Archives de Catégorie: Eclairages

Guerre en Iran : comment Donald Trump est tombé dans son propre piège

La trêve de quinze jours signe l’échec de la politique interventionniste du président états-unien, dont aucun des objectifs de guerre n’est atteint, contrairement à sa crédibilité internationale. (article publié dans l’Humanité du 9 avril 2026.)

Donald Trump vient de concéder un cessez-le-feu dans une guerre qu’il a déclenchée et dont il proclame pourtant tous les objectifs atteints. On serait tenté de convoquer des arguments sur sa santé mentale, voire d’ironiser sur le comble du ridicule que constituent ses zigs et zags apparents. Mais c’est plutôt l’acmé d’une contradiction qu’il faut cibler et tenter de comprendre.

Dans une longue enquête exclusive, le New York Times raconte par le menu comment le président de la plus grande puissance mondiale s’est lui-même tendu un piège, duquel l’accord de cessez-le-feu ne l’extirpe que momentanément.
Selon le quotidien états-unien, tout commence donc le 11 février lors d’une réunion secrète dans la salle de crise (situation room) située au sous-sol de la Maison-Blanche. Donald Trump accueille Benyamin Netanyahou. Le vice-président, J. D. Vance, supposément le plus opposé aux aventures militaires, est en déplacement en Azerbaïdjan.

En visio, apparaissent David Barnea, le directeur du Mossad, service de renseignement israélien, ainsi que plusieurs dirigeants militaires. Benyamin Netanyahou présente un plan en quatre volets pour un changement de régime à Téhéran : le premier ministre israélien y projette notamment une vidéo de dirigeants susceptibles de prendre la relève, parmi lesquels Reza Pahlavi, le fils du shah d’Iran exilé aux États-Unis.

Le premier ministre israélien avance également que le programme de missiles balistiques iranien pourrait être détruit en quelques semaines et assure que le pouvoir serait trop affaibli pour fermer le détroit d’Ormuz. Le Mossad, quant à lui, indique que des manifestations de rue – avec le concours de certains de ses espions – pourraient conduire à un soulèvement tandis que des combattants kurdes venus d’Irak ouvriraient un front terrestre dans le Nord-Ouest.

À aucun moment ne semble avoir été évoquée la question du nucléaire iranien, argument pourtant central du duopole américano-israélien au début de la guerre. « Cela me semble bien », lâche le locataire de la Maison-Blanche à la fin de la présentation de près d’une heure, pour tout commentaire et en forme de validation. « Ces informations soulignent à quel point la pensée belliciste de M. Trump a été en phase avec celle de M. Netanyahou pendant de nombreux mois, bien plus que ne l’avaient même réalisé certains des principaux conseillers du président », souligne le New York Times.

Dès le lendemain, dans l’entourage du républicain, une sorte de révolte à bas bruit s’exprime. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, qualifie le scénario de changement de régime de « grotesque »« Des conneries », tranche même le secrétaire d’État Marco Rubio. Plus diplomate bien que militaire, le chef d’état-major, le général Dan Caine, tente de pousser Donald Trump à relativiser les promesses de Benyamin Netanyahou : « D’après mon expérience, c’est la procédure habituelle des Israéliens. Ils en font trop, et leurs plans ne sont pas toujours bien élaborés. » Rien n’y fait, la machine est enclenchée.

Quinze jours plus tard, nouvelle réunion dans la salle de crise. Cette fois-ci, J. D. Vance est présent et lance à Donald Trump : « Vous savez, je pense que c’est une mauvaise idée… mais je vous soutiendrai. » Une fois les hostilités lancées, le vice-président disparaîtra des radars et des écrans TV pour ne réapparaître que ces derniers jours.

On l’a d’abord vu en Hongrie au secours d’un Viktor Orban menacé d’une défaite lors des prochaines législatives, stigmatisant l’ingérence supposée de Bruxelles pour mieux assumer sa propre ingérence… Et on a appris qu’il se rendra à Islamabad, au Pakistan, pour mener les négociations avec Mohammad Baqer Qalibaf, le président du Parlement iranien.

En fait, à la veille du déclenchement du déluge de feu, seul Pete Hegseth, le testostéroné secrétaire à la Guerre, s’affiche en partisan absolu du plan de guerre discuté quelques jours plus tôt. Marco Rubio continue d’estimer que le changement de régime est irréaliste tandis que les hauts responsables militaires soulignent les risques : épuisement des munitions, blocage d’Ormuz. Mais personne ne s’oppose au plan. « Je pense que nous devons le faire », conclut Donald Trump.

Deux jours plus tard, les premiers bombardements ont lieu et, assez rapidement, les craintes exprimées dans son entourage deviennent des réalités politiques dans lesquelles le président états-unien s’englue jour après jour, tentant de s’en extraire, ultimatum après ultimatum, pour finalement se glisser dans la porte entrouverte par le Pakistan, d’une trêve d’une quinzaine de jours. Dernier épisode de la fable d’un Trump isolationniste transformé en « faucon »… déplumé.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Manifestations « No Kings »: pour les démocrates, les limites d’une démonstration de force

Les manifestations record dans tout le pays ne constituent pas pour autant un blanc-seing pour le parti d’opposition, lui aussi impopulaire. (Article publié dans l’Humanité du 30 mars 2026.)

La plus grande manifestation de l’histoire des États-Unis. C’est, en tout cas, ce que revendiquent les organisateurs du mouvement No Kings (« Pas de rois ») pour cette troisième salve. Plus de 8 millions de personnes ont défilé dans plus de 3 300 cortèges, correspondant à une augmentation estimée à 1 million de participants et 600 cortèges supplémentaires par rapport à la journée précédente, en octobre dernier.

Même les chiffres des polices locales donnent l’ampleur de la mobilisation : 600 000 a minima à New York, avec Robert de Niro en tête de cortège, 450 000 à Washington DC, 300 000 à Los Angeles, 200 000 à Minneapolis, qui ont pu entendre Bruce Springsteen interpréter sa chanson Streets of Minneapolis, écrite en hommage à Renée Good et Alex Pretti, assassinés par des agents fédéraux dans le cadre de l’opération de chasse aux migrants Metro Surge. La démonstration de force est incontestable.

Les deux limites principales

Pour la troisième fois en moins d’un an, une Amérique a crié – et en augmentant le volume à chaque fois – son refus des politiques du milliardaire républicain. Néanmoins, deux limites apparaissent.

La première est sociologique, comme le souligne le journaliste Alexis Buisson dans sa lettre hebdomadaire Le Caucus. « Quiconque s’est rendu aux rassemblements du mouvement sait que c’est une certaine Amérique qui descend dans la rue. En effet, d’après les quelques études sorties sur le sujet, les manifestants sont loin d’être représentatifs de la société. Une équipe de chercheurs à l’American University a ainsi trouvé qu’ils étaient essentiellement des femmes, blancs et hautement diplômés », écrit-il. Les rassemblements No Kings étaient également nettement plus « boomer » et moins jeunes que les manifestations déclenchées par l’assassinat, en mai 2020, de George Floyd par un policier blanc. Il semble que cette troisième édition ait connu une évolution, avec une plus forte participation des jeunes, sans doute motivés par leur opposition à la guerre en Iran.

La seconde est politique et renvoie plus aux dirigeants démocrates qu’au mouvement No Kings lui-même. Si Donald Trump affiche les taux de popularité et d’approbation les plus faibles d’un président à ce stade de son mandat, les démocrates ne disposent, dans la moyenne des sondages concernant les futures élections de mi-mandat, que d’une avance de 5 points sur les républicains. En 2018, lors de la « vague bleue » anti-Trump, les démocrates avaient près de 9 points d’avance.

Le rejet – d’une ampleur inédite – ne constitue pas, loin s’en faut, un blanc-seing pour les démocrates. En avril 2025, David Sirota, journaliste et ancienne plume de Bernie Sanders, expliquait déjà à l’Humanité : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. »

La situation ouvre un espace pour des opposants à Trump qui ne traîneraient pas avec eux la toxicité de la « marque » démocrate : des Bernie Sanders de nouvelle génération, en somme.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Les 5 échecs de Donald Trump

Quatorze mois après son retour à la Maison-Blanche, le milliardaire républicain ne peut déclarer « victoire » sur aucun des fronts qu’il a ouvert. (Article publié dans l’Humanité du 27 mars 2026.)

Des millions d’États-Uniens vont de nouveau battre le pavé ce samedi 28 mars. Après les démonstrations de force du 14 juin et du 18 octobre 2025, les organisateurs du mouvement « No Kings » (« Pas de rois ») ont fixé rendez-vous aux opposants à Donald Trump. Le contexte de cette troisième étape s’avère bien différent de celui des deux premières : l’offensive généralisée de Donald Trump a depuis heurté le mur de la réalité et des oppositions.

La chasse aux migrants

C’est le thème qui cimente l’électorat et a permis au milliardaire de décrocher un second mandat. Donald Trump avait promis « la plus grande opération d’expulsion de l’histoire ». Désormais, le ministère de la sécurité intérieure, qui supervise la chasse aux migrants, conseille à ses agents de ne plus utiliser la formule. La « bataille » de Minneapolis est passée par là et Donald Trump l’a perdue.

Son administration avait voulu faire de cette ville sanctuaire (qui refuse de coopérer avec les forces fédérales d’immigration) un « exemple », en déclenchant l’opération « Metro Surge ». Au bout de quelques semaines, la Maison-Blanche a dû battre en retraite : deux citoyens avaient été tués, Renee Good et Alex Pretti, tandis que l’auto-organisation des habitants damait le pion aux milliers d’agents dirigés par Greg Bovino, lui-même exfiltré de la ville.

La secrétaire à la sécurité intérieure, Kristi Noem, a ensuite été virée au profit du sénateur ultra-trumpiste Markwayne Mullin. La nouvelle tactique est de poursuivre la chasse aux migrants mais en faisant profil bas, avec un objectif de 1 million d’expulsions en 2026. L’ICE (la célèbre police de l’immigration) dispose pour cela d’un budget de 85 milliards de dollars et de l’embauche récente de 10 000 nouveaux agents.

Les dégâts causés aux familles et communautés continuent d’être colossaux. Le nombre de personnes détenues par l’ICE – 70 000 – atteint un nouveau record et les trois quarts n’ont aucun casier judiciaire, signe d’une traque indifférenciée. Mais l’immigration n’est plus, pour le monde trumpiste, ce levier qu’il suffisait d’activer pour s’attirer le soutien d’une majorité d’États-Uniens : même sur son sujet de prédilection, il est désormais minoritaire.

La maîtrise de l’inflation

Si l’immigration a représenté l’argument principal et fondamental de la campagne de Donald Trump en 2024, l’inflation a constitué un thème d’opportunité. La présidence de Joe Biden avait été marquée par une hausse des prix, conséquence de la pandémie, des immenses plans de relance et d’investissements, et de la guerre en Ukraine (2022). En quatre ans, les prix ont ainsi monté en flèche (environ 21,5 %).

Si les salaires ont, eux aussi, augmenté, le pouvoir d’achat horaire réel des salariés s’est inscrit en recul (environ – 1,3 %) sur l’ensemble du mandat. Surtout, l’augmentation plus soutenue du coût des biens nécessaires (logement et nourriture) a plombé les budgets des familles des classes populaires et même moyennes, dans un contexte de creusement des inégalités sociales depuis plusieurs décennies. Les républicains ont sombré dans le déni, insistant sur le ralentissement de la hausse (sic).

Là aussi, l’avantage concurrentiel du président républicain sur ses opposants démocrates a fondu comme neige au soleil. L’année 2025 a été marquée par une fausse accalmie, les prix du logement et de la nourriture poursuivant une hausse plus importante que celle des salaires. Depuis la fin 2025, les effets de l’augmentation des droits de douane (impact de 600 dollars par foyer, selon l’université de Yale) se sont fait sentir, et se sont ajoutés plus récemment ceux de la guerre en Iran.

L’imposition des droits de douane généralisée

C’est le plus beau mot de la langue anglaise, selon Donald Trump, qui n’en connaît pas non plus des milliers : « tariffs » (droits de douane). Utilisé par nombre de ses prédécesseurs comme moyen tactique, cet outil, le président de l’« American First » a tenté de le transformer en stratégie. Il permettrait, selon lui, de faire revenir sur le sol américain des productions et des emplois, délocalisés depuis des décennies dans le cadre de la mondialisation néolibérale. Les études montrent au contraire que les deux tiers des emplois industriels perdus depuis 2015 sont le fait de la robotisation. Entre 2018 et 2024, la productivité dans les secteurs les plus robotisés (automobile, électronique) a quadruplé, permettant de produire plus avec 15 % de main-d’œuvre en moins.

Lors du « jour de libération », Donald Trump a donc déclenché une guerre douanière mondiale. Isolés face à cette attaque en règle de la principale puissance mondiale, nombre de pays ont cédé et signé des accords asymétriques. L’UE, pourtant plus puissante, a aussi capitulé, poussée par les pays exportateurs (Allemagne et Italie), tandis que la Chine, deuxième économie du monde, a relevé le gant.

Et puis, patatras ! Le 20 février dernier, la Cour suprême, pourtant à majorité conservatrice, estime par six juges sur neuf que le président ne dispose pas du pouvoir d’imposer des taxes douanières de manière unilatérale. Piqué au vif, Donald Trump annonce, quelques jours plus tard, une surtaxe de 10 % à la quasi-totalité des importations mondiales. Mais elle ne peut être que temporaire, le Congrès devant les prolonger fin juillet. En attendant, l’exécutif doit rembourser aux entreprises environ 166 milliards de dollars de taxes perçues illégalement. Le consommateur, qui se trouve être aussi parfois un électeur, ne verra, lui, pas la couleur de l’argent.

La guerre en Iran

Élus et officiels républicains n’ont pas eu le temps de colmater les brèches du cinglant revers des droits de douane que l’hôte de la Maison-Blanche se lançait dans une autre aventure, en s’engageant, le 28 février, avec Israël dans une guerre contre l’Iran. Un mois après, le bilan, forcément provisoire, ne fait apparaître que des clignotants orange, voire rouges, pour le duo.

L’assassinat du guide suprême, Ali Khamenei, ainsi que de nombreux autres responsables de haut niveau, répondant à une stratégie de « décapitation du régime », n’a pas permis l’ébranlement du pouvoir en place à Téhéran. Celui-ci a d’ailleurs gardé la capacité de riposter militairement, en lançant des missiles sur Israël et les bases américaines situées dans les pays du Golfe, alors que le Hezbollah visait lui aussi le territoire de son voisin, une option que ne semblaient pas avoir anticipé les dirigeants des deux pays agresseurs.

À l’élargissement régional du conflit s’est rapidement ajoutée une onde de choc économique mondiale avec le blocage de fait du détroit d’Ormuz et l’envolée du prix du baril de pétrole. Là aussi, à court de solutions militaires, Donald Trump a constaté son impuissance, l’amenant à annoncer une trêve de quelques jours, au nom de « pourparlers » par ailleurs certainement inventés de toutes pièces.

Enfin, les justifications multiples ont perdu une opinion publique structurellement réticente, depuis l’échec de la guerre en Irak menée par George W. Bush, à des interventions militaires à l’étranger. Donald Trump a fait tomber le masque « isolationniste », voire « faiseur de paix », mais paradoxalement ne le paie pas forcément auprès de sa base « Maga » (« Make America great again »), qui semble prête à suivre son champion jusqu’au bout de l’enfer. Au prix d’un isolement croissant du reste de la société états-unienne.

Le maintien de sa popularité pour gagner les élections

Depuis les élections de mi-mandat de 2006, qui virent les démocrates reprendre le contrôle du Congrès, la sanction constitue l’ordinaire des présidents en fonction. Donald Trump occupe pourtant une place particulière. Aucun président n’a accusé, à ce stade de son mandat, un tel niveau d’impopularité.

Pour son camp, il se transforme en « mistigri ». Dans tous les scrutins organisés depuis début 2025, bénéficiant du rejet du milliardaire, les démocrates surperforment en moyenne de 15 points et remportent même des sièges dans des places fortes républicaines.

Mardi, un démocrate l’a emporté dans un district incluant Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump où il l’avait emporté avec 19 points d’avance en 2024. Les élections de mi-mandat de novembre 2026 s’annoncent mauvaises (bascule de la Chambre) ou catastrophiques (perte également du Sénat) pour le Grand Old Party, transformant un octogénaire en président démonétisé à deux ans du terme de son dernier mandat.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

L’administration Trump perd sa première bataille : celle du narratif

La multiplication des justifications de la guerre déclenchée ne convainc pas l’opinion publique et de moins en moins même parmi les fidèles soutiens. (Article publié dans l’Humanité du 4 mars 2026.)

Donald Trump n’a pas lu Louis Aragon. Il aurait pu méditer cette phrase extraite du Roman inachevé : « Il y avait tant de mots que je ne savais plus lesquels croire. » Depuis quelques jours, l’administration Trump semble avoir lancé une sorte de concours Lépine à la justification du déclenchement de la guerre en Iran.

Il était d’abord question de sauver le peuple réprimé par le pouvoir, puis de ramener Téhéran à la table des négociations, puis de l’empêcher de disposer de l’arme nucléaire ou encore d’anéantir sa capacité de missiles balistiques.

Enfin, le secrétaire d’État Marco Rubio a avancé une autre explication : « Le président a pris une décision très sage : nous savions qu’Israël allait passer à l’action, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les attaquions pas de manière préventive avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

« Bon sang. Nous avons entendu six raisons différentes pour justifier cette guerre au cours des dernières soixante-douze heures, mais celle-ci est la plus insultante », a hoqueté, sur X, Kelley B. Vlahos, rédactrice en chef de Responsible Statecraft, le journal en ligne du Quincy Institute, un groupe de réflexion (think tank) basé à Washington.

La dernière trouvaille sémantique en date de l’administration Trump a été aussitôt reprise par Mike Johnson, sans doute le président de la Chambre le plus docile de l’histoire. « Israël était déterminé à agir… Si Israël avait tiré sur l’Iran et pris des mesures pour détruire les missiles, ils auraient immédiatement riposté contre le personnel et les biens américains », a-t-il ânonné, laissant entendre sans doute involontairement que Benyamin Netanyahou a mené la danse.

Mais ces « éléments de langage », comme disent les communicants, ne prennent pas auprès de la population états-unienne. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 59 % des personnes interrogées désapprouvent la décision des États-Unis de mener des frappes militaires contre l’Iran tandis que 60 % estiment que Donald Trump n’a pas de plan clair pour gérer la situation.

Même si une majorité de républicains continue de soutenir celui qui leur a fait gagner deux élections présidentielles, les doutes grandissent au fur et à mesure que le pouvoir iranien se montre plus résistant au déluge de feu déclenché par le duo israélo-américain.

Sur la chaîne d’extrême droite OAN (One America News), l’ancien colonel et conseiller du secrétaire à la défense Douglas Macgregor oscille entre désenchantement et alarmisme : « Je pense que l’Iran, à notre grand regret, s’en sort très, très bien… À l’heure actuelle, les villes équipées de missiles qui sous-tendent toutes les provinces iraniennes sont intactes… La question est la suivante : quand Israël va-t-il intervenir et dire qu’il en a assez… Quand va-t-il déclarer que si cela ne cesse pas, il utilisera l’arme nucléaire ? »

Quant au petit monde Maga, entre le refus fondateur des « guerres sans fin » et la dernière déclaration en date de Donald Trump affirmant qu’il pourrait déclencher une intervention terrestre, il est perdu, écartelé ou… aphone. J. D. Vance, le vice-président, habituellement le plus volubile et le plus agressif de la bande, se retrouve soudain silencieux. Pour l’ancien journaliste de CNN, Chris Cillizza, la séquence solde les espoirs présidentiels du dauphin présumé, supposément le plus isolationniste du cercle des prétendants. En tant que secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth doit, lui, affronter les questions.

Il y répond en tentant de rassurer – « Ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas sans fin » – mais en réussissant surtout à inquiéter, en déclarant que les États-Unis feraient tout ce qui est nécessaire pour défendre leurs « intérêts », donc également envoyer des soldats au sol. Une option que seuls 38 % des républicains soutiennent.

Déclarer la guerre à l’Iran s’avère être la décision la plus impopulaire de Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade de son mandat. À quelques mois des élections de mi-mandat, la catastrophe stratégique qui s’annonce pourrait servir de carburant aux démocrates.

Ces derniers échoueront sans doute à faire adopter une résolution qui obligerait le président à obtenir le feu vert du Congrès. Mais, dans quelques jours, Donald Trump devra solliciter des élus des financements supplémentaires pour sa guerre. Le ralliement d’une poignée d’élus républicains suffirait alors à mettre en minorité l’ancien héraut de l’ « America First » transformé en faucon.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

De l’America First à « Fureur épique », la mue de Donald Trump

Après avoir surfé sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, le chantre de l’America First est devenu un républicain comme un autre, c’est-à-dire belliciste. (Article publié dans l’Humanité du 2 mars 2026.)

En 2011, un milliardaire ayant pris Barack Obama en grippe l’accuse sur Twitter de vouloir lancer une guerre contre l’Iran « afin de se faire réélire ». Deux ans plus tard, sur la même plateforme, il revient à la charge : « Rappelez-vous que j’avais prédit il y a longtemps que le président Obama attaquerait l’Iran en raison de son incapacité à négocier correctement – il n’est pas doué ! »

Finalement, en 2015, le président des États-Unis incriminé aboutira à un accord avec Téhéran. Mais revenons à ce milliardaire – il s’agit de Donald Trump, bien sûr. En 2016, il entre avec fracas dans l’arène en surfant sur le rejet des « guerres sans fin » de George W. Bush, largement partagé dans l’électorat. En 2024, lors de la campagne présidentielle qui le propulsera de nouveau à la Maison-Blanche, il publie une photo de lui, accompagné de son colistier, J. D. Vance, avec ce slogan : « Votez pour le ticket pro-paix ».

Les archives sont aussi inépuisables que cruelles. Avec l’opération militaire en Iran, l’assassinat de Khamenei et la volonté de faire « tomber le régime », Donald Trump semble donc achever sa mue « néo-conservatrice ». Une forme de prudence s’impose néanmoins. Le président des États-Unis peut à tout moment interrompre ce processus, comme il l’a fait d’une certaine façon en juin dernier en décrétant la fin d’une aventure militaire au bout de douze jours, sans avoir atteint les objectifs fixés : l’anéantissement des capacités nucléaires de l’Iran.

Robert Pape, professeur de science politique à l’université de Chicago, rappelle, sur X, la « leçon numéro un : la puissance aérienne entraîne rarement un changement de régime favorable. Depuis la Première Guerre mondiale, des dizaines de campagnes de bombardements ont tenté de contraindre des gouvernements depuis les airs. Aucune n’a permis d’installer des dirigeants plus coopératifs avec l’agresseur. Les bombardements peuvent détruire des cibles. Ils ne permettent pas de remodeler la politique de manière fiable ».

L’objectif affiché de rendre sa « liberté » au peuple iranien passerait donc par l’envoi de troupes au sol. Donald Trump s’inscrirait alors dans les pas de George W. Bush qu’il a tant vilipendé. Ce scénario n’est pas écrit, mais le prologue provoque déjà des gênes au sein du monde Maga (« Make America Great Again »), qui demeure pourtant fidèle à son « champion ». Le vice-président J. D. Vance incarne cet embarras stratégique.

Véritable « isolationniste », l’ancien marine déployé en Irak doit assurer le service après-vente de la nouvelle aventure guerrière de Donald Trump : « L’idée qu’on va se retrouver pour des années dans une guerre au Moyen-Orient sans fin en vue, il n’y a aucune chance que cela arrive », assurait-il dans un entretien accordé au Washington Post, le 26 février, soit deux jours avant le lancement de l’opération « Fureur épique ». Puis, dans la phrase suivante, il contredisait sa propre assurance : « Ce n’est pas parce qu’un président a foiré un conflit militaire qu’on ne devrait plus jamais être engagé dans un conflit militaire. »

Seuls ceux qui ont déjà été excommuniés peuvent parler en conscience. « Cela ressemble à la pire des trahisons, car cela vient précisément de l’homme et de l’administration que nous croyions différents et qui avaient dit que cela ne se reproduirait plus », lance ainsi l’ancienne députée ultra-Maga, Marjorie Taylor Greene. Un sentiment que ne partage pas une majorité de l’électorat républicain, si l’on en croit le sondage The Economist/YouGov, réalisé entre le 20 et 23 février : 58 % des électeurs du Grand Old Party (surnom du Parti républicain) manifestent leur soutien à une attaque de l’Iran.

Sauf évolution soudaine, qui sera éventuellement à constater dans la semaine, Donald Trump ne se trouve pas totalement en décalage avec sa propre base. Mais avec l’ensemble de l’électorat, oui : 49 % des États-uniens s’opposent à l’usage de la force militaire contre l’Iran, tandis que seulement 27 % y sont favorables. Selon une autre enquête (Quinnipiac), 70 % des électeurs estiment que le président devrait obtenir l’accord du Congrès avant toute action militaire majeure, ce qu’il n’a pas fait.

Au fond, la guerre déclarée à l’Iran est à l’image de l’exercice du pouvoir par Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche : une décision impopulaire prise par un président impopulaire. Engendrera-t-elle un coût politique lors des élections de mi-mandat ? C’est le pari des élus démocrates, qui tentent de faire bloc pour dénoncer l’absence de feu vert du Congrès comme la dangerosité de l’aventure guerrière.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Un nouveau chapitre du « roman noir » de l’affaire Epstein

La divulgation partielle et partiale des documents en possession du ministère de la Justice n’a fait qu’alimenter la suspicion et le complotisme. (Article publié dans l’Humanité du 5 février 2026.)

Avec la publication la semaine dernière de 3 millions de documents, l’administration Trump s’estime quitte avec le dossier Epstein. « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens », a décrété le président états-unien. Il semblerait plutôt que les zones d’ombre qui planent toujours sur le tentaculaire dossier alimentent la diffusion du poison lent de la suspicion.

Une publication tronquée

Les termes de la loi – l’Epstein Files Transparency Act – adoptée à une quasi-unanimité (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) par le Congrès en novembre 2025 étaient on ne peut plus clairs. Obligation est faite à la ministre de la Justice, Pam Bondi, une ancienne avocate de Donald Trump, de rendre publics tous les documents en possession de son ministère. Elle contient également une « clause anti-réputation » : aucune information ne peut être masquée ou retenue dans le but d’éviter l’embarras ou l’atteinte à la réputation d’une personnalité publique, d’un fonctionnaire ou d’un dignitaire étranger. Le ministère de la Justice s’est-il conformé à cette loi ? La réponse est simple : non. L’ensemble des documents à la disposition des autorités fédérales n’ont pas été dévoilés, comme l’a reconnu et assumé le ministre adjoint de la Justice, Todd Blanche, également un ancien avocat de Donald Trump. Il reste donc 2,5 millions de documents, assurément les plus sensibles, soustraits à l’attention publique. Les arguments de l’administration Trump semblent pour le moins spécieux. Todd Blanche a justifié cette décision par le respect des obligations légales (protection judiciaire, enquêtes en cours) tout en déclarant qu’aucune poursuite judiciaire ne pourra être lancée sur la base des éléments jusqu’ici révélés. Il a également mis en avant la nécessité de protéger l’identité et la vie privée des victimes alors que le ministère de la Justice n’a de toute évidence pas fait son travail dans la partie des documents rendue publique.

C’est le New York Times qui a appelé ce même ministère pour lui signaler que les visages de jeunes femmes – potentiellement des adolescentes – n’avaient pas été floutés sur des clichés où elles apparaissent nues. Les noms d’une centaine de victimes ont également été jetés en pâture par défaut de caviardage avant leur retrait à la suite de l’intervention de ces mêmes victimes.

Comment réagira le Congrès face à une contravention évidente à une loi qu’il a lui-même votée ? Les républicains semblent pour l’instant dans le même état d’esprit que Donald Trump : considérer l’affaire comme close et passer par pertes et profits les documents restés dans l’ombre.

La mise à nu d’un cercle des puissants

Ce qui a été projeté dans la lumière révèle plus qu’une simple liste de proches ou suspects : il s’agit quasiment d’un « Who’s Who » international où l’on retrouve des milliardaires, des têtes couronnées, des anciens et actuels ministres, des responsables politiques encore en poste, avec Jeffrey Epstein, retrouvé pendu dans sa prison en 2019, comme grand ordonnateur.

À Londres, Peter Mandelson, ancien ministre travailliste, se voit contraint de quitter la Chambre des lords. À Paris, Caroline Lang a démissionné du Syndicat des producteurs indépendants tandis que son père, Jack, plaide la « naïveté ». À Bratislava, l’ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajcak a été forcé de présenter sa démission de son poste de conseiller du premier ministre, Robert Fico. Aux États-Unis, en revanche, rien. Elon Musk prétend toujours avoir refusé les propositions de Jeffrey Epstein alors qu’un échange de mails établit clairement qu’il a au contraire sollicité une visite sur l’île maudite. Howard Lutnick demeure secrétaire au Commerce. Et Sergey Brin se prévaut encore de la confiance du conseil d’administration de Google.

L’aspect le plus stupéfiant réside moins dans cette liste clinquante de noms que dans la temporalité de leurs rapports avec Jeffrey Epstein. Tous ont continué à entretenir correspondances, amitiés ou relations d’affaires alors que l’ancien golden boy de Wall Street avait été condamné et inscrit dans le fichier des délinquants sexuels depuis 2008. Tous savaient pour le « Lolita Express », le nom de l’avion, et l’existence d’une île en forme d’enfer pédocriminel. Comme le souligne un article du webzine français Frustration, « les ramifications autour d’Epstein montrent l’existence d’une véritable internationale bourgeoise de la défense des criminels et, potentiellement, une internationale de la violence sexuelle envers les femmes et les enfants ».

Le renforcement de la suspicion

La combinaison des révélations – partielles mais réelles – et de la dissimulation d’une partie des Epstein files ne peut produire que l’effet contraire à celui recherché par la loi. Au sentiment de transparence se substitue, jour après jour, une impression de dissimulation volontaire. Quels effets politiques cela peut-il produire à court et moyen terme ?

Donald Trump, dont le nom est cité à plus de 4 500 reprises mais sans aucune preuve concrète, passe apparemment entre les gouttes. En l’état, davantage que Bill Clinton, contraint de venir témoigner devant une commission du Congrès. Pourtant, la base Maga (« Make America Great Again »), très sensible sur le sujet, ne peut que se sentir flouée, voire trahie. Les informations sur la proximité entre Jeffrey Epstein et Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump et théoricien de l’insurrection populiste, pourraient avoir un effet de bombe à fragmentation. « Steve Bannon prétend mener un mouvement contre une élite décadente et sans frontières. Or, selon des messages et des courriels récemment rendus publics, ce mouvement dépendait fortement de l’élite la plus décadente et la plus sans frontières qui soit : Jeffrey Epstein », met en relief le magazine marxiste états-unien Jacobin.

Le flou, volontairement entretenu par l’administration Trump, nourrit le complotisme (un « complot » russe est ainsi évoqué ici et là). La diffusion des Epstein files devait épuiser le sujet. Leur divulgation partielle et partiale ne fait qu’ouvrir un nouveau chapitre de ce « roman noir ». 

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Donald Trump, l’homme des défaites électorales

L’impopularité record de l’hôte de la Maison Blanche se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Les élections de mi-mandat s’annoncent catastrophiques pour le parti au pouvoir. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2026).

De martingale à mistigri ? Donald Trump a soudé son camp en prouvant qu’un candidat du Parti républicain pouvait encore remporter une élection présidentielle, y compris en gagnant le vote populaire et pas seulement le nombre de grands électeurs (2024), dans un pays où les évolutions démographiques semblaient favoriser les démocrates. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il est plutôt celui par qui la défaite arrive. Subir un vote sanction lors d’élections intermédiaires est certes un classique pour les partis au pouvoir. Pourtant la série de revers enregistrée par le Parti républicain ainsi que son ampleur révèlent un rejet inédit.

L’élection pour un siège de sénateur d’État au Texas n’a pas échappé à la règle. Dans ce fief républicain, Taylor Rehmet, mécanicien dans une usine Lockeed Martin et responsable syndical, a battu la candidate républicaine par une marge de 14 points (57-43), là où Donald Trump avait devancé Kamala Harris de 17 points (58-41). « Je ne suis pas impliqué là-dedans. C’est une élection locale au Texas », a tenté de se défausser Donald Trump, qui avait pourtant apporté son soutien à Leigh Wambsganss, la candidate du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) qu’il avait décrite comme une « alliée incroyable ». Le Parti républicain avait d’ailleurs investi 2 millions de dollars dans cette « élection locale », soit 20 fois plus que le Parti démocrate. Efforts massifs mais vains. Dans un scrutin à la faible participation, c’est le différentiel de mobilisation qui a fait pencher la balance. Avec 54 000 voix, Taylor Rehmet a retrouvé un tiers des suffrages qui s’étaient portés lors de l’élection présidentielle sur Kamala Harris, tandis qu’avec 40 000 voix Leigh Wambsganss atteint péniblement 17 % du score de Donald Trump.

C’est le même scénario qui se joue depuis le retour de ce dernier à la Maison-Blanche. 2025 a été catastrophique pour les républicains. Ils ont perdu les deux élections les plus visibles de l’année – les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey –, dans deux États certes traditionnellement démocrates. Mais le reflux a également touché leurs bastions : dans l’Iowa et le Mississippi, deux États très ancrés à droite, les républicains ont perdu leur super-majorité. Au total, les démocrates ont fait basculer 25 sièges de législateurs d’État.

2026 commence sous les mêmes auspices, avec des élections de mi-mandat qui s’annoncent catastrophiques pour les républicains. À la Chambre des représentants, leur majorité ne tient déjà plus qu’à un seul siège. L’impopularité record de Donald Trump se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Il faut reconnaître au milliardaire la lucidité d’avoir vu arriver la vague sanction. Raison pour laquelle il a poussé les élus républicains à procéder en urgence à des redécoupages électoraux, qui ont traditionnellement lieu après les résultats des recensements réalisés tous les dix ans (le prochain est prévu en 2030). Au Texas, dans l’Ohio et en Caroline du Nord, le « charcutage » permettrait au camp présidentiel de récupérer une dizaine de sièges. Mais les démocrates ont contre-attaqué dans un certain nombre d’États, à commencer par la Californie, le plus peuplé du pays, s’assurant un surplus de 8 à 10 sièges. Match nul, de ce point de vue. Mais les sondages indiquent une large avance – autour de 5 points – des démocrates sur les républicains, qui s’avérerait suffisante pour faire basculer la Chambre des représentants, pas forcément le Sénat.

La Maison-Blanche a longtemps compté sur le discrédit – bien réel, par ailleurs – qui frappe le Parti démocrate pour échapper à une lourde défaite. Les enquêtes d’opinion soulignent l’establishment démocrate est impopulaire, d’abord aux yeux de son propre électorat. Malgré sa colère, ce dernier aura tendance à se mobiliser pour infliger une déroute à Donald Trump tout en privilégiant souvent des candidats « outsiders ».

Taylor Rehmet a ainsi mené une campagne de contenu – principalement en faveur de l’éducation publique – tout en affirmant ne pas aimer les labels partidaires et être « vraiment fatigué de l’esprit partisan ». Pour la base démocrate, ce genre de profil revêt un double avantage : il permet de sanctionner les républicains tout en faisant évoluer le curseur au sein du Parti démocrate. Dans le Maine, c’est ainsi un ostréiculteur de 41 ans, Graham Platner, qui fait la course en tête de la primaire démocrate face à la gouverneure de 79 ans, Janet Mills, pour affronter la sortante républicaine de 74 ans, Susan Collins.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Minneapolis : Donald Trump obligé de lâcher un peu de lest

La situation créée par le meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good était devenue ingérable pour l’hôte de la Maison Blanche. Il a décidé d’un léger repli tactique en attendant le prochain assaut. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2026.)

À la Maison Blanche, le compteur qui mesure la radioactivité politique s’est manifestement affolé. La combinaison du meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good, des mensonges éhontés des responsables fédéraux (de Greg Bovino, le commandant en chef de l’opération Metro Surge à la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem), de la publication de nombreuses vidéos qui les exposaient, du maintien de la forte mobilisation des habitants de Minneapolis, des sondages en chute libre, d’un début de grogne chez les élus républicains et de la perspective d’un nouveau « shutdown » (fermeture des services de l’État) par refus des sénateurs démocrates de voter une rallonge budgétaire à la police de l’immigration (ICE) a déplacé les aiguilles de la dangerosité dans la zone rouge pour Donald Trump.

Cela faisait beaucoup trop pour poursuivre sur la même trajectoire. Les derniers éléments dévoilés sur cette affaire n’arrangent pas son cas. Un rapport préliminaire émis par le bureau de surveillance interne des douanes (DHS), envoyé mardi 27 janvier aux membres du Congrès, confirme qu’Alex Pretti a été abattu par deux agents de l’ICE. Si l’enquête – une chronologie détaillée des événements – confirme que le civil a résisté à son arrestation, elle met un terme au récit en vigueur au sein de l’administration trumpienne : aucun élément ne confirme qu’Alex Pretti ait brandi une arme.

Avant même la publication de ce rapport, le président des États-Unis avait déjà décidé de temporiser et de ne pas suivre la ligne de défense suicidaire de l’axe Bovino/Noem. Celui-ci avait fait porter la responsabilité de sa propre mort à Alex Pretti, le présentant comme un « terroriste de l’intérieur » qui s’était rué « arme à la main » sur les agents fédéraux pour « faire le plus de dommage possible » et un « massacre ». Interrogé sur CNN, Greg Bovino osait même affirmer que les agents fédéraux étaient les « victimes » de ce drame.

Selon la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, Donald Trump « ne veut pas voir de gens blessés ou tués dans les rues » et a qualifié la mort de cet infirmier de 37 ans de « tragédie », néanmoins considérée comme étant le « résultat de la résistance délibérée et hostile » des responsables démocrates locaux. Le président nationaliste, qui a déclenché la fureur en lançant les forces fédérales à l’assaut de Minneapolis, a dit avoir eu une « très bonne » conversation téléphonique avec le maire de la ville Jacob Frey ainsi qu’un échange avec le gouverneur Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris.

Stephen Miller, très influent et très radical conseiller de Donald Trump, a de son côté viré de version au vu des déclarations de son supérieur. Après avoir d’abord traité Alex Pretti d’« assassin en puissance », le conseiller à la sécurité intérieur a finalement déclaré, mardi, que sa mort pouvait résulter d’un manquement au protocole. « Nous examinons pourquoi l’équipe de la police de protection des frontières (CBP) pourrait ne pas avoir suivi le protocole », a-t-il affirmé dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse (AFP).

Donald Trump a également décidé de confier la direction des opérations fédérales à Minneapolis à Tom Homan. Le « tsar des frontières » et responsable de « la plus grande opération d’expulsions de l’Histoire » rendra « directement compte » à Donald Trump lui-même. Greg Bovino qui était devenu le visage brutal et fascistoïde de la mise sous siège de Minneapolis est donc « exfiltré ». Il a quitté la ville. A-t-il été démis de ses fonctions, comme l’affirme le magazine The Atlantic ? L’administration Trump dément.

Ces changements de ton et de personnes conduiront-ils pour autant à une modification de la stratégie ? Selon le maire Jacob Frey, des agents déployés devaient commencer à quitter les lieux dès mardi. « Je continuerai à lutter pour que le reste (des agents) impliqués dans cette opération s’en aille » aussi, a-t-il écrit dans un message sur X. Quelle proportion des 3 000 agents déployés va-t-elle partir ? Une poignée accompagnant Greg Bovino ou une frange plus substantielle ? En tout cas, rien dans la communication de la maison Blanche n’indique une volonté de retrait immédiat de ce qui est vécu par la majorité des habitants de Minneapolis comme une armée d’occupation ni de modifier substantiellement son approche sur la question migratoire.

Donald Trump exige toujours que les autorités locales coopèrent avec les agences fédérales chargées de l’immigration. Cela équivaudrait pour les élus démocrates à renoncer au statut de « ville sanctuaire », adopté en 2003. L’ordonnance votée cette année-là par le conseil municipal stipule que les employés de la ville (y compris la police) ont l’interdiction de demander à une personne son statut migratoire, sauf si cela est directement pertinent pour une enquête criminelle ou requis par la loi. L’objectif est de garantir que tous les résidents, quel que soit leur statut, puissent appeler les secours, signaler un crime ou inscrire leurs enfants à l’école sans craindre d’être expulsés. Le mouvement « sanctuaire » aux États-Unis compte douze États, plus de 180 villes et 400 comtés. De Los Angeles à Chicago, en passant par Portland et Minneapolis, les raids massifs de l’ICE et l’envoi de la garde nationale visent à briser les reins de cette résistance, qui impliquent également les citoyens.

Malgré d’énormes moyens déployés et des coups portés, la Maison Blanche ne peut que constater son échec opérationnel qu’accompagne une impopularité record sur une thématique pourtant chère au monde MAGA (« Make America Great Again » ). Pour Donald Trump, c’est l’heure d’un relatif repli tactique. En attendant le prochain assaut.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

A Davos, Trump en shérif contrarié

Face au gotha économique et politique mondial, le président a réitéré sa visée impérialiste et sa volonté de s’emparer du Groenland, mais a dû reculer sur l’emploi de la force militaire. (Article publié dans l’Humanité du 22 janvier 2026.)

L’Empire a parfois des problèmes de maintenance. Donald Trump a dû changer d’avion pour se rendre à Davos (Suisse) à la suite d’un « problème électrique mineur ». Le nouveau shérif autoproclamé est malgré tout arrivé dans les temps, mercredi 21 janvier, pour prononcer un discours annoncé en forme de duel avec le monde entier, invité à se soumettre à la « seule puissance » mondiale. « Quand l’Amérique grandit, le monde entier grandit. Quand l’Amérique va mal, le reste du monde va mal », a déclaré Donald Trump dès le début de son long discours au Forum économique mondial, fidèle à ce nouvel impérialisme totalement décomplexé qui veut mettre le Venezuela au pas, le Groenland dans son giron (lire page 5) et projette de créer une sorte d’ONU parallèle avec le « conseil de la paix » (lire page 4). S’il a réitéré sa volonté de s’emparer du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, le président états-unien a cependant dû opérer un repli tactique.

« Seuls les États-Unis peuvent protéger cette terre gigantesque, ce morceau colossal de glace, le développer, l’améliorer et faire en sorte qu’il soit bénéfique pour l’Europe et sûr pour l’Europe et bon pour nous. Et c’est pourquoi je demande l’ouverture de négociations immédiates afin de discuter à nouveau de l’acquisition du Groenland par les États-Unis », a-t-il lancé en guise d’ultimatum, tout en retirant de la table l’option militaire qui crispait le reste du monde : « Je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas le faire. » Politiquement, le terrain est sans doute trop instable pour Donald Trump dans son propre pays : selon les sondages, 90 % des États-Uniens sont opposés à cette prise par la force, tandis que certains sénateurs républicains ont prévenu la Maison-Blanche qu’ils voteraient une résolution donnant au seul Congrès le monopole de la décision.

Même si la méthode a été – momentanément ? – adaptée, la cohérence de fond demeure, confirmant ce qu’avait mis en lumière le premier ministre canadien, Mark Carney. « Soyons clairs : nous sommes au cœur d’une rupture, et non d’une transition », avait-il déclaré, appelant à « cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore ». En d’autres mots : l’architecture de 1945 est en train de s’écrouler, par l’action du pays qui en avait été l’un des principaux concepteurs. Marco Rubio, le secrétaire d’État, l’annonçait lors de son audition de confirmation devant le Sénat : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » Dans un monde où la Chine et le « Sud global » ont émergé et où les pays ont tendance à privilégier leurs intérêts sur leur supposé alignement, le multilatéralisme est analysé par une partie des élites à Washington comme des freins, voire des obstacles au maintien de l’hégémonie états-unienne.

Un libre-échange unilatéral

De fait, la coopération et la décision partagée – même dans un cadre multilatéraliste qui s’avère imparfait – diluent la capacité du pays le plus puissant de la planète. La restauration d’une autorité contestée par la marche du monde passe donc par l’isolement des acteurs et la négociation bilatérale. Les États-Unis jouent de leur avantage productif massif – un quart du PIB mondial, exactement la même proportion qu’en 1980 – pour soumettre partenaires comme concurrents, ouvrant une période où, selon le premier ministre canadien, Mark Carney, encore lui, « les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme instrument de coercition ».

Sur le plan économique, la guerre des droits de douane vise à imposer une forme unilatéraliste du libre-échange avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis, mais aucune pour les biens et services « made in USA ». Sur le plan diplomatique, cette même puissance économique est utilisée pour soumettre les récalcitrants. Des taxes prohibitives de 50 % ont été imposées à l’Inde, car elle achetait du pétrole russe. Donald Trump menace actuellement l’Europe d’une surtaxe de 10 % si elle continue à s’opposer à son entreprise de prédation du Groenland. Toujours dans le même esprit, un impôt à l’importation de 200 % pourrait frapper les vins et champagnes français si Emmanuel Macron persiste à ne pas vouloir siéger au sein du « conseil de la paix ».

« Un monde de puissance brute »

Si l’« hémisphère occidental » (les Amériques) constitue le premier terrain d’application de ces ambitions impérialistes, « dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources », rappelait la chercheuse Marie-Cécile Naves dans l’Humanité le 19 janvier, l’Europe représente, à ce stade de leur déploiement, l’enjeu central.

Depuis le discours de J. D. Vance à Munich, en avril 2025, on sait que l’administration Trump considère l’Union européenne comme « l’homme malade » de la géopolitique mondiale. Le document de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public en décembre dernier, adopte le même ton de procureur en évoquant un « effacement civilisationnel »« Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi », peut-on y lire. En résumé, l’Europe est stigmatisée pour ne pas porter la même vision du « free speech » et du suprémacisme blanc que la Maison-Blanche. Son « déclin économique », relatif (réel puisqu’elle représente désormais 17 % du PIB mondial contre 28 % en 1980), la rend moins « intéressante » dans le cadre du rapport de force mondial. L’Europe serait devenue « méconnaissable » et ne « va pas dans la bonne direction », a répété Donald Trump, mercredi.

Comment se positionnera le Vieux Continent face à cette défiance stratégique ? Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, la division règne. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, comme la première ministre italienne, Giorgia Meloni, tentent de temporiser, comme ils l’avaient déjà fait, l’été dernier, en poussant à céder aux diktats douaniers de Donald Trump. Ils avaient alors trouvé un relais en Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Mais cette dernière se montre désormais adepte d’une rhétorique plus ferme. Selon elle, l’UE doit abandonner « sa prudence traditionnelle » dans un « monde de puissance brute ». Ce propos fait écho à celui d’Emmanuel Macron, toujours à Davos, qui a appelé ses partenaires européens à l’utilisation d’outils « très puissants » pour contrer l’offensive trumpiste, qui « vise ouvertement à affaiblir et subordonner l’Europe ».

Le Canada a acté la rupture

Parmi ceux-ci figurent des contre-sanctions ciblant 93 milliards d’euros de produits états-uniens, qui pourraient être effectives dès le 6 février. Ce jeudi 22 janvier en soirée, les Vingt-Sept vont également discuter, lors d’un sommet extraordinaire à Bruxelles, du déclenchement d’un instrument anticoercition, le fameux « bazooka », qui permettrait de bloquer les investissements américains, de lever l’application de leurs brevets et droits de propriété intellectuelle et de réduire leurs importations ou d’empêcher l’accès à des marchés publics. De son côté, le Parlement européen a voté le gel du processus de ratification de l’accord commercial conclu en juillet dernier avec les États-Unis. Le renoncement officiel de Donald Trump à l’aventure militaire pour « ce bout de glace » modifiera-t-il le positionnement de certains des États membres ? Ou ceux-ci garderont-ils à l’esprit que le cap impérialiste demeure ?

Le Canada, deuxième partenaire économique des États-Unis, a, lui, acté la rupture et conclu avec la Chine un nouveau partenariat stratégique, concrétisé dans un premier accord économique. Ottawa va accepter l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, contre 100 % actuellement, tandis que Pékin réduit ses taxes sur le canola, cette variété de colza dont le Canada est le premier exportateur mondial, et les supprime sur le homard, le crabe et les pois. Comme le soulignait récemment le Financial Times, la bible des milieux d’affaires, « Trump rend le monde amoureux de la Chine ». La marche de l’Empire a parfois ses contradictions.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

L’Amérique martyrisée et pas encore libérée de Trump

Si le président nationaliste bat des records d’impopularité, il n’en déroule pas moins son projet de « révolution réactionnaire ». (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Donald Trump est le plus impopulaire des présidents après un an de mandat. En douze mois, il est néanmoins l’un des hôtes de la Maison-Blanche qui a le plus avancé dans la mise en œuvre de son projet et il dispose de tous les leviers pour poursuivre sa « révolution réactionnaire ».

« Il y a deux choses à propos de l’année écoulée qui peuvent être vraies en même temps, résume Simon Rosenberg, un stratège démocrate. La première est que Trump a causé plus de dégâts au pays que je ne l’aurais imaginé. La seconde est qu’il a été rejeté par le peuple américain d’une manière tout aussi inattendue»

Ce paradoxe dessine un pays réfractaire mais martyrisé, dont les anticorps n’ont pas totalement disparu, comme le prouvent les mobilisations citoyennes contre les descentes de la police de l’immigration (lire page 4), et qui échoue pour l’instant à enrayer la machine infernale.

En revenant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le milliardaire disposait d’un plan de bataille élaboré et précis : le « Projet 2025 » de la Fondation Heritage. Pendant la campagne, le candidat républicain avait tenté de s’en démarquer, le contenu du document apparaissant comme trop « extrême » pour s’attirer les faveurs d’une majorité de l’électorat. À peine entré en fonctions, il a déployé les cartes des offensives sur le bureau Ovale et sonné la charge.

« Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.) », détaille pour l’Humanité Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris.

Donald Trump a tenu presque toutes ses promesses de campagne, sauf la principale – redonner du pouvoir d’achat aux Américains. Il a lancé « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire »transformant l’ICE, la police de l’immigration, en garde prétorienne de la suprématie blanche, au point que Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays et soutien de Trump en 2024, la compare à la Gestapo. En douze mois, le pays a perdu 1 million d’immigrés, expulsés ou partis d’eux-mêmes par l’effet de terreur. Trump a satisfait ses plus fidèles soutiens de campagne, présents au premier rang lors de la cérémonie d’investiture – les oligarques – en faisant voter une réduction massive d’impôts en leur faveur. Sa « grande et belle loi », votée en juillet 2025, accorde aux classes supérieures 4 450 milliards de dollars d’allégements fiscaux sur dix ans. « Trump ne prétend même plus être le champion des travailleurs, relève au passage Simon Rosenberg. Il est passé du statut de protecteur de la tribu blanche à celui de protecteur d’une centaine d’oligarques américains, et c’est l’une des raisons pour lesquelles sa politique ne fonctionne pas. »

Il a un peu plus dépecé l’État fédéral, confiant cette mission au milliardaire des milliardaires, Elon Musk, dont la mission fut plus courte que prévu mais aussi efficace que voulu. Selon le Washington Post, 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions et nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – purement et simplement supprimés.

Il a lancé une immense « chasse aux sorcières » au service de sa contre-révolution culturelle, tentant de mettre au pas les universités, les médias et les intellectuels, à coups combinés de suppressions de subventions fédérales, de politiques de rachat par des proches (à l’instar de CBS par Larry Ellison, cinquième fortune mondiale) et de stigmatisation-intimidation.

Et il l’a fait sans opposition institutionnelle. « Donald Trump n’a jamais été aussi puissant, estime le chercheur Romuald ScioraAucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. » Le Congrès, à majorité républicaine, a renoncé à son rôle législatif, laissant le président étendre son champ d’intervention presque à l’envi : en un an, 229 décrets présidentiels ont été signés, soit plus que durant le premier mandat. Le ministère de la Justice, indépendant du pouvoir exécutif, a été transformé en bras armé, lançant des procédures contre les « ennemis » désignés par la Maison-Blanche.

Des juges ont bien tenté de faire prévaloir le droit et les termes de la Constitution, mais ils ont été, dans l’immense majorité des cas, contredits par la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays composée de six juges conservateurs sur neuf, qui agit comme l’ultime vigie de la « révolution » trumpiste.

Tout ceci était plus ou moins annoncé. Pas la nouvelle ère des relations internationales dans laquelle l’ancien champion de l’« America first » a projeté le monde. « L’administration Trump était celle du Make america great again (Maga), qui prenait la forme du rêve d’un retour aux années 1950, un moment où la prospérité états-unienne éclatait aux yeux du monde, et où la domination économique du pays était incontestée. Les références historiques étaient alors absentes du discours du président. Trump II, au contraire, produit un discours saturé de références historiques : la destinée manifeste, la frontière, ou encore les hommages répétés à William McKinley, le président des tarifs douaniers. Ces références au XIXe siècle montrent que, désormais, ce n’est pas la restauration de l’american dream d’après 1945 que vise l’administration, mais le retour à une Amérique originelle, celle de l’expansion perpétuelle », étaie l’historien Ludovic Tournès dans une tribune publiée par Le Monde.

Donald Trump n’a jamais été un isolationniste. L’année 2025 a confirmé qu’il était un interventionniste, de la participation aux côtés d’Israël à la « guerre des douze jours » contre l’Iran au plan néocolonial pour Gaza, en passant par des bombardements en Syrie. Avec l’enlèvement du chef d’État d’un pays souverain – Nicolas Maduro – et les velléités de prédation du Groenland, il est officiellement passé au stade de l’impérialisme. Nul ne peut prédire l’issue du bras de fer engagé sur le territoire autonome du Danemark, mais le sujet fait figure de test ultime : il met aux prises les États-Unis avec leurs alliés européens historiques qu’il menace désormais de droits de douane supplémentaires et engage de fait l’avenir de l’Otan.

« Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « Sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe », met en perspective Marie-Cécile Naves. « Trump fait tomber le monde amoureux de la Chine », va même jusqu’à considérer le Financial Times, le journal de référence des milieux financiers. Le premier ministre canadien, Mark Carney, a d’ailleurs récemment rencontré Xi Jinping pour célébrer un « nouveau partenariat stratégique ».

Si le nouvel impérialisme trumpien risque d’affaiblir durablement le statut des États-Unis sur la scène internationale, il place l’hôte de la Maison Blanche en porte-à-faux avec sa base Maga. Elle ne fait pas encore défaut à son « héros », mais elle est désormais la seule à le soutenir.

On revient ici à l’impopularité record de Donald Trump. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 39 % des personnes interrogées approuvent son action, le plus faible étiage pour un président à ce stade de son mandat. Sur tous les sujets, son déficit de soutien devient stratosphérique : – 16 % sur l’immigration, – 21 % sur l’économie, – 25 % sur les droits de douane. 58 % des États-Uniens estiment même que cette première année est un « échec ».

Cet échec a-t-il un avenir ? Électoralement, c’est peu probable. Les élections de mi-mandat, en novembre prochain, s’annoncent dans la lignée de tous les scrutins organisés depuis un an avec un puissant vote sanction. Le charcutage électoral d’urgence de quelques États républicains en 2025 révélait déjà un état de panique.

La petite phrase de Donald Trump – « On ne devrait même pas avoir d’élection » – le confirme. Politiquement, pourtant, il a prouvé depuis un an qu’il n’avait besoin ni d’un soutien majoritaire de la population, ni du Congrès pour faire avancer son rouleur compresseur.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages