Archives de Catégorie: Eclairages

La « génération Sanders » à l’assaut du parti démocrate

(Article publié dans l’Humanité du 10 avril 2017)

Emily, Joe, Amanda et Abdul : témoignages de quatre « Millennials » progressistes qui soutiennent le sénateur du Vermont et s’engagent dans la bataille pour l’orientation de l’organisation politique déroutée par la défaite d’Hillary Clinton. 

Elle ne peut pas encore voter mais elle exerce déjà ses droits de citoyenne. A 17 ans et demi, elle est même l’une des plus jeunes responsables politiques du pays. Il y a quelques semaines, Emily Provencio a été élue vice-présidente adjointe du parti démocrate pour le 4e district législatif (l’équivalent d’un canton) de l’Etat de Washington, autour de Spokane, à l’extrémité nord-ouest du pays. Comme de nombreux « millennials » (ces jeunes nés entre 1982 et 2000), à travers le pays, elle se veut plus progressiste et plus radicale que la génération de ses parents et elle s’engage dans la bataille pour l’âme du parti démocrate. Et comme une immense majorité de ces jeunes nés entre 1982 et 2000, elle a soutenu Bernie Sanders pendant le processus des primaires. Il y a un an, la chose publique l’intéressait déjà : son bac en poche, elle s’apprêtait alors à rentrer à l’Eastern Washington University pour un cursus de sciences politiques, option communication. Mais de l’étude à l’engagement, il y avait encore un gouffre dans son esprit. « A ce moment-là, j’étais l’une des personnes les plus introverties que vous puissiez rencontrer », se remémore la jeune femme. Mais ça, c’était avant… Avant d’entendre, en août 2016, un discours du sénateur du Vermont. Puis, Emily s’est lancée dans la campagne, a appris à prendre la parole en public, participé au caucus de l’Etat de Washington gagné haut la main par l’outsider socialiste. Après la défaite de « Bernie » lors des primaires puis d’Hillary Clinton lors de l’élection générale, certains militants radicaux ont invité les « Berniecrats » à un « DemExit », une sortie du parti démocrate. Emily et des milliers d’autres ont répondu par un « DemEnter ».

Joe Barkovich fait également partie de la troupe. Nous l’avions rencontré, lycéen, dans le New Hampshire lors de la primaire remportée par Bernie Sanders. Il est désormais en première année de fac au Carleton College de Northfield, dans le Minnesota où il suit un double cursus : maths et théâtre. Un troisième aussi, de fait : politique… Après un moment de stupeur, Joe et son physique de poupin mal coiffé a repris les rênes de l’activisme. Cela a commencé par un trajet en bus de 24 heures pour rejoindre Washington lors de la marche des femmes, organisée la veille de l’investiture de Donald Trump.  Sur le campus, il est l’un des chevilles ouvrières du club « Carls for democratic society », affilié au parti démocrate. « On fait du démarchage téléphonique, des porte à porte. On organise des débats. » Son ambition : « Construire une gauche progressiste, en s’appuyant sur le message de Sanders, une réforme du système de primaire puis une stratégie politique à l’ensemble du pays. »

1500 kilomètres plus au sud, Amanda Vollner, née en 1983, l’une des premières millennials du pays, veut participer du même mouvement. Elle a pourtant la dent très dure contre l’appareil démocrate et la candidate qu’il a favorisée. « Je ne voterai jamais pour cette vendue au capital, cette corrompue, cette fauteuse de guerre, cette menteuse invétérée. Jamais», nous déclarait-elle en septembre 2016. Le 22 mars derniers, Amanda a été élue présidente du parti démocrate dans le comté de Beckham. Le bureau est complété par quatre autres « pro-Bernie ». Le 22 avril, elle se présente aux suffrages des démocrates de la circonscription – une autre fonction élective de poids qui lui permettrait d’appartenir au comité central du parti démocrate de l’Etat. Objectif : faire basculer l’Oklahoma, dans le camp pro-Sanders, lors de la convention du 20 mai.

Le même jour, se tiendra une convention du même type dans un Etat d’un tout autre poids : la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste (par ses législations et son rapport de forces électoral) du pays. Le mouvement pro-Sanders revendique une majorité des délégués élus, en mars dernier, comté par comté. Sa candidate au poste de « chairman » (président) se nomme Kimberly Ellis. Cette militante de la parité en politique serait la première africaine-américaine élue à ce poste.

Tout comme Abdul El-Sayed serait le premier gouverneur du Michigan dont la famille est originaire du Proche-Orient, d’Egypte plus précisément. Certes, il n’en est pas tout à fait là, ce jeune homme de 32 ans (encore un « millennial ») mais il a déjà lancé sa campagne. En 2018, le poste de gouverneur, détenu par les Républicains depuis 2010, sera soumis aux suffrages des électeurs dans cet Etat industriel qui a échappé à Hillary Clinton pour 10.000 voix. Lors des primaires démocrates, c’est Bernie Sanders qui l’avait emporté, à la surprise générale des experts et sondeurs. Le « docteur » El-Sayed compte bien déclencher la même vague d’enthousiasme. Etudiant brillant, professeur de santé publique (spécialité : inégalités face à la santé), il a redressé, à 30 ans, le département de santé de la ville de Detroit après la fin de sa mise sous tutelle pour banqueroute. De cette ville sinistrée après avoir été la capitale économique du pays, il veut faire l’épicentre de la reconquête progressiste. Pour ce renouveau, il affirme vouloir s’appuyer sur la nouvelle génération. Les millennials, of course…

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La bataille pour le SMIC à 15 dollars hisse les salaires vers le haut

 

(Article publié dans l’Humanité du 5 avril 2017)

Les rémunérations des salariés les moins bien payés ont enregistré une progression inédite de plus de 5% en 2016 dans les Etats où les mobilisations sociales et politiques ont conduit à l’augmentation substantielle du salaire minimum.

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Après des décennies de creusement des inégalités aux Etats-Unis, un coup d’arrêt a-t-il été porté à la grande sécession sociale? Et l’une des raisons de ce changement tiendrait-il dans les luttes victorieuses des salariés, des syndicats et de certains élus pour l‘augmentation du SMIC ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sont les deux questions que pose un rapport récent de l’Economic Policy Institute, un think tank classé à gauche. Titré « L’état des salaires américains 2016 », cette étude met en lumière un fait inédit : « la croissance salariale en 2016 a été plus rapide pour les bas et moyens salaires que pour les plus hauts salaires. » Le « quintile » (cinquième) situé en bas de la pyramide salariale a enregistré entre 2015 et 2016 une augmentation nette de salaires de 6,4% contre moins de 2% pour le « quintile » supérieur. Depuis 2000, les salaires les plus élevés augmentaient toujours plus rapidement que ceux du bas de l’échelle, rappelle l’institut. Le changement n’a été constaté que sur une seule année. Il est donc bien trop récent pour annoncer une nouvelle tendance. L’étude  parle de « pause bienvenue ». Parmi les éléments explicatifs, elle avance « la reprise » qui « semble avoir touché une portion plus large des travailleurs américains. » Mais pas seulement…

Si l’on considère le dernier décile, soit les 10% des salaires les plus bas, l’augmentation des rémunérations a été de 2,9% dans l’ensemble du pays. Mais dans les Etats où des mesures ont été prises en faveur du salaire minimum, le « coup de pouce » est encore plus substantiel : 5,2%. Il bénéficie principalement aux femmes salariées, surreprésentées dans les emplois mal payés : leur paie a augmenté de 6,3% dans ces Etats contre 2,5% nationalement, contre respectivement 4,6% et 2,6% pour les hommes.

Fragiles, encore limités, et nettement insuffisants au regard de l’explosion des inégalités salariales, et encore plus de patrimoine (1% du pays détient 42% de la richesse nationale tandis que la moitié des ménages n’en possèdent que 2%), ces progrès n’en sont pas moins, selon David Rolf du syndicat SEIU 775 de Seattle,  « le résultat, d’années de mobilisation volontaire et déterminée de milliers de travailleurs courageux. Quand les salariés de fast food de Brooklyn à Seattle se mirent en grève (en 2012, NDLR) et les travailleurs de SeaTac (aéroport de Seattle, NDLR) imposèrent le premier référendum sur le salaire minimum à 15 dollars (en 2013), c’est exactement le genre de retournement économique qu’ils exigeaient. » Revendication syndicale, lancée en 2012, le salaire minimum à 15 dollars est devenu une réalité politique dans un « pays » de 60 millions d’habitants. La ville de Seattle a fait figure de pionnière, adoptant dès 2014 cette mesure portée par la conseillère municipale socialiste Kshama Sawant lors de sa campagne victorieuse en novembre 2013. David Rolf fut son alter égo syndical dans cette conquête. En 2016, ce sont les Etats de Californie et New York qui ont également mis le cap sur les « 15 dollars ». La montée vers ce nouveau standard est progressive, c’est dire si la moisson n’est pas encore arrivée à maturité.

A Seattle, par exemple, il se situe entre 11 (pour les PME qui fournissent une assurance-santé aux salariés) et 15 dollars (pour les gros employeurs sans couverture sociale). Une étude de l’Université de Washington, rendue public en juillet 2016, montrait que ces hausses du salaire minimum comptaient pour un tiers de l’augmentation des richesses dans la ville tout en permettant de réduire le chômage des moins qualifiés, contrairement à l’argumentation du patronat local qui prédisait un impact négatif sur l’emploi.

En novembre dernier, le même jour que le scrutin présidentiel, des augmentations substantielles du salaire minimum (entre +50% et +70% par rapport au minimum fédéral qui s’établit à 7,25 dollars) ont été adoptées par référendum, dans quatre Etats (Etat de Washington, Colorado, Arizona et Maine) comptant 20 millions d’habitants. D’autres statistiques indiquent que ces hausses salariales ont permis de faire reculer le taux de pauvreté. Mais, là encore, leurs effets pleins et entiers ne se feront pas sentir avant 2020.

 

 

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Les raisons de l’élection de Donald Trump

(Note pour la fondation Gabriel-Péri et diffusée sur le site gabrielperi.fr)

L’Amérique s’est réveillée au petit matin du 9 novembre dans le même état de conscience politique que la veille. Une Amérique ainsi décrite par le réalisateur Michael Moore : « Un pays où la majorité des électeurs pensent que nous commençons à subir les effets du changement climatique, qu’à travail égal les femmes doivent être payées autant que les hommes, que les études universitaires ne devraient plus être synonyme d’endettement, qu’ils ne veulent plus que nous envahissions d’autres pays, qu’il faut augmenter le salaire minimum et que chacun devrait pouvoir bénéficier d’une couverture sociale digne de ce nom. Nous vivons dans un pays où la majorité des gens partagent une vision “progressiste” de la société. » Grâce à des référendums locaux, quelques-unes de ses idées (augmentation substantielle du SMIC, légalisation de la marijuana, contrôle des armes à feu) étaient même devenues, au cours de la nuit, des réalités dans des bouts plus ou moins importants d’Amérique. « Tout cela n’a pas changé », insistait-il.

Deux Amériques face à face

Non, mais quelque chose avait changé : dans l’un des paradoxes les plus saisissants de l’époque, cette Amérique-là avait désormais à sa tête le président le plus à droite depuis le début du New Deal (les réformes de Roosevelt changent les paradigmes politiques et ouvrent un nouveau cycle long dans lequel nous nous trouvons toujours). L’incarnation presque parfaite de ces « deux Amériques » aux trajectoires divergentes.

Trump président… Et comme si cela ne suffisait pas à la peine de cette Amérique progressiste: un président minoritaire, très mal élu mais élu tout de même.

Il faut commencer toutes les analyses par leur commencement. Donc, dans ce cas, par la réalité concrète des résultats.

Le décompte des voix n’est pas encore tout à fait terminé mais le reste des bulletins à comptabiliser ne viendra pas infirmer les grandes tendances suivantes.

Hillary Clinton est majoritaire en voix : 61,9 millions de voix contre 60,9 pour Donald Trump. Lors du précédent cas d’un candidat majoritaire en voix mais minoritaire en nombre de grands électeurs, soit en 2000, Al Gore disposait de 600.000 voix de plus que Georges W. Bush. Le hiatus en 2016 est encore plus prononcé qu’en 2000 puisque Trump distance largement sa concurrente en nombre de grands électeurs (306-232) que Bush (271-266).

Il faut s’arrêter sur ce système du « collège électoral » institué afin de pondérer (censurer ?) le suffrage universel. Il est coutumier de souligner que les « Etats-Unis sont une république pas une démocratie. » C’est exact dans un sens : aux Etats-Unis, le principe « Un homme=une voix » n’est pas respecté. Chaque Etat dispose d’un certain nombre de grands électeurs égal au total des représentants et des sénateurs. Or, le nombre des premiers est déterminé au regard du poids démographique de l’Etat mais le nombre des seconds est identique pour tous les Etats, soit deux. Le poids des petits Etats est donc surdimensionné.

Revenons au « vote populaire ». Avec 47,2% des suffrages exprimés, Donald Trump est le président le plus mal élu depuis Bill Clinton en 1992. Cette élection était atypique puisqu’il s’agissait d’une véritable triangulaire au cours de laquelle le gouverneur de l’Arkansas devançait le président sortant Georges Bush (43% contre 37,45%) et le milliardaire texan Ross Perot (19%).

Une victoire par défaut de Trump

Avec un peu moins de 61 millions de voix, Trump s’inscrit dans l’étiage des candidats républicains depuis 2004 : 62 millions pour Bush cette année-là, 60 pour McCain en 2008 et 61 pour Romney en 2012. Cette remarquable constance numérique ne doit pas masquer une érosion relative de ce « bloc » républicain : 30,4% des électeurs « éligibles » (tous ceux qui peuvent voter, qu’ils soient inscrits sur les listes électorales ou non) en 2004, 26,7% en 2008, 27,5% en 2012 et 26,4% cette année.

Si l’on poursuit la réflexion en termes de sociologie électorale, Donald Trump était bel et bien un candidat républicain. Le socle sur lequel il s’est appuyé demeure celui des conservateurs blancs de plus de 50 ans, établis socialement, pas touchés par la crise de 2008, généralement propriétaires. Le revenu moyen d’un électeur de Trump s’établit à 72000 dollars par an contre 50000 pour un Américain moyen. C’est l’électorat qui est le plus opposé à l’intervention de l’Etat dans l’économie, aux aides sociales, aux impôts. Il se trouve que depuis dix à quinze ans (le mouvement a commencé en fait dans les années 70 et s’est accéléré avec l’élection de Barack Obama à la Maison Blanche), cette base, sans se modifier sociologiquement, se radicalise politiquement et se droitise. D’où l’impression qu’elle a évolué dans sa composition sociale. Pour rester dans l’archétype, un conservateur « compassionnel » de Bush est devenu un conservateur « tea party » sous Trump.

Le coup de maître de Trump dans le Midwest

Trump porte-voix des « petites gens », des petits blancs » et des ouvriers frappés par la peur du déclassement : serait-ce une fable ? Encore faut-il faire le tri dans ce fourre-tout que l’on nous propose trop souvent. Le vote Trump est ultra-majoritaire chez les non-diplômés blancs, c’est une réalité. Mais non-diplômé ne signifie pas forcément pauvre. C’est d’ailleurs la nostalgie de l’Amérique d’avant qu’agite avec succès le milliardaire. Un temps, connu en France comme la « période des trente glorieuses », où un élève blanc sorti du lycée pouvait trouver un emploi dans une industrie, bien payé, bien encadré par des syndicats et de bonnes conventions collectives (avec assurance-maladie et plan-retraite de l’entreprise). Cet ouvrier devenait, dans la plupart des cas, propriétaire de son pavillon de banlieue, pardon, de « surburb ». Et il pouvait envoyer ses enfants  l’Université (les frais de scolarité n’avaient pas encore explosé) afin qu’ils deviennent professeurs, agents immobiliers, ingénieurs, voire avocats, médecins ou juges. C’est ce modèle d’ascension sociale qui a explosé depuis quarante ans. Pour l’anecdote, il est assez ironique de voir un candidat du parti républicain, milliardaire qui n’a pas payé d’impôts depuis 20 ans, vouloir rétablir une « grandeur » attachée à l’époque où le taux de syndicalisation était le plus fort, les salaires les plus élevés et le taux marginal d’imposition sur les revenus le plus lourd (dans les années 50, le PDG de General Motors, fort prospère entreprise, laissait 93% de son salaire à l’Etat). Il est vrai que c’était également le temps de la « ségrégation ». Peut-être, dans le langage codé trumpien, est-ce en cela que l’époque avait sa « grandeur », quand « chacun était à sa place… »

Revenons à la question de la « fable ». Nationalement et globalement, oui, c’est une « fable ». Localement, non. Et c’est ce « localement »-là qui a fait toute la différence. Il faut en dessiner le contour géographique: la « rust belt », cette « ceinture rouillée », ancienne terre industrielles soumise aux fermetures d’usines, aux délocalisations, à l’appauvrissement, au déclassement, à l’agonie du rêve d’ascenseur social. Pour trois d’entre eux (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie), ces Etats faisaient partie du « mur bleu », cette forteresse d’Etats qui avaient voté démocrate sans discontinuer depuis 1992. L’Ohio, quant à lui, fait office de « swing state » depuis des décennies. C’est dans cette « rust belt » que le nominé républicain n’a pas agi comme un républicain « standard ». Au plan de la stratégie politique, il s’avère qu’il s’agit là d’un coup de maître. Son discours sur la nocivité des traités de libre-échange a porté.

Interviewé quelques jours avant le scrutin, au siège l’AFL-CIO à Washington, le numéro 2 de la grande centrale syndicale, Tefere Gebre lançait un appel (l’Humanité du 8 novembre 2016): « Je dis aux travailleurs : « ne vous laissez pas duper. » Nous combattons le TPP depuis deux ans. 100% de nos syndicats sont dans la bataille. Nous avons manifesté dans les rues, devant les bureaux des députés. Nous avons fait diffuser sur les chaînes de télé des clips alertant sur les dangers. Nous l’avons dénoncé comme un accord spécialement taillé pour les multinationales. Bernie Sanders y a été opposé dès le départ. Il était des premières manifestations. Hillary Clinton y était favorable puis a changé d’avis quand les gens se sont mobilisés. Tant mieux. Personne ne peut dire que Donald Trump ait décroché son téléphone et dit à son député de ne pas le voter. Personne ne peut me montrer une lettre de Donald Trump en ce sens. Trump prend le train en marche, un train que nous avons lancé, et il le fait afin de mieux séduire nos membres. Mais cela ne marche pas. Trump est un imposteur. Simplement un imposteur. »

Force est de reconnaître que cela a marché un peu plus que ne l’anticipait le syndicaliste. Dans ces quatre Etats, Hillary Clinton a perdu un million de voix (soit moins 10% par rapport à Obama 2012) et Donald Trump en a gagné 600000 (soit +7,3% sur Romney 2012), récupérant indéniablement une part de l’électorat ouvrier blanc démocrate. Une autre partie a préféré l’abstention. Enfin, troisième élément : incontestablement, des électeurs qui étaient sortis du processus électoral y sont revenus par Trump.

La conjonction de ces trois évolutions a fait basculer des bastions démocrates.  Ainsi Erié, au nord-ouest de la Pennsylvanie. Trump y progresse de 11.000 voix. Clinton y perd…11.000 voix. Erie a fait la « Une » des journaux ces derniers mois car General Electric a décidé de fermer son unité de production avec ses 1500 emplois. La multinationale a assumé qu’il s’agissait d’une délocalisation vers un endroit où les salaires étaient trois fois moindres. Le Mexique ? La Chine ? Non, le Texas. Avec l’assurance de l’absence de syndicats, évidemment. Le discours de Trump sur la nocivité du libre-échange ne « cadre » pas avec cette situation de délocalisation en interne, mais la colère ressentie a trouvé un « canal » pour s’exprimer. Lors des primaires, Trump y avait réalisé un moins bon score que sa moyenne dans la Pennsylvanie. Mais le jour d’élection générale venu, il est apparu comme le seul capable de « renverser la table ».  Bill Fletcher Jr, militant des droits civiques, analyse ainsi la percée du milliardaire dans des terres ouvrières : « Trump s’est concentré sur les symptômes de la mondialisation néo-libérales, telles que les pertes d’emplois, mais il n’a jamais critiqué le néo-libéralisme. Il continue de promouvoir la dérégulation, les baisses d’impôts, l’anti-syndicalisme. Il n’a pas produit de critique systémique, mais les exemples qu’il a pointés de gâchis résultant d’une dislocation économique et sociale, ont résonné pour beaucoup de Blancs qui, pour des raisons divers, ressentent que leur monde s’écroule. »

On peut considérer que Trump a réussi à organiser un référendum sur la mondialisation dans une poignée d’Etats et qu’il l’a remporté. Un pan de 46 grands électeurs s’est détaché du « mur bleu », suffisant pour faire s’effondrer l’ensemble de la stratégie démocrate. Comme l’écrivait, à chaud, Harold Meyerson, chroniquer au magazine de gauche « The American Prospect », « en votant pour le Brexit l’été dernier, une courte majorité de Britanniques ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que la Troisième Voie du premier ministre Tony Blair a aidé à créer. En votant pour Donald Trump la nuit dernière, une courte majorité d’Américains (le journaliste ne savait pas encore qu’il ne s’agissait même pas d’une courte majorité, NDLA) ont rejeté un pays globalisé, financiarisé, plus divers et plus inégalitaire que Bill Clinton a aidé à créer. Hillary, le problème a commencé à la maison. Et c’est désormais notre problème. »

Vote-sanction contre le « clintonisme »

Les résultats dans le Midwest sont, en effet, sans appel : c’est un vote-sanction contre les Clinton et le « clintonisme ». Qui est le premier président à avoir signé un traité de libre-échange ? Bill Clinton, en 1992, avec l’ALENA (avec le Mexique et le Canada). Qui a soutenu mordicus cette politique ? Hillary Clinton, jusqu’à une date assez récente. En fait, jusqu’à ce que le mouvement d’opposition dans l’opinion publique devienne majoritaire. Elle s’est alors opposée au traité trans-pacifique (TTP), défendu bec et ongles par Barack Obama et qu’elle qualifiait jadis de « règle d’or ». Son changement de position sur ce sujet est apparu tactique. En tout cas, il n’a pas suffi, lors des primaires, à empêcher que l’opposition des ouvriers démocrates du Midwest ne se canalise dans la candidature Sanders. Le candidat socialiste a battu Hillary Clinton dans le Wisconsin et dans le Michigan et a remporté le vote des catégories populaires blanches en Pennsylvanie, en accusant les traités de libre-échange, ce qu’il fait depuis l’origine de ces projets. Sanders aurait-il donc fait perdre Clinton, en ouvrant la voie à la rhétorique de Trump sur le « libre-échangisme » ? Constatons d’abord que la candidate n’a pas fait grand cas de ces Etats durant sa campagne, à la fois en termes de déplacements et de substance. Elle n’a pas mis les pieds dans le Wisconsin entre la convention démocrate (25-28 juillet) et le jour du vote. Les sondages y étaient bons. Soit. Mais une Clinton convaincue d’accéder à la Maison Blanche savait que le deuxième enjeu du 8 novembre résidait dans la bascule du Sénat. Il y avait justement un siège à prendre dans le Wisconsin. Le sortant républicain se trouvait en difficultés dans les sondages, dominé par l’ancien représentant Russ Feingold. Pourquoi ne pas avoir organisé un seul meeting de soutien ? La réponse, à coup sûr, tient en ceci : Russ Feingold est un proche de Bernie Sanders. Quand les petits règlements de compte boutiquiers s’appuient au bras du flou programmatique…

Avec ses mauvaises manières, son mauvais langage et ses idées rances, Donald Trump s’est tout de même pointé sur la ligne de front de l’ «hégémonie culturelle ». Il n’y a pas trouvé Hillary Clinton pour un corps-à-corps idéologique. La favorite des sondages a préféré transformer le scrutin présidentiel du 8 novembre en un référendum sur la personnalité de Trump. Comme si une élection présidentielle relevait du concours de compétence voire de morale. Pourtant, longtemps, les sondages lui ont donné raison. Après la diffusion de l’enregistrement d’une discussion avec Billy Bush au cours de laquelle le milliardaire traitait les femmes comme de la viande à consommer, la courbe d’intentions de vote pour le candidat républicain chutait. Hillary Clinton a donc insisté sur ce point. Trump était un affreux misogyne : vrai. Il était, de plus inapte à devenir président : vrai. Le jour du vote, les choses ne sont pas déroulées ainsi. Selon le sondage sorti des urnes CNN, 10% des Américains ont voté pour Trump tout en l’estimant « pas qualifié » pour être président. 12% des électeurs ont voté pour lui alors même qu’ils pensent qu’il n’a pas le caractère pour exercer la magistrature suprême. Et 5% de ce même corps électoral a coché la case « Trump » sur le bulletin alors que son comportement avec les femmes les «ennuient beaucoup ». Et ils ont voté Trump, malgré ces tares, parce qu’il leur semblait être celui porteur de « changement ». Un comble.

Les propositions démocrates plébiscitées, pas la candidate

Il est facile d’écrire « post-mortem » que ce fut une monumentale erreur de la part de la campagne Clinton. Une personne l’a pointée avant même le drame : Bernie Sanders. Durant la dernière semaine, il a traversé le pays « coast to coast ». Douze Etats visités. Avec le programme du parti démocrate en main, « le projet le plus progressiste » de l’Histoire du pays, selon sa formule. Battre Trump sur son projet. Battre Trump avec un projet. Au fil de la campagne, Hillary Clinton avait semblé égarer son exemplaire du programme du parti qu’il l’a nominée. Verdict : les propositions portées par Sanders ont rencontré de nombreux succès (quatre Etats ont voté pour une augmentation du SMIC de 50 à 75%, quatre autres ont légalisé la consommation récréative de la marijuana, trois ont renforcé le contrôle des armes à feu) la nuit même où la candidate qui était censée les populariser a subi un revers historique. Il ne faut pas masquer que les deux référendums sur la peine de mort (Californie et Nebraska) se sont soldés par des revers pour les partisans de l’abolition. Mais il faut aussi mettre en exergue que dans les quatre Etats qui ont donné un « coup de pouce » historique au SMIC, le nombre d’électeurs a été égal ou supérieur à ceux qui ont voté pour la présidentielle : +0,14% dans l’Etat de Washington et dans le Maine, +5,7% dans le Colorado et +17% en Arizona.

Hillary Clinton recueille 47,9% des suffrages exprimés soit le plus mauvais score du parti de l’âne depuis… Bill Clinton. Si l’on s’en tient à la proportion d’électeurs éligibles, le recul est saisissant : 26,4% pour Clinton contre 32,9% et 29,2% pour Obama en 2008 et 2012… C’est encore moins mobilisateur que la candidature de Kerry en 2004 (27,09%). Sachant, de plus, que les données socio-démographiques favorisent largement les démocrates : les forces sociales et démographiques ascendantes du pays – les jeunes, les minorités, les femmes diplômées – sont également des électeurs démocrates « fidèles ». Ils l’étaient. Ils le sont toujours d’ailleurs. La part de Trump dans ces électorats n’a pas varié par rapport à ses prédécesseurs de droite. Mais celle de Clinton a reculé : -5% chez les Africains-Américains, -6% parmi les Latinos, -5% chez les moins de 30 ans, ces « millennials » qui avaient constitué la force motrice de la candidature Sanders. Et encore ne parle-t’on que des électeurs pas des abstentionnistes. Clinton perd 3 millions de voix sur Obama 2012 alors que le corps électoral a gagné 9 millions de citoyens, notamment les jeunes arrivés à majorité, groupe ultra-favorable au progressisme. Au total, ce sont des millions de voix qui ont manqué à l’ex-future « première femme présidente. »

Des millions de voix en provenance de cette nouvelle Amérique qui émerge des changements démographiques et de l’évolution des mentalités (voir mon livre « L’Amérique qui vient ») et qu’Hillary Clinton n’a pas su mobiliser. En reportage pour l’Humanité, en Caroline du Nord, quelques jours avant l’élection, j’avais été frappé de voir la détermination des « millennials » progressistes à ne plus vouloir voter « pour le moindre des deux maux », à revendiquer « de voter pour, pas de voter contre », de « voter en notre conscience », bref à vouloir échapper au bipartisme historiquement installé dans ce pays. Nombre d’entre eux sont allés au bout de leur démarche et n’ont pas voté Clinton pour faire barrage à Trump. Ceci explique la proportion historiquement importante de suffrages recueillis par des « troisièmes candidats » : 4,3 pour le libertarien Gary Johnson, 1,3 pour la Verte Jill Stein et 500.000 pour un républicain « dissident » dans l’Utah. On peut y ajouter les « write ins », ces bulletins qui portent le nom d’un autre candidat mais qui, aux Etats-Unis, ne sont pas comptabilisés comme nuls : 750.000.

Soit un total de 5,55% des suffrages exprimés (1,85% en 2012, 1,54% en 2008, 1% en 2004 et 3,75% en 2000, année où la candidature écologiste de Ralph Nader, avec 2,43%des voix, avait été accusée d’avoir favorisé la victoire de Bush). Si l’on « zoome » sur les Etats-clés, toutes les marges d’avance de Trump sont inférieures aux voix des « troisièmes candidats ». C’est particulièrement flagrant dans le Michigan : Clinton est devancée de 11.000 voix tandis que Jill Stein, seule, en récolte 50.000.

Le racialisme, matrice du trumpisme

Si Hillary Clinton a disloqué la « coalition d’Obama » et découragé « l’Amérique qui vient », Trump, lui a mobilisé l’Amérique d’hier, celle qui se meurt statistiquement, mais pas encore électoralement, manifestement. Et il l’a fait en jouant principalement sur une corde, la plus ancienne ligne de fracture de la société et de la politique américaine : le racialisme. Toutes les figures de l’Autre, non-blanc et non-chrétien ont été désignées à la vindicte : latinos, noirs, musulmans.

D’une certaine façon, Trump a réussi faire du 8 novembre un référendum sur les changements démographiques. Les blancs ne représentent plus que 62% de la population (mais encore 70% de l’électorat cette année) et dans une génération, ils seront minoritaires. Les latinos, qui forment les nouvelles classes populaires, représentent la minorité qui monte en puissance (18% aujourd’hui, 22% dans un quart de siècle). La proportion d’Africains-Américain ne changera pas (13%) tandis que celle des Asiatiques passer de 6 à 10%. La part des « métis », des « mixtes », des « autres » monte également en flèche, notamment parmi les jeunes, signe d’un refus des assignations identitaires.

« Cette élection, c’est la dernière occasion pour l’Amérique blanche de reprendre la Maison Blanche », nous disait le professeur de sciences-politiques, John Mason, en juin dernier, en marge du Left Forum à New York où la Fondation Gabriel-Péri a organisé un atelier sur le libéralisme et sa contestation aux Etats-Unis et en Europe. L’Amérique blanche a saisi cette occasion. Quel meilleur endroit pour constater ce vecteur que le Sud, ancien berceau de l’esclavagisme, théâtre de la ségrégation qui lui a succédé, bastion du parti républicain depuis que celui-ci, a décidé, à la fin des années 60, de se faire le porte-voix des peurs blanches, dans le cadre de la « stratégie sudiste » ? Une enquête récente publiée par Harvard (« The political legacy of american slavery », par Avidit Acharya, Matthew Blackwell et Maya Sen) montre que les comtés qui votaient le plus républicain en 2012 étaient également ceux qui comptaient le plus d’esclaves au moment de l’abolition en 1865. Déroutante permanence. Mais Marx ne nous avait-il pas prévenu : « Le passé pèse comme un tombeau sur le cerveau des vivants »…

Et, en 2016, il pèse encore un peu plus. Dans les Etats de l’ancienne confédération, Trump remporte près d’un million de voix de plus que Romney, qui y avait déjà largement dominé Obama. Si dans le Midwest, certains électeurs ont peut-être cru que Trump ramènerait les emplois, dans le Sud, ils sont des légions à avoir compris de quoi il s’agissait : une « révolte contre l’avenir », selon la jolie formule de Bill Fletcher Jr, militant syndical et des droits civiques, auteur d’une très fine première analyse (lire sur billfletcherjr.com). On le voit, dans le Midwest et dans le Sud, Trump a joué « à domicile », entre ressorts de « classe » et de « race ». Si les seconds sont, selon moi, les plus puissants mobilisateurs de ce « phénomène », ce sont bien les premiers qui l’ont propulsé à la Maison Blanche. Bill Fletcher propose cette formulation du « segment » électoral qui a fait basculer la décision : « Il s’agit du segment de la population blanche qui assiste, terrifiée, à l’érosion du rêve américain, mais il le regarde à travers le prisme de la race. »

L’avenir passe-t-il encore par le parti démocrate ?

Alors que le creusement des inégalités économiques et la polarisation politique (pour le dire vite : républicains de plus en plus à droite et les démocrates les plus en plus à gauche) dessinent un pays profondément divisé, Hillary Clinton n’a finalement activé aucun de ses leviers. Ni celui de la « classe » : lors de ses derniers meetings, elle avait même abandonné toute précision programmatique n’évoquant plus qu’une nécessaire augmentation des salaires alors que la bataille pour un SMIC à 15 dollars remporte des victoires dans tout le pays. Ni celui de la « race » : elle aurait pu se présenter comme la candidate de la « multicolorité », de la mixité, de la diversité  voire de la créolité, comme projet politique. Aucun des deux. Etait-elle à ce point convaincue que le sens de l’Histoire était doublement de son côté : que les changements démographiques constituaient une « destinée », selon la formule employée aux Etats-Unis, et que le vent de Clio devait porter une femme à la tête du pays qui y avait déjà élu un noir ? Fait-elle à ce point partie de « l’establishment » coupé du monde pour ne pas avoir saisi le « pays réel » ? A-t-elle été à ce point hypnotisée par les sondages et sites de statistiques politiques qui lui donnaient, jusqu’au jour même du vote, plus de 85% de « chances » d’être élue ? En tout cas, s’il fallait se rappeler qu’il n’y a jamais rien de spontané dans l’Histoire…

La victoire « par défaut » de Trump est avant tout la défaite d’Hillary Clinton. Mais la débâcle ne tient pas qu’en l’ancienne secrétaire d’Etat. Elle est celle de la conversion néolibérale de l’establishment démocrate et, au fond, de sa désertion du champ de bataille idéologique. Bernie Sanders est celui qui a saisi l’importance de mener ce combat, pied à pied. Il dispose d’une majorité d’idées dans le pays. Il peut bâtir sur douze millions d’électeurs qui se sont exprimés en sa faveur pendant la primaire. Il lui faut désormais une organisation car, comme le soulignait, Harold Meyerson, rencontré dans son bureau à Washington, quelques jours avant le Jour J : « sans organisation, la jeune génération qui émerge, la plus ­progressiste depuis les années 1930, risque de rentrer à la maison et de délaisser le processus politique. » Bernie Sanders a lancé il y a quelques mois « Our Revolution », moignon d’un futur mouvement aux contours et missions encore mal définis. Mais l’écroulement de la famille historique de la social-démocratie américaine ouvre une autre perspective : le parti démocrate lui-même. Bernie Sanders a rapidement montré ses intentions en proposant la candidature, au poste de président du DNC (democratic national committee, l’organe exécutif du parti), de Keith Ellison, député du Minnesota, Africain-Américain, seul élu national musulman du pays. L’establishment sortant a tenté une parade en proposant le nom d’Howard Dean, qui a occupé la fonction après avoir perdu les primaires de 2004 face à John Kerry et soutien inconditionnel d’Hillary Clinton. L’avenir de cette Amérique émergente se joue entre ces joutes « en haut » et la construction « en bas » dans les métropoles d’alternatives. La « religion » de Sanders est désormais faite : sans victoire nationale, la pétulance progressiste peut être contenue voire, à terme, refoulée.

« La crise, c’est quand le jeune hésite à naître et que le vieux se meurt », disait Gramsci dans une formule célèbre. Il ajoutait : c’est également l’heure des monstres. Le « casting » est incarné : le « monstre » Trump a donné à la vieille Amérique qui se meurt une dernière chance de noyer l’Amérique qui hésite à naître. Qui (organisation, mouvement, leaders) pour pratiquer l’accouchement et entretenir l’espoir ?

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La candidate démocrate battue pas les propositions progressistes. La preuve…

(Articles publiés dans l’Humanité du 10 novembre)

C’est certainement le paradoxe ultime de ce scrutin: alors que la candidate officielle du parti démocrate a démobilisé sa base par ses éternelles « prudences », l’augmentation du salaire minimum, la légalisation de la marijuana et l’encadrement du port d’armes à feu ont remporté d’éclatantes victoires.

L’abstention frappe plus Clinton que Trump

Pour la cinquième fois de l’Histoire des Etats-Unis, un candidat est majoritaire en voix mais minoritaire en nombre de grands électeurs. Pour la première fois, il s’agit d’une femme. Après le démocrate-républicain Andrew Jackson en 1824, le démocrate sortant Samuel Tilden en 1876, le président démocrate sortant Grover Cleveland et le candidat démocrate Al Gore en 2000, Hillary Clinton rentre dans le cercle fermé des majoritaires-minoritaires. Trump est bel et bien président mais il ne pourra se targuer de disposer d’une majorité électorale. Il a même rassemblé moins d’électeurs (59,1) que ses devanciers républicains (61 pour Romney en 2012, 60 pour McCain en 2008 et 62 pour W. Bush en 2004). Maigre consolation pour ceux qui voulaient barrer la route du pouvoir au milliardaire nationaliste et xénophobe. « La seule façon pour Trump de gagner, c’est de faire une campagne dégueulasse et de décourager les électeurs de se déplacer », nous confiait, au printemps dernier, un stratège démocrate qui n’avait pas conscience, alors, de prédire ce qui allait précisément arriver.

Ce scrutin présidentiel a été marqué par le plus fort taux d’abstention depuis 2000. Peu surprenant lorsque l’on sait qu’il mettait aux prises les deux candidats les plus impopulaires de ces trente dernières années. A ce jeu de « qui perd gagne », Trump a mieux consolidé le bloc républicain que Clinton n’a pu le faire avec la « coalition d’Obama ». L’ancienne secrétaire d’Etat (59,3 millions de voix) enregistre un déficit de respectivement 10 et 5 millions de voix par rapport à Obama 2008 et 2012. Surtout, la perte n’est pas uniforme. C’est une véritable saignée à laquelle on a assisté dans les Etats de la « ceinture industrielle » du Midwest. Dans le Michigan, le Wisconsin et l’Ohio, elle perd entre 15 et 20% du score d’Obama en 2012. Ses électeurs traditionnels du parti démocrate ne sont pas passés avec armes et bagages chez Trump. Ils se sont retirés sur un aventin de l’abstention. Ils sont, dans leur majorité, membres de la classe ouvrière blanche, soumis à l’insécurité économique de la mondialisation-désindustrialisation. Pour une autre partie, ce sont des électeurs africains-américains des centre-villes moins enthousiastes que pour l’élection du premier président noir de l’Histoire. Des « électorats » que la campagne de Clinton considérait comme acquis. A titre d’exemple, la candidate n’a pas mis les pieds dans le Wisconsin depuis fin juillet, même pas pour soutenir Russ Feingold, en capacité de reprendre un siège de sénateur aux républicains. Il est vrai que l’ancien député est un proche de Bernie Sanders.

Perdue entre ses petits calculs politiciens et son appétence pour le « consensus », l’archifavorite a favorisé la désagrégation de la puissante coalition d’Obama qui s’est retrouvée pour partie dans la candidature Sanders. Le sondage « sortie des urnes » du New York Times quantifie ces petites pertes qui ont provoqué une immense défaite : -8 points chez les latinos, -7 chez les Africains-Américains, -5 points chez les moins de trente ans. Trump reproduit presque à l’identique les scores de ses prédécesseurs. Le « manque à gagner » démocrate se retrouve chez les candidats de troisième parti (Gary Johnson ou Jill Stein) voire dans l’abstention.

Voilà comment la future première femme présidente est devenue la cinquième de la liste des « victimes» du système des grands électeurs. Elle était certainement celle qui pouvait le plus s’en prémunir.

Référendums: victoires progressistes

 

Ce n’est pas tout à fait une victoire sur toute la ligne mais le nombre de succès surpasse celui des défaites. Autant des voix progressistes ont boudé la candidature d’Hillary Clinton, autant peu ont manqué à l’appel pour promouvoir des législations progressistes à travers le pays. Les référendums locaux constituent aussi une grille de lecture de l’état des Etats-Unis. Celui-ci est moins cauchemardesque que l’accession à la magistrature suprême de Donald Trump.

Grand vainqueur du cru 2016 : le salaire minimum qui réalise un grand chelem. En Arizona (59%), dans le Colorado (54%) et dans le Maine (55%), les électeurs ont décidé d’établir le salaire plancher à 12 dollars de l’heure, contre 7,5 au niveau fédéral. Dans l’Etat de Washington (60%), il passera à 13,5 dollars. Ces conquêtes dessinent un pays où le niveau du SMIC est décent. A Seattle et dans les Etats de Californie et de New York, la revendication d’un salaire minimum de 15 dollars – lancée par des salariés de fast food à New York en 2012 – est devenue la loi. Avec les votes de mardi, ce sont 20 millions d’habitants supplémentaires qui pourront disposer de cette avancée sociale dans un pays où les salaires ont dramatiquement stagné depuis le début des années 70. Dans le Dakota du Sud, c’est la tentative de créer un SMIC jeune inférieur au standard qui a été massivement rejeté par les électeurs (71%).

Deuxième « hit » de la démocratie référendaire: la légalisation de la marijuana. Son usage, à titre récréatif, n’est plus considéré comme un délit en Californie, le plus grand Etat du pays avec ses 40 millions d’habitants, dans le Massachussetts et dans le Nevada rejoignant ainsi le Colorado, l’Alaska, l’Etat de Washington et l’Oregon. L’usage, à titre médical, de la substance est autorisé en Floride, en Arkansas, dans le Montana et le Dakota du Nord.

Bloqué à Washington par la majorité républicaine au Congrès, l’encadrement restrictif du port d’armes a trouvé son chemin en Californie, dans le Nevada et dans l’Etat de Washington.

La Californie, devenue un véritable laboratoire progressiste, a également renforcé sa législation sur le contrôle des armes à feu et augmenté, de nouveau, l’impôt sur le revenu pour les plus riches. Le revers est cinglant, en revanche, pour les militants de l’abolition de la peine de mort. Non seulement, leur proposition a été repoussée à 55% mais un autre texte, appelant à la reprise des exécutions, a obtenu une courte majorité.

 

 

 

 

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L’Amérique de Sanders face à Clinton-Trump

 

(Article paru dans l’Humanité du 26 septembre 2016)

Alors que se déroule ce soir, près de New York, le premier débat opposant les deux candidats, le choix des millions d’électeurs qui ont choisi, durant les primaires, le sénateur « socialiste » s’avère crucial. De l’Oklahoma à la Virginie, témoignages de « sandernistas ».

C’est définitif et sans appel: « Je ne voterai jamais pour cette vendue au capital, cette corrompue, cette fauteuse de guerre, cette menteuse invétérée. Jamais. » Amanda Vollner, 33 ans, s’est investie, nuit et jour, corps et âme, dans la campagne de Bernie Sanders mais, là, elle ne suivra pas le sénateur du Vermont. « Il n’est plus question de Bernie ici. Il est question de démocratie», se justifie-t-elle. En l’absence de qualification de la candidate verte Jill Stein dans l’Etat dans lequel elle vit, la jeune mère de famille se résout à voter pour le seul « troisième candidat » accessible : Gary Johnson, du parti libertarien. « Pour démanteler le système des deux partis», explique-t-elle. « Et parce que de toute façon, mon vote ne changera rien. » C’est un fait : les grands électeurs de l’Oklahoma, l’un des Etats les plus républicains du pays, tomberont dans l’escarcelle de Donald Trump. La situation est identique dans la grande majorité des Etats. La Californie, New York et l’Illinois voteront Clinton. Le Texas, l’Utah, l’Alabama en faveur de Trump. La décision se fera dans les « swing states », ces Etats dont le destin électoral est incertain. Une dizaine, tout au plus. En Floride, en Ohio ou en Virginie, c’est comme si le bulletin comptait double, voire triple.

Jim Cohen, lui, votera Jill Stein dans le Massachussets mais aurait glissé un bulletin Clinton dans l’urne s’il habitait un Etat clé. L’universitaire américain pro-Sanders qui réside depuis 35 ans en France l’explique dans un article publié sur le site de la revue Mouvements. « Comme Bernie Sanders et comme tout un large bloc de citoyen.ne.s qui d’une manière ou d’une autre s’opposent à la barbarie, je considère qu’il est inexcusable de faciliter une possible victoire électorale de Trump », argumente-t-il. Et d’ajouter : « Une discussion de fond traverse la gauche à propos du sens du vote : doit-on considérer le vote comme un acte politique strictement pragmatique, ou est-ce un acte de témoignage, une expression des convictions profondes de chacun.e ? En l’absence d’un système à deux tours de scrutin comme en France, ce débat se complique, puisqu’on n’a pas le « luxe » de voter pour ses convictions au premier tour et de se rabattre sur un choix plus pragmatique au second. Noam Chomsky, qu’on peut classer parmi les penseurs anarcho-libertaires, a pris position de façon surprenante dans ce débat en plaidant pour le pragmatisme, notamment face à quelqu’un d’aussi imprévisible et dangereux que Trump.»

Le vote « pragmatique » va-t-il prévaloir dans les Etats-clés ? Dans le New Hampshire, où s’est tenue la première primaire de l’année en février, soldée par une inattendue et massive victoire de Bernie Sanders (60% des voix contre 38% à Clinton), Sonia Prince était du côté Clinton. Elle constate que « plusieurs supporters de Bernie sont venus nous rejoindre. D’autres pas. Je doute fort qu’ils voteront pour Trump. Ils finiront peut-être par voter pour Hillary ou par ne pas voter du tout. Ou par écrire un « write in candidate » (possibilité d’écrire le nom d’un candidat qui ne se présente pas, NDLR).» Avec ses quatre grands électeurs, le poids du New Hamsphire risque peu de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. En revanche, en se dirigeant vers la Virginie (13 grands électeurs), on rentre dans la catégorie des poids lourds. Patrick Le Floch, l’un des responsables du parti démocrate pour le comté de Fairfax, dans le nord de l’Etat, à côté de Washington, ne masque pas une certaine inquiétude. Certes, « l’amertume des primaires est derrière nous et la grande majorité des supporters de Sanders soutiennent « HRC » (Hillary Rodham Clinton). Les appels de Bernie ont été entendus. Mais… » Il y a un « mais ». De taille. « Clinton ne déclenche pas le même enthousiasme qu’Obama. Nous avons beaucoup moins de bénévoles pour faire la campagne qu’il y a huit ans. »

Les campagnes électorales américaines se gagnent aussi et surtout au porte-à-porte. Il faut convaincre un à un, de façon ciblée. Et clairement, la cible pour l’ancienne secrétaire d’Etat est un jeune électeur, un « millennial » (surnom donnée à la génération née à partir de 1983). « C’est son principal talon d’Achille », analyse le journaliste Ronald Brownstein, dans un article récemment paru dans The Atlantic. Dans les derniers sondages (1), elle n’arrive pas à attirer à elle une majorité de ces jeunes électeurs qui se déclarent anti-Trump. Ils lui préfèrent Gary Johnson ou Jill Stein. « Ce qu’indiquent les sondages est que le problème de Clinton avec les jeunes électeurs ne réside pas dans les propositions politiques mais dans sa personnalité. Une grande majorité des Millennials la voient comme indigne de confiance, calculatrice et sans principes. » Soit le portrait dressé par Amanda… comme d’une certaine façon par Bernie Sanders, lors de la campagne des primaires. Le sénateur qui avait attiré 71% des jeunes ayant participé à la primaire démocrate,  a repris son bâton de pèlerin afin de « faire battre Trump ». Mais, lors de ces deux derniers meetings sur des campus universitaires, l’assistance a été maigre. Finalement, lors du débat de ce soir, c’est certainement Trump qui fournira à ses millions de jeunes progressistes le plus fort argument pour aller voter : contre lui.

(1) Elle plafonne à 45% des intentions de voix alors que Barack Obama avait obtenu 67% des voix des moins de 30 ans en 2008 et 60% en 2012.

 

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Hillary Clinton, candidature faible

 

Article publié dans l’Humanité du 29 juillet

Officiellement investie par le parti démocrate, l’ancienne secrétaire d’Etat, souvent changeante sur ses positions politiques, bat des records d’impopularité.

 

Hillary Clinton est devenue la première femme à décrocher la nomination d’un parti politique majeur aux Etats-Unis. L’événement s’est produit mardi lors du vote très officiel des délégations, Etat par Etat. Hier soir, elle a prononcé son discours d’investiture au terme d’une convention qui, même si elle a révélé un inachevé processus de cicatrisation des primaires, s’est moins mal déroulée qu’elle n’aurait pu le craindre. Bernie Sanders lui a apporté un soutien clair et net : « Hillary Clinton doit devenir la prochaine présidente des Etats-Unis. Le choix ne se discute même pas. » Elle a également reçu le renfort d’un ancien président – son mari – et de l’actuel président, Barack Obama. De la First Lady. Du vice-président Joe Biden. De la sénatrice Elizabeth Warren, égérie de l’aile gauche. Bref, la famille s’affiche au grand complet sur la photo-souvenir de la 47e convention du parti démocrate.

Hillary Clinton porte officiellement des idées contenues dans la plateforme démocrate qui sont majoritaires dans l’opinion publique : le SMIC à 15 dollars, la gratuité de l’enseignement public, le contrôle des armes, le droit à l’avortement, l’approfondissement de la réforme de la santé. Lorsque l’on demande aux électeurs s’ils préfèrent voter pour un démocrate ou un républicain, la réponse est 55% pour le premier, 45% pour le second. Tous les clignotants semblent donc au vert pour qu’Hillary Clinton devienne également la première femme présidente. Et pourtant, dans les sondages, elle n’arrive pas à distancer Donald Trump. Pire même, le candidat républicain profitant de l’ «effet convention », malgré un déroulement chaotique, est placé devant par plusieurs instituts de sondage, avec de trois à sept points d’avance.

Mais quel est donc le problème avec Hillary Clinton? Disons qu’il est à la fois politique et personnel. Que les deux sont inextricablement liés. Et que le tout est quantifié en un chiffre : selon un sondage CNN, 68% des Américains pensent qu’elle n’est pas honnête et digne de confiance. Elle trône désormais tout en haut de ce classement, devançant même Trump, pourtant figure par excellence de la division. Une enquête CBS montre que 31% des personnes interrogées ont une opinion favorable d’elle contre 56% qui expriment un avis inverse.

Clinton et Trump sont les deux candidats les plus impopulaires de ces trente dernières années et la démocrate est en train de prendre un avantage en la matière dont elle se passerait bien. Comment expliquer ce problème ? En une formule : flip flop. Depuis son entrée à la Maison Blanche, en tant que First Lady, en 1992, Hillary Clinton a défendu toutes les positions politiques…puis leur contraire. Au moment des « réformes » des politiques pénales de Bill Clinton qui conduiront à l’incarcération de masse, notamment des jeunes africains-américains, elle lâche le terme de « super-prédateur » que lui reprochent encore aujourd’hui les associations. Elle se prononce aujourd’hui pour l’abrogation de ces lois. Libre-échange ? Elle effectue un virage à 180 degrés sur le Traité trans-pacifique, estimant d’abord qu’il s’agissait d’une « règle d’or » avant de s’y opposer. Guerre en Irak ? Elle crie avec les loups bushistes avant de se rétracter très tardivement. Elle affirme vouloir réglementer l’industrie financière de Wall Street alors qu’elle a prononcé des discours privés pour elle, payés jusqu’à 625000 dollars à Goldman Sachs. Et ainsi de suite. « La campagne l’a obligée à bouger vers la gauche alors qu’elle voulait mener une campagne de centre-droit », commente John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Depuis deux décennies, le vent politique et idéologique a tourné. Et la « girouette » Hillary avec. Et ça se voit. First Lady, sénatrice, secrétaire d’Etat : Hillary Clinton est certainement la candidate la mieux préparée à la plus haute fonction. Mais sa candidature est tout aussi certainement l’une des plus faibles qui puissent être imaginée en cette année de quasi-insurrection désordonnée contre les élites, le fameux « establishment » (entre une « révolution politique » tournée vers l’avenir et un repli identitaire sur une grandeur mythifiée).

C’est la faiblesse de Clinton qui fait la force de Trump, avancent nombre de responsables et militants progressistes. Ainsi, selon Kshama Sawant, conseillère municipale socialiste de Seattle, cheville ouvrière du SMIC à 15 dollars dans sa ville, soutien de Bernie Sanders qui refuse de voter pour Hillary, les inconsistances politiques de la candidate démocrate permettent à « Trump d’essayer de cyniquement de se positionner à la gauche d’Hillary sur un certain nombre de questions comme le libre-échange ». Des responsables locaux du parti démocrate font remonter leurs inquiétudes : la rhétorique de Trump marque des points parmi les ouvriers blancs de la « rust belt », l’ancienne ceinture industrielle vidée de ses emplois stables et bien payés depuis plusieurs décennies. En Pennsylvanie, qui n’a pas voté pour un républicain depuis 1988, Trump et Clinton sont donnés au coude à coude. De la même manière, sur les dossiers de politique internationale, l’isolationniste nationaliste Trump peut jouer les illusionnistes auprès d’électeurs, notamment les plus jeunes, repoussés par l’interventionnisme impérial incarné par Hillary Clinton. En conclusion, John Mason avertit : « Si l’enjeu central de la campagne, c’est « Hillary et Bill », alors il y a danger ».

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Les pro-Sanders préparent l’acte 2 de la « révolution politique »

 

(Article publié dans l’Humanité du 7 juin 2016)

Grâce à sa victoire en Californie, Hillary Clinton remporte l’investiture du parti démocrate. Mais déjà, pour le mouvement initié par le sénateur socialiste du Vermont, l’heure est à la préparation de l’avenir. Dans une semaine, à Chicago, le « sommet du peuple » posera peut-être les bases d’une nouvelle organisation.

 

Pour la deuxième fois en un an, Charles Lenchner va laisser pour quelques jours ses « deux chats communistes sectaires » (Charles a un côté provocateur assumé !), quitter son appartement de  Brooklyn et tailler la route vers Chicago. Pour la deuxième fois en un an, il va réfléchir à Sanders et à la « révolution politique. »  « Je me souviens très bien de la réunion de mai 2015, commence-t-il, attablé dans un pub new-yorkais après un débat au Left Forum (1). Bernie Sanders venait de décider de participer aux primaires démocrates, non en troisième candidat. Je me souviens très bien de la grande colère qu’il avait dû affronter. » Engagé dans la campagne du sénateur du Vermont depuis un petit mois, ce consultant marketing, ancien militant de la cause des Palestiniens en Israël, ancien du mouvement Occupy Wall Street, avait appuyé la décision de Sanders. Celui qui est devenu depuis l’un des fondateurs de « People for Bernie » prend une gorgée d’eau fraîche et savoure ce qu’il va dire : « Un an après… » Il n’en dit pas plus et laisse un blanc, que nous remplissons. Un an après, à la veille du dernier « super Tuesday » de la saison, avec notamment la Californie en jeu (lire ci-contre), Bernie Sanders a recueilli dix millions de voix (43% des suffrages exprimés). Soit le score le plus important remporté, de toute l’Histoire politique moderne, par ce que les commentateurs politiques nomment un « insurgent », dont la traduction française pourrait se placer entre « outsider » et « insurgé ». « Un an après, reprend Charles, cette campagne est une boussole : nous avons vu nos forces, nous avons aussi repéré nos faiblesses. Surtout, elle a montré à quel point l’establishment démocrate était faible. » Une boussole, certes, mais pour aller où ? C’est la question qui sera débattue lors du « Sommet du peuple », à Chicago, du 17 au 19 juin. Y prendront notamment la parole Naomi Klein, la journaliste et militante altermondialiste, Cornell West, philosophe africain-américain, RoseAnn DeMoro, la présidente du syndicat des infirmières, l’un des seuls à avoir officiellement apporté son soutien à Sanders.

Charles Lenchner y croisera peut-être un autre New-Yorkais, Michael Zweig, professeur d’économie à l’Université Stony Brook qui sera à peine sorti de la conférence de deux jours dont il est la cheville ouvrière « Comment fonctionnent les classes sociales ? » « La difficulté va être de gérer deux « après », estime-t-il. En même temps que la construction du mouvement se pose, il faut se demander ce qu’il faut faire pendant la campagne. » Là, clairement, deux « écoles » s’affrontent. Les uns estiment que Sanders doit officiellement apporter son soutien à Hillary Clinton afin de faire barrage à Donald Trump. Les autres le pressent de se présenter en troisième candidat lors du scrutin de novembre. John Mason fait partie des premiers. Kshama Sawant des seconds. John est professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Francophone et francophile, il s’est engagé dans la campagne de Sanders et porte au revers de sa veste un gros pin’s bleu ciel sur lequel apparaissent seulement une chevelure blanche, des sourcils blancs et des lunettes, ne laissant aucun doute pour autant sur l’identité du personnage. Kshama est conseillère municipale socialiste à Seattle, la première à être élue dans une assemblée locale sous cette étiquette depuis les années 20. Elle s’est trouvée à la pointe de la bataille pour le SMIC à 15 dollars que la ville du nord-ouest du pays a été la première à adopter avant que les Etats de Californie et de New York n’en fassent leur loi. Arguments.

Pour John, c’est certain, « Sanders ne fera pas une « erreur Nader ». Référence au candidat des Verts qui, en 2000, avait grignoté suffisamment de voix pour être accusé d’avoir favorisé l’élection de W. Bush face à Al Gore. « On peut avoir une campagne autonome à côté de celle de Clinton, ajoute l’universitaire. La prochaine campagne de Bernie sera celle qu’il va mener auprès de la classe ouvrière blanche afin qu’elle ne vote pas Trump. » Puis, en cas de victoire de Clinton, « Bernie peut peser jusqu’à la composition du cabinet. Pourquoi pas imposer la nomination de Stiglitz (prix Nobel d’économie, critique des politiques néolibérales, NDLR)? »

Kshawa développe un tout autre raisonnement. « Pourquoi, où en ce moment historique, alors que des dizaines de millions d’Américains cherchent une réponse en dehors de l’establishment, devrions-nous suivre le parti démocrate ? Le problème, ce n’est pas le candidat. Les bons candidats qui se présentent pour de mauvais partis produisent toujours de mauvaises choses. Si Sanders se présente en indépendant en novembre, Trump ne pourra pas avoir le monopole du vote anti-establishment. Mais si Bernie apporte son soutien à Clinton, il ne faudra pas le suivre. Notre légitimité nous la devons au mouvement pas à Bernie. » Membre de la même organisation, Socialist Alternative, Philipp Locker insiste : «L’expérience d’une année de campagne primaire est concluante : il n’y a aucune possibilité de changement dans le cadre du parti démocrate. La preuve : « Bernie » n’a pas réussi à obtenir la nomination. Le meilleur moyen de tuer notre mouvement naissant ce serait d’apporter un soutien à Hillary Clinton. Si Sanders se présente en novembre et obtient 5, 10, 15 millions de voix, ce serait un tremblement de terre dans la vie politique. »

Entre ces deux options, Charles Lenchner n’a aucun doute sur le choix stratégique de Sanders. Il écrit déjà le scénario : « Jusqu’à la convention (qui aura lieu du 25 au 28 juillet à Philadelphie, NDLR), Sanders va continuer à marteler son message et à ne pas obéir à Clinton. A la convention, il va y avoir un bras de fer puis un accord. Sanders va faire campagne pour Clinton mais à sa façon, certainement pas sur ordre de la candidate. Puis après, il va utiliser la liste de noms pour monter son organisation. » Bhaskar Sunkara, le jeune rédacteur-en-chef du magazine new-yorkais, Jacobin, qui sera également présent à Chicago, n’en doute pas une seule seconde : « On voit chez Sanders des signes de volonté de construire une sorte d’appareil permanent. »

Ce qui nous amène au deuxième temps : le futur lointain. Une organisation, mais comment et où ? « Les Sandernistas veulent se structurer en courant organisé au sein du parti démocrate », annonce John Mason. Pour Michael Zweig, ce serait une erreur : « Le parti démocrate va devenir un endroit très inamical pour les militants radicaux. Tous ces jeunes qui ont suivi Sanders pendant la primaire n’ont, à mon avis, pas grand-chose à faire du parti démocrate. » L’autre écueil pour cet universitaire, également très proche du syndicalisme et du mouvement anti-guerre : « la constitution d’un troisième parti qui annoncerait la fin du mouvement. » Donc ? « Il faut un mouvement à la fois dedans et dehors. A l’image de ce que fit la Rainbow Coalition de Jesse Jackson. Sauf que Sanders n’est pas un Jesse Jackson et il n’y a personne d’autres. Or, il ne peut y avoir un tel mouvement sans leader charismatique. Un ou plusieurs mais au moins un. C’est ce qui ne me rend pas très optimiste. »

Pour un certain nombre de volontaires de la campagne de Sanders, après-demain se prépare demain. Ils ont publié un document de trois pages en forme de « feuille de route ». Premier acte à poser selon eux : que Sanders organise à côté de la convention démocrate, sa propre convention  dont le thème central serait la transformation politique de l’Amérique et qui poserait les bases d’une organisation indépendante. D’autres militants « sandernistas » engagent la bataille pour un Congrès plus progressiste…en 2018. Leur initiative a été baptisée « Brand New Congress » (Un Congrès flambant neuf). Déjà, dans quelques circonscriptions, le sénateur du Vermont a décidé de défier la direction du parti démocrate. Il soutient ainsi Tim Canova, un professeur de droit, qui s’oppose à la députée sortante de Floride, Debbie Wasserman-Schultz, également présidente du parti démocrate, très vivement critiquée par le camp Sanders pour avoir outrageusement favorisé Hillary Clinton. Pour le député du Minnesota, Keith Ellison, l’enjeu ne se limite pas aux circonscriptions. « Nous avons besoin de militants qui se présentent aux conseils d’école, décrit-il au New York Times. Aux conseils municipaux. Aux cantonales. Aux comités d’urbanisme. Partout, pour développer partout le message de Bernie dans les communautés locales. » « L’une des clés réside dans la convergence des groupes sous le « parapluie » Sanders, ajoute John Mason. Par exemple, sur la question de la fracturation hydraulique, cela se produit déjà avec les écologistes et les communautés amérindiennes car les projets se développent principalement sur leur territoire. »

Les syndicats constituent un autre enjeu majeur. « Ils demeurent la principale force organisée de la société », pointe Justin Molito, organisateur du Syndicat des écrivains de la côte est. Les directions syndicales se sont souvent prononcées pour Clinton alors que la base était pro-Sanders. « Ce qui a provoqué, dans certains syndicats, une révolte des syndiqués qui poussent à changer les règles du soutien officiel apporté aux candidats, pourquoi pas en faisant voter la base », reprend le syndicaliste écrivain. « Il ne faut pas se tromper sur le soutien de certains syndicats, explique Charles Lenchner. SEIU a soutenu Clinton mais dès que celle-ci sera élue, il poussera pour l’adoption du SMIC à 15 dollars, qui n’est pourtant pas la proposition de Clinton mais celle de Sanders. » Autrement dit, la « révolution politique » ne s’arrête pas ce soir, en Californie, ni le 8 novembre, à Washington.

Christophe Deroubaix

 

  • La fondation Gabriel-Péri y a organisé un débat sur le néolibéralisme et sa contestation en France et aux Etats-Unis.

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Dans le Wisconsin, Sanders maintient son « momentum », et après ?

(Article publié dans l’Humanité du 7 avril 2016)

Alors que le candidat qui se définit comme socialiste a remporté le Wisconsin, deux universitaires américains ont débattu, mardi à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, des suites du mouvement ainsi initié.

Bernie Sanders a remporté, mardi, sa sixième victoire d’affilée. Et sans doute l’une des plus significatives. D’abord, parce qu’elle concerne sa plus grosse « prise » après le Michigan ; le Wisconsin, , une terre industrielle et syndicale où le gouverneur républicain, Scott Walker, a lancé, souvent avec succès, des attaques contre le mouvement syndical, notamment dans le public, et sa capacité à négocier collectivement au nom de tous les salariés. Ensuite, car elle permet au candidat qui se définit comme « socialiste » d’entretenir le « momentum », cet esprit de dynamique, et de l’emporter avec lui vers la prochaine étape : l’Etat de New York, sa terre natale, face à une Hillary Clinton qui en a été la sénatrice de 2001 à 2009. Selon les sondages, l’écart se resserre et s’établirait désormais à une dizaine de points contre vingt il y a une semaine.

A l’heure où les Wisconsinites prenaient la direction des bureaux de vote, deux universitaires américains discutaient, à Paris, à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, de l’impact de cette candidature. Malgré son succès dans le Wisconsin, Sanders « ne peut plus gagner la nomination », a estimé Mark Kesselman, professeur émérite de sciences-politiques à l’Université de Columbia (New York). Il a accumulé trop de retard, en nombre de délégués, dans les Etats du Sud. « Les Africains-Américains représentent 20 à 30% de la base du parti démocrate et Hillary Clinton remporte 80% de ce vote. Dans ces conditions, il n’y a pas de possibilité de victoire », a rappelé Gerald Friedman professeur d’économie à l’Université d’Amherst (Massachusetts) et membre du comité de conseillers économiques du candidat. Il n’empêche, selon Kesselman, que « la candidature de Sanders est un phénomène que personne n’a prévu et même pas Sanders lui-même sans doute. » Un « phénomène » qui ne retombera pas avec la fin des primaires, selon les deux intervenants.

Dans un contexte de «guerre idéologique énorme, les électeurs de Sanders vont rester mobilisés», a ajouté Kesselman. « Le mouvement Sanders se poursuivra. Et le mouvement est peut-être plus à gauche que Sanders lui-même », pense Friedman, qui tout en étant l’un des conseillers économiques du candidat qui se proclame « socialiste » le définit plutôt comme un « adepte du New Deal. »

Le mouvement initié par le sénateur du Vermont n’est pas uniquement électoral comme en a témoigné Jim Cohen, professeur américain enseignant à Paris: «J’ai vu, en Arizona, comment le mouvement des migrants sans-papiers en Arizona regardaient Sanders de loin, l’été dernier, et certainement avec raison, car il était suspecté de ne porter des propositions que pour les salariés. J’ai vu comment ce mouvement s’est rapproché de Sanders, comment Sanders s’est rapproché de ce mouvement et comment finalement les mouvements sociaux ont nourri la campagne de Sanders. »

« Il va falloir être très attentif aux primaires pour les élections locales et pour le Congrès, a pointé Daniel Cirera, secrétaire général de la Fondation Gabriel-Péri. Lors des dernières élections de mi-mandat, les démocrates avaient perdu des sièges mais ceux qui avaient été élus étaient beaucoup plus à gauche. » La dynamique politique catalysée par Sanders ne se résume pas à « nomination/pas nomination ». En attendant, le candidat prétend que la possibilité de remporter l’investiture existe toujours. Il lui faut remporter 56% des délégués encore en jeu.

 

 

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La Californie devient le paradis du SMIC

(Article publié dans l’Humanité du 30 mars)

Le plus grand Etat américain, huitième économie du monde, va instituer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure.

 

Emue, Holly Dias a posé son épaule sur celle de Jerry Brown qui l’a enlacée. La salariée de Burger King et le gouverneur du plus puissant Etat américain, la Californie. De la matière pour une romance hollywoodienne, célèbre production locale. En fait, cette étreinte symbolise la saga sociale et politique la plus populaire du moment : le combat pour un SMIC à 15 dollars.

Lundi de Pâques, Jerry Brown, le gouverneur démocrate de Californie a annoncé qu’il allait présenter à la législature de l’Etat une mesure qui permettra de porter le salaire minimum à 15 dollars de l’heure (contre 10 actuellement), soit le double du minimum fédéral (7,25). Le SMIC sera augmenté progressivement jusqu’en 2022 où il atteindra la barre des 15 dollars. Les PME de moins de 25 salariés disposeront de deux années supplémentaires pour s’y conformer puis, à partir de 2024, le SMIC de l’Etat sera indexé sur l’inflation. La Californie, huitième économie de la planète, deviendra l’endroit au monde où le salaire minimum sera le plus élevé.

Un tiers du salariat californien, soit près de 6 millions de personnes, bénéficieront de cette avancée sociale. Parmi celles-ci : Holly Dias, donc. Présente lors de la conférence de presse organisée par Jerry Brown pour annoncer l’accord trouvé avec les syndicats, elle a déclaré : « Je voudrais remercier tous les travailleurs qui se sont battus pour eux-mêmes et leurs familles en revendiquant un SMIC à 15 dollars. » Tout est en effet parti d’eux, ces salariés de fast food, dans un modèle de « bottom up », comme on dit outre-Atlantique, c’est-à-dire d’une campagne de terrain qui part du bas (bottom) et agit sur le haut (up).

En novembre 2012, une centaine de salariés de ce secteur à New York déclenchent une grève et quantifient leur revendication : 15 dollars de l’heure. Barack Obama venait de remporter l’élection présidentielle mais les Républicains avaient réussi à maintenir leur majorité à la Chambre des représentants. Quelques semaines plus tard, le premier allait appeler les seconds à donner un coup de pouce à un salaire minimum fédéral famélique (7,25). Et, sans surprise, les apôtres du laissez-faire y répondraient par l’inaction.

Pour les travailleurs souvent pauvres, la réponse ne pouvait venir que du « bottom » : ville après ville, le « fight for 15 » ouvre des sections, reçoit l’appui des syndicats traditionnels, met la pression sur les élus. A Seattle, ils font une étonnante rencontre : Kshama Sawant, une candidate socialiste, d’obédience troskyste, au conseil municipal qui mène toute sa campagne sur ce thème. A la surprise générale, elle est élue, le 5 novembre 2013, face au démocrate sortant. Dans l’enceinte feutrée de l’assemblée municipale, elle fait entrer la voix de Julia, Terran, Sam, Hana ou Iesha qui ont mis la friteuse et le grill sur « off » pour réclamer un salaire décent. La campagne est orchestrée par le local 775 du syndicat SEIU (Service Employees International Union). A la baguette : David Rolf, qui, en 1998, avait organisé la syndicalisation de 74 000 personnes du secteur de la santé à Los Angeles, la plus massive campagne d’adhésion depuis la syndicalisation de l’usine Ford de Rivière-Rouge en 1938. La combinaison d’une campagne politique et d’un mouvement social énergique menée par des salariés sous-payés et non-syndiqués s’avère gagnante: quelques mois plus tard, le SMIC à 15 dollars est adopté par les élus. Il devient la loi pour tous les salariés de l’une des principales villes de la côte pacifique.
Pour le syndicaliste David Rolf, interrogé par l’Humanité en octobre 2014, « en relançant massivement la demande par l’instauration d’un Smic à 15 dollars, nous offrons une alternative au “trickle down”, la théorie de l’offre, qui veut que plus on met d’argent par le haut, plus cela ruisselle vers le bas. C’est une réponse concrète au creusement des inégalités. Réponse construite à partir des villes et des Etats face au blocage de la machine à Washington. »Toujours pour l’Humanité, Kshama Sawant en tirait ces leçons politiques : « C’est un point de départ. D’abord, c’est une ouverture pour une gauche réelle qui ne veut plus se laisser prendre au piège du moindre des deux maux, avec les démocrates. Ensuite, le débat sur les 15 dollars nous a permis de changer la nature du débat politique dans cette ville où les élus, tous démocrates, étaient sensibles aux arguments du monde des affaires. » C’est dans l’ensemble du pays, en fait, que la nature du débat a changé. De l’épicentre Seattle, le combat pour un salaire décent se propage. Fin 2014, c’est San Francisco qui l’adopte par référendum. Puis New York qui l’appliquera pour les salariés des fast foods. Puis Los Angeles. Et désormais, la Californie. Et demain ?

Depuis le début de la campagne des primaires, Bernie Sanders fait du SMIC à 15 dollars un axe de sa « révolution politique ». Hillary Clinton trouve le montant trop élevé, trop irréaliste et propose 12 dollars. Le New York Times l’avait pourtant appelée à rejoindre la position de Sanders jugée la plus à même, par le grand quotidien, de lutter contre les inégalités. Hier, via un tweet, la candidate démocrate a salué une «  grande victoire » et a « applaudi ». Bernie Sanders a aussitôt rétorqué : « Je propose un SMIC fédéral à 15 dollars. Pas Hillary Clinton. » Le 7 juin prochain, les deux prétendants à l’investiture démocrate s’affronteront… en Californie.

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Trump-Le Pen, « même poil, même bête »

(Article publié dans l’Humanité du 23 mars)

Trumpisme et lepénisme jouent sur les mêmes peurs et enfilent les mêmes camouflages « sociaux ». Seuls divergent les verbes. Deux tactiques pour une même stratégie.

 

Marine Le Pen n’a sans doute pas poussé son plaisir jusqu’à envoyer un petit mot d’encouragement à Donald Trump qui creuse son sillon vers la nomination du parti républicain mais le cœur y est, on n’en doute pas. Les grandes admirations sont parfois pudiques. Mais d’autres n’ont pas ces vapeurs de circonstance. Il y a quelques mois, Sarah Palin, actuelle soutien de Donald Trump et ancienne colistière de John Mc Cain en 2008 qui s’était distinguée par sa méconnaissance totale du monde entourant l’Alaska, a avoué un « coup de cœur politique » pour une députée du Vaucluse, « fervente catholique », qui lui rappelle « Jeanne d’Arc ». Marion Maréchal-Le Pen, bien sûr. Côté FN, les outrances verbales du milliardaire nationaliste et xénophobe amènent les dirigeants les plus « marinistes » à une grande discrétion. Mais on peut toujours compter sur Robert Ménard pour dire ce qui est masqué dans les hautes sphères de l’extrême-droite. Dans « Le Monde », il reconnaissait: « Ses constats et sa sensibilité sont très proches de ceux de la droite patriote.»

« Même poil, même bête », comme le veut le proverbe antillais. Dans un article publié par « The American Prospect », trois universitaires décortiquent ce « trumpisme, phénomène transatlantique ». Dépassant la seule analyse du « monstre de Frankenstein du parti républicain », ils dressent un parallèle entre Trump, Ukip ou le Front national. Ils y voient des « réactions à la globalisation », promue « de manière presque monolithique par les gouvernements de centre droit ou centre gauche». Comme un dernier cri politique des « perdants » de la mondialisation, peu diplômés. Mais attention au raccourci d’une version transatlantisée du « gaucho-lepénisme », promue par Pascal Perrineau et déclinée à sa façon par le journaliste américain Thomas Frank dans son livre: « Pourquoi les pauvres votent à droite ? »

« Les gens qui sont vraiment déclassés ne votent pas, rappelle, pour l’Humanité, Charlotte Cavaillé, post-doctorante à l’institute for advanced studies in Toulouse, et co-auteur de l’article cité. Mon hypothèse de départ: ce sont ceux qui sont juste au-dessus de la ligne de déclassement qui se retrouvent en Trump. » En France, aussi, des chercheurs ont fait un sort à la fable des « damnés de la terre » convertis au « lepénisme ». Après les élections régionales de 2015, le démographe et historien Hervé Le Bras, le disait justement dans le Parisien: «Le FN recrute beaucoup au sein des artisans ou des cadres moyens, au sein d’une classe moyenne inférieure ou d’une classe populaire supérieure pour qui l’ascenseur social est bloqué. Ce sont le plus souvent des personnes de 25 à 50 ans qui sont dans la vie active, qui sont de plus en plus souvent diplômées mais qui sont bloquées dans leur métier, dans leur pavillon de la périphérie urbaine.» Aux Etats-Unis, David Frum, éditorialiste néo-conservateur, dresse, dans un point de vue publié en janvier dans le magazine The Atlantic, un constat voisin : « Les personnes les plus en colère et les plus pessimistes en Amérique sont ceux que l’on appelle les « Américains moyens ». Classe moyenne, âge moyen, pas riche et pas pauvre, qui sont agacés lorsqu’on leur demande de taper 1 pour l’Anglais (les services aux Etats-Unis sont souvent bilingues, NDLR) et qui se demandent comment « homme blanc » a pu devenir une accusation plutôt qu’une description. »

La « racialisation » de la peur, le ressentiment aux relents ethnicistes, la « matrice » du rejet de l’autre : nouveaux points communs entre trumpisme et lepénisme. « Comme dans le vote Le Pen, il y a un noyau raciste dans le vote Trump. Après, d’autres électeurs se rajoutent. La frontière est difficile à tracer entre le refus des changements démographiques (dans une génération, les Blancs constitueront moins de 50% de la population, NDLR) et la protestation « personne ne nous aide, ne s’occupe de nous», estime Charlotte Cavaillé. Les sondeurs indiquent pourtant le tronc commun des électeurs de Trump : soutien massif à la proposition d’interdire l’entrée du pays aux musulmans et approbation sans faille aux propos anti-immigrés mexicains du milliardaire.

En France, un article récent de la politologue Nonna Mayer (« Le mythe de la dédiabolisation du FN »), met en lumière le bien le mieux partagé des sympathisants du FN, noyau dur de l’électorat lepéniste : « Sur toutes les questions relatives à la perception de l’autre – autre par ses origines, sa couleur de peau, sa religion, sa culture – et quelle que soit la vague de sondage retenue, les réponses des sympathisants du FN sont toujours beaucoup plus négatives que celles des sympathisants des autres partis.»

Pour surfer sur la vague de rejet des effets de la « mondialisation », les alliés objectifs transatlantiques se parent du même camouflage « social ». Marine Le Pen se découvre des sympathies (verbales) pour des aspects du modèle social français tandis que son acolyte américain affirme, contrairement à tous les autres prétendants républicains, ne pas vouloir toucher au système de retraite et de protection sociale

Un seul point les différencie : stratégie de dédiabolisation au FN, diabolisation stratégique chez Trump. « Même poil, même bête », mais deux méthodes à l’instar de de l’hypnotique Kaa et de l’agressif Shere Kan dans « Le livre de la jungle ».

 

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