« Le parti auquel nous faisons face est à droite du front national »

Entretien avec Cathy Schneider, Professeure à l’American University de Washington DC. Biden apparaît comme progressiste sur les questions écologiques, économiques et syndicales, et plus conservateur sur la politique étrangère. Mais, pour elle, dresser un bilan de ses six mois de présidence reste un exercice difficile tant l’opposition républicaine est brutale. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

Quelle est votre appréciation des six premiers mois de Biden ?

Franchement, c’est difficile à évaluer puisque les principales lois (qui sont très progressistes) sont toutes bloquées au Sénat. Il est très favorable aux syndicats, mais la Cour suprême vient encore de prendre parti pour les employeurs. Elle a porté atteinte aux protections collectives, en estimant que les délégués syndicaux ne pouvaient pas mener leurs actions d’organisation sur les sites des entreprises car cela constitue une violation de la propriété privée. Les républicains sont à la droite du Front national (aujourd’hui Rassemblement national – NDLR) et font tout pour faire obstruction et empêcher toute victoire de Biden. Nous faisons face à un parti autoritaire, raciste et antisyndical. Il a voté une série de lois dans les États qui rend l’exercice du droit de vote plus difficile et cible les Noirs et les Latinos. Ces lois donnent aux assemblées dirigées par les républicains le pouvoir d’inverser le résultat d’une élection si elles estiment qu’il y a eu des fraudes dans certains bureaux, sans avoir besoin de montrer des œuvres.

Pour contrer ces mesures antidémocratiques dans les États, les démocrates ont élaboré une loi au Congrès favorisant l’exercice du droit de vote. Mais le « filibuster » permet aux ­républicains de bloquer une loi. La création d’une commission d’enquête sur l’attaque contre le Capitole le 6 janvier a ainsi été refusée. Au Sénat, les États ruraux, qui votent républicain, sont surreprésentés : chaque État envoie deux sénateurs, qu’il ait 40 millions d’habitants comme la Californie ou 700 000 comme le Wyoming. Concernant l’immigration, Trump a quasiment démantelé le système, conduisant à la séparation des enfants de leurs parents et laissant des milliers de demandeurs d’asile sur des parkings, où ils sont parfois violés et tués. Biden affirme que la situation est pire que ce qu’ils avaient prévu et il n’y a pas assez de personnel et de juges pour remédier à cela rapidement. En contraste, une de mes amies qui travaille pour l’EPA, l’agence de l’environnement, dit qu’elle n’a pas connu une administration aussi progressiste en quarante ans de fonction.

Il semble que les choses bougent moins sur la politique étrangère…

Dans ce domaine, l’administration a été bien moins progressiste. Elle n’a toujours pas sanctionné l’Arabie saoudite pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, alors que nous venons d’apprendre que les tueurs avaient été entraînés aux États-Unis. Et elle refuse de sanctionner Israël malgré la colonisation et les crimes de guerre à Jérusalem-Est et à Gaza. Biden est malgré tout plus critique sur Israël que jadis. Tout comme le Congrès.

Le magazine « Jacobin » a écrit un article en janvier dernier dont le titre était « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche ». Qu’en pensez-vous ?

Sans doute, mais il y a d’autres facteurs. Il y a aussi les victoires de Trump en 2016 dans des États traditionnellement démocrates, l’échec évident du néolibéralisme, le nombre croissant de vidéos de meurtres policiers, la pandémie. À la fin des années 1970 et particulièrement dans les années 1980 et 1990, les démocrates pensaient que leur politique « taxer et dépenser » était responsable de la récession tandis que les républicains gagnaient du terrain parmi les cols bleus. Les démocrates ont alors estimé que, pour le regagner, il fallait mener la danse sur le commerce, le déficit budgétaire, les attaques contre les syndicats et le système social, les guerres contre la drogue et la criminalité. En 2016, il est devenu évident que rien de cela n’avait fonctionné. Trump représente les riches, mais a fait campagne comme un populiste tandis que le centre de gravité du Parti démocrate évoluait déjà vers la gauche. La crise économique de 2008, l’incarcération de masse, les violences policières, les inégalités, la concentration massive de la richesse et l’accroissement de la pauvreté ont provoqué cette crise politique. La défaite d’Hillary et la popularité de Bernie ainsi que de Black Lives Matter ont accéléré le mouvement. Je pense que le parti revenait à gauche de toute façon. Il avait mené trop de ­politiques de droite qui lui avaient explosé à la figure.

On voit émerger une nouvelle génération de militants et d’élus. Peut-elle changer la politique ?

Au niveau local, on constate de nombreux efforts d’organisation et cela a aidé les démocrates à remporter la Géorgie et l’Arizona, des États traditionnellement républicains. Les militants latinos ont permis à la Californie de devenir l’un des États les plus progressistes. Ils ont clairement une influence, surtout lorsque après avoir concocté un programme radical, ils travaillent avec les leaders du Parti démocrate et cherchent des compromis afin de faire passer des lois qui reflètent la volonté d’une majorité d’Américains. Mais, parfois, les jeunes radicaux vont plus vite que leurs électeurs avec des positions que les étudiants ­aiment mais que les ouvriers et défavorisés n’apprécient pas. C’est vrai en termes de contenu – « définancer la police », par exemple – et de tactiques, comme les manifestations contre les dîners de l’establishment. Alexandria Ocasio-­Cortez (AOC) est très efficace dans sa capacité à organiser et à travailler avec l’administration Biden. Mais, parfois, elle soutient des challengers, lors de primaires, qui ne sont pas en capacité de gagner l’élection. C’est important de connaître l’électorat, de partir de là où il se trouve, et de les aider à développer une façon systémique de penser leurs doléances et de leur donner confiance dans leur propre action collective. Cela veut dire que le travail d’organisation ne s’arrête pas avec des manifestations épisodiques décrétées sur les médias sociaux. Les manifestations seules ne changent pas la donne. Nous assistons, dans le monde entier, à un déclin prononcé du succès des manifestations, largement car les jeunes militants ont sauté la case essentielle dans la construction d’un mouvement social : l’organisation, construire des réseaux et des organisations à la base, ce que Gramsci appelait la construction d’un programme cohérent à partir de compréhensions fragmentées dans une option de changement social à long terme.

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