« Les réactions de l’administration Bush ont affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer »

Entretien avec Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine, la crise de légitimité des États-Unis prend sa source dans une politique impériale qui a finalement fait perdre au pays son leadership. (Entretien publié dans le hors-série de l’Humanité « Le monde 20 ans après. Que reste-t-il du 11 septembre? »)

Avec le recul de l’histoire ou tout au moins de vingt ans d’histoire, que peut-on dire de l’impact du 11 Septembre sur la politique de la puissance américaine ou de ce que vous appelez le « système impérial » ?

Philip Golub. Il y a eu des effets immédiats et des effets à moyen terme. L’événement a d’abord souligné une certaine forme de vulnérabilité du pays à des attaques de type asymétrique et a donc poussé l’État américain à reconcevoir la nature des conflits dans le monde contemporain. Dans ce cadre, il y a eu une réévaluation, en partie, de ce que voulait dire l’action internationale de sécurité qui s’est focalisée de plus en plus, à partir de ce moment-là, dans des opérations ouvertes et clandestines soit contre des acteurs terroristes transnationaux privés, soit des États dont les États-Unis pensaient qu’ils faisaient partie du problème souligné par le 11 Septembre.

Au-delà de ce constat, il y a eu effet externe. Les néoconservateurs et ultranationalistes qui composaient l’administration W. Bush ont tenté de saisir l’événement pour consolider la position des États-Unis dans un monde qu’ils pensaient être, à l’époque, unipolaire. Nous sommes dix ans après la fin de la guerre froide. Selon l’expression de Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale de W. Bush, le 11 Septembre ouvrait la possibilité de changer la donne mondiale puisque les « plaques tectoniques » – c’était son expression – bougeaient. L’idée dominante au sein de cette administration était donc de saisir cette opportunité pour imposer une vision unipolaire et impériale. D’où, en 2003, la guerre en Irak, pays qui n’était pas directement lié au 11 Septembre, mais faisait partie des réponses apportées par l’administration Bush au mouvement des plaques tectoniques. On sait très bien ce qui s’est passé. Rétrospectivement, on peut dire que cet effort relevait d’un mélange d’hubris et d’une erreur intellectuelle profonde. Car les réalités du monde allaient dans un sens différent. Les réactions de l’administration Bush ont, en fait, affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer. La crise de légitimité ouverte par l’invasion de l’Irak a duré assez longtemps et elle n’est même pas tout à fait résorbée aujourd’hui, malgré les tentatives de Barack Obama de restaurer la crédibilité.

Le 11 Septembre, en tant que tel, ne représente pas un moment d’inflexion décisive de la politique étrangère des États-Unis. Il est décisif du fait de la réaction de cette administration. Objectivement, l’attaque terroriste n’a pas fait basculer les rapports de forces internationaux. Je ne sais même pas si elle est révélatrice d’une vulnérabilité. Les États-Unis étaient déjà vulnérables avant sur le plan nucléaire, comme tous les pays du monde, d’ailleurs.

En annonçant le retrait des troupes américaines vingt ans jour pour jour après le 11 septembre 2001, Joe Biden tente-t-il de solder cette crise de légitimité déclenchée par les guerres de Bush que vous décrivez comme toujours pas résorbée aujourd’hui ?

Philip Golub. C’est une guerre longue. Pas de grande intensité, mais longue. Le constat a été dressé depuis Obama de l’incapacité de la présence américaine à modifier les rapports de forces dans le pays. Mais des questions se posaient dans les deux cas : rester pour quoi faire ? Partir pour quoi faire ? Il n’y avait pas de bonne solution pour finir cette guerre. La situation est différente en Irak, plus sensible au plan stratégique en raison du voisinage avec l’Iran et de l’influence de ce pays en Irak même, ce qui explique la présence maintenue de conseillers américains ainsi que la volonté de maintenir une influence auprès du gouvernement irakien.

Les États-Unis, comme d’autres pays, utiliseront sans doute la force pour régler certaines crises. Mais l’impossibilité de reconfigurer politiquement le monde par la force est actée après ces vingt ans de guerre en Afghanistan. La décision de Joe Biden s’avère donc rationnelle. D’autant que l’opinion américaine ne veut plus de ces trop longues guerres qui ne produisent pas d’effets probants ni pour la société américaine ni pour les pays en question.

Concernant la crise de légitimité, j’ajoute un élément. Les États-Unis avaient la possibilité en 1991 de réinstitutionnaliser le monde, de faire ce qui avait été fait en 1945 : la grande scission du monde bipolaire terminée, il était temps de renforcer les institutions internationales, leur légitimité et d’en approfondir les pouvoirs au travers du droit international. En quelque sorte de créer un nouvel ordre institutionnel mondial. Et j’insiste sur le mot « institutionnel. »

Au moment de la chute de l’URSS, il y a eu, à ce moment-là, un vide de la pensée des élites américaines qui s’est traduit ensuite par ces aventures militaires tentant d’imposer l’hégémonie plutôt que de construire un monde plus juste. La faute majeure se trouve là. Les élites américaines se sont contentées de la perspective de la célébration de ce qu’ils considéraient comme une victoire. C’était la fin de l’Histoire et les États-Unis avaient triomphé. Il y a eu une profonde méprise sur la nature du monde d’après 1991, qui s’est traduite notamment par l’absence d’effort nécessaire pour intégrer la Russie dans une nouvelle construction institutionnelle mondiale. In fine, la crise de légitimité vient de là. De l’échec d’une politique impériale qui a finalement fait perdre aux États-Unis leur leadership.

L’échec des guerres de Bush a-t-il précipité l’idée parmi les élites américaines qu’il fallait pivoter vers l’Asie, et notamment la Chine, ce que Barack Obama décide de faire à partir de 2011 ?

Philip Golub. Au moment même où la montée en puissance (économique, politique, militaire) de la Chine devient de plus en plus évidente, il y a une prise de conscience croissante au sein de l’appareil d’État américain que le Moyen-Orient et le Golfe absorbaient toutes les énergies américaines, à la fois économiques, mais aussi en termes de prestige. Le pivot de 2011 fait suite à une série de reconsidérations des objectifs américains dans le monde. La Chine de 2010 n’est pas celle de 1992. La compréhension se fait alors jour que les politiques industrielles, dirigées par un État développeur, qui n’est pas sans rappeler ce qu’a fait le Japon après-guerre, sont couronnées de succès et permettent une montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. Cette situation pousse les États-Unis à vouloir sortir du Moyen-Orient, même si celui-ci ne disparaît évidemment pas des radars.

Comme l’ont prouvé les événements qui se sont déroulés en Israël et Palestine en mai et juin derniers. On a l’impression que Biden ne voulait pas s’en mêler et renoncer à une forme de leadership.

Philip Golub. Le Moyen-Orient a cette très fâcheuse habitude de s’inviter constamment dans la politique américaine. Les États-Unis ne peuvent pas se retirer, se désimbriquer unilatéralement de cette région. Ils aimeraient que cette dernière n’absorbe pas le temps et l’énergie qui devraient être portés ailleurs. Le problème pour Washington, c’est qu’il doit compter sur des alliés dociles, des ennemis déclarés (comme l’Iran), et des alliés indociles, à la façon du gouvernement Netanyahou à l’égard des administrations américaines disons raisonnables. De ce point de vue, Trump s’est inscrit en porte-à-faux avec la tradition des États-Unis qui a été de toujours soutenir Israël sans jamais totalement donner carte blanche. Avec Biden, on se retrouve dans une situation plus classique où les États-Unis ne veulent pas qu’Israël déclenche des feux dans la région par une colonisation accrue et une répression renforcée des Palestiniens. Les États-Unis se retrouvent là en position de médiateur discret afin d’essayer au moins de stabiliser la situation et ne se trouvent pas dans la possibilité de pouvoir imposer une paix.

En 2011, après la sortie de votre livre, vous qualifiez les États-Unis de « géant impuissant ». Le constat vaut toujours ?

Philip Golub. Au Moyen-Orient, les États-Unis sont toujours un « géant impuissant », mais pas sans capacité d’intervention. Dans le reste du monde, c’est un géant qui est un peu moins géant aujourd’hui du fait de l’évolution du rapport de forces. La suprématie militaire américaine, absolument incontestable, ne se traduit pas facilement au niveau politique et diplomatique. La puissance militaire ne résout pas tout. Elle ne donne pas les outils politiques qui permettent de choisir le déroulement des choses. Encore faudrait-il qu’il y ait une politique générale qui dise ce qu’il faut faire de la puissance. On en revient au vide de la pensée de l’après-guerre froide. Que faire de la puissance ? La question est toujours d’actualité.

Vous évoquiez le refus de l’opinion publique américaine des aventures militaires. Vingt ans après le 11 Septembre, quel regard portez-vous sur l’évolution de votre pays ?

Philip Golub. Je ne suis pas sûr que je partirais du 11 Septembre pour répondre à ces questions. Pour ce qui me concerne, les évolutions de ces dernières années tiennent à trois séries de luttes et de transformations sociales.

La première a trait aux inégalités sociales. Les États-Unis sont devenus au cours des quarante dernières années le pays dit développé, le pays le plus inégalitaire. L’administration Obama n’a pas fait ce qu’il fallait faire pour établir un minimum d’équité. Avec Trump, on était sous une forme de ploutocratie. Avec la nouvelle administration, on assiste à un effort qui unit les démocrates traditionnels et l’aile progressiste dont une partie du programme est reprise par Biden. C’est un effort réel de restauration d’équité sociale. Biden lie lui-même cette question-là aux enjeux internationaux, en affirmant que c’est en trouvant des solutions internes que l’on restaurera la puissance américaine dans le monde.

Deuxième problème, historique, plus long, plus ancré, qui vient en intersection du premier problème : la « question raciale ». Il y a eu quelques progrès, certes, mais on reste en deçà de ce que l’on aurait pu attendre après le mouvement des droits civiques. Une grande partie des Noirs souffrent encore d’une très grande vulnérabilité économique et sociale, de répression continue de la part des forces de sécurité. Cette question touche à la fois à la « classe » et à la « race », puisque les Afro-Américains sont surreprésentés parmi les couches sociales vulnérables du pays. Troisième question : le genre. Ce n’est pas une question nouvelle, mais cela devient un enjeu de plus en plus central dans la société américaine. Ces trois enjeux sont fondamentaux pour que les États-Unis avancent dans une voie progressiste. Il y a une résistance à cette avancée progressiste. Le phénomène Trump peut être interprété comme un symptôme : celui d’une réaction (dans le sens originel du terme) d’une arrière-garde toujours puissante, d’une minorité importante, mais non dominante, de la société américaine blanche concentrée dans le sud et l’ouest du pays contre la transformation démographique multinationale qui transforme le pays en profondeur et qui le transformera encore plus dans les dix à quinze ans à venir. La résistance virulente face à ces changements reflète la crainte de la perte de couches importantes de la population de leur hégémonie historique, culturelle et raciale qui explique en partie la violence autour du débat racial.

J’ai été positivement surpris par les orientations plus progressistes que je ne l’aurais pensé de la part de l’administration Biden. La question est : est-ce que c’est durable ? La position des États-Unis dans le monde dépend, en partie, de la résolution de ces grands enjeux à l’intérieur du pays.

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