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Biden, la fin de l’état de grâce

Il y a six mois, il démarrait son mandat en trombe avec des mesures inégalées dans l’histoire des États-Unis. Mais le virage amorcé cale au Sénat… (Article publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

C’était parti sur les chapeaux de roue. À peine entré dans le bureau ovale, « Sleepy Joe », Joe l’endormi, surnom dont l’avait affublé Trump, se montrait d’une vigueur politique inattendue. Le vieux routier modéré s’affichait même plus à gauche que même la gauche ne semblait l’espérer. Le magazine marxiste « Jacobin » invitait les progressistes à en revendiquer la paternité : « Si Joe Biden évolue vers la gauche, vous pouvez remercier la gauche. » « Je n’attendais pas grand-chose de lui, étant donné son histoire de démocrate centriste et sa personnalité terne. Ses premières décisions furent vraiment une surprise plaisante », nous confirme, en ce début juillet, Doug Henwood, journaliste à Brooklyn et animateur d’une émission de radio. Frances Fox Piven, 89 ans, l’une des dernières grandes figures de la gauche intellectuelle des années soixante, se surprend presque par les mots que lui ont inspirés les premiers pas de Biden président : « L’ampleur et l’audace de ses initiatives ont été ­incroyables… et pas si faciles à expliquer. »

La cérémonie d’investiture à peine terminée, le 46e homme à occuper la fonction présidentielle ne signe pas moins de 17 « executive orders », ces décrets qui n’ont besoin que d’une signature pour prendre force de loi. Washington rejoint les accords de Paris et réintègre l’OMS. Le « muslim ban » interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de plusieurs pays musulmans est retoqué, la construction du mur avec le Mexique abandonnée tandis qu’un moratoire s’impose au projet d’oléoduc géant Keystone XL.

Le Congrès vote un plan de relance économique de 1 900 milliards de dollars (soit près de 10 % du PIB) annoncé avant même que Biden ne glisse un orteil à la Maison-Blanche : chèque de 1 400 dollars pour chaque Américain (en fonction des revenus), extension de l’indemnité chômage fédérale supplémentaire de 400 dollars par semaine jusqu’en septembre 2021. Des aides pour les frais de garde sont également prévues ainsi que l’instauration de congés payés subventionnés par le gouvernement fédéral. Le tout devient effectif dès le 11 mars. Deux semaines plus tard, lors de sa première conférence de presse en tant que président, Joe Biden répète à trois reprises : « Je veux changer le paradigme. » Journalistes, observateurs et élus se perdent dans l’exégèse de ces cinq mots (quel paradigme ? le paradigme néolibéral dominant depuis la présidence Reagan ?), tandis que quelques journaux se lancent dans une sorte de comparaison entre le nouveau ­président et un de ses plus ­illustres prédécesseurs, démocrate lui aussi : ­Franklin Delano Roosevelt, dont un portrait trône sur l’un des murs du bureau ovale. Serait-on entré dans un « nouveau New Deal », auquel le pays serait prêt ­depuis plus de dix ans, selon le prix Nobel d’économie et désormais chroniqueur au « New York Times », Paul Krugman ?

Biden ne laisse personne souffler et annonce le plus grand plan d’investissements publics de l’histoire du pays, l’American Jobs Plan, appuyé sur l’augmentation de la fiscalité des entreprises et des plus riches. Quelques jours plus tard, sa grande argentière, Janet Yellen, révèle que Washington prend le manche d’un projet d’impôt minimal mondial sur les multinationales. Pour Doug Sosnik, ancien conseiller politique de Bill Clinton, ite missa est : « Ils (l’équipe ­Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Trois mois après ce qui pouvait ressembler à un « état de grâce », un autre verdict s’impose au fil des discussions et rencontres entre New York et Washington : ce grand virage a débouché sur un cul-de-sac qui a pour nom « Sénat des États-Unis ». Du Smic à 15 dollars au contrôle des armes à feu, en passant par une grande réforme favorisant l’exercice du droit de vote et même l’immense plan de modernisation des infrastructures : toutes les grandes lois progressistes annoncées en début d’année sont bloquées à la Chambre haute. Théoriquement, les démocrates y disposent d’une majorité avec 50 élus et la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Mais c’est compter sans une vieille pratique datant de la ségrégation que les républicains ont transformée en arme ­fatale depuis la présidence Obama : le « filibuster », obstruction parlementaire, qui ne peut être contré que si 60 sénateurs le décident. Ce qui n’arrivera jamais : aucun républicain ne joindra sa voix à celles des démocrates afin de mettre fin à sa propre capacité de nuisance.

En revanche, le « filibuster » peut être remisé aux oubliettes grâce à une majorité simple. Sauf que deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) ne veulent pas en entendre parler. Blocage institutionnel total qui amène Joe Biden à faire ce qu’il a finalement fait durant toute sa carrière politique : négocier avec les républicains. Premier résultat tangible fin juin avec un « compromis » sur le grand plan d’infra­structures pourtant réduit de moitié et vidé de toutes les mesures visant à ­assurer la transition écologique. Mais, pour Célia Belin, « le refus des républicains de voter la création d’une commission d’enquête sur les attaques du 6 janvier est un signal profond qu’il n’y a aucun espoir bipartisan avec eux ».

Finalement, rien de si étonnant quand on écoute la politiste à la Brookings Institution : « En fait, les données de départ ont toujours été les mêmes : c’est une Amérique divisée, polarisée, en proie à une crise économique et raciale. » Il y a sans doute eu une lecture erronée de la part d’une certaine Amérique politisée, tellement enthousiaste après l’inauguration que l’on a commencé à lire des articles sur le « moment rooseveltien ». À ce climat politique et idéologique « chaotique, polarisé et souvent insensé », comme le définit Doug Henwood, il faut ajouter le rôle néfaste des institutions, que le journaliste détaille ainsi : « Toutes les structures constitutionnelles engendrent une réelle crise démocratique. Le Sénat est un organe particulièrement antidémocratique. L’État de New York a deux sénateurs, alors qu’il dispose d’autant d’habitants que les neuf États les moins peuplés (tous républicains – NDLR) qui ont ensemble 18 sénateurs. Joe Manchin peut bloquer des lois sur le salaire minimum et le climat alors qu’il représente un État qui n’a pas plus d’habitants que Manhattan. »

Joe Biden n’a pas montré la moindre velléité de réforme institutionnelle, comme l’y invitait l’aile gauche. En affirmant sa volonté d’en finir avec le fameux « filibuster », il aurait à la fois obligé chaque élu à prendre ses responsabilités lors d’un vote et créé un climat de discussion ­nationale sur le sujet. Le refus implicite de l’hôte de la Maison-Blanche n’a pourtant pas déclenché un feu roulant de critiques parmi les progressistes. « Le calcul politique de l’aile gauche n’a pas changé : hier, il s’agissait de battre Trump; aujourd’hui, de redresser le pays. Donc, pas de campagne d’opposition déclarée. Ils ont appuyé sur quelques dossiers : le seuil de réfugiés, la situation à Gaza. Mais aucun des leaders progressistes ne veut être ­responsable d’un échec de l’administration Biden », suggère Célia Belin. Et d’ajouter : « On verra au printemps prochain lorsque les primaires arriveront. Il y aura certainement une opposition frontale. » Aux États-Unis, les primaires jouent finalement le rôle d’un Congrès : c’est le moment où les orientations politiques sont tranchées. Mais elles le sont, circonscription par circonscription, donc dans des contextes socioculturels très ­différents. La stratégie de l’aile Sanders est de porter le fer dans des centres urbains où cohabitent classes populaires issues des « minorités » et millennials, cette nouvelle génération plus progressiste que les précédentes, raison pour laquelle sans doute « l’establishment démocrate semble parfois plus effrayé par la gauche que par les républicains », selon Doug Henwood.

« Pour être clair, nous savons que Biden ne va pas accomplir toutes ces choses seul, remet en perspective Maurice Mitchell, président du Working Families Party, un parti indépendant très influent à New York et dans l’État. Rien n’arrivera sans une gauche mobilisée, qui lui demande de rendre des comptes et ouvre le chemin pour que le programme soit mis en œuvre. » Pour Michael Zweig, professeur d’économie, auteur de plusieurs livres sur la classe ouvrière et militant pacifiste et syndical, « la clé, c’est l’outside/inside. L’outside, c’est la construction d’un mouvement social le plus indépendant possible du capital. L’inside, c’est le processus ­législatif. Et la gauche n’est pas encore assez bonne dans ce domaine. Pour changer la donne, il faut prendre le pouvoir au sein du Parti démocrate. Et le moment essentiel demeure la primaire ».

Les prochains mois risquent donc de ressembler à de longues discussions stériles entre démocrates et républicains, d’un côté, et à une veillée d’armes au sein du parti de Joe Biden et Bernie Sanders.

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« Le parti auquel nous faisons face est à droite du front national »

Entretien avec Cathy Schneider, Professeure à l’American University de Washington DC. Biden apparaît comme progressiste sur les questions écologiques, économiques et syndicales, et plus conservateur sur la politique étrangère. Mais, pour elle, dresser un bilan de ses six mois de présidence reste un exercice difficile tant l’opposition républicaine est brutale. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

Quelle est votre appréciation des six premiers mois de Biden ?

Franchement, c’est difficile à évaluer puisque les principales lois (qui sont très progressistes) sont toutes bloquées au Sénat. Il est très favorable aux syndicats, mais la Cour suprême vient encore de prendre parti pour les employeurs. Elle a porté atteinte aux protections collectives, en estimant que les délégués syndicaux ne pouvaient pas mener leurs actions d’organisation sur les sites des entreprises car cela constitue une violation de la propriété privée. Les républicains sont à la droite du Front national (aujourd’hui Rassemblement national – NDLR) et font tout pour faire obstruction et empêcher toute victoire de Biden. Nous faisons face à un parti autoritaire, raciste et antisyndical. Il a voté une série de lois dans les États qui rend l’exercice du droit de vote plus difficile et cible les Noirs et les Latinos. Ces lois donnent aux assemblées dirigées par les républicains le pouvoir d’inverser le résultat d’une élection si elles estiment qu’il y a eu des fraudes dans certains bureaux, sans avoir besoin de montrer des œuvres.

Pour contrer ces mesures antidémocratiques dans les États, les démocrates ont élaboré une loi au Congrès favorisant l’exercice du droit de vote. Mais le « filibuster » permet aux ­républicains de bloquer une loi. La création d’une commission d’enquête sur l’attaque contre le Capitole le 6 janvier a ainsi été refusée. Au Sénat, les États ruraux, qui votent républicain, sont surreprésentés : chaque État envoie deux sénateurs, qu’il ait 40 millions d’habitants comme la Californie ou 700 000 comme le Wyoming. Concernant l’immigration, Trump a quasiment démantelé le système, conduisant à la séparation des enfants de leurs parents et laissant des milliers de demandeurs d’asile sur des parkings, où ils sont parfois violés et tués. Biden affirme que la situation est pire que ce qu’ils avaient prévu et il n’y a pas assez de personnel et de juges pour remédier à cela rapidement. En contraste, une de mes amies qui travaille pour l’EPA, l’agence de l’environnement, dit qu’elle n’a pas connu une administration aussi progressiste en quarante ans de fonction.

Il semble que les choses bougent moins sur la politique étrangère…

Dans ce domaine, l’administration a été bien moins progressiste. Elle n’a toujours pas sanctionné l’Arabie saoudite pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, alors que nous venons d’apprendre que les tueurs avaient été entraînés aux États-Unis. Et elle refuse de sanctionner Israël malgré la colonisation et les crimes de guerre à Jérusalem-Est et à Gaza. Biden est malgré tout plus critique sur Israël que jadis. Tout comme le Congrès.

Le magazine « Jacobin » a écrit un article en janvier dernier dont le titre était « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche ». Qu’en pensez-vous ?

Sans doute, mais il y a d’autres facteurs. Il y a aussi les victoires de Trump en 2016 dans des États traditionnellement démocrates, l’échec évident du néolibéralisme, le nombre croissant de vidéos de meurtres policiers, la pandémie. À la fin des années 1970 et particulièrement dans les années 1980 et 1990, les démocrates pensaient que leur politique « taxer et dépenser » était responsable de la récession tandis que les républicains gagnaient du terrain parmi les cols bleus. Les démocrates ont alors estimé que, pour le regagner, il fallait mener la danse sur le commerce, le déficit budgétaire, les attaques contre les syndicats et le système social, les guerres contre la drogue et la criminalité. En 2016, il est devenu évident que rien de cela n’avait fonctionné. Trump représente les riches, mais a fait campagne comme un populiste tandis que le centre de gravité du Parti démocrate évoluait déjà vers la gauche. La crise économique de 2008, l’incarcération de masse, les violences policières, les inégalités, la concentration massive de la richesse et l’accroissement de la pauvreté ont provoqué cette crise politique. La défaite d’Hillary et la popularité de Bernie ainsi que de Black Lives Matter ont accéléré le mouvement. Je pense que le parti revenait à gauche de toute façon. Il avait mené trop de ­politiques de droite qui lui avaient explosé à la figure.

On voit émerger une nouvelle génération de militants et d’élus. Peut-elle changer la politique ?

Au niveau local, on constate de nombreux efforts d’organisation et cela a aidé les démocrates à remporter la Géorgie et l’Arizona, des États traditionnellement républicains. Les militants latinos ont permis à la Californie de devenir l’un des États les plus progressistes. Ils ont clairement une influence, surtout lorsque après avoir concocté un programme radical, ils travaillent avec les leaders du Parti démocrate et cherchent des compromis afin de faire passer des lois qui reflètent la volonté d’une majorité d’Américains. Mais, parfois, les jeunes radicaux vont plus vite que leurs électeurs avec des positions que les étudiants ­aiment mais que les ouvriers et défavorisés n’apprécient pas. C’est vrai en termes de contenu – « définancer la police », par exemple – et de tactiques, comme les manifestations contre les dîners de l’establishment. Alexandria Ocasio-­Cortez (AOC) est très efficace dans sa capacité à organiser et à travailler avec l’administration Biden. Mais, parfois, elle soutient des challengers, lors de primaires, qui ne sont pas en capacité de gagner l’élection. C’est important de connaître l’électorat, de partir de là où il se trouve, et de les aider à développer une façon systémique de penser leurs doléances et de leur donner confiance dans leur propre action collective. Cela veut dire que le travail d’organisation ne s’arrête pas avec des manifestations épisodiques décrétées sur les médias sociaux. Les manifestations seules ne changent pas la donne. Nous assistons, dans le monde entier, à un déclin prononcé du succès des manifestations, largement car les jeunes militants ont sauté la case essentielle dans la construction d’un mouvement social : l’organisation, construire des réseaux et des organisations à la base, ce que Gramsci appelait la construction d’un programme cohérent à partir de compréhensions fragmentées dans une option de changement social à long terme.

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