Récit de la campagne la plus folle

Tentative d’assassinat de Donald Trump, retrait de Joe Biden, émergence de Kamala Harris : le scénario fou se poursuit dans les urnes mardi et sans doute dans les jours qui vont suivre. (Article publié dans l’Humanité magazine du 31 octobre 2024.)

Depuis une décennie, on s’est habitués à ce qu’une élection américaine se joue à une poignée de voix. L’édition 2024 nous apprend qu’elle peut aussi basculer pour quelques centimètres voire quelques centièmes. Ceux de la trajectoire d’une balle ou d’un mouvement de tête sans lesquels la tentative d’assassinat contre Donald Trump aurait réussi. Le 13 juillet à Butler, Pennsylvanie, la campagne présidentielle bascule dans la singularité la plus absolue. Elle ne ressemblait déjà à aucune autre avec ce « match retour » entre un sortant, impopulaire et vieillissant, et un ancien président, tout aussi impopulaire, un peu moins physiquement usé mais beaucoup plus inculpé. Voilà que la grande « tradition » américaine de l’assassinat politique vient lui donner des allures de monstre idiosyncratique.
Finalement, Donald Trump ne figurera pas dans les annales comme le 5e président assassiné mais « simplement » comme l’énième visé par une tentative (qui sera suivie d’une seconde sur un terrain de golf en Floride le 15 septembre). Les images sont aussitôt mondialement diffusées : la balle qui écorche l’oreille, projetant un filet de sang sur la joue du candidat, qui, en se relevant, lance à la foule « Fight, fight, fight ». À la convention républicaine qui s’ouvre le lundi 15 juillet, il est accueilli en « héros » voire en « miraculé ». Le bruit de fond médiatique annonce : « Il a gagné l’élection. »
Une immunité qui change tout
Ce même bruit, quelques mois plus tôt, distillait un autre air : « Il ne peut pas gagner. » Le milliardaire affichait alors deux condamnations à son actif : en février, une amende de près de 355 millions de dollars pour une série de fraudes financières au sein de son empire immobilier ; fin mai, un jury populaire le reconnaissait coupable de trente-quatre chefs d’accusation dans l’affaire des falsifications comptables en lien avec les paiements secrets de Stormy Daniels, une ancienne actrice porno dont il aurait acheté le silence après avoir eu une liaison avec elle.
Sur le menu judiciaire de Donald Trump figuraient encore les plats principaux : les tentatives de renverser les résultats de l’élection présidentielle avec l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021 et en Géorgie ainsi que le déménagement de documents classés défense dans sa résidence de Mar-a-Lago. On débattait plutôt pour savoir s’il se trouverait derrière les barreaux au moment du vote, le 5 novembre. Et puis une décision de la Cour suprême du 1er juillet conférant à Donald Trump une immunité sur tous les actes officiels pris pendant son mandat balaie toutes les épées de Damoclès qui tournoyaient au-dessus de sa tête. Le 27 juin, Joe Biden lui offrait même sur un plateau une pole position inespérée, avec une catastrophique, presque pathétique, prestation lors de leur premier – et finalement, unique – débat de l’année.
Pour nombre d’observateurs, aucun doute : le vent de la balle qui avait sifflé à l’oreille du 45e président allait se transformer en ouragan qui allait emporter le 46e. Il aura fallu une semaine et une pression croissante – d’abord, des stratèges, ensuite des élus, puis, en coulisses, de quelques poids lourds parmi lesquels Nancy Pelosi, l’ancienne présidente de la Chambre – pour que Joe Biden se rende à l’évidence. Le 21 juillet, il publie un communiqué : « Cela a été le plus grand honneur de ma vie de servir en tant que votre président. Et bien que j’aie eu l’intention de me représenter, je pense qu’il est dans l’intérêt de mon parti et du pays que je me retire et que je me concentre uniquement sur l’exercice de mes fonctions de président jusqu’à la fin de mon mandat. »
Quelques heures après, il précise ce qu’il avait omis de dire dans un premier temps : son soutien allait à Kamala Harris. Dans un mouvement tellement organisé qu’il apparaît au moins avoir été anticipé par certains acteurs de la coalition démocrate, celle-ci s’est rassemblée autour de la vice-présidente en exercice à la vitesse de l’éclair. Désormais, c’est au tour des démocrates de voir s’aligner les planètes. Les enquêtes d’opinion montrent le retour au bercail d’une frange des électeurs perdus ces derniers mois par Joe Biden. Un enthousiasme certain regagne les meetings. Le choix du colistier – le gouverneur du Minnesota, Tim Walz – fait le bonheur de l’aile gauche et des syndicats.
Un programme peu ambitieux pour Kamala Harris
Tout semble revenu dans l’ordre au moment où s’ouvre la convention démocrate à Chicago que l’on annonçait chaotique ou soporifique. L’« ordre », selon les organisateurs, c’est de refuser de donner la parole à des délégués élus sur une plateforme contre le soutien inconditionnel de Joe Biden à la guerre contre Gaza tout en mettant en scène les ralliements de républicains « modérés ». Mais les sondages sont bons : « Kamala » a rattrapé et dépassé Trump. Mieux, même : lors du premier débat organisé le 10 septembre, elle dame le pion à celui qui est considéré comme une terreur dans le genre. Parfum de « Kamalamania ». Tout semble en pilotage automatique, atterrissage sans heurts prévu le 5 novembre.
Arrive octobre, le fameux mois où surgit traditionnellement une « surprise » qui rebat les cartes de la campagne. Les sondages sont toujours bons, donc pas besoin de les stimuler, avec un projet trop ambitieux. À partir de septembre, Kamala Harris baisse la barre du contenu programmatique en deçà même de la plateforme adopté par le Parti démocrate. À titre d’exemple : elle se prononce pour l’augmentation du salaire minimum mais refuse d’indiquer un montant, alors que la proposition officielle du parti, depuis de nombreuses années, est de le porter à 15 dollars de l’heure.
Puis, insensiblement, même si les caisses se remplissent (1 milliard de dollars levés depuis début août), la course s’avère plus serrée que prévu, surtout dans les « swing states » (États-pivots) qui feront pencher la balance du « collège électoral », ce mode de scrutin dont les Américains ne veulent plus mais que les Républicains protègent, tellement il leur est favorable. À deux reprises (W. Bush en 2000 et Trump en 2016) lors des six derniers scrutins, les candidats du GOP (Grand Old Party) sont entrés à la Maison-Blanche sans avoir emporté le « vote populaire. »
La machine démocrate déclenche alors, sans le revendiquer ni le proclamer, une sorte de plan d’urgence. Kamala Harris, à qui l’on reproche de ne pas répondre aux questions des journalistes, multiplie les interviews, mais ses réponses sont attendues. Elle ne se distancie pas de Joe Biden, parle de « small business » encore et toujours, répète qu’elle n’est pas Donald Trump. La corde du référendum anti-Trump, fort solide en 2020, semble élimée en 2024. Alors, on demande à Bernie Sanders d’aller écumer les parties rurales des États du Midwest, où il est particulièrement populaire, et à Barack Obama de contrer les tentatives trumpiennes de séduction des hommes noirs.
Un vote ultra-polarisé
Car Trump fait du Trump au carré. Sa campagne tire ostensiblement sur tous les fils réactionnaires : nativiste, raciste, masculiniste. Les migrants sont diabolisés, comme les femmes sans enfants et plus généralement les féministes, ainsi que les personnes transgenres et même tout simplement les opposants de gauche. Les courbes des sondages ne piquent pas du nez. Incompréhensible ? Selon une enquête d’opinion, 48 % des Américains estiment que le « pays change trop vite ». Donald Trump leur assure, en substance : « Je vais stopper cela. » Que dit Kamala Harris à l’autre moitié du pays ? À quelques jours du scrutin, la clarté du message n’apparaît pas de manière cristalline.
Mardi prochain, ce pays ultra-polarisé va régler ses divisions au fond des urnes. Il faudra plusieurs jours, peut-être quelques semaines et d’autres épisodes aussi imprévisibles qu’improbables, même, pour déterminer la position du curseur. En 2016, Donald Trump l’avait emporté grâce à 80 0000 voix malgré un déficit de 3 millions de voix nationalement, tandis que Joe Biden, en dépit d’une avance de 7 millions de voix, ne devait qu’à 43 000 voix son accession à la fonction suprême. À la fin d’une campagne de tous les rebondissements, l’ultime serait qu’elle ne se dénoue pas encore une fois via une poignée de voix.

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