« Vous reprendrez bien un peu de SALT, les riches? »

Une disposition fiscale de la grande loi de Joe Biden représenterait un cadeau fiscal de 275 milliards d’euros pour les ménages les plus riches si le Sénat l’adoptait. (Article publié dans l’Humanité du 1er décembre 2021.)

SALT. L’acronyme signifie, en anglais, « sel. » Mais il pourrait bien avoir le goût d’une ciguë politique si les démocrates persistaient à vouloir adopter cette disposition contenue dans la grande loi sociale et climatique dont le nom – Build Back Better (Reconstruire en mieux) – reprend le slogan de campagne présidentielle de Joe Biden. Alors que le texte, adopté par la Chambre, arrive au Sénat, un homme a juré sa perte : Bernie Sanders. Cette disposition est « inacceptable », selon le président de la puissante commission budgétaire de la Chambre haute.

De quoi s’agit-il ? Pour faire simple : d’offrir aux plus riches 275 milliards de cadeaux fiscaux. Mais il faut entrer dans le détail pour mieux saisir la folle mécanique – qui met également à jour les contradictions de la coalition démocrate. La disposition se nomme donc SALT pour « State and Local Tax. » Elle ne figure pas dans le programme de Joe Biden ni d’aucun autre candidat. Elle est apparue comme par miracle au début de l’été alors que débutait au Congrès la rédaction du grand texte législatif censé renouer et compléter les politiques du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et de la Grande société de Lyndon Johnson. À peine entré en fonction, Joe Biden avait dressé une impressionnante liste de mesures sociales et climatiques. Au fil des négociations et des « oukases » de deux sénateurs « modérés » (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) dont le vote est essentiel, nombre d’entre elles passent par-dessus bord, comme le doublement du salaire minimum à 15 dollars ou la gratuité des « community colleges », ces universités publiques de proximité qui dispensent des cursus courts.

Mais un passager clandestin s’y glisse : SALT. Promu par quelques députés démocrates très centristes, il vise à mettre fin au plafonnement de déductions des impôts locaux et fonciers de la déclaration d’impôts fédéraux. Ce plafonnement avait été institué par la réforme fiscale de Donald Trump qui allégeait massivement les impôts pour les plus fortunés. Il constituait la seule disposition alourdissant un tantinet leur charge fiscale, une sorte d’intrus au sein d’une loi amenant les niveaux d’imposition à leur étiage. C’est ici que l’on entre dans la tactique politicienne. Ces impôts locaux et fonciers sont plus élevés dans les États plus dynamiques économiquement et plus riches qui se trouvent êtres également des États « bleus » (la couleur du parti démocrate) où les « upper classes » (classes supérieures) votent démocrate. Plutôt que de justice fiscale, il s’agissait en fait d’une petite mesquinerie trumpiste contre les plus prolixes donateurs démocrates. Et c’est exactement pour cette même raison qu’une poignée d’élus du parti de Biden se sont mis en tête de relever ce « plafond » de 10 000 à 80 000 dollars, ce dont, pour certains, ils seront également les bénéficiaires. L’addition totale a de quoi étourdir : 275 milliards de dollars sur dix ans, soit – en termes de montant – la deuxième mesure de la grande loi derrière la création d’un programme public de petite enfance mais devant l’instauration d’un congé maladie et parental pourtant ramené de 12 à 4 semaines car jugé trop onéreux.

L’affaire serait sans doute apparue beaucoup plus rapidement pour ce qu’elle est – un cadeau d’élus démocrates à leurs donateurs, énième exemple de la collusion entre l’establishment et le fameux « 1 % ») – si un acteur essentiel n’avait brouillé les pistes. Et pas n’importe lequel lorsqu’il s’agit de la coalition démocrate : des syndicats, notamment ceux des enseignants et des pompiers. Leur argument : dans un État où le coût de la vie est élevé (exemple : New York) un couple – Monsieur est pompier, Madame est enseignante – gagne 165 000 dollars par an et a perdu des milliers de dollars dans le tour de passe-passe des républicains. « Le plafonnement est un double coup porté à la classe moyenne, s’emporte même Randi Weingarten, puissante de la puissante fédération des enseignants. Non seulement il transfère un fardeau fiscal injuste des millionnaires vers les infirmières, éducateurs et employés du service public – ceux-là mêmes qui nous ont aidés à travers la pandémie – mais il punit également les collectivités qui ont eu la prévoyance d’investir dans les services publics. » L’argument n’est pas dénué de fondement. Sauf que… la réforme proposée ne bénéficiera pas à Joe le pompier et Jennifer l’institutrice. Selon le Tax Policy Center, « 94 % des bénéfices de la réforme iront aux 20 % les plus fortunés et 70 % aux 5 % du haut de l’échelle. »

Si le texte était confirmé par le Sénat, « le 1 % paierait moins d’impôts après le vote de la loi Build Back Better qu’après les baisses d’impôts de Trump en 2017. C’est inacceptable », fulmine Bernie Sanders. Pour le sénateur socialiste, cela relève à la fois de la « bad policy » (politique publique) et de la « bad politics » (mauvaise stratégie politique.) Afin de limiter la casse, Bernie Sanders et son collègue du New Jersey, Bob Menendez proposent un amendement qui exclue du champ d’application de la réforme les ménages gagnant plus de 400 000 dollars de revenus mensuels, soit les 5 % les plus riches. « Il semblerait que les leaders démocrates essaient délibérément de perdre les élections de mi-mandat », commente le Daily Poster, un journal en ligne créé par David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, qui chronique depuis le début la marche vers ce « suicide collectif. ».

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De Harvard à John Deere, l’Amérique redécouvre les vertus de la grève

La reprise économique après la pandémie se fait sur un mode revendicatif. Les mobilisations pour de meilleurs salaires se développent dans tous les secteurs, tandis que des millions de travailleurs ont démissionné de leur emploi. (Article publié dans l’Humanité du 16 novembre 2021.)

Grève à Harvard. Le fait s’avère suffisamment singulier pour être noté. Si la direction de la plus prestigieuse université de la côte Est ne formule pas de nouvelles propositions aujourd’hui, les membres du syndicat Harvard Graduate Students Union (HGSU), qui regroupe les étudiants salariés par l’université, du chargé de cours à l’assistant de recherches, tiendront, mercredi, le piquet de grève sur le campus (Actualisation: un accord de dernière minute a été atteint qui sera soumis à l’approbation des adhérents). Après sept mois de négociations, l’administration d’Harvard se montre toujours pingre, malgré un « fonds de dotation » – en fait, le capital – qui ne cesse d’augmenter pour s’établir à 53 milliards de dollars. Les revendications portent sur le niveau des salaires comme sur l’assurance-maladie. « L’année dernière, le coût de la vie a augmenté de 4 % à Cambridge. Votre proposition d’une augmentation de 2,5 % cette année, puis de 3 % pour chacune des deux prochaines années signifie une baisse du salaire réel des étudiants salariés », écrit le syndicat dans une lettre adressée à la direction de l’université. Il y a deux semaines, c’est l’université de Columbia, à New York, qui connaissait un mouvement de grève pour les mêmes raisons : pouvoir d’achat et protection sociale. Ici aussi, la « valorisation » financière s’est envolée durant la pandémie et, ici aussi, l’administration de l’université se comporte comme une direction d’entreprise capitaliste lambda, manœuvrant d’abord pour éviter toute syndicalisation des salariés, puis ne donnant pas droit à leurs revendications.

Dans l’actualité sociale, les noms ­d’Harvard et de Columbia voisinent ces dernières semaines avec ceux d’entreprises industrielles « traditionnelles ». Il faut passer de la côte Est au Midwest pour poursuivre cette chronique. Depuis le 14 octobre, 10 000 salariés du constructeur de matériels agricoles John Deere sont en grève, notamment sur les sites de l’Iowa et de l’Illinois. Ils ont déjà voté à deux reprises contre une proposition de nouvelle convention collective pourtant négociée par le syndicat majoritaire, l’UAW (United Auto Workers). Fin octobre, ils ont rejeté, à 55 %, la seconde mouture de cet accord qui prévoyait une augmentation immédiate des salaires de 10 % puis de 3 à 5 % les années suivantes. «Certains travailleurs suggèrent que la hausse initiale des salaires est encore trop faible pour une compagnie qui devrait réaliser 6 milliards de profits cette année », souligne le New York Times. Les mêmes causes – rémunérations insuffisantes et protection sociale défaillante – ont produit les mêmes effets sur plusieurs sites de Kellogg’s : 1 400 salariés sont toujours en grève. La seule réponse qu’ils aient reçue de la multinationale de l’agroalimentaire est un procès intenté au syndicat qui mène le conflit sur le site d’Omaha (Nebraska).

En octobre, le nombre de jours de grève a battu un record, au point qu’un hashtag a été créé à cet effet : « striketober », contraction des mots anglais strike (grève) et october (octobre). Selon les estimations des directions syndicales, plus de 100 000 salariés (des mineurs de l’Alabama aux infirmières de Californie en passant par les « petites mains » de l’industrie du cinéma et du divertissement à Hollywood) ont été mobilisés dans des actions revendicatives, allant jusqu’au déclenchement d’une grève. Ce mouvement intervient dans un double contexte : celui d’une reprise économique après la pandémie qui se fait aux dépens des salariés et celui d’une paralysie parlementaire qui ne permet pas à des mesures sociales (comme la prise en charge élargie de soins, notamment dentaires) de devenir des réalités pour des millions de salariés. Combiné au phénomène de « grande démission » (depuis le printemps, 4 millions d’Américains quittent leur emploi chaque mois), qui provoque une pénurie de main-d’œuvre, cela donne une ambiance de « grève générale », selon Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. »

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Censure : la nouvelle « liste noire » des républicains

Le parti de Donald Trump veut chasser des écoles les œuvres de Toni Morrison et les mots qui contestent l’ordre établi. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2021.)

La saison de la chasse est officiellement ouverte aux États-Unis. Le gibier : les livres qui « corrompent » les écoliers avec des concepts aussi « pornographiques » que le « racisme structurel » ou le « privilège blanc ». Dans le rôle des chasseurs-censeurs : les républicains. Ces derniers ont constaté, lors d’une série d’élections en Virginie, début novembre, la profitabilité électorale de cette nouvelle « guerre culturelle ». Dans un État où le GOP (Grand Old Party) n’avait plus remporté un scrutin depuis 2009, il a réa- lisé le grand chelem en battant les sortants démocrates pour les postes de gouverneur, lieutenant-gouverneur et procureur général. Alors qu’une partie de l’électorat démocrate, déçue par l’absence d’avancées sociales concrètes, s’abstenait, le Parti républicain mobilisait sa base grâce notamment à l’instrumentalisation de la « critical race theory » (théorie critique de la race), un courant de recherche qui existe, mais dont le parti de Trump accusait la gauche « wokiste » de vouloir l’imposer dans les écoles primaires et les collèges. Une intox, évidemment, mais qui a fonctionné à merveille.

Cette peur de l’endoctrinement des enfants sert désormais à un nouveau maccarthysme. Partout dans le pays, des élus républicains sortent les ciseaux de la censure. Au Texas, toujours pionnier lorsqu’il s’agit de faire avancer l’agenda réactionnaire, le gouverneur, Greg Abbott, a signé un décret demandant aux responsables du système éducatif de l’État de traquer les livres au « contenu pornographique et obscène » et de les retirer des bibliothèques. Il a refusé de donner la définition d’un contenu obscène concernant un livre, mais on devine. À l’autre bout du pays, l’élu républicain Chuck Wichgers se montre plus explicite : il veut rendre illégal dans les écoles l’emploi d’un certain nombre de mots, parmi lesquels « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « woke », « patriarcat », « multiculturalisme », « justice sociale ».

Même les romans sont dans le viseur des républicains, particulièrement ceux de Tony Morrison. Dans la banlieue de Wichita, l’Œil le plus bleu a été interdit par un comité d’école. Dans un comté en Virginie, c’est Beloved. Pour certains républicains, cela ne suffit pas d’interdire. Il faut les brûler. « Je pense que nous devrions jeter ses livres au feu », a tranquillement proposé Rabih Abuismail, membre du comité de l’école – la fonction est élective – de Courtland (Virginie). Une solution approuvée par Kirk Twigg, autre élu dans un comité d’école, afin d’être certain que « nous éradiquons ces mauvais trucs ».

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Virginie: les raisons d’une défaite pour les démocrates

Les électeurs du parti de l’actuel président, notamment les jeunes et les membres des minorités, insatisfaits de son maigre bilan, se sont moins mobilisés que les républicains. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2021.)

Elle était inenvisageable il y a six mois. Annoncée comme possible dans la dernière ligne droite. Elle s’est concrétisée mardi : les démocrates ont subi une lourde défaite en Virginie, le 12e État le plus peuplé du pays, lors d’un scrutin qui pourrait bien faire figure de répétition générale pour les élections de mi-mandat de novembre 2022. Cet ancien État conservateur était, peu à peu, devenu une place forte démocrate au point qu’il ne figurait plus dans la liste des Swing States, ceux qui font les destins présidentiels. Depuis 2008, tous les candidats démocrates l’emportent, Joe Biden se payant même le luxe d’une avance inédite de 10 points.

Mais, hier, les démocrates ont subi un sérieux revers. Pour le poste de gouverneur, Glenn Youngkin, un homme d’affaires de 54 ans sans expérience politique, a devancé, avec 50,7 % des suffrages, l’ancien titulaire (entre 2014 et 2018) du poste Terry McAuliffe (48,6 %). Il a axé sa campagne sur l’un des nouveaux mantras de la droite trumpisée : les accusations portées contre la gauche de truffer le cerveau des écoliers avec des considérations « wokistes », telles que la « théorie critique de la race ». Il sera accompagné à la tête de l’État par deux autres républicains : Winsome Sears, première femme africaine-américaine élue au poste de lieutenant-gouverneur, et Jason Miyares, d’origine latino, à celui d’attorney general, équivalent d’un ministre de la Justice à l’échelle d’un État. Le GOP (Grand Old Party) a également engrangé des victoires qui pourrait lui permettre de faire basculer la chambre locale et à terme menacer les dernières mesures législatives, comme l’abolition de la peine de mort, votée en février de cette année.

Le scrutin virginien offre une sorte de « modèle » pour les midterms qui se dérouleront dans un an. La majorité des démocrates au Congrès semble plus menacée que jamais. Elle tient à huit sièges (après une perte de 13 sièges en 2020) à la Chambre des représentants et à un seul poste de sénateur à la chambre haute. En Virginie, le résultat ne s’est pas noué autour des « swing voters » qui auraient changé de camp mais sur un différentiel de participation. Les candidats républicains ont retrouvé 85 % des voix qui s’étaient portées sur Donald Trump tandis que leurs concurrents démocrates n’ont réussi à mobiliser que 66 % des électeurs de Joe Biden. Dans le comté de Fairfax, voisin de la capitale fédérale, Washington DC, et habituel vivier de voix pour le parti de l’âne, le déficit se monte à 138 000 électeurs. La victoire dans l’ensemble de l’État s’est jouée à 70 000 voix. À Norfolk, où 43 % des habitants sont africains-américains, près de la moitié des électeurs de Biden en 2020 ne se sont pas déplacés, signe d’une démobilisation de franges traditionnelles de l’électorat démocrate. Plusieurs enquêtes d’opinion avaient mis en lumière le très net recul du taux de soutien à l’administration Biden parmi les jeunes et les « minorités » (Africains-Américains et Latinos), sans lesquels le Parti démocrate ne peut envisager aucune victoire.

Ce « décrochage » s’explique aisément : aucune des grandes promesses de campagne de Joe Biden n’a été transformée en loi. Deux grandes lois (infrastructures, réformes sociales) sont en discussion au Congrès mais elles sont en butte au refus d’une poignée d’élus démocrates centristes, parmi lesquels les très médiatisés sénateurs Joe Manchin et Kyrsten Sinema – dont les votes sont essentiels dans un contexte d’égalité parfaite au Sénat. Face à cette fronde interne ultra minoritaire, Joe Biden et l’establishment démocrate continuent de vouloir négocier, abandonnant à chaque étape une mesure phare (dernièrement, l’instauration de congés parentaux et maladie) sans pour autant obtenir un engagement des récalcitrants sur les autres aspects des lois. Comme le soulignait hier le Gravel Institute, un think tank progressiste, dans un tweet : « Il ne peut pas être plus clair que si les démocrates ne rendent pas la vie des gens meilleure dans les prochains mois, les républicains gagneront en 2022. Biden n’aura rien accompli pendant son mandat et Trump l’emportera en 2024. »

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Wokisme, la fabrique d’un faux monstre

Un mouvement de conscientisation des inégalités a été transformé par la droite trumpisée en épouvantail, lui permettant de se lancer dans un nouveau maccarthysme. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2021)

Un démon « sape la république et la démocratie ». Jean-Michel Blanquer lance un think tank pour l’étudier, c’est dire l’imminence et la force d’un danger sur lequel le Figaro s’avère intarissable, entre « révolution culturelle en marche » et « totalitarisme soft », abonde le journaliste et écrivain américain Rod Dreher dans les colonnes… du Figaro. Il est désormais temps de dévoiler l’identité de l’agent destructeur : le « wokisme », une « idéologie » (dixit Alain Finkielkraut) qui fragmenterait les individus en les rabougrissant à une identité (de préférence « raciale » ou de genre) et établirait une police de la pensée traquant l’homme blanc hétérosexuel. Le wokisme va de pair avec la « cancel culture » : ceux qui ne pensent pas comme les nouveaux maîtres sont cloués au pilori sur la nouvelle place publique que sont devenus les réseaux sociaux. Né dans les universités américaines, ce maccarthysme à rebours commencerait à produire ses ravages en France, d’où l’intérêt quasi obsessionnel du ministre de l’Éducation nationale comme du quotidien détenu par la famille Dassault. Tous de crier à « l’importation en France de concepts américains ». Sauf que le wokisme, justement, est une invention de… la droite américaine.

Un peu d’histoire. Le terme « woke » existe bel et bien. Signifiant littéralement « éveillé », il provient de l’argot africain-américain et désigne de manière positive un état d’éveil et de conscience face à l’oppression qui pèse sur les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Pour certains, les racines de l’expression plongeraient jusqu’aux années 1960 et le mouvement des droits civiques. Lors d’un discours à l’université Oberlin, le 14 juin 1965, Martin Luther King parle aux diplômés du jour de « leur grand défi : demeurer éveillé (ici “awake”) à travers cette révolution sociale » que le pasteur pensait alors en cours aux États-Unis. En tout état de cause, le mot ressurgit durant la décennie 2010. Peut-être à partir du mouvement Occupy Wall Street, en 2011. À coup sûr après la naissance de Black Lives Matter, en 2013. Le premier mettait en lumière, à travers son célèbre slogan du « 1 % contre les 99 % », l’explosion des inégalités sociales. Le second dénonçait la persistance d’un « racisme systémique », malgré l’égalité juridique des droits et l’élection du premier président noir de l’histoire du pays. Le mouvement #MeToo constitue en quelque sorte le troisième étage de cette fusée.

Les universités américaines ont effectivement servi de ferment à ces mouvements militants. Depuis des décennies, elles sont pionnières dans les études dites « de genre » ou « raciales » qui décortiquent les mécanismes complexes et sophistiqués des exploitations. Une approche résumée dès 1989 par l’universitaire Kimberlé Crenshaw dans le terme « intersectionnalité », qui vise à décrire une situation dans laquelle une personne regroupe « des caractéristiques raciales, sociales, sexuelles et spirituelles qui lui font cumuler plusieurs handicaps sociaux et en font la victime de différentes formes de discrimination ». Contester le système sous toutes ses facettes : l’entreprise ne va pas en effet sans dérives. La même Kimberlé Crenshaw regrettait d’ailleurs en 2020, lors d’une interview donnée à Time Magazine, la mauvaise utilisation par certains groupes de son outil conceptuel : « Il y a eu une distorsion. Il ne s’agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias. »

Trop heureuse de certaines dérives, la droite américaine fait de la partie le tout, transforme un mouvement d’idées en « mouvement politique ». Le woke devient wokisme, déguisé en épouvantail comme, trente ans plus tôt, le « politiquement correct ». Les deux puisent aux mêmes sources – entre la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze) et la bataille pour l’hégémonie culturelle (Gramsci) – et contestent l’ordre établi jusque dans ses mots et ses représentations. Comme dans les années 1990, les conservateurs crient aux atteintes à la « liberté d’expression ». Une partie de la presse mord à l’hameçon, qui s’effraie de ce « nouveau puritanisme » (The Atlantic) et de cette « gauche illibérale » (The Economist).

Dans un article récemment publié, le journaliste Michael Hobbes démonte l’argument : « Il y a soixante ans, vous pouviez dire “Les Noirs et les Blancs ne devraient pas avoir le droit de se marier ensemble” dans presque chaque église, lieu de travail ou université dans le pays. Aujourd’hui, ceux qui pensent cela hésitent à l’exprimer à peu près partout. Tant mieux. » C’est l’ensemble de la société américaine qui est plus woke. Et c’est précisément ce qui effraie la droite trumpisée. Après l’invention du wokisme, voici l’instrumentalisation de la « théorie de la race » (Critical Race Theory), courant académique né dans les années 1980, désormais accusé de truffer le cerveau des petits Américains de contre-vérités historiques. La ficelle est grosse, mais elle actionne un arsenal répressif des républicains là où ils sont au pouvoir. Ici, l’interdiction de diffuser dans les écoles le documentaire I Am Not Your Negro, consacré à l’auteur noir américain James Baldwin, ou la volonté de groupes de parents d’élèves de chasser de la bibliothèque le très séditieux Martin Luther King et la marche sur ­Washington. Là, au Texas notamment, la chasse aux mots (« antiracisme », « patriarcat », « privilège blanc », « racisme systémique ») et aux livres qui en parlent. Le wokisme vaut bien un nouveau maccarthysme.

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Quand Joe Biden doit s’aligner sur Bernie Sanders

La discussion à la Chambre des représentants d’une loi d’investissement de 550 milliards de dollars a tourné à l’avantage de l’aile gauche du Parti démocrate, qui ne veut pas en rabattre sur le contenu de la grande loi sociale et climatique. (Article publié dans l’Humanité du 04 octobre 2021.)

Zéro loi votée, mais un point marqué par la gauche. Ainsi pourrait-on résumer le psycho­drame législatif qui s’est provisoirement terminé ce week-end, au Congrès des États-Unis, entre The West Wing et House of Cards. Il y a trois jours, donc, la Chambre des représentants à majorité démocrate était censée se prononcer sur une loi d’investissement dans les infrastructures d’un montant de 550 milliards de dollars (dont 268 milliards pour les routes, ponts, rails, aéroports et ports, 65 pour l’accès à Internet haut débit, 43 pour l’électrification des transports et la rénovation du réseau électrique, 46 pour l’adaptation au changement climatique, 21 pour boucher les sites pétroliers et miniers en fin de vie, 55 pour la rénovation des canalisations d’eau potable…). Le Sénat avait adopté ce projet de loi avec l’apport de 19 voix républicaines – un rarissime moment « bipartisan » –, les démocrates ayant accepté d’en rabattre par rapport à leur proposition initiale. L’investissement apparaît minimal au regard de la décrépitude des infrastructures victimes de décennies d’absence d’investissements.

Il y a une autre loi sur le tapis parlementaire. La Maison-Blanche l’appelle Build Back Better (Reconstruire en mieux). Elle est le cœur du programme sur lequel Joe Biden a été élu. Fin août, Bernie Sanders a fait campagne dans le Midwest pour la promouvoir, assurant qu’il s’agissait de la «législation la plus progressiste pour les salariés dans l’histoire moderne de ce pays». Les démocrates la font passer par une procédure particulière dite de réconciliation budgétaire, évitant ainsi une obstruction des républicains, le fameux « filibuster », qui impose une majorité qualifiée de 60 voix au Sénat alors que le parti de Biden n’en dispose que de 50. Le projet améliore un « modèle social » pour le moins défaillant : généralisation et gratuité de l’école maternelle, gratuité des deux premières années dans les community colleges, ces universités très prisées des catégories populaires qui délivrent des diplômes bac + 2, instauration des congés parentaux et congés maladie payés, pérennisation de l’allocation familiale de 300 dollars par mois et par enfant votée en mars, création d’un Civilian Climate Corps, un programme d’emplois publics (à terme des millions sont prévus) dans le cadre de la transition écologique, possibilité pour Medicare (système de santé publique pour les plus de 65 ans) de négocier directement le prix des médicaments avec les laboratoires. Dans un premier temps, les deux lois devaient être votées simultanément. Face à l’opposition de deux sénateurs (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) et neuf députés démocrates « modérés » à l’encontre de la grande loi sociale et climatique, la direction démocrate annonce un découplage, repoussant la plus ambitieuse des législations à un très hypothétique futur vote.

C’est ici qu’intervient la révolte des progressistes. Ils connaissent la musique déjà jouée lors du vote de l’Obamacare : « Votez a minima, c’est toujours mieux que rien, et on verra ensuite. » Sauf qu’ensuite, ils n’ont rien vu venir. Le caucus progressiste, qui rassemble 96 élus à la Chambre, fait savoir, appuyé par Bernie Sanders, président de la commission du Budget au Sénat, que ce sera les deux lois ou rien. Pour justifier leur attitude, ils s’appuient sur… Joe Biden et ses engagements de campagne. Ilhan Omar, porte-parole du caucus, déclare que ce sont les progressistes qui « veulent rendre possible que le succès soit au rendez-vous pour le président ». Ils ont avec eux une frange majoritaire de l’électorat très favorable à ces mesures et des sondages qui montrent que Joe Biden a décroché ces dernières semaines parmi des « segments » essentiels de la coalition démocrate (Noirs et Latinos, jeunes). Si on ne tient pas les promesses pour lesquelles nous avons été élus, nos électeurs s’abstiendront lors des élections de mi-mandat en novembre 2022 et nous perdrons la Chambre, argumentent-ils en substance. Samedi, Joe Biden est venu au Capitole à la rencontre de toutes les parties concernées et, comme l’écrit le New York Times, « il a dû choisir son camp. Et il a effectivement choisi la gauche ». Le vote des deux lois est reporté et elles devront être approuvées ensemble… ou pas.

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À New York, la « génération 9/11 », plus rose que sombre

Bercés par la rhétorique de la « guerre des civilisations », ils auraient dû être nationalistes. Ils sont finalement progressistes, voire socialistes. Big Apple est l’épicentre d’une évolution profonde de la société américaine portée par une jeunesse diverse. (Article publié dans le hors-série de l’Humanité « Le monde 20 ans après. Que reste-t-il du 11 septembre? »)

New York, envoyé spécial.

Elle avait 7 ans, 4 mois et 5 jours. Un terrible drame venait de se produire. L’agitation et la stupéfaction de son entourage en étaient les plus sûrs indicateurs. Comme toute famille américaine, les Abdelhamid titubaient entre stupéfaction et incrédulité sidérée. S’ajoutait chez eux une autre peur : celle d’être pointés du doigt, désignés coupables, en tant que musulmans. Radios et télévisions commençaient à supputer que des Palestiniens pouvaient être à l’origine des attentats. Si ces allégations se révélaient exactes, ils deviendraient subitement moins américains que les autres, eux dont l’histoire était pourtant tellement américaine. C’est le père, né en Égypte, qui a d’abord débarqué à New York. Puis la mère l’a rejoint. C’était un 4 juillet, Independance Day, jour de la Fête nationale. « Le feu d’artifice est juste pour toi », lui a-t-il dit. Ils se sont installés dans un quartier où les connaissances et le réseau allaient faciliter leur intégration. Égyptiens, ils sont allés vivre à Little Egypt, comme avant eux les immigrés italiens avaient créé Little Italy et les Chinois, Chinatown. Ils allaient « travailler dur » – la devise nationale officieuse – dans le deli familial en plein milieu du Queens, sans doute le plus bigarré des « boroughs » de New York. En rentrant de l’école publique, leur enfant, Rana, passait toujours par l’épicerie parentale. Au soir du 11 Septembre, malgré l’effondrement des tours jumelles à 10 kilomètres plein ouest de là, rien n’avait pourtant vraiment changé dans la vie de Rana Abdelhamid.

C’est à partir du lendemain que son monde a commencé à évoluer. « C’est comme si j’étais devenue musulmane durant la nuit, se remémore-t-elle pour l’Humanité. Les enfants faisaient des blagues “terroristes” à l’école. Je me souviens avoir ressenti un profond sentiment d’isolement. » Dans le quartier aussi, tout avait changé du jour au lendemain. La gamine évolue « dans une atmosphère de peur ». « Nos mosquées et nos centres communautaires étaient surveillés par le NYPD (la police de New York – NDLR) et le FBI. » Même si New York a plutôt échappé à la transe nationaliste qui s’est emparée du pays après le 11 Septembre, aucun espace, ni aucune ville ne peut se soustraire à la mise en place d’un appareil de surveillance étatique.

C’est en 2009 que tout a vraiment basculé. Un jour comme un autre. Pas de ceux qui demeurent éternels dans les manuels d’histoire. La poussière – physique et politique – des attentats du 11 Septembre était pourtant retombée. Elle avait 16 ans. Dans la rue, un homme se jette sur elle et tente de lui arracher le voile qu’elle porte. Dans un premier temps, elle se tourne vers l’imam du Queens Community Center et lui propose un atelier d’autodéfense. Il l’éconduit. Qu’à cela ne tienne. « Cet incident m’a incitée à lancer mon association, Malikah, afin d’entraîner des milliers de femmes à travers le monde à l’autodéfense, de mobiliser contre les crimes haineux et de développer un travail de guérison émotionnelle. Mon militantisme a commencé à cause de mon identité de classe et mon identité ethno-religieuse dans le New York de l’après-11 Septembre », nous raconte-t-elle. Son militantisme se poursuit aujourd’hui dans le New York qui va commémorer les attentats parmi les plus stupéfiants de l’Histoire au moment où elle sort, hagarde, d’un autre drame, d’une autre nature : la pandémie.

Rana n’est plus une petite fille apeurée par le fracas du monde. Ni l’adolescente violentée qui entre en activisme. Elle est une femme qui veut siéger au Congrès des États-Unis. Son projet lui a valu plusieurs articles de presse, du New York Times au Guardian. Son « profil » attire l’attention. Pensez : ceinture noire de karaté (aboutissement de son travail personnel d’autodéfense), diplômée en relations internationales et économie du Middlebury College (où elle créa, avec d’autres étudiants, une section d’Amnesty International), puis titulaire de la bourse Harry Truman qui lui permet de suivre les cours de la célèbre Kennedy School of Government d’Harvard, où elle est désignée, en 2015, « star politique montante ». Un an plus tôt, elle a créé le projet sur les réseaux sociaux « Hijabs pour New York » afin « d’humaniser et diversifier les récits publics des femmes musulmanes portant le hijab ».

Il est de plus en plus courant que Rana Abdelhamid soit présentée comme la « future AOC » L’acronyme s’est imposé dans la vie politique des États-Unis : Alexandria Ocasio-Cortez. Les points communs sont nombreux : elles font partie de la même génération – les Millennials (nés entre 1981 et 1996) ; elles ont grandi dans des familles de la classe moyenne, poursuivi brillamment des études, investi le champ associatif et sont entrées en politique par la plus risquée des portes : défier un baron démocrate. Pour Rana Abdelhamid, ce sera plutôt une baronne : Carolyn Maloney, en l’occurrence, figure de l’establishment démocrate, élue depuis 1992 d’une circonscription qui court du très huppé Upper East Side de Manhattan aux quartiers « working class » du Queens. Justice Democrats – déjà à la manœuvre dans le coup magistral d’AOC en août 2 018 (à voir dans le documentaire « Cap sur le Congrès »), face à Joe Crowley, député depuis vingt ans et numéro 3 du groupe démocrate au Congrès à l’époque, a apporté son soutien à Rana, tout comme l’organisation Democratic Socialists of America, qui a le vent en poupe depuis plusieurs années. « AOC » en est membre, Rana également, mais avec une certaine distance. « Je me sens plus concernée par les idées et les politiques qui donnent du pouvoir à des communautés qu’à des labels, nous explique-t-elle. Nous avons des élus qui s’identifient comme des socialistes démocratiques, comme la députée Ocasio-Cortez, et se battent pour un monde où la santé, le logement et l’éducation sont considérés comme des droits humains fondamentaux, et je suis fière de me battre à leurs côtés car ce sont des valeurs que je partage. »

Si elle crée la sensation au printemps 2022, Rana Abdelhamid sera éluée députée en novembre de la même année (la 14e circonscription de New York vote massivement démocrate) et rejoindra à la Chambre des représentants le « caucus progressiste » dont la présidente partage avec elle au moins deux points communs : elle est évidemment très progressiste et elle s’est lancée en politique après les attentats du 11 Septembre. Pramila Jayapal, c’est un autre destin atypique (et finalement assez courant, aux États-Unis, surtout au sein de la gauche) : née à Madras, enfance en Indonésie et à Singapour, études supérieures (maîtrise à Georgetown, la prestigieuse université de Washington D.C.), emploi d’analyste financière puis virage vers le service public et enfin l’engagement citoyen puis la politique. Après les attentats du 11 Septembre, Pramila Jayapal créé, à 36 ans, Hate Free Zone (Zone libre de haine), qui défend le droit des immigrés et inflige un revers de taille à l’administration Bush qui tente d’expulser 4 000 Somaliens. En 2016, après avoir « fait » la campagne de Bernie Sanders pour la primaire démocrate, elle est élue députée de la circonscription qui englobe Seattle, dans l’État de Washington. À la tête du « Progressive Caucus », elle joue un rôle clé au sein de la coalition démocrate. Ce sous-groupe a été constitué en 1991 par six députés, dont un « petit nouveau » de 50 ans, fraîchement élu dans l’unique circonscription de l’État rural du Vermont, un certain Bernie Sanders. Aujourd’hui, le « Caucus progressiste », avec ses 96 députés, domine tous les autres « courants » politiques au sein du groupe démocrate, au diapason de l’évolution du centre de gravité démocrate (électeurs et élus) vers la gauche. On y retrouve des élus de 31 des 50 États du pays, loin du cliché des « leftists » cantonnés à quelques États côtiers.

Tous les députés de la ville de New York en font partie, pérennisant la réputation de cité progressiste parmi les cités progressistes de Big Apple. Fait nouveau, pourtant : la bataille ne se joue plus entre progressistes et « modérés », mais entre « progressistes » proches de l’establishment et outsiders de gauche, se définissant souvent comme socialistes démocratiques ou soutenus par des organisations telles que le DSA. À chaque cycle électoral, la balance penche un peu plus du côté de ces derniers. En 2018, « AOC » a battu Crowley, pas la peine d’y revenir. En 2020, Jamaal Bowman, un ancien proviseur de lycée, a balayé Eliot Engel, tandis que Ritchie Torres et Mondaire Jones, favorables eux aussi à la « doxa » sandernista (Green New Deal, Medicare for All, réforme de la police), tracent leur route vers le Capitole. Donc, la tête d’affiche 2022 : Maloney/Abdelhamid. Une confrontation sans round d’observation. La challenger ne ménage pas la sortante : « La députée Maloney est au Congrès depuis vingt-huit ans, soit avant ma naissance. Elle a eu presque trente ans pour apporter des changements dans notre circonscription et, pourtant, les problèmes auxquels nous devons faire face – des loyers qui explosent à la gentrification, en passant par la surprésence policière dans nos rues, l’insécurité alimentaire et les inégalités économiques – se sont aggravés. À la sortie des crises jumelles de la pandémie et de la récession, les New-Yorkais ne peuvent plus attendre plus longtemps d’avoir une représentante qui se bat pour eux. » La sortante ne riposte pas directement mais ses proches ont pris soin de créer un comité politique chargé de récolter de l’argent, beaucoup d’argent. Elle n’entend pas reproduire l’erreur de ses collègues qui ont pris de haut la « jeune garde ». Cette dernière investit également les échelons plus locaux de la vie politique : Julia Salazar, 30 ans, Jabari Brisport, 33 ans, Phara Souffrant Forrest, 32 ans, Zohran Madani, 29 ans, secouent le cocotier à Albany, la capitale de l’État, les deux premiers au Sénat d’État, les deux derniers à l’Assemblée d’État. Ils font cause commune avec des « non-socialistes » mais pro-Sanders comme Alessandra Biaggi, 35 ans, Le « Caucus socialiste » compte cinq membres. Du jamais-vu.

« New York est pionnier dans la renaissance du mouvement socialiste aux États-Unis », s’enflamme Jabari Brisport sur Twitter. Le « socialisme à la new-yorkaise » est, qui sait, une formule d’avenir. Michael Zweig ne dément pas : « L’énergie jeune du Parti démocrate est une énergie socialiste. » À bientôt 80 ans, cet universitaire, militant pacifiste et syndical, a suffisamment de bouteille pour à la fois reconnaître une énergie lorsqu’il en croise une et ne pas se raconter d’histoires. Pour preuve : « Nous ne visons pas pour autant des temps révolutionnaires, ajoute-t-il aussitôt. Rien de ce qui peut s’attaquer au capital ne peut réussir si la classe dirigeante n’est pas divisée. Si elle est unie, on perd. » Prendre un petit déjeuner avec Michael Zweig – notre rendez-vous traditionnel –, c’est toujours un mixte de dialectique et d’anecdotes significatives. Comme celle du premier cours après le 11 Septembre, alors qu’il enseignait l’économie à l’université Stony Brook : « Je ne pouvais évidemment pas faire comme si de rien n’était. J’ai demandé aux élèves ce qu’ils avaient envie de dire. Le premier a demandé quel impact cela aurait sur la Bourse. Le deuxième, sur l’économie. Une troisième s’est levée : “ Mon père est mort dans ces tours et vous me parlez du marché.” Elle est sortie. Cela a remis la conversation sur les rails, je dirais… »

Ou comme celle-ci : « C’était en février 2003. Bush s’apprêtait à envahir l’Irak. Une manifestation antiguerre était organisée à New York. Je me suis senti fatigué, alors on s’est assis dans un “diner ” comme celui dans lequel nous nous trouvons. Et on a continué à regarder passer le cortège. Cela a duré 1 h 45… 1 h 45… Je me souviens de ce slogan “Our grief is not a cry for war.” (Notre chagrin n’est pas un cri pour la guerre.) C’était très fort. » On le sait, l’appel est resté inentendu de la part de l’administration Bush mais aussi de « la moitié du Parti démocrate », comme le rappelle Todd Gitlin, sociologue et ancien président de l’organisation Students for a Democratic Society, fer de lance de la mobilisation contre la guerre du Vietnam. « New York est pourtant tout le temps restée réticente. » La première ville anti-guerre est aussi celle qui a claironné le retour de la gauche après les années sombres. On connaît le contre-argument : une espèce d’insularité politique de cette cité-monde, hier réticente au bushisme vengeur, aujourd’hui amourachée d’une sorte de « socialo-progressisme ». Maurice Mitchell conteste cette thèse. Ce fils d’immigrés caribéens, musicien à ses heures, de plus en plus comptées, occupe, depuis avril 2018, la fonction de directeur du Working Families Party, l’un des rares troisièmes partis qui pèse localement aux États-Unis. « New York représente une démonstration de ce qui est possible lorsque la gauche se concentre sur la construction patiente d’un pouvoir depuis le terrain jusqu’au sommet. La vague progressiste montante a commencé il y a bien des années. Si nous pouvons répliquer ce niveau de discipline et d’intensité dans d’autres États, nous avons clairement une voie pour une majorité progressiste durable en Amérique. C’est exactement ce que nous tentons de construire. » Dans sa phrase, il n’y a pas de « mais ». En revanche, il y a un « si », sur lequel appuie Michael Zweig : « J’attends de voir si une AOC peut gagner dans l’est du Kentucky… » Il se trouve que des socialistes se font élire à Détroit ou Saint-Louis. Certes, pas encore dans l’est du Kentucky.

La page du 11 Septembre est-elle tournée ? Appartient-elle à l’Histoire, comme le suggèrent Max Bergman et James Lamond, dans un article publié par le Center for American Progress, un think tank proche de l’establishment démocrate ? « Les événements d’il y a deux décennies ont eu une ombre portée sur l’Amérique, particulièrement sur sa politique étrangère. Tandis que la centralité du terrorisme dans le discours et la conscience politiques s’est affaiblie depuis quelque temps, le terrorisme en tant que sujet de débat a été largement absent de l’élection présidentielle de 2020. Des sujets comme le racisme systémique et la brutalité policière, des problèmes bien antérieurs au 11 Septembre, ont signé leur retour dans la conscience nationale avec le meurtre de George Floyd. La pandémie a exposé les contradictions profondes de l’ère post-11 Septembre. Tandis qu’il y a eu une expansion massive du pouvoir de l’État à travers l’armée, la police et les services de renseignements, il y a eu également un affaiblissement énorme dans la capacité du gouvernement à assurer le bien-être public. Les événements qui se sont déroulés aux États-Unis durant l’année écoulée ont clairement mis fin à cette ère », résument les deux auteurs. Une nouvelle ère s’ouvre incontestablement. Les annonces de Biden depuis son entrée en fonction témoignent de la puissance des demandes sociales dans un pays qui avait retrouvé son niveau d’inégalités sociales des années 1920 avant même la pandémie, mais presque tous les textes de loi se trouvent bloqués au Sénat. Le nouveau président et éternel centriste bouge car la réalité le lui commande et la gauche l’y contraint. Comme le titrait le magazine marxiste Jacobin dès janvier : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » Cette dernière aura de moins en moins le visage de Bernie Sanders et de plus en plus celui d’Alexandria Ocasio-Cortez et de Rana Abdelhamid.

Christophe Deroubaix

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« Les réactions de l’administration Bush ont affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer »

Entretien avec Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine, la crise de légitimité des États-Unis prend sa source dans une politique impériale qui a finalement fait perdre au pays son leadership. (Entretien publié dans le hors-série de l’Humanité « Le monde 20 ans après. Que reste-t-il du 11 septembre? »)

Avec le recul de l’histoire ou tout au moins de vingt ans d’histoire, que peut-on dire de l’impact du 11 Septembre sur la politique de la puissance américaine ou de ce que vous appelez le « système impérial » ?

Philip Golub. Il y a eu des effets immédiats et des effets à moyen terme. L’événement a d’abord souligné une certaine forme de vulnérabilité du pays à des attaques de type asymétrique et a donc poussé l’État américain à reconcevoir la nature des conflits dans le monde contemporain. Dans ce cadre, il y a eu une réévaluation, en partie, de ce que voulait dire l’action internationale de sécurité qui s’est focalisée de plus en plus, à partir de ce moment-là, dans des opérations ouvertes et clandestines soit contre des acteurs terroristes transnationaux privés, soit des États dont les États-Unis pensaient qu’ils faisaient partie du problème souligné par le 11 Septembre.

Au-delà de ce constat, il y a eu effet externe. Les néoconservateurs et ultranationalistes qui composaient l’administration W. Bush ont tenté de saisir l’événement pour consolider la position des États-Unis dans un monde qu’ils pensaient être, à l’époque, unipolaire. Nous sommes dix ans après la fin de la guerre froide. Selon l’expression de Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale de W. Bush, le 11 Septembre ouvrait la possibilité de changer la donne mondiale puisque les « plaques tectoniques » – c’était son expression – bougeaient. L’idée dominante au sein de cette administration était donc de saisir cette opportunité pour imposer une vision unipolaire et impériale. D’où, en 2003, la guerre en Irak, pays qui n’était pas directement lié au 11 Septembre, mais faisait partie des réponses apportées par l’administration Bush au mouvement des plaques tectoniques. On sait très bien ce qui s’est passé. Rétrospectivement, on peut dire que cet effort relevait d’un mélange d’hubris et d’une erreur intellectuelle profonde. Car les réalités du monde allaient dans un sens différent. Les réactions de l’administration Bush ont, en fait, affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer. La crise de légitimité ouverte par l’invasion de l’Irak a duré assez longtemps et elle n’est même pas tout à fait résorbée aujourd’hui, malgré les tentatives de Barack Obama de restaurer la crédibilité.

Le 11 Septembre, en tant que tel, ne représente pas un moment d’inflexion décisive de la politique étrangère des États-Unis. Il est décisif du fait de la réaction de cette administration. Objectivement, l’attaque terroriste n’a pas fait basculer les rapports de forces internationaux. Je ne sais même pas si elle est révélatrice d’une vulnérabilité. Les États-Unis étaient déjà vulnérables avant sur le plan nucléaire, comme tous les pays du monde, d’ailleurs.

En annonçant le retrait des troupes américaines vingt ans jour pour jour après le 11 septembre 2001, Joe Biden tente-t-il de solder cette crise de légitimité déclenchée par les guerres de Bush que vous décrivez comme toujours pas résorbée aujourd’hui ?

Philip Golub. C’est une guerre longue. Pas de grande intensité, mais longue. Le constat a été dressé depuis Obama de l’incapacité de la présence américaine à modifier les rapports de forces dans le pays. Mais des questions se posaient dans les deux cas : rester pour quoi faire ? Partir pour quoi faire ? Il n’y avait pas de bonne solution pour finir cette guerre. La situation est différente en Irak, plus sensible au plan stratégique en raison du voisinage avec l’Iran et de l’influence de ce pays en Irak même, ce qui explique la présence maintenue de conseillers américains ainsi que la volonté de maintenir une influence auprès du gouvernement irakien.

Les États-Unis, comme d’autres pays, utiliseront sans doute la force pour régler certaines crises. Mais l’impossibilité de reconfigurer politiquement le monde par la force est actée après ces vingt ans de guerre en Afghanistan. La décision de Joe Biden s’avère donc rationnelle. D’autant que l’opinion américaine ne veut plus de ces trop longues guerres qui ne produisent pas d’effets probants ni pour la société américaine ni pour les pays en question.

Concernant la crise de légitimité, j’ajoute un élément. Les États-Unis avaient la possibilité en 1991 de réinstitutionnaliser le monde, de faire ce qui avait été fait en 1945 : la grande scission du monde bipolaire terminée, il était temps de renforcer les institutions internationales, leur légitimité et d’en approfondir les pouvoirs au travers du droit international. En quelque sorte de créer un nouvel ordre institutionnel mondial. Et j’insiste sur le mot « institutionnel. »

Au moment de la chute de l’URSS, il y a eu, à ce moment-là, un vide de la pensée des élites américaines qui s’est traduit ensuite par ces aventures militaires tentant d’imposer l’hégémonie plutôt que de construire un monde plus juste. La faute majeure se trouve là. Les élites américaines se sont contentées de la perspective de la célébration de ce qu’ils considéraient comme une victoire. C’était la fin de l’Histoire et les États-Unis avaient triomphé. Il y a eu une profonde méprise sur la nature du monde d’après 1991, qui s’est traduite notamment par l’absence d’effort nécessaire pour intégrer la Russie dans une nouvelle construction institutionnelle mondiale. In fine, la crise de légitimité vient de là. De l’échec d’une politique impériale qui a finalement fait perdre aux États-Unis leur leadership.

L’échec des guerres de Bush a-t-il précipité l’idée parmi les élites américaines qu’il fallait pivoter vers l’Asie, et notamment la Chine, ce que Barack Obama décide de faire à partir de 2011 ?

Philip Golub. Au moment même où la montée en puissance (économique, politique, militaire) de la Chine devient de plus en plus évidente, il y a une prise de conscience croissante au sein de l’appareil d’État américain que le Moyen-Orient et le Golfe absorbaient toutes les énergies américaines, à la fois économiques, mais aussi en termes de prestige. Le pivot de 2011 fait suite à une série de reconsidérations des objectifs américains dans le monde. La Chine de 2010 n’est pas celle de 1992. La compréhension se fait alors jour que les politiques industrielles, dirigées par un État développeur, qui n’est pas sans rappeler ce qu’a fait le Japon après-guerre, sont couronnées de succès et permettent une montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. Cette situation pousse les États-Unis à vouloir sortir du Moyen-Orient, même si celui-ci ne disparaît évidemment pas des radars.

Comme l’ont prouvé les événements qui se sont déroulés en Israël et Palestine en mai et juin derniers. On a l’impression que Biden ne voulait pas s’en mêler et renoncer à une forme de leadership.

Philip Golub. Le Moyen-Orient a cette très fâcheuse habitude de s’inviter constamment dans la politique américaine. Les États-Unis ne peuvent pas se retirer, se désimbriquer unilatéralement de cette région. Ils aimeraient que cette dernière n’absorbe pas le temps et l’énergie qui devraient être portés ailleurs. Le problème pour Washington, c’est qu’il doit compter sur des alliés dociles, des ennemis déclarés (comme l’Iran), et des alliés indociles, à la façon du gouvernement Netanyahou à l’égard des administrations américaines disons raisonnables. De ce point de vue, Trump s’est inscrit en porte-à-faux avec la tradition des États-Unis qui a été de toujours soutenir Israël sans jamais totalement donner carte blanche. Avec Biden, on se retrouve dans une situation plus classique où les États-Unis ne veulent pas qu’Israël déclenche des feux dans la région par une colonisation accrue et une répression renforcée des Palestiniens. Les États-Unis se retrouvent là en position de médiateur discret afin d’essayer au moins de stabiliser la situation et ne se trouvent pas dans la possibilité de pouvoir imposer une paix.

En 2011, après la sortie de votre livre, vous qualifiez les États-Unis de « géant impuissant ». Le constat vaut toujours ?

Philip Golub. Au Moyen-Orient, les États-Unis sont toujours un « géant impuissant », mais pas sans capacité d’intervention. Dans le reste du monde, c’est un géant qui est un peu moins géant aujourd’hui du fait de l’évolution du rapport de forces. La suprématie militaire américaine, absolument incontestable, ne se traduit pas facilement au niveau politique et diplomatique. La puissance militaire ne résout pas tout. Elle ne donne pas les outils politiques qui permettent de choisir le déroulement des choses. Encore faudrait-il qu’il y ait une politique générale qui dise ce qu’il faut faire de la puissance. On en revient au vide de la pensée de l’après-guerre froide. Que faire de la puissance ? La question est toujours d’actualité.

Vous évoquiez le refus de l’opinion publique américaine des aventures militaires. Vingt ans après le 11 Septembre, quel regard portez-vous sur l’évolution de votre pays ?

Philip Golub. Je ne suis pas sûr que je partirais du 11 Septembre pour répondre à ces questions. Pour ce qui me concerne, les évolutions de ces dernières années tiennent à trois séries de luttes et de transformations sociales.

La première a trait aux inégalités sociales. Les États-Unis sont devenus au cours des quarante dernières années le pays dit développé, le pays le plus inégalitaire. L’administration Obama n’a pas fait ce qu’il fallait faire pour établir un minimum d’équité. Avec Trump, on était sous une forme de ploutocratie. Avec la nouvelle administration, on assiste à un effort qui unit les démocrates traditionnels et l’aile progressiste dont une partie du programme est reprise par Biden. C’est un effort réel de restauration d’équité sociale. Biden lie lui-même cette question-là aux enjeux internationaux, en affirmant que c’est en trouvant des solutions internes que l’on restaurera la puissance américaine dans le monde.

Deuxième problème, historique, plus long, plus ancré, qui vient en intersection du premier problème : la « question raciale ». Il y a eu quelques progrès, certes, mais on reste en deçà de ce que l’on aurait pu attendre après le mouvement des droits civiques. Une grande partie des Noirs souffrent encore d’une très grande vulnérabilité économique et sociale, de répression continue de la part des forces de sécurité. Cette question touche à la fois à la « classe » et à la « race », puisque les Afro-Américains sont surreprésentés parmi les couches sociales vulnérables du pays. Troisième question : le genre. Ce n’est pas une question nouvelle, mais cela devient un enjeu de plus en plus central dans la société américaine. Ces trois enjeux sont fondamentaux pour que les États-Unis avancent dans une voie progressiste. Il y a une résistance à cette avancée progressiste. Le phénomène Trump peut être interprété comme un symptôme : celui d’une réaction (dans le sens originel du terme) d’une arrière-garde toujours puissante, d’une minorité importante, mais non dominante, de la société américaine blanche concentrée dans le sud et l’ouest du pays contre la transformation démographique multinationale qui transforme le pays en profondeur et qui le transformera encore plus dans les dix à quinze ans à venir. La résistance virulente face à ces changements reflète la crainte de la perte de couches importantes de la population de leur hégémonie historique, culturelle et raciale qui explique en partie la violence autour du débat racial.

J’ai été positivement surpris par les orientations plus progressistes que je ne l’aurais pensé de la part de l’administration Biden. La question est : est-ce que c’est durable ? La position des États-Unis dans le monde dépend, en partie, de la résolution de ces grands enjeux à l’intérieur du pays.

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Biden, la fin de l’état de grâce

Il y a six mois, il démarrait son mandat en trombe avec des mesures inégalées dans l’histoire des États-Unis. Mais le virage amorcé cale au Sénat… (Article publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

C’était parti sur les chapeaux de roue. À peine entré dans le bureau ovale, « Sleepy Joe », Joe l’endormi, surnom dont l’avait affublé Trump, se montrait d’une vigueur politique inattendue. Le vieux routier modéré s’affichait même plus à gauche que même la gauche ne semblait l’espérer. Le magazine marxiste « Jacobin » invitait les progressistes à en revendiquer la paternité : « Si Joe Biden évolue vers la gauche, vous pouvez remercier la gauche. » « Je n’attendais pas grand-chose de lui, étant donné son histoire de démocrate centriste et sa personnalité terne. Ses premières décisions furent vraiment une surprise plaisante », nous confirme, en ce début juillet, Doug Henwood, journaliste à Brooklyn et animateur d’une émission de radio. Frances Fox Piven, 89 ans, l’une des dernières grandes figures de la gauche intellectuelle des années soixante, se surprend presque par les mots que lui ont inspirés les premiers pas de Biden président : « L’ampleur et l’audace de ses initiatives ont été ­incroyables… et pas si faciles à expliquer. »

La cérémonie d’investiture à peine terminée, le 46e homme à occuper la fonction présidentielle ne signe pas moins de 17 « executive orders », ces décrets qui n’ont besoin que d’une signature pour prendre force de loi. Washington rejoint les accords de Paris et réintègre l’OMS. Le « muslim ban » interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de plusieurs pays musulmans est retoqué, la construction du mur avec le Mexique abandonnée tandis qu’un moratoire s’impose au projet d’oléoduc géant Keystone XL.

Le Congrès vote un plan de relance économique de 1 900 milliards de dollars (soit près de 10 % du PIB) annoncé avant même que Biden ne glisse un orteil à la Maison-Blanche : chèque de 1 400 dollars pour chaque Américain (en fonction des revenus), extension de l’indemnité chômage fédérale supplémentaire de 400 dollars par semaine jusqu’en septembre 2021. Des aides pour les frais de garde sont également prévues ainsi que l’instauration de congés payés subventionnés par le gouvernement fédéral. Le tout devient effectif dès le 11 mars. Deux semaines plus tard, lors de sa première conférence de presse en tant que président, Joe Biden répète à trois reprises : « Je veux changer le paradigme. » Journalistes, observateurs et élus se perdent dans l’exégèse de ces cinq mots (quel paradigme ? le paradigme néolibéral dominant depuis la présidence Reagan ?), tandis que quelques journaux se lancent dans une sorte de comparaison entre le nouveau ­président et un de ses plus ­illustres prédécesseurs, démocrate lui aussi : ­Franklin Delano Roosevelt, dont un portrait trône sur l’un des murs du bureau ovale. Serait-on entré dans un « nouveau New Deal », auquel le pays serait prêt ­depuis plus de dix ans, selon le prix Nobel d’économie et désormais chroniqueur au « New York Times », Paul Krugman ?

Biden ne laisse personne souffler et annonce le plus grand plan d’investissements publics de l’histoire du pays, l’American Jobs Plan, appuyé sur l’augmentation de la fiscalité des entreprises et des plus riches. Quelques jours plus tard, sa grande argentière, Janet Yellen, révèle que Washington prend le manche d’un projet d’impôt minimal mondial sur les multinationales. Pour Doug Sosnik, ancien conseiller politique de Bill Clinton, ite missa est : « Ils (l’équipe ­Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Trois mois après ce qui pouvait ressembler à un « état de grâce », un autre verdict s’impose au fil des discussions et rencontres entre New York et Washington : ce grand virage a débouché sur un cul-de-sac qui a pour nom « Sénat des États-Unis ». Du Smic à 15 dollars au contrôle des armes à feu, en passant par une grande réforme favorisant l’exercice du droit de vote et même l’immense plan de modernisation des infrastructures : toutes les grandes lois progressistes annoncées en début d’année sont bloquées à la Chambre haute. Théoriquement, les démocrates y disposent d’une majorité avec 50 élus et la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Mais c’est compter sans une vieille pratique datant de la ségrégation que les républicains ont transformée en arme ­fatale depuis la présidence Obama : le « filibuster », obstruction parlementaire, qui ne peut être contré que si 60 sénateurs le décident. Ce qui n’arrivera jamais : aucun républicain ne joindra sa voix à celles des démocrates afin de mettre fin à sa propre capacité de nuisance.

En revanche, le « filibuster » peut être remisé aux oubliettes grâce à une majorité simple. Sauf que deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) ne veulent pas en entendre parler. Blocage institutionnel total qui amène Joe Biden à faire ce qu’il a finalement fait durant toute sa carrière politique : négocier avec les républicains. Premier résultat tangible fin juin avec un « compromis » sur le grand plan d’infra­structures pourtant réduit de moitié et vidé de toutes les mesures visant à ­assurer la transition écologique. Mais, pour Célia Belin, « le refus des républicains de voter la création d’une commission d’enquête sur les attaques du 6 janvier est un signal profond qu’il n’y a aucun espoir bipartisan avec eux ».

Finalement, rien de si étonnant quand on écoute la politiste à la Brookings Institution : « En fait, les données de départ ont toujours été les mêmes : c’est une Amérique divisée, polarisée, en proie à une crise économique et raciale. » Il y a sans doute eu une lecture erronée de la part d’une certaine Amérique politisée, tellement enthousiaste après l’inauguration que l’on a commencé à lire des articles sur le « moment rooseveltien ». À ce climat politique et idéologique « chaotique, polarisé et souvent insensé », comme le définit Doug Henwood, il faut ajouter le rôle néfaste des institutions, que le journaliste détaille ainsi : « Toutes les structures constitutionnelles engendrent une réelle crise démocratique. Le Sénat est un organe particulièrement antidémocratique. L’État de New York a deux sénateurs, alors qu’il dispose d’autant d’habitants que les neuf États les moins peuplés (tous républicains – NDLR) qui ont ensemble 18 sénateurs. Joe Manchin peut bloquer des lois sur le salaire minimum et le climat alors qu’il représente un État qui n’a pas plus d’habitants que Manhattan. »

Joe Biden n’a pas montré la moindre velléité de réforme institutionnelle, comme l’y invitait l’aile gauche. En affirmant sa volonté d’en finir avec le fameux « filibuster », il aurait à la fois obligé chaque élu à prendre ses responsabilités lors d’un vote et créé un climat de discussion ­nationale sur le sujet. Le refus implicite de l’hôte de la Maison-Blanche n’a pourtant pas déclenché un feu roulant de critiques parmi les progressistes. « Le calcul politique de l’aile gauche n’a pas changé : hier, il s’agissait de battre Trump; aujourd’hui, de redresser le pays. Donc, pas de campagne d’opposition déclarée. Ils ont appuyé sur quelques dossiers : le seuil de réfugiés, la situation à Gaza. Mais aucun des leaders progressistes ne veut être ­responsable d’un échec de l’administration Biden », suggère Célia Belin. Et d’ajouter : « On verra au printemps prochain lorsque les primaires arriveront. Il y aura certainement une opposition frontale. » Aux États-Unis, les primaires jouent finalement le rôle d’un Congrès : c’est le moment où les orientations politiques sont tranchées. Mais elles le sont, circonscription par circonscription, donc dans des contextes socioculturels très ­différents. La stratégie de l’aile Sanders est de porter le fer dans des centres urbains où cohabitent classes populaires issues des « minorités » et millennials, cette nouvelle génération plus progressiste que les précédentes, raison pour laquelle sans doute « l’establishment démocrate semble parfois plus effrayé par la gauche que par les républicains », selon Doug Henwood.

« Pour être clair, nous savons que Biden ne va pas accomplir toutes ces choses seul, remet en perspective Maurice Mitchell, président du Working Families Party, un parti indépendant très influent à New York et dans l’État. Rien n’arrivera sans une gauche mobilisée, qui lui demande de rendre des comptes et ouvre le chemin pour que le programme soit mis en œuvre. » Pour Michael Zweig, professeur d’économie, auteur de plusieurs livres sur la classe ouvrière et militant pacifiste et syndical, « la clé, c’est l’outside/inside. L’outside, c’est la construction d’un mouvement social le plus indépendant possible du capital. L’inside, c’est le processus ­législatif. Et la gauche n’est pas encore assez bonne dans ce domaine. Pour changer la donne, il faut prendre le pouvoir au sein du Parti démocrate. Et le moment essentiel demeure la primaire ».

Les prochains mois risquent donc de ressembler à de longues discussions stériles entre démocrates et républicains, d’un côté, et à une veillée d’armes au sein du parti de Joe Biden et Bernie Sanders.

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« Le parti auquel nous faisons face est à droite du front national »

Entretien avec Cathy Schneider, Professeure à l’American University de Washington DC. Biden apparaît comme progressiste sur les questions écologiques, économiques et syndicales, et plus conservateur sur la politique étrangère. Mais, pour elle, dresser un bilan de ses six mois de présidence reste un exercice difficile tant l’opposition républicaine est brutale. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

Quelle est votre appréciation des six premiers mois de Biden ?

Franchement, c’est difficile à évaluer puisque les principales lois (qui sont très progressistes) sont toutes bloquées au Sénat. Il est très favorable aux syndicats, mais la Cour suprême vient encore de prendre parti pour les employeurs. Elle a porté atteinte aux protections collectives, en estimant que les délégués syndicaux ne pouvaient pas mener leurs actions d’organisation sur les sites des entreprises car cela constitue une violation de la propriété privée. Les républicains sont à la droite du Front national (aujourd’hui Rassemblement national – NDLR) et font tout pour faire obstruction et empêcher toute victoire de Biden. Nous faisons face à un parti autoritaire, raciste et antisyndical. Il a voté une série de lois dans les États qui rend l’exercice du droit de vote plus difficile et cible les Noirs et les Latinos. Ces lois donnent aux assemblées dirigées par les républicains le pouvoir d’inverser le résultat d’une élection si elles estiment qu’il y a eu des fraudes dans certains bureaux, sans avoir besoin de montrer des œuvres.

Pour contrer ces mesures antidémocratiques dans les États, les démocrates ont élaboré une loi au Congrès favorisant l’exercice du droit de vote. Mais le « filibuster » permet aux ­républicains de bloquer une loi. La création d’une commission d’enquête sur l’attaque contre le Capitole le 6 janvier a ainsi été refusée. Au Sénat, les États ruraux, qui votent républicain, sont surreprésentés : chaque État envoie deux sénateurs, qu’il ait 40 millions d’habitants comme la Californie ou 700 000 comme le Wyoming. Concernant l’immigration, Trump a quasiment démantelé le système, conduisant à la séparation des enfants de leurs parents et laissant des milliers de demandeurs d’asile sur des parkings, où ils sont parfois violés et tués. Biden affirme que la situation est pire que ce qu’ils avaient prévu et il n’y a pas assez de personnel et de juges pour remédier à cela rapidement. En contraste, une de mes amies qui travaille pour l’EPA, l’agence de l’environnement, dit qu’elle n’a pas connu une administration aussi progressiste en quarante ans de fonction.

Il semble que les choses bougent moins sur la politique étrangère…

Dans ce domaine, l’administration a été bien moins progressiste. Elle n’a toujours pas sanctionné l’Arabie saoudite pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, alors que nous venons d’apprendre que les tueurs avaient été entraînés aux États-Unis. Et elle refuse de sanctionner Israël malgré la colonisation et les crimes de guerre à Jérusalem-Est et à Gaza. Biden est malgré tout plus critique sur Israël que jadis. Tout comme le Congrès.

Le magazine « Jacobin » a écrit un article en janvier dernier dont le titre était « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche ». Qu’en pensez-vous ?

Sans doute, mais il y a d’autres facteurs. Il y a aussi les victoires de Trump en 2016 dans des États traditionnellement démocrates, l’échec évident du néolibéralisme, le nombre croissant de vidéos de meurtres policiers, la pandémie. À la fin des années 1970 et particulièrement dans les années 1980 et 1990, les démocrates pensaient que leur politique « taxer et dépenser » était responsable de la récession tandis que les républicains gagnaient du terrain parmi les cols bleus. Les démocrates ont alors estimé que, pour le regagner, il fallait mener la danse sur le commerce, le déficit budgétaire, les attaques contre les syndicats et le système social, les guerres contre la drogue et la criminalité. En 2016, il est devenu évident que rien de cela n’avait fonctionné. Trump représente les riches, mais a fait campagne comme un populiste tandis que le centre de gravité du Parti démocrate évoluait déjà vers la gauche. La crise économique de 2008, l’incarcération de masse, les violences policières, les inégalités, la concentration massive de la richesse et l’accroissement de la pauvreté ont provoqué cette crise politique. La défaite d’Hillary et la popularité de Bernie ainsi que de Black Lives Matter ont accéléré le mouvement. Je pense que le parti revenait à gauche de toute façon. Il avait mené trop de ­politiques de droite qui lui avaient explosé à la figure.

On voit émerger une nouvelle génération de militants et d’élus. Peut-elle changer la politique ?

Au niveau local, on constate de nombreux efforts d’organisation et cela a aidé les démocrates à remporter la Géorgie et l’Arizona, des États traditionnellement républicains. Les militants latinos ont permis à la Californie de devenir l’un des États les plus progressistes. Ils ont clairement une influence, surtout lorsque après avoir concocté un programme radical, ils travaillent avec les leaders du Parti démocrate et cherchent des compromis afin de faire passer des lois qui reflètent la volonté d’une majorité d’Américains. Mais, parfois, les jeunes radicaux vont plus vite que leurs électeurs avec des positions que les étudiants ­aiment mais que les ouvriers et défavorisés n’apprécient pas. C’est vrai en termes de contenu – « définancer la police », par exemple – et de tactiques, comme les manifestations contre les dîners de l’establishment. Alexandria Ocasio-­Cortez (AOC) est très efficace dans sa capacité à organiser et à travailler avec l’administration Biden. Mais, parfois, elle soutient des challengers, lors de primaires, qui ne sont pas en capacité de gagner l’élection. C’est important de connaître l’électorat, de partir de là où il se trouve, et de les aider à développer une façon systémique de penser leurs doléances et de leur donner confiance dans leur propre action collective. Cela veut dire que le travail d’organisation ne s’arrête pas avec des manifestations épisodiques décrétées sur les médias sociaux. Les manifestations seules ne changent pas la donne. Nous assistons, dans le monde entier, à un déclin prononcé du succès des manifestations, largement car les jeunes militants ont sauté la case essentielle dans la construction d’un mouvement social : l’organisation, construire des réseaux et des organisations à la base, ce que Gramsci appelait la construction d’un programme cohérent à partir de compréhensions fragmentées dans une option de changement social à long terme.

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