Archives de Catégorie: Eclairages

Le carnage américain

Système de santé coûteux et inégalitaire, filet de protection sociale insuffisant, trumpisme en (in)action : les classes populaires règlent l’addition d’une catastrophe sanitaire et politique évitable. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2020).

 

Lors de son discours d’inauguration, en janvier 2017, Donald Trump dépeignait, sur l’inspiration de son conseiller d’extrême-droite, Steve Bannon, un « carnage américain » purement fantasmatique. Cette auto-fiction est devenue une réalité : le pays compte près de 900.000 cas positifs (un tiers des cas mondiaux)et 39.000 personnes en sont mortes, 26,5 millions d’Américains ont perdu leur emploi en quelques semaines, dont une bonne proportion qui a, du jour au lendemain, vu s’envoler son assurance santé qui y était liée. Les 330 millions d’habitants des Etats-Unis subissent une triple peine : le coronavirus (comme l’ensemble de la planète), un système de santé et de protection sociale défaillant et le trumpisme, entre déni et darwinisme social rentré. Un drame supplémentaire pourrait s’ajouter alors que l’hôte de la Maison Blanche encourage les mouvements quasi-insurrectionnels contre des gouverneurs démocrates dans un pays dont le climat relève, selon le journaliste Carl Bernstein, de « la guerre civile froide. »

 

Le carnage sanitaire : un quart des morts de la planète

Des infirmières vêtues de simples sacs poubelles de fortune, des corps entassés dans des couloirs d’hôpitaux, la pénurie de matériels de toutes sortes, y compris des indispensables respirateurs : ces images ne sont pas propres aux Etats-Unis mais elles sont sans doute les plus inattendues en provenance de la plus grande puissance du monde.

Facilitée par l’incurie de l’administration Trump, ce « carnage sanitaire », à vrai dire, n’a pas commencé cette année : il était rampant. Hier, et encore plus aujourd’hui, ce sont les classes populaires qui en paient le plus lourd tribut. Non assurés ou mal-assurés, les plus démunis traînent depuis des années les facteurs de comorbidité (obésité, diabète) non-soignés ou mal-soignés qui s’avèrent mortifères, au révélateur du coronavirus. D’autant que la nécessaire distanciation physique s’avère souvent impossible, comme le rappelait dans le magazine en ligne The Intercept, l’épidémiologiste Elizabeth Pathak : «Quand vous êtes membre des classes populaires à New York, vous êtes dans la promiscuité à chaque étape de votre vie, en commençant par la salle de bains. La promiscuité règne chez vous. La promiscuité règne dans les transports publics. La promiscuité règne sur le lieu de travail. La promiscuité règne dans les écoles. » Ville la plus dense et l’une des plus inégalitaires du pays, New York constitue, avec ses 17.000 morts, l’épicentre de l’épidémie aux Etats-Unis. Et, finalement, la promiscuité a également régné dans les urgences des hôpitaux, où se sont conjugués les effets de décennies de sous-investissement et ceux d’un système de santé aussi coûteux qu’inégalitaire. Le pays consacre 18% de son PIB aux dépenses de santé (11% en France), dont un quart est avalé par les frais administratifs, reflet de la complexité quasiment kafkaïenne de l’édifice intégralement géré par les compagnies privées. La couverture supposément universelle apportée par l’Obamacare n’assure qu’une prise en charge minimale, tout comme les contrats des entreprises, souvent insuffisante pour les familles qui doivent mettre de leur poche, souvent poussée à la banqueroute personnelle, lorsqu’un problème grave survient ou…qui ne se soignent pas. En 2018, 44% des Américains ont reporté une visite médicale en raison de son coût. Terreau fertile sur lequel s’est répandu le coronavirus à grande vitesse.

 

Carnage social : retour vers la Grande Dépression

26,5 millions d’Américains se sont inscrits au chômage depuis le 13 mars. En quelques semaines, c’est comme si les 23 millions d’emplois crées entre 2010 et 2020, dans l’après-krach de 2008 s’étaient volatilisés. Ce chiffre ne résume que partiellement l’étendue du drame, puisqu’il n’incorpore par les salariés sans-papiers, ceux qui travaillaient sans déclaration de leur employeur et les «auto-entrepreneurs ». Au total, le taux de chômage s’établit à 20%, un niveau jamais atteint depuis la Grande Dépression. Il nous rappelle que la plus puissante économie du monde est également la moins protectrice.

La loi « coronavirus » de 2000 milliards de dollars votée par le Congrès a, en partie, resserré les mailles du filet de protection sociale. Sur l’insistance des démocrates et de Bernie Sanders, qui a mis dans la balance son vote au Séant, le « package » inclut une allocation hebdomadaire de 600 dollars pour chaque chômeur pendant quatre mois en plus des allocations versées par chaque Etat. La prime spéciale de 1200 dollars par personne (Sanders avait proposé 2000 dollars) et 2400 par famille (plus 500 dollars par enfant) commence à arriver sur les comptes en banque. Elle sert à payer l’ordinaire, notamment la nourriture, dans un pays où 80% des habitants disent vivre avec leur seul salaire du mois et où la moitié de ceux-ci assurent ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue de 400 dollars.

Pour une majorité des nouveaux chômeurs, la peine est double puisque leur assurance-santé était liée à leur emploi. Certains pourront prétendre à la couverture de « Medicaid » (lire papier ci-contre) mais selon un cabinet d’études, 5 millions resteraient dénués de toute couverture. Selon une enquête du Pew Research Center, ce sont les hispaniques – surreprésentés dans les boulots du bas de l’échelle sociale – qui seront les premières victimes de ce carnage social.

 

Le carnage politique : laissez-faire le marché et la nature

Comme si le système d’organisation sociale ne suffisait pas à les mettre au supplice, les habitants des Etats-Unis endurent une torture supplémentaire : le trumpisme. Par ses mots et déclarations, Donald Trump a contribué à créer un climat de déni et de sous-estimation. Par ses actions, il a aggravé la situation. Son nationalisme assumé pourrait parfois faire oublier qu’il est également un libéral patenté. En l’occurrence, il a refusé de faire de l’Etat fédéral le coordinateur de la réponse publique à la catastrophe sanitaire, renâclant, par exemple, à appliquer une loi de 1950 lui permettant de réquisitionner Ford afin que le constructeur automobile construise des respirateurs, dont l’acheminement vers les hôpitaux a ainsi pris des semaines de retard. Conséquence : les Etats fédérés ont été livrés en pâture aux fournisseurs dans un climat de « nouveau far west », pour reprendre la formule du gouverneur de Californie, Gavin Newsom. Et, pour poursuivre sur l’exemple des essentiels respirateurs, ils se sont arrachés aux enchères, les prix flambant de 25.000 à 45.000 dollars.

Dernière lubie : la réouverture au plus vite de l’économie. Il cache à peine qu’il entend aborder l’élection présidentielle de novembre avec les moins catastrophiques chiffres possibles. D’autant que nombre d’Etats-clés (Michigan, Pennsylvanie, Nevada et Ohio) sont parmi les plus touché par l’immense récession. Un deuxième mandat vaut bien quelques milliers de mots supplémentaires…

 

 

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Bernie Sanders met fin à « sa campagne, pas à sa lutte »

Le sénateur qui se réclame du socialisme démocratique a pris acte du fait que, dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, il ne disposait plus d’aucune possibilité de combler son retard sur Joe Biden. (Article publié dans l’Humanité du 9 avril 2020.)

Alors que son nom figurait encore sur les bulletins de vote lors d’un surréaliste scrutin dans le Wisconsin, mardi, Bernie Sanders a annoncé hier son retrait de la course à l’investiture du parti démocrate. La nouvelle a pu surprendre observateurs et acteurs politiques : rien le laissait présager que le sénateur du Vermont puisse mettre fin à sa campagne, même s’il n’avait pas caché qu’après une succession de défaites, lui et son équipe « réexaminaient » le sens de sa candidature. C’est encore ce qu’il avait répété dans une interview exclusive publiée dans le magazine progressiste The Nation, publiée hier midi. Dans un échange mené, le 1er avril, par John Nichols, un journaliste qui suit Sanders depuis de très nombreuses années, le challenger de Joe Biden ne cachait pas qu’il y avait débat parmi ses proches et soutiens. « Certains disent : «C’est probablement une bonne idée de s’assoeir avec Biden et d’essayer de conclure quelque chose. » D’autres me disent : « Il faut se battre jusqu’au dernier vote à la convention. » Et d’ajouter : « Dieu sait à quoi cette convention va ressembler. Ce ne sera pas une convention réelle. Ce sera une convention virtuelle. » Et désormais, sans suspense : elle intronisera Joe Biden comme le porte-drapeau du parti démocrate afin de chasser Donald Trump de la Maison Blanche.

S’il avait refusé de jeter l’éponge après un retentissant retournement à son désavantage lors du Super Tuesday – comme l’y appelaient de nombreuses voix de l’establishment – puis lors de revers successifs les semaines suivantes, Sanders n’avait pas, pour autant perdu, le sens des réalités. Il le disait en ces termes à « The Nation » : « Pour être honnête, je suis raisonnablement doué en arithmétique et je comprendre que nous avons 300 délégués de moins que Biden et que notre chemin vers la victoire serait très étroit. Je comprends aussi qu’au moins une douzaine d’Etats ont reporté leur primaire. Et je comprends que, croyez-moi, que la nature de la campagne – et cela est très, très douloureux – a radicalement changé. Cela a changé pour Biden. Cela a changé pour moi. » En réalité, elle a beaucoup plus changé pour Sanders que pour Biden. Ce que la mathématique politique rendait presque improbable, le surgissement de l’épidémie de coronavirus l’a rendu impossible.

Au moment où la courbe des cas et décès liés au coronavirus est devenue exponentielle, la campagne des primaires a, de fait, été reléguée au second plan. L’épidémie a « immobilisé » le rapport des forces là où il en était : favorable à l’ancien vice-président de Barack Obama. Quelques semaines plus tôt, il était exactement l’inverse. Après une année 2019 poussive où Elizabeth Warren semblait pouvoir incarner l’aile progressiste, Bernie Sanders – malgré son âge (78 ans) et un goût de déjà-vu – a repris la corde au moment où cela compte le plus : lors de la cristallisation de janvier, puis lors des premiers votes avec trois victoires d’affilée au vote populaire. Tout le monde le considérait alors comme le favori. La manœuvre, alors diligentée par l’establishment, figurera sans doute dans les manuels de campagne ou les bibles d’étudiants en sciences-politiques : retrait de Pete Buttigieg et d’Amy Klobuchar derrière Joe Biden, éclatant vainqueur de la primaire en Caroline du Sud. Le rassemblement ne s’opérait pas du côté des progressistes, Elizabeth Warren restant en piste. Le Super Tuesday – quatorze Etats avec un tiers du total des délégués – devait constituer le tremplin pour Bernie Sanders. Il a finalement fonctionné comme une trappe s’ouvrant sous les pieds de l’outsider socialiste.

Bernie Sanders a mis fin à sa campagne, pas à sa carrière politique. On le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings – si tant est que ceux-ci puissent de nouveau se tenir d’ici novembre – afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. L’Histoire ne manque jamais d’ironie : c’est au moment où une crise sanitaire, sociale et économique quasiment sans égale met en lumière le bien-fondé des propositions de Sanders que ce dernier doit renoncer à les porter directement auprès des électeurs. On ne doute pas que, opiniâtre, voire têtu, il continuera de les porter: c’est l’Histoire de plus d’un demi-siècle d’engagement.

 

 

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Le crash de l’axe Sanders-Warren place Biden en orbite

L’ancien vice-président a remporté une majorité d’Etats, mardi, profitant de l’unité des modérés face à la division des progressistes. (Article publié dans l’Humanité du 12 mars.)

Ils ont attendu longtemps mais rien n’est venu. Les militants et sympathisants de Bernie Sanders ont voulu croire jusqu’à la dernière seconde qu’Elizabeth Warren allait mettre son poids dans la balance. Lors de l’annonce de son retrait de la campagne, le 5 mars dernier, la sénatrice du Massachussetts avait fait part de son besoin de temps afin d’annoncer lequel des deux candidats encore en course – Sanders ou Biden – elle allait soutenir. Puis rien… Le « mini Tuesday » du 10 mars est arrivé et Sanders n’a pu se prévaloir du soutien de l’autre figure marquante de l’aile progressiste, seule possibilité, sans doute, pour lui de renverser la vapeur.

Les résultats du vote dans les six Etats qui ont voté mardi renforcent l’avantage pris par Joe Biden. Il a remporté haut la main (53% contre 36%) l’Etat crucial du Michigan, dans lequel Sanders avait décroché une retentissante victoire en 2016 face à Hillary Clinton. L’ancien vice-président domine sans surprise dans le Mississippi, le Missouri et, de façon plus inattendue en Idaho. Bernie Sanders gagne le très peu peuplé Dakota du Nord et a pris un léger avantage dans l’Etat du Washington, le deuxième pourvoyeur de délégués de la soirée, où les bulletins étaient encore comptés, à l’heure où ces lignes étaient écrites. L’écart, en nombre de délégués, s’est encore creusée et il pourrait s’établir, à 150. Rien n’apparaît définitif au regard des 4000 délégués qui se rendront à la convention de Milwaukee, dont la moitié n’ont pas encore été élus. Mais il faudrait un retournement aussi spectaculaire que celui qui a permis à Biden de se relancer, suite à une victoire massive en Caroline du Sud et au soutien de deux des candidats modérés, Pete Buttigieg et Amy Klobuchar.

Le sénateur du Vermont a donc besoin d’un succès et de renforts. Ce qui nous ramène à Elizabeth Warren. Depuis les premiers débat, les deux élus à la chambre haute du Congrès affichaient une unité sans failles. Ils étaient « amis », rien ne pouvait se glisser entre eux, à peine plus entre leurs programmes. L’axe progressiste défendait un système d’assurance-maladie universel et public (dit Medicare for All), la création d’un impôt sur la fortune, l’annulation de la dette étudiante, etc… Le duo a commencé à se fissurer lors de la « cristallisation » du mois de janvier, quelques semaines avant le premier vote, alors qu’Elizabeth Warren, en tête des sondages durant les derniers mois de 2019, reculait inexorablement tandis que Bernie Sanders émergeait. Lors d’un débat, la première accusait le second de lui avoir dit en privé « qu’une femme ne pourrait pas devenir présidente», ce que celui-ci niait. Sur les réseaux sociaux, le débat s’envenimait entre soutiens de l’une et de l’autre.

Après le ralliement express derrière Biden, début mars, Elizabeth Warren a clairement fait le choix stratégique de rester en piste dans l’espoir de capter une frange de l’électorat de Buttigieg et Klobuchar, dont elle apparaissait, dans les enquêtes d’opinion, comme le second choix. Mais ces électeurs ont suivi les consignes et se sont reportés massivement sur Biden, laissant la sénatrice sans victoire, avec peu de délégués (69) et aucune voie possible vers la nomination. Une union préalable aurait sans doute permis à Sanders de remporter le Massachusetts, le Minnesota et le Texas, créant une « dynamique » apte à concurrencer celle créée autour du candidat de l’establishment.

Demeure la question : pourquoi, depuis, Warren n’a-t-elle pas apporter son soutien à son « ami de longue date » ? L’explication relève-t-elle du personnel (indépassable déception, amertume face aux attaques) ou du politique ? Est-elle en train de négocier avec Joe Biden ? Un article récent de Politico relate les longs échanges entretenus fin 2014 par Elizabeth Warren et Hillary Clinton au terme desquels la première s’est engagée à ne pas être candidate après acceptation par la seconde d’un certain nombre de conditions. Déçus par ce renoncement, des milieux progressistes se tournèrent alors vers un autre sénateur, unique socialiste déclaré du Congrès, un certain Bernie Sanders.

 

 

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Le Nevada place Sanders en orbite

Sa victoire éclatante dans le premier Etat à forte proportion d’électeurs latinos renforce le sénateur du Vermont dans son statut de grand favori. L’establishment prépare une « convention contestée. » (Article publié dans l’Humanité du 24 février 2020)

Désormais, il n’y a plus aucune contestation ou ratiocination possibles : après son écrasante victoire dans le Nevada, Bernie Sanders est le favori pour décrocher l’investiture du parti démocrate afin d’affronter Donald Trump. La victoire, en nombre de voix, dans l’Iowa avait été écrasée par l’immense bug démocratique. Celle, dans le New Hampshire, se révéla moins éclatante que ne le suggéraient les derniers sondages. Les résultats dans le Nevada sont sans appel : selon des résultats partiels, il aurait obtenu 35% dès le 1er tour devant Joe Biden (18,5%) et Pete Buttigieg (15,5%) tandis qu’ Elizabeth Warren (12%) n’a enregistré aucun rebond après une performance remarquée (contre le sexisme de Bloomberg) lors du dernier débat. Au second tour, il progresse encore (près de 40%). Soit un niveau plus élevé que ne le supposaient les dernières enquêtes d’opinion. Sa progression entre les deux tours (il s’agissait d’une primaire sous forme de caucus comme dans l’Iowa) invalide l’hypothèse selon laquelle il se heurterait à un « plafond » électoral ne lui permettant pas de rassembler au-delà d’une base certes solide et galvanisée. D’autant que les électeurs se définissant comme « modérés » l’ont également placé en tête.

Tous les indicateurs qui parviennent de l’Etat dont Las Vegas est la ville principale sont autant de feux verts pour Sanders. La participation a été beaucoup plus élevée qu’en 2016: le promoteur de la « révolution politique » pourra continuer à argumenter que sa campagne mobilise des électeurs restés jusque-là en marge du processus électoral, clé, selon lui, du scrutin présidentiel de novembre prochain. Le travail entamé auprès des Latinos depuis quatre ans a payé. Le magazine en ligne The Intercept a aussitôt publié un article : « Comment les jeunes latinos ont donné la victoire à Tio (Oncle, NDLR) Bernie. »

Autre oracle favorable : le vote des syndiqués. Les dernières semaines de campagne avaient été émaillées d’escarmouches entre l’équipe de Sanders et la direction du syndicat Culinary Workers Union. En cause : la proposition de Medicare for All, une assurance publique qui remplacerait toutes les assurances privées du pays. Or, le syndicat a récemment négocié avec les employeurs (notamment des casinos) un accord avec un volet « benefit » (avantages) concernant une protection santé privée et ne veut pas basculer dans un système public. « Son finish impressionnant sur le Strip de Vegas (où se trouvent les casinos, NDLR) indiquent que les syndiqués n’ont pas suivi leur direction syndicale et ont soutenu le socialiste », relate le journal The Washington Examiner.

C’est donc avec ce fameux « momentum » dans ses bagages que Bernie Sanders a pris la direction de la Caroline du Sud, prochaine étape des primaires. Joe Biden, qui a évité le naufrage dans le Nevada, compte sur cet Etat où l’électorat africain-américain est puissant pour redonner du souffle à sa candidature. Viendra ensuite le Super Tuesday et ses deux gros lots : la Californie (415 délégués sur les 4000) et le Texas (228).

L’establishment démocrate s’est rendu à l’évidence : personne ne pourra empêcher « Bernie » qui se réclame du socialisme démocratique d’arriver en position de force lors de la convention de Milwaukee (13 au 16 juillet) avec le plus grand nombre de délégués. Selon les projections du site spécialisé 538, il disposerait de 1800 délégués, soit 45% du total. Mais l’establishment n’a pas renoncé pour autant à barrer la route au vieux sénateur. Et sa dernière carte s’appelle Bloomberg, qui, selon le site Politico, « est tranquillement en train de comploter pour une convention contestée. » Cette formule renvoie à une convention où aucun candidat n’obtient une majorité absolue dès le 1er tour. Lors du deuxième tour, les « superdélégués » entrent en piste : ils ne sont pas élus par les électeurs lors du processus des primaires mais nommés par le DNC (democratic national committee, l’instance dirigeante du parti démocrate). Ils pourraient donc très bien se reporter sur un candidat centriste (Bloomberg ?) derrière lequel se rallieraient tous les autres (Biden, Buttigieg, Klobuchar). Un scénario en forme de hold up. Demeure une question : que fera la personnalité démocrate la plus populaire, à savoir Barack Obama?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sanders : une victoire dans le New Hampshire et quelques nuages

Arrivé en tête lors de la première vraie primaire de l’année, le sénateur du Vermont doit faire face à un bloc centriste éparpillé mais puissant. (Article publié dans l’Humanité du 13 février 2020)

Enfin une victoire incontestable. Bernie Sanders a remporté mardi la primaire du New Hampshire, premier vote au suffrage universel direct de la saison 2020 conduisant à la désignation du candidat démocrate qui affrontera Donald Trump le 3 novembre. Le candidat qui se réclame du « socialisme démocratique » était déjà arrivé en tête des votes dans l’Iowa (6000 suffrages d’avance au 1er tour, 1000 au second) mais le filtre de la forme caucus, l’accident industriel du report des votes et sa gestion chaotique par les instances locales du parti démocrate se sont combinés pour l’empêcher de revendiquer la victoire.

Dans le New Hamsphire, le sénateur de l’Etat du Vermont a engrangé 25,7% des suffrages. Il est talonné par Pete Buttigieg (24,4%) qui confirme sa percée de l’Iowa. La surprise de ce vote a les traits d’Amy Klobuchar, sénatrice centriste de Minnesota, qui a fait fructifier une excellente prestation lors du dernier débat. Les difficultés se confirment, en revanche, pour Elizabeth Warren (9,3%) et surtout Joe Biden (8,4%), qui a quitté l’Etat avant même la proclamation des résultats. Bonne nouvelle pour les démocrates : la participation s’est affichée en hausse (près de 300.000 électeurs contre 250.000 en 2016) ce qui valide l’hypothèse d’un caucus de l’Iowa à la participation décevante car « phagocyté » par la procédure d’impeachment.

Célébrant sa victoire avec les militants et sympathisants, à Manchester, ancienne ville industrielle, « Bernie » a lancé : « Cette victoire ce soir est le début de la fin pour Donald Trump (…) Mais le but de notre campagne n’est pas seulement de battre Trump, c’est de transformer le pays. » Soucieux de se glisser dans le costume du favori rassembleur, il a salué ses concurrents et assuré qu’il n’avait aucun doute sur la capacité « de nous unir ensemble. » Sous-entendu : derrière lui.

Plus personne ne conteste désormais que l’outsider Sanders a pris la pole position. Deux sondages nationaux publiés mardi le donnent en tête. Cependant, les résultats du New Hampshire ne dessinent pas un boulevard vers Milwaukee, où aura lieu la convention démocrate en juillet. Le « bloc centriste » est plus puissant, dans les urnes, que l’aile gauche, dans un Etat où Sanders avait remporté 60% des voix en 2016 contre Hillary Clinton. L’affaiblissement, voire même l’effondrement, de la campagne d’Elizabeth Warren, en tête des sondages nationaux fin 2019, constitue même une mauvaise nouvelle : en passant sous la barre des 15%, elle n’engrange aucun délégué. Si cela devait se confirmer lors des prochains votes, Sanders ne pourrait, au final, compter que sur ses propres délégués, sans quasiment aucune réserve lors de la convention.

Face à un Sanders, installé dans le statut du « front runner », le casse-tête de l’establishment s’est malgré tout renforcé dans le New Hampshire. Il y a désormais quatre candidats pour un fauteuil et chacun d’entre eux présente d’immenses faiblesses. Pete Buttigieg a mangé son pain blanc, si l’on peut dire, avec les deux premiers Etats. Les scrutins au Nevada (22 février) et en Caroline du Sud (29 février), où, respectivement, le vote des Latinos et les Africains-Américains, seront déterminants vont agir comme une sorte de juge de paix pour un candidat peu populaire auprès des « minorités ». La problématique semble la même pour Amy Klobuchar. Joe Biden en revanche mise tout sur l’Etat sudiste, où les Africains-Américains représentent un tiers des électeurs démocrates et où sa côte de popularité demeure intacte. Et puis, il y a Michael Bloomberg, le milliardaire, absent des premières étapes par choix stratégique, qui inonde la Californie et les autres Etats du Super Tuesday (3 mars) de centaines de millions de dollars (équivalent de l’ensemble du budget de Sanders lors de sa campagne en 2016). Premier effet : il perce dans les sondages nationaux (entre 11 et 17%) et marque des points auprès de l’électorat africain-américain (22%).

Du côté de l’équipe de campagne de Sanders, on peut penser qu’il vaut mieux diviser l’establishment pour régner. Et du côté de ce dernier, certains ne sont pas loin d’envisager que quatre candidats ratissent plus large que deux.

 

 

 

 

 

 

 

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New Hampshire : ce qu’en attendent les principaux candidats

La purée de pois de l’Iowa n’est pas encore dissipée, mais un peu de lumière pourrait venir de cet Etat pourtant peu peuplé que Sanders avait remporté en 2016.

Après le fiasco de l’Iowa, première étape sans vainqueur déclaré (1), voici désormais le New Hamsphire où, sauf improbable et totalement catastrophique surprise, un lauréat sortira des urnes. On passe du tarabiscoté caucus à la plus simple primaire où les électeurs votent, et à la fin, celui qui a remporté le plus de suffrages l’emporte. De ce côté-ci de l’Atlantique, le suffrage universel direct nous semble être la quintessence de la démocratie électorale. Pas aux Etats-Unis, où les filtres (collège électoral, sénat où sont surreprésentés les Etats ruraux, système du caucus) sont multiples.

Le New Hamsphire n’est guère plus représentatif de l’Amérique de 2020 que l’Iowa (les blancs constituent 90% de la population de ces deux Etats) et il pèse encore moins démographiquement : 1,35 millions d’habitants contre 3 millions. Mais politiquement, le gain est mille fois supérieur à la mise. Et il a l’intérêt d’être un « swing state ».

Pour les six candidats candidats qui peuvent encore prétendre à l’investiture démocrate, les enjeux sont évidemment différents.

Pour Bernie Sanders, la victoire est la seule option s’il veut maintenir sa dynamique. En 2016, il avait ébranlé l’establishment par une écrasante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%). Le type de primaire dans cet Etat qui permet aux indépendants déclarés de voter lui est favorable, lui-même revendiquant cette étiquette d’indépendant. Les derniers sondages lui accordent de 7 à 8% d’avance. Une victoire confirmerait qu’il est bien le « front runner », d’autant qu’il figure dans le duo de tête dans tous les sondages réalisés dans les autres Etats. Une défaite serait logiquement lue comme une réussite des attaques portées dans la dernière ligne droite, notamment par Joe Biden et Pete Buttigieg, contre sa radicalité et son label «socialiste. »

Pour Pete Buttigieg, co-vainqueur de l’Iowa, l’important est de confirmer son émergence. Une victoire conforterait son statut d’alternative la plus crédible à Sanders. Une deuxième place, juste derrière Sanders, ne l’altérerait pas. Quelle portée aura la charge de Sanders contre les riches donateurs de la campagne de Buttigieg ? Quel impact de l’attaque en règle lancée par Biden via un clip TV contre ce maire « inexpérimenté » d’une petite ville du Midwest ? Et peut-être principalement : dans quelle mesure la très bonne prestation d’Amy Klobuchar lors du débat entre prétendants, vendredi dernier, va-t-elle lui permettre de grignoter l’électorat centrise de Buttigieg ? Les derniers sondages indiquaient un tassement de ce dernier au bénéfice de la sénatrice du Minnesota.

Puisque l’on parle de Joe Biden… L’ancien vice-président de Barack Obama n’en est pas encore à jouer sa survie. Celle-ci se dénouera, ou pas, en Caroline du Sud, le 29 février prochain, où le poids des Africains-Américains est de première importance. Il a d’ailleurs annoncé qu’il prendrait un autre « coup » dans le New Hampshire après celui reçu dans l’Iowa. Une façon de dédramatiser, en l’annonçant, une défaite programmée. Mais de quelle ampleur ?

On ne sait si Elizabeth Warren joue encore quelque chose dans cette campagne. Ou alors c’est maintenant ou jamais. Si Sanders prend la pole position de l’aile gauche, cela risque d’être définitif et la sénatrice du Massachusetts ne disposera plus de ficelles à tirer pour renverser la tendance. Demeure une inconnue et de taille : franchira-t-elle le seuil des 15% qui permet de décrocher des délégués qui compteront à la convention de Milwaukee en juillet ?

Enfin, un candidat ne sollicite pas le suffrage des électeurs du New Hamsphire mais y regardera de très près : Michael Bloomberg, qui a choisi de zapper les quatre premières étapes de février pour se concentrer sur le Super Tuesday du 3 mars (Californie et Texas au menu). Son scénario idéal pour se présenter en recours auprès de l’establishment : une victoire de Sanders et un morcellement entre les trois candidats centristes.

 

  • En l’état, on sait que Bernie Sanders a remporté, lors du 1er tour, 6000 suffrages, et un millier au second, de plus que Pete Buttigieg mais que ce dernier devrait disposer, selon les résultats communiqués dimanche par les instances démocrates de l’Iowa, de 14 délégués à la convention nationale contre 12 à Sanders, 8 à Warren et 6 à Biden. Au regard des irrégularités et erreurs constatées, Associated Press et le New York Times n’ont pas déclaré de vainqueur.

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Sanders-Warren: l’axe mis à mal?

Alliés programmatiques, les deux sénateurs sont de fait rivaux dans la primaire qui a commencé de façon chaotique dans l’Iowa et se dirige vers le New Hamsphire où une primaire a lieu mardi 11février. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 6 février 2020)

 

Pour l’establishment démocrate, la gauche ressemble à une hydre. Avec la victoire, en 2016, d’Hillary Clinton face à Bernie Sanders, le social-libéralisme version US, pensait avoir remporté la partie. Mais une improbable défaite et quatre ans plus tard, la gauche a repoussé…à deux têtes : Bernie Sanders, toujours là, malgré ses 79 ans et une attaque cardiaque, et Elizabeth Warren, 70 ans.

La popularité des programmes sur lesquels ils mènent campagne illustre un virage à gauche de l’électorat démocrate amorcé après la crise de 2008 et qui s’est accéléré avec la victoire de Donald Trump. Les deux se déclarent favorables à la création d’un système de santé publique (Medicare for All) avec suppression des assurances privées, le SMIC à 15 dollars, l’annulation de la dette étudiante et la gratuité des études supérieures… Les différences relèvent plus du degré que de la nature. En termes de réforme fiscale, ils proposent d’instaurer ce qu’en France on appellerait un Impôt sur la fortune: une taxe sur le patrimoine, à partir de 32 millions (Sanders) ou 50 millions (Warren). « Je vois une seule grande différence : sur le changement climatique, analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson (New Jersey). Sanders a vraiment pris la mesure de la menace avec sa proposition de « New Deal écologique ». On peut aussi voir une nuance sur le Medicare for All : Sanders assume l’augmentation des impôts pour tous alors que Warren ne l’a pas assumé et en a payé les conséquences en reculant finalement dans les sondages.»

« C’est le discours qui entoure les propositions qui change, poursuit l’universitaire. Sanders dirige ses attaques contre la classe des milliardaires et critique le capitalisme. Warren vise les mêmes mais parle de corruption systémique et se déclare fidèle au capitalisme. »  Une nuance que corrobore Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas: « D’un côté il y a une gauche socialiste, de rupture avec le capitalisme, incarnée par Bernie Sanders, qui refuse tout financement par les gros donateurs, et fédère les radicalités sociétales de gauche par son alliance avec Alexandria Ocasio-Cortez. De l’autre, une gauche keynésienne et rooseveltienne avec Elizabeth Warren qui ne refuse pas le capitalisme mais souhaite revenir à sa version la plus efficiente, celle des années 1930-1970. »

Le contraste le plus marquant relève moins de la substance que de la « méthode » de gouvernement. « J’ai un plan », oppose Elizabeth Warren à chaque problème soulevé lors d’un débat. « Il nous faut une révolution politique », appelle de ses vœux Bernie Sanders, depuis 2016. Dans un point de vue publié dans le quotidien britannique The Guardian, Bhaskar Sunkara, fondateur du magazine marxiste Jacobin et pro-Sanders, insiste sur cette différence fondamentale : « Le changement ne viendra pas de politiques responsables ou de plans intelligents. Il viendra de la mobilisation des gens dans la rue, sur leur lieu de travail, dans leur quartier. Sanders est le seul qui peut ouvrir cette possibilité (…) Elizabeth Warren est une progressiste qui peut prendre une part importante à la large coalition pour le changement mais nous avons besoin d’un socialiste démocratique pour diriger cette coalition.»

Ces deux gauches sont complémentaires jusque dans leur sociologie. Warren recrute parmi « la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle », souligne John Mason. « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », ajoute-t-il.

Mais l’axe peut-il tenir alors que la campagne est entrée dans les turbulences de la dernière ligne droite avant les votes ? Un pacte de non-agression avait été tacitement conclu entre les deux parties. Il y a eu comme une infraction, mi-janvier, lors d’un débat lorsque Elizabeth Warren a déclaré que son collègue de la chambre haute lui avait assuré, en privé en 2018, qu’une femme ne pourrait pas gagner la prochaine élection présidentielle face à Donald Trump. Au terme du débat, l’échange entre les deux amis fut bref et froid… mais la tension est retombée les jours suivants.

Alliés stratégiques mais rivaux de fait. Surtout, un seul des deux peut prétendre à la nomination. Entre août et octobre, la sénatrice du Massachussetts a dominé les sondages avant que la courbe ne pique du nez sans que Sanders ne semble réellement en profiter. C’est, au début de l’année 2020, que la candidature du presque octogénaire a décollé, comblant le retard, dans les sondages nationaux, sur Joe Biden, le favori de l’establishment et ancien vice-président de Barack Obama. Pour les « pollsters » et observateurs, il ne faisait plus de doute que la primaire allait tourner au duel. Si mano a mano il doit y avoir, cela se fera peut-être sans Biden. Sa 4e place dans l’Iowa place sa campagne au bord du gouffre. Sanders, en revanche, a assumé son statut de favori.

Mais, du côté de son équipe de campagne, on s’inquiète quand même des futurs scores de Warren que l’on espère bons… Explication par un directeur régional de la campagne de Sanders : « On ne souhaite pas que Warren tombe trop bas et surtout pas en dessous du seuil de 15% qui l’empêcherait d’obtenir des délégués.» Sanders sait qu’il aura besoin des délégués de Warren à la convention qui se déroulera en juillet à Milwaukee (Wisconsin). A priori, aucun candidat ne franchira seul la barre des 50%. Dans cette convention qui s’annonce sans majorité absolue au 1er tour, certains observateurs imaginent un scénario presque fou : que l’establishment se rallie à Warren, « moindre mal » par rapport à Sanders. Dans la dernière ligne droite, la candidate cultive d’ailleurs cet argument de l’unité dont elle peut être la garante entre les deux ailes. « Bernie », lui, creuse le même sillon de sa « révolution politique », certain que seule une dynamique populaire pourra venir à bout de l’establishment démocrate puis de Trump.

 

 

 

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L’élite centriste se cherche un plan B comme Buttigieg… ou Bloomberg

Avec l’effondrement de Joe Biden, l’establishment pourrait se tourner vers le jeune candidat qui a percé dans l’Iowa ou le milliardaire en embuscade en Californie.

 

Trois jours après le caucus de l’Iowa, le parti démocrate ne cesse de repousser les frontières de l’amateurisme et du ridicule. Après le bug initial (de quelle nature ? mystère) qui a empêché la publication des résultats le soir même, les responsables démocrates de l’Etat ont dévoilé des données…portant sur 62% des bulletins, sans préciser quand le reste sera rendu public. Puis sur 85%. Puis le New York Times a découvert des anomalies dans les retranscriptions. Bref, c’est la bouteille à l’encre.

S’il apparaît que Bernie Sanders arrive en tête des suffrages, c’est Pete Buttigieg qui – pour l’heure – devance légèrement (de 0,1%) le sénateur du Vermont en nombre de délégués et, en l’état, pourrait être déclaré vainqueur. Alors que l’ancien vice-président Joe Biden n’occupe que la quatrième position, l’establishment a-t-il trouvé son plan B ? Le CV de Buttigieg respire la « modernité »: jeune, (à 37 ans, il fait partie de la génération montante des Millennials), surdiplômé (Harvard, Oxford), maire de South Bend (Indiana), petite ville du Midwest de 2012 à 2020, ancien militaire ayant servi en Afghanistan, assumant son homosexualité et posant volontiers avec son mari Chasten.

Politiquement, il est considéré comme un « centriste » et a réservé ses dernières flèches, avant le caucus de l’Iowa, aux propositions « irréalistes » de Bernie Sanders, a souvent mis l’accent sur sa foi évangélique. Il ne s’en prononce pas moins pour le «Medicare for All » mais en maintenant les assurances privées, pour une gratuité des études supérieures publiques pour 80% des familles qui gagnent moins de 100.000 dollars par an, contre la peine de mort… Ce qui en fait un candidat moins centriste qu’Hillary Clinton en 2016, signe d’une poussée générale vers la gauche. Les sondages réalisés à la sortie des urnes en Iowa montrent que sa candidature trouve un écho à peu près égal parmi les générations, les classes sociales et les définitions politiques (modéré ou « liberal »), ce qui lui permettra de se présenter comme le garant de l’unité de la famille démocrate.

La nouvelle coqueluche des médias devrait obtenir un bon score dans le New Hampshire, mais quid des Etats où les électeurs latinos et africains-américains comptent ? Les sondages indiquent qu’il ne dépasse guère la barre des 10% parmi ces électorats. Il pourrait également traîner, comme le sparadrap du capitaine Haddock, les attitudes racistes de la police de South Bend auxquelles il n’a jamais mis un terme. Enfin, ces relations avec les riches donateurs privés constituent un autre angle d’attaque pour ses opposants de gauche. En cas de besoin, le bloc social-libéral dispose d’un plan B bis : le milliardaire Bloomberg qui déverse des centaines de millions de dollars en Californie.

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La primaire démocrate trébuche dès la première foulée

Dans l’Iowa, un incroyable fiasco masque la victoire probable de Bernie Sanders, l’émergence de Pete Buttigieg et l’écroulement de Joe Biden (article publié dans l’Humanité du 5 février 2020).

Bernie Sanders a remporté, en voix, le caucus de l’Iowa, Pete Buttigieg a effectué une percée au détriment de Joe Biden, quatrième ; l’aile gauche remporte la moitié des voix dans un Etat rural et conservateur et les cartes sont rebattues au sein de l’establishment démocrate : tout ce qu’il fallait retenir du premier vote du cycle des primaires démocrates a quasiment disparu derrière une purée de pois générée par une immense confusion. Cela relève d’ailleurs plus de l’accident industriel que du simple « bug »: l’un des deux grands partis du pays le plus puissant de la planète se montre incapable de gérer un vote dans un Etat à peine plus peuplé que le département du Nord… On ne connait toujours pas la nature du problème, laissant place à toutes les interprétations. L’Iowa vient sans doute de perdre son statut disproportionné de faiseur de rois tout comme la forme du « caucus » a vécu ces derniers soubresauts mais l’essentiel est ailleurs : ce désastre fait quasiment de Donald Trump, le double vainqueur de la soirée: incontesté dans son propre camp (97% des voix), il se délecte de l’amateurisme de ses adversaires démocrates.

Chat échaudé craignant l’eau froide, la campagne de Bernie Sanders n’avait pas attendu que la bureaucratie locale démocrate vienne à bout des problèmes en décidant en pleine nuit de publier ses propres relevés. En 2016, novice en la matière, il avait laissé la main au parti démocrate qui, sans publier le détail des votes, déclarait une victoire d’Hillary Clinton d’une courte tête (49,6% contre 49,2%). La thèse du « hold up » est de plus en plus communément admise.

Si les résultats diffusés par Sanders étaient officiellement confirmés, ils produiraient une confirmation et une déflagration. La bataille entre l’aile gauche et l’establishment centriste aura bien lieu, et le vent semble plutôt souffler dans les voiles de la première, puisque ses deux candidats obtiennent un score plus élevé (près de 30% pour Sanders et 20% pour Warren) que ne le disaient les derniers sondages. Mais, manifestement l’incarnation des élites centristes ne sera pas Joe Biden (autour de 15%). Une quatrième place pour un ancien vice-président, favori des élites, cela semble rédhibitoire même si sa campagne « zombie » va sans doute se poursuivre jusqu’à trouver sa tombe naturelle. Le plan B du bloc social-libéral prend les traits d’un jeune maire du Midwest, Pete Buttigieg (environ un quart des voix) mais peut-être aussi d’un milliardaire octogénaire, Michael Bloomberg, qui attend son heure en Californie et y déverse des centaines de millions de dollars.

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Bernie versus Biden : cinq clés pour comprendre les primaires démocrates

La primaire du parti démocrate qui commence aujourd’hui dans l’Iowa s’annonce comme un face à face entre les représentants de l’establishment centriste et de l’aile gauche (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2020.)

L’Iowa est un Etat rural de 3 millions d’habitants, dont les électeurs sont blancs à 91% et qui ne fait plus partie de la liste des « swing states ». Il est donc sans intérêt politique… Sauf ce lundi 3 février où le caucus qui s’y tient va donner le « la » de la primaire démocrate. Le New Hamsphire (11 février), le Nevada (22) et la Caroline du Sud (29) commenceront ensuite à composer une « petite musique », avant le grand concert du Super Tuesday du 3 mars qui met en jeu une quinzaine d’Etats dont la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste du pays. Voici les principaux éléments du paysage au matin de la « bataille. »

 

 

  1. La dynamique Sanders

Tout semblait réuni pour une campagne sans souffle : l’âge du capitaine (79 ans) et la faiblesse de ses artères (infarctus en octobre dernier), une « concurrence » au sein de l’aile gauche par Elizabeth Warren qui pouvait en plus présenter le double visage du renouvellement et de la féminisation, un amoindrissement de l’effet de surprise. Et pourtant, depuis le début de l’année 2020, la dynamique est clairement du côté du sénateur qui se définit comme un adepte du socialisme démocratique. Elle se mesure évidemment dans les sondages : jour après jour, il réduit, à l’échelle du pays, l’écart avec Joe Biden. La dernière enquête réalisée par NBC News et le Wall Street Journal le place même en tête d’un tout petit point. Mais cette primaire est une course d’étapes et les premières d’entre elles s’avèrent souvent déterminantes.

Dans l’Iowa, Sanders posséderait quelques points d’avance sur Joe Biden, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg . Dans le New Hampshire où il avait enregistré en 2016 une retentissante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%) l’avantage est plus net: une dizaine de points. Dans le Nevada, premier Etat à voter qui comporte une part significative de Latinos, il est placé au coude à coude avec l’ancien vice-président. Les nouvelles des sondeurs sont également bonnes concernant le gros lot californien: l’écart se creuse avec les autres candidats (+14% selon la dernière étude parue).

Toutes les enquêtes soulignent que les électeurs déclarés de Sanders se déclarent les plus certains de leur choix. Le socle est solide et… enthousiaste. Le bilan de la collecte de fonds de 2019 dévoile une base de donateurs de cinq millions de personnes. La coalition « sandernista » repose sur les jeunes électeurs (47% des moins de 35 ans votent pour lui), les Latinos (beaucoup plus qu’en 2016) et les salariés de revenus faibles ou moyens.

La « résilience » de l’homme politique Sanders a sans doute à voir avec l’enracinement du mouvement qu’il incarne : « une alternative doctrinale au social-libéralisme », selon Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas, dont la demande a grandi à partir de « la grande récession de 2008, rupture déterminante. » Les électeurs de Sanders sont d’ailleurs les seuls à avoir une vue plus positive du socialisme que du capitalisme.

 

  1. La panique de l’establishment

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train Sanders a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», constate John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Depuis le redressement des courbes sondagières de « Bernie », la riposte des élites centristes se déploie de manière désordonnée. Hillary Clinton a tapé à côté de la plaque en lâchant à propos de son rival de 2016: « Personne ne l’aime ». Aussitôt, sur Twitter, le hashtag ILikeHim (Je l’aime) a fait des ravages. Dans l’Iowa, un super PAC (comité d’action politique supposément indépendant des partis politiques, sans plafond de dépenses) a diffusé des sports TV négatifs contre Sanders, une première dans cette campagne. Contre-productif selon un autre stratège démocrate qui livre ses états d’âme dans un article de Politico : « Si vous attaquez Sanders et son programme de socialisme démocratique, vous ne faites pas qu’attaquer Sanders, vous attaquez le socialisme démocratique lui-même. Et dans un parti où il y a une vague de jeunes socialistes démocratiques constituant une nouvelle et imprévisible force, vous risquez le désastre. »

Le plan A de l’establishment – Joe Biden – ne s’est pas totalement écroulé : il maintient ses positions grâce à un soutien massif des électeurs de plus de 50 ans (et surtout de plus de 65 ans) et des africains-américains. Mais deux défaites voire trois dans le premier mois de campagne plomberaient son argument principal de rassembleur seul capable de battre Trump. Un plan B se profile : Michael Bloomberg, milliardaire new-yorkais, une sorte d’effet miroir de Trump, côté démocrate. Il a déjà dépensé 230 millions de dollars de sa propre fortune en spots télé et radio avec un retour sur investissement maigre jusqu’ici. Il a certes gagné en notoriété et un peu dans les sondages nationaux où il dépasse désormais Pete Buttigieg mais toujours en dessous de la barre des 10%. Ayant fait l’impasse sur février, l’ancien maire de New York a mis tous ses jetons sur le Super Tuesday et la Californie : la dernière enquête KQED/NPR le place à 4%… Pour le bloc clintono-obamesque, il existe un plan C : la Convention (lire plus bas).

 

  1. Vote utile et vote de conviction

En anglais des Etats-Unis, cela s’appelle « electability». La force de la candidature de Joe Biden repose sur un seul et unique point : sa capacité à battre Donald Trump le 4 novembre prochain. Et la seule évidence de cet argument unique est puisé… dans les sondages. Comme Hillary Clinton en 2016. Ce qui en fait un argument pour le moins fragile. D’autant que sa campagne ne dispose d’aucune roue de secours en l’absence de « marqueur » programmatique identifiable et qu’elle se trouve lestée par un « casier politique » lourd, depuis son élection au Sénat en 1972 : de la « réforme » de l’aide sociale aux lois pénales répressives, du financement de ses campagnes par les grands groupes (notamment de l’industrie bancaire) au soutien à la guerre en Irak. Dans un article récent, Joel Bleifuss, rédacteur-en-chef du magazine socialiste In These Times, démonte l’argument : « Ce thème est utilisé comme une massue contre toute politique de transformation. Tout grand changement ferait fuir les électeurs indépendants et aiderait à la réélection de Trump. Mais cela fait l’impasse sur le fait que ces idées novatrices permettent de mobiliser un électorat qui sinon resterait chez lui. »

Le « turn out » (la participation), sésame des victoires : c’est l’analyse de Bernie Sanders. Et, selon lui, celle-ci, ne peut reposer que sur un contenu transformateur. Ses propositions-phares de 2016 (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans le public, SMIC à 15 dollars) sont devenues centrales (et majoritaires) dans l’opinion. A titre d’exemple, 85% des démocrates (et même 52% des républicains) sont favorables à un système de santé public, soit 70% des Américains contre 21% en 2014.

 

  1. Warren-Sanders : un axe durable ?

Ils étaient amis et alliés. Ils sont désormais deux rivaux plutôt en froid. Redeviendront-ils alliés ? La dernière ligne droite avant le vote en Iowa a été émaillée de bousculades et tentatives de crocs-en-jambe : une note interne à l’équipe de campagne de Sanders ciblait Warren comme la candidate des jeunes blancs bien portants, la sénatrice a ensuite prêté à son collègue de la chambre haute une déclaration sur l’impossibilité pour une femme de devenir présidente. La poussière n’est pas tout à fait retombée mais l’escalade s’est arrêtée là. Si Warren ne recolle pas à Sanders dans l’Iowa, elle ne pourra plus prétendre incarner l’aile gauche. Sa campagne se poursuivra malgré tout. C’est même le souhait de l’équipe de campagne de Sanders : à deux, il est possible de « ratisser », ou disons plutôt mobiliser, plus large. L’accord programmatique est presque total, la seule différence d’importance portant sur le « New Deal vert » que propose Sanders. La complémentarité sociologique constitue un autre atout : « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren, qui s’appuie sur la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle, mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », indique John Mason. En théorie, cet axe est fait pour durer jusqu’à la convention que le parti démocrate a choisi d’organiser à Milwaukee, ville industrielle du Wisconsin, Etat remporté par Trump en 2016. En pratique ?

 

  1. La perspective d’une convention contestée ?

Sauf dynamique historique du côté de Sanders ou ralliement précoce et précipité des centristes autour de la candidature Biden, aucun des candidats ne disposera seul d’une majorité absolue en arrivant à Milwaukee. Scénario le plus probable : le nom du nominé ne sera pas connu dès le 1er tour et l’on entrera alors dans l’inconnu d’une convention contestée, faite de négociations, de reports et voix, d’entrée en piste des « super délégués » (qui ne peuvent plus voter dès le 1er tour) et des potentiels coups de Jarnac. Selon un article de Politico publié ce week-end, des membres de la direction démocrate sont en train de se concerter afin de changer certaines règles. Tom Perez, le président du DNC (democratic national committee, l’organe décisionnaire) a aussitôt démenti. Il y a quelques jours, l’ancien ministre du travail de Barack Obama avait pourtant nommé à la tête des commissions des élus notoirement opposés à Bernie Sanders. Ce dernier sait que, pour éviter tout hold up, sa « révolution politique » doit commencer dès l’Iowa par une victoire franche et massive.

Christophe Deroubaix

 

 

 

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