Trump rattrapé par le Covid : allégorie et réalité

Le test positif du président américain agit comme un retour à la réalité. À moins d’un mois du scrutin, il est renvoyé à son bilan et à son incapacité – physique et politique – à le défendre. (Article publié dans l’Humanité du 05 octobre 2020.)

Le coronavirus s’est propagé dans un territoire qui se pensait immunisé : le Trumpistan. Le grand chef, sa femme, sa conseillère, son directeur de campagne, trois de ses sénateurs les plus zélés… Un nouveau coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Une leçon de choses aussi : le chef d’État qui, au monde, avait le plus nié la réalité du mal s’en trouve frappé. Au point de devoir être hospitalisé. La situation ne manque pas d’ailleurs pas d’ironie : Donald Trump, qui accusait, mardi lors du débat présidentiel, Joe Biden de vouloir imposer la « socialized medicine » (médecine d’État), profite de l’un de ses plus beaux fleurons, le Walter Reed Medical Center, hôpital militaire, donc géré par le gouvernement.

Depuis son lit d’hôpital, Donald Trump a livré quelques tweets. Samedi soir, pour dire qu’il viendrait à bout de cette « peste » (il ne s’agit donc plus d’une petite grippe qui va disparaître du jour au lendemain, comme par miracle). Dimanche, pour assurer qu’il allait « beaucoup mieux » et serait « bientôt de retour », ajoutant néanmoins que les tout prochains jours représentaient « le vrai test ». Lire entre les lignes : atteint de facteurs de comorbidité (obésité, problèmes artériels), le président de 74 ans est loin d’être sorti d’affaire. Comment un tel scénario improbable a-t-il pu se survenir ? Quels effets cette situation peut-elle produire ?

Le cluster de Rose Garden

Il n’a guère fallu mener une investigation de longue haleine pour découvrir où toutes ces personnalités républicaines avaient contracté le virus : dans les jardins de la Maison-Blanche, le samedi 26 septembre. L’occasion ? La cérémonie de nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême en remplacement de Ruth Bader Ginsburg. Autrement dit : au moment où tout ce joli monde piétinait la dernière volonté de la juge progressiste – que son remplaçant soit nommé par le président vainqueur du scrutin du 3 novembre –, ils se refilaient le virus à grands coups d’accolades exécutées sans masque. Vidéos et photos à l’appui, avec flèches et cercles rouges pour identifier les contaminés, le New York Times et le Washington Post ont montré à quel point aucun geste barrière n’avait été respecté et combien le virus peut potentiellement toucher d’autres responsables. L’université Case Western Reserve de Cleveland constituera-t-elle le prochain cluster d’un pouvoir dont l’irresponsabilité devient de plus en plus éclatante ? La presse américaine a rapporté que lors du premier débat présidentiel, mardi dernier, les proches de Donald Trump ont refusé de porter un masque, en contravention avec les règles de l’université, parfaitement connues des deux équipes de campagne.

La nomination de Barrett

Parmi les contaminés de la « Cour suprême party » figurent deux sénateurs membres de la commission judiciaire du Sénat, qui doit entamer, le 12 octobre, les auditions de confirmation d’Amy Coney Barrett. L’impromptu covidé peut-il dévier cette trajectoire ? Sans surprise, le leader des sénateurs républicains, Mitch McConnell, en accord avec Trump pour mener le processus au pas de charge, a estimé que cela ne changeait rien. Pour son alter ego démocrate, Chuck Schumer, au contraire, il y a matière à report. D’autres contaminations avérées de sénateurs républicains apporteraient de l’eau au moulin des démocrates. Mais la volonté des républicains d’avancer, coûte que coûte, ne rencontrera, a priori, que peu d’obstacles légaux. Donald Trump et ses fidèles ne font plus mystère du but de la manœuvre : permettre à la Cour suprême d’être au complet (à neuf, évitant ainsi un risque d’égalité si le nombre demeurait à huit) afin de statuer sur les recours juridiques que les républicains déposeront. Faute d’une miraculeuse victoire dans les urnes, le GOP (Grand Old Party, son surnom) fait le pari d’un hold-up validé par la plus haute instance judiciaire du pays.

L’impact sur la campagne

La campagne de Trump continue sans lui : c’est ce qu’ont annoncé ses conseillers. Faute de bon dieu, c’est son premier saint qui se retrouve sur la ligne de front, en la personne de Mike Pence, le vice-président, ultraconservateur évangélique. Ici, le hasard rencontre le calendrier : le débat programmé mardi entre Mike Pence et Kamala Harris prend une saveur particulière. Le premier deviendrait président en cas de décès de Donald Trump tandis que la seconde serait évidemment la mieux placée pour succéder à terme à un Joe Biden qui n’a pas fait mystère qu’il ne ferait qu’un mandat, s’il était élu président.

Pour le camp Trump, la situation est désespérée. Le débat totalement raté du président sortant, depuis son agressivité et ses interruptions infantiles, en passant, surtout, par son refus de condamner les suprémacistes blancs, l’a un peu plus plongé dans les abîmes. La netteté de la photographie des sondages le reflète : l’avance de Joe Biden se confirme non seulement au plan national mais également dans les « swing states ». Selon deux enquêtes publiées samedi par le New York Times, il enregistrerait une avance de 7 points en Pennsylvanie et de 5 points en Floride, deux États que Donald Trump avait remportés en 2016. À la même époque, il y a quatre ans, Hillary Clinton se trouvait beaucoup moins bien placée dans ces enquêtes d’opinion que ne l’est actuellement l’ancien vice-président de Barack Obama.

Au moins deux facteurs expliquent cette position apparemment plus solide : l’exercice du pouvoir par Trump et l’évolution de l’électorat. Le bilan du premier mandat de Trump contente sa base (minoritaire, comme le rappelle dans sa chronique Jacob Hamburger, juriste, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21) mais sert également de principal agent recruteur pour Joe Biden, qui a fait le choix d’une stratégie exclusivement antitrumpiste dénuée de marqueurs programmatiques forts. Depuis 2016, 12 millions d’Américains (plutôt âgés, donc plutôt républicains) ont trépassé tandis que les 20 millions de nouveaux électeurs (16 millions de jeunes arrivant à majorité et près de 4 millions d’immigrés naturalisés) sont, statistiquement, beaucoup plus favorables aux démocrates. Les élections de mi-mandat, fin 2018, avaient déjà donné un indicateur fiable avec les candidats démocrates devançant de 10 millions de voix les candidats républicains, dans un scrutin marqué par le taux de participation le plus élevé pour un tel scrutin depuis les années 1920. Avant le surgissement de la pandémie, les experts s’attendaient d’ailleurs à une participation historique pour le scrutin du 3 novembre. Un scénario cauchemar pour Donald Trump, qu’il tente de contrecarrer avec ses charges contre le vote par correspondance et, in fine, l’oracle malveillant de la Cour suprême. Un scénario qui commence pourtant à s’écrire alors que 3 millions d’Américains ont déjà voté : dix fois plus qu’à la même date en 2016.

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