Une nouvelle génération de gauche au Congrès

Jeunes, militants, racisés : cette élection de mi-mandat marque l’émergence d’élus qui vont renforcer le bloc progressiste. (Article publié dans l’Humanité du 05 novembre 2026.)

Le Congrès des Etats-Unis va voir arriver un « bloc » progressiste comme il en a peu connu dans son histoire. A la chambre comme au Sénat, une cohorte de jeunes militants de terrain et de longue date vont bousculer les habitudes modérées de l’establishment démocrate.

Darializa Avila Chevalier

Il y avait AOC (Alexandria Ocasio-Cortez), députée socialiste de New York. On parlera sans doute bientôt de DAC. À 32 ans, cette membre du DSA (Democratic Socialists of America) vient, elle aussi, d’être élue députée dans la plus grande ville du pays, où elle était arrivée, depuis sa Floride natale, pour suivre ses études à l’université Columbia.

Elle y décroche d’abord une licence en études du Moyen-Orient puis devient doctorante en sociologie à l’université de la ville de New York. Ses recherches portent sur « les conséquences du système pénal américain et de l’expulsion sur les immigrés noirs originaires d’Amérique latine ».

De cette matière « académique », elle en fait aussi son carburant politique. Elle s’investit sur le campus en faveur du droit des Palestiniens. Et se prononce contre le principe même de prison et de frontières.

En début d’année, Zohran Mamdani, qui a décidé d’investir de son capital politique pour les législatives afin de fortifier sa coalition, lui apporte son soutien officiel pour la primaire démocrate.

Le pari est le plus risqué de tous ses « endorsement » (soutient en français). Le sortant, Adriano Espaillat, bien ancré dans cette 13e circonscription, est également le président du « caucus » (comité) hispanique à la Chambre des représentants. Darializa Avila Chevalier le devance de quatre points. Suffisant pour lui ouvrir les portes de la Chambre des représentants : l’élection de ce mardi 3 novembre ne constituait qu’une formalité dans un bastion démocrate.

« Elle sera sans doute l’élue la plus à gauche de tout le Congrès », nous glisse, amusé, un journaliste local. Elle a déjà prouvé sa liberté de parole en affichant publiquement un désaccord avec Zohran Mamdani, l’appelant à licencier la cheffe de la police de New York, Jessica Tisch, un choix auquel se refuse le maire socialiste.

Claire Valdez

On reste dans la « Big Apple ». Claire Valdez va compléter le trio de femmes socialistes élues à la Chambre des représentants. Née la même année qu’AOC (1989) mais pas au même endroit : le Bronx pour la première, Lubbock au Texas, pour la seconde.

Claire Valdez arrive à New York à l’âge de 24 ans pour y mener une carrière artistique. Elle a d’abord étudié à l’Art Institute de Chicago, tout en multipliant les petits boulots pour financer ses études. Comme DAC, elle atterrit dans la prestigieuse université de Columbia, où elle est vite rattrapée par l’engagement.

Syndical, d’abord : elle devient membre de la section locale 2110 du syndicat de l’automobile United Auto Workers qui accueille les syndiqués des universités. Politique ensuite : en 2019, elle rejoint le DSA où elle occupe le poste de coordinatrice des nouveaux membres.

En 2020, elle participe à la campagne de réélection de Julia Salazar, première socialiste élue à l’Assemblée de l’État de New York.

En 2024, c’est à son tour d’être élue représentante du quartier de Ridgewood, dans le Queens, dans lequel elle a posé ses valises à son arrivée à New York. En début d’année, elle se lance dans la course législative pour le siège laissé vacant par Nydia Velazquez, icône progressiste locale. En mai, elle devient la première candidate à signer une convention collective avec son équipe de campagne constituée en syndicat. À Washington, elle sera l’une des plus fortes voix en faveur de la syndicalisation.

Melat Kiros

Une brillante carrière d’avocate lui était promise. Diplômée en droit de l’université de Notre-Dame-du-Lac, la jeune femme, née en 1997 à Addis-Abeba, en Éthiopie, dans une famille tigréenne, brûlait presque les étapes : embauchée par le cabinet juridique new-yorkais Sidley Austin en 2021, associée en septembre 2022.

Mais voilà… Peu après les attentats terroristes du Hamas du 7-Octobre, elle publie une lettre critiquant les cabinets juridiques, dont le sien, pour leur opposition aux manifestations contre la guerre à Gaza, soulignant « les perspectives d’emploi glaçantes des futurs avocats qui critiquent les actions du gouvernement israélien et sa légitimité ».

Sidley Austin lui demande de retirer la lettre. Elle refuse. Licenciement. Retour à la case Colorado où elle est née. Elle y reprend ses études, devient doctorante en affaires publiques à Denver et travaille comme barista pour payer sa dette étudiante.


En juillet 2025, Melat Kiros se lance dans la primaire démocrate pour défier Diana DeGette, députée depuis… 1997. Elle reproche notamment à la sortante d’accepter les dons du lobby pharmaceutique et de celui des industries fossiles. Contrairement à sa concurrente, elle se déclare en faveur d’un embargo total sur les ventes d’armes à Israël et en estimant qu’Israël ne devrait pas être un État juif, l’accusant d’être une ethnocratie. Elle l’emporte largement (54 % contre 40 %) et sera la première femme de la Gen Z à siéger au Congrès.

Abdul El-Sayed

Tout est hors-norme dans le destin d’Abdul El-Sayed, 42 ans, fils d’immigrés égyptiens qui est devenu, mardi 3 novembre, le premier musulman élu au Sénat des États-Unis.

Sa carrière universitaire l’était déjà : élève brillant, récipiendaire de la prestigieuse bourse Rhodes qui lui permet de poursuivre ses études à l’université d’Oxford puis titulaire d’un doctorat de médecine à l’université de Columbia, capitaine des équipes de lacrosse et de football américain.

Un étudiant « parfait » qui, diplômes en poche, choisit le service public : à 30 ans, il revient dans sa ville natale, Détroit, pour s’occuper du département de santé publique, au bord du gouffre. Lui non plus ne sépare pas la défense du « bien public » de l’arène politique dans laquelle il se lance en 2018 pour le poste de gouverneur. Échec dès les primaires.

Cette année, il s’aligne au départ de la primaire démocrate pour un poste de sénateur. Entre-temps, il a écrit un livre (« Medicare for All : A Citizen’s Guide », Oxford University Press, non traduit) pour défendre le système de santé public universel proposé par Bernie Sanders.

Il en fait l’un des fondements de sa campagne avec la dénonciation de l’argent en politique et la condamnation du génocide à Gaza. C’est ce dernier point surtout qui lui attire les attaques répétées des républicains et d’une partie de l’establishment démocrate. Donald Trump en rajoute, le traite de « djihadiste » et de soutien de Ben Laden, au cours de l’une des campagnes les plus islamophobes de l’histoire du pays.

Pour l’anecdote, en 2007, le jeune El-Sayed a prononcé le discours de sa promo à l’université du Michigan. Impressionné par son art oratoire, Bill Clinton lui avait alors demandé pourquoi il comptait se diriger vers la médecine et non la politique. Il ne se doutait pas que le jeune étudiant allait finalement suivre son conseil en se montrant implacable sur le bilan démocrate de l’ère Clinton…

Donavan Mc Kinney

Les deux députés qui représentent Détroit, la capitale historique de l’automobile, sont désormais socialistes. Il y avait Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, élue depuis 2018, avec la « vague AOC » de femmes racisées très à gauche. À 34 ans, Donavan McKinney, également membre du DSA, va la rejoindre à la Chambre des représentants.

L’affaire était pliée depuis la primaire lorsque le millennial avait battu (52 % contre 48 %) le député sortant de 71 ans, Shri Thanedar dans une circonscription massivement démocrate.

Il s’est distingué de son aîné en menant campagne sur la baisse du coût de la vie – assurance automobile et garde d’enfant, notamment – et l’abolition de l’ICE, la police de l’immigration. L’ascension est fulgurante pour celui qui a grandi près de Seven Mile Road avant de décrocher un diplôme de politiques publiques à l’université du Michigan, de travailler sur les questions de santé, notamment pour le syndicat de la santé SEIU, et d’entrer en 2022 à la chambre locale du Michigan. Donavan McKinney a passé sa soirée électorale victorieuse avec un pin’s des Black Panthers offert par Bobby Seale, l’un de ses fondateurs, à sa veste.

William Lawrence

Toujours dans l’« État des Grands Lacs » : victoire de William Lawrence, dans la 7e circonscription, l’une des plus disputées du pays, dont le député sortant était le républicain Tom Barrett. Le démocrate de 36 ans l’a emporté avec trois points d’avance, renforçant la cohorte de gauche au Congrès.

Pas forcément celles des socialistes revendiqués. Il était membre du DSA jusqu’en juillet 2026, mais a préféré ne pas avoir à porter cette étiquette dans un district pivot, loin d’être un bastion des progressistes.

Ce choix lui a attiré les foudres des militants locaux, mais il se défend de toute « trahison » en expliquant porter les fondamentaux du « programme Sanders », du « Medicare for All » et la dénonciation du génocide à Gaza. Il est également favorable au « New deal écologique », une proposition qu’il a contribué à forger.

William Lawrence est l’un des cofondateurs, en 2017, du Mouvement Sunrise, une organisation de mobilisation contre le changement climatique. Au Congrès, il portera ce thème, grand oublié de la campagne des midterms.

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Avec Trump, le déluge pour les républicains

Les démocrates ont remporté une victoire retentissante lors des élections de mi-mandat, faisant basculer le Congrès dans leur escarcelle. Une sanction d’une ampleur inédite. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2026.)

On envisageait une vague ou on imaginait un tsunami. Personne n’avait songé à un scénario « arche de Noé » : un parti républicain pratiquement englouti, n’emportant sur son frêle radeau trumpiste que quelques spécimens. C’est pourtant ce qui s’est déroulé, mardi 3 novembre, aux États-Unis : une défaite habituelle pour un parti présidentiel dans un scrutin de mi-mandat s’est transformée en débâcle quasi intégrale.

Donald Trump a perdu sa majorité au Congrès par une marge qui ne hantait même pas le pire de ses cauchemars, donnant aux démocrates, à la tête d’un pactole (54 sénateurs, 245 députés et 28 gouverneurs), une marge de manœuvre totalement inattendue.

Une répudiation de Trump en forme de mandat pour les démocrates ?

Les partis au pouvoir ne remportent que très rarement les élections qui interviennent à mi-course d’un mandat présidentiel. Ils subissent néanmoins peu souvent une telle raclée. Il faut sans doute remonter à la période de Richard Nixon et du Watergate pour trouver une telle répudiation politique. Ce n’est pas tant l’effet ciseau traditionnel pour un scrutin de cette nature qui stupéfie, que l’ampleur inédite.

Tout d’abord, la participation a été historique. Selon le New York Times, elle devrait égaler celle de 2018 (50 %), le cru le plus « civique » depuis… 1920. Cette mobilisation a évidemment profité aux démocrates. Leur avance au vote populaire va instaurer un nouveau record : + 13 %. Les démocrates disposeraient donc au vote populaire d’une avance de 15 millions de voix, un niveau presque irréel. En 2008, lors de sa première élection, Barack Obama avait recueilli près de 10 millions de voix de plus que John McCain.

Ce raz-de-marée a submergé jusqu’aux terres les plus « rouges ». Commençons par le Texas, deuxième État le plus peuplé du pays, qui s’est donné un sénateur démocrate pour la première fois depuis 1988. Avec 5,3 millions de voix, James Talarico a engrangé 500 000 voix de plus que Kamala Harris lors de la présidentielle de 2024.

En revanche, son adversaire républicain, Ken Paxton a perdu un tiers des électeurs de Donald Trump. Ce scrutin sénatorial résume un peu toutes les tendances du jour : surmobilisation des électeurs démocrates, notamment des jeunes, décrochage des électeurs républicains, bascule de la frange des latinos qui avaient été tentés en 2024 par les promesses économiques du milliardaire.

Des États, remportés à trois reprises (2016, 2020 et 2024) par Donald Trump, ont ainsi élu des sénateurs démocrates. Pour le Kansas, État conservateur des grandes plaines, c’est une première depuis… 1932. La Caroline du Nord a donné une avance de 20 points au candidat démocrate.

La Caroline du Sud, encore plus conservatrice, a boudé Darline Graham, sœur de l’inamovible Lindsey Graham, décédé en juillet dernier. L’Iowa agricole, durement frappé par les guerres tarifaires de Donald Trump, a préféré Josh Turek à Ashey Hinson. L’Ohio, ancien swing state devenu bastion « rouge », s’est redonné un peu de bleu avec Sherrod Brown.

À l’heure où ces lignes étaient écrites, même le Mississippi ne constituait pas un îlot à l’abri : la candidate démocrate y disposait de quelques centaines de voix d’avance. La marée a profité également aux candidats pour les postes de gouverneurs : Texas, Ohio, Géorgie, Iowa et Nevada tombent dans l’escarcelle démocrate. À la Chambre, malgré une intense bataille de charcutage électoral, le Grand Old Party (GOP, surnom du parti républicain) ne peut que constater l’étendue des dégâts : les démocrates retrouvent leur étiage de 2008, au plus haut de l’espoir obamesque.

L’agonie du trumpisme ?

Avec les défaites, tombent aussi les fables. Après son élection en 2024, des observateurs avaient cru déceler un scrutin de « réalignement », les classes populaires blanches et les électeurs latinos se retrouvant au sein d’une même coalition trumpiste. C’était mettre sur le compte d’une adhésion ce qui relevait davantage du rejet du bilan de Joe Biden, via l’abstention (notamment des Africains-Américains) ou d’un vote ponctuel (particulièrement de jeunes hommes latinos éloignés de la vie électorale).

Donald Trump vient de perdre au suffrage universel son quatrième scrutin sur cinq (2016, 2018, 2020 et 2026). Ce sera le dernier, la Constitution ne lui permettant pas de se présenter pour un troisième mandat. Il est désormais un « canard boiteux », selon l’expression consacrée aux États-Unis, ce qui peut éventuellement le pousser à accélérer, dans une fuite en avant déjà bien entamée depuis le lancement de la guerre en Iran. Il n’acceptera évidemment aucun « droit d’inventaire » d’un successeur, compliquant la tâche de celui-ci.

Or, le deuxième grand perdant de la soirée n’est autre que le dauphin désigné : le vice-président, J.D. Vance. « Il a fait campagne en Ohio pour appuyer des candidats républicains qui ont subi des cuisants revers. Il est supposément l’héritier du mouvement Maga, mais avec l’impopularité historique de Trump et la défaite de plusieurs de ses candidats, veut-il vraiment hériter de ce mouvement ? Comme il doit sa carrière politique (sénat, vice-présidence) à Trump, peut-il réellement se distancier du président ? », expose pour l’Humanité Antoine Yoshinaka, professeur de sciences politiques à l’université de l’État de New York à Buffalo.

Pour Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins, la débâcle ressemble moins à un coup d’arrêt momentané qu’à la sanction d’une évolution longue : « Quand on regarde les données électorales, sociologiques et démographiques, on se dit que les États-Unis auraient déjà dû basculer beaucoup plus nettement du côté démocrate et progressiste. »

Maison-Blanche et Congrès: un choc des stratégies ?
Que feront les démocrates de leur victoire et Donald Trump de sa défaite ? Le président en exercice a pris avec un flegme inhabituel sa défaite hors-norme. Il a accepté le verdict des urnes, balayant en quelques mots tous les scénarios envisagés par les médias ou le parti démocrate. Il a également exprimé sa volonté de ne pas devenir le « président du veto ». Se montrera-t-il enclin à collaborer avec les dirigeants démocrates pour élaborer, par exemple, une loi sur le coût de la vie comme il l’avait fait avec un plan de relance en pleine pandémie de Covid ?

La question principale est justement posée aux démocrates. Suivront-ils le conseil du sénateur Brian Schatz de ne voter aucune loi susceptible d’être bloquée par la Maison-Blanche ? Ou celui de l’aile gauche de faire passer des lois audacieuses, forçant les républicains à s’y opposer via le veto présidentiel ? Le prochain président de la Chambre, Hakeem Jeffries, y a en partie répondu en annonçant qu’il ne mettrait pas à l’ordre du jour le Medicare for All, un système de santé universel et public proposé depuis 2016 par Bernie Sanders.

Nul doute que le bras de fer constant entre l’establishment et l’aile gauche se poursuivra dans les couloirs du Congrès. Ce sera sans doute également le cas sur les questions internationales. Ben Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale de Barack Obama met en garde : « Ce scrutin est notamment une condamnation sans appel de la guerre en Iran. Les démocrates auraient tout intérêt à tirer les leçons de cette situation et à devenir véritablement le parti anti-guerre. »

« Avec cinq sénateurs, la gauche dispose d’une force de blocage, analyse Tristan Cabello. Mais elle dispose surtout d’une arme formidable : les primaires ! Beaucoup d’élus démocrates représentent des circonscriptions très largement démocrates, où les électeurs sont souvent plus à gauche que leurs représentants. Ces élus ne risquent rien face aux républicains. En revanche, ils peuvent parfaitement perdre une primaire face à un candidat socialiste ou progressiste ». La prochaine primaire qui va rapidement occuper les esprits portera sur la nomination du candidat démocrate à l’élection présidentielle 2028.

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Le dernier scrutin de Donald Trump: vers un vote sanction

A deux ans de la fin de son mandat, le très impopulaire président affronte le verdict des urnes à l’occasion des élections de mi-mandat. Tous les indicateurs pointent vers une vague bleue. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2026.)

Une vague bleue va-t-elle déferler sur les États-Unis, portant les démocrates à la tête des deux chambres du Congrès ? Un tsunami va-t-il engloutir le trumpisme ? Ou une vaguelette à peine éclabousser le locataire de la Maison-Blanche, qui affronte son dernier scrutin ?

C’est jour de vote aux États-Unis pour les élections de mi-mandat et l’issue semble plus être une question de degré que de nature. Les républicains au pouvoir vont certainement subir une défaite, son ampleur constituant la seule incertitude.

Loi d’airain politique depuis 1945, le parti au pouvoir subit une sanction à mi-course d’un mandat présidentiel, conséquence d’une surmobilisation de l’électorat de l’opposition et d’une sous-mobilisation de son propre camp. Deux présidents (Bill Clinton en 1998 et George W. Bush, en 2002) y ont échappé.

Elle s’apparente parfois à une « raclée » (selon la formule même de Barack Obama), comme en 2010, avec 63 sièges perdus à la Chambre des représentants, parfois à une divine surprise quand les démocrates limitent la casse, comme en 2022, pendant le premier et finalement unique mandat de Joe Biden. En général, le recul est sévère. Donald Trump en a fait l’expérience en 2018 avec la perte de 41 sièges à la Chambre.

Huit ans plus tard, il a avancé dans cette campagne incomparablement plus lesté. « Le chiffre le plus important lors d’une élection de mi-mandat, c’est le taux d’approbation du président. Or, il est très bas », nous indique Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’université de l’État de New York, à Buffalo. Donald Trump est le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat, creusant, à chaque sondage, un peu plus le fond, sous l’eau des 40 % d’opinions favorables. Le champion autoproclamé de l’America First et de la fin des « guerres sans fin » a déclenché, en compagnie de Benyamin Netanyahou, une guerre avec l’Iran qui n’en finit justement pas et qui, entre autres méfaits, attise l’inflation. Le contempteur de Joe Biden traîne désormais lui aussi le boulet du coût de la vie, que les salaires ne suivent pas.

En termes de vote populaire, les aiguilles des sondages oscillent entre 8 et 11 points d’avance pour les démocrates, un niveau préélectoral jamais vu. En 2018, le résultat final s’était établi à + 8,5 %. Un tel étiage équivaudrait à une bascule certaine de la Chambre des représentants, pas forcément du Sénat.

Commençons par la Chambre basse. Dans un pays polarisé, le nombre de circonscriptions réellement disputées se limite à quelques dizaines (sur 435). Donald Trump le sait et a lancé, dès l’été 2025, une offensive de charcutage électoral (gerrymandering) afin de gagner sur le tapis vert quelques sièges dans les États républicains, Texas en tête. Les démocrates ont riposté, en Californie notamment. Le solde ? « Cela ne permettra sans doute pas de sauver leur très courte majorité, mais limitera peut-être l’ampleur d’une victoire démocrate », selon Olivier Richomme, professeur à l’université Lumière-Lyon-II, dans l’Humanité du 13 octobre 2026.

Et l’universitaire de prévenir : « Redessiner la carte électorale en se fondant sur les résultats de 2024 pourrait être contre-productif, et les républicains pourraient perdre plus de sièges que s’ils n’avaient rien fait. Finalement, sur le papier, les républicains ont, en théorie, neuf sièges de plus qui leur sont favorables. Mais il n’est pas dit qu’au Texas et en Floride, ce pari s’avère payant. Le redécoupage électoral est en fait un jeu à somme nulle. Des élus républicains sont désormais exposés à cette vague bleue ». L’hypothèse d’un « charcutage idiot » (dummymandering), qui se retourne contre ses concepteurs, guette.

Passons à la Chambre haute. La configuration est différente pour au moins deux raisons. D’abord, le Sénat, inégalitaire dans sa composition (deux sénateurs par État, quelle que soit la population), représente un terrain favorable pour le Parti républicain, ultradominant dans les territoires ruraux. Ensuite, la partie renouvelable en 2026 met majoritairement en jeu des États que Donald Trump a gagnés par plus de dix points en 2024. Il faudrait donc un mouvement électoral de grande ampleur pour faire basculer le Texas, l’Ohio, l’Iowa, l’Alaska ou encore le Kansas et permettre aux démocrates de gagner quatre d’entre eux, afin de s’assurer une majorité.

Les derniers sondages sont concordants : il est en cours. Les déplacements de Donald Trump disent la même chose : il tient des meetings où le Grand Old Party (surnom du Parti républicain) n’a pas eu à mener campagne pour l’emporter depuis des décennies. « Faites comme si j’étais sur le bulletin », lance-t-il régulièrement à des foules filmées en plans serrés par les équipes de campagne, afin de donner l’illusion de la mobilisation.

Il n’est pas impossible que ce « référendum » sur Donald Trump produise ses effets chez des électeurs Maga (« Make America Great Again ») déçus. Mais, de la même manière, l’argument du plébiscite d’un président honni par une majorité de l’opinion publique ne peut que galvaniser l’électorat démocrate et l’aider à dépasser sa colère rentrée face à la façon dont les dirigeants ont géré la présidence Biden, la campagne de Kamala Harris et le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. « Personne n’a la capacité de mobiliser les électeurs républicains comme Donald Trump. Personne non plus n’a la capacité de mobiliser ses adversaires comme Donald Trump », résume Antoine Yoshinaka.

Cette stratégie vise surtout à défendre le Sénat comme une ultime forteresse. Avec un déferlement inédit de « clips » politiques agressifs et négatifs dans les États clés, le parti Il y a enfin l’éternelle épée de Damoclès qui pèse sur ce scrutin : Donald Trump acceptera-t-il le verdict des urnes ? Oui, si les élections « sont honnêtes », a-t-il annoncé, comme il l’avait fait en 2020. On connaît la suite et l’assaut du Capitole le 6 janvier 2021… Le ministère de la Justice a déjà pris les devants en Alaska en refusant de manière préemptive de certifier les résultats d’un scrutin où deux candidats républicains homonymes – Dan Sullivan – pourraient permettre à la démocrate Mary Peltola d’emporter un siège en terre républicaine, celle-ci étant soupçonnée d’avoir organisé la candidature du second Sullivan.présidentiel tente de réveiller l’instinct anti-Parti démocrate, décrit comme « radical » ou « otage des socialistes et de Bernie Sanders », d’une frange de ses électeurs habituellement indéfectibles. « Aller chercher 1 ou 2 % de participation en plus dans une élection où traditionnellement la moitié des électeurs ne votent pas – soit 120 millions de personnes – cela peut faire la différence sachant que certains États vont peut-être se jouer à quelques milliers de voix », ajoute l’universitaire.

C’est le scénario improbable : que les républicains réussissent à former une digue à coups de millions de dollars que nécessitent ces programmations TV et radios. Ils disposent d’un avantage considérable en la matière, grâce notamment à la contribution massive de milliardaires, à commencer par le premier d’entre eux. Depuis le début de l’année, Elon Musk a injecté 445 millions de dollars dans une campagne dont le coût total donne le vertige : plus de 11 milliards de dollars. Si les républicains sortaient de la nasse grâce aux billets verts, cela offrirait un exemple parfait de ce que dénonce, meeting après meeting, Bernie Sanders : l’oligarchie.

À la veille de l’ouverture des bureaux de vote, les associations redoutaient également des raids intempestifs de l’ICE, la police de l’immigration, dans les quartiers à forte proportion d’électeurs hispaniques, en partie tentés par Donald Trump en 2024 et majoritairement furieux contre ses politiques deux ans après.

Une répudiation du trumpisme ne réglerait pas pour autant le problème politique fondamental des démocrates : quelles lois mettre aux voix pour ne plus apparaître comme le deuxième objet le plus impopulaire du pays après Donald Trump ? Un avant-goût du « drama » politique à venir entre l’establishment démocrate et la gauche se joue aussi aujourd’hui dans les urnes. En Californie, précisément, où une taxe sur les milliardaires que les démocrates modérés, le gouverneur Gavin Newsom en tête, conseillent aux électeurs de ne pas adopter, et l’aile gauche de plébisciter.

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A New York, l’oracle de Sasha Bonét

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (5/5). Rencontre avec la romancière qui s’est établi dans la plus grande ville du pays, qu’elle voit aussi comme celle qui condense une alternative pour le pays. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2026.)

New York (Etat de New York),

Envoyé spécial.

Est-ce son âme de romancière qui lui fait voir dans New York l’écrin d’un conte politique des deux Amériques ? Un cerveau forcément fertile en imagination et l’amourachement pour sa ville d’adoption produiraient ainsi un récit faisant de Big Apple non seulement le centre du monde (c’est un fait avéré) mais aussi du continent.

La ville est son havre, depuis treize ans. Si son livre Les Porteuses d’eau (éditions les Léonides) parle des femmes de sa famille – et plus largement des femmes africaines-américaines –, du Sud, de Houston et de La Nouvelle-Orléans, il a été écrit ici. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire ce livre depuis le Sud, nous avoue-t-elle, installée dans un restaurant du centre de Manhattan. J’avais besoin de prendre un peu de recul par rapport à cet endroit. »

New York, l’endroit de tous les reculs, de tous les exils productifs. Mais New York, ce n’est pas l’Amérique, n’est-ce pas, lui objecte un chœur invisible d’observateurs ? D’une voix posée, Sasha Bonét rappelle que le président des États-Unis est un New-Yorkais. « C’est sa ville. C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a grandi. » Entre deux bouchées de quinoa tiède et goûtu, l’autrice vient sacrément d’écorner le romantisme qui se met à flotter dès qu’on évoque New York. « Il est important de s’en souvenir. Il ne vient pas du Nebraska ni du Texas. Il est d’ici », insiste-t-elle.

Une ville est-elle responsable en soi des agissements d’un de ses enfants ? Certes non. Mais la romancière y voit autre chose que le hasard de la naissance : « Je pense que c’est emblématique de quelque chose que cette ville incarne également, à savoir cette forme d’hypercapitalisme. »

C’est donc un New-Yorkais qui a aussi « révélé au monde la vérité sur ce pays ». Toujours sur le mode du débit maîtrisé, la néo-New-Yorkaise procède pourtant à une rafale ordonnée : « Le sexisme et cette culture du viol, la façon dont les femmes sont traitées ; et cette mentalité qui consiste à faire passer ses propres besoins avant tout, comme si la réussite individuelle comptait plus que celle de la collectivité ; l’argent qui fait la loi, il règne en maître sur l’éthique, la morale, l’intégrité, etc. » « New York est toujours un baromètre du pays à bien des égards », ajoute-t-elle comme une épigraphe.

La preuve : si Big Apple a vu naître un président suprémaciste et raciste, elle a confié son destin depuis un an à… un socialiste. Zohran Mamdani est donc le nom qui apparaît sur la deuxième face de cette pièce.

Lors du Festival America, Sasha Bonét avait tenu à attirer l’attention du public de passionnés de littérature américaine : « Il y a comme un changement aux États-Unis depuis l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent et montre une voie d’unité en opposition à Trump. Mamdani montre que l’on peut tenir ses promesses. »

En attendant un thé qui tarde à arriver, elle ajoute, pour l’Humanité : « Je pense qu’il est en train de montrer ce qu’il est possible de faire. Le pays a les yeux rivés sur lui. Les jeunes démocrates l’observent et peuvent s’inspirer de sa campagne pour élaborer les leurs, car c’est en réalité ce que veulent les gens. »

Lancement du système de garde d’enfants universel et gratuit, gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », annonce des deux premières épiceries municipales : depuis son entrée en fonction en janvier 2026, le jeune maire (34 ans) qui se réclame du socialisme démocratique applique méthodiquement son programme. Une ambiance singulière plane sur la grande ville, mélange de mieux-être concret et de légèreté d’esprit. Le maire est populaire, la vie change. L’autrice ressent « un sentiment de solidarité et d’espoir quant à ce qui est possible ».

De manière contre-intuitive, Sasha Bonét distingue pourtant un trait commun entre les deux visages de ce conte new-yorkais. « Exactement comme Trump qui a, dès son premier jour, signé des décrets présidentiels et s’est immédiatement mis au travail, Mamdani a pris des décisions. Dès son entrée en fonction, nous avons constaté des changements. Justement, les gens veulent que ça change », note-t-elle. Les midterms devraient sanctionner le premier et abonder le capital politique du second.

Né en Ouganda, le New-Yorkais Zohran Mamdani ne pourra pas succéder à la Maison-Blanche au New-Yorkais Donald Trump. Une impossibilité constitutionnelle. En revanche, la presse bruisse de conjectures concernant une possible candidature d’une autre New-Yorkaise. Une jeune femme, socialiste elle aussi, députée : Alexandria Ocasio-Cortez, potentielle matière à un autre conte politique. On se reverra alors.

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A Ashburn, voyage au bout de l’enfer des data centers

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (4/5). Le nord de la Virginie accueille la plus forte concentration au monde de hangars à serveurs. Du côté des citoyens, l’heure est à la fronde. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2026.)

Ashburn (Virginie),

Envoyé spécial.

Des hangars, encore des hangars, toujours des hangars. À l’intérieur, des serveurs, des milliers, des millions de serveurs. Autour, des citoyens, d’abord inquiets, puis opposés et désormais furieux. Bienvenue dans la « data center alley », près de l’aéroport international de Washington D. C., plus grande concentration au monde de centres de données, par laquelle transite 70 % du trafic Internet mondial.

Si le paysage de tôles et pylônes provoque une forme d’angoisse dystopique, les chiffres, eux, donnent le vertige. Ashburn (50 000 habitants) ne compte pas moins de 177 sites répertoriés. Sterling (30 000 habitants), sa voisine, la talonne avec 80 infrastructures. Et ça n’est pas fini : 70 centres sont en construction dans la partie septentrionale de la Virginie et 142 en projet. Au cours de la seule année 2025, la puissance cumulée a doublé pour s’établir à 12 GW, soit l’équivalent de 12 centrales nucléaires, le tout sur un territoire grand comme l’Île-de-France.

Dès les années 1990, la Virginie a voulu profiter de sa proximité avec la capitale politique, en se montrant pionnière dans l’accueil de ces hangars à serveurs, à grands coups d’incitations fiscales. Les résultats ont dépassé les attentes des élus de l’époque : le développement de l’IA les a littéralement pulvérisées. Une autre courbe a explosé en même temps que les flèches des puissances installées : celle de l’opposition des habitants.

Cette dernière a commencé par quelques riverains et militants environnementaux, prêchant un peu dans le désert. Puis la suspicion a gagné la communauté entière : l’ogre n’était-il pas en train de dévorer le réseau électrique et les ressources en eau tout en polluant l’atmosphère ? Même l’argument économique ne tient plus. Les emplois créés se trouvent principalement dans la construction et sont donc par définition éphémères. S’il faut 1 500 ouvriers du bâtiment pour construire un hangar, 50 employés suffisent pour faire tourner le « data center » qui vient s’y installer.

L’État de Virginie a révélé que le montant des exemptions fiscales – votées en 2010 – s’est élevé pour la seule année 2023 à 928 millions de dollars (836 milliards d’euros). Certes, les data centers paient des impôts locaux, de très gros montants, mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Non » : la réponse est partie d’Ashburn et Sterling a fait tache d’huile, à une impressionnante vitesse, dans l’ensemble du pays. Une enquête menée par l’Annenberg Public Policy Center (APPC) de l’université de Pennsylvanie révèle que 61 % des Américains s’opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur région. Fait presque unique dans un pays ultrapolarisé, le sujet fait consensus puisqu’il emporte la majorité des démocrates (69 %), des républicains (54 %) et des indépendants (53 %).

Les élus locaux se trouvent désormais au pied du mur. Le comté de Loudoun, dans lequel se trouvent Ashburn et Sterling, doit étudier le 17 novembre une mesure visant à faire une pause législative de douze mois sur les data centers. Durant tout ce mois d’octobre, des manifestations ont eu lieu à travers la Virginie pour demander un moratoire.

Un peu plus au nord, dans l’État de New York, la gouverneure démocrate pourtant modérée, Kathy Hochul, a signé, en juillet dernier, un moratoire d’un an sur la construction de data centers. En Virginie, son homologue, Abigail Spanberger, s’est montrée moins audacieuse, avec la présentation de son projet, le Data Center Accountability Framework : il s’agit d’encadrer l’expansion, pas de la contrôler, encore moins de la mettre en pause.

« Ce cadre contient certaines dispositions utiles, mais il faut certainement aller plus loin », estime Saul Levin du Center for Nonviolent Conflict Research et auteur de The Hum, un podcast qui relate la résistance aux data centers. « Un moratoire est essentiel pour permettre aux collectivités de gagner du temps. C’est un outil extrêmement puissant et important qui contribue à rééquilibrer les rapports de force. »

C’est justement ce qui a été demandé le samedi 24 octobre dans les rues de Richmond, la capitale de la Virginie. Ils n’étaient que quelques centaines mais, désormais sur ce sujet, il n’y a pas besoin de faire masse dans les rues pour être audibles dans l’ensemble de la société. Ce qui inquiète la Big Tech. Comme le souligne Megan Mullin, directrice du Centre Luskin pour l’innovation à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla), « tout en haut de l’échelle des inquiétudes de l’opinion publique se trouvent le pouvoir des entreprises et un sentiment de malaise face aux implications de l’expansion rapide de l’IA pour l’avenir ».

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Trump compte sur les dollars pour le sauver d’un vote-sanction

Les républicains disposent d’un net avantage financier dans une élection qui bat tous les records de dépenses. Mais dans les sondages, ils sont plombés par les politiques et la personnalité du président en exercice. (Article publié dans l’Humanité magazine du 29 octobre 2026.)

Les républicains ont d’ores et déjà gagné une bataille : celle de l’argent. Dans un cycle électoral qui est en train de battre tous les records – le cap des 10 milliards de dollars dépensés pour ces élections de mi-mandat, primaires incluses, a été franchi mi-octobre –, le parti au pouvoir a disposé d’une cagnotte supérieure de 10 % à celle de ses opposants démocrates. Et lorsque l’on compte en milliards, cela peut créer une immense différence pour maintenir une majorité dans les deux chambres du Congrès.

Pourtant, sur le terrain, dans les circonscriptions et États qui feront la décision pour la Chambre des représentants et le Sénat, les candidats démocrates disposent quasiment tous d’un avantage dans les levées de fonds, abondées par des dons individuels de citoyens de quelques dizaines voire centaines de dollars, signe d’un enthousiasme supérieur. Mais les républicains ont comblé leur retard avec leur force de frappe nationale, notamment le comité d’action politique (PAC) lié à Donald Trump.

Et devinez qui verse le plus au pot ? Des milliardaires principalement, au premier rang desquels on trouve Elon Musk. L’« homme le plus riche du monde » a ainsi versé, selon le New York Times, 366 millions de dollars (325 millions d’euros) depuis le début de l’année : 90 pour peser lors des primaires et 276 injectés dans la campagne générale depuis le mois de juillet. Le candidat républicain pour le siège de sénateur du Texas, Ken Paxton, en grande difficulté, a, à lui seul, reçu 158 millions de dollars.

Une telle inondation de billets verts a été rendue possible par une décision de la Cour suprême, en 2010, connue sous le nom de Citizens United. Considérant que l’argent constituait un moyen d’expression et que les entreprises avaient droit, comme les individus, au « free speech », elle a supprimé la quasi-totalité des restrictions réglementant le financement de la vie politique. Année après année, les financements se font plus massifs – notamment de la part des plus riches – et les circuits plus opaques.

Si l’on suit l’argent, comme le conseillait la source secrète du scandale du Watergate, il révèle aussi un paysage politique pour le moins compliqué pour les républicains et Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat. Ces dernières semaines, les stratèges du Grand Old Party (GOP, surnom du Parti républicain) ont réorganisé l’allocation des fonds vers des endroits jadis considérés comme des places fortes républicaines, voire des bastions imprenables.

Le parcours des meetings de Donald Trump dessine la même carte. Depuis le début du mois d’octobre, il s’est rendu dans six États (Alabama, Texas, Oklahoma, Montana, Alaska et Kansas) qu’il a tous remportés lors de ses trois campagnes présidentielles. En football américain, on appelle cela « jouer la défense ».

Mais il ne peut pas jouer partout, contrairement à ce qu’il prétend : de très nombreux candidats républicains ne veulent pas s’afficher avec celui qu’une majorité d’Américains rendent responsable notamment de l’inflation et de la guerre en Iran. Son nom n’est mentionné que dans 1 % des clips électoraux des candidats qui sont censés le soutenir. L’incantation de Donald Trump en septembre – « faites comme si mon nom était sur les bulletins » – est en fait l’ultime cauchemar de n’importe quel candidat républicain.

« C’est presque comme s’il s’agissait d’un schéma récurrent, analyse le chroniqueur Jamelle Bouie dans les colonnes du New York Times. Lorsque Trump est candidat, il incarne une idée séduisante, un potentiel porteur de prospérité. Mais lorsque les Américains sont contraints de faire face à la réalité de la gouvernance Trump – une Maison-Blanche dysfonctionnelle et chaotique, peuplée des pires flagorneurs, idéologues et extrémistes que l’on puisse imaginer –, ils se retournent rapidement contre lui et cherchent des moyens de limiter et de restreindre son autorité. »

Les sondages, eux, « annoncent » une vague bleue et un gain de la Chambre des représentants et du Sénat pour le parti d’opposition. Moins par enthousiasme des électeurs démocrates pour ses propres dirigeants que par désaffection des électeurs républicains.

Et c’est justement à cela que va servir dans la dernière ligne droite le « pactole Maga » : les convaincre que si Trump n’est pas sans défaut, les démocrates sont pires et sont désormais otages des « radicaux » et des « socialistes ». Cela tourne en boucle sur les tous les téléviseurs, matin, midi et soir. L’argent servira-t-il de digue face à la colère qui s’exprime depuis des mois dans tout le pays ?

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New York, capitale du socialisme américain

La plus grande ville du pays est également la plus importante productrice d’élus se réclamant du socialisme démocratique : un an après l’élection de Zohran Mamdani, deux nouvelles députées vont rejoindre Alexandria Ocasio-Cortez au Congrès. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2026.)

New York (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

On imagine un travelling : un groupe de joggeurs traçant leur chemin sportif dans les rues de New York, passant devant des immeubles dont les loyers ont été gelés puis tournant à l’angle d’une rue où une future épicerie municipale ouvrira ses portes dans quelques années, se félicitant, entre deux respirations, du lancement du programme de crèches publiques, tout en étant dépassés par des voitures qui ne cahotent plus tous les 10 mètres dans des nids-de-poule.

Une scène poussive d’un film de réalisme socialiste à la sauce new-yorkaise ? Plutôt un potentiel clip de l’équipe de communication de Zohran Mamdani. Rien dans cette description n’est métaphorique. Dix mois après la prise de fonction du nouveau maire, le sentiment que la vie a un peu changé crée une ambiance incontestablement particulière à New York.

Comme « un air de socialisme démocratique », diraient les plus audacieux. En tout cas, un « mood » singulier avec un maire que tout le monde nomme « Zohran », « très populaire, sauf auprès des propriétaires et des sionistes », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et animateur d’une émission de radio.

Résidant à Harlem, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins et auteur de La Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), développe : « La vie a changé, c’est clairement perceptible. Je le sens dans mon building : le propriétaire fait les réparations nécessaires. Les gens qui conduisent une voiture se félicitent de la disparition des nids-de-poule. Cet été, il y a eu plein d’activités gratuites. J’entends aussi des parents qui se demandent s’ils ne vont pas faire un autre enfant. La garde d’enfants privée à New York, c’est l’équivalent d’un deuxième loyer. »

Socialisme des nids-de-poule

Partisans comme détracteurs du jeune maire socialiste sont d’accord sur un point : il met en œuvre son projet. Et même un peu plus : dans son programme touffu, il n’y avait rien sur les maudites crevasses. Et pourtant, « Zohran » a fait de cette calamité new-yorkaise la première pierre de son action à la tête de la plus grande ville du pays et un élément de communication politique. Il lance un numéro vert et met en scène sur les réseaux sociaux. Cela devient viral. Les citoyens filment à leur tour les ornières remplies le jour même. Bilan revendiqué par l’hôtel de ville : 200 000 d’entre elles ont disparu de la surface new-yorkaise.

« Il a simplement commencé par la base : vous devez faire attention aux besoins des gens, décrypte Michael Zweig, professeur émérite d’économie, à ce besoin vital pour tout élu progressiste. C’est à partir de cela que vous obtenez de la légitimité. » Y aurait-il donc un « socialisme des nids-de-poule » comme il y eut jadis un « socialisme des égouts » (sewer socialism) ? Zohran Mamdani, lui-même, a utilisé dans un de ses discours l’analogie avec ses prédécesseurs socialistes qui s’étaient distingués, à partir des années 1910, par la constitution d’un réseau de tout-à-l’égout.

Le reste du programme, le maire le mieux élu depuis les années 1960 l’applique méthodiquement… ou presque. Assis dans le prestigieux fauteuil depuis à peine une semaine, il annonçait, début janvier, le lancement d’un système de garde d’enfants universel et gratuit. À ce stade, il s’agit d’une expérimentation, pas encore d’une généralisation, mais à une échelle suffisamment vaste – 100 000 jeunes enfants concernés – pour marquer les esprits… et les porte-monnaie.

L’été venu, les locataires furent eux aussi pourvus avec l’annonce du gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », l’augmentation du reste du parc privé étant plafonnée à 5 % par une loi de l’État qu’ont défendue bec et ongles les élus socialistes à Albany. « Mon loyer est de 2 100 dollars, je vais économiser 5 % sur deux ans, soit 100 dollars par mois, c’est loin d’être anecdotique », calcule James, par ailleurs militant d’une association de locataires dans le Queens.

Pour les aficionados de l’épicerie municipale, il faudra attendre un peu plus longtemps en revanche : le premier site – la Marqueta dans la partie est de Harlem – a été annoncé, ainsi que l’investissement (30 millions de dollars), mais les portes n’ouvriront qu’en 2029, en raison de lourds travaux.

Un scénario à la Bill Blasio ?

Deux points forts de son programme de campagne sont néanmoins restés au seul stade de l’écrit. La gratuité des bus, d’abord : Zohran Mamdani a dû reconnaître qu’il ne disposait pas du levier pour la mettre en place, faute du soutien de l’État de New York et de l’autorité gestionnaire, MTA. Même problème pour la taxation des riches que le maire seul ne peut établir. Or, la gouverneure démocrate modérée Kathy Hochul y est farouchement opposée.

Dans un pas de deux à la chorégraphie parfois changeante, Zohran Mamdani a réussi à l’emmener dans la généralisation des crèches, pas dans l’instauration d’une fiscalité plus juste. Un compromis a été trouvé avec une taxe sur les pied-à-terre, visant les logements de luxe inoccupés la majorité de l’année, mais le mot d’ordre « Tax the rich » n’implique pas que le sujet des résidences secondaires.

Le chantier reste donc ouvert… et absolument prioritaire. « S’il ne réussit pas à la mettre en œuvre, quelle différence y aurait-il avec Bill de Blasio ? » s’interroge Ted Hamm, auteur d’un livre sur la campagne de Mamdani (Run Zohran run, non traduit). Référence au maire progressiste qui avait procédé à la généralisation de la maternelle publique mais s‘était cassé les dents sur la fiscalité des plus riches avant de sombrer dans une chaotique campagne présidentielle.

Or, la nouvelle icône de la gauche américaine veut bâtir durablement, à la fois des politiques publiques et une coalition politique. Raison pour laquelle il a investi un peu de son capital politique lors des primaires démocrates pour les législatives en faveur de trois candidats – Brad Lander, Claire Valdez et Darializa Avila Chevalier –, les deux dernières étant membres du DSA (Democratic socialists of America), l’organisation à laquelle appartient Zohran Mamdani.

« Darializa, c’était un coup de poker incroyable », se remémore Tristan Cabello. La jeune candidate (32 ans), figure émergente du mouvement pro-palestinien sur les campus et opposée au principe même de prisons et de frontières, a devancé de quelques points le sortant Adriano Espaillat, pourtant président du comité hispanique à la Chambre des représentants.

Pression sur le parti démocrate

Avec Alexandria Ocasio-Cortez, New York comptera donc trois députées membres du DSA. Big Apple est d’ailleurs l’arbre américain qui produit le plus d’élus se réclamant du socialisme démocratique : cinq siègent à l’Assemblée de l’État de New York (Emily Gallagher, Phara Souffrant Forrest, Marcela Mitaynes, Claire Valdez qui sera remplacée après son élection au Congrès et Diana Moreno), trois à son Sénat (Julia Salazar, première socialiste élue à New York en 2018, Jabari Brisport et Kristen Gonzalez) et deux au conseil municipal (Tiffany Caban, Alexa Avilés).

On ne sait ce que Zohran Mamdani pense éventuellement de la construction du socialisme démocratique dans une seule ville, mais force est de constater que son élection « a initié un mouvement qui va au-delà de New York », comme le souligne Fanny Lauby, professeure associée de sciences politiques à l’université de Montclair (New Jersey). « La direction du Parti démocrate a enfin changé de ton. Il y a un an, c’était mépris et rejet. Ils vont bien être obligés de les incorporer et de les adouber. C’est la seule façon pour eux de survivre. » Désormais, dans le pays, quand des candidats se présentent en tant que socialistes, ils peuvent ajouter un sésame : « Comme Mamdani ». Carte de visite assez simple qui « dédiabolise » un mot – socialisme – encore associé par les Américains les plus âgés à l’expérience soviétique. Pour les nouvelles générations, en revanche, il serait plutôt synonyme d’alternative.

Selon un sondage Gallup, 57 % des 18-34 ans déclarent avoir une image positive du socialisme, contre seulement 43 % pour le capitalisme. Sur cette base, le DSA peut développer sa stratégie décryptée par Michael Zweig : « La clé, c’est les primaires. Elles doivent être coordonnées à l’échelle du pays. Vous pouvez avoir des particularités locales mais les principes sont les mêmes. Le DSA a joué le rôle d’unificateur. »

Des pairs parfois critiques

À l’épicentre de cette nouvelle force tellurique de la politique états-unienne se joue une autre tension, bien connue des progressistes dans le monde : celle qui oppose, parfois, une organisation à l’un de ses membres élus. « Sa coalition n’est pas docile. Le DSA le soutient mais se montre critique », rappelle Tristan Cabello.

À titre d’exemple : pourtant adoubée par Mamdani, Darializa Avila Chevalier a récemment demandé la démission de Jessica Tisch, la cheffe de la police héritée de l’ancienne administration. Le comité DSA de New York a publié un communiqué appuyant cette demande. Zohran Mamdani a rapidement fait savoir que sa position n’avait pas changé. Une divergence sans drame mais une divergence néanmoins publique.

« Nous n’avons pas la culture du communiqué, nous affirme pourtant Batul Hassan, membre du comité directeur du DSA New York, devant un thé en plein cœur du quartier Chinatown. Notre organisation intensifie la pression par l’éducation populaire. C’est l’une de nos priorités avec le renforcement des effectifs. On le répète sans cesse : des socialistes désorganisés ou non organisés, c’est une contradiction dans les termes. »

Principal moteur de l’adhésion (15 000 membres désormais pour une ville de 8,5 millions d’habitants) hormis Zohran Mamdani ? Les activités sociales : théâtre, chœur, artisanat ou footing. Plusieurs fois par semaine, les adeptes de la foulée déambulent dans Prospect Park, poumon vert de Brooklyn, devenu l’épicentre électoral de l’émergence du socialisme démocratique à New York et aux États-Unis. Entre deux respirations, devisent-ils des loyers bloqués, des crèches à venir et des nids-de-poule bouchés ?

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A Allentown, un vote-sanction contre Trump sur un air latino

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (3/5). Dans la 7e circonscription de  Pennsylvanie, les électeurs hispaniques, tentés par Donald Trump en 2024, semblent lui tourner le dos. (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2026.)

Allentown (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Faut-il consulter l’oracle Victor Martinez pour connaître l’issue du scrutin ? En tout cas, les équipes de campagne écoutent attentivement son émission quotidienne sur Radio Mega 101.7 FM, Politics en Español US, qui donne le pouls au cœur d’une circonscription – la 7e de Pennsylvanie – parmi les plus disputées du pays : ici, l’électorat latino sera certainement le faiseur de député.

Plus de 20 % des électeurs sont hispaniques. La proportion monte à près de 30 % à Bethlehem, l’ancienne place forte de l’acier, et 55 % à Allentown, la plus grande ville. En 2024, Donald Trump avait effectué des percées au sein de cet électorat, même si Kamala Harris l’avait devancé.

Victor Martinez nous reçoit dans les bureaux de Radio Mega situés en plein cœur du « downtown ». Voici donc le studio, l’antre du débat quotidien : le journaliste au micro, des affiches politiques en arrière-plan et des auditeurs au bout du fil. Lui n’a pas changé, il n’a jamais aimé Donald Trump, contrairement à Jeb Bush ou à Marco Rubio qu’il appréciait lorsqu’il vivait en Floride.

À la première minute de la candidature du milliardaire, le divorce était consommé face « à ses attaques contre les immigrés, en les qualifiant de trafiquants de drogue, de violeurs, de criminels… Dès qu’il est descendu de l’escalier, ça a été une succession d’attaques qui n’a jamais cessé ». Contrairement à lui, une partie de ses auditeurs a voté pour Donald Trump. Et c’est ici que l’on commence à sentir le sens du vent de cet automne 2026. En une formule : « Les gens sont furieux. »

Il développe : « On se plaignait que l’administration Biden-Harris n’en faisait pas assez pour faire baisser les prix, ou du moins pas assez vite, car les prix baissaient, mais pas assez rapidement. Et voilà que deux ans plus tard, oh, devinez quoi, on se rend compte que la situation est pire. »

Échange entendu à l’antenne. Victor : « Dites-moi une chose de positive sur ce mandat ? » Un auditeur : « J’en ai une : je suis en vacances. » Silence. L’auditeur reprend : « J’ai une petite entreprise avec deux camions (les Latinos sont surreprésentés dans le secteur des transports, N.D.L.R.). Eh bien, je ne peux pas me permettre de faire un plein à 900 ou 1 000 dollars, donc les camions sont au garage et moi en vacances forcées. »

« La priorité numéro 1 des Latinos ici, c’est l’économie. La numéro 2, c’est l’économie. La numéro 3, c’est l’économie », insiste Victor Martinez. Et l’immigration ? « C’est une priorité, mais vous savez, ici, il y a une majorité de Portoricains, donc des citoyens américains. On ne devrait pas s’en faire de l’ICE. Et pourtant… Il n’y a pas eu de descentes massives comme à Minneapolis, on ne devrait pas vivre dans l’inquiétude. Qu’est-ce qui se passe si on m’arrête avec ma tête et qu’on me demande une preuve de mon statut migratoire ? Je n’en ai pas puisque je suis citoyen américain. »

Face à la fronde que chacun sent monter des barrios, le Parti républicain local parie sur les « valeurs ». « La foi et la famille », résume Jackie Rivera, vice-présidente du parti pour le comté de Lehigh. « Ça a pu marcher il y a deux ans. Pas aujourd’hui », prédit Victor Martinez.

Le député sortant, Ryan MacKenzie, qui, en 2024, l’avait emporté d’un point face à la députée sortante démocrate, profitant de la vague Trump, omet désormais de mentionner le nom du président en exercice. Sur sa page Facebook, on peut le voir avec les pompiers, les agents immobiliers, une centenaire, des salariés le jour du Labor Day (Fête du travail). Mais aucune référence à Trump, dont le nom a quasiment disparu des clips électoraux des candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

C’est son adversaire démocrate, Bob Brooks, ancien président du Syndicat des pompiers de Pennsylvanie (présenté comme « Bombero Bob », Bob le pompier, auprès des électeurs hispanophones), qui lui rappelle, via des panneaux publicitaires géants plantés au bord des routes ou dans des publicités politiques à la télévision, sa proximité avec le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat.

Chaque lundi à l’heure du déjeuner, face à la permanence électorale de Ryan MacKenzie, des dizaines d’électeurs démocrates, plutôt aux cheveux argentés, viennent manifester, pancarte en main : « Réveille-toi, Amérique. Trump est un psychopathe », « Votez pour le changement », « Croyez votre porte-monnaie. Dégagez-les ». Au cours des conversations avec Jane, Bruce ou une dame qui a préféré ne pas décliner son identité, le nom du député local n’est pourtant jamais venu. Celui de Donald Trump, tout le temps. Comme si ces midterms étaient finalement un référendum sur l’hôte de la Maison-Blanche.

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A Williston, le QG secret de l’ICE démasqué

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (2/5). La police de l’immigration a choisi d’établir son centre nerveux dans l’État dont le sénateur est Bernie Sanders. Associations et citoyens ont repéré la manœuvre et perturbent son fonctionnement. (Article publié dans l’Humanité du 27 octobre 2026.)

Williston (Etats-Unis),

Envoyé spécial.
C’est un immeuble de briques rouges qui se fond dans le décor d’une zone industrielle et commerciale anonyme de Williston. Un établissement bancaire d’un côté. Une crèche privée de l’autre. Un restaurant de viandes, un peu plus loin. Sur le parking, son lot de SUV et voitures banales. Des salariés lambda en sortent pour pénétrer dans leurs bureaux.

Derrière l’ennui de cette scène se cache une autre réalité, que nous dévoile Julie Macuga : « Ici, on reçoit des appels des 50 États de ceux qui veulent dénoncer des personnes qu’ils estiment être en situation irrégulière. » Un peu plus loin, entre une clinique et une salle de sport, se trouve le National Criminal Analysis Targeting Center, « une sorte de quartier général secret de l’ICE pour tout le pays », décrypte la militante.

Le centre nerveux de la chasse aux migrants lancée par Donald Trump lors de son retour à la Maison-Blanche se trouve donc dans une petite ville de 10 000 habitants d’un des États les moins peuplés (650 000 habitants) et les plus blancs du pays, dans un environnement politique, qui plus est, marqué par la force du progressisme local. À quelques kilomètres se trouve Burlington, principale ville de l’État dont Bernie Sanders a été le maire dans les années 1980 avant de devenir député et sénateur.

Depuis que le fait est connu, des manifestants sont venus, à plusieurs reprises, perturber le bon déroulement de l’appareil de surveillance. Le 24 juillet 2026, ils bloquent, dès l’aube, les entrées du building. Treize personnes, dont un mineur, sont interpellées par la police pour violation de la sacro-sainte propriété privée. La procureure locale refuse pourtant de les poursuivre. Coup de théâtre fin septembre, la procureure générale du Vermont, Charity Clark, pourtant élue sous l’étiquette démocrate, décide de reprendre l’affaire et d’inculper officiellement les manifestants.

Nikhil Goyal, candidat pour un siège de sénateur à l’assemblée locale, partage avec l’Humanité son effarement : « C’est consternant, car cela va à l’encontre des valeurs du Vermont et de la justice. Il s’agit d’une répression draconienne qui a aussi ouvert les portes à l’administration Trump. » Quelques jours plus tard, des poursuites fédérales étaient en effet engagées contre cinq participants, âgés de 22 à 80 ans.

Là, c’est la députée démocrate Becca Balint qui nous dit sa colère : « C’est une tentative d’intimidation et de brutalisation afin de réduire au silence les voix de la résistance. Mais on continuera de défendre nos voisins, nos salariés agricoles. Au Vermont, on n’aime pas qu’une agence fédérale soit transformée en troupe paramilitaire. »

L’ICE ne s’est pas contentée de faire de Williston sa capitale secrète, l’agence a également déployé ses agents dans les petites routes sinueuses de la campagne vermontaise. « Au cours des deux dernières années, nous avons constaté une multiplication par dix, soit une augmentation de 1 000 %, du nombre de détentions de migrants dans l’État », relate Will Lambek, cheville ouvrière de l’association Migrant Justice.

En 2025, des raids ont été lancés dans les fermes laitières, poumon économique de la ruralité. Des contrôles routiers inopinés font le reste. Conséquence : les salariés agricoles ne sortent plus de l’exploitation et se retrouvent encore plus isolés face aux abus de toute nature.

Will Lambek pointe cependant un paradoxe : « S’il y a plus d’expulsions, il y a également plus de gens qui viennent. Et le nombre de travailleurs sans papiers a augmenté. » Quel est donc le sens de cette chasse finalement contre-productive ? « Politiquement, cela permet de donner un os à ronger à la base, décrypte le militant. Économiquement, il s’agit de maintenir une main-d’œuvre assujettie, composée de personnes privées de leurs droits et tellement effrayées par la violence de l’État – notamment la détention et l’expulsion – qu’elles ne sont pas en mesure de défendre leurs intérêts. »

Cristian Santos, lui, a décidé de ne pas se laisser intimider. Avec Migrant Justice, il a manifesté le 15 octobre aux portes d’un magasin de la chaîne Hannaford, qui ne paie pas le juste prix pour le lait et se moque des conditions de travail dans l’industrie. Le jeune salarié originaire du Mexique est également acteur d’un programme – « Du lait avec dignité » – développé par l’association qui a permis, grâce à un partenariat avec certaines entreprises dont les glaces Ben & Jerry’s, à des centaines de salariés, presque exclusivement des migrants, de voir leurs salaires augmenter et leurs conditions de travail s’améliorer. Pour lui, c’est aussi un pied de nez à « la migra » (l’ICE) : « On n’a pas peur. »

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Dans le Michigan, un référendum (aussi) sur la santé

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (1/5). Abdul El-Sayed, le candidat de gauche pour le poste de sénateur de l’Etat mène une campagne disruptive, notamment sur la proposition d’un système public universel. (Article publié dans l’Humanité du 26 octobre 2026.)

Ann Arbor (Michigan), envoyé spécial.

Phillis Engelbert a ouvert son restaurant plus tôt qu’à l’habitude au matin de ce jour férié dédié à Christophe Colomb. Pas de brunch spécial en l’honneur de l’explorateur-colon pour autant. Le Detroit Street Filling Station, dans le centre d’Ann Arbor, ville universitaire à une demi-heure de route de Detroit, accueille une réunion publique organisée par l’équipe de campagne d’Abdul El-Sayed, le candidat démocrate pour un siège de sénateur au Congrès des États-Unis. Plat de résistance du jour : le système de santé et la proposition du Medicare for All, une couverture publique universelle, initiée par Bernie Sanders dès 2016.

« Le système de santé, c’est l’enjeu principal de cette élection », lance Debbie Dingell, députée de Detroit, en ouverture de la réunion, aux côtés de Becca Balint, députée du Vermont. Deux membres du Congrès : c’est presque jour de fête pour l’assistance composée d’une vingtaine de personnes. Mais c’est surtout la soupe à la grimace : sur un marché où les assurances privées détiennent toujours le monopole, les cotisations ne cessent d’augmenter.

Phillis a quitté pendant quelques instants sa cuisine et la préparation du service du midi pour livrer son témoignage : « En tant que propriétaire, je tiens à fournir une bonne couverture santé aux salariés, mais c’est devenu financièrement impossible. Le choix serait de ne plus fournir de couverture santé, d’embaucher moins ou de cesser l’activité. »

Elle ne se résout pas à cette alternative. « En fait, tout le monde a hâte d’avoir 65 ans », constate une dame aux cheveux argentés. À cet âge, les habitants sont protégés, depuis 1965, par un programme fédéral public : Medicare. La proposition de la gauche et d’Abdul El-Sayed est d’étendre cette couverture à l’ensemble des Américains.

Le candidat, donné en tête dans les sondages, a même écrit en 2021 un livre sur le sujet, Medicare for All : a Citizen’s Guide (non traduit). La santé, c’est le fil rouge de la vie de ce fils d’immigrés égyptiens, titulaire d’un doctorat de médecine obtenu à l’université Columbia, de New York. Plutôt que de faire fructifier son diplôme, il rentre ensuite à Detroit pour prendre en charge le département de santé publique de la ville, au bord du gouffre.

À 30 ans, à peine. Cette défense du « bien public », il l’emmènera ensuite dans l’arène politique : elle ne lui est d’aucune utilité en 2018, où il échoue dans la primaire démocrate pour le poste de gouverneur ; elle sera son sésame en 2026 dans la primaire la plus tendue au sein de la coalition démocrate.

Quand on ne l’interroge pas pour la millième fois sur son rapport à Hasan Piker, le controversé streameur-influenceur de gauche, Abdul El-Sayed tente de développer les arguments en faveur de cette option, qu’une majorité d’habitants approuvent : « Medicare for all nous garantirait une couverture santé de la naissance à la mort. On ne perdrait pas notre assurance en ayant 26 ans, en perdant son boulot, en passant les 65 ans ou si on se marie ou si on divorce. On n’aurait pas 225 milliards de dettes médicales et il n’y aurait pas de faillites personnelles. Et puisqu’on aurait un payeur unique, il négocierait les prix à la baisse. »

Pour remporter cette bataille, National Nurses United, le principal syndicat d’infirmiers et infirmières du pays, a officiellement apporté son soutien au candidat. Vice-président depuis 2025 et président pour le Michigan (14 000 salariés représentés) depuis 2024, Aaron Mc Cormick nous reçoit dans ses bureaux du centre-ville pour nous expliquer le sens de cet adoubement : « Pour pousser à un vote au Congrès, qui n’a pas encore eu lieu, il faut y envoyer des candidats qui défendent clairement cette option, comme le Dr Abdul El Sayed. La santé est un droit. »

Ce duel pour un siège au Sénat dans le Michigan, un État pivot de 10 millions d’habitants, fait figure de scrutin cardinal de ces midterms du 3 novembre. Il pourrait être à la fois celui qui permet aux démocrates de reprendre la majorité au Sénat et à la gauche de clamer qu’elle peut l’emporter à l’échelle d’un État, et pas seulement dans des circonscriptions très urbaines.

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