Archives de Catégorie: Eclairages

Quand l’administration Trump créé une pénurie de main d’oeuvre

La fin d’un programme humanitaire plonge des centaines de milliers de salariés dans l’illégalité et des secteurs économiques dans l’inconnu. (Article publié dans l’Humanité du 28 juillet 2026).

Quel est le rapport entre la Cour suprême américaine, censée dire le droit au regard de la Constitution, et une pénurie de main-d’œuvre sur le marché capitaliste du travail ? Une simple décision, en fait. En l’occurrence, celle prise il y a un mois par la majorité conservatrice des neuf juges nommés à vie, donnant, une fois encore, raison à Donald Trump en lui permettant de mettre fin au « statut de protection temporaire » (TPS).

Ce programme humanitaire avait été créé par un vote du Congrès en 1990 et promulgué par George Bush. Son objectif était alors d’offrir une aide « temporaire » aux ressortissants étrangers déjà présents aux États-Unis qui ne pouvaient rentrer chez eux en toute sécurité en raison de conflits armés ou de catastrophes naturelles.

La situation dans certains pays ne s’étant pas améliorée, le statut est devenu quasiment permanent pour un certain nombre de ressortissants, notamment haïtiens et salvadoriens. Le TPS fait partie des cibles privilégiées de la droite nativiste, à commencer par Stephen Miller, conseiller de Donald Trump et architecte de la chasse aux migrants lancée début 2025.

Première conséquence de la décision de la Cour suprême : ce lundi 27 juillet, 350 000 personnes originaires d’Haïti et de plusieurs autres pays ont perdu leur permis de travail. Environ 190 000 Salvadoriens pourraient être les prochains lorsque leur statut expirera en septembre.

Selon une analyse réalisée par des chercheurs de l’université de Pennsylvanie, environ 70 % du million de bénéficiaires du TPS font partie de la population active. Les secteurs de la santé et de la construction, notamment, vont subir un gigantesque « trou d’air » de main-d’œuvre. Ce qui inquiète… le patronat. Traditionnellement allié de l’administration Trump, il se retrouve ici dans son opposition. La puissante Chambre de commerce, le lobby qui regroupe les 100 plus grosses multinationales américaines, a lancé une campagne au Capitole.

« Le Congrès peut, et doit, exercer son autorité plénière en matière de politique d’immigration afin d’empêcher une perturbation importante de la main-d’œuvre américaine et d’éviter une crise humanitaire inutile », écrit-elle dans une lettre adressée le 10 juillet aux dirigeants du Sénat. Elle est appuyée par certains élus locaux républicains, comme le gouverneur de l’Ohio, Mike DeWine, qui qualifie la décision d’« erreur ».

Mais, à la Maison-Blanche, on ne veut rien savoir. « Les Haïtiens vivent en Haïti. Nous ne considérons pas que les Haïtiens devraient quitter Haïti. Ce serait insensé de notre part de dire que les Haïtiens ne pourraient pas vivre en Haïti. C’est leur pays », a répondu Stephen Miller, tout à son projet suprémaciste blanc.

Cité par le New York Times, Patricia Campos-Medina, politologue à l’université de Cornell (État de New York) dépeint plutôt des salariés étrangers qui sont « chez eux » aux États-Unis : « Ils ont consacré toutes leurs années de vie active à ce pays. La majorité d’entre eux occupent un emploi à temps plein, ont des enfants nés aux États-Unis, sont propriétaires de leur logement et possèdent leur propre entreprise. » Il y a une semaine, ils étaient en situation légale et insérés dans la vie des États-Unis. D’un coup de crayon, ils sont devenus sans statut et indésirables.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Trump a-t-il un plan pour voler les midterms ?

Le président tente d’utiliser l’élection de 2020 qu’il juge frauduleuse pour modifier la trajectoire du prochain scrutin, promis à un vote-sanction contre lui. (Article publié dans l’Humanité du 20 juillet 2026.)

Une adresse à la nation pour se plaindre une nouvelle fois et affirmer qu’il a bien gagné l’élection présidentielle de 2020 ? En apparence, Donald Trump a encore cédé, jeudi 16 juillet au soir, au complotisme teinté d’« autolâtrie » qui caractérise son rapport au scrutin qu’il a pourtant bel et bien perdu (81 millions de voix et 306 grands électeurs pour Joe Biden, contre 74 millions et 232 pour le candidat républicain).

Son discours de vingt-cinq minutes a été émaillé des mots fétiches que tout soutien se doit de faire sien : « truqué et volé », « complot », « manipulation », « corrompu », « fraude », « État profond ». Seul fait nouveau, le président états-unien a nommément accusé la Chine parce qu’elle « voulait que je perde ».

Pour preuves, des documents déclassifiés montrant que, « sur plusieurs années, à partir de l’élection de 2020, la Chine a mené ce qui apparaît comme la plus grosse opération de piratage de données électorales de l’histoire, aboutissant à son obtention illicite de 220 millions de fichiers d’électeurs américains ».

Si Donald Trump a fait référence à la Chine à une vingtaine de reprises, il n’a, en revanche, cité la Russie qu’une seule fois. Or, les services de renseignements états-uniens ont conclu que, si Pékin avait déployé certains efforts pour influencer l’opinion publique américaine lors de l’élection de 2020, elle est restée largement en retrait, tandis que Moscou a mené une campagne de grande envergure pour aider le candidat républicain à remporter la victoire en 2016. On pourrait penser que l’octogénaire ne se remet pas de la blessure narcissique infligée par le suffrage universel. Derrière l’égotisme de façade, certes bien réel, se dissimule une stratégie, contenue dans cette phrase : « Nous ne pouvons plus jamais assister à une nouvelle élection volée. » Le locataire de la Maison-Blanche ne ressasse pas, il prépare.

Quoi, précisément ? C’est toute la question. Il a annoncé, durant son discours, que le FBI et d’autres agences fédérales avaient été mandatés pour enquêter sur des ingérences électorales, première étape dans l’instauration d’un climat de suspicion.

Il a surtout exhorté les sénateurs républicains à adopter une loi, déjà votée par la Chambre des représentants, qui rendrait plus compliqué le vote des classes populaires hispanique et africaine-américaine en imposant la présentation d’un justificatif de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales ainsi que d’une pièce d’identité avec photo pour voter.

Si le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) dispose d’une majorité à la chambre haute, tous ses élus n’approuvent pas cette intrusion du gouvernement fédéral dans l’organisation des élections, historiquement l’affaire des États fédérés.

Certains élus sont également soumis à réélection dans des États disputés et donc à la pression d’un électorat opposé à ce texte et à tout complotisme. Selon un sondage de The Economist-YouGov réalisé en juin, 50 % des républicains et 66 % des militants Maga (« Make America Great Again ») sont convaincus que l’élection de 2020 a été truquée, mais ils représentent seulement 28 % de l’ensemble des électeurs.

Majoritaire chez les républicains, minoritaire dans le pays : sur ce sujet aussi, Donald Trump doit affronter la quadrature du cercle. Certain de perdre la partie en novembre pour les élections de mi-mandat, il tente de s’en sortir par la redéfinition des règles.

« C’est une stratégie courante, chez de nombreux dirigeants populistes autoritaires, de remettre en cause les règles du jeu électoral lorsqu’ils se sentent menacés par leur impopularité dans les sondages ou lorsque les résultats les désignent comme perdants, souligne, auprès du New York Times, Pippa Norris, professeur de sciences politiques à l’université de Harvard. C’est d’ailleurs un leitmotiv que le président utilise depuis plus d’une décennie maintenant. »

Dès l’été 2025, il a lancé une offensive de charcutage électoral unique en son genre. Les redécoupages interviennent généralement après les recensements qui ont lieu tous les dix ans, le prochain étant programmé pour 2030. À peine de retour à la Maison-Blanche, le 47e président sentait déjà venir le vote sanction.

Avec l’aval de la Cour suprême, qui a amputé la loi sur les droits civiques de 1965, Donald Trump a gagné cette bataille : les républicains ont récupéré sur le tapis vert plus de sièges que les démocrates. Les sondages annoncent pourtant une victoire de ces derniers. Quelle sera donc la prochaine étape de Donald Trump pour tenter de « voler » ce scrutin ?

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Pour la première fois, une majorité de démocrates vote contre l’aide annuelle à Israël

L’amendement a été repoussé par la Chambre des représentants à majorité républicaine, mais le retournement du groupe démocrate s’avère spectaculaire. (Article publié dans l’Humanité du 16 juillet 2026.)

L’amendement a été rejeté mais il n’en révèle pas moins une évolution majeure de la politique étasunienne. La proposition visait à supprimer l’intégralité de l’aide du pays à Israël, soit 3,3 milliards de dollars annuels. Pour la première fois, une majorité du groupe démocrate à la Chambre des représentants s’est prononcée en sa faveur : 103 ont voté pour, 98 contre. Cette bascule est intervenue malgré la rédaction même de l’amendement, qui ne différenciait pas aide militaire et aide humanitaire.

« Même si j’avais souhaité que nous puissions voter sur un amendement portant uniquement sur l’aide militaire, tout en soutenant bien sûr les programmes humanitaires, cette option ne s’offre pas à nous, a écrit le député Greg Casar, démocrate du Texas et président du Congressional Progressive Caucus, le comité regroupant les élus les plus progressistes, dans une lettre adressée à ses membres. Le peuple américain réclame à grands cris qu’on cesse d’utiliser l’argent des contribuables américains pour subventionner l’armée israélienne. »

Le vote a divisé jusqu’aux dirigeants démocrates. Les députés Hakeem Jeffries, de New York, chef de file de la minorité et futur président de la Chambre en cas de victoire des démocrates lors des prochaines élections de mi-mandat, et Pete Aguilar, de Californie, numéro trois du parti démocrate, ont voté contre la mesure, tandis que la députée Katherine Clark, du Massachusetts, porte-parole du groupe, a voté en sa faveur.

Dans une déclaration rendue publique peu avant le vote, Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants et toujours députée, a qualifié cet amendement de « choix regrettable », tout en précisant qu’elle le soutiendrait « pour le message qu’il véhicule ». Un fait impensable il y a encore quelques mois. L’évolution d’un certain nombre d’élus est corrélée à celle de l’électorat démocrate.

Selon un sondage national réalisé en mai par le New York Times, 74 % des électeurs du parti de l’âne s’opposent à l’octroi d’une aide économique et militaire supplémentaire à Israël, avec une large majorité dans toutes les tranches d’âge. Des enquêtes d’opinion réalisées en octobre 2025 montrent aussi que l’électorat démocrate soutient majoritairement les droits des Palestiniens et appelle à des sanctions économiques contre Israël de même nature que celles prises contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80.

Le New York Times évoque « peut-être le revirement le plus rapide de l’opinion publique sur une question politique depuis la légalisation du mariage entre personnes du même sexe ».

Même les défenseurs inconditionnels d’Israël doivent en prendre la mesure. Ainsi Hakeem Jeffries a appelé pour la première fois à une « réinitialisation majeure » des relations entre les États-Unis et Israël. Il a également laissé entendre que les démocrates, s’ils remportaient la majorité au Congrès, insisteraient pour que toute aide en matière de sécurité accordée à Israël soit subordonnée à l’interdiction des violations des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

250 ans d’un roman national made in USA

Donald Trump tente d’instrumentaliser l’anniversaire de la déclaration d’indépendance pour promouvoir la vision mythifiée d’une Amérique universelle. Sa tentative est aussi une réaction à un regard de l’Histoire du pays qui évolue sous l’influence des mouvements de la société. (Article publié dans l’Humanité magazine du 2 juillet 2026.)

L’histoire comme un parc d’attractions. Pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance du pays dont il est le 47e président, Donald Trump a fait installer, face au Capitole, sur le National Mall de Washington, grande roue, stands et barbecues. Mais pas seulement. Jusqu’au 10 juillet, la Great American State Fair propose aux chalands une vision officielle de l’histoire, entre omniprésence militaire (orchestres, expositions et survols d’avions) et valorisation des « traditions » (en tout cas, celles choisies par la Maison-Blanche).

Pour inaugurer cette « foire », Donald Trump s’est mis au diapason, entre vulgarité et nationalisme avec un discours décousu et perlé de digressions incompréhensibles, dans lequel il a autant parlé de lui et de son œuvre que du pays. Mais l’essentiel de cette fausse fête populaire à ciel ouvert dépasse le folklore ou l’autocélébration. Elle vise à cultiver une histoire officielle.

En mars 2025, Donald Trump signait un décret présidentiel dont le titre disait tout : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Il fallait contre-attaquer face à une « idéologie corrosive », une « révision de l’histoire » dans laquelle « l’héritage incomparable de notre pays – marqué par la promotion de la liberté, des droits individuels et du bonheur humain – est reconstruit comme foncièrement raciste, sexiste, oppressif, ou plus généralement comme irrémédiablement vicié ».

Depuis une dizaine d’années, l’effet conjugué des mouvements de la société (Black Lives Matter, MeToo) et du renouvellement du travail historiographique (avec en premier lieu Howard Zinn, auteur d’« Une histoire populaire des États-Unis », publié en 1980) a remis en cause une vision mythifiée d’une sorte d’Amérique éternelle, « le pays de la liberté, la patrie des braves », comme le prétend l’hymne national, « The Star-Spangled Banner » (la Bannière étoilée), à la « destinée manifeste » et forcément productrice du Bien. De ce « roman national » étaient expurgés tous les éléments qui contredisaient la thèse. L’histoire n’était racontée qu’à moitié, c’est-à-dire pas du tout.

À son origine, le mythe de la fondation : la quête de la liberté a nourri la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et les États-Unis sont la première république née des Lumières. Rien de fondamentalement frelaté dans cette affirmation. Dans sa plus célèbre phrase, le texte qui défie la Couronne britannique, principalement rédigé par Thomas Jefferson, alors âgé de 33 ans, stipule : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Après la victoire des treize colonies, les États-Unis sont fondés et se dotent en 1787 d’une Constitution. C’est l’heure des travaux pratiques. Tous les hommes considérés comme égaux seront-ils dotés des mêmes droits inaliénables ? La question concerne évidemment l’éléphant au milieu de la pièce que les militants de l’indépendance ont bien pris soin de ne pas régler : l’esclavage.

Pour faire au plus simple : au moment de la fondation du pays, les États du Nord sont abolitionnistes de fait et ceux du Sud, dont l’économie repose alors sur la production de tabac et de riz (le développement du coton viendra plus tard), sont esclavagistes. Quelle loi va prévaloir en la matière ? Les « pères fondateurs » (on dit désormais « fondateurs », comme pour faire oublier qu’il n’y avait pas de « mères fondatrices ») vont résoudre cette équation presque impossible en créant une organisation du gouvernement de nature fédérale, ce qui permet à chaque État de procéder comme il l’entend chez lui.

Mais le Sud n’en a pas fini avec le sujet. Il entend incorporer les esclaves dans le calcul de la population représentée au Congrès, base sur laquelle est attribué le nombre de sièges. Les esclavagistes seraient ainsi supposés représenter les esclaves sans évidemment leur donner le droit de vote, tout en continuant à les considérer comme des « biens », et non des personnes. Le Nord refuse, dans un premier temps.

La création de la jeune République est en danger. Un second « compromis » est alors trouvé : dans le premier recensement du pays, base de la représentativité politique de chaque État, un esclave comptera pour trois cinquièmes d’être humain…

Le pays naissait à peine que les principes de son baptême se trouvaient sacrifiés sur l’autel de l’unité et du mode de production sudiste. « Les États esclavagistes se sont assurés d’un pouvoir politique démesuré à la fois dans les deux chambres du Congrès et de la présidence qui ont été contrôlées par des pro-esclavages jusqu’à l’élection de Lincoln en 1860 », souligne Matthew Desmond, professeur de sociologie à l’université Princeton dans « The 1619 project ».

Dix des douze premiers présidents du pays possédaient des esclaves, à commencer par George Washington lui-même. Quant à la plume de la déclaration d’indépendance, Thomas Jefferson, il était non seulement esclavagiste mais a présenté une de ses esclaves, Sally Hemmings, comme sa « maîtresse », sans jamais l’émanciper, et a eu un enfant avec elle.

La première république de l’ère contemporaine était donc également esclavagiste. Cette contradiction fondamentale, ce péché originel même, a longtemps été camouflée derrière l’apparat de la grande terre de liberté et d’opportunités. Elle a retrouvé peu à peu la lumière, au fil des travaux d’historiens et du mouvement des droits civiques. Elle a surtout été projetée en pleine scène publique il y a sept ans lors de la publication, par le New York Times Magazine, d’un ensemble d’articles journalistiques et historiographiques, le Projet 1619.

La date ne devait rien au hasard : en août 1619, un navire anglais débarque une vingtaine d’Africains capturés dans ce qui deviendra la Virginie. Le débat entre historiens sur le statut exact de ces passagers n’est pas encore tranché mais l’événement est largement considéré comme le début de l’esclavage africain durable dans l’Amérique anglaise.

Dirigé par la journaliste Nikole Hannah-Jones, qui se verra récompensé d’un prix Pulitzer, le projet défend la thèse que 1619 constitue un moment fondateur de l’histoire des États-Unis, au même titre que 1776. Le projet soutient que l’esclavage et les contributions des Afro-Américains sont au cœur de la construction des États-Unis, et non un simple chapitre secondaire de l’histoire nationale. Il affirme notamment que l’esclavage ne constitue pas un chapitre de l’histoire du pays, refermé après la guerre de Sécession (1861-1865), mais une matrice.

Au fil d’articles passionnants, on découvre que la plantation a été le laboratoire de la fabrique américaine : organisation du travail, maintien de la sécurité et politique répressive, rôle du capital et des banques, etc. Le fordisme et Wall Street sont nés dans les champs de coton du Sud. L’usage dissuasif de la peine de mort et le surarmement des « hommes libres », donc blancs, aussi.

Évidemment, Donald Trump a aussitôt dénoncé une « histoire révisionniste », un exemple parfait de la façon dont « la gauche a déformé, dénaturé et souillé l’histoire américaine ». Le milliardaire s’inscrit dans les pas de Ronald Reagan, vantant une Amérique éternelle, qui servait surtout le propos politique de sa « révolution conservatrice », présentée comme un retour aux sources plutôt que comme une réaction contre le New Deal et les années 1960. De cette époque date une vision figée du pays, qui s’est également exportée, au point qu’en France aussi elle est souvent considérée comme légitime. Exemple : la résistance ontologique des États-Unis à l’impôt. Il y a certes une forte tradition antifiscale qui remonte aux origines : les propriétaires détestaient que l’on taxât marchandises, en l’occurrence des esclaves. Dans les colonnes de l’Humanité en février 2020, Gabriel Zucman rappelait pourtant que les États-Unis, le temple du capitalisme, étaient « allés très loin dans l’utilisation de l’impôt pour réguler les inégalités et l’économie de marché, avec un taux marginal d’imposition de 80 % en moyenne de 1930 à 1980. Les droits de succession s’établissaient également à 80 % et les taux d’impôt sur les sociétés à 50 %. »

« Devant le Congrès, en 1942, Roosevelt affirme clairement sa volonté d’instaurer un revenu maximal légal à hauteur de 25 000 dollars, l’équivalent de 1 million de dollars aujourd’hui. Il voulait alors créer un taux de 100 % au-delà de cette somme. Après avoir hésité, les parlementaires ont finalement voté un taux de 93 %, qui a été effectif pendant des décennies, à la fois sous des administrations démocrate et républicaine (Eisenhower), ce qui reflétait un consensus. Il y a une amnésie collective assez fascinante aux États-Unis sur cette période ».

Autre exemple : l’Amérique est le « pays de la peine de mort ». La base matérielle de cette affirmation n’est absolument pas contestable. Hormis un moratoire, de 1972 à 1976, on a toujours exécuté dans le pays et on continue. Les États-Unis sont la dernière « démocratie occidentale » à pratiquer le crime d’État. Depuis 1977, 1 700 exécutions ont été menées et Donald Trump a pris un pervers plaisir à reprendre les mises à mort fédérales après une pause pendant la présidence de Joe Biden. Pourtant, c’est aussi outre-Atlantique que l’on trouve précocement les ferments de l’abolitionnisme. Alors que la France a mis fin à la « peine capitale » en 1981, l’État du Michigan l’a fait dès… 1846, suivi quelques années plus tard par le Rhode Island et le Wisconsin. Au moment de célébrer le 250e anniversaire du pays, les faits sont plus contrastés que ne pourrait le laisser supposer la litanie des exécutions : un tiers du pays s’avère pratiquant, quasi intégralement des États du Sud. Le Texas à lui seul est responsable de plus du tiers des exécutions. Le Death Penalty Information Center estime que le pays vit dans une situation d’« abolition de fait ».

On pourrait multiplier ces sujets – naissance du 1er-Mai, création d’une première forme d’État-providence dès les années 1930 (contre 1945 en Europe), mouvement des suffragettes, qui conduit au droit de vote des femmes, certes seulement blanches, en 1920 (contre 1945 en France) – comme autant de pointillés qui dessinent une trajectoire plus complexe (la coexistence de deux Amériques) que la messe trumpiste.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

Primaire démocrate à New York : le premier vrai test pour Zohran Mamdani et la gauche américaine

À New York, la gauche va tester, lors de la primaire démocrate, sa capacité à s’enraciner durablement ainsi qu’à faire un exemple national, dans la lignée de la victoire de Zohran Mamdani. (Article publié sur le site web de l’Humanité le 21 juin 2026.)

La saison des primaires entre vraiment dans sa phase décisive avec, mardi 23 juin, l’étape new-yorkaise. Jusqu’ici, le duel entre l’aile gauche et l’establishment démocrate s’était déroulé plus ou moins à fleurets mouchetés, ou en tout cas sans attention médiatique particulière ou interprétation nationale.

Pour l’instant, la gauche de la coalition démocrate a marqué des points, avec notamment la nomination de Graham Platner pour la sénatoriale dans le Maine, ou la victoire de Chris Rabb, soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez, en Pennsylvanie. Mais pas encore d’avantage décisif pour l’un des deux camps.

Il pourrait en être différemment dans la cité désormais dirigée par Zohran Mamdani, un socialiste revendiqué, qui a décidé de peser de tout son poids dans le processus de désignation des candidats démocrates pour les prochaines élections de mi-mandat.

Le rapport de force va se dessiner particulièrement dans trois circonscriptions. Dans deux d’entre elles, Zohran Mamdani soutient des candidats qui défient des députés sortants. À commencer par Brad Lander qui affronte Dan Goldman. Le premier a été le concurrent puis l’allié de l’actuel maire de New York durant la campagne municipale. Le second est le sortant, soutenu par les dirigeants centristes de l’appareil démocrate.

Il est également connu pour être l’un des plus fervents défenseurs d’Israël. À ce titre, il finance ses campagnes avec les dons de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le plus puissant lobby pro-israélien, qu’un nombre grandissant de députés démocrates refusent désormais sous la pression de leur base.

La circonscription est l’une de celles du pays avec la plus forte proportion de citoyens juifs. Brad Lander, qui se définit comme sioniste et dénonce le génocide à Gaza, est donné vainqueur dans les sondages.

Un peu plus haut dans Manhattan, Darializa Avila Chevalier, membre du DSA (democratic socialist of America) affronte Adriano Espaillat, un autre récipiendaire des dons de l’AIPAC ancien sans-papiers devenu premier élu dominicain au Congrès. L’affrontement est également générationnel : elle a 33 ans, lui 72. Dans cette circonscription qui englobe Harlem, le vote des Africains-Américains sera déterminant.

Enfin, la troisième opposition de choix oppose deux progressistes pour le siège laissé vacant par la retraite politique de Nydia Velaquez, élue depuis 1993. Cette dernière a choisi Antonio Reynoso. Mais Zohran Mamdani soutient la candidature de Claire Valdez, également membre du DSA. L’issue indiquera également où se situe le curseur au sein même de la gauche new-yorkaise.

Mais les résultats seront lus bien au-delà des frontières de « Big Apple ». « On répète souvent que New York est une ville démocrate, trop particulière pour dire quoi que ce soit du pays. C’est l’inverse, décrypte Tristan Cabello, professeur d’Histoire à l’Université Johns-Hopkins, dans sa lettre hebdomadaire The Hype. Parce qu’elle concentre les ambitions, les mouvements sociaux, les organisations militantes et les rivalités idéologiques du camp démocrate, elle agit souvent comme une version accélérée de son avenir. »

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Guerre en Iran : comment Donald Trump est tombé dans son propre piège

La trêve de quinze jours signe l’échec de la politique interventionniste du président états-unien, dont aucun des objectifs de guerre n’est atteint, contrairement à sa crédibilité internationale. (article publié dans l’Humanité du 9 avril 2026.)

Donald Trump vient de concéder un cessez-le-feu dans une guerre qu’il a déclenchée et dont il proclame pourtant tous les objectifs atteints. On serait tenté de convoquer des arguments sur sa santé mentale, voire d’ironiser sur le comble du ridicule que constituent ses zigs et zags apparents. Mais c’est plutôt l’acmé d’une contradiction qu’il faut cibler et tenter de comprendre.

Dans une longue enquête exclusive, le New York Times raconte par le menu comment le président de la plus grande puissance mondiale s’est lui-même tendu un piège, duquel l’accord de cessez-le-feu ne l’extirpe que momentanément.
Selon le quotidien états-unien, tout commence donc le 11 février lors d’une réunion secrète dans la salle de crise (situation room) située au sous-sol de la Maison-Blanche. Donald Trump accueille Benyamin Netanyahou. Le vice-président, J. D. Vance, supposément le plus opposé aux aventures militaires, est en déplacement en Azerbaïdjan.

En visio, apparaissent David Barnea, le directeur du Mossad, service de renseignement israélien, ainsi que plusieurs dirigeants militaires. Benyamin Netanyahou présente un plan en quatre volets pour un changement de régime à Téhéran : le premier ministre israélien y projette notamment une vidéo de dirigeants susceptibles de prendre la relève, parmi lesquels Reza Pahlavi, le fils du shah d’Iran exilé aux États-Unis.

Le premier ministre israélien avance également que le programme de missiles balistiques iranien pourrait être détruit en quelques semaines et assure que le pouvoir serait trop affaibli pour fermer le détroit d’Ormuz. Le Mossad, quant à lui, indique que des manifestations de rue – avec le concours de certains de ses espions – pourraient conduire à un soulèvement tandis que des combattants kurdes venus d’Irak ouvriraient un front terrestre dans le Nord-Ouest.

À aucun moment ne semble avoir été évoquée la question du nucléaire iranien, argument pourtant central du duopole américano-israélien au début de la guerre. « Cela me semble bien », lâche le locataire de la Maison-Blanche à la fin de la présentation de près d’une heure, pour tout commentaire et en forme de validation. « Ces informations soulignent à quel point la pensée belliciste de M. Trump a été en phase avec celle de M. Netanyahou pendant de nombreux mois, bien plus que ne l’avaient même réalisé certains des principaux conseillers du président », souligne le New York Times.

Dès le lendemain, dans l’entourage du républicain, une sorte de révolte à bas bruit s’exprime. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, qualifie le scénario de changement de régime de « grotesque »« Des conneries », tranche même le secrétaire d’État Marco Rubio. Plus diplomate bien que militaire, le chef d’état-major, le général Dan Caine, tente de pousser Donald Trump à relativiser les promesses de Benyamin Netanyahou : « D’après mon expérience, c’est la procédure habituelle des Israéliens. Ils en font trop, et leurs plans ne sont pas toujours bien élaborés. » Rien n’y fait, la machine est enclenchée.

Quinze jours plus tard, nouvelle réunion dans la salle de crise. Cette fois-ci, J. D. Vance est présent et lance à Donald Trump : « Vous savez, je pense que c’est une mauvaise idée… mais je vous soutiendrai. » Une fois les hostilités lancées, le vice-président disparaîtra des radars et des écrans TV pour ne réapparaître que ces derniers jours.

On l’a d’abord vu en Hongrie au secours d’un Viktor Orban menacé d’une défaite lors des prochaines législatives, stigmatisant l’ingérence supposée de Bruxelles pour mieux assumer sa propre ingérence… Et on a appris qu’il se rendra à Islamabad, au Pakistan, pour mener les négociations avec Mohammad Baqer Qalibaf, le président du Parlement iranien.

En fait, à la veille du déclenchement du déluge de feu, seul Pete Hegseth, le testostéroné secrétaire à la Guerre, s’affiche en partisan absolu du plan de guerre discuté quelques jours plus tôt. Marco Rubio continue d’estimer que le changement de régime est irréaliste tandis que les hauts responsables militaires soulignent les risques : épuisement des munitions, blocage d’Ormuz. Mais personne ne s’oppose au plan. « Je pense que nous devons le faire », conclut Donald Trump.

Deux jours plus tard, les premiers bombardements ont lieu et, assez rapidement, les craintes exprimées dans son entourage deviennent des réalités politiques dans lesquelles le président états-unien s’englue jour après jour, tentant de s’en extraire, ultimatum après ultimatum, pour finalement se glisser dans la porte entrouverte par le Pakistan, d’une trêve d’une quinzaine de jours. Dernier épisode de la fable d’un Trump isolationniste transformé en « faucon »… déplumé.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Manifestations « No Kings »: pour les démocrates, les limites d’une démonstration de force

Les manifestations record dans tout le pays ne constituent pas pour autant un blanc-seing pour le parti d’opposition, lui aussi impopulaire. (Article publié dans l’Humanité du 30 mars 2026.)

La plus grande manifestation de l’histoire des États-Unis. C’est, en tout cas, ce que revendiquent les organisateurs du mouvement No Kings (« Pas de rois ») pour cette troisième salve. Plus de 8 millions de personnes ont défilé dans plus de 3 300 cortèges, correspondant à une augmentation estimée à 1 million de participants et 600 cortèges supplémentaires par rapport à la journée précédente, en octobre dernier.

Même les chiffres des polices locales donnent l’ampleur de la mobilisation : 600 000 a minima à New York, avec Robert de Niro en tête de cortège, 450 000 à Washington DC, 300 000 à Los Angeles, 200 000 à Minneapolis, qui ont pu entendre Bruce Springsteen interpréter sa chanson Streets of Minneapolis, écrite en hommage à Renée Good et Alex Pretti, assassinés par des agents fédéraux dans le cadre de l’opération de chasse aux migrants Metro Surge. La démonstration de force est incontestable.

Les deux limites principales

Pour la troisième fois en moins d’un an, une Amérique a crié – et en augmentant le volume à chaque fois – son refus des politiques du milliardaire républicain. Néanmoins, deux limites apparaissent.

La première est sociologique, comme le souligne le journaliste Alexis Buisson dans sa lettre hebdomadaire Le Caucus. « Quiconque s’est rendu aux rassemblements du mouvement sait que c’est une certaine Amérique qui descend dans la rue. En effet, d’après les quelques études sorties sur le sujet, les manifestants sont loin d’être représentatifs de la société. Une équipe de chercheurs à l’American University a ainsi trouvé qu’ils étaient essentiellement des femmes, blancs et hautement diplômés », écrit-il. Les rassemblements No Kings étaient également nettement plus « boomer » et moins jeunes que les manifestations déclenchées par l’assassinat, en mai 2020, de George Floyd par un policier blanc. Il semble que cette troisième édition ait connu une évolution, avec une plus forte participation des jeunes, sans doute motivés par leur opposition à la guerre en Iran.

La seconde est politique et renvoie plus aux dirigeants démocrates qu’au mouvement No Kings lui-même. Si Donald Trump affiche les taux de popularité et d’approbation les plus faibles d’un président à ce stade de son mandat, les démocrates ne disposent, dans la moyenne des sondages concernant les futures élections de mi-mandat, que d’une avance de 5 points sur les républicains. En 2018, lors de la « vague bleue » anti-Trump, les démocrates avaient près de 9 points d’avance.

Le rejet – d’une ampleur inédite – ne constitue pas, loin s’en faut, un blanc-seing pour les démocrates. En avril 2025, David Sirota, journaliste et ancienne plume de Bernie Sanders, expliquait déjà à l’Humanité : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. »

La situation ouvre un espace pour des opposants à Trump qui ne traîneraient pas avec eux la toxicité de la « marque » démocrate : des Bernie Sanders de nouvelle génération, en somme.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Les 5 échecs de Donald Trump

Quatorze mois après son retour à la Maison-Blanche, le milliardaire républicain ne peut déclarer « victoire » sur aucun des fronts qu’il a ouvert. (Article publié dans l’Humanité du 27 mars 2026.)

Des millions d’États-Uniens vont de nouveau battre le pavé ce samedi 28 mars. Après les démonstrations de force du 14 juin et du 18 octobre 2025, les organisateurs du mouvement « No Kings » (« Pas de rois ») ont fixé rendez-vous aux opposants à Donald Trump. Le contexte de cette troisième étape s’avère bien différent de celui des deux premières : l’offensive généralisée de Donald Trump a depuis heurté le mur de la réalité et des oppositions.

La chasse aux migrants

C’est le thème qui cimente l’électorat et a permis au milliardaire de décrocher un second mandat. Donald Trump avait promis « la plus grande opération d’expulsion de l’histoire ». Désormais, le ministère de la sécurité intérieure, qui supervise la chasse aux migrants, conseille à ses agents de ne plus utiliser la formule. La « bataille » de Minneapolis est passée par là et Donald Trump l’a perdue.

Son administration avait voulu faire de cette ville sanctuaire (qui refuse de coopérer avec les forces fédérales d’immigration) un « exemple », en déclenchant l’opération « Metro Surge ». Au bout de quelques semaines, la Maison-Blanche a dû battre en retraite : deux citoyens avaient été tués, Renee Good et Alex Pretti, tandis que l’auto-organisation des habitants damait le pion aux milliers d’agents dirigés par Greg Bovino, lui-même exfiltré de la ville.

La secrétaire à la sécurité intérieure, Kristi Noem, a ensuite été virée au profit du sénateur ultra-trumpiste Markwayne Mullin. La nouvelle tactique est de poursuivre la chasse aux migrants mais en faisant profil bas, avec un objectif de 1 million d’expulsions en 2026. L’ICE (la célèbre police de l’immigration) dispose pour cela d’un budget de 85 milliards de dollars et de l’embauche récente de 10 000 nouveaux agents.

Les dégâts causés aux familles et communautés continuent d’être colossaux. Le nombre de personnes détenues par l’ICE – 70 000 – atteint un nouveau record et les trois quarts n’ont aucun casier judiciaire, signe d’une traque indifférenciée. Mais l’immigration n’est plus, pour le monde trumpiste, ce levier qu’il suffisait d’activer pour s’attirer le soutien d’une majorité d’États-Uniens : même sur son sujet de prédilection, il est désormais minoritaire.

La maîtrise de l’inflation

Si l’immigration a représenté l’argument principal et fondamental de la campagne de Donald Trump en 2024, l’inflation a constitué un thème d’opportunité. La présidence de Joe Biden avait été marquée par une hausse des prix, conséquence de la pandémie, des immenses plans de relance et d’investissements, et de la guerre en Ukraine (2022). En quatre ans, les prix ont ainsi monté en flèche (environ 21,5 %).

Si les salaires ont, eux aussi, augmenté, le pouvoir d’achat horaire réel des salariés s’est inscrit en recul (environ – 1,3 %) sur l’ensemble du mandat. Surtout, l’augmentation plus soutenue du coût des biens nécessaires (logement et nourriture) a plombé les budgets des familles des classes populaires et même moyennes, dans un contexte de creusement des inégalités sociales depuis plusieurs décennies. Les républicains ont sombré dans le déni, insistant sur le ralentissement de la hausse (sic).

Là aussi, l’avantage concurrentiel du président républicain sur ses opposants démocrates a fondu comme neige au soleil. L’année 2025 a été marquée par une fausse accalmie, les prix du logement et de la nourriture poursuivant une hausse plus importante que celle des salaires. Depuis la fin 2025, les effets de l’augmentation des droits de douane (impact de 600 dollars par foyer, selon l’université de Yale) se sont fait sentir, et se sont ajoutés plus récemment ceux de la guerre en Iran.

L’imposition des droits de douane généralisée

C’est le plus beau mot de la langue anglaise, selon Donald Trump, qui n’en connaît pas non plus des milliers : « tariffs » (droits de douane). Utilisé par nombre de ses prédécesseurs comme moyen tactique, cet outil, le président de l’« American First » a tenté de le transformer en stratégie. Il permettrait, selon lui, de faire revenir sur le sol américain des productions et des emplois, délocalisés depuis des décennies dans le cadre de la mondialisation néolibérale. Les études montrent au contraire que les deux tiers des emplois industriels perdus depuis 2015 sont le fait de la robotisation. Entre 2018 et 2024, la productivité dans les secteurs les plus robotisés (automobile, électronique) a quadruplé, permettant de produire plus avec 15 % de main-d’œuvre en moins.

Lors du « jour de libération », Donald Trump a donc déclenché une guerre douanière mondiale. Isolés face à cette attaque en règle de la principale puissance mondiale, nombre de pays ont cédé et signé des accords asymétriques. L’UE, pourtant plus puissante, a aussi capitulé, poussée par les pays exportateurs (Allemagne et Italie), tandis que la Chine, deuxième économie du monde, a relevé le gant.

Et puis, patatras ! Le 20 février dernier, la Cour suprême, pourtant à majorité conservatrice, estime par six juges sur neuf que le président ne dispose pas du pouvoir d’imposer des taxes douanières de manière unilatérale. Piqué au vif, Donald Trump annonce, quelques jours plus tard, une surtaxe de 10 % à la quasi-totalité des importations mondiales. Mais elle ne peut être que temporaire, le Congrès devant les prolonger fin juillet. En attendant, l’exécutif doit rembourser aux entreprises environ 166 milliards de dollars de taxes perçues illégalement. Le consommateur, qui se trouve être aussi parfois un électeur, ne verra, lui, pas la couleur de l’argent.

La guerre en Iran

Élus et officiels républicains n’ont pas eu le temps de colmater les brèches du cinglant revers des droits de douane que l’hôte de la Maison-Blanche se lançait dans une autre aventure, en s’engageant, le 28 février, avec Israël dans une guerre contre l’Iran. Un mois après, le bilan, forcément provisoire, ne fait apparaître que des clignotants orange, voire rouges, pour le duo.

L’assassinat du guide suprême, Ali Khamenei, ainsi que de nombreux autres responsables de haut niveau, répondant à une stratégie de « décapitation du régime », n’a pas permis l’ébranlement du pouvoir en place à Téhéran. Celui-ci a d’ailleurs gardé la capacité de riposter militairement, en lançant des missiles sur Israël et les bases américaines situées dans les pays du Golfe, alors que le Hezbollah visait lui aussi le territoire de son voisin, une option que ne semblaient pas avoir anticipé les dirigeants des deux pays agresseurs.

À l’élargissement régional du conflit s’est rapidement ajoutée une onde de choc économique mondiale avec le blocage de fait du détroit d’Ormuz et l’envolée du prix du baril de pétrole. Là aussi, à court de solutions militaires, Donald Trump a constaté son impuissance, l’amenant à annoncer une trêve de quelques jours, au nom de « pourparlers » par ailleurs certainement inventés de toutes pièces.

Enfin, les justifications multiples ont perdu une opinion publique structurellement réticente, depuis l’échec de la guerre en Irak menée par George W. Bush, à des interventions militaires à l’étranger. Donald Trump a fait tomber le masque « isolationniste », voire « faiseur de paix », mais paradoxalement ne le paie pas forcément auprès de sa base « Maga » (« Make America great again »), qui semble prête à suivre son champion jusqu’au bout de l’enfer. Au prix d’un isolement croissant du reste de la société états-unienne.

Le maintien de sa popularité pour gagner les élections

Depuis les élections de mi-mandat de 2006, qui virent les démocrates reprendre le contrôle du Congrès, la sanction constitue l’ordinaire des présidents en fonction. Donald Trump occupe pourtant une place particulière. Aucun président n’a accusé, à ce stade de son mandat, un tel niveau d’impopularité.

Pour son camp, il se transforme en « mistigri ». Dans tous les scrutins organisés depuis début 2025, bénéficiant du rejet du milliardaire, les démocrates surperforment en moyenne de 15 points et remportent même des sièges dans des places fortes républicaines.

Mardi, un démocrate l’a emporté dans un district incluant Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump où il l’avait emporté avec 19 points d’avance en 2024. Les élections de mi-mandat de novembre 2026 s’annoncent mauvaises (bascule de la Chambre) ou catastrophiques (perte également du Sénat) pour le Grand Old Party, transformant un octogénaire en président démonétisé à deux ans du terme de son dernier mandat.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

L’administration Trump perd sa première bataille : celle du narratif

La multiplication des justifications de la guerre déclenchée ne convainc pas l’opinion publique et de moins en moins même parmi les fidèles soutiens. (Article publié dans l’Humanité du 4 mars 2026.)

Donald Trump n’a pas lu Louis Aragon. Il aurait pu méditer cette phrase extraite du Roman inachevé : « Il y avait tant de mots que je ne savais plus lesquels croire. » Depuis quelques jours, l’administration Trump semble avoir lancé une sorte de concours Lépine à la justification du déclenchement de la guerre en Iran.

Il était d’abord question de sauver le peuple réprimé par le pouvoir, puis de ramener Téhéran à la table des négociations, puis de l’empêcher de disposer de l’arme nucléaire ou encore d’anéantir sa capacité de missiles balistiques.

Enfin, le secrétaire d’État Marco Rubio a avancé une autre explication : « Le président a pris une décision très sage : nous savions qu’Israël allait passer à l’action, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les attaquions pas de manière préventive avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

« Bon sang. Nous avons entendu six raisons différentes pour justifier cette guerre au cours des dernières soixante-douze heures, mais celle-ci est la plus insultante », a hoqueté, sur X, Kelley B. Vlahos, rédactrice en chef de Responsible Statecraft, le journal en ligne du Quincy Institute, un groupe de réflexion (think tank) basé à Washington.

La dernière trouvaille sémantique en date de l’administration Trump a été aussitôt reprise par Mike Johnson, sans doute le président de la Chambre le plus docile de l’histoire. « Israël était déterminé à agir… Si Israël avait tiré sur l’Iran et pris des mesures pour détruire les missiles, ils auraient immédiatement riposté contre le personnel et les biens américains », a-t-il ânonné, laissant entendre sans doute involontairement que Benyamin Netanyahou a mené la danse.

Mais ces « éléments de langage », comme disent les communicants, ne prennent pas auprès de la population états-unienne. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 59 % des personnes interrogées désapprouvent la décision des États-Unis de mener des frappes militaires contre l’Iran tandis que 60 % estiment que Donald Trump n’a pas de plan clair pour gérer la situation.

Même si une majorité de républicains continue de soutenir celui qui leur a fait gagner deux élections présidentielles, les doutes grandissent au fur et à mesure que le pouvoir iranien se montre plus résistant au déluge de feu déclenché par le duo israélo-américain.

Sur la chaîne d’extrême droite OAN (One America News), l’ancien colonel et conseiller du secrétaire à la défense Douglas Macgregor oscille entre désenchantement et alarmisme : « Je pense que l’Iran, à notre grand regret, s’en sort très, très bien… À l’heure actuelle, les villes équipées de missiles qui sous-tendent toutes les provinces iraniennes sont intactes… La question est la suivante : quand Israël va-t-il intervenir et dire qu’il en a assez… Quand va-t-il déclarer que si cela ne cesse pas, il utilisera l’arme nucléaire ? »

Quant au petit monde Maga, entre le refus fondateur des « guerres sans fin » et la dernière déclaration en date de Donald Trump affirmant qu’il pourrait déclencher une intervention terrestre, il est perdu, écartelé ou… aphone. J. D. Vance, le vice-président, habituellement le plus volubile et le plus agressif de la bande, se retrouve soudain silencieux. Pour l’ancien journaliste de CNN, Chris Cillizza, la séquence solde les espoirs présidentiels du dauphin présumé, supposément le plus isolationniste du cercle des prétendants. En tant que secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth doit, lui, affronter les questions.

Il y répond en tentant de rassurer – « Ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas sans fin » – mais en réussissant surtout à inquiéter, en déclarant que les États-Unis feraient tout ce qui est nécessaire pour défendre leurs « intérêts », donc également envoyer des soldats au sol. Une option que seuls 38 % des républicains soutiennent.

Déclarer la guerre à l’Iran s’avère être la décision la plus impopulaire de Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade de son mandat. À quelques mois des élections de mi-mandat, la catastrophe stratégique qui s’annonce pourrait servir de carburant aux démocrates.

Ces derniers échoueront sans doute à faire adopter une résolution qui obligerait le président à obtenir le feu vert du Congrès. Mais, dans quelques jours, Donald Trump devra solliciter des élus des financements supplémentaires pour sa guerre. Le ralliement d’une poignée d’élus républicains suffirait alors à mettre en minorité l’ancien héraut de l’ « America First » transformé en faucon.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

De l’America First à « Fureur épique », la mue de Donald Trump

Après avoir surfé sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, le chantre de l’America First est devenu un républicain comme un autre, c’est-à-dire belliciste. (Article publié dans l’Humanité du 2 mars 2026.)

En 2011, un milliardaire ayant pris Barack Obama en grippe l’accuse sur Twitter de vouloir lancer une guerre contre l’Iran « afin de se faire réélire ». Deux ans plus tard, sur la même plateforme, il revient à la charge : « Rappelez-vous que j’avais prédit il y a longtemps que le président Obama attaquerait l’Iran en raison de son incapacité à négocier correctement – il n’est pas doué ! »

Finalement, en 2015, le président des États-Unis incriminé aboutira à un accord avec Téhéran. Mais revenons à ce milliardaire – il s’agit de Donald Trump, bien sûr. En 2016, il entre avec fracas dans l’arène en surfant sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, largement partagé dans l’électorat. En 2024, lors de la campagne présidentielle qui le propulsera de nouveau à la Maison-Blanche, il publie une photo de lui, accompagné de son colistier, J. D. Vance, avec ce slogan : « Votez pour le ticket pro-paix ».

Les archives sont aussi inépuisables que cruelles. Avec l’opération militaire en Iran, l’assassinat de Khamenei et la volonté de faire « tomber le régime », Donald Trump semble donc achever sa mue « néo-conservatrice ». Une forme de prudence s’impose néanmoins. Le président des États-Unis peut à tout moment interrompre ce processus, comme il l’a fait d’une certaine façon en juin dernier en décrétant la fin d’une aventure militaire au bout de douze jours, sans avoir atteint les objectifs fixés : l’anéantissement des capacités nucléaires de l’Iran.

Robert Pape, professeur de science politique à l’université de Chicago, rappelle, sur X, la « leçon numéro un : la puissance aérienne entraîne rarement un changement de régime favorable. Depuis la Première Guerre mondiale, des dizaines de campagnes de bombardements ont tenté de contraindre des gouvernements depuis les airs. Aucune n’a permis d’installer des dirigeants plus coopératifs avec l’agresseur. Les bombardements peuvent détruire des cibles. Ils ne permettent pas de remodeler la politique de manière fiable ».

L’objectif affiché de rendre sa « liberté » au peuple iranien passerait donc par l’envoi de troupes au sol. Donald Trump s’inscrirait alors dans les pas de George W. Bush qu’il a tant vilipendé. Ce scénario n’est pas écrit, mais le prologue provoque déjà des gênes au sein du monde Maga (« Make America Great Again »), qui demeure pourtant fidèle à son « champion ». Le vice-président J. D. Vance incarne cet embarras stratégique.

Véritable « isolationniste », l’ancien marine déployé en Irak doit assurer le service après-vente de la nouvelle aventure guerrière de Donald Trump : « L’idée qu’on va se retrouver pour des années dans une guerre au Moyen-Orient sans fin en vue, il n’y a aucune chance que cela arrive », assurait-il dans un entretien accordé au Washington Post, le 26 février, soit deux jours avant le lancement de l’opération « Fureur épique ». Puis, dans la phrase suivante, il contredisait sa propre assurance : « Ce n’est pas parce qu’un président a foiré un conflit militaire qu’on ne devrait plus jamais être engagé dans un conflit militaire. »

Seuls ceux qui ont déjà été excommuniés peuvent parler en conscience. « Cela ressemble à la pire des trahisons, car cela vient précisément de l’homme et de l’administration que nous croyions différents et qui avaient dit que cela ne se reproduirait plus », lance ainsi l’ancienne députée ultra-Maga, Marjorie Taylor Greene. Un sentiment que ne partage pas une majorité de l’électorat républicain, si l’on en croit le sondage The Economist/YouGov, réalisé entre le 20 et 23 février : 58 % des électeurs du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) manifestent leur soutien à une attaque de l’Iran.

Sauf évolution soudaine, qui sera éventuellement à constater dans la semaine, Donald Trump ne se trouve pas totalement en décalage avec sa propre base. Mais avec l’ensemble de l’électorat, oui : 49 % des États-uniens s’opposent à l’usage de la force militaire contre l’Iran, tandis que seulement 27 % y sont favorables. Selon une autre enquête (Quinnipiac), 70 % des électeurs estiment que le président devrait obtenir l’accord du Congrès avant toute action militaire majeure, ce qu’il n’a pas fait.

Au fond, la guerre déclarée à l’Iran est à l’image de l’exercice du pouvoir par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche : une décision impopulaire prise par un président impopulaire. Engendrera-t-elle un coût politique lors des élections de mi-mandat ? C’est le pari des élus démocrates, qui tentent de faire bloc pour dénoncer l’absence de feu vert du Congrès comme la dangerosité de l’aventure guerrière.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages