« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche »

Le climat politique dans lequel le nouveau président a pris ses fonctions diffère de celui des années Obama. Entre-temps, les campagnes de Bernie Sanders et les mouvements sociaux ont modifié le rapport de forces. (Article publié dans l’Humanité du 23 février 2021.)

Personne n’en attendait ­réellement autant. Depuis son entrée dans le bureau ovale, Joe Biden a annoncé nombre de mesures clairement progressistes (1). Les premiers pas du 46e président des États-Unis s’écartent du milieu de la chaussée où il avait évolué durant toute sa carrière, depuis sa première élection au Sénat en 1972. Que s’est-il donc passé pour qu’un bon vieux centriste opposé, dans les années 1970, au « busing » (organisation des transports scolaires afin d’assurer la mixité sociale dans les écoles) et au financement fédéral de l’avor­tement, puis durant la décennie suivante, soutien des politiques de réductions massives d’impôts de Ronald Reagan et enfin rédacteur de l’ultra­répressive Crime Bill de 1994, connaisse une épiphanie progressiste à presque 80 ans ?

Le magazine marxiste ­Jacobin a son idée, toute contenue dans le titre d’un article signé Liza Featherstone : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » L’approche de John Mason est assez voisine. Lors d’un webi­naire organisé par la Fondation Gabriel-Péri, il y a quelques semaines, ce ­professeur de sciences ­politiques à l’université ­William-Paterson (New Jersey) a formulé l’hypothèse suivante : « Si Joe Biden est un centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti. Quand celui-ci évolue à gauche, il suit. » De fait, le programme de Joe Biden durant les primaires démocrates se situait plus à gauche que celui de Clinton en 2016 qui, lui-même, était plus à gauche que celui d’Obama en 2008.

Si aucune figure de gauche n’a trouvé sa place au sein de l’administration Biden, bien que des élus réellement progressistes y ont été nommés (Marcia Fudge au Logement, Deb Haaland à l’Intérieur, Xavier Becerra à la Santé), les trente premiers jours du président Biden – en partie encombrés par le deuxième procès raté en destitution de ­Donald Trump – n’en ont pas moins surpris par leur audace, au moins au regard du ­pedigree du bonhomme. « Biden n’était pas notre candidat rêvé. Il n’est pas notre président rêvé. Mais ce n’est pas une question de goût, mais de politiques, constate Ethan Earle, consultant ­politique. La gauche a trop souvent des difficultés à reconnaître ses propres victoires. Il faut donc qu’elle revendique le crédit des concessions arrachées à l’administration ­Biden. »

Aucune des mesures annoncées par Joe Biden n’est susceptible de lui coûter ­politiquement : elles sont devenues populaires au fil de la décennie écoulée. Occupy Wall Street (OWS), déclenché en septembre 2011, peut être considéré comme le point de départ de ce mouvement. Quelques mois plus tard, lors d’un « Left Forum » à New York, devant une assistance mi-médusée, mi-irritée, le cinéaste Michael Moore avait lancé : « Nous avons fait la part la plus difficile du travail : être majoritaires dans les esprits. »

« Voilà ce qui s’est passé, résume Bennett Carpenter, animateur du mouvement progressiste Durham for All, en Caroline du Nord. En 2011, Occupy s’est soulevé pour protester contre les inégalités économiques. En 2013, Black Lives Matter (BLM) a relancé le combat contre le racisme systémique. En 2016, la candidature de Bernie Sanders a dynamisé la gauche électorale et socialiste. Et puis il y a eu le mouvement Fight for $15, le mouvement des DREAMers et des activistes Latinxs, et beaucoup d’autres. Il faut comprendre tous ces mouvements comme une séquence dans laquelle chacun a tiré des ­leçons et contribué des avances l’un de l’autre. Mais il faut également comprendre ces mouvements comme une réaction progressive et grandissante aux défaillances du néo­libéralisme et de la dernière administration démocrate, dont Biden a fait partie. »

Un an après le lancement d’OWS, toujours à New York, des salariés des fast-foods ­déclenchaient une grève avec la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars. Ce qui leur a valu quelques lignes dans le New York Times. À peine une année plus tard, la ville de Seattle, sous l’égide de la conseillère municipale socialiste, Kshama Sawant, devenait pionnière en la matière. En 2015, Bernie Sanders, candidat à la primaire ­démocrate, intégrait cette mesure à son programme. « Vous vous souvenez que, jusqu’en 2015, cette revendication semblait ridicule pour beaucoup d’économistes et d’élus politiques, se remémore Nicholas Allen, responsable des affaires internationales pour le syndicat SEIU (2,2 millions de membres). Aujourd’hui, après avoir fait son chemin dans beaucoup de grandes villes, puis d’États, un tel salaire minimum semble non seulement raisonnable, mais absolument nécessaire pour relancer le pouvoir d’achat dans une économie dévastée par la crise. »

À l’instar du Fight for $15, l’histoire de la décennie écoulée est celle d’idées ­périphériques qui deviennent centrales dans la vie politique du pays. À des problématiques structurelles dans le pays, une nouvelle génération de militants apporte des réponses audacieuses et des formes d’actions souvent nouvelles. En 2018, le mouvement Sunrise se fait remarquer en occupant le bureau de la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, afin de faire avancer leur idée d’un « New Deal écologique ». Les militants demandent à une toute nouvelle élue de les rejoindre. À rebours des conventions de ce haut lieu de pouvoir, elle accepte. Elle s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, ­socialiste revendiquée, plus jeune élue de l’histoire du Congrès. L’establishment démocrate s’étouffe, mais une idée a percé. En 2021, elle est désormais favorablement accueillie par les électeurs.

Parfois, les frictions se jouent au sein même de l’aile gauche. En 2015, des militants de Black Lives Matter interrompent Bernie Sanders en train de discourir au pupitre. Ils trouvent que le candidat ne prend pas assez en compte la question du racisme systémique et renvoie toute avancée en la matière à des propositions uniquement économiques et sociales. Le débat agite durant des mois et des années le camp progressiste. Quatre ans plus tard, la plateforme « Sandernista » a ­intégré une nouvelle façon de penser en la matière. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs. 2020 n’est pas 2008. Ce qui a changé ? « Le plus grand mouvement de l’histoire américaine : Black Lives Matter. À la fois en nombre de participants, dans sa sociologie et dans sa géographie », répond Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Si le mouvement est plutôt composé de jeunes, « les organisateurs sont des militants ­extrêmement aguerris » qui ont fait d’un « travail de pédagogie » l’une de leurs grandes forces, comme le souligne l’universitaire. « Il y a cinq ans, personne n’avait entendu parler du “privilège blanc”. Aujourd’hui, tout le monde n’est pas forcément d’accord, mais le concept est connu », ajoute-t-elle encore. Pour le dire autrement, BLM impose les termes du débat sur le racisme. Tout comme Sunrise ou 350.org sur la question climatique. Tout comme l’avaient fait OWS puis le Fight for $15 sur le nerf des inégalités sociales.

Les deux campagnes du sénateur ­socialiste du Vermont ont fonctionné à la fois comme un laboratoire d’élaboration d’idées nouvelles (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans les universités publiques, création d’un impôt sur la fortune), une immense séance d’éducation populaire et un carrefour où se sont croisés les mouvements organisés ou non de la société sur les grandes questions qui taraudent les États-Unis : justice sociale, changement climatique, antiracisme, féminisme. Mais les confluences s’organisent aussi en dehors des temps électoraux. « Depuis les événements de Ferguson en 2014-2015, nos militants manifestent aux côtés de Black Lives Matter et en sont même partie prenante, pointe Nicholas Allen. Une alliance très naturelle puisque, souvent, ce sont les mêmes personnes impliquées. » L’intersectionnalité en pratique. À Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016, de jeunes militants environnementalistes se sont retrouvés aux côtés des Amérindiens dans la mobilisation contre la construction d’un oléoduc.

C’est donc dans un climat beaucoup plus favorable aux idées progressistes que Joe Biden prête serment et, d’une certaine façon, prend acte d’un nouveau rapport de forces. Pour Mark Kesselman, professeur de sciences politiques à la Columbia University (New York), il faut y ajouter une sorte de leçon de choses qu’a constituée le début de la présidence de Barack Obama : « Ce dernier a tout fait pour essayer de ­négocier avec les républicains, avec le résultat que l’on sait : il a perdu du temps, il a échoué, puis le Parti démocrate a été défait lors des élections du mi-mandat de 2010. Biden doit garder sa majorité assez mince et donc proposer des avancées pour mobiliser ses troupes. » Bémol : il rechigne toujours à faire siennes des idées qui deviennent ­dominantes, telle que l’instauration d’un système de santé universel (Medicare for all). « Biden est visiblement tiraillé entre ses instincts politiques – son affinité pour la collégialité avec la droite, son conservatisme naturel – et la réalité qui exige des mesures radicales », analyse Jacob Hamburger, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21. Raison de plus, selon Ethan Earle, « pour que la gauche, sur cette base, en bonne organisatrice doive engranger de l’adhésion et des adhésions pour aller plus loin ». Et donc emmener Joe Biden encore un peu plus loin à gauche. 

(1) En un peu plus d’un mois dans le bureau ovale, Joe Biden a défait une partie du bilan de Trump et ouvert un certain nombre de chantiers. D’un côté : fin de la construction du Mur à la frontière avec le Mexique, révocation du « Muslim ban », abandon de l’oléoduc Keystone XL, retour des Etats-Unis au sein de l’OMS et des Accords de de Paris. De l’autre : plan de relance de 1900 milliards de dollars, salaire minimum à 15 dollars, régularisation des onze millions de sans-papiers, abolition de la peine de mort fédérale, plan contre les discriminations, projet de loi pour renforcer le contrôle des armes à feu.

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