Floyd : une commémoration morale ou politique ?

Un an après le meurtre perpétré à Minneapolis par Derek Chauvin, la coalition démocrate au pouvoir n’a toujours pas transformé l’immense mobilisation antiraciste en projet législatif. (Article publié dans l’Humanité du 25 mai 2021.)

L’Amérique commémore, ce mardi, le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin. Le pays n’est plus tout à fait le même que le 25 mai 2020. Les immenses mobilisations – ​​​​​​​« le plus important mouvement social de l’histoire du pays », selon l’historien Pape Ndiaye – ont provoqué une sorte de sursaut antiraciste. Malgré un système pénal intrinsèquement injuste et inégalitaire, le procès, d’une certaine façon exemplaire, de Derek Chauvin, reconnu coupable des trois chefs d’accusation, a permis que justice soit rendue. Et Joe Biden a remplacé Donald Trump à la ­Maison-Blanche, où il devrait recevoir aujourd’hui la famille de George Floyd. Sans se perdre dans les scénarios de politique-fiction, c’est une initiative que n’aurait, à coup sûr, pas prise l’ancien président. À l’époque, il n’avait déjà eu aucun mot de compassion pour la victime, martelant, à des fins de stratégie électorale, son mot d’ordre très nixonien de la « loi et l’ordre » après que certaines manifestations eurent dégénéré en émeutes.

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas toute l’Amérique qui va commémorer le « moment George Floyd ». Disons : la moitié. Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession, ces sujets brûlants (racisme, police, justice), touchant au cœur de l’« identité » des États-Unis, ne peuvent évidemment échapper à la grande divergence idéologique. Dès l’été 2020, les enquêtes d’opinion révélaient deux « blocs » aux antipodes mais dans un contexte de rapport de forces qui avait profondément évolué durant la décennie écoulée. « Black Lives Matter (BLM) a imposé les termes du débat », constatait Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. « Le champ lexical du débat – « racisme structurel », « racisme systémique », « privilège blanc », « intersectionnalité » – le révèle. Soit un vocabulaire très progressiste. On est sur de l’antiracisme politique, pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté », ajoutait-elle. Pour autant, l’Amérique n’est pas quitte face à son « démon », comme le prouve la sinistre litanie des Africains-Américains tués par la police depuis un an.

La nature de la réponse politique à apporter divise la coalition démocrate. Il y a un an, lorsque le mot d’ordre « Defund the police » (définancement de la police) était lancé par BLM et repris par l’aile gauche, notamment par le Squad, emmené par Alexandria Ocasio-Cortez, l’establishment centriste, Joe Biden en tête, prenait immédiatement ses distances. Minneapolis, la ville où George Floyd a été tué, illustre ces oppositions. Le conseil municipal avait voté à l’unanimité le démantèlement du Minneapolis Police Department (MPD), contre l’avis du maire démocrate, Jacob Frey, baissant le budget de 8 millions de dollars (6,55 millions d’euros).

Un an après, le bilan est plus que mitigé. D’un côté, quelques avancées : interdiction de la pratique de l’étranglement, nomination à la tête de la police locale d’un officier africain-américain qui avait jadis intenté un procès à ce même MPD pour discrimination raciale, départ d’un chef syndicaliste ouvertement opposé à toute réforme. De l’autre : un quart des policiers ont quitté le MPD, créant un vide qui a conduit à l’augmentation de la criminalité, obligeant à l’augmentation du budget de 6,4 millions de dollars et à l’embauche de plus de 200 nouveaux agents de police tandis que se créaient des « patrouilles citoyennes ». Yes4Minneapolis, une coalition d’associations et d’ONG, veut tirer les conclusions de cet échec avec la création d’un département de la sécurité publique en lieu et place de l’actuel département de police. Elle fait actuellement signer une pétition afin de soumettre à référendum, en novembre, sa proposition.

Désormais au pouvoir à Washington, les démocrates sont au pied du mur, même si tout ne relève pas de l’échelon fédéral. « Nous voulons que quelque chose sorte de Washington. Nous voulons quelque chose qui changera la loi fédérale », a lancé Al Sharpton, pasteur et militant des droits civiques, lors d’un rassemblement organisé dimanche à Minneapolis, en hommage à George Floyd. Joe Biden pourrait faire des annonces en ce sens, ce mardi.

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