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Nouveau produit chez Starbucks : le syndicat

Les salariés de deux cafés de Buffalo ont voté en faveur de la création d’une section syndicale, une grande première au sein de cette multinationale. (Article publié dans l’Humanité du 13 décembre 2021.)

Ils et elles s’appellent Will, Michelle ou Lexi. Ils et elles sont salarié·es (« partenaires », dans la novlangue entrepreneuriale), moyennement payé·es, souvent peu qualifié·es. Ils et elles sont désormais le pire cauchemar d’une multinationale mondialement connue. Jeudi, ils et elles ont fait l’histoire sociale des États-Unis en votant en faveur de la création d’un syndicat dans deux cafés Starbucks de Buffalo, deuxième ville (260 000 habitants) de l’État de New York. « C’est une victoire tellement énorme, un rêve devenu réalité », s’est réjouie l’une des employés, Lexi Rizzo, citée par l’AFP. « C’est l’aboutissement d’un long chemin », a réagi Michelle Eisen, employée depuis plus de onze ans dans l’un des deux cafés. La bataille a été tellement dure, raconte-t-elle, « avec tout ce que Starbucks nous a jeté à la figure ».

Le coup porté à la chaîne, qui pèse 26 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 3,5 milliards de profits, est d’importance : à l’instar d’Amazon, elle s’était juré d’empêcher toute syndicalisation. Les deux firmes ne partagent pas seulement leur « lieu de naissance » (Seattle) mais aussi une même rhétorique. Elles prétendent apporter à leurs employés un salaire, une protection sociale et des conditions de travail décents. Tout plutôt qu’un syndicat. Sentant le vent d’un mouvement de revendication salariale monter, Starbucks comme Amazon avaient d’ailleurs porté leur salaire minimum à 15 dollars. Comme on boucle à double tour une porte coupe-feu. L’étincelle née dans les fast-foods de New York en 2012 – « 15 dollars plus un syndicat » – était devenue brasier. Les deux compagnies ont consenti à l’augmentation du salaire minimum pour mieux conjurer le spectre syndical. Et pour cause. Will Westlake, 24 ans, dont le témoignage a été recueilli par l’AFP, a rapidement vu l’envers du décor du discours officiel sur les valeurs progressistes de Starbucks : « Quand j’ai commencé, je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le cas. » Il découvre que les salaires n’évoluent pas et que les cadences de travail sont intenses.

En pleine campagne pour la syndicalisation, les « partenaires » de Buffalo ont reçu la visite de Brittany Harrison. Ancienne manager d’un Starbucks en Arizona, elle est considérée comme une « lanceuse d’alerte » après avoir témoigné des « méthodes » de la direction de la chaîne dans un article publié par le New York Times. Aussitôt licenciée et privée de protection sociale alors qu’elle se trouve en pleine chimiothérapie pour lutter contre une leucémie. La jeune femme de 28 ans avait raconté par le menu toutes les pratiques et manœuvres antisyndicales de Starbucks. Un récit qui prenait tout son sens au moment où défilaient à Buffalo « managers » et responsables régionaux, maniant alternativement « fake news », menaces voilées et « carottes » (annonce du relèvement des salaires et de la prise en compte de l’ancienneté). Elles n’ont pas suffi. «Même s’il s’agit d’un petit nombre de travailleurs, le résultat a une énorme importance symbolique et les symboles sont importants lorsqu’il s’agit d’organiser un syndicat, commente pour le New York Times John Logan, professeur à l’université de San Francisco. Les travailleurs qui veulent constituer un syndicat aux États-Unis doivent prendre des risques considérables et cela aide s’ils constatent que d’autres ont pris ces risques et ont réussi. » C’est bien la crainte de Starbucks : que les cafés d’Elmwood Avenue et près de l’aéroport de Buffalo constituent désormais le « ground zero » de la syndicalisation dans la chaîne. « Je ne pense pas que cela va s’arrêter à Buffalo », estime d’ailleurs Lexi Rizzo, dans le quotidien new-yorkais. « Cela pourrait déclencher une vague au sein de l’entreprise », confirme à l’AFP Cedric de Leon, professeur de sociologie à l’université Massachusetts Amherst.

Cette victoire saluée comme « historique » par Bernie Sanders intervient dans un climat général de mobilisations sociales et de grèves actives. Le mois d’octobre a marqué un point culminant. En pleine reprise économique, les conflits se sont multipliés, des étudiants-chercheurs d’Harvard et Columbia aux mineurs de l’Alabama, en passant par les « petites mains » des studios d’Hollywood, les ouvriers de la métallurgie et de l’agroalimentaire, donnant naissance sur les réseaux sociaux au mot « Striketober », contraction de « strike » (grève) et « october » (octobre). La lutte des travailleurs de John Deere, leader mondial de machines agricoles, s’est soldée par une victoire totale avec l’augmentation des salaires de 20 % sur les six ans du nouvel accord d’entreprise et une prime immédiate de 7 500 euros. Du côté de Kellogg’s, les 1 400 salariés en grève depuis début octobre ont repoussé les dernières propositions de la direction, jugées insuffisantes. La direction de la multinationale prétend les licencier et les remplacer.

Et puis il y a la grève « de fait » : le « big quit », la « grande démission. » Quatre millions de salariés quittent chaque mois leur emploi. Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders y voit une forme de « grève générale » : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. ​​​​​​​À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. » Et, pour nombre d’entre eux, ils voient une planche de salut dans un objet diabolisé par quatre décennies de néolibéralisme : une organisation syndicale.

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« Vous reprendrez bien un peu de SALT, les riches? »

Une disposition fiscale de la grande loi de Joe Biden représenterait un cadeau fiscal de 275 milliards d’euros pour les ménages les plus riches si le Sénat l’adoptait. (Article publié dans l’Humanité du 1er décembre 2021.)

SALT. L’acronyme signifie, en anglais, « sel. » Mais il pourrait bien avoir le goût d’une ciguë politique si les démocrates persistaient à vouloir adopter cette disposition contenue dans la grande loi sociale et climatique dont le nom – Build Back Better (Reconstruire en mieux) – reprend le slogan de campagne présidentielle de Joe Biden. Alors que le texte, adopté par la Chambre, arrive au Sénat, un homme a juré sa perte : Bernie Sanders. Cette disposition est « inacceptable », selon le président de la puissante commission budgétaire de la Chambre haute.

De quoi s’agit-il ? Pour faire simple : d’offrir aux plus riches 275 milliards de cadeaux fiscaux. Mais il faut entrer dans le détail pour mieux saisir la folle mécanique – qui met également à jour les contradictions de la coalition démocrate. La disposition se nomme donc SALT pour « State and Local Tax. » Elle ne figure pas dans le programme de Joe Biden ni d’aucun autre candidat. Elle est apparue comme par miracle au début de l’été alors que débutait au Congrès la rédaction du grand texte législatif censé renouer et compléter les politiques du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et de la Grande société de Lyndon Johnson. À peine entré en fonction, Joe Biden avait dressé une impressionnante liste de mesures sociales et climatiques. Au fil des négociations et des « oukases » de deux sénateurs « modérés » (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) dont le vote est essentiel, nombre d’entre elles passent par-dessus bord, comme le doublement du salaire minimum à 15 dollars ou la gratuité des « community colleges », ces universités publiques de proximité qui dispensent des cursus courts.

Mais un passager clandestin s’y glisse : SALT. Promu par quelques députés démocrates très centristes, il vise à mettre fin au plafonnement de déductions des impôts locaux et fonciers de la déclaration d’impôts fédéraux. Ce plafonnement avait été institué par la réforme fiscale de Donald Trump qui allégeait massivement les impôts pour les plus fortunés. Il constituait la seule disposition alourdissant un tantinet leur charge fiscale, une sorte d’intrus au sein d’une loi amenant les niveaux d’imposition à leur étiage. C’est ici que l’on entre dans la tactique politicienne. Ces impôts locaux et fonciers sont plus élevés dans les États plus dynamiques économiquement et plus riches qui se trouvent êtres également des États « bleus » (la couleur du parti démocrate) où les « upper classes » (classes supérieures) votent démocrate. Plutôt que de justice fiscale, il s’agissait en fait d’une petite mesquinerie trumpiste contre les plus prolixes donateurs démocrates. Et c’est exactement pour cette même raison qu’une poignée d’élus du parti de Biden se sont mis en tête de relever ce « plafond » de 10 000 à 80 000 dollars, ce dont, pour certains, ils seront également les bénéficiaires. L’addition totale a de quoi étourdir : 275 milliards de dollars sur dix ans, soit – en termes de montant – la deuxième mesure de la grande loi derrière la création d’un programme public de petite enfance mais devant l’instauration d’un congé maladie et parental pourtant ramené de 12 à 4 semaines car jugé trop onéreux.

L’affaire serait sans doute apparue beaucoup plus rapidement pour ce qu’elle est – un cadeau d’élus démocrates à leurs donateurs, énième exemple de la collusion entre l’establishment et le fameux « 1 % ») – si un acteur essentiel n’avait brouillé les pistes. Et pas n’importe lequel lorsqu’il s’agit de la coalition démocrate : des syndicats, notamment ceux des enseignants et des pompiers. Leur argument : dans un État où le coût de la vie est élevé (exemple : New York) un couple – Monsieur est pompier, Madame est enseignante – gagne 165 000 dollars par an et a perdu des milliers de dollars dans le tour de passe-passe des républicains. « Le plafonnement est un double coup porté à la classe moyenne, s’emporte même Randi Weingarten, puissante de la puissante fédération des enseignants. Non seulement il transfère un fardeau fiscal injuste des millionnaires vers les infirmières, éducateurs et employés du service public – ceux-là mêmes qui nous ont aidés à travers la pandémie – mais il punit également les collectivités qui ont eu la prévoyance d’investir dans les services publics. » L’argument n’est pas dénué de fondement. Sauf que… la réforme proposée ne bénéficiera pas à Joe le pompier et Jennifer l’institutrice. Selon le Tax Policy Center, « 94 % des bénéfices de la réforme iront aux 20 % les plus fortunés et 70 % aux 5 % du haut de l’échelle. »

Si le texte était confirmé par le Sénat, « le 1 % paierait moins d’impôts après le vote de la loi Build Back Better qu’après les baisses d’impôts de Trump en 2017. C’est inacceptable », fulmine Bernie Sanders. Pour le sénateur socialiste, cela relève à la fois de la « bad policy » (politique publique) et de la « bad politics » (mauvaise stratégie politique.) Afin de limiter la casse, Bernie Sanders et son collègue du New Jersey, Bob Menendez proposent un amendement qui exclue du champ d’application de la réforme les ménages gagnant plus de 400 000 dollars de revenus annuels, soit les 5 % les plus riches. « Il semblerait que les leaders démocrates essaient délibérément de perdre les élections de mi-mandat », commente le Daily Poster, un journal en ligne créé par David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, qui chronique depuis le début la marche vers ce « suicide collectif. ».

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Censure : la nouvelle « liste noire » des républicains

Le parti de Donald Trump veut chasser des écoles les œuvres de Toni Morrison et les mots qui contestent l’ordre établi. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2021.)

La saison de la chasse est officiellement ouverte aux États-Unis. Le gibier : les livres qui « corrompent » les écoliers avec des concepts aussi « pornographiques » que le « racisme structurel » ou le « privilège blanc ». Dans le rôle des chasseurs-censeurs : les républicains. Ces derniers ont constaté, lors d’une série d’élections en Virginie, début novembre, la profitabilité électorale de cette nouvelle « guerre culturelle ». Dans un État où le GOP (Grand Old Party) n’avait plus remporté un scrutin depuis 2009, il a réa- lisé le grand chelem en battant les sortants démocrates pour les postes de gouverneur, lieutenant-gouverneur et procureur général. Alors qu’une partie de l’électorat démocrate, déçue par l’absence d’avancées sociales concrètes, s’abstenait, le Parti républicain mobilisait sa base grâce notamment à l’instrumentalisation de la « critical race theory » (théorie critique de la race), un courant de recherche qui existe, mais dont le parti de Trump accusait la gauche « wokiste » de vouloir l’imposer dans les écoles primaires et les collèges. Une intox, évidemment, mais qui a fonctionné à merveille.

Cette peur de l’endoctrinement des enfants sert désormais à un nouveau maccarthysme. Partout dans le pays, des élus républicains sortent les ciseaux de la censure. Au Texas, toujours pionnier lorsqu’il s’agit de faire avancer l’agenda réactionnaire, le gouverneur, Greg Abbott, a signé un décret demandant aux responsables du système éducatif de l’État de traquer les livres au « contenu pornographique et obscène » et de les retirer des bibliothèques. Il a refusé de donner la définition d’un contenu obscène concernant un livre, mais on devine. À l’autre bout du pays, l’élu républicain Chuck Wichgers se montre plus explicite : il veut rendre illégal dans les écoles l’emploi d’un certain nombre de mots, parmi lesquels « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « woke », « patriarcat », « multiculturalisme », « justice sociale ».

Même les romans sont dans le viseur des républicains, particulièrement ceux de Tony Morrison. Dans la banlieue de Wichita, l’Œil le plus bleu a été interdit par un comité d’école. Dans un comté en Virginie, c’est Beloved. Pour certains républicains, cela ne suffit pas d’interdire. Il faut les brûler. « Je pense que nous devrions jeter ses livres au feu », a tranquillement proposé Rabih Abuismail, membre du comité de l’école – la fonction est élective – de Courtland (Virginie). Une solution approuvée par Kirk Twigg, autre élu dans un comité d’école, afin d’être certain que « nous éradiquons ces mauvais trucs ».

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Wokisme, la fabrique d’un faux monstre

Un mouvement de conscientisation des inégalités a été transformé par la droite trumpisée en épouvantail, lui permettant de se lancer dans un nouveau maccarthysme. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2021)

Un démon « sape la république et la démocratie ». Jean-Michel Blanquer lance un think tank pour l’étudier, c’est dire l’imminence et la force d’un danger sur lequel le Figaro s’avère intarissable, entre « révolution culturelle en marche » et « totalitarisme soft », abonde le journaliste et écrivain américain Rod Dreher dans les colonnes… du Figaro. Il est désormais temps de dévoiler l’identité de l’agent destructeur : le « wokisme », une « idéologie » (dixit Alain Finkielkraut) qui fragmenterait les individus en les rabougrissant à une identité (de préférence « raciale » ou de genre) et établirait une police de la pensée traquant l’homme blanc hétérosexuel. Le wokisme va de pair avec la « cancel culture » : ceux qui ne pensent pas comme les nouveaux maîtres sont cloués au pilori sur la nouvelle place publique que sont devenus les réseaux sociaux. Né dans les universités américaines, ce maccarthysme à rebours commencerait à produire ses ravages en France, d’où l’intérêt quasi obsessionnel du ministre de l’Éducation nationale comme du quotidien détenu par la famille Dassault. Tous de crier à « l’importation en France de concepts américains ». Sauf que le wokisme, justement, est une invention de… la droite américaine.

Un peu d’histoire. Le terme « woke » existe bel et bien. Signifiant littéralement « éveillé », il provient de l’argot africain-américain et désigne de manière positive un état d’éveil et de conscience face à l’oppression qui pèse sur les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Pour certains, les racines de l’expression plongeraient jusqu’aux années 1960 et le mouvement des droits civiques. Lors d’un discours à l’université Oberlin, le 14 juin 1965, Martin Luther King parle aux diplômés du jour de « leur grand défi : demeurer éveillé (ici “awake”) à travers cette révolution sociale » que le pasteur pensait alors en cours aux États-Unis. En tout état de cause, le mot ressurgit durant la décennie 2010. Peut-être à partir du mouvement Occupy Wall Street, en 2011. À coup sûr après la naissance de Black Lives Matter, en 2013. Le premier mettait en lumière, à travers son célèbre slogan du « 1 % contre les 99 % », l’explosion des inégalités sociales. Le second dénonçait la persistance d’un « racisme systémique », malgré l’égalité juridique des droits et l’élection du premier président noir de l’histoire du pays. Le mouvement #MeToo constitue en quelque sorte le troisième étage de cette fusée.

Les universités américaines ont effectivement servi de ferment à ces mouvements militants. Depuis des décennies, elles sont pionnières dans les études dites « de genre » ou « raciales » qui décortiquent les mécanismes complexes et sophistiqués des exploitations. Une approche résumée dès 1989 par l’universitaire Kimberlé Crenshaw dans le terme « intersectionnalité », qui vise à décrire une situation dans laquelle une personne regroupe « des caractéristiques raciales, sociales, sexuelles et spirituelles qui lui font cumuler plusieurs handicaps sociaux et en font la victime de différentes formes de discrimination ». Contester le système sous toutes ses facettes : l’entreprise ne va pas en effet sans dérives. La même Kimberlé Crenshaw regrettait d’ailleurs en 2020, lors d’une interview donnée à Time Magazine, la mauvaise utilisation par certains groupes de son outil conceptuel : « Il y a eu une distorsion. Il ne s’agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias. »

Trop heureuse de certaines dérives, la droite américaine fait de la partie le tout, transforme un mouvement d’idées en « mouvement politique ». Le woke devient wokisme, déguisé en épouvantail comme, trente ans plus tôt, le « politiquement correct ». Les deux puisent aux mêmes sources – entre la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze) et la bataille pour l’hégémonie culturelle (Gramsci) – et contestent l’ordre établi jusque dans ses mots et ses représentations. Comme dans les années 1990, les conservateurs crient aux atteintes à la « liberté d’expression ». Une partie de la presse mord à l’hameçon, qui s’effraie de ce « nouveau puritanisme » (The Atlantic) et de cette « gauche illibérale » (The Economist).

Dans un article récemment publié, le journaliste Michael Hobbes démonte l’argument : « Il y a soixante ans, vous pouviez dire “Les Noirs et les Blancs ne devraient pas avoir le droit de se marier ensemble” dans presque chaque église, lieu de travail ou université dans le pays. Aujourd’hui, ceux qui pensent cela hésitent à l’exprimer à peu près partout. Tant mieux. » C’est l’ensemble de la société américaine qui est plus woke. Et c’est précisément ce qui effraie la droite trumpisée. Après l’invention du wokisme, voici l’instrumentalisation de la « théorie de la race » (Critical Race Theory), courant académique né dans les années 1980, désormais accusé de truffer le cerveau des petits Américains de contre-vérités historiques. La ficelle est grosse, mais elle actionne un arsenal répressif des républicains là où ils sont au pouvoir. Ici, l’interdiction de diffuser dans les écoles le documentaire I Am Not Your Negro, consacré à l’auteur noir américain James Baldwin, ou la volonté de groupes de parents d’élèves de chasser de la bibliothèque le très séditieux Martin Luther King et la marche sur ­Washington. Là, au Texas notamment, la chasse aux mots (« antiracisme », « patriarcat », « privilège blanc », « racisme systémique ») et aux livres qui en parlent. Le wokisme vaut bien un nouveau maccarthysme.

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Biden, la fin de l’état de grâce

Il y a six mois, il démarrait son mandat en trombe avec des mesures inégalées dans l’histoire des États-Unis. Mais le virage amorcé cale au Sénat… (Article publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

C’était parti sur les chapeaux de roue. À peine entré dans le bureau ovale, « Sleepy Joe », Joe l’endormi, surnom dont l’avait affublé Trump, se montrait d’une vigueur politique inattendue. Le vieux routier modéré s’affichait même plus à gauche que même la gauche ne semblait l’espérer. Le magazine marxiste « Jacobin » invitait les progressistes à en revendiquer la paternité : « Si Joe Biden évolue vers la gauche, vous pouvez remercier la gauche. » « Je n’attendais pas grand-chose de lui, étant donné son histoire de démocrate centriste et sa personnalité terne. Ses premières décisions furent vraiment une surprise plaisante », nous confirme, en ce début juillet, Doug Henwood, journaliste à Brooklyn et animateur d’une émission de radio. Frances Fox Piven, 89 ans, l’une des dernières grandes figures de la gauche intellectuelle des années soixante, se surprend presque par les mots que lui ont inspirés les premiers pas de Biden président : « L’ampleur et l’audace de ses initiatives ont été ­incroyables… et pas si faciles à expliquer. »

La cérémonie d’investiture à peine terminée, le 46e homme à occuper la fonction présidentielle ne signe pas moins de 17 « executive orders », ces décrets qui n’ont besoin que d’une signature pour prendre force de loi. Washington rejoint les accords de Paris et réintègre l’OMS. Le « muslim ban » interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de plusieurs pays musulmans est retoqué, la construction du mur avec le Mexique abandonnée tandis qu’un moratoire s’impose au projet d’oléoduc géant Keystone XL.

Le Congrès vote un plan de relance économique de 1 900 milliards de dollars (soit près de 10 % du PIB) annoncé avant même que Biden ne glisse un orteil à la Maison-Blanche : chèque de 1 400 dollars pour chaque Américain (en fonction des revenus), extension de l’indemnité chômage fédérale supplémentaire de 400 dollars par semaine jusqu’en septembre 2021. Des aides pour les frais de garde sont également prévues ainsi que l’instauration de congés payés subventionnés par le gouvernement fédéral. Le tout devient effectif dès le 11 mars. Deux semaines plus tard, lors de sa première conférence de presse en tant que président, Joe Biden répète à trois reprises : « Je veux changer le paradigme. » Journalistes, observateurs et élus se perdent dans l’exégèse de ces cinq mots (quel paradigme ? le paradigme néolibéral dominant depuis la présidence Reagan ?), tandis que quelques journaux se lancent dans une sorte de comparaison entre le nouveau ­président et un de ses plus ­illustres prédécesseurs, démocrate lui aussi : ­Franklin Delano Roosevelt, dont un portrait trône sur l’un des murs du bureau ovale. Serait-on entré dans un « nouveau New Deal », auquel le pays serait prêt ­depuis plus de dix ans, selon le prix Nobel d’économie et désormais chroniqueur au « New York Times », Paul Krugman ?

Biden ne laisse personne souffler et annonce le plus grand plan d’investissements publics de l’histoire du pays, l’American Jobs Plan, appuyé sur l’augmentation de la fiscalité des entreprises et des plus riches. Quelques jours plus tard, sa grande argentière, Janet Yellen, révèle que Washington prend le manche d’un projet d’impôt minimal mondial sur les multinationales. Pour Doug Sosnik, ancien conseiller politique de Bill Clinton, ite missa est : « Ils (l’équipe ­Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Trois mois après ce qui pouvait ressembler à un « état de grâce », un autre verdict s’impose au fil des discussions et rencontres entre New York et Washington : ce grand virage a débouché sur un cul-de-sac qui a pour nom « Sénat des États-Unis ». Du Smic à 15 dollars au contrôle des armes à feu, en passant par une grande réforme favorisant l’exercice du droit de vote et même l’immense plan de modernisation des infrastructures : toutes les grandes lois progressistes annoncées en début d’année sont bloquées à la Chambre haute. Théoriquement, les démocrates y disposent d’une majorité avec 50 élus et la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Mais c’est compter sans une vieille pratique datant de la ségrégation que les républicains ont transformée en arme ­fatale depuis la présidence Obama : le « filibuster », obstruction parlementaire, qui ne peut être contré que si 60 sénateurs le décident. Ce qui n’arrivera jamais : aucun républicain ne joindra sa voix à celles des démocrates afin de mettre fin à sa propre capacité de nuisance.

En revanche, le « filibuster » peut être remisé aux oubliettes grâce à une majorité simple. Sauf que deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) ne veulent pas en entendre parler. Blocage institutionnel total qui amène Joe Biden à faire ce qu’il a finalement fait durant toute sa carrière politique : négocier avec les républicains. Premier résultat tangible fin juin avec un « compromis » sur le grand plan d’infra­structures pourtant réduit de moitié et vidé de toutes les mesures visant à ­assurer la transition écologique. Mais, pour Célia Belin, « le refus des républicains de voter la création d’une commission d’enquête sur les attaques du 6 janvier est un signal profond qu’il n’y a aucun espoir bipartisan avec eux ».

Finalement, rien de si étonnant quand on écoute la politiste à la Brookings Institution : « En fait, les données de départ ont toujours été les mêmes : c’est une Amérique divisée, polarisée, en proie à une crise économique et raciale. » Il y a sans doute eu une lecture erronée de la part d’une certaine Amérique politisée, tellement enthousiaste après l’inauguration que l’on a commencé à lire des articles sur le « moment rooseveltien ». À ce climat politique et idéologique « chaotique, polarisé et souvent insensé », comme le définit Doug Henwood, il faut ajouter le rôle néfaste des institutions, que le journaliste détaille ainsi : « Toutes les structures constitutionnelles engendrent une réelle crise démocratique. Le Sénat est un organe particulièrement antidémocratique. L’État de New York a deux sénateurs, alors qu’il dispose d’autant d’habitants que les neuf États les moins peuplés (tous républicains – NDLR) qui ont ensemble 18 sénateurs. Joe Manchin peut bloquer des lois sur le salaire minimum et le climat alors qu’il représente un État qui n’a pas plus d’habitants que Manhattan. »

Joe Biden n’a pas montré la moindre velléité de réforme institutionnelle, comme l’y invitait l’aile gauche. En affirmant sa volonté d’en finir avec le fameux « filibuster », il aurait à la fois obligé chaque élu à prendre ses responsabilités lors d’un vote et créé un climat de discussion ­nationale sur le sujet. Le refus implicite de l’hôte de la Maison-Blanche n’a pourtant pas déclenché un feu roulant de critiques parmi les progressistes. « Le calcul politique de l’aile gauche n’a pas changé : hier, il s’agissait de battre Trump; aujourd’hui, de redresser le pays. Donc, pas de campagne d’opposition déclarée. Ils ont appuyé sur quelques dossiers : le seuil de réfugiés, la situation à Gaza. Mais aucun des leaders progressistes ne veut être ­responsable d’un échec de l’administration Biden », suggère Célia Belin. Et d’ajouter : « On verra au printemps prochain lorsque les primaires arriveront. Il y aura certainement une opposition frontale. » Aux États-Unis, les primaires jouent finalement le rôle d’un Congrès : c’est le moment où les orientations politiques sont tranchées. Mais elles le sont, circonscription par circonscription, donc dans des contextes socioculturels très ­différents. La stratégie de l’aile Sanders est de porter le fer dans des centres urbains où cohabitent classes populaires issues des « minorités » et millennials, cette nouvelle génération plus progressiste que les précédentes, raison pour laquelle sans doute « l’establishment démocrate semble parfois plus effrayé par la gauche que par les républicains », selon Doug Henwood.

« Pour être clair, nous savons que Biden ne va pas accomplir toutes ces choses seul, remet en perspective Maurice Mitchell, président du Working Families Party, un parti indépendant très influent à New York et dans l’État. Rien n’arrivera sans une gauche mobilisée, qui lui demande de rendre des comptes et ouvre le chemin pour que le programme soit mis en œuvre. » Pour Michael Zweig, professeur d’économie, auteur de plusieurs livres sur la classe ouvrière et militant pacifiste et syndical, « la clé, c’est l’outside/inside. L’outside, c’est la construction d’un mouvement social le plus indépendant possible du capital. L’inside, c’est le processus ­législatif. Et la gauche n’est pas encore assez bonne dans ce domaine. Pour changer la donne, il faut prendre le pouvoir au sein du Parti démocrate. Et le moment essentiel demeure la primaire ».

Les prochains mois risquent donc de ressembler à de longues discussions stériles entre démocrates et républicains, d’un côté, et à une veillée d’armes au sein du parti de Joe Biden et Bernie Sanders.

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En Géorgie, l’heure de la purge électorale

Quelques mois après la victoire surprise de Joe Biden dans cet État sudiste, le parti de Trump a voté une loi qui restreint le libre exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2021.)

Jerome avait prévenu sa grand-mère LaToya : il vaudrait mieux s’y prendre autrement. Mais la vieille dame avait refusé de se départir de cette habitude prise depuis la première fois qu’elle avait pu glisser un bulletin dans une urne, après l’établissement des droits civiques dans les années 1960 : elle irait voter le jour J, le mardi qui suit le premier lundi de novembre. « Grandma, il va y avoir du monde, beaucoup de monde. Tu n’es plus toute jeune. Et tu as vu ce temps anormalement chaud et humide ? Vote avant. Vote par correspondance », avait plaidé le jeune homme. En vain. Il ne croyait pas si bien prévenir : quatre à sept heures d’attente dans ce bureau du centre-ville d’Atlanta. LaToya, qui, dans sa prime jeunesse, avait entendu les derniers sermons de Martin Luther King à l’Ebenezer Church, n’allait pas se décourager. Après cinq heures d’attente, les provisions d’eau s’étant retrouvées épuisées, une militante de Fair Fight, la plus grande organisation de droits civiques de l’État, s’approcha alors pour lui apporter une bouteille. Mais elle vit son chemin barré par un policier : « Madame, vous ne pouvez pas donner une bouteille d’eau. C’est la loi qui considère cela comme un crime. »

Cette scène est fictive mais pas irréaliste. Au creux des 98 pages de la nouvelle loi électorale récemment votée par la majorité républicaine des assemblées locales de Géorgie se trouve l’interdiction de distribution d’eau et de nourriture par des non-officiels. Il s’agit de la clause qui a fait le plus grand bruit, tant son caractère stupide apparaît évident, mais elle a le même objectif que des dizaines d’autres : décourager, via des mesures très ciblées, les électeurs démocrates de voter. Cette loi limite drastiquement le vote par correspondance, qui s’est révélé être le moyen privilégié d’expression électorale des électeurs démocrates, en réduisant la période du vote, en multipliant le nombre de pièces à produire, en diminuant le nombre de boîte aux lettres (de 94 à 23 dans la métropole d’Atlanta, place forte des démocrates) pour les poster et en interdisant les véhicules itinérants conduits par des fonctionnaires assermentés pour recueillir ces mêmes bulletins.

Elle restreint également la possibilité du « early voting », le vote anticipé autorisé dans la plupart des États. Comme les électeurs sont appelés aux urnes un mardi, une journée qui n’a jamais été déclarée fériée, une pratique ancienne favorise le vote avant l’heure. Désormais, les horaires des centres de vote ne sont plus libres : ils correspondent à ceux des bureaux, alors qu’ils sont censés faciliter le vote des salariés. De même l’obligation d’ouvrir le dimanche est abandonnée, laissant aux comtés le soin de décider : à n’en pas douter, ceux dirigés par les républicains n’ouvriront pas le dimanche, sapant la tradition des paroissiens des églises africaines-américaines d’aller voter après la messe.

Enfin, et surtout, ce texte transfère les pouvoirs électoraux du « secrétaire d’État » à l’assemblée locale. Lors de la dernière élection présidentielle, le titulaire de la première charge, pourtant élu républicain, un certain Brad Raffensperger, avait refusé de céder à l’injonction de Donald Trump : « trouver » les bulletins suffisants pour rattraper l’avance de 11 779 voix dont disposait Joe Biden. Pourtant, en 2018, le gouverneur républicain, Brian Kemp, avait fait radier 800 000 électeurs, principalement issus des minorités et des milieux populaires, des registres électoraux. Avec le Senate Bill 202, les républicains de Géorgie s’accordent les pouvoirs légaux pour réaliser en 2024 ce qui était illégal en 2020 : « voler » l’élection.

Depuis le début de l’année, les élus du GOP (Grand Old Party) ont présenté 361 projets de loi dans 47 États. La plus grande leçon tirée par les républicains après le revers de Donald Trump – leur septième défaite en nombre de voix en huit scrutins présidentiels depuis 1992 – se résumerait ainsi à la façon de Brecht : les Américains votent mal, changeons leur vote. Ou plus précisément : empêchons les démocrates de voter. « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale, décrypte, pour l’Humanité, Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter. Il en va de même pour les Latinos, les jeunes et surtout les étudiants. » Exemple type : au Texas, on peut voter avec un permis de port d’armes périmé mais pas avec une carte d’étudiant en cours de validité.

La loi votée en Géorgie a soulevé une vague d’opposition à laquelle les républicains ne s’attendaient sûrement pas. Même les multinationales Delta et Coca – dont le siège se trouve à Atlanta – ont été contraintes de s’y opposer. Une forme de boycott sportif et culturel se met en place : la ligue de base-ball a déplacé la finale de son All Star d’Atlanta à Denver, tandis que l’acteur Will Smith a annoncé qu’il ne tournerait pas, comme prévu, son prochain film, Emancipation, ​​​​​​​en Géorgie. À tous, Stacey Abrams, la figure démocrate la plus populaire de l’État, candidate au poste de gouverneure en 2018, a lancé : « Restez et luttez. »

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Le néolibéralisme n’est plus prophète en son pays

Dans un contexte d’explosion des inégalités et de poussée de la gauche, l’administration Biden veut lancer un plan d’investissements publics et augmenter la fiscalité des multinationales et des plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 12 avril 2021.)

« Je veux changer le paradigme. » Le 25 mars, lors de sa première conférence de presse, Joe Biden a répété cette phrase à trois reprises. Sans donner beaucoup de substance à cette ambition, si ce n’est : « Je veux faire avancer les choses. » Des « choses » avaient déjà avancé dans l’immense plan de sauvetage de 1 900 milliards de dollars (1  600 milliards d’euros) adopté ce même mois par le Congrès, avec des mesures d’aide aux familles et aux chômeurs. Mais, quelques jours plus tard, c’est un plan d’une autre nature que dévoilait le 46e président des États-Unis : il ne s’agit plus, ici, de relancer l’économie par la consommation, mais d’investir durablement dans les infrastructures, avec 2 000 milliards dans une première phase (potentiellement autant dans une seconde), étalée sur huit ans, avec un financement partiel par l’augmentation de l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 %. Enfin, Janet Yellen, la ministre de l’Économie et des Finances, annonce, début avril, que Washington propose au G20 d’instaurer un impôt minimum mondial sur les multinationales.

Investissements publics, augmentation de la fiscalité des entreprises : l’American Jobs Plan comme « l’impôt mondial » contreviennent à deux des principaux commandements de la bible néolibérale. S’agit-il juste d’une adaptation à des temps de crise ? D’un coup d’arrêt ? D’un tournant ? Serait-ce cela, le « paradigme » à changer ? Pour le New York Times, la réponse coule de source : « Dans ce processus, (le président) mine le centrisme néolibéral qu’il a travaillé à consacrer il y a plus de quatre décennies en tant que jeune sénateur des années Nixon et Carter. » Interrogé par le quotidien new-yorkais, l’historien Rick Perlstein abonde : « C’est une histoire intéressante. L’histoire de le voir tourner le dos à une direction idéologique qu’il a conduit le Parti démocrate à prendre. » Le « grand virage » est également l’hypothèse de Doug Sosnik, cité par le magazine The New Yorker. L’homme est l’ancien directeur politique de Bill Clinton. C’est dire s’il en connaît un rayon en matière de conversion des démocrates au néolibéralisme ! Pour lui, le verdict est sans appel : « Ils (l’équipe Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Un autre ancien de l’administration Clinton se montre un peu moins convaincu par cette soudaine conversion. Il s’agit de Robert Reich, ancien ministre du Travail. Économiste réputé, il est désormais l’une des voix les plus audibles de la gauche intellectuelle. « Pourquoi Biden ne revendique-t-il pas ces initiatives pour ce qu’elles sont – de larges investissements publics dans l’environnement, pour la classe ouvrière et les pauvres –, plutôt que de parler de chèques d’aide et de réparation de route ? Pourquoi ne pas remuer l’Amérique avec une vision de ce qu’une nation doit être, s’il s’agit réellement de troquer la fraude de la théorie du ruissellement pour une authentique croissance-innovation venant du bas ? »

L’absence de revendication idéologique serait donc le signe d’absence de volonté politique ? Ce plan ne serait-il que « pragmatique » ? « C’est un aspect des choses, souligne, pour l’Humanité, John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). D’un côté, toute une série d’actions, comme la création d’allocations familiales, visent à rattraper le retard du pays par rapport aux autres pays qui ont institué l’État providence. De l’autre côté, le niveau des inégalités est devenu tellement insupportable qu’il fallait redistribuer les cartes. On parle ici d’un “redémarrage keynésien”. » Joe Biden se pique d’ailleurs de discussions avec des historiens sur les héritages de Franklin Delano Roosevelt et Lyndon Johnson, les deux grands présidents démocrates réformateurs de l’ère du New Deal. Chroniqueur au New York Times, prix Nobel d’économie et grande figure du keynésianisme américain, Paul Krugman donne crédit au « reset » : « Le plan représente une sortie de l’extrémisme du libre marché, qui a dirigé la politique américaine ces dernières années, pour revenir à une tradition plus ancienne – la tradition qui a prévalu durant les années des plus grands succès économiques. » Et de conclure de l’une de ses formules tranchantes : « Les “bidenomics” sont aussi américains que l’apple pie. » Les États-Unis ont en effet été pionniers dans la progressivité de l’impôt sur le revenu (93 % dans les années 1950) et dans l’instauration d’un État providence, au demeurant imparfait en l’absence d’un système universel public de santé.

Mais suffit-il de revenir à la recette de l’avant-« révolution conservatrice » pour clore le chapitre de celle-ci ? L’économiste marxiste Richard Wolff ne donne aucun crédit à cette thèse. « Après quarante années de redistribution des richesses du bas vers le haut, ponctuées par la réforme fiscale de 2017 et de boom continu des marchés depuis les années 1980, tout ce que Biden fera contre cela sera un pas dans la bonne direction. Mais notre niveau jamais atteint d’inégalités a besoin d’une action en profondeur. Pour l’instant, rien de ce qui a été proposé ne correspond à cela », a-t-il réagi au micro de la radio KFPA. Si la gauche organisée s’accorde le crédit de ces évolutions (« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche », titrait, dès janvier, le magazine marxiste Jacobin), elle insiste, notamment par la voix d’Alexandria Ocasio-Cortez, que la situation nécessite d’aller plus loin, en termes à la fois d’investissement, de fiscalité et de réforme structurelle. Afin de vraiment changer de « paradigme ».

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« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche »

Le climat politique dans lequel le nouveau président a pris ses fonctions diffère de celui des années Obama. Entre-temps, les campagnes de Bernie Sanders et les mouvements sociaux ont modifié le rapport de forces. (Article publié dans l’Humanité du 23 février 2021.)

Personne n’en attendait ­réellement autant. Depuis son entrée dans le bureau ovale, Joe Biden a annoncé nombre de mesures clairement progressistes (1). Les premiers pas du 46e président des États-Unis s’écartent du milieu de la chaussée où il avait évolué durant toute sa carrière, depuis sa première élection au Sénat en 1972. Que s’est-il donc passé pour qu’un bon vieux centriste opposé, dans les années 1970, au « busing » (organisation des transports scolaires afin d’assurer la mixité sociale dans les écoles) et au financement fédéral de l’avor­tement, puis durant la décennie suivante, soutien des politiques de réductions massives d’impôts de Ronald Reagan et enfin rédacteur de l’ultra­répressive Crime Bill de 1994, connaisse une épiphanie progressiste à presque 80 ans ?

Le magazine marxiste ­Jacobin a son idée, toute contenue dans le titre d’un article signé Liza Featherstone : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » L’approche de John Mason est assez voisine. Lors d’un webi­naire organisé par la Fondation Gabriel-Péri, il y a quelques semaines, ce ­professeur de sciences ­politiques à l’université ­William-Paterson (New Jersey) a formulé l’hypothèse suivante : « Si Joe Biden est un centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti. Quand celui-ci évolue à gauche, il suit. » De fait, le programme de Joe Biden durant les primaires démocrates se situait plus à gauche que celui de Clinton en 2016 qui, lui-même, était plus à gauche que celui d’Obama en 2008.

Si aucune figure de gauche n’a trouvé sa place au sein de l’administration Biden, bien que des élus réellement progressistes y ont été nommés (Marcia Fudge au Logement, Deb Haaland à l’Intérieur, Xavier Becerra à la Santé), les trente premiers jours du président Biden – en partie encombrés par le deuxième procès raté en destitution de ­Donald Trump – n’en ont pas moins surpris par leur audace, au moins au regard du ­pedigree du bonhomme. « Biden n’était pas notre candidat rêvé. Il n’est pas notre président rêvé. Mais ce n’est pas une question de goût, mais de politiques, constate Ethan Earle, consultant ­politique. La gauche a trop souvent des difficultés à reconnaître ses propres victoires. Il faut donc qu’elle revendique le crédit des concessions arrachées à l’administration ­Biden. »

Aucune des mesures annoncées par Joe Biden n’est susceptible de lui coûter ­politiquement : elles sont devenues populaires au fil de la décennie écoulée. Occupy Wall Street (OWS), déclenché en septembre 2011, peut être considéré comme le point de départ de ce mouvement. Quelques mois plus tard, lors d’un « Left Forum » à New York, devant une assistance mi-médusée, mi-irritée, le cinéaste Michael Moore avait lancé : « Nous avons fait la part la plus difficile du travail : être majoritaires dans les esprits. »

« Voilà ce qui s’est passé, résume Bennett Carpenter, animateur du mouvement progressiste Durham for All, en Caroline du Nord. En 2011, Occupy s’est soulevé pour protester contre les inégalités économiques. En 2013, Black Lives Matter (BLM) a relancé le combat contre le racisme systémique. En 2016, la candidature de Bernie Sanders a dynamisé la gauche électorale et socialiste. Et puis il y a eu le mouvement Fight for $15, le mouvement des DREAMers et des activistes Latinxs, et beaucoup d’autres. Il faut comprendre tous ces mouvements comme une séquence dans laquelle chacun a tiré des ­leçons et contribué des avances l’un de l’autre. Mais il faut également comprendre ces mouvements comme une réaction progressive et grandissante aux défaillances du néo­libéralisme et de la dernière administration démocrate, dont Biden a fait partie. »

Un an après le lancement d’OWS, toujours à New York, des salariés des fast-foods ­déclenchaient une grève avec la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars. Ce qui leur a valu quelques lignes dans le New York Times. À peine une année plus tard, la ville de Seattle, sous l’égide de la conseillère municipale socialiste, Kshama Sawant, devenait pionnière en la matière. En 2015, Bernie Sanders, candidat à la primaire ­démocrate, intégrait cette mesure à son programme. « Vous vous souvenez que, jusqu’en 2015, cette revendication semblait ridicule pour beaucoup d’économistes et d’élus politiques, se remémore Nicholas Allen, responsable des affaires internationales pour le syndicat SEIU (2,2 millions de membres). Aujourd’hui, après avoir fait son chemin dans beaucoup de grandes villes, puis d’États, un tel salaire minimum semble non seulement raisonnable, mais absolument nécessaire pour relancer le pouvoir d’achat dans une économie dévastée par la crise. »

À l’instar du Fight for $15, l’histoire de la décennie écoulée est celle d’idées ­périphériques qui deviennent centrales dans la vie politique du pays. À des problématiques structurelles dans le pays, une nouvelle génération de militants apporte des réponses audacieuses et des formes d’actions souvent nouvelles. En 2018, le mouvement Sunrise se fait remarquer en occupant le bureau de la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, afin de faire avancer leur idée d’un « New Deal écologique ». Les militants demandent à une toute nouvelle élue de les rejoindre. À rebours des conventions de ce haut lieu de pouvoir, elle accepte. Elle s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, ­socialiste revendiquée, plus jeune élue de l’histoire du Congrès. L’establishment démocrate s’étouffe, mais une idée a percé. En 2021, elle est désormais favorablement accueillie par les électeurs.

Parfois, les frictions se jouent au sein même de l’aile gauche. En 2015, des militants de Black Lives Matter interrompent Bernie Sanders en train de discourir au pupitre. Ils trouvent que le candidat ne prend pas assez en compte la question du racisme systémique et renvoie toute avancée en la matière à des propositions uniquement économiques et sociales. Le débat agite durant des mois et des années le camp progressiste. Quatre ans plus tard, la plateforme « Sandernista » a ­intégré une nouvelle façon de penser en la matière. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs. 2020 n’est pas 2008. Ce qui a changé ? « Le plus grand mouvement de l’histoire américaine : Black Lives Matter. À la fois en nombre de participants, dans sa sociologie et dans sa géographie », répond Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Si le mouvement est plutôt composé de jeunes, « les organisateurs sont des militants ­extrêmement aguerris » qui ont fait d’un « travail de pédagogie » l’une de leurs grandes forces, comme le souligne l’universitaire. « Il y a cinq ans, personne n’avait entendu parler du “privilège blanc”. Aujourd’hui, tout le monde n’est pas forcément d’accord, mais le concept est connu », ajoute-t-elle encore. Pour le dire autrement, BLM impose les termes du débat sur le racisme. Tout comme Sunrise ou 350.org sur la question climatique. Tout comme l’avaient fait OWS puis le Fight for $15 sur le nerf des inégalités sociales.

Les deux campagnes du sénateur ­socialiste du Vermont ont fonctionné à la fois comme un laboratoire d’élaboration d’idées nouvelles (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans les universités publiques, création d’un impôt sur la fortune), une immense séance d’éducation populaire et un carrefour où se sont croisés les mouvements organisés ou non de la société sur les grandes questions qui taraudent les États-Unis : justice sociale, changement climatique, antiracisme, féminisme. Mais les confluences s’organisent aussi en dehors des temps électoraux. « Depuis les événements de Ferguson en 2014-2015, nos militants manifestent aux côtés de Black Lives Matter et en sont même partie prenante, pointe Nicholas Allen. Une alliance très naturelle puisque, souvent, ce sont les mêmes personnes impliquées. » L’intersectionnalité en pratique. À Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016, de jeunes militants environnementalistes se sont retrouvés aux côtés des Amérindiens dans la mobilisation contre la construction d’un oléoduc.

C’est donc dans un climat beaucoup plus favorable aux idées progressistes que Joe Biden prête serment et, d’une certaine façon, prend acte d’un nouveau rapport de forces. Pour Mark Kesselman, professeur de sciences politiques à la Columbia University (New York), il faut y ajouter une sorte de leçon de choses qu’a constituée le début de la présidence de Barack Obama : « Ce dernier a tout fait pour essayer de ­négocier avec les républicains, avec le résultat que l’on sait : il a perdu du temps, il a échoué, puis le Parti démocrate a été défait lors des élections du mi-mandat de 2010. Biden doit garder sa majorité assez mince et donc proposer des avancées pour mobiliser ses troupes. » Bémol : il rechigne toujours à faire siennes des idées qui deviennent ­dominantes, telle que l’instauration d’un système de santé universel (Medicare for all). « Biden est visiblement tiraillé entre ses instincts politiques – son affinité pour la collégialité avec la droite, son conservatisme naturel – et la réalité qui exige des mesures radicales », analyse Jacob Hamburger, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21. Raison de plus, selon Ethan Earle, « pour que la gauche, sur cette base, en bonne organisatrice doive engranger de l’adhésion et des adhésions pour aller plus loin ». Et donc emmener Joe Biden encore un peu plus loin à gauche. 

(1) En un peu plus d’un mois dans le bureau ovale, Joe Biden a défait une partie du bilan de Trump et ouvert un certain nombre de chantiers. D’un côté : fin de la construction du Mur à la frontière avec le Mexique, révocation du « Muslim ban », abandon de l’oléoduc Keystone XL, retour des Etats-Unis au sein de l’OMS et des Accords de de Paris. De l’autre : plan de relance de 1900 milliards de dollars, salaire minimum à 15 dollars, régularisation des onze millions de sans-papiers, abolition de la peine de mort fédérale, plan contre les discriminations, projet de loi pour renforcer le contrôle des armes à feu.

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Harriet Tubman, la « Moïse noire » sur un billet vert

Changement de visage et de récit en vue sur la coupure de 20 dollars : la militante antiesclavagiste et féministe, en lieu et place du président raciste Andrew Jackson. (Article publié dans l’Humanité du 4 février 2021.)

Aux États-Unis, l’histoire se joue aussi sur le célèbre billet vert. Les visages qui s’y affichent sont étonnamment uniformes. Sur la coupure reine (1 dollar), George Washington, premier président, et sur celle de 5 dollars, Abraham Lincoln, auteur de la proclamation d’émancipation des esclaves. Pour celle de 10 dollars, Alexander Hamilton, premier secrétaire d’État au Trésor. 50 dollars : Ulysse Grant, général de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession, puis président. 100 dollars : Benjamin Franklin, figure centrale des Lumières américaines. Et puis, il y a le billet de 20 dollars, l’une des coupures les plus usitées. Le visage qui s’y dessine semble taillé à la serpe. Le sourcil est broussailleux. Son histoire aussi.

Considéré par Donald Trump comme le premier président « populiste », Andrew Jackson, aux commandes de 1829 à 1837, a surtout été propriétaire d’esclaves (comme une majorité des Pères fondateurs, au demeurant) et l’auteur de la première déportation des Amérindiens. L’épisode historique est connu sous un nom presque poétique (la Piste des larmes), qui masque mal la violence de l’événement. Des dizaines de milliers d’Amérindiens, en majorité du peuple cherokee (dont le nom est toujours accolé à un modèle de Jeep…), ont été repoussés de force vers l’ouest du Mississippi pour « libérer » leurs terres au profit de la culture du coton, « l’or blanc » ramassé par des centaines de milliers d’esclaves.

D’ici peu, le visage du président raciste sera retiré du billet de 20 dollars. Joe Biden l’a annoncé, reprenant un projet lancé par Barack Obama en 2014. Donald Trump, qui avait fait accrocher dans le Bureau ovale un portrait de Jackson (remplacé, depuis l’arrivée de Joe Biden dans les lieux, par celui de Franklin), avait stoppé le processus. En lieu et place viendra s’apposer le visage d’une femme. Noire. Ancienne esclave. Antiesclavagiste. Féministe. Parfois surnommée « la Moïse noire. » Ci-devant : Harriet Tubman.

Née Araminta Ross, elle a vu le jour dans les années 1820 (il n’y avait pas de registres pour la naissance des esclaves), dans une plantation du Maryland, dernier État esclavagiste avant la « frontière » avec le Nord. Elle fait partie d’une fratrie de neuf enfants, ensuite séparée entre plusieurs maîtres. En 1849, elle s’émancipa en laissant derrière elle un mari, John Tubman, un homme libre qui se sentait bien là où il se trouvait, et emprunta le « chemin de fer souterrain » (underground railroad), mis en place par des abolitionnistes, noirs comme blancs, et des quakers. « Comme le chemin de fer, le vrai, a été installé aux États-Unis depuis peu, ils ont utilisé cette métaphore qui leur permettait d’avoir des discussions codées. Par exemple, un chef de station, c’était quelqu’un qui hébergeait les esclaves en fuite ; un conducteur, c’était celui qui les emmenait d’un endroit à un autre. Donc, ça leur permettait d’avoir des discussions devant d’autres gens sans être pris », expliquait à France CultureAnouk Bloch-Henry, auteure d’une biographie.

Libre, mais pas quitte. Une fois arrivée en Pennsylvanie, sa terre promise, Harriet Tubman repart en terre esclavagiste afin de libérer sa famille, puis d’autres esclaves. Avec son « mètre cinquante, presque complètement édentée », selon la description qu’en fait Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-Unis (éditions Agone), « toujours armée et le plus souvent déguisée, elle fit dix-neuf allers-retours excessivement risqués pour guider plus de trois cents esclaves vers la liberté ». Selon l’historien, « elle déclarait aux fugitifs : “Vous serez libres ou morts.” » Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), elle s’engage aux côtés des troupes de l’Union. Elle est tour à tour infirmière, cuisinière, éclaireuse et espionne. En 1863, elle participe à un raid sur la rivière Combahee, en Caroline du Sud, au cours duquel des centaines d’esclaves sont libérés. Après la fin de l’esclavagisme et jusqu’à sa mort, en 1913, elle milite avec les suffragistes pour le vote des femmes.

« Elle est l’incarnation d’une triple oppression : elle est pauvre car née esclave, femme et noire », résume Nicolas Martin-Breteau, historien des États-Unis à l’université de Lille. Si l’intersectionnalité n’était pas encore née, celle qui fut surnommée « la Générale », en incarnait parfaitement la problématique. Durant la campagne présidentielle de 2016, Trump avait qualifié le choix du remplacement de Jackson de « purement politiquement correct ». « Une ancienne esclave remplaçant un propriétaire d’esclaves : c’est un signe du réagencement de la mémoire collective », rectifie l’universitaire. Tout comme le retrait des statues d’esclavagistes notoires dans l’espace public en constitue un autre. Un débat peut pourtant en entraîner un autre, qui traverse une partie du pays et que résume ainsi l’historien : « Est-ce la place d’Harriet Tubman d’être sur un billet de banque, symbole du capitalisme, qui s’est construit sur l’esclavagisme, elle qui était considérée comme un bien que l’on pouvait acheter avec ces mêmes dollars ? » Ne vaudrait-il pas mieux lui dédier un monument, à l’instar de celui inauguré par Barack Obama en hommage à Martin Luther King près du Mall de Washington ? Mais alors, il ne faudrait laisser, sur ces fameux billets, que des trombines d’hommes blancs, pour moitié esclavagistes ? La couleur du billet ne change pas. Celle de l’Histoire, oui.

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Biden président : fin de cycle, début d’une ère ?

Le champ de ruines laissé par Donald Trump est aussi un champ d’espoirs pour nombre d’Américains. Ils attendent du 46e président des États-Unis, qui entrera en fonction officiellement ce mercredi, des politiques audacieuses sur le Covid, les inégalités sociales et le racisme systémique. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2021.)

Ce mercredi 20 janvier 2021, vers midi, l’Amérique sera (définitivement ?) débarrassée de Donald Trump. Quelques heures plus tard, c’est une partie de son bilan qui rejoindra la broyeuse à papiers de l’Histoire : l’interdiction d’entrée sur le territoire de ressortissants de certains pays musulmans (« muslim ban »), le projet de pipeline géant Keystone XL, la sortie des États-Unis des accords de Paris. Il est tout à fait inhabituel qu’un président entrant en fonction défasse le jour même une partie de ce que son prédécesseur a fait pendant son mandat. Mais plus rien n’est tout à fait « classique » dans la vie politique américaine. Le contexte dans lequel le 46e président du pays prêtera serment sur les marches du Capitole, deux semaines après que des militants et miliciens ont tenté d’y pénétrer afin d’empêcher la certification de son élection, n’échappe pas à cette nouvelle règle. La capitale fédérale, traditionnellement ouverte aux partisans de l’heureux élu, ressemblera à un vaste camp retranché (lire encadré ci-contre), duquel s’extirpera, quasi incognito, un Donald Trump en partance pour la Floride, snobant la passation de pouvoir, mais toujours soumis à une procédure d’impeachment, en attendant que, redevenu simple citoyen, les procureurs ne lui demandent des comptes.

Lorsqu’il en aura terminé avec sa prestation de serment, Joe Biden, le plus vieux président de l’histoire du pays (78 ans depuis deux mois), fera face à un triptyque sans précédent : la pire division depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la pire situation économique depuis le krach de 1929, la pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole en 1919. Pour autant, le champ de ruines laissé par le trumpisme et un système social intrinsèquement inégalitaire est aussi un champ d’espoirs (certes mesurés) pour une partie de l’Amérique (lire notre reportage à Houston, page 6). Le traditionnel sondage Gallup qui précède l’entrée en fonction d’un nouveau président a été accompagné de ce commentaire : « Les attentes vis-à-vis de l’administration Biden sont significativement plus importantes que celles pour l’administration Trump dans sept domaines politiques : l’environnement, l’éducation, le respect international, l’amélioration des conditions de vie des minorités, le système de santé, les relations raciales et maintenir les États-Unis hors des guerres. »

En annonçant, avant même son arrivée dans le Bureau ovale, un plan de relance assez ambitieux puis en ­signant, aussitôt installé à sa table de travail, une batterie de décrets, Joe Biden envoie un signal : il compte faire changer les choses. Un peu, beaucoup, énormément ? C’est toute la question. S’agira-t-il de tenter de corriger les dysfonctionnements ou inégalités les plus criantes ou d’impulser un mouvement plus profond qui pourrait s’apparenter à une nouvelle « ère progressiste » ? Joe Biden connaît, a priori, sa propre intention mais sans doute pas la portée des politiques qu’il sera amené à décider, tant celles-ci dépendront également du poids et de la pression des mouvements sociaux comme d’élus au Congrès. Le « squad », avec Alexandria Ocasio-Cortez à sa tête, sera renforcé par l’arrivée de nouveaux arrivants très progressistes, tandis que, au Sénat, Bernie Sanders, président de la commission du Budget, aura un rôle central.

Joe Biden ira-t-il jusqu’à adopter une posture à la Franklin Delano Roosevelt, qui, après avoir entendu les propositions de progressistes, leur avait lancé : « Obligez-moi à les mettre en œuvre » ? Ou reproduira-t-il l’erreur fondamentale des années Obama, à savoir la recherche chimérique d’accords bipartisans ? La lecture du premier tome des Mémoires du premier président noir de l’histoire du pays se révèle à, cet égard, assez édifiante. Il y raconte, sans tout à fait porter un regard critique sur ses propres choix, comment le projet initial de réforme de la santé – désormais connu sous le nom d’Obamacare – a été dénaturé par sa recherche d’un vote « bipartisan », autrement dit de voix de quelques élus républicains, qui n’adviendra jamais. Sous la houlette de Mitch McConnell, le Parti républicain fut celui de l’obstruction plus que celui de l’opposition. Une stratégie en partie ­gagnante puisque Donald Trump a succédé à Barack Obama. Il ne faudra donc pas attendre un virage sur l’aile du GOP (Grand Old Party). Vieux routier de la politique américaine qui a toujours conduit sa carrière au centre de la route, Joe Biden semble en avoir pris acte, ne nommant dans son administration aucun républicain « modéré », contrairement à ce que fit Barack Obama.

Le nouveau président n’a guère plus nommé de représentants de l’aile gauche de la coalition démocrate, fidèle à une ligne qui confine à l’endiguement. Il ne peut, pour autant, ignorer que les idées de cette même aile gauche ont gagné du terrain au point de devenir pour la plupart majoritaires. Il en a intégré certaines, à l’instar de l’instauration d’un salaire minimum à 15 dollars, l’une de ses premières annonces, mais pas d’autres (Medicare for All, Green New Deal). La suite reste à écrire, à partir de ce mercredi 20 janvier 2021, midi. 

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