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La gauche prépare déjà une présidence Biden

Élus, syndicalistes et militants associatifs ont élaboré une « charte du peuple » qu’ils proposent comme « feuille de route » au démocrate s’il rentrait à la Maison-Blanche. (Article publié dans l’Humanité du 14 octobre 2020.)

« C’est cuit. » La sentence est définitive et, qui sait, peut-être hâtive, mais toute sa valeur réside dans le pedigree de celui qui la formule auprès du New York Times : Ed Rollins, républicain de longue date, à la tête du comité d’action politique en faveur de la réélection de Donald Trump. À vingt et un jours du scrutin, la messe du suffrage universel n’est pas encore dite, mais comme le formulait l’analyse quotidienne de l’état des sondages réalisée par le grand quotidien américain : « Le temps court pour le président Trump pour organiser son come-back. Ainsi, chaque jour où les moyennes ne bougent pas est un mauvais jour pour lui. » Et les moyennes ne bougent pas : Joe Biden affiche une moyenne de 10 points d’avance au plan national. Pourtant, les données dans les « swing states » semblent moins catastrophiques pour le président sortant : il accuse un retard moyen de 6-7 % qui le place presque dans la zone grise des marges d’erreur. La répétition du scénario de 2016 n’est donc toujours pas à exclure totalement.

C’est à un autre scénario que travaille la gauche américaine : assurer une victoire de Joe Biden et préparer les premiers mois de sa présidence. La semaine dernière, le « squad » (Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ilhan Omar et Ayanna Pressley, toutes élues pour la première fois en 2018), des militants de Black Lives Matter, des syndicalistes et militants associatifs ont dévoilé une « charte du peuple », « feuille de route » pour construire « une Amérique qui fonctionne pour le plus grand nombre, pas pour les privilégiés et les puissants ». Parmi les principales propositions, figurent un système de santé universel, un programme fédéral de 16 millions d’emplois, une prime de risque rétroactive pour les salariés les plus exposés, le Smic à 15 dollars, un transfert de fonds « régaliens » (police, prisons, armée) vers l’éducation et le logement, l’annulation de la dette étudiante – des grands classiques de Sanders – et même la participation de l’État au capital d’entreprises qui sont sauvées par des fonds publics et la nationalisation de compagnies pétrolières et gazières.

Préparer une présidence Biden, n’est-ce pas risquer de vendre la peau de l’ours trumpien avant de l’avoir défait dans les urnes ? Comme le veut l’adage américain, les figures de gauche savent « marcher et mâcher un chewing-gum en même temps ». Bernie Sanders ne ménage pas sa peine et multiplie les rendez-vous électoraux, appelant à battre « le pire président de l’histoire du pays ». Le message semble passer auprès notamment de la jeune génération, beaucoup plus progressiste que les précédentes et donc défiante à l’égard de l’establishment démocrate. Des enquêtes d’opinion pointues du New York Times réalisées dans les États du Midwest en balance montrent que de très nombreux électeurs qui s’étaient portés sur un tiers candidat (écologiste ou libertarien) en 2016 déclarent vouloir voter pour Joe Biden. Des données qui vont conforter l’ancien vice-président de Barack Obama dans sa stratégie : que sa candidature soit le carrefour de tous les antitrumpistes, des jeunes socialistes aux vieux républicains modérés. Cela peut fonctionner pour remporter une élection qui ressemble de plus en plus à un référendum sur Trump. Mais pour gouverner ? Quel président sera Joe Biden ? Une partie de la réponse figure peut-être dans son parcours depuis sa première élection au Sénat : il a toujours épousé les idées dominantes de son époque, assumant la conversion des démocrates au néolibéralisme (baisse des impôts, reflux des programmes sociaux, traités de libre-échange) et à la répression (la fameuse loi sur le crime de 1994). D’une certaine façon, cette constante se reflète dans le contenu de son programme actuel puisque y figurent des mesures populaires qui auraient horrifié le Joe Biden des années 1990 : doublement du salaire minimum, augmentation de l’impôt sur les sociétés et pour les plus riches. L’aile Sanders-Warren-AOC a décidé de ne pas opérer en deux temps (gagner, puis peser), mais de combiner les deux dans la dernière ligne droite. « Nous posons le jalon que nous pensons que Joe Biden peut devenir le président d’un New Deal 2.0 », a lancé le député Ro Khanna lors de la présentation de la « charte du peuple ».

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Lindsay, Mitch, Mitt et les autres, soudards du trumpisme

Ils étaient des républicains « country club ». Ils sont devenus des rouages essentiels d’une dérive ultradroitière du parti de Lincoln. Ils sont dès aujourd’hui à la manœuvre au Sénat pour faire confirmer Amy Coney Barrett à la Cour suprême. (Article publié dans l’Humanité du 12 octobre.)

Ruth Bader Ginsburg a-t-elle émis la dernière volonté que son remplacement soit décidé par le président élu le 3 novembre ? Peu importe, on avance. Deux membres de la commission judiciaire du Sénat sont-ils atteints du Covid ? Peu importe, on avance. Rien ne peut manifestement arrêter les républicains dans leur volonté de confirmer la nomination de la juge Amy Coney Barrett, choisie par Donald Trump, à la Cour suprême. La commission judiciaire va donc ouvrir dès ce matin, en pleine campagne électorale, les auditions avec l’objectif d’un vote de confirmation fin octobre, au plus tard.

Pourquoi tant d’empressement ? Après tout, le mandat du Sénat dans sa composition actuelle court jusqu’en janvier prochain. Si les républicains craignent de perdre leur majorité – et les derniers sondages montrent que ces craintes sont largement fondées –, il leur reste les mois de novembre et décembre pour confirmer la juge Barrett, assurer une super-majorité (6-3) ultraconservatrice à la Cour suprême qui statuera, un jour ou l’autre, sur l’avenir de l’Obamacare et de l’arrêt de 1973 Roe v. Wade, qui rend constitutionnel le droit à l’avortement. Pourquoi donc tant d’empressement ? Ce n’est guère plus un mystère à Washington : faire en sorte que la plus haute instance judiciaire soit au complet afin de statuer sur les recours que Donald Trump a d’ores et déjà prévu d’introduire face à une défaite dans les urnes qui se précise chaque jour un peu plus. Pour ce « hold-up », trois républicains « country club », bien mis sur eux et polis, se conduisent comme des mercenaires à la solde d’une aventure politique nationaliste. Ils symbolisent le grand ralliement des élites républicaines à Donald Trump. Portraits de convertis zélés.

Lindsey Graham, un « never trumper » devenu groupie

Longtemps, Lindsay Graham était un sénateur républicain à l’ancienne, à l’image de son ami proche John McCain (décédé en 2018) : agressif en matière de politique étrangère mais prêt parfois à passer des compromis avec les démocrates, comme sur l’interdiction de la pratique du « waterboarding » (torture consistant à faire croire en une noyade). Cet ancien avocat, proche des Bush, est entré dans la primaire républicaine, en juin 2015, au même moment que Donald Trump, pour lequel il n’a jamais trouvé de mots assez durs. Le milliardaire nationaliste élu, Clinton réduite au silence par son improbable défaite, Lindsay Graham a quasiment fait figure d’opposant officiel… durant quelques mois. Puis en mars 2017, il s’est affiché lors d’un meeting avec Donald Trump. Un siège au Sénat valait bien cet armistice en forme de reddition. Lindsey Graham change souvent d’avis. Lui qui jurait en 2016 qu’il ne participerait jamais à la nomination d’un juge à la Cour suprême ouvrira ce matin les auditions en tant que président de la commission judiciaire. Cette double trahison aura-t-elle un coût ? Dans la très conservatrice Caroline du Sud, Lindsay Graham, élu depuis 2003, est donné à égalité avec son challenger démocrate, Jaime Harrison.

Mitch McConnell, « Dark Vador » du Sénat

Qui aurait pu dire, en 1985, que ce candidat républicain modéré et sans charisme deviendrait, trois décennies plus tard, la cheville ouvrière d’une entreprise politique empruntant plus à l’extrême droite qu’à la doxa du parti de Lincoln ? Son biographe, Alec MacGillis, a parfaitement résumé le caractère de l’homme dans le titre de la biographie qu’il lui consacre : le Cynique. McConnell s’est transformé « d’un républicain modéré qui soutenait le droit à l’avortement et le rôle des syndicats en la personnification de l’obstructionnisme partisan et de l’orthodoxie conservatrice à Capitol Hill (siège du Congrès, NDLR) ». McConnell le reconnaît : il n’a jamais rêvé de la Maison-Blanche ou de la Chambre des représentants, mais du Sénat, cette chambre haute aux airs de club mondain (une centaine d’élus) et aux pouvoirs disproportionnés, comme celui, immensément important aux États-Unis, pays de jurisprudence, de nommer les juges fédéraux et à la Cour suprême.

Il y fait ses premiers pas en 1985, en battant le sortant démocrate, au terme d’une campagne ratée mais sauvée par Roger Ailes, le futur fondateur de Fox News, venu à la rescousse. Début 2015, il réalise son rêve en devenant le « majority leader ». Celui qui, en 2016, bloquera des mois durant la nomination de Merrick Garland, proposé par Barack Obama, en remplacement du juge conservateur Antonin Scalia décédé. C’est Trump élu qui nommera le remplaçant. Coup de maître… cynique. Il accueille les sobriquets dont on l’affuble (« Dark Vador », « la faucheuse »), avec, dit-on, un demi-sourire suave et veut établir « un nouveau record du monde » de confirmation d’un juge à la Cour Suprême, afin de faire la peau à l’Obamacare, qu’il a échoué à équarrir dans l’enceinte du Sénat faute de majorité. Et s’il faut lâcher Trump pour sauver le Sénat et empêcher les démocrates de faire passer leurs lois une fois Biden élu, on pourra aussi compter sur McConnell.

Mitt Romney, un peu de morale mais pas trop

Seul républicain à avoir rejoint les démocrates lors de la procédure d’impeachment, le sénateur de l’Utah, l’État des mormons, mormon lui-même, votera la confirmation d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême. Ne nous méprenons pas : il ne le fait pas pour se racheter une popularité parmi les trumpistes. Peine perdue. Il le fait pour la « cause » : mettre fin à l’Obamacare et au droit à l’avortement. Dans sa bouche, cela prend cette forme : « Les États-Unis sont un pays de centre droit et ont le droit d’avoir une Cour suprême à leur image. » Peut-être le croit-il. Mais rectifions : avec cette nouvelle nomination, la plus haute instance judiciaire du pays sera majoritairement composée d’ultraconservateurs. Quant au pays, s’il est polarisé comme jamais, il semble qu’il penche plutôt vers les démocrates si l’on en croit les résultats du suffrage universel : trois millions de voix d’avance en 2016 et dix millions lors des élections de mi-mandat. Depuis l’accession au pouvoir de Trump, l’ancien candidat à l’élection présidentielle (défait par Barack Obama en 2012) s’est souvent tenu sage : partageant un dîner en forme d’entretien d’embauche pour le poste de secrétaire d’État (qu’il n’aura pas), votant pour retoquer l’Obamacare (pourtant inspiré de sa propre réforme mise en œuvre lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts) et, désormais, entérinant la confirmation au pas de charge d’une juge fondamentaliste à la Cour suprême. Son père, George, gouverneur du Michigan dans les années 1960, fut un ardent défenseur des droits civiques. Les Romney : une histoire de la dérive du parti républicain.

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Trump, béni « de Dieu » mais pas des sondages

Le président américain voit un destin divin dans son Covid. Il en faudra certainement un autre pour qu’il l’emporte dans les urnes. (Article publié dans l’Humanité du 9 octobre 2020.)

C’est une vidéo qui aurait pu être tournée par l’un des satiristes du Saturday Night Live. Ce n’est pourtant pas l’acteur Alec Baldwin qui apparaît dans les jardins de la Maison-Blanche mais bien Donald Trump. « Peut-être que vous me reconnaissez, c’est votre président favori », commence-t-il, avant d’assurer qu’attraper le Covid constituait une « bénédiction de Dieu ». Puis de promettre, agité et essoufflé, que le traitement qui lui a été prescrit – qu’il nomme « remède » alors que le corps médical insiste sur le fait qu’il n’en existe justement aucun à cette heure – sera disponible gratuitement pour chaque Américain. « Juste après l’élection. » Comme il se doit. Selon le New York Times, le cocktail administré coûterait « plus de 100 000 dollars ». La promesse de l’hôte de la Maison-Blanche est donc irréalisable, d’autant que ce traitement, encore au stade expérimental, ne recevrait pas l’agrément des autorités fédérales concernées.

Il faut se garder d’une lecture « grand-guignolesque » de cet épisode tout comme de sa sortie théâtrale de l’hôpital – apparition au balcon, retrait du masque, salut militaire, torse bombé et mâchoire serrée – en forme de « moment mussolinien », selon la formule Joy Reid, commentatrice pour la chaîne MSNBC. La signification est politique : en chute libre, dans les sondages, Donald Trump tente de se raccrocher aux branches. L’image la plus juste est sans doute différente : il apparaît « en torche », selon la terminologie des adeptes du parachutisme. En l’occurrence, il n’y a rien pour se rattraper.

Déjà régulièrement mauvais ces derniers mois, les sondages sont carrément devenus catastrophiques depuis le premier débat présidentiel, son attitude erratique et surtout son refus de condamner les groupes de suprémacistes blancs. Joe Biden disposerait d’une avance moyenne de dix points au plan national et de près de cinq points dans les « swing states ». On connaît la définition des sondages, qui ne sont que des photographies du moment, pas celle du 3 novembre. Sauf que le vote a déjà commencé dans quelques États qui le permettent : près de 6 millions d’Américains ont déjà voté. D’après les premières indications, les démocrates sont deux fois plus nombreux à avoir voté par correspondance que les républicains. Signe évident de leur mobilisation et de leur volonté de ne pas permettre à Trump d’exécuter un deuxième mandat.

Une telle différence dans les sondages renvoie à un écart de 13 millions à 18 millions de voix au final, selon l’importance du taux de participation. Dans un pays polarisé, les « swing voters », qui hésitent entre deux candidats, ne représentent plus qu’une infime portion de l’électorat. La solution pour Trump, dès lors, est de convaincre des millions d’abstentionnistes (souvent de longue date) républicains (donc plutôt blancs et âgés) de sortir du bois électoral. Le site Politico a publié hier un article intitulé « Le secret le moins bien gardé de Washington ». Ses premières lignes : « Est-ce que c’est fini ? Voilà ce que tout le monde à Washington pense mais ne veut pas dire à haute voix : le président Donald Trump va perdre l’élection dans 28 jours et probablement avec une marge importante. » L’establishment républicain, qui a rallié après 2016 le trumpisme, ne va-t-il pas, dès lors, être tenté de sauver l’essentiel en se concentrant sur le « verrou » du Sénat, abandonnant en rase campagne d’une défaite annoncée le faiseur de victoire d’hier ? 

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Trump rattrapé par le Covid : allégorie et réalité

Le test positif du président américain agit comme un retour à la réalité. À moins d’un mois du scrutin, il est renvoyé à son bilan et à son incapacité – physique et politique – à le défendre. (Article publié dans l’Humanité du 05 octobre 2020.)

Le coronavirus s’est propagé dans un territoire qui se pensait immunisé : le Trumpistan. Le grand chef, sa femme, sa conseillère, son directeur de campagne, trois de ses sénateurs les plus zélés… Un nouveau coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Une leçon de choses aussi : le chef d’État qui, au monde, avait le plus nié la réalité du mal s’en trouve frappé. Au point de devoir être hospitalisé. La situation ne manque pas d’ailleurs pas d’ironie : Donald Trump, qui accusait, mardi lors du débat présidentiel, Joe Biden de vouloir imposer la « socialized medicine » (médecine d’État), profite de l’un de ses plus beaux fleurons, le Walter Reed Medical Center, hôpital militaire, donc géré par le gouvernement.

Depuis son lit d’hôpital, Donald Trump a livré quelques tweets. Samedi soir, pour dire qu’il viendrait à bout de cette « peste » (il ne s’agit donc plus d’une petite grippe qui va disparaître du jour au lendemain, comme par miracle). Dimanche, pour assurer qu’il allait « beaucoup mieux » et serait « bientôt de retour », ajoutant néanmoins que les tout prochains jours représentaient « le vrai test ». Lire entre les lignes : atteint de facteurs de comorbidité (obésité, problèmes artériels), le président de 74 ans est loin d’être sorti d’affaire. Comment un tel scénario improbable a-t-il pu se survenir ? Quels effets cette situation peut-elle produire ?

Le cluster de Rose Garden

Il n’a guère fallu mener une investigation de longue haleine pour découvrir où toutes ces personnalités républicaines avaient contracté le virus : dans les jardins de la Maison-Blanche, le samedi 26 septembre. L’occasion ? La cérémonie de nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême en remplacement de Ruth Bader Ginsburg. Autrement dit : au moment où tout ce joli monde piétinait la dernière volonté de la juge progressiste – que son remplaçant soit nommé par le président vainqueur du scrutin du 3 novembre –, ils se refilaient le virus à grands coups d’accolades exécutées sans masque. Vidéos et photos à l’appui, avec flèches et cercles rouges pour identifier les contaminés, le New York Times et le Washington Post ont montré à quel point aucun geste barrière n’avait été respecté et combien le virus peut potentiellement toucher d’autres responsables. L’université Case Western Reserve de Cleveland constituera-t-elle le prochain cluster d’un pouvoir dont l’irresponsabilité devient de plus en plus éclatante ? La presse américaine a rapporté que lors du premier débat présidentiel, mardi dernier, les proches de Donald Trump ont refusé de porter un masque, en contravention avec les règles de l’université, parfaitement connues des deux équipes de campagne.

La nomination de Barrett

Parmi les contaminés de la « Cour suprême party » figurent deux sénateurs membres de la commission judiciaire du Sénat, qui doit entamer, le 12 octobre, les auditions de confirmation d’Amy Coney Barrett. L’impromptu covidé peut-il dévier cette trajectoire ? Sans surprise, le leader des sénateurs républicains, Mitch McConnell, en accord avec Trump pour mener le processus au pas de charge, a estimé que cela ne changeait rien. Pour son alter ego démocrate, Chuck Schumer, au contraire, il y a matière à report. D’autres contaminations avérées de sénateurs républicains apporteraient de l’eau au moulin des démocrates. Mais la volonté des républicains d’avancer, coûte que coûte, ne rencontrera, a priori, que peu d’obstacles légaux. Donald Trump et ses fidèles ne font plus mystère du but de la manœuvre : permettre à la Cour suprême d’être au complet (à neuf, évitant ainsi un risque d’égalité si le nombre demeurait à huit) afin de statuer sur les recours juridiques que les républicains déposeront. Faute d’une miraculeuse victoire dans les urnes, le GOP (Grand Old Party, son surnom) fait le pari d’un hold-up validé par la plus haute instance judiciaire du pays.

L’impact sur la campagne

La campagne de Trump continue sans lui : c’est ce qu’ont annoncé ses conseillers. Faute de bon dieu, c’est son premier saint qui se retrouve sur la ligne de front, en la personne de Mike Pence, le vice-président, ultraconservateur évangélique. Ici, le hasard rencontre le calendrier : le débat programmé mardi entre Mike Pence et Kamala Harris prend une saveur particulière. Le premier deviendrait président en cas de décès de Donald Trump tandis que la seconde serait évidemment la mieux placée pour succéder à terme à un Joe Biden qui n’a pas fait mystère qu’il ne ferait qu’un mandat, s’il était élu président.

Pour le camp Trump, la situation est désespérée. Le débat totalement raté du président sortant, depuis son agressivité et ses interruptions infantiles, en passant, surtout, par son refus de condamner les suprémacistes blancs, l’a un peu plus plongé dans les abîmes. La netteté de la photographie des sondages le reflète : l’avance de Joe Biden se confirme non seulement au plan national mais également dans les « swing states ». Selon deux enquêtes publiées samedi par le New York Times, il enregistrerait une avance de 7 points en Pennsylvanie et de 5 points en Floride, deux États que Donald Trump avait remportés en 2016. À la même époque, il y a quatre ans, Hillary Clinton se trouvait beaucoup moins bien placée dans ces enquêtes d’opinion que ne l’est actuellement l’ancien vice-président de Barack Obama.

Au moins deux facteurs expliquent cette position apparemment plus solide : l’exercice du pouvoir par Trump et l’évolution de l’électorat. Le bilan du premier mandat de Trump contente sa base (minoritaire, comme le rappelle dans sa chronique Jacob Hamburger, juriste, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21) mais sert également de principal agent recruteur pour Joe Biden, qui a fait le choix d’une stratégie exclusivement antitrumpiste dénuée de marqueurs programmatiques forts. Depuis 2016, 12 millions d’Américains (plutôt âgés, donc plutôt républicains) ont trépassé tandis que les 20 millions de nouveaux électeurs (16 millions de jeunes arrivant à majorité et près de 4 millions d’immigrés naturalisés) sont, statistiquement, beaucoup plus favorables aux démocrates. Les élections de mi-mandat, fin 2018, avaient déjà donné un indicateur fiable avec les candidats démocrates devançant de 10 millions de voix les candidats républicains, dans un scrutin marqué par le taux de participation le plus élevé pour un tel scrutin depuis les années 1920. Avant le surgissement de la pandémie, les experts s’attendaient d’ailleurs à une participation historique pour le scrutin du 3 novembre. Un scénario cauchemar pour Donald Trump, qu’il tente de contrecarrer avec ses charges contre le vote par correspondance et, in fine, l’oracle malveillant de la Cour suprême. Un scénario qui commence pourtant à s’écrire alors que 3 millions d’Américains ont déjà voté : dix fois plus qu’à la même date en 2016.

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Donald Trump achève sa mue suprémaciste en direct

En refusant de condamner des groupes extrémistes blancs, le président sortant endosse définitivement le costume de « premier président blanc de l’histoire du pays. » (Article publié dans l’Humanité du 1er octobre.)

« Reculez et attendez ». Il y eut foultitude de mots, d’invectives et d’accusations, dans la nuit de mercredi à jeudi à Cleveland, mais il faudra retenir de ces 90 minutes de pugilat sans substance ces deux mots : « Reculez et attendez. » Alors que le modérateur, Chris Wallace, lui demande s’il est prêt à condamner les violences des groupes suprémacistes blancs, Donald Trump répond d’abord : « Oui, mais je dirais que presque tout ce que j’ai vu vient de la gauche pas de la droite. » Puis pressé par ce même journaliste de Fox News (« allez-y, dites-le »), la chaîne favorite des conservateurs, le président sortant semble décontenancé avant de presque bafouiller : « Qui voulez-vous que je dénonce ? Donnez-moi un nom. » « Les Proud boys », suggère Chris Wallace. Et là, Trump : « Proud Boys. Reculez et attendez. » Attendez quoi ? L’ordre du chef ? Comme l’a commenté le député démocrate pro-Sanders, Ro Khanna, « le problème n’est pas que Trump ait refusé de condamner la suprématie blanche. C’est bien pire. C’est qu’il a reconnu qu’il était leur leader en leur disant : « Attendez. » A l’autre bout de l’échiquier, la réaction de Rick Santorum, candidat évangélique à la primaire républicaine de 2012, confirme d’une certaine façon cette analyse : il a critiqué le journaliste « qui a demandé au président de faire quelque chose qu’il sait que le président n’aime pas faire : dire du mal des gens qui le soutiennent. »

Le groupe en question rassemble des « suprémacistes purs et durs », selon l’Anti-Defamation League, et revendique la violence comme moyen d’action politique. Le week-end dernier, ils ont débarqué à Portland, avec armes et gaz lacrymogènes, pour en découdre avec les manifestants antiracistes. Quelques minutes après la phrase de Donald Trump, des membres des Proud Boys l’ont qualifiée d’ « historique» sur des réseaux sociaux privés (ils ont été bannis de Twitter et de Facebook). Dans un autre message, un membre assure qu’un bond de « nouvelles recrues» va survenir.

D’une certaine façon, Donald Trump a achevé sa mue suprémaciste en direct. On ne sait s’il faut parler de dérive, tant le racisme est constitutif de sa proposition politique. Dès 2011, il s’est taillé une réputation parmi les républicains les plus à droite en épousant les thèses conspirationnistes des « birthers », affirmant que l’acte de naissance de Barack Obama était un faux et qu’il n’aurait donc pas pu se présenter à l’élection présidentielle. Lorsqu’il se déclare candidat à la primaire démocrate, en juin 2015, le milliardaire mobilise la rhétorique de l’extrême-droite contre l’immigration latino (« Ils amènent des drogues. Ils amènent la criminalité. Ce sont des violeurs. »)  et promet de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique. « Donald Trump est la dernière chance pour l’Amérique blanche de rester à la Maison Blanche », analysait alors John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Paterson.

Au cours de l’histoire américaine, chaque grand moment d’immigration a produit son mouvement politique anti-immigrés inspiré d’une idéologie baptisée, outre-atlantique, « nativisme »: anti-irlandais dans les années 1850, anti-chinois vers 1880, anti-européens (les ouvriers italiens, allemands et russes ont participé activement au développement des syndicats et partis progressistes) après la première guerre mondiale et anti-latinos depuis deux décennies. Le trumpisme combine ce ressort avec un élément fondamental du parti républicain depuis un demi-siècle : la prise en charge des ressentiments blancs à l’égard des Noirs. Intervenue après la signature de la loi sur les droits civiques, cette « stratégie sudiste » a transformé le parti de Lincoln en mouvement néo-confédéré. Au carrefour de ces deux courants, Donald Trump est devenu, en 2016, «le premier président blanc », selon la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates. Joe Biden entend transformer le scrutin du 3 novembre en référendum sur Trump : il en sera assurément un sur le nationalisme blanc.

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Pourquoi un siège à la Cour Suprême rebat les cartes de la campagne

Donald Trump voulait centrer le débat sur la thématique sécuritaire. Joe Biden souhaitait le coincer sur le terrain de sa gestion du coronavirus. Finalement, le décès de la juge progressiste Ruth Bader Ginsburg place les deux candidats sur un terrain inattendu. (Article publié le 21 septembre 2020 dans l’Humanité).

C’est la « surprise d’octobre » avant l’heure. L’éventuel imprévu (en 2016 : la réouverture par le FBI du dossier des fameux emails d’Hillary Clinton) qui surgit généralement à quelques jours du scrutin présidentiel s’est présenté avec un peu d’avance avec le décès, vendredi, de Ruth Bader Ginsburg, juge progressiste à la Cour Suprême. Un nouveau terrain d’affrontement s’offre à Donald Trump qui entendait imposer le thème de « la loi et l’ordre » au cœur du débat afin de mobiliser sa base électorale et à un Joe Biden contre-attaquant sur la gestion du coronavirus par son adversaire (le bilan affiche 200.000 morts ce jour). Dans une campagne déjà inédite (contexte de coronavirus, un président sortant distancé dans les sondages), la première grande bataille aura finalement lieu dans l’enceinte feutrée du Sénat (qui ratifie la nomination proposée par le président) comme sur les estrades surchauffées des meetings.

Cour Suprême : pourquoi une telle importance ?

Dans le monde, aucune instance judiciaire n’a autant de pouvoir politique que la Cour Suprême des Etats-Unis. Les lois les plus contestées finissent le plus souvent devant les neuf juges nommés à vie (ils étaient sept jusqu’en 1869), de fait acteurs politiques à part entière. Prenons l’exemple de l’une des questions cruciales de l’histoire du pays – l’esclavage puis la ségrégation – où elle a toujours joué un rôle de premier plan, dans des directions pourtant diamétralement opposées, selon l’époque. En 1857, sept juges contre deux rendent une décision favorable aux esclavagistes dans l’arrêt Scott v. Sandford. Quatre ans plus tard, la guerre de Sécession est déclenchée. Elle se solde par la défaite de la Confédération et par l’abolition de l’esclavage. Mais après le départ des troupes yankees, en 1877, les Etats du Sud mettent en place des lois de ségrégation. Là encore, intervient la Cour Suprême, qui dans son arrêt Plessy v. Ferguson, en 1896, leur donne raison à travers l’établissement d’une doctrine appelée « separate but equal » (séparés mais égaux). En 1954, l’instance judiciaire, dans l’arrêt Brown v. Board, déclare inconstitutionnelle la ségrégation dans les écoles publiques. Véritable tournant pour le mouvement des droits civiques qui gagnera alors en vigueur et ampleur jusqu’à la signature de lois égalitaires en 1964 et 1965. Ce que la Cour fait un jour, une autre Cour peut le défaire un autre jour. C’est d’ailleurs l’objectif de la droite chrétienne : qu’une majorité conservatrice invalide l’arrêt Roe v. Wade, qui déclare, en 1973, constitutionnel le droit à l’avortement.

Une aubaine pour Trump ?

En 2016, les républicains, majoritaires au Sénat, avaient refusé d’auditionner Merrick Garland, le candidat de Barack Obama, en remplacement du juge conservateur, Antonin Scalia, décédé en février. Raison officielle : ne pas décider en année électorale et laisser le soin aux électeurs de désigner le futur président. Nous étions alors à 8 mois et demi du scrutin. Nous sommes à 45 jours du cru 2020 de l’élection présidentielle et ces mêmes républicains ont lancé une course contre la montre pour remplacer la juge progressiste dont la dernière volonté était justement, selon sa petite fille, « de ne pas être remplacée tant qu’un nouveau président n’aura pas prête serment. » Dès cette semaine, Donald Trump fera connaître son choix. Il a déjà annoncé qu’il s’agirait d’une femme.

L’intérêt pour le président américain est double. Tout d’abord, il se trouve en situation de sécuriser le « verrou » de la Cour Suprême  avec une majorité conservatrice de 6 contre 3. Il s’agirait de la composition  « la plus conservatrice depuis un siècle », selon le professeur de droit Carl Tobias, interrogé par l’AFP. Depuis son accession au pouvoir Donald Trump a déjà nommé deux juges (Neil Gorsuch et Brett Kavanaugh), mais l’instance a récemment pris des décisions (maintien du programme créé par Barack Obama permettant aux enfants d’immigrés sans-papiers de demeurer sur le territoire américain et obligation pour Trump de rendre publiques ses déclarations d’impôts) qui ont provoqué son ire. Dans les deux cas, le président de la Cour Suprême, John Roberts, un conservateur nommé par W. Bush, a voté avec les quatre juges progressistes. Nommer un nouveau juge conservateur permettrait aux républicains de s’assurer une majorité susceptible de remettre en cause le droit à l’avortement et de démanteler l’Obamacare.

Ensuite, que le processus soit bouclé ou non d’ici au 3 novembre, cela permet à l’hôte de la Maison Blanche de maximiser la mobilisation de ses troupes électorales, notamment les chrétiens évangéliques blancs qui l’ont adoubé à 80% en 2016, en identifiant clairement l’enjeu : un juge conservateur nommé par Trump ou un juge progressiste nommé par Biden. Parmi les deux noms qui reviennent le plus souvent dans les médias américains, figure celui de Barbara Lagoa, née à Miami de parents anticastristes. Cette nomination pourrait faire fonction d’une « pierre, deux coups » : en Floride, principal « swing state » (Etat clé) où il est devancé par son concurrent démocrate, la mobilisation de la communauté cubano-américaine lui sera essentielle.

Pour autant, cette stratégie d’une nomination à marche forcée risque d’entraîner certaines défections parmi les sénateurs républicains, actuellement au nombre de 53. L’attitude de quelques élus en situation politique fragile est d’ores et déjà scrutée. Susan Collins (Maine) et Jeff Flake ont fait savoir qu’ils souhaitaient attendre l’élection. Mitt Romney (Utah) et Lisa Murkowski (Alaska), parfois d’humeur frondeuse, pourraient la rejoindre, privant Donald Trump d’une majorité ou établissant un partage égal des votes. Auquel cas, le président du Sénat  s’avère décisive : il s’agit de celle du vice-président, soit le républicain Mike Pence.

Le déclic pour Biden ?

Dans les soixante minutes qui ont suivi l’annonce du décès de Ruth Ginsburg, le comité de campagne de Joe Biden a reçu 6,3 millions de dollars. Cent mille dollars par minute. Jamais une campagne n’avait reçu autant de dons en une heure. Signe que l’enjeu d’une nomination à la Cour Suprême ne galvanise pas que les républicains, qui ont pourtant montré historiquement plus d’appétit pour les nominations dans les tribunaux que les démocrates. Les choses sont manifestement en train de changer. Et Joe Biden a aussitôt adapté sa stratégie, sans donner l’impression pour autant de la réorienter. Selon ses conseillers, il compte transformer le  scrutin du 3 novembre en référendum sur l’Obamacare et le droit à l’avortement, qui seraient tous deux menacés en cas de super-majorité conservatrice.  « Si vous voulez quelque chose qui enflamme les jeunes qui ne sont pas intéressés par l’élection cette année, la voici. Ils connaissent Roe v. Wade », estime dans le New York Times, un expert en sondages de Joe Biden. Ce nouvel angle d’attaque positionnerait l’ancien vice-président de Barack Obama au-delà du seul antitrumpisme comme ciment de son électorat mais sans se détacher de ce centrisme qui a fait sa marque de fabrique depuis son entrée en campagne (et même en politique il y a 50 ans.) Certes, les démocrates ont bâti leur « vague bleue » lors des élections de mi-mandat de 2018 sur la thématique de la santé et la défense de la réforme de Barack Obama. Mais la pandémie a changé la donne, comme le souligne l’élue socialiste de New York, Julia Salazar. La défense de l’Obamacare s’accompagnera-t-elle d’un pas en avant décisif vers un système public universel, ce à quoi s’est refusé Biden depuis de longs mois ?

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Fragilisé, Donald Trump abat la carte sécuritaire

A 60 jours du scrutin, devancé, dans les sondages, dans presque tous les « swing states », il se trouve dans une situation presque inédite pour un président sortant. Pour tenter de renverser la tendance, il ne dispose que d’un seul atout: sa rhétorique de « la loi et l’ordre ». (Article publié dans l’Humanité du 03 septembre 2020.)

Joe Biden en visite à Pittsburgh, lundi, pour anticiper celle de Donald Trump, mardi, à Kenosha : à 60 jours du vote, la campagne électorale est sortie des réunions virtuelles et des conférences par « zoom » pour entrer dans la dernière phase du face à face direct. Anticipant les crochets de droite du président sortant, le candidat démocrate a multiplié les directs du gauche. Ce qui inonde les écrans de TV, « ce ne sont pas les images imaginaires de l’Amérique de Joe Biden, dans le futur. Ce sont des images de l’Amérique de Donald Trump, aujourd’hui »Sans surprise, dès le lendemain, dans la ville où Jacob Blake a été criblé de sept balles dans le dos par un policier, Donald Trump a travaillé au corps son adversaire, tout en ignorant soigneusement de mentionner et encore moins de rencontrer la victime ou sa famille. Il a accusé Joe Biden d’être l’agent des « anarchistes, émeutiers et pilleurs » et même des « forces sombres ». Les policiers, auteurs de violences, ont en revanche droit à toute sa commisération. Sous une « pression terrible », ils « craquent » parfois. « Comme un type qui n’arrive pas à rentrer un putt d’1 m », a-t-il dit sur Fox News, dans une comparaison nauséeuse.  Si les deux candidats se sont rendus coup pour coup, il n’en est pas moins vrai que c’est Donald Trump qui boxe dans sa catégorie préférée : celle de la sécurité. « Avec un bilan de 180.000 morts du coronavirus et des sondages le montrant largué par Biden, le président essaie de transformer l’élection d’un référendum sur son bilan abject en une course centrée sur Biden, les démocrates radicaux et l’agitation dans les rues », cadre le magazine The New Yorker dans un article récent.

  1. Trump, le Nixon 2.0 ?

Pour l’instant, c’est le thème de la « sécurité » qui occupe le centre du ring. Et avec lui, Donald Trump. « C’est malin, dans les deux sens du terme, décrypte Mark Kesselman, professeur de sciences-politiques honoraire à l’Université Columbia de New York. Pour lui, c’est la meilleure stratégie et certainement la seule qu’il soit capable de mener d’ailleurs. » Sa rhétorique incendiaire vise à souder un bloc qui ne s’est pas érodé depuis 2016, comme le montrent tous les indicateurs sondagiers. Calmer le jeu reviendrait à risquer d’effriter ce socle minoritaire mais solide sans pour autant appâter des « modérés » qui ont quasiment disparu du paysage. Son pari : rejouer à la ligne près le scénario de 2016, en l’emportant de quelques dizaines de milliers de voix dans quelques « swing states.» « Cela peut marcher… à condition qu’il réussisse à faire oublier qui est le président en place en ce moment ! », note Mark Kesselman.

Le cinéaste Michael Moore, soutien de Bernie Sanders durant les primaires, avait flairé le « hold up » trumpien il y a quatre ans. Il a partagé, il y a quelques jours, son inquiétude grandissante : « Je vous alerte dix semaines en avance. Le niveau d’enthousiasme des 60 millions d’électeurs de Trump est HORS DU COMMUN ! Pour Joe, pas tellement. » « Trump connaît sa base. Il EST sa base », commente l’historien Romain Huret, directeur de recherches à l’EHESS. Les études montrent que le profil-type de cet électeur est un « faible diplôme, hauts revenus » (donc plutôt âgé) et que le ciment de cet électorat demeure le « nativisme », un courant idéologique anti-immigration qui émaille l’histoire du pays. Jusqu’où peut aller la fuite en avant nationaliste voire suprémaciste ? Indicateur : Trump a récemment « aimé » sur Twitter un post soutenant Kyle Rittenhouse, meurtrier de deux manifestants antiracistes à Kenosha le 25 août dernier. « C’est grâce aux milices que Trump a été élu en 2016 », estime Romain Huret qui rappelle que « le poids de ces milices est indissociable des guerres extérieures. Nombre d’anciens combattants ont importé des méthodes et des façons de penser, notamment ceux qui ont été engagés contre l’Etat islamique.» Dans un climat d’intense polarisation, où peut mener cette alliance, surtout si Trump sent la victoire lui échapper ?

2. Biden, « Hillary, saison 2 » ?

Sur le papier, la stratégie des démocrates semble limpide: transformer le scrutin en référendum sur la présidence Trump, les 180.000 américains morts du Covid, une situation économique catastrophique, ses mots comme autant de pétards jetés en pleine poudrière. Mais la question sécuritaire est venue gripper cette belle machine théorique. « Biden doit trouver une solution pour condamner la violence urbaine sans s’aliéner la base militante de son parti qui soutient Black Lives Matter », pointe une analyse du site Real Clear Politics. C’est toute la stratégie de la « big tent » (littéralement « grande tente ») – soit rassembler autour de sa candidature de l’aile gauche démocrate aux républicains modérés – qui subit un sa première véritable épreuve du feu. Le choix de Kamala Harris et le refus d’incorporer à la plateforme démocrate des propositions-signatures (Medicare for All, création d’un impôt sur la fortune, annulation de la dette étudiante) de la gauche Sanders-Warren ont déjà déçu de nombreux électeurs progressistes. Quid si Joe Biden veut se montrer « dur » sur les questions de sécurité ?

« La tente n’est pas déjà pas suffisamment étendue, estime Mark Kesselman. Les jeunes et la gauche y sont sous-représentés. A la convention, John Kasich, Colin Powell et d’autres vieux routiers républicains ont eu droit à de grands honneurs, et Alexandria Ocasio-Cortez à 90 secondes de discours. » « Ce parti démocrate-là, centriste, risque de se tirer une balle dans le pied », selon Romain Huret. Il poursuit : « En attirant des républicains modérés, Biden fera un meilleur score à New York et en Californie, déjà acquis aux démocrates. Et alors ? Cette élection va se jouer à quelques milliers de voix dans quelques Etats. Or, la mobilisation des jeunes compte aussi dans les opérations de porte à porte. » Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS, Joe Biden gagnerait à produire « une mesure symbolique qui marquerait les esprits. » De gauche, ce serait encore plus marquant.

3. Participation : 2016 ou 2018 ?

« C’est la clé, indique Marie-Cécile Naves, et à ce jour, la grande inconnue. » Entre la situation sanitaire, la volonté de Trump de limiter le vote par correspondance (un quart des bulletins en 2016), les obstacles dressés sur la route du vote des « minorités » depuis une décennie par des majorités républicaines dans des Etats-clés, tout est réuni pour un taux d’abstention encore plus élevé alors que la défaite de Donald Trump passe par une mobilisation record. Une « vague bleue » (10 millions de voix d’avance et la prise de contrôle de la Chambre des représentants) avait déferlé dans les isoloirs lors des élections de mi-mandat en 2018 marquée par le plus fort taux de participation depuis les années 1920. L’élection présidentielle de 2016, en revanche, avait enregistré une abstention supérieure au scrutin de 2008 qui vit l’élection de Barack Obama. 

Tout est bon pour décourager les électeurs potentiels de Biden : Donald Trump envisage, sous prétexte de sécurité, de déployer devant les bureaux de vote des forces de police. Rien de tel pour dissuader un électeur latino, même administrativement en règle, ou pour tendre une situation déjà potentiellement explosive. « On n’a pas vu un tel climat de violence depuis 1968», alerte Romain Huret. Cette année-là, dans un contexte d’émeutes dans les grandes villes, déclenchées après l’assassinat de Martin Luther King, et de guerre du Vietnam, le candidat autoproclamé de la « majorité silencieuse » et de la « loi et l’ordre », Richard Nixon avait été élu. L’Amérique a certes changé depuis mais dans quelle mesure a-t-elle assez changée pour empêcher Donald Trump d’effectuer un second mandat ?

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À Kenosha, l’extrême-droite désormais à découvert

Le meurtre de deux manifestants antiracistes par un jeune milicien blanc de 17 ans plonge la petite ville du Wisconsin – et peut-être le pays – dans un état de tension inédit, renforcé par la rhétorique de « la loi et de l’ordre » de Donald Trump. Mais l’Amérique antiraciste n’abdique pas et poursuit sa mobilisation. (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2020.)

Les deux vidéos ont désormais fait le tour des réseaux sociaux et sans doute du monde entier. La première montre un policier tirer à sept reprises dans le dos de Jacob Blake, un Africain-Américain de 29 ans. À bord de la voiture dans laquelle la victime voulait entrer, se trouvaient trois de ses enfants âgés de 8, 5 et 3 ans. La seconde intervient quelques jours plus tard, dans la même ville de Kenosha (Wisconsin) où, chaque soir, en dépit du couvre-feu, se déroulent des manifestations pacifiques et où, en marge de celles-ci, la colère conduit à des saccages et incendies volontaires. On y voit Kyle Rittenhouse, 17 ans, arme automatique en bandoulière, mains en l’air, passer tranquillement devant les forces de police sans que celles-ci n’interviennent, alors que le milicien d’extrême droite vient de tuer deux manifestants antiracistes.

Kenosha marque sans doute une nouvelle étape dans l’état de tension d’un pays violent et injuste, scindé en deux blocs : pour la première fois, des manifestants antiracistes ont été tués par un milicien d’extrême droite. La polarisation du pays – cette grande divergence politique, idéologique et sociétale entamée il y a quarante ans et accélérée par le trumpisme – est devenue physique et meurtrière. C’est un précédent. L’Histoire dira si ce drame est « isolé » ou annonciateur, si le spectre de la « guerre civile » (nom donné à ce que nous appelons en France, la « guerre de Sécession ») resurgit.

En tout cas, certains le souhaitent et… y travaillent. Ils s’appellent les boogaloo boys, portent des chemises hawaïennes qui les rendent visibles et se préparent à une guerre civile afin d’empêcher le gouvernement de les priver de leurs droits, notamment celui de porter une arme. Ils constituent une frange de la mouvance des milices d’extrême-droite, dont la diversité ne masque pas l’objectif commun : la suprématie blanche.

Depuis le début du puissant mouvement de protestation après le meurtre de George Floyd, le 25 mai, ces miliciens de tout acabit ont marqué leur présence en marge des manifestations. « Quand vous avez tous ces éléments – un moment politique chargé, beaucoup de désinformation et des groupes lourdement armés –, c’est juste une question de temps avant que quelque chose de dangereux ne survienne », explique au Washington Post Lindsay Schubiner, directrice d’études de l’ONG Western States Center. Cela est donc survenu à Kenosha, que la nébuleuse milicienne a vu comme un terrain de répétition générale. Kyle Rittenhouse est venu d’Antioch – Illinois –, à trente minutes de là, avec son arme chargée. Il a abattu deux hommes – de 26 et 36 ans – et en a blessé un troisième. Les enquêteurs ont découvert sur les réseaux sociaux ses affinités pour les armes, les forces de police et… Donald Trump.

Il ne faut pas attendre de ce dernier qu’il prenne quelque distance que ce soit avec l’auteur de ce double meurtre. Le président sortant s’en tiendra certainement à sa stratégie encore et toujours déroulée lors de la convention qui s’est terminée hier: accabler les démocrates de tous les maux, appeler à la « loi et l’ordre » afin de galvaniser sa base, dont ces groupes d’extrême droite constituent une partie essentielle, comme le souligne Mark Potok. « L’un des avertissements les plus pessimistes à propos de la présidence Trump devient une réalité. Les milices d’extrême droite sortent de l’ombre et se positionnent aux côtés de la police et parfois de responsables du parti républicain pour contrer les manifestations contre les brutalités de la police raciste », alerte le site de gauche AlterNet.

Le site journalistique The Trace, spécialisé sur les questions d’armes à feu, se montre encore plus précis : « Désormais, dans une poignée d’États avec une tradition d’extrême droite, des sections de groupe comme les Oath Keepers et les Three Percenters émergent comme des acteurs politiques directs, fournissant le service d’ordre des élus pro-Trump et des organisations républicaines. Dans un cas, un de ces miliciens était même le collaborateur d’un élu. »

Si la trumpisation du parti républicain, avec sa nouvelle garde prétorienne, est l’une des facettes de la polarisation galopante, quel est son équivalent « progressiste » ? Dans un article publié dans Vanity Fair, Ta-Nehisi Coates le discerne dans l’émergence, « pour la première fois dans l’histoire américaine (…), d’une majorité antiraciste légitime (…) qui peut donner naissance à un monde au-delà de l’idolâtrie des pères fondateurs, où nous pouvons chercher non pas seulement à défaire le président sortant, mais aussi à sortir sa philosophie entière de l’humanité ». Trop optimiste, l’écrivain et journaliste réputé pour son magnifique livre, Une colère noire ?

L’action historique des joueurs de l’équipe de basket de Milwaukee (lire encadré) donne du crédit à son hypothèse d’un « grand feu » naissant. Le « mouvement » né après le meurtre de George Floyd franchit lui aussi un cap, et il pourrait emprunter les mots de Letetra Widman, la sœur de Jacob Blake : « Je ne suis pas triste, je ne suis pas désolée, je suis en colère et je suis fatiguée (…) Je ne veux pas de votre pitié, je veux le changement ! »

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Joe Biden ou le pari de la coalition « attrape tout »

Alors que s’ouvre aujourd’hui la convention démocrate à Milwaukee, la direction du parti a clairement choisi de faire de l’antitrumpisme le seul vecteur de rassemblement autour de la candidature de l’ancien vice-président de Barack Obama. (Article publié dans l’Humanité du 17 août 2020.)

Que feront de commun aujourd’hui le premier candidat autoproclamé socialiste à la présidence des Etats-Unis et un ancien candidat du parti républicain à la même fonction ? Ils appelleront tous deux à voter pour Joe Biden, le 3 novembre prochain. Assurément, Bernie Sanders et John Kasich le feront de façon différente et pour des raisons divergentes. Mais l’inscription de ces deux orateurs dès la première journée d’une convention très spéciale (la première de l’Histoire en l’absence physique de délégués), donne le ton de ce que l’establishment a choisi comme stratégie. Aux Etats-Unis, on appelle cela la « big tent », soit une coalition qui rassemble des personnes aux points de vue souvent, si ce n’est tout le temps, opposés. En l’occurrence, on entendra aujourd’hui un sénateur socialiste favorable à un système de santé universel, à la gratuité des  études supérieures dans les universités publiques, à l’alourdissement des impôts pour les plus riches et à la création d’un impôt sur la fortune clore la première journée au cours de laquelle se sera exprimé un ancien député et gouverneur républicain…opposé à toutes ces propositions. Cette « big tent » 2020 ne dispose que d’une seule une poutre-maîtresse: l’anti-trumpisme. Cela sera-t-il suffisant pour vaincre Donald Trump le 3 novembre prochain ? Le parti démocrate ne commet-il pas la même erreur qu’en 2016 où, au cours d’une campagne molle et centriste, Hillary Clinton avait tenté, en vain, de capitaliser le rejet personnel et politique d’un milliardaire nationaliste jamais élu ? Le pari des élites du parti de l’âne repose sur le fait que le bilan de trois années de présidence ultra-droitière et chaotique suffira à convaincre, d’un côté, les électeurs de l’aile gauche de ne pas mégoter et, de l’autre, les derniers républicains modérés de se décrocher d’un bloc trumpiste de plus en plus ouvertement nationaliste voire suprémaciste blanc. Les enquêtes d’opinion indiquent, pour l’instant, que cette stratégie fonctionne : Joe Biden distance Donald Trump de 8 points dans les sondages nationaux et de près de 5 points dans les fameux « swing states » qui feront pencher la balance dans quelques mois. D’une certaine façon, l’ancien vice-président de Barack Obama a déjà testé une parti de son dispositif lors de la primaire, en forgeant son « comeback » en Caroline du Sud grâce aux électeurs africains-américains puis en portant un coup décisif à Bernie Sanders lors du « super Tuesday » en attirant foule d’électeurs républicains modérés des banlieues blanches. Demeure l’inconnue de la mobilisation d’une jeunesse, clé de la victoire de Barack Obama en 2008 puis de l’émergence politique de Sanders en 2016, située bien plus à gauche que ses aînés. Joe Biden leur a envoyé très peu de signes, si ce n’est aucun. Il a choisi la « modérée » Kamala Harris plutôt que la progressiste Elizabeth Warren comme colistière tandis que la plateforme du parti démocrate n’intègre pas, à cette heure, les propositions-phares de Bernie Sanders. Et c’est peut-être le débat  le programme officiel qui empêchera la convention de se dérouler au millimètre consensuel. Selon les derniers décomptes, 700 des 1000 délégués dont dispose Bernie Sanders (Joe Biden en dispose de 2700 pour une majorité établie à 1900) refusent de voter le texte en l’état. Cela ne l’empêcherait certes pas d’être adopté mais gâcherait la fête consensuelle si ce n’est œcuménique tant souhaité par l’establishment. Une manifestation est également prévue en dehors du centre de convention de Milwaukee à l’appel d’une organisation qui demande une réforme de la police, sujet sur lequel Joe Biden s’est montré d’une grande prudence, s’insurgeant contre les violences policières après le meurtre de George Floyd mais refusant d’envisager des réformes radicales comme le « définancement » ou la réorganisation des services de police locaux. La convention démocrate pourrait avoir à affronter Donald Trump lui-même qui envisage de tenir un meeting, cette semaine, dans le Wisconsin, un Etat qu’il a remporté avec 10.000 voix en 2016 et dans lequel il est crédité de cinq points de retard sur Joe Biden.

 

 

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Trump, le scénario d’un nouveau « complot contre l’Amérique » ?

En chute libre dans les sondages, en raison notamment de sa gestion de la crise sanitaire, le président sortant refuse de dire s’il acceptera le verdict des urnes, entend saper l’exercice du droit de vote. Les ingrédients d’un coup de force – légal ou non – semblent réunis. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

«Imaginez des files d’attente interminables. Des millions de bulletins rejetés. Des milices avec des armes. Des supporters de QAnon (théorie complotiste d’extrême droite – NDLR). La Russie qui sème la discorde. Et un président qui tweete « FRAUDE » avant même que les bulletins aient été comptés. » Ces quelques phrases anxiogènes n’ont pas jailli du cerveau fertile d’un scénariste spécialiste en apocalypse, mais émanent d’une analyse récente du Brennan Center for Justice, institut rattaché à l’École de droit de l’université de New-York et réputé pour son sérieux. Imaginez… l’inimaginable : une sorte de coup de force contre la démocratie perpétré par le président des États-Unis lui-même. Les indices s’accumulent et ils peuvent constituer un faisceau. Le refus de Donald Trump, le 19 juillet dernier, répondant aux questions d’un journaliste de Fox News, d’assurer qu’il acceptera le verdict des urnes car l’élection pourrait être « truquée », a relancé craintes et rumeurs. En 2016, alors candidat républicain, il avait déjà adopté la même posture. En tant que président, il dispose désormais de pouvoirs incommensurablement supérieurs. Trois ans après, qui plus est, le climat politique s’avère encore plus incandescent, flirtant avec une « guerre civile froide », selon la formule du journaliste Carl Bernstein.

Non seulement un scénario « inimaginable » n’est pas à exclure, mais il a même été étudié par un groupe – connu sous le nom de Transition Integrity Project – regroupant responsables démocrates et républicains, universitaires et juristes, anciens fonctionnaires et militaires. Fin juin, via Internet, ils se sont posé quelques questions : que se passera-t-il si Donald Trump refuse de reconnaître sa défaite ? Jusqu’où pourrait-il aller pour préserver son pouvoir ? Et si les démocrates refusaient de concéder ? Selon une des participantes, Rosa Brooks, professeur de droit à l’université Georgetown et ancienne du Département de la défense, les « quatre scénarios étudiés se terminent par de la violence dans les rues et une impasse politique ».

L’hôte de la Maison-Blanche laboure ce terrain en menant une guerre ouverte au vote par correspondance (qu’il utilise lui-même) et par procuration, voie privilégiée par un quart de l’électorat en 2016. La raison ? Il serait un nid à « fraudes ». Cela va sans dire : aucune enquête ou étude ne le démontre. Mais comment justifier, en ces temps d’épidémie galopante de coronavirus, que chaque électeur soit obligé de se déplacer en personne ? Pour Trump, il s’agit bien du but de la manœuvre : favoriser une abstention élevée, désert démocratique dans lequel prospère le Parti républicain, dont l’électorat est plus âgé, plus installé socialement et plus assidu civiquement. En 2018, les élections de mi-mandat avaient combiné le taux de participation le plus élevé depuis 1920 et l’une des plus larges victoires des démocrates (53,4 % contre 44,8 %). Depuis plusieurs années, « les républicains cherchent à décourager les démocrates de se rendre aux urnes, souligne Olivier Richomme, maître de conférences de civilisation américaine à l’université Lyon-II. Mais comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants ». Les « purges » des listes électorales ciblent les « minorités » et les fermetures de bureaux de vote se concentrent dans les quartiers populaires et les campus. Éminent paradoxe de l’époque : le maintien au pouvoir du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote.

Crier sans relâche à la « fraude » et à l’élection « volée » peut aussi permettre au président en exercice de préparer un coup de force légal, selon un plan détaillé par deux auteurs (lire ci-contre). Et si cela ne fonctionnait pas ? Certains observateurs voient dans le déploiement des troupes fédérales dans de nombreuses grandes villes comme une sorte de « répétition générale ». « La bataille de Portland, où les policiers fédéraux ont été envoyés contre des manifestants à 80 % blancs, est très importante, confirme John Mason, professeur de science politique à l’université William-Paterson. D’abord, parce que cela montre qu’une partie du pays, même si elle est blanche, est perçue comme une ennemie par une autre partie du pays. Ensuite, cela prouve qu’une majorité de Blancs n’adhère pas à une politique identitaire blanche. » Battu le 3 novembre, Trump conservera les manettes de l’État jusqu’à l’entrée en fonction de son successeur le 20 janvier. Que peut-il se passer en deux mois s’il refuse sa défaite et en appelle au « peuple trumpiste » ? Que feront les milices armées qui s’étaient déjà mobilisées contre les mesures de confinement, et a fortiori les « boogaloos », ces extrémistes de droite qui se préparent ouvertement à une guerre civile ?

À un peu moins de 100 jours du scrutin, la chute libre du président sortant dans les sondages, lesté par sa gestion de l’épidémie de coronavirus et des manifestations de protestation après la mort de George Floyd, ne semble dessiner que trois scénarios : un « come-back » d’anthologie de Trump, une victoire massive de Biden ou celui que personne n’osait imaginer jusqu’ici.

 

 

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