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« Pour les Latinos, les questions sociales dominent »

A chaque élection, cette « minorité » de 50 millions d’habitants est présentée comme la faiseuse de rois. A tort, jusqu’ici. Et cette année ? Entretien avec Chris Zepeda-Millan, professeur au département d’études chicanos à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla). (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2020.)

Les Latinos n’ont formé que 11 % de l’électorat en 2016 alors qu’ils représentaient 18,5 % de la population. Cette minorité, sang neuf des classes populaires, peut-elle faire la différence ?

Dans quelle mesure l’électorat latino pourra-t-il être décisif le 3 novembre ?

Je pense que les Latinos vont jouer un rôle important dans plusieurs États, quoique de façon différente. Par exemple, ils auront un ­impact en tant qu’une large frange de l’électorat dans des Swing States (État pivot pouvant faire basculer le résultat final – NDLR) traditionnels comme le Nevada, le Colorado et le Nouveau-Mexique. Ils joueront également un rôle pour rendre, pour la première fois depuis des décennies, disputés des États républicains comme l’Arizona et le Texas. Habituellement, les républicains ne passent pas beaucoup de temps à faire campagne dans ces deux États, mais en raison d’un vote latino en croissance, ils ­deviennent des Swing States. Les Latinos peuvent également jouer un rôle malgré leur faible proportion numérique en Caroline du Nord et en Pennsylvanie car Trump et Biden y sont au coude-à-coude.

Quelles sont les thématiques qui pourraient conduire à une forte participation des Latinos ?

Je pense qu’il s’agit toujours des mêmes sujets qui intéressent les Latinos : l’emploi, la santé, l’éducation et l’immigration. Une étude, réalisée dans quatre Swing States où ils pèsent démographiquement – Arizona, Floride, Nevada et Texas –, indique que les Latinos ont des salaires plus bas, moins de couverture maladie et ont plus de probabilité de contracter le Covid que les autres groupes ethniques. Les questions sociales sont plus importantes que l’immigration.

Certains sondages montrent une progression de Donald Trump parmi les Latinos, particulièrement les hommes. Qu’en pensez-vous ?

La plupart des sondages ne disposent pas d’un échantillon assez large pour prétendre être représentatifs de ce que pensent les Latinos. Les derniers sondages de Latino ­Decisions, les meilleurs spécialistes de l’opinion publique latina, montrent que 67 % des ­Latinos soutiennent Biden tandis que seulement 24 % se prononcent pour Trump (en 2016, Hillary Clinton avait remporté 65 % des suffrages latinos, Donald Trump 29 % – NDLR). Cela correspond aux affiliations partidaires, car 25 à 30 % des Latinos se déclarent ­républicains, donc autant iront voter pour Trump.

Le Texas et la Californie ont la même proportion d’habitants latinos. Le premier est républicain. Le second est démocrate. Qu’est-ce qui peut expliquer cette différence ?

Les Blancs en Californie sont plus progressistes que les Blancs au Texas, ce qui fournit la première explication. Le Texas a une histoire beaucoup plus violente contre les Latinos, où les Mexicains ont été lynchés dans des proportions importantes. Le Texas est aussi célèbre pour le redécoupage électoral (« gerrymandering ») et les purges des listes électorales afin de s’assurer que les Noirs et Latinos ne votent pas ou ne décrochent pas de mandat. Pour autant, en raison de la forte croissance des Latinos dans cet État, on commence à y constater des changements.

En Californie, le mouvement syndical a engagé après la proposition 187 (soumise par le gouverneur républicain et adoptée par référendum, elle interdit, en 1994, l’accès aux soins et à l’éducation aux sans-papiers – NDLR) une campagne pour convaincre les immigrés légaux de devenir citoyens, de s’inscrire sur les listes électorales.

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70 millions de votes : à qui profite cette mobilisation ?

Jamais une telle masse d’électeurs ne s’était déplacée avant le jour J. Les démocrates semblent plus nombreux que les républicains. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2020.)

À un peu moins d’une semaine du scrutin, plus de 70 millions d’électeurs ont déjà voté (47 millions par correspondance, 23 millions en personne), soit l’équivalent de la moitié de l’électorat de 2016. Lors du dernier scrutin présidentiel, 47 millions d’électeurs avaient rempli leur devoir civique avant le jour J. Jamais dans l’histoire électorale du pays, une telle masse d’électeurs ne s’était à ce point mobilisée durant la période dite du « early vote » (vote anticipé). Cette mobilisation tient au contexte de la pandémie du coronavirus qui incite à voter par correspondance ou à se déplacer avant le mardi 3 novembre afin d’éviter les contacts des longues files d’attente. Elle est aussi liée à un engouement pour cette élection, sans doute également partagé par les deux électorats (démocrate et républicain) dans un pays divisé et polarisé. Chaque camp veut mobiliser sa base, clé du succès. Avec le système du collège électoral, on sait que c’est moins la mobilisation nationale qui sera le juge de paix que l’état du rapport de forces dans les Swing States (États indécis) : en 2016, Donald Trump avait accédé à la Maison-Blanche grâce à sa victoire dans trois États du Midwest, dont la Pennsylvanie, avec une maigrichonne mais suffisante avance de 80 000 voix.

Une question taraude observateurs, stratèges et citoyens impliqués : cette ruée vers les urnes favorise-t-elle plus Joe Biden ou Donald Trump ? Le New York Times a publié, il y a quelques jours, une première étude, sur la base des 64 millions de votes alors effectués, qui donne une première indication. Un peu moins de la moitié (31,1 millions) l’a été dans les États clés. 24 millions proviennent d’États favorisant les démocrates et 9,2 millions d’États plutôt républicains. À la surprise générale, c’est au Texas que le rythme est le plus soutenu puisque le niveau de vote atteint déjà 80 % de celui de 2016. Dans cette place forte des républicains, le deuxième État le plus peuplé du pays, la montée en puissance des Latinos (40 % de la population) laisse augurer, depuis une bonne décennie, une bascule vers les démocrates. Par ailleurs, les derniers sondages ­indiquent que l’avance de Donald Trump s’amenuise.

Une seconde indication peut être trouvée en se tournant vers les États où les électeurs communiquent aux autorités leur affiliation partisane (information obligatoire pour permettre la participation aux primaires démocrates ou républicaines). On peut donc connaître, à ce stade, combien de démocrates, de républicains ou d’indépendants ont voté. Sans garantie qu’un démocrate ait voté Biden ou un républicain pour Trump même si, selon les enquêtes d’opinion, c’est le cas de 90 % dans chaque camp. En Floride, le plus important des Swing States, 2,4 millions de démocrates ont voté contre 2,1 millions de républicains et 1,12 million d’électeurs sans affiliation partisane. En Caroline du Nord, autre État indécis, les démocrates disposent d’un avantage de 300 000 voix.

Les experts soulignent pourtant que, le mardi 3 novembre, ce sont surtout les républicains qui iront voter en personne. Donald Trump espère combler, ce jour-là, son retard. Mais plus la frange de l’électorat ayant déjà voté sera importante, plus sa marge de manœuvre pour un « come-back » sera étroite. D’autant que 47 millions de bulletins par correspondance demandés par les électeurs – majoritairement démocrates – n’ont pas encore été retournés.

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De Milwaukee à Atlanta, la clé du « vote africain-américain »

Dans les Swing States, cet électorat pèse plus qu’ailleurs. Dans le Sud, il est de plus en plus jeune et diplômé. Les démocrates doivent le mobiliser pour l’emporter. (Article publié dans l’Humanité du 27 octobre.)

Si les démocrates veulent empocher un nombre suffisant de Swing States (États clés) pour porter Joe Biden à la Maison-Blanche, ils devront mobiliser l’électorat africain-américain dans des proportions presque aussi importantes que lors des scrutins de 2008 et 2012, qui virent l’élection puis la réélection de Barack Obama. Représentant 12,5 % de l’électorat cette année (pour un record de 30 millions de personnes) contre 11,5 % en 2000, les Africains-­Américains pèsent d’un poids encore plus important en Géorgie, Caroline du Nord, Floride, Michigan et Ohio. En Pennsylvanie et dans le Wisconsin, deux États que Donald Trump a remportés en 2016, le vote noir sera primordial. À titre d’exemple : dans le Wisconsin, Hillary Clinton avait perdu de 23 000 voix et son déficit dans la seule ville de Milwaukee (40 % de la population y est noire) par rapport à Barack Obama s’était élevé à 44 000 voix.

Les républicains ont bien compris l’importance de cet électorat qui se porte ultra-majoritairement (autour de 90 %) sur les démocrates à chaque élection depuis le vote de la loi sur les droits électoraux (1965), petite sœur de la loi sur les droits civiques de 1964. Du Midwest au Sud, les assemblées d’État républicaines ont multiplié les obstacles afin de dissuader les minorités de voter. La palette est large, de la fermeture de bureaux de vote à l’éviction des listes électorales en passant par la privation des droits civiques pour les personnes condamnées.

Comme le rappelait le juriste et journaliste Jacob Hamburger dans sa chronique hebdomadaire pour l’Humanité, près de 1,5 million d’électeurs ont été « virés » des listes électorales par les républicains en Géorgie. Cet État du Sud symbolise des évolutions démographiques qui menacent l’emprise du parti de Trump. La part des électeurs africains-américains a augmenté de 5 % entre 2000 et 2018 pour s’établir à 32 % de l’électorat. C’est un phénomène (également vérifiable en Caroline du Nord, autre Swing State) connu sous le nom de « nouvelle grande migration ». Une référence à la « grande migration » qui avait vu, de 1910 à 1950, des millions de Noirs quitter le Sud vers les grandes villes industrielles du Nord-Est et du Midwest.

Depuis une dizaine d’années, des centaines de milliers de Noirs de Chicago, New York ou Détroit déménagent vers les métropoles économiquement dynamiques du Sud (Atlanta, Charlotte, voire Miami). C’est un électorat plus jeune (40 % des citoyens noirs dans les États clés ont moins de 40 ans), plus urbain, plus diplômé, qui penche autant pour les démocrates que leurs aînés mais souvent sur des positions plus à gauche (Bernie Sanders a réussi une percée parmi les millennials noirs). Joe Biden peut-il se contenter, pour les convaincre, du seul argument antitrumpiste ? 

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« N’a pas voté » : le rêve des républicains

La condition de la survie du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote par les citoyens. Alors, les républicains l’organisent. (Article publié dans l’Humanité du 21 octobre 2020.)

Des centaines, des milliers d’électeurs attendant durant des heures, parfois dans de rudes conditions climatiques, afin de pouvoir exercer l’un de leurs droits fondamentaux. Ces images en provenance d’Atlanta, Milwaukee ou Orlando dévoilent deux réalités : l’archaïsme du système électoral et l’appétit de participation électorale des citoyens. Le premier est entretenu et renforcé par les républicains, car ils savent que le second est la clé de leur défaite. À ce jour, près de 40 millions de citoyens ont déjà voté, soit six fois plus qu’à la même époque en 2016. Cette participation inédite (dans de nombreux swing states, elle s’affiche désormais au quart, voire au tiers de celle du dernier scrutin présidentiel) emportera-t-elle la digue antidémocratique mise en place par les républicains ?

  1. Un système électoral défaillant

Chassez de vos esprits le système centralisé français avec son inscription automatique sur les listes électorales à 18 ans, les mêmes règles appliquées, que l’on vote dans le centre de Paris ou dans le fin fond de la Creuse. Aux États-Unis, effet du fédéralisme, les règles incombent aux États et parfois aux comtés. On peut voter en cochant des cases sur un papier ou sur une machine électronique. On peut s’inscrire, dans certains États, le jour même, dans d’autres non et plus ou moins tardivement, parfois le jour même du vote. On peut avoir à exciper d’un document d’identité avec photo (18 États) ou sans (15), ou d’aucun document (17). La tradition du vote, le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, s’avérant extrêmement contraignante, voire rédhibitoire pour les salariés, on peut aller déposer son bulletin plusieurs semaines avant, ou seulement pendant quelques jours.

La seule règle commune que doivent affronter les 240 millions d’électeurs potentiels, c’est l’archaïsme d’un système qui n’a pas été modernisé et dans lequel aucun investissement digne d’une démocratie n’a été réalisé. Les effets de l’austérité se sont immiscés jusque dans le sanctuaire supposé du suffrage universel. Le développement du vote par correspondance, rendu nécessaire par le contexte de la pandémie de coronavirus (220 000 morts), se heurte aux limites d’absorption par l’US Postal, le service public de la poste, frappé par des mesures austéritaires, récemment renforcées par un affidé de Trump nommé à sa tête.

2. Saper le droit de vote

Personne n’y avait vraiment prêté attention, à l’époque. C’était en 1980, lors d’un rassemblement de la droite religieuse. Paul Weyrich, militant et commentateur ultraconservateur, avait lancé : « Je ne veux pas que tout le monde vote. Les élections ne sont pas remportées par une majorité de la population. Elles ne l’ont jamais été depuis les débuts de notre pays et elles ne le sont pas non plus maintenant. En fait, notre influence dans les élections, si on veut parler franchement, monte à mesure que (la participation) diminue. »

Personne n’y avait prêté attention car le risque, pour les républicains, était faible : la participation au scrutin présidentiel s’inscrivait à son plus bas niveau lors des décennies 1980 et 1990, et même lorsqu’un démocrate rentrait à la Maison-Blanche – Bill Clinton, en l’occurrence –, son programme (« réforme » de l’aide sociale, loi sur la criminalité ultrarépressive, accord de libre-échange avec le Canada et le Mexique) contentait l’establishment républicain.

Récemment, il est devenu éclatant que le GOP (Grand Old Party, son surnom) avait fait stratégie de la tirade de Weyrich. Depuis une décennie, l’un des deux principaux partis du pays consacre une énergie folle à vouloir empêcher les citoyens de voter. Pas tous les citoyens. Seulement ceux qui sont censés voter pour l’adversaire. L’élection de Barack Obama a constitué un électrochoc pour le Parti républicain : l’Amérique avait suffisamment changé pour élire – dans un contexte de plus forte participation depuis les années 1960 – un président africain-américain. Il fallait donc changer le visage de l’Amérique électorale. La lourde défaite des démocrates lors des élections de mi-mandat en 2010 allait leur donner une opportunité historique. En prenant possession de nombre de gouvernorats et de législatures d’État, ils allaient avoir les coudées franches pour tenter de multiplier les obstacles sur le chemin des électeurs démocrates. Coup double : cette bascule intervenait en année de recensement (réalisé tous les dix ans), ce qui leur donnait également la main sur le redécoupage électoral, qui vira évidemment au charcutage sur mesure (gerrymandering).

3. Les trois armes fatales ?

Comme il est difficile de revendiquer tel dessein, le prétexte se veut noble : lutter contre la fraude, qu’aucune enquête sérieuse n’a mise en lumière. Première étape : renforcer les conditions d’inscription sur les listes électorales, en imposant notamment la présentation d’un document d’identité avec photo. Cela peut apparaître, au lecteur français, comme une démarche banale et basique. Sauf qu’elle ne s’inscrit nullement dans la tradition américaine, sans que cela ne produise de fraudes pour autant. Dans des États vastes, comme le Texas, déposer son dossier puis récupérer le document demandé peuvent nécessiter un trajet de plusieurs centaines de kilomètres, rédhibitoire pour les salariés et les moins fortunés.

Deuxième étape : « purger » les listes électorales. La Géorgie est experte en la matière. Le Wisconsin suit de près. Dans l’un comme dans l’autre, des centaines de milliers de noms ont disparu des registres. Vous n’avez pas voté lors de la dernière élection ? On vous retire des listes. Cela n’a aucune base légale, mais il se trouvera toujours un juge républicain pour laisser filer.

Troisième étape : pour ceux qui sont dûment inscrits sur les listes électorales, dresser d’ultimes obstacles. Tous ? De préférence, les démocrates. Mais comment les repérer ? « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants », explique Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Supprimer un bureau de vote sur un campus, c’est l’assurance de frapper au cœur de l’électorat démocrate. Idem avec la fermeture de bureaux dans les quartiers latinos. Limiter à un seul endroit par comté le dépôt des bulletins de vote avant le jour J peut aussi avoir son effet : plus populaire, l’électorat démocrate est également le moins véhiculé.

Afin d’empêcher ces attaques plus ou moins rampantes contre un pilier de la démocratie, le Parti démocrate a proposé un projet de loi global afin de faciliter l’exercice du droit de vote. Il y a quelques mois, face à des donateurs, Donald Trump s’en amusait : « Si vous aviez vu le texte ? Avec ça, vous n’auriez plus un président républicain pendant trente ans. » On ne peut rien lui cacher : plus les Américains votent, moins les républicains peuvent prétendre l’emporter.

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Une République, pas une démocratie : le vœu originel

Les Pères fondateurs ont créé des institutions antidémocratiques afin de contenir la volonté populaire qu’ils nommaient la « tyrannie de la majorité ». (Article publié dans l’Humanité du 21 octobre 2020.)

«Nous ne sommes pas une démocratie. » On aurait pu mettre cette saillie de Mike Lee sur le compte d’une confusion mentale, quelques jours après un test positif au Covid. Mais le sénateur républicain de l’Utah se trouvait manifestement en pleine possession de ses moyens lorsqu’il lança cette phrase, au cours d’une réunion de la commission judiciaire du Sénat. Non pour le regretter. Mais pour le revendiquer. Et il n’a pas forcément tort. Autant les Pères fondateurs ont voulu, une fois l’indépendance acquise, instaurer une République en rupture avec la monarchie britannique, qui régissait jusque-là la vie des colons américains. Autant, ils ont toujours affiché une méfiance à l’égard de « la tyrannie de la majorité », ce qui les a conduits à mettre en place des « filtres » à cette volonté populaire et en créant, au fond, des « institutions antidémocratiques », comme le rappelait le juriste et journaliste Jacob Hamburger dans la première chronique qu’il nous a livrée (lire notre édition du 5 octobre.)

Le premier « filtre » est désormais mondialement connu : le collège électoral. Le vote État par État permet au perdant du suffrage universel d’être le gagnant en nombre de grands électeurs. Cela a été le cas à deux reprises depuis vingt ans : W. Bush en 2000 et Trump en 2016, deux républicains. C’est le principe du « winner takes all » qui prévaut : le vainqueur, même d’une voix, remporte l’intégralité des grands électeurs. Poussée jusqu’à l’absurde, cette logique permettrait à un candidat d’être élu avec onze voix (une voix dans chacun des onze États les plus peuplés), contre 200 millions à son adversaire.

Il existe un deuxième filtre dans le collège électoral : le nombre de grands électeurs est la somme du nombre de députés (calculé en fonction du nombre d’habitants – jusque-là pas de problème) et du nombre de sénateurs (deux par État, quelle que soit la population : 600 000 dans le Wyoming, 40 millions en Californie). L’Amérique rurale (qui vote républicain) est surreprésentée au Sénat, comme dans le collège électoral. Dans le Wyoming, un grand électeur représente 200 000 électeurs ; en Californie, 720 000. Avec un collège électoral représentant fidèlement la répartition de la population, George W. Bush ne serait pas devenu président en 2000 (même avec sa victoire en Floride, accordée sur le tapis vert par la Cour suprême.) Le Sénat constitue le deuxième organe non représentatif. Les 40 millions de Californiens sont représentés par deux sénateurs, les 40 millions d’habitants des 22 États les moins peuplés du pays sont représentés par 46 sénateurs. Ce Sénat este un « verrou » idéal pour les républicains, qui tentent d’ailleurs depuis plusieurs jours de le sauver en se démarquant d’un Donald Trump toujours distancé dans les sondages. Élu président, Joe Biden ne pourrait faire passer aucune loi sans la Chambre haute.

Dans la « plus grande démocratie au monde », le principe démocratique de base, qui était le slogan de l’ANC en Afrique du Sud avant l’abolition de l’apartheid (« Un homme, une voix »), est donc régulièrement bafoué. Non seulement les républicains n’en sont pas offensés, mais ils le revendiquent et l’encouragent.

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La gauche prépare déjà une présidence Biden

Élus, syndicalistes et militants associatifs ont élaboré une « charte du peuple » qu’ils proposent comme « feuille de route » au démocrate s’il rentrait à la Maison-Blanche. (Article publié dans l’Humanité du 14 octobre 2020.)

« C’est cuit. » La sentence est définitive et, qui sait, peut-être hâtive, mais toute sa valeur réside dans le pedigree de celui qui la formule auprès du New York Times : Ed Rollins, républicain de longue date, à la tête du comité d’action politique en faveur de la réélection de Donald Trump. À vingt et un jours du scrutin, la messe du suffrage universel n’est pas encore dite, mais comme le formulait l’analyse quotidienne de l’état des sondages réalisée par le grand quotidien américain : « Le temps court pour le président Trump pour organiser son come-back. Ainsi, chaque jour où les moyennes ne bougent pas est un mauvais jour pour lui. » Et les moyennes ne bougent pas : Joe Biden affiche une moyenne de 10 points d’avance au plan national. Pourtant, les données dans les « swing states » semblent moins catastrophiques pour le président sortant : il accuse un retard moyen de 6-7 % qui le place presque dans la zone grise des marges d’erreur. La répétition du scénario de 2016 n’est donc toujours pas à exclure totalement.

C’est à un autre scénario que travaille la gauche américaine : assurer une victoire de Joe Biden et préparer les premiers mois de sa présidence. La semaine dernière, le « squad » (Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ilhan Omar et Ayanna Pressley, toutes élues pour la première fois en 2018), des militants de Black Lives Matter, des syndicalistes et militants associatifs ont dévoilé une « charte du peuple », « feuille de route » pour construire « une Amérique qui fonctionne pour le plus grand nombre, pas pour les privilégiés et les puissants ». Parmi les principales propositions, figurent un système de santé universel, un programme fédéral de 16 millions d’emplois, une prime de risque rétroactive pour les salariés les plus exposés, le Smic à 15 dollars, un transfert de fonds « régaliens » (police, prisons, armée) vers l’éducation et le logement, l’annulation de la dette étudiante – des grands classiques de Sanders – et même la participation de l’État au capital d’entreprises qui sont sauvées par des fonds publics et la nationalisation de compagnies pétrolières et gazières.

Préparer une présidence Biden, n’est-ce pas risquer de vendre la peau de l’ours trumpien avant de l’avoir défait dans les urnes ? Comme le veut l’adage américain, les figures de gauche savent « marcher et mâcher un chewing-gum en même temps ». Bernie Sanders ne ménage pas sa peine et multiplie les rendez-vous électoraux, appelant à battre « le pire président de l’histoire du pays ». Le message semble passer auprès notamment de la jeune génération, beaucoup plus progressiste que les précédentes et donc défiante à l’égard de l’establishment démocrate. Des enquêtes d’opinion pointues du New York Times réalisées dans les États du Midwest en balance montrent que de très nombreux électeurs qui s’étaient portés sur un tiers candidat (écologiste ou libertarien) en 2016 déclarent vouloir voter pour Joe Biden. Des données qui vont conforter l’ancien vice-président de Barack Obama dans sa stratégie : que sa candidature soit le carrefour de tous les antitrumpistes, des jeunes socialistes aux vieux républicains modérés. Cela peut fonctionner pour remporter une élection qui ressemble de plus en plus à un référendum sur Trump. Mais pour gouverner ? Quel président sera Joe Biden ? Une partie de la réponse figure peut-être dans son parcours depuis sa première élection au Sénat : il a toujours épousé les idées dominantes de son époque, assumant la conversion des démocrates au néolibéralisme (baisse des impôts, reflux des programmes sociaux, traités de libre-échange) et à la répression (la fameuse loi sur le crime de 1994). D’une certaine façon, cette constante se reflète dans le contenu de son programme actuel puisque y figurent des mesures populaires qui auraient horrifié le Joe Biden des années 1990 : doublement du salaire minimum, augmentation de l’impôt sur les sociétés et pour les plus riches. L’aile Sanders-Warren-AOC a décidé de ne pas opérer en deux temps (gagner, puis peser), mais de combiner les deux dans la dernière ligne droite. « Nous posons le jalon que nous pensons que Joe Biden peut devenir le président d’un New Deal 2.0 », a lancé le député Ro Khanna lors de la présentation de la « charte du peuple ».

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Lindsay, Mitch, Mitt et les autres, soudards du trumpisme

Ils étaient des républicains « country club ». Ils sont devenus des rouages essentiels d’une dérive ultradroitière du parti de Lincoln. Ils sont dès aujourd’hui à la manœuvre au Sénat pour faire confirmer Amy Coney Barrett à la Cour suprême. (Article publié dans l’Humanité du 12 octobre.)

Ruth Bader Ginsburg a-t-elle émis la dernière volonté que son remplacement soit décidé par le président élu le 3 novembre ? Peu importe, on avance. Deux membres de la commission judiciaire du Sénat sont-ils atteints du Covid ? Peu importe, on avance. Rien ne peut manifestement arrêter les républicains dans leur volonté de confirmer la nomination de la juge Amy Coney Barrett, choisie par Donald Trump, à la Cour suprême. La commission judiciaire va donc ouvrir dès ce matin, en pleine campagne électorale, les auditions avec l’objectif d’un vote de confirmation fin octobre, au plus tard.

Pourquoi tant d’empressement ? Après tout, le mandat du Sénat dans sa composition actuelle court jusqu’en janvier prochain. Si les républicains craignent de perdre leur majorité – et les derniers sondages montrent que ces craintes sont largement fondées –, il leur reste les mois de novembre et décembre pour confirmer la juge Barrett, assurer une super-majorité (6-3) ultraconservatrice à la Cour suprême qui statuera, un jour ou l’autre, sur l’avenir de l’Obamacare et de l’arrêt de 1973 Roe v. Wade, qui rend constitutionnel le droit à l’avortement. Pourquoi donc tant d’empressement ? Ce n’est guère plus un mystère à Washington : faire en sorte que la plus haute instance judiciaire soit au complet afin de statuer sur les recours que Donald Trump a d’ores et déjà prévu d’introduire face à une défaite dans les urnes qui se précise chaque jour un peu plus. Pour ce « hold-up », trois républicains « country club », bien mis sur eux et polis, se conduisent comme des mercenaires à la solde d’une aventure politique nationaliste. Ils symbolisent le grand ralliement des élites républicaines à Donald Trump. Portraits de convertis zélés.

Lindsey Graham, un « never trumper » devenu groupie

Longtemps, Lindsay Graham était un sénateur républicain à l’ancienne, à l’image de son ami proche John McCain (décédé en 2018) : agressif en matière de politique étrangère mais prêt parfois à passer des compromis avec les démocrates, comme sur l’interdiction de la pratique du « waterboarding » (torture consistant à faire croire en une noyade). Cet ancien avocat, proche des Bush, est entré dans la primaire républicaine, en juin 2015, au même moment que Donald Trump, pour lequel il n’a jamais trouvé de mots assez durs. Le milliardaire nationaliste élu, Clinton réduite au silence par son improbable défaite, Lindsay Graham a quasiment fait figure d’opposant officiel… durant quelques mois. Puis en mars 2017, il s’est affiché lors d’un meeting avec Donald Trump. Un siège au Sénat valait bien cet armistice en forme de reddition. Lindsey Graham change souvent d’avis. Lui qui jurait en 2016 qu’il ne participerait jamais à la nomination d’un juge à la Cour suprême ouvrira ce matin les auditions en tant que président de la commission judiciaire. Cette double trahison aura-t-elle un coût ? Dans la très conservatrice Caroline du Sud, Lindsay Graham, élu depuis 2003, est donné à égalité avec son challenger démocrate, Jaime Harrison.

Mitch McConnell, « Dark Vador » du Sénat

Qui aurait pu dire, en 1985, que ce candidat républicain modéré et sans charisme deviendrait, trois décennies plus tard, la cheville ouvrière d’une entreprise politique empruntant plus à l’extrême droite qu’à la doxa du parti de Lincoln ? Son biographe, Alec MacGillis, a parfaitement résumé le caractère de l’homme dans le titre de la biographie qu’il lui consacre : le Cynique. McConnell s’est transformé « d’un républicain modéré qui soutenait le droit à l’avortement et le rôle des syndicats en la personnification de l’obstructionnisme partisan et de l’orthodoxie conservatrice à Capitol Hill (siège du Congrès, NDLR) ». McConnell le reconnaît : il n’a jamais rêvé de la Maison-Blanche ou de la Chambre des représentants, mais du Sénat, cette chambre haute aux airs de club mondain (une centaine d’élus) et aux pouvoirs disproportionnés, comme celui, immensément important aux États-Unis, pays de jurisprudence, de nommer les juges fédéraux et à la Cour suprême.

Il y fait ses premiers pas en 1985, en battant le sortant démocrate, au terme d’une campagne ratée mais sauvée par Roger Ailes, le futur fondateur de Fox News, venu à la rescousse. Début 2015, il réalise son rêve en devenant le « majority leader ». Celui qui, en 2016, bloquera des mois durant la nomination de Merrick Garland, proposé par Barack Obama, en remplacement du juge conservateur Antonin Scalia décédé. C’est Trump élu qui nommera le remplaçant. Coup de maître… cynique. Il accueille les sobriquets dont on l’affuble (« Dark Vador », « la faucheuse »), avec, dit-on, un demi-sourire suave et veut établir « un nouveau record du monde » de confirmation d’un juge à la Cour Suprême, afin de faire la peau à l’Obamacare, qu’il a échoué à équarrir dans l’enceinte du Sénat faute de majorité. Et s’il faut lâcher Trump pour sauver le Sénat et empêcher les démocrates de faire passer leurs lois une fois Biden élu, on pourra aussi compter sur McConnell.

Mitt Romney, un peu de morale mais pas trop

Seul républicain à avoir rejoint les démocrates lors de la procédure d’impeachment, le sénateur de l’Utah, l’État des mormons, mormon lui-même, votera la confirmation d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême. Ne nous méprenons pas : il ne le fait pas pour se racheter une popularité parmi les trumpistes. Peine perdue. Il le fait pour la « cause » : mettre fin à l’Obamacare et au droit à l’avortement. Dans sa bouche, cela prend cette forme : « Les États-Unis sont un pays de centre droit et ont le droit d’avoir une Cour suprême à leur image. » Peut-être le croit-il. Mais rectifions : avec cette nouvelle nomination, la plus haute instance judiciaire du pays sera majoritairement composée d’ultraconservateurs. Quant au pays, s’il est polarisé comme jamais, il semble qu’il penche plutôt vers les démocrates si l’on en croit les résultats du suffrage universel : trois millions de voix d’avance en 2016 et dix millions lors des élections de mi-mandat. Depuis l’accession au pouvoir de Trump, l’ancien candidat à l’élection présidentielle (défait par Barack Obama en 2012) s’est souvent tenu sage : partageant un dîner en forme d’entretien d’embauche pour le poste de secrétaire d’État (qu’il n’aura pas), votant pour retoquer l’Obamacare (pourtant inspiré de sa propre réforme mise en œuvre lorsqu’il était gouverneur du Massachusetts) et, désormais, entérinant la confirmation au pas de charge d’une juge fondamentaliste à la Cour suprême. Son père, George, gouverneur du Michigan dans les années 1960, fut un ardent défenseur des droits civiques. Les Romney : une histoire de la dérive du parti républicain.

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Trump, béni « de Dieu » mais pas des sondages

Le président américain voit un destin divin dans son Covid. Il en faudra certainement un autre pour qu’il l’emporte dans les urnes. (Article publié dans l’Humanité du 9 octobre 2020.)

C’est une vidéo qui aurait pu être tournée par l’un des satiristes du Saturday Night Live. Ce n’est pourtant pas l’acteur Alec Baldwin qui apparaît dans les jardins de la Maison-Blanche mais bien Donald Trump. « Peut-être que vous me reconnaissez, c’est votre président favori », commence-t-il, avant d’assurer qu’attraper le Covid constituait une « bénédiction de Dieu ». Puis de promettre, agité et essoufflé, que le traitement qui lui a été prescrit – qu’il nomme « remède » alors que le corps médical insiste sur le fait qu’il n’en existe justement aucun à cette heure – sera disponible gratuitement pour chaque Américain. « Juste après l’élection. » Comme il se doit. Selon le New York Times, le cocktail administré coûterait « plus de 100 000 dollars ». La promesse de l’hôte de la Maison-Blanche est donc irréalisable, d’autant que ce traitement, encore au stade expérimental, ne recevrait pas l’agrément des autorités fédérales concernées.

Il faut se garder d’une lecture « grand-guignolesque » de cet épisode tout comme de sa sortie théâtrale de l’hôpital – apparition au balcon, retrait du masque, salut militaire, torse bombé et mâchoire serrée – en forme de « moment mussolinien », selon la formule Joy Reid, commentatrice pour la chaîne MSNBC. La signification est politique : en chute libre, dans les sondages, Donald Trump tente de se raccrocher aux branches. L’image la plus juste est sans doute différente : il apparaît « en torche », selon la terminologie des adeptes du parachutisme. En l’occurrence, il n’y a rien pour se rattraper.

Déjà régulièrement mauvais ces derniers mois, les sondages sont carrément devenus catastrophiques depuis le premier débat présidentiel, son attitude erratique et surtout son refus de condamner les groupes de suprémacistes blancs. Joe Biden disposerait d’une avance moyenne de dix points au plan national et de près de cinq points dans les « swing states ». On connaît la définition des sondages, qui ne sont que des photographies du moment, pas celle du 3 novembre. Sauf que le vote a déjà commencé dans quelques États qui le permettent : près de 6 millions d’Américains ont déjà voté. D’après les premières indications, les démocrates sont deux fois plus nombreux à avoir voté par correspondance que les républicains. Signe évident de leur mobilisation et de leur volonté de ne pas permettre à Trump d’exécuter un deuxième mandat.

Une telle différence dans les sondages renvoie à un écart de 13 millions à 18 millions de voix au final, selon l’importance du taux de participation. Dans un pays polarisé, les « swing voters », qui hésitent entre deux candidats, ne représentent plus qu’une infime portion de l’électorat. La solution pour Trump, dès lors, est de convaincre des millions d’abstentionnistes (souvent de longue date) républicains (donc plutôt blancs et âgés) de sortir du bois électoral. Le site Politico a publié hier un article intitulé « Le secret le moins bien gardé de Washington ». Ses premières lignes : « Est-ce que c’est fini ? Voilà ce que tout le monde à Washington pense mais ne veut pas dire à haute voix : le président Donald Trump va perdre l’élection dans 28 jours et probablement avec une marge importante. » L’establishment républicain, qui a rallié après 2016 le trumpisme, ne va-t-il pas, dès lors, être tenté de sauver l’essentiel en se concentrant sur le « verrou » du Sénat, abandonnant en rase campagne d’une défaite annoncée le faiseur de victoire d’hier ? 

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Trump rattrapé par le Covid : allégorie et réalité

Le test positif du président américain agit comme un retour à la réalité. À moins d’un mois du scrutin, il est renvoyé à son bilan et à son incapacité – physique et politique – à le défendre. (Article publié dans l’Humanité du 05 octobre 2020.)

Le coronavirus s’est propagé dans un territoire qui se pensait immunisé : le Trumpistan. Le grand chef, sa femme, sa conseillère, son directeur de campagne, trois de ses sénateurs les plus zélés… Un nouveau coup de tonnerre dans un ciel déjà chargé d’électricité. Une leçon de choses aussi : le chef d’État qui, au monde, avait le plus nié la réalité du mal s’en trouve frappé. Au point de devoir être hospitalisé. La situation ne manque pas d’ailleurs pas d’ironie : Donald Trump, qui accusait, mardi lors du débat présidentiel, Joe Biden de vouloir imposer la « socialized medicine » (médecine d’État), profite de l’un de ses plus beaux fleurons, le Walter Reed Medical Center, hôpital militaire, donc géré par le gouvernement.

Depuis son lit d’hôpital, Donald Trump a livré quelques tweets. Samedi soir, pour dire qu’il viendrait à bout de cette « peste » (il ne s’agit donc plus d’une petite grippe qui va disparaître du jour au lendemain, comme par miracle). Dimanche, pour assurer qu’il allait « beaucoup mieux » et serait « bientôt de retour », ajoutant néanmoins que les tout prochains jours représentaient « le vrai test ». Lire entre les lignes : atteint de facteurs de comorbidité (obésité, problèmes artériels), le président de 74 ans est loin d’être sorti d’affaire. Comment un tel scénario improbable a-t-il pu se survenir ? Quels effets cette situation peut-elle produire ?

Le cluster de Rose Garden

Il n’a guère fallu mener une investigation de longue haleine pour découvrir où toutes ces personnalités républicaines avaient contracté le virus : dans les jardins de la Maison-Blanche, le samedi 26 septembre. L’occasion ? La cérémonie de nomination d’Amy Coney Barrett à la Cour suprême en remplacement de Ruth Bader Ginsburg. Autrement dit : au moment où tout ce joli monde piétinait la dernière volonté de la juge progressiste – que son remplaçant soit nommé par le président vainqueur du scrutin du 3 novembre –, ils se refilaient le virus à grands coups d’accolades exécutées sans masque. Vidéos et photos à l’appui, avec flèches et cercles rouges pour identifier les contaminés, le New York Times et le Washington Post ont montré à quel point aucun geste barrière n’avait été respecté et combien le virus peut potentiellement toucher d’autres responsables. L’université Case Western Reserve de Cleveland constituera-t-elle le prochain cluster d’un pouvoir dont l’irresponsabilité devient de plus en plus éclatante ? La presse américaine a rapporté que lors du premier débat présidentiel, mardi dernier, les proches de Donald Trump ont refusé de porter un masque, en contravention avec les règles de l’université, parfaitement connues des deux équipes de campagne.

La nomination de Barrett

Parmi les contaminés de la « Cour suprême party » figurent deux sénateurs membres de la commission judiciaire du Sénat, qui doit entamer, le 12 octobre, les auditions de confirmation d’Amy Coney Barrett. L’impromptu covidé peut-il dévier cette trajectoire ? Sans surprise, le leader des sénateurs républicains, Mitch McConnell, en accord avec Trump pour mener le processus au pas de charge, a estimé que cela ne changeait rien. Pour son alter ego démocrate, Chuck Schumer, au contraire, il y a matière à report. D’autres contaminations avérées de sénateurs républicains apporteraient de l’eau au moulin des démocrates. Mais la volonté des républicains d’avancer, coûte que coûte, ne rencontrera, a priori, que peu d’obstacles légaux. Donald Trump et ses fidèles ne font plus mystère du but de la manœuvre : permettre à la Cour suprême d’être au complet (à neuf, évitant ainsi un risque d’égalité si le nombre demeurait à huit) afin de statuer sur les recours juridiques que les républicains déposeront. Faute d’une miraculeuse victoire dans les urnes, le GOP (Grand Old Party, son surnom) fait le pari d’un hold-up validé par la plus haute instance judiciaire du pays.

L’impact sur la campagne

La campagne de Trump continue sans lui : c’est ce qu’ont annoncé ses conseillers. Faute de bon dieu, c’est son premier saint qui se retrouve sur la ligne de front, en la personne de Mike Pence, le vice-président, ultraconservateur évangélique. Ici, le hasard rencontre le calendrier : le débat programmé mardi entre Mike Pence et Kamala Harris prend une saveur particulière. Le premier deviendrait président en cas de décès de Donald Trump tandis que la seconde serait évidemment la mieux placée pour succéder à terme à un Joe Biden qui n’a pas fait mystère qu’il ne ferait qu’un mandat, s’il était élu président.

Pour le camp Trump, la situation est désespérée. Le débat totalement raté du président sortant, depuis son agressivité et ses interruptions infantiles, en passant, surtout, par son refus de condamner les suprémacistes blancs, l’a un peu plus plongé dans les abîmes. La netteté de la photographie des sondages le reflète : l’avance de Joe Biden se confirme non seulement au plan national mais également dans les « swing states ». Selon deux enquêtes publiées samedi par le New York Times, il enregistrerait une avance de 7 points en Pennsylvanie et de 5 points en Floride, deux États que Donald Trump avait remportés en 2016. À la même époque, il y a quatre ans, Hillary Clinton se trouvait beaucoup moins bien placée dans ces enquêtes d’opinion que ne l’est actuellement l’ancien vice-président de Barack Obama.

Au moins deux facteurs expliquent cette position apparemment plus solide : l’exercice du pouvoir par Trump et l’évolution de l’électorat. Le bilan du premier mandat de Trump contente sa base (minoritaire, comme le rappelle dans sa chronique Jacob Hamburger, juriste, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21) mais sert également de principal agent recruteur pour Joe Biden, qui a fait le choix d’une stratégie exclusivement antitrumpiste dénuée de marqueurs programmatiques forts. Depuis 2016, 12 millions d’Américains (plutôt âgés, donc plutôt républicains) ont trépassé tandis que les 20 millions de nouveaux électeurs (16 millions de jeunes arrivant à majorité et près de 4 millions d’immigrés naturalisés) sont, statistiquement, beaucoup plus favorables aux démocrates. Les élections de mi-mandat, fin 2018, avaient déjà donné un indicateur fiable avec les candidats démocrates devançant de 10 millions de voix les candidats républicains, dans un scrutin marqué par le taux de participation le plus élevé pour un tel scrutin depuis les années 1920. Avant le surgissement de la pandémie, les experts s’attendaient d’ailleurs à une participation historique pour le scrutin du 3 novembre. Un scénario cauchemar pour Donald Trump, qu’il tente de contrecarrer avec ses charges contre le vote par correspondance et, in fine, l’oracle malveillant de la Cour suprême. Un scénario qui commence pourtant à s’écrire alors que 3 millions d’Américains ont déjà voté : dix fois plus qu’à la même date en 2016.

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Donald Trump achève sa mue suprémaciste en direct

En refusant de condamner des groupes extrémistes blancs, le président sortant endosse définitivement le costume de « premier président blanc de l’histoire du pays. » (Article publié dans l’Humanité du 1er octobre.)

« Reculez et attendez ». Il y eut foultitude de mots, d’invectives et d’accusations, dans la nuit de mercredi à jeudi à Cleveland, mais il faudra retenir de ces 90 minutes de pugilat sans substance ces deux mots : « Reculez et attendez. » Alors que le modérateur, Chris Wallace, lui demande s’il est prêt à condamner les violences des groupes suprémacistes blancs, Donald Trump répond d’abord : « Oui, mais je dirais que presque tout ce que j’ai vu vient de la gauche pas de la droite. » Puis pressé par ce même journaliste de Fox News (« allez-y, dites-le »), la chaîne favorite des conservateurs, le président sortant semble décontenancé avant de presque bafouiller : « Qui voulez-vous que je dénonce ? Donnez-moi un nom. » « Les Proud boys », suggère Chris Wallace. Et là, Trump : « Proud Boys. Reculez et attendez. » Attendez quoi ? L’ordre du chef ? Comme l’a commenté le député démocrate pro-Sanders, Ro Khanna, « le problème n’est pas que Trump ait refusé de condamner la suprématie blanche. C’est bien pire. C’est qu’il a reconnu qu’il était leur leader en leur disant : « Attendez. » A l’autre bout de l’échiquier, la réaction de Rick Santorum, candidat évangélique à la primaire républicaine de 2012, confirme d’une certaine façon cette analyse : il a critiqué le journaliste « qui a demandé au président de faire quelque chose qu’il sait que le président n’aime pas faire : dire du mal des gens qui le soutiennent. »

Le groupe en question rassemble des « suprémacistes purs et durs », selon l’Anti-Defamation League, et revendique la violence comme moyen d’action politique. Le week-end dernier, ils ont débarqué à Portland, avec armes et gaz lacrymogènes, pour en découdre avec les manifestants antiracistes. Quelques minutes après la phrase de Donald Trump, des membres des Proud Boys l’ont qualifiée d’ « historique» sur des réseaux sociaux privés (ils ont été bannis de Twitter et de Facebook). Dans un autre message, un membre assure qu’un bond de « nouvelles recrues» va survenir.

D’une certaine façon, Donald Trump a achevé sa mue suprémaciste en direct. On ne sait s’il faut parler de dérive, tant le racisme est constitutif de sa proposition politique. Dès 2011, il s’est taillé une réputation parmi les républicains les plus à droite en épousant les thèses conspirationnistes des « birthers », affirmant que l’acte de naissance de Barack Obama était un faux et qu’il n’aurait donc pas pu se présenter à l’élection présidentielle. Lorsqu’il se déclare candidat à la primaire démocrate, en juin 2015, le milliardaire mobilise la rhétorique de l’extrême-droite contre l’immigration latino (« Ils amènent des drogues. Ils amènent la criminalité. Ce sont des violeurs. »)  et promet de construire un mur le long de la frontière avec le Mexique. « Donald Trump est la dernière chance pour l’Amérique blanche de rester à la Maison Blanche », analysait alors John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Paterson.

Au cours de l’histoire américaine, chaque grand moment d’immigration a produit son mouvement politique anti-immigrés inspiré d’une idéologie baptisée, outre-atlantique, « nativisme »: anti-irlandais dans les années 1850, anti-chinois vers 1880, anti-européens (les ouvriers italiens, allemands et russes ont participé activement au développement des syndicats et partis progressistes) après la première guerre mondiale et anti-latinos depuis deux décennies. Le trumpisme combine ce ressort avec un élément fondamental du parti républicain depuis un demi-siècle : la prise en charge des ressentiments blancs à l’égard des Noirs. Intervenue après la signature de la loi sur les droits civiques, cette « stratégie sudiste » a transformé le parti de Lincoln en mouvement néo-confédéré. Au carrefour de ces deux courants, Donald Trump est devenu, en 2016, «le premier président blanc », selon la formule de l’écrivain et journaliste Ta-Nehisi Coates. Joe Biden entend transformer le scrutin du 3 novembre en référendum sur Trump : il en sera assurément un sur le nationalisme blanc.

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