Une République, pas une démocratie : le vœu originel

Les Pères fondateurs ont créé des institutions antidémocratiques afin de contenir la volonté populaire qu’ils nommaient la « tyrannie de la majorité ». (Article publié dans l’Humanité du 21 octobre 2020.)

«Nous ne sommes pas une démocratie. » On aurait pu mettre cette saillie de Mike Lee sur le compte d’une confusion mentale, quelques jours après un test positif au Covid. Mais le sénateur républicain de l’Utah se trouvait manifestement en pleine possession de ses moyens lorsqu’il lança cette phrase, au cours d’une réunion de la commission judiciaire du Sénat. Non pour le regretter. Mais pour le revendiquer. Et il n’a pas forcément tort. Autant les Pères fondateurs ont voulu, une fois l’indépendance acquise, instaurer une République en rupture avec la monarchie britannique, qui régissait jusque-là la vie des colons américains. Autant, ils ont toujours affiché une méfiance à l’égard de « la tyrannie de la majorité », ce qui les a conduits à mettre en place des « filtres » à cette volonté populaire et en créant, au fond, des « institutions antidémocratiques », comme le rappelait le juriste et journaliste Jacob Hamburger dans la première chronique qu’il nous a livrée (lire notre édition du 5 octobre.)

Le premier « filtre » est désormais mondialement connu : le collège électoral. Le vote État par État permet au perdant du suffrage universel d’être le gagnant en nombre de grands électeurs. Cela a été le cas à deux reprises depuis vingt ans : W. Bush en 2000 et Trump en 2016, deux républicains. C’est le principe du « winner takes all » qui prévaut : le vainqueur, même d’une voix, remporte l’intégralité des grands électeurs. Poussée jusqu’à l’absurde, cette logique permettrait à un candidat d’être élu avec onze voix (une voix dans chacun des onze États les plus peuplés), contre 200 millions à son adversaire.

Il existe un deuxième filtre dans le collège électoral : le nombre de grands électeurs est la somme du nombre de députés (calculé en fonction du nombre d’habitants – jusque-là pas de problème) et du nombre de sénateurs (deux par État, quelle que soit la population : 600 000 dans le Wyoming, 40 millions en Californie). L’Amérique rurale (qui vote républicain) est surreprésentée au Sénat, comme dans le collège électoral. Dans le Wyoming, un grand électeur représente 200 000 électeurs ; en Californie, 720 000. Avec un collège électoral représentant fidèlement la répartition de la population, George W. Bush ne serait pas devenu président en 2000 (même avec sa victoire en Floride, accordée sur le tapis vert par la Cour suprême.) Le Sénat constitue le deuxième organe non représentatif. Les 40 millions de Californiens sont représentés par deux sénateurs, les 40 millions d’habitants des 22 États les moins peuplés du pays sont représentés par 46 sénateurs. Ce Sénat este un « verrou » idéal pour les républicains, qui tentent d’ailleurs depuis plusieurs jours de le sauver en se démarquant d’un Donald Trump toujours distancé dans les sondages. Élu président, Joe Biden ne pourrait faire passer aucune loi sans la Chambre haute.

Dans la « plus grande démocratie au monde », le principe démocratique de base, qui était le slogan de l’ANC en Afrique du Sud avant l’abolition de l’apartheid (« Un homme, une voix »), est donc régulièrement bafoué. Non seulement les républicains n’en sont pas offensés, mais ils le revendiquent et l’encouragent.

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