur les droits civiques par le président Johnson en 1965, de faire des angoisses des Blancs son fonds de commerce …

Suprême ironie de l’Histoire : cet exode est rendu possible par… la voiture. On peut désormais travailler dans une usine de Detroit et habiter dans une banlieue résidentielle à trente kilomètres de là. Dans les autres pays occidentaux, ce mouvement de périurbanisation et d’étalement urbain marquera également les années 70. Mais, nulle part ailleurs qu’aux Etats-Unis, il ne sera aussi fortement « racialisé ». Detroit perd 300.000 habitants durant les années 70, 200.000 autres dans la décennie suivante. Actuellement, elle compte 700.000 habitants contre 1,8 million en 1950. 82% de ses habitants sont Africains-Américains. Un habitant sur trois vit en dessous du seuil de pauvreté.

  1. L’inaction de l’Etat du Michigan et du gouvernement fédéral

D’après un porte-parole de la Maison Blanche, l’administration Obama continue « à surveiller de près la situation à Detroit. » Mais pas plus. Alors que la ville a dû se placer sous le chapitre 9 des faillites, elle sait qu’elle n’a rien à attendre de sonnant et trébuchant du côté du gouvernement fédéral. Sauver l’industrie automobile à coups de milliards d’argent public, comme en 2009, oui. Sauver la ville de Detroit, non.

Personne ne nie la réalité des chiffres : 18,5 milliards de dollars de dettes. Ce qui n’a rien d’étonnant dans une ville où les industries puis les contribuables ont pris la fuite laissant la population pauvre se débattre sans emplois ni le sou. Le coup de grâce est venu du gouverneur. Le fait qu’il soit républicain ne relève évidemment pas de l’anecdote. En obligeant Detroit (qui a voté Obama à 98% en novembre dernier !) à se déclarer en faillite, Rick Snyder va pousser à la renégociation des conventions collectives dans les services municipaux. Plutôt que d’engager un débat sur une revitalisation économique et urbaine, on va donc imposer à l’ancienne capitale industrielle du pays une cure d’austérité qui ne guérira pas le malade.

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