Affaire Epstein : les zones d’ombre de la justice

La publication récente de millions de documents s’est transformée, à coups de caviardages et de dissimulations, en nouveau cauchemar pour les victimes du pédocriminel. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 19 février 2026.)

Depuis vingt ans, des femmes – abusées durant leur adolescence ou leur prime jeunesse – attendent que la vérité soit établie et la justice rendue. Si la publication récente d’une partie des «Epstein files» a mis en lumière les relations d’un grand nombre de personnalités (de l’ancien ministre de la Culture français Jack Lang à Peter Mandelson, ancien ministre travailliste britannique, en passant par l’intellectuel de gauche états-unien Noam Chomsky, ou Mette-Marit, l’épouse du prince héritier de Norvège) avec un prédateur sexuel condamné, aucune responsabilité de nature pénale n’a été établie. L’«HM» passe en revue ce long feuilleton d’injustices.

En 2006, le plaider-coupable le plus scandaleux

En 2006, une enquête conjointe du FBI et de la police de Palm Beach, en Floride, permet de débusquer un pédocriminel nommé Jeffrey Epstein. Trente victimes mineures sont identifiées. L’acte d’accusation de 53 pages est clair comme de l’eau de roche: l’auteur de ces actes risque la prison à perpétuité. Et pourtant… Le procureur fédéral pour le district sud de la Floride, Alexander Acosta, entame des négociations secrètes avec les avocats de l’accusé, parmi lesquels le controversé Alan Dershowitz. Deuxans plus tard, un «deal», unique en son genre, est conclu. Le criminel plaide coupable (une procédure singulière au droit états-unien) mais seulement pour «sollicitation de prestation sur mineure». De la prison à vie, on passe à dix-huit mois. Il n’en effectuera que treize et dans des conditions spéciales, avec la possibilité de quitter sa cellule douze heures par jour, six jours sur sept. L’accord inclut également une clause exceptionnelle accordant l’immunité à tous les coconspirateurs potentiels (nommés et non-nommés), incluant Ghislaine Maxwell. Alexander Acosta avait obligation légale de consulter les victimes et de les informer des termes du «deal». Il n’en a rien fait. Ses services en ont délibérément caché l’existence aux victimes, leur faisant même croire que l’enquête fédérale était toujours en cours. En 2019, un juge fédéral statuera que la loi avait été violée, conduisant notamment à la démission d’Alexander Acosta, qui se trouvait alors être le ministre du Travail… de Donald Trump. Plus récemment, parmi les millions de documents rendus publics, on retrouve des mémos internes du ministère de la Justice évoquant des «intérêts de sécurité nationale» – mais lesquels ? – pour tenter de justifier la honteuse clémence d’Acosta. D’autres documents montrent également des échanges fréquents entre les avocats du défendant et de hauts responsables de ce même ministère de la Justice à Washington (George W. Bush est alors président) afin de «court-circuiter» les procureurs locaux, plus sévères. Voilà comment en 2008, Jeffrey Epstein a réussi à échapper à une réclusion à perpétuité, lesté d’une «simple» condamnation qu’il présentera comme une «erreur» dont il s’est racheté. Le multimillionnaire peut continuer à faire prospérer son entreprise pédocriminelle sur laquelle la justice disposait de tous les éléments pour le mettre hors d’état de nuire.

Epstein files : la publication la plus tronquée

Sans la presse (encore une fois), le scandale aurait tranquillement terminé sa vie au fond d’un carton d’une anonyme salle d’archives. En novembre 2018, le «Miami Herald» publie une enquête qui révèle non seulement l’accord secret mais recense le nombre de victimes potentielles – environ 80, dont une soixantaine témoignent. La journaliste Julie K. Brown dévoile le «système pyramidal» mis en place pour recruter des jeunes filles mineures (souvent âgées de 13 à 14 ans) issues de milieux précaires. Ce travail journalistique relance l’enquête fédérale qui conduira à l’arrestation de Jeffrey Epstein et à son emprisonnement. La mort du pédocriminel dans sa cellule en 2019 est entourée de trop de flou (caméras défectueuses, vidéos tronquées, gardiens qui ne font pas leur ronde obligatoire) pour ne pas alimenter les théories complotistes. Donald Trump, alors président, sous-entend que Bill Clinton pourrait être le commanditaire du meurtre, puis promet d’être celui qui « brisera le silence ». La majorité de sa base Maga (« Make America Great Again») croit dur comme fer qu’Epstein n’est que le prête-nom d’un vaste réseau de prédation sexuelle des élites démocrates. Malgré ses promesses de transparence, Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche, interdit la consultation des millions de documents. Une fois n’est pas coutume, les républicains du Congrès prennent leurs responsabilités et votent, en novembre 2025, avec les démocrates, pour faire adopter une loi dite «Epstein Files Transparency Act». La quasi-unanimité des votes (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) constitue un camouflet pour le président en exercice, qui ne cache pas sa volonté de ne plus parler du pédocriminel avec lequel il a entretenu une relation de proximité – mais avec lequel il affirme avoir coupé les ponts avant même l’enquête de 2006. Désormais, le ministère de la Justice se retrouve face à une situation qu’on qualifierait, en d’autres occasions, de cocasse: se conformera-t-il à la loi? La réponse arrive fin janvier 2026 : il a décidé de contourner la loi. Certes, 3,5 millions de documents sont divulgués, mais 2,5 autres (volume estimé) demeurent dans l’ombre. Le caviardage presque systématique de noms de potentiels bénéficiaires du réseau suscite la suspicion tandis que la divulgation de l’identité de victimes et parfois de leurs photos non floutées en situation de nudité écœure. Deux députés (le démocrate Ro Khanna et le républicain Thomas Massie) décident alors de consulter, comme ils en ont le droit, les documents à l’état brut. Ils constatent que six noms de personnalités ont été masqués sans raison. Ils les livrent donc au public. Parmi lesquels : le milliardaire Leslie Wexner, désigné comme «coconspirateur» dans un document du FBI de 2019 mais jamais inculpé, et l’Émirati Sultan Ahmed bin Sulayem, PDG de DP World (Dubaï). «Si nous avons trouvé six noms cachés sans raison valable en seulement deux heures de lecture, imaginez ce que le gouvernement couvre encore dans le reste des dossiers», a averti Ro Khanna. A priori, au moins une personne dispose de la réponse: Ghislaine Maxwell.

Ghislaine Maxwell, le silence le plus honteux

Une commission d’enquête du Congrès a décidé d’auditionner lundi 9 février la complice reconnue de Jeffrey Epstein, condamnée en 2022 à vingt ans de prison pour pédocriminalité et complicité de trafic sexuel. La fille du magnat de la presse anglais Robert Maxwell a refusé de répondre aux questions, invoquant le 5e amendement de la Constitution des États-Unis, qui protège le droit à ne pas s’auto-incriminer. Selon son avocat, elle «est prête à parler complètement et honnêtement si elle obtient une grâce du président Donald Trump». Et que dirait-elle? Que «le président Trump et le président Clinton sont innocents de tout méfait». Pour résumer, Ghislaine Maxwell tente de convaincre Donald Trump de la gracier juridiquement en échange d’une autre forme de grâce – politique, celle-ci – qu’elle lui accorderait en l’innocentant aux yeux de l’opinion publique. La tentation peut être forte du côté du président républicain mais il en connaît aussi le coût politique auprès de sa base Maga, qui n’a jamais vraiment compris l’affection à peine voilée qu’il portait à la co-conspiratrice de Jeffrey Epstein. «lui souhaite bonne chance», avait réagi Donald Trump, alors président, en juillet 2020 après l’annonce de son arrestation. En juillet 2025, Todd Blanche, ministre adjoint de la Justice, avait rencontré la condamnée. Quelques jours plus tard, Ghislaine Maxwell était transférée depuis sa prison de Floride vers un «camp de prisonniers» à sécurité minimale au Texas, où elle affirme «être beaucoup plus heureuse». Contrepartie d’informations nouvelles ayant permis de faire avancer l’enquête? Même pas. Les victimes, elles, se trouvent toujours dans l’antichambre de la justice qui ressemble à un purgatoire.

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Jesse Jackson, l’homme qui a maintenu le rêve en vie

Depuis les années 60, le pasteur qui s’est éteint à l’âge de 84 ans a été à l’avant-garde de tous les combats émancipateurs, portant même ses convictions à deux reprises lors de l’élection présidentielle. (Article publié dans l’Humanité du 18 février 2026.)

L’arc-en-ciel, que Jesse Jackson avait utilisé pour symboliser une coalition politique, s’est voilé d’un crêpe noir ce mardi 17 février. Le leader des droits civiques s’est éteint, après une dernière bataille perdue contre la maladie de Parkinson. « Paisiblement », précise sa famille qui l’entourait, au terme d’une vie de tumultes.

« L’histoire des Noirs en Amérique est l’histoire de l’Amérique, et ce n’est pas une belle histoire », avait coutume de dire l’auteur africain-américain, James Baldwin. Par son inlassable engagement, Jesse Jackson a contribué à rendre cette histoire belle.

Compagnon de route de Martin Luther King, candidat à deux reprises (1984 et 1988) à l’élection présidentielle, artisan de tous les combats d’émancipation, le pasteur est la dernière figure d’un mouvement qui a transformé l’Amérique et dont le témoin a été repris par de nouveaux acteurs, de Black Lives Matter à la « génération Sanders ».

Jesse Jackson est un fils du Sud, de cette terre de l’ancienne Confédération qui, après la guerre de Sécession, avait substitué la ségrégation à l’esclavage. Greenville, en Caroline du Sud, est une terre hostile pour un jeune Noir, qui plus est, né (en 1941) hors mariage. « Ce n’est pas une cuillère en argent que j’avais dans la bouche, mais plutôt une pelle dans les mains. » Le racisme le poursuivra à Chicago où, pourtant excellent élève et prometteur joueur de football américain, il renonce à poursuivre ses études supérieures, pour revenir dans le Sud, à Greensboro (Caroline du Nord), dans une université noire.

C’est là qu’il commence une deuxième vie : celle de militant qu’il entame aux côtés de Martin Luther King (MLK). Impressionné par ses capacités d’organisation, ce dernier lui confie des responsabilités au sein de la Southern Christian Leadership Conference, l’organisation de défense des droits civiques qu’il a fondée à la fin des années 1950.

À peine âgé de 25 ans, cédant parfois au démon de l’ambition et du besoin d’attention, il devient une cheville ouvrière du mouvement, menant des campagnes de boycott, au grand dam d’une vieille garde conservatrice.

Le 4 avril 1968, il se trouve aux côtés de MLK, dans un hôtel miteux de Memphis, lorsque celui-ci est mortellement touché. Martin Luther King était alors une figure impopulaire, voire honnie, encore plus depuis son discours contre la guerre du Vietnam, en avril 1968, et son virage vers le socialisme. De tous les proches, Jesse Jackson sera l’un des plus fidèles au « dernier MLK ».

Une quinzaine d’années plus tard, il investit directement la scène politique avec une candidature à la primaire démocrate, où il fait revivre l’ambition née à la fin des années 1960 d’union de toutes les organisations des droits civiques : une « coalition arc-en-ciel ».

Il est le premier Noir à remporter plusieurs États (dans sa Caroline du Sud natale comme en Virginie ou en Louisiane) mais ne terminera que troisième, avec 21 % des suffrages exprimés, son élan étant coupé par des accusations d’antisémitisme.

Quatre ans plus tard, il entame une seconde campagne, armé d’un programme très à gauche, en pleine ère reaganienne, dans lequel se retrouvent à la fois Mohamed Ali et un maire presque anonyme d’une petite ville du Vermont, Bernie Sanders« Il a imposé des thèmes que l’establishment démocrate préfère éviter : réduction des dépenses militaires, sanctions contre l’apartheid sud-africain, reconnaissance d’un État palestinien, protection des travailleurs face à la désindustrialisation. Sur toute la ligne, il est en avance sur son temps », avance Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins. Malgré 7 millions de voix et 11 victoires, le militant pour la justice et l’égalité échoue une nouvelle fois à remporter la nomination du Parti démocrate. Il s’agit moins de la fin d’une parenthèse que du début d’un nouveau cycle. Ces deux campagnes infructueuses ont semé : la moisson arrivera des décennies plus tard. En 2008, à Chicago, sa ville d’élection, ses larmes lors de l’élection de Barack Obama deviennent un message politique en elles-mêmes. Elles sécheront pourtant à l’expérience de l’exercice du pouvoir par le premier président noir.

Il faut au camp progressiste un mouvement plus radical : en 2016, Jesse Jackson se reconnaît dans la candidature de Bernie Sanders, auquel il apporte un soutien public, privilégiant encore et toujours ses convictions aux jeux de l’appareil.

Quelques années plus tard, il sera aux côtés de la famille de George Floyd en 2021, ultime étape d’un « engagement indéfectible en faveur de la justice, de l’égalité et des droits humains (qui) a contribué à galvaniser un mouvement mondial pour la liberté et la dignité », a rappelé sa famille, dans un communiqué. Un de ses « disciples », le révérend Al Sharpton, lui sait gré d’avoir « maintenu le rêve en vie ».

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Alexandria Ocasio-Cortez à Munich, sur la route de la Maison Blanche ?

La députée socialiste de New York participe ce week-end dans la ville allemande à la conférence de sécurité. Un premier déplacement international en forme de préparation pour de futures échéances électorales. (Article publié dans l’Humanité du 13 février 2026.)

Un duel à distance temporelle avant une joute électorale directe ? Un an après J. D. Vance, Alexandria Ocasio-Cortez (« AOC ») participe ce week-end à la conférence de Munich sur la sécurité. En février 2025, le vice-président des États-Unis s’était livré à une violente charge contre les pays européens, accusés de saper la « liberté d’expression » et de favoriser les migrations. Que dira l’égérie de la gauche états-unienne ? Elle adoptera sans doute un profil plus discret. Ce rendez-vous est surtout pour elle l’occasion d’effectuer son premier déplacement international, et donc de poser un jalon sur une longue route vers le Sénat… ou la Maison-Blanche, rien n’est officiel encore. Lors des élections intermédiaires en novembre prochain, elle se contentera de solliciter un nouveau mandat de députée dans sa circonscription de New York. Le « plan de carrière » que les observateurs lui prêtent généralement passe plutôt par le Sénat. Mais son calendrier pourrait se précipiter si aucune candidature ne vient incarner l’aile gauche de la coalition démocrate lors de la primaire en vue de l’élection présidentielle de 2028. Les sondeurs l’ont d’ailleurs intégrée au groupe des candidats putatifs, et, surprise, elle arrive régulièrement dans le top 3 aux côtés de Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, qui ne fait quasiment pas mystère de sa prochaine candidature, et de Kamala Harris, qui a déclaré envisager une deuxième campagne. Dans un sondage de l’institut Verasight, AOC est même donné légèrement gagnante face à J. D. Vance (51 % contre 49 %), donnant du crédit à sa capacité à être « éligible », un critère habituellement central pour nombre d’électeurs démocrates. C’est notamment ce facteur qui avait permis à Joe Biden de dominer Bernie Sanders en 2020.

Seule certitude : en 2028, Alexandria Ocasio-Cortez ne sera plus députée. Le siège de sénateur du très contesté chef de la majorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, lui tend les bras. La Chambre haute dispose de prérogatives larges en matière de politique étrangère (ratification des traités, confirmation de nominations diplomatiques et, avec la Chambre, pouvoir de déclarer la guerre). Ce qui pourrait expliquer le voyage à Munich, première étape de construction d’une stature internationale. La députée socialiste travaille désormais ces questions avec Matt Duss, l’ancien conseiller diplomatique de Bernie Sanders, preuve supplémentaire de la préparation de prochaines échéances.

Son nouveau statut de présidentiable représente une sorte de retour en grâce pour l’élue née en 1989. L’ancienne barmaid titulaire d’une maîtrise en relations internationales a déboulé dans le champ politique comme un météorite avant de voir son étoile pâlir. En 2018, sa victoire face à un baron démocrate, Joe Crowley, la propulse au rang de « star » (pour la presse) ou d’égérie (pour les militants). Bien que s’inscrivant pleinement dans le mouvement initié par Bernie Sanders lors de sa première campagne présidentielle de 2016, la plus jeune femme élue de l’histoire du Congrès fait alors un choix différent de celui du sénateur du Vermont en décidant de peser à l’intérieur du Parti démocrate. Le point culminant de cette stratégie représente aussi, pour ses détracteurs, le début des désillusions. Lors de la convention démocrate, en août 2024, elle utilise son temps de parole pour vanter les mérites de Kamala Harris, assurant que la vice-­présidente fait tout ce qui est en son pouvoir pour imposer un cessez-le-feu à Gaza. Or, les faits sont désormais établis : l’administration Biden n’a jamais exercé aucune pression en ce sens. « Sa normalisation” ne lui a rien apporté, ni sur le plan politique ni sur celui des idées, tranche, pour l’Huma­nité, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins. L’élan des débuts s’est dissous dans la respectabilité parlementaire, sans qu’aucune avancée majeure en ressorte. »

Mais la réélection de Donald Trump, puis les actions de Bernie Sanders et Zohran Mamdani l’ont remise en selle. En l’invitant à rejoindre, au printemps 2025, sa tournée pour combattre l’« oligarchie », le sénateur socialiste octogénaire lui a officieusement tendu le relais. Enfin, l’élection municipale new-yorkaise finit (presque) de raccommoder le lien déchiré avec la frange la plus militante. AOC jette tout son poids politique en faveur de l’outsider à un moment où personne n’estime qu’il a la moindre chance de renverser le candidat de l’establishment, Andrew Cuomo. Le meeting à New York, fin octobre, réunissant Bernie Sanders, Zohran Mamdani et AOC fait peut-être figure de moment fondateur pour la gauche états-unienne. Le trio se reforme d’ailleurs pour l’entrée en fonction officielle, le 1er janvier 2026, du nouveau maire de New York. Au premier, le rôle d’initiateur et de mentor. Au deuxième, la gestion de la plus grande métropole du pays. À la troisième…

Mais AOC, évidente porte-drapeau de la gauche, a aussi su s’insérer dans la coalition démocrate. « Elle sait bâtir des coalitions », souligne le député démocrate « modéré » Pat Ryan. Nombre de candidats ou élus centristes sollicitent ses conseils stratégiques et profitent de son aura grandissante auprès d’un électorat démocrate, doublement enragé par les actions de l’administration Trump et l’apathie des dirigeants démocrates. À 36 ans, la députée d’origine portoricaine peut se targuer d’incarner à la fois l’opposition résolue au président nationaliste et la vague montante d’une alternative progressiste (de Zohran Mamdani à Katie Wilson, autre socialiste, élue maire de Seattle, en passant par Analilia Meija, ancienne directrice de campagne de Bernie Sanders, vainqueure d’une primaire dans le New Jersey).

L’incertitude demeure sur ses ambitions (elle n’a prévu aucune annonce avant 2027), mais l’appétit pourrait venir au fil de sondages s’ils témoignaient d’une dynamique. « Dépasser le vice-président dans les sondages est un exploit très impressionnant pour quelqu’un qui n’occupe actuellement aucun poste important », souligne pour l’Humanité Ted Hamm, professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph. Tristan Cabello, estime, lui, qu’« AOC est coincée : trop institutionnalisée pour la base de gauche et trop à gauche pour le reste du Parti démocrate. » Si la route commence à Munich, personne ne sait encore où elle se terminera. 

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Pourquoi la victoire de Mamdani est un laboratoire pour la gauche

Dans un livre publié ce mercredi 11 février, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins, défend l’idée que New York est « une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». (Entretien publié dans l’Humanité du 12 février 2026.)

Dans la Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), l’universitaire revient sur les ingrédients de la victoire d’un socialiste dans la plus grande ville du pays et sa portée nationale. En plein marasme avec le second mandat de Donald Trump, Tristan Cabello avance que New York sert d’« avant-garde sociale qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». Plusieurs victoires, comme celle récemment d’Analilia Mejia dans le New Jersey, en sont l’illustration.

Comment Zohran Mamdani articule-t-il depuis plusieurs mois l’institutionnel et le mouvement à la base ?

Zohran Mamdani gouverne comme il a fait campagne : par le programme. Son objectif n’est pas d’« occuper » l’institution, mais de faire advenir un contenu politique précis : gel des loyers, transports gratuits, crèches universelles. Cela l’oblige à maintenir un lien organique avec sa base comme force de coconstruction. La création d’un Department of Community Engagement s’inscrit dans cette logique : il s’agit d’institutionnaliser le lien avec les quartiers populaires et les organisations de terrain.

Mais les compromis avec l’institution sont réels et assumés. Il ménage l’appareil démocrate afin de préserver ses marges de manœuvre. Son soutien à la gouverneure Kathy Hochul lors de la primaire à venir, malgré l’existence d’un challenger plus à gauche, relève de cette approche.

Les premiers résultats sont déjà là. Kathy Hochul a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État de New York. Il n’y a donc pas de rupture spectaculaire avec le Parti démocrate, mais une relation conditionnelle. Mamdani évite la confrontation ouverte tant que l’institution lui permet de mettre en œuvre l’essentiel de son programme.

Zohran Mamdani a commencé à 1 % des intentions de vote au début de sa campagne. Quelle est la « formule gagnante » qui lui a permis de devenir majoritaire dans la plus grande ville du pays ?

C’est une combinaison cohérente de plusieurs facteurs. D’abord, un message lisible : le coût de la vie. Mamdani a structuré toute sa campagne autour de quelques propositions simples, directement reliées à l’expérience matérielle des classes populaires urbaines.

Là où ses adversaires parlaient sécurité ou compétence administrative, lui parlait loyers, courses, transports et garde d’enfants. Ensuite, une campagne résolument positive. Mamdani n’a pas seulement incarné une opposition à Andrew Cuomo, dont il parlait finalement peu. Il a proposé un New York désirable. Dans un moment de fatigue politique, il a offert une campagne souriante, joyeuse, capable de redonner envie de participer.

Troisième élément décisif : l’organisation. Des dizaines de milliers de bénévoles, un travail de terrain massif et un usage très maîtrisé des réseaux sociaux comme outils d’élargissement de l’électorat. Mamdani n’a pas seulement mobilisé les votants habituels, il a fait entrer dans le jeu politique des primo votants, des abstentionnistes et des diasporas entières largement ignorées jusque-là.

Enfin, il y a la question de la crédibilité politique. Sur la Palestine notamment, Mamdani n’a pas esquivé. Il a tenu une ligne claire, au prix d’attaques massives. Pour beaucoup d’électeurs, ce positionnement prouvait qu’il ne plierait pas face aux pressions des donateurs ou des lobbys.

Une idée largement acceptée est que la métropole a peu à voir avec le reste du pays. En quoi la ville serait-elle donc un laboratoire ?

Dire que New York est une exception sert avant tout à neutraliser ce qui s’y produit. Historiquement, la ville concentre les inégalités, les conflits sociaux, les migrations et les recompositions culturelles qui traversent ensuite l’ensemble du pays. Le mouvement LGBT moderne, le Black Power urbain, le féminisme radical, puis Occupy Wall Street, Black Lives Matter ou les campements étudiants pour la Palestine y ont pris forme, avant de se diffuser à l’échelle nationale, puis internationale.

La victoire de Mamdani s’inscrit dans cette histoire longue. Ce que l’appareil démocrate présente comme « non reproductible » apparaît déjà ailleurs. On observe des primaires de mi-mandat où des candidats issus de l’establishment démocrate font face à des adversaires portés par des coalitions populaires comparables.

Dans les grandes villes, mais aussi dans des États ruraux, le Parti démocrate est sommé de choisir : intégrer ce basculement ou tenter de le neutraliser, au risque de nouvelles défaites. La victoire d’Analilia Mejia, dans le New Jersey, en est un signal fort.

Je ne pense donc pas que New York soit une exception. C’est une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir. La question demeure : l’establishment du Parti démocrate saura-t-il intégrer ces transformations ou choisira-t-il, une fois encore, de les contenir pour mieux les neutraliser ?

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Un nouveau chapitre du « roman noir » de l’affaire Epstein

La divulgation partielle et partiale des documents en possession du ministère de la Justice n’a fait qu’alimenter la suspicion et le complotisme. (Article publié dans l’Humanité du 5 février 2026.)

Avec la publication la semaine dernière de 3 millions de documents, l’administration Trump s’estime quitte avec le dossier Epstein. « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens », a décrété le président états-unien. Il semblerait plutôt que les zones d’ombre qui planent toujours sur le tentaculaire dossier alimentent la diffusion du poison lent de la suspicion.

Une publication tronquée

Les termes de la loi – l’Epstein Files Transparency Act – adoptée à une quasi-unanimité (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) par le Congrès en novembre 2025 étaient on ne peut plus clairs. Obligation est faite à la ministre de la Justice, Pam Bondi, une ancienne avocate de Donald Trump, de rendre publics tous les documents en possession de son ministère. Elle contient également une « clause anti-réputation » : aucune information ne peut être masquée ou retenue dans le but d’éviter l’embarras ou l’atteinte à la réputation d’une personnalité publique, d’un fonctionnaire ou d’un dignitaire étranger. Le ministère de la Justice s’est-il conformé à cette loi ? La réponse est simple : non. L’ensemble des documents à la disposition des autorités fédérales n’ont pas été dévoilés, comme l’a reconnu et assumé le ministre adjoint de la Justice, Todd Blanche, également un ancien avocat de Donald Trump. Il reste donc 2,5 millions de documents, assurément les plus sensibles, soustraits à l’attention publique. Les arguments de l’administration Trump semblent pour le moins spécieux. Todd Blanche a justifié cette décision par le respect des obligations légales (protection judiciaire, enquêtes en cours) tout en déclarant qu’aucune poursuite judiciaire ne pourra être lancée sur la base des éléments jusqu’ici révélés. Il a également mis en avant la nécessité de protéger l’identité et la vie privée des victimes alors que le ministère de la Justice n’a de toute évidence pas fait son travail dans la partie des documents rendue publique.

C’est le New York Times qui a appelé ce même ministère pour lui signaler que les visages de jeunes femmes – potentiellement des adolescentes – n’avaient pas été floutés sur des clichés où elles apparaissent nues. Les noms d’une centaine de victimes ont également été jetés en pâture par défaut de caviardage avant leur retrait à la suite de l’intervention de ces mêmes victimes.

Comment réagira le Congrès face à une contravention évidente à une loi qu’il a lui-même votée ? Les républicains semblent pour l’instant dans le même état d’esprit que Donald Trump : considérer l’affaire comme close et passer par pertes et profits les documents restés dans l’ombre.

La mise à nu d’un cercle des puissants

Ce qui a été projeté dans la lumière révèle plus qu’une simple liste de proches ou suspects : il s’agit quasiment d’un « Who’s Who » international où l’on retrouve des milliardaires, des têtes couronnées, des anciens et actuels ministres, des responsables politiques encore en poste, avec Jeffrey Epstein, retrouvé pendu dans sa prison en 2019, comme grand ordonnateur.

À Londres, Peter Mandelson, ancien ministre travailliste, se voit contraint de quitter la Chambre des lords. À Paris, Caroline Lang a démissionné du Syndicat des producteurs indépendants tandis que son père, Jack, plaide la « naïveté ». À Bratislava, l’ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajcak a été forcé de présenter sa démission de son poste de conseiller du premier ministre, Robert Fico. Aux États-Unis, en revanche, rien. Elon Musk prétend toujours avoir refusé les propositions de Jeffrey Epstein alors qu’un échange de mails établit clairement qu’il a au contraire sollicité une visite sur l’île maudite. Howard Lutnick demeure secrétaire au Commerce. Et Sergey Brin se prévaut encore de la confiance du conseil d’administration de Google.

L’aspect le plus stupéfiant réside moins dans cette liste clinquante de noms que dans la temporalité de leurs rapports avec Jeffrey Epstein. Tous ont continué à entretenir correspondances, amitiés ou relations d’affaires alors que l’ancien golden boy de Wall Street avait été condamné et inscrit dans le fichier des délinquants sexuels depuis 2008. Tous savaient pour le « Lolita Express », le nom de l’avion, et l’existence d’une île en forme d’enfer pédocriminel. Comme le souligne un article du webzine français Frustration, « les ramifications autour d’Epstein montrent l’existence d’une véritable internationale bourgeoise de la défense des criminels et, potentiellement, une internationale de la violence sexuelle envers les femmes et les enfants ».

Le renforcement de la suspicion

La combinaison des révélations – partielles mais réelles – et de la dissimulation d’une partie des Epstein files ne peut produire que l’effet contraire à celui recherché par la loi. Au sentiment de transparence se substitue, jour après jour, une impression de dissimulation volontaire. Quels effets politiques cela peut-il produire à court et moyen terme ?

Donald Trump, dont le nom est cité à plus de 4 500 reprises mais sans aucune preuve concrète, passe apparemment entre les gouttes. En l’état, davantage que Bill Clinton, contraint de venir témoigner devant une commission du Congrès. Pourtant, la base Maga (« Make America Great Again »), très sensible sur le sujet, ne peut que se sentir flouée, voire trahie. Les informations sur la proximité entre Jeffrey Epstein et Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump et théoricien de l’insurrection populiste, pourraient avoir un effet de bombe à fragmentation. « Steve Bannon prétend mener un mouvement contre une élite décadente et sans frontières. Or, selon des messages et des courriels récemment rendus publics, ce mouvement dépendait fortement de l’élite la plus décadente et la plus sans frontières qui soit : Jeffrey Epstein », met en relief le magazine marxiste états-unien Jacobin.

Le flou, volontairement entretenu par l’administration Trump, nourrit le complotisme (un « complot » russe est ainsi évoqué ici et là). La diffusion des Epstein files devait épuiser le sujet. Leur divulgation partielle et partiale ne fait qu’ouvrir un nouveau chapitre de ce « roman noir ». 

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Donald Trump, l’homme des défaites électorales

L’impopularité record de l’hôte de la Maison Blanche se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Les élections de mi-mandat s’annoncent catastrophiques pour le parti au pouvoir. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2026).

De martingale à mistigri ? Donald Trump a soudé son camp en prouvant qu’un candidat du Parti républicain pouvait encore remporter une élection présidentielle, y compris en gagnant le vote populaire et pas seulement le nombre de grands électeurs (2024), dans un pays où les évolutions démographiques semblaient favoriser les démocrates. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il est plutôt celui par qui la défaite arrive. Subir un vote sanction lors d’élections intermédiaires est certes un classique pour les partis au pouvoir. Pourtant la série de revers enregistrée par le Parti républicain ainsi que son ampleur révèlent un rejet inédit.

L’élection pour un siège de sénateur d’État au Texas n’a pas échappé à la règle. Dans ce fief républicain, Taylor Rehmet, mécanicien dans une usine Lockeed Martin et responsable syndical, a battu la candidate républicaine par une marge de 14 points (57-43), là où Donald Trump avait devancé Kamala Harris de 17 points (58-41). « Je ne suis pas impliqué là-dedans. C’est une élection locale au Texas », a tenté de se défausser Donald Trump, qui avait pourtant apporté son soutien à Leigh Wambsganss, la candidate du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) qu’il avait décrite comme une « alliée incroyable ». Le Parti républicain avait d’ailleurs investi 2 millions de dollars dans cette « élection locale », soit 20 fois plus que le Parti démocrate. Efforts massifs mais vains. Dans un scrutin à la faible participation, c’est le différentiel de mobilisation qui a fait pencher la balance. Avec 54 000 voix, Taylor Rehmet a retrouvé un tiers des suffrages qui s’étaient portés lors de l’élection présidentielle sur Kamala Harris, tandis qu’avec 40 000 voix Leigh Wambsganss atteint péniblement 17 % du score de Donald Trump.

C’est le même scénario qui se joue depuis le retour de ce dernier à la Maison-Blanche. 2025 a été catastrophique pour les républicains. Ils ont perdu les deux élections les plus visibles de l’année – les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey –, dans deux États certes traditionnellement démocrates. Mais le reflux a également touché leurs bastions : dans l’Iowa et le Mississippi, deux États très ancrés à droite, les républicains ont perdu leur super-majorité. Au total, les démocrates ont fait basculer 25 sièges de législateurs d’État.

2026 commence sous les mêmes auspices, avec des élections de mi-mandat qui s’annoncent catastrophiques pour les républicains. À la Chambre des représentants, leur majorité ne tient déjà plus qu’à un seul siège. L’impopularité record de Donald Trump se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Il faut reconnaître au milliardaire la lucidité d’avoir vu arriver la vague sanction. Raison pour laquelle il a poussé les élus républicains à procéder en urgence à des redécoupages électoraux, qui ont traditionnellement lieu après les résultats des recensements réalisés tous les dix ans (le prochain est prévu en 2030). Au Texas, dans l’Ohio et en Caroline du Nord, le « charcutage » permettrait au camp présidentiel de récupérer une dizaine de sièges. Mais les démocrates ont contre-attaqué dans un certain nombre d’États, à commencer par la Californie, le plus peuplé du pays, s’assurant un surplus de 8 à 10 sièges. Match nul, de ce point de vue. Mais les sondages indiquent une large avance – autour de 5 points – des démocrates sur les républicains, qui s’avérerait suffisante pour faire basculer la Chambre des représentants, pas forcément le Sénat.

La Maison-Blanche a longtemps compté sur le discrédit – bien réel, par ailleurs – qui frappe le Parti démocrate pour échapper à une lourde défaite. Les enquêtes d’opinion soulignent l’establishment démocrate est impopulaire, d’abord aux yeux de son propre électorat. Malgré sa colère, ce dernier aura tendance à se mobiliser pour infliger une déroute à Donald Trump tout en privilégiant souvent des candidats « outsiders ».

Taylor Rehmet a ainsi mené une campagne de contenu – principalement en faveur de l’éducation publique – tout en affirmant ne pas aimer les labels partidaires et être « vraiment fatigué de l’esprit partisan ». Pour la base démocrate, ce genre de profil revêt un double avantage : il permet de sanctionner les républicains tout en faisant évoluer le curseur au sein du Parti démocrate. Dans le Maine, c’est ainsi un ostréiculteur de 41 ans, Graham Platner, qui fait la course en tête de la primaire démocrate face à la gouverneure de 79 ans, Janet Mills, pour affronter la sortante républicaine de 74 ans, Susan Collins.

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Minneapolis : Donald Trump obligé de lâcher un peu de lest

La situation créée par le meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good était devenue ingérable pour l’hôte de la Maison Blanche. Il a décidé d’un léger repli tactique en attendant le prochain assaut. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2026.)

À la Maison Blanche, le compteur qui mesure la radioactivité politique s’est manifestement affolé. La combinaison du meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good, des mensonges éhontés des responsables fédéraux (de Greg Bovino, le commandant en chef de l’opération Metro Surge à la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem), de la publication de nombreuses vidéos qui les exposaient, du maintien de la forte mobilisation des habitants de Minneapolis, des sondages en chute libre, d’un début de grogne chez les élus républicains et de la perspective d’un nouveau « shutdown » (fermeture des services de l’État) par refus des sénateurs démocrates de voter une rallonge budgétaire à la police de l’immigration (ICE) a déplacé les aiguilles de la dangerosité dans la zone rouge pour Donald Trump.

Cela faisait beaucoup trop pour poursuivre sur la même trajectoire. Les derniers éléments dévoilés sur cette affaire n’arrangent pas son cas. Un rapport préliminaire émis par le bureau de surveillance interne des douanes (DHS), envoyé mardi 27 janvier aux membres du Congrès, confirme qu’Alex Pretti a été abattu par deux agents de l’ICE. Si l’enquête – une chronologie détaillée des événements – confirme que le civil a résisté à son arrestation, elle met un terme au récit en vigueur au sein de l’administration trumpienne : aucun élément ne confirme qu’Alex Pretti ait brandi une arme.

Avant même la publication de ce rapport, le président des États-Unis avait déjà décidé de temporiser et de ne pas suivre la ligne de défense suicidaire de l’axe Bovino/Noem. Celui-ci avait fait porter la responsabilité de sa propre mort à Alex Pretti, le présentant comme un « terroriste de l’intérieur » qui s’était rué « arme à la main » sur les agents fédéraux pour « faire le plus de dommage possible » et un « massacre ». Interrogé sur CNN, Greg Bovino osait même affirmer que les agents fédéraux étaient les « victimes » de ce drame.

Selon la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, Donald Trump « ne veut pas voir de gens blessés ou tués dans les rues » et a qualifié la mort de cet infirmier de 37 ans de « tragédie », néanmoins considérée comme étant le « résultat de la résistance délibérée et hostile » des responsables démocrates locaux. Le président nationaliste, qui a déclenché la fureur en lançant les forces fédérales à l’assaut de Minneapolis, a dit avoir eu une « très bonne » conversation téléphonique avec le maire de la ville Jacob Frey ainsi qu’un échange avec le gouverneur Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris.

Stephen Miller, très influent et très radical conseiller de Donald Trump, a de son côté viré de version au vu des déclarations de son supérieur. Après avoir d’abord traité Alex Pretti d’« assassin en puissance », le conseiller à la sécurité intérieur a finalement déclaré, mardi, que sa mort pouvait résulter d’un manquement au protocole. « Nous examinons pourquoi l’équipe de la police de protection des frontières (CBP) pourrait ne pas avoir suivi le protocole », a-t-il affirmé dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse (AFP).

Donald Trump a également décidé de confier la direction des opérations fédérales à Minneapolis à Tom Homan. Le « tsar des frontières » et responsable de « la plus grande opération d’expulsions de l’Histoire » rendra « directement compte » à Donald Trump lui-même. Greg Bovino qui était devenu le visage brutal et fascistoïde de la mise sous siège de Minneapolis est donc « exfiltré ». Il a quitté la ville. A-t-il été démis de ses fonctions, comme l’affirme le magazine The Atlantic ? L’administration Trump dément.

Ces changements de ton et de personnes conduiront-ils pour autant à une modification de la stratégie ? Selon le maire Jacob Frey, des agents déployés devaient commencer à quitter les lieux dès mardi. « Je continuerai à lutter pour que le reste (des agents) impliqués dans cette opération s’en aille » aussi, a-t-il écrit dans un message sur X. Quelle proportion des 3 000 agents déployés va-t-elle partir ? Une poignée accompagnant Greg Bovino ou une frange plus substantielle ? En tout cas, rien dans la communication de la maison Blanche n’indique une volonté de retrait immédiat de ce qui est vécu par la majorité des habitants de Minneapolis comme une armée d’occupation ni de modifier substantiellement son approche sur la question migratoire.

Donald Trump exige toujours que les autorités locales coopèrent avec les agences fédérales chargées de l’immigration. Cela équivaudrait pour les élus démocrates à renoncer au statut de « ville sanctuaire », adopté en 2003. L’ordonnance votée cette année-là par le conseil municipal stipule que les employés de la ville (y compris la police) ont l’interdiction de demander à une personne son statut migratoire, sauf si cela est directement pertinent pour une enquête criminelle ou requis par la loi. L’objectif est de garantir que tous les résidents, quel que soit leur statut, puissent appeler les secours, signaler un crime ou inscrire leurs enfants à l’école sans craindre d’être expulsés. Le mouvement « sanctuaire » aux États-Unis compte douze États, plus de 180 villes et 400 comtés. De Los Angeles à Chicago, en passant par Portland et Minneapolis, les raids massifs de l’ICE et l’envoi de la garde nationale visent à briser les reins de cette résistance, qui impliquent également les citoyens.

Malgré d’énormes moyens déployés et des coups portés, la Maison Blanche ne peut que constater son échec opérationnel qu’accompagne une impopularité record sur une thématique pourtant chère au monde MAGA (« Make America Great Again » ). Pour Donald Trump, c’est l’heure d’un relatif repli tactique. En attendant le prochain assaut.

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Greg Bovino, avatar de Trump à Minneapolis et figure paria

Le commandant-en-chef de l’opération fédérale dans la plus grande ville du Minnesota incarne la nouvelle mission confiée par le président suprémaciste à la police de l’immigration et des frontières : semer la terreur dans les villes démocrates, auprès des migrants comme des citoyens. (Article publié dans l’Humanité du 27 janvier 2026.)

L’homme demande aux manifestants de reculer tout en tentant de dégoupiller une grenade lacrymogène. Il met de très longues secondes avant d’y arriver puis lance l’arme dans la mauvaise direction, face au vent : la fumée du gaz revient en pleine poire de ses collègues.

Qui est donc ce personnage si sûr de son autorité mais si peu au fait des tactiques de « maintien de l’ordre » ? Une recrue récente pas encore au bout de sa formation ? Non, le très médiatique commandant des opérations fédérales : Greg Bovino, qui aime se mettre en scène, même à ses dépens.

Quelques jours plus tôt, une vidéo le montrait, vêtu d’un long manteau avec de larges revers, d’imposants boutons métalliques et des épaulettes, paradant au milieu des agents masqués de la police de l’immigration et autres agents fédéraux armés, intimant l’ordre à tout ce qui n’était pas en uniforme de « reculer », encore une fois.

Une scénographie pour le moins troublante : certains y voyaient une séquence Darth Vador, d’autres un spectacle nazi. Les cinéphiles pensent au colonel Kilgore d’Apocalypse Now ou, plus récemment, au personnage incarné par Sean Penn dans Une bataille après l’autre.

Le visage découvert de Greg Bovino représente désormais pour toute l’Amérique la croisade de l’administration Trump contre les sans-papiers et ceux qui s’opposent à leur traque. Agent de la Customs and Border Protection (CBP, police des frontières) depuis 1996, le quinquagénaire a subitement pris du galon depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

En juin 2025, il est nommé commandant « tactique » de l’opération à Los Angeles, avant d’être envoyé à Chicago pour le même type de mission puis promu, en octobre dernier, « commandant en chef » de la police des frontières.

Greg Bovino est devenu la façade médiatique et politique d’une agence (la police de l’immigration) dont il est n’est pas membre, mais qu’il dirige néanmoins dans le cadre de l’opération « Metro Surge » à Minneapolis. Il couvre les agissements de « ses hommes » (« les véritables victimes », dans le meurtre d’Alex Pretti, ose-t-il prétendre auprès de CNN), autant qu’il est couvert par l’administration Trump.

Il peut ainsi mentir éhontément à un juge fédéral sur un projectile qu’il aurait reçu pour justifier un tir de gaz lacrymogène et rester en place. Stephen Miller, conseiller du président nationaliste, les assure tous d’une « immunité fédérale » qui n’existe que dans son esprit. La « garde prétorienne » en profite : elle arrête les habitants au faciès ou à leur accent, quitte à envoyer des citoyens pour quelques heures dans une geôle fédérale, voire un enfant de 5 ans utilisé comme « appât » pour faire sortir ses parents de leur maison. Et, quand des agents tuent des citoyens, l’appareil fédéral invente un mensonge d’État.

Les opérations d’expulsion de migrants ne constituent qu’une façade. Il s’agit de semer la terreur dans des villes démocrates, qui allient la diversité démographique et l’opposition aux projets trumpistes. Pourquoi jeter son dévolu sur Minneapolis et ses 130 000 sans-papiers alors que le Texas et la Floride, deux États républicains, en comptent plusieurs millions ? Pour faire un exemple. La création de l’ICE en 2003 sous la présidence de W. Bush répondait déjà à la volonté de porter le fer au cœur des « villes sanctuaires », ces cités qui accordent soutien et protection à ceux qui ne disposent pas d’un statut légal.

Sous Trump II, les moyens alloués ont explosé. En juillet, « la grande et belle loi » met à la disposition de l’ICE un budget supplémentaire de 75 milliards de dollars sur quatre ans. Colossale pour une agence qui ne dispose que de 10 000 agents mais qui recrute à tour de bras. Elle en compte désormais 22 000. Tout est bon pour embaucher : on abaisse l’âge plancher à 18 ans contre 21, on réduit la période de formation de treize semaines à six ou huit et on n’est pas regardants sur les CV.

La journaliste Laura Jedeed a raconté dans Slate comment elle a réussi à se faire recruter, sans se soumettre aux tests nécessaires ni parapher les documents présentés comme obligatoires. Selon le Wall Street Journal, les agents obtiennent des primes pour chaque arrestation, même si la personne s’avère parfaitement en règle. Un mémo interne, daté du 12 mai 2025, les autorise à entrer dans les maisons sans mandat judiciaire, en violation flagrante du quatrième amendement de la Constitution américaine.

La perspective de traquer en toute impunité migrants et opposants politiques attire, en plus d’une prime à la signature de 50 000 dollars, ceux qui veulent en découdre, militants au sein de milices d’extrême droite ou individus isolés avides d’actions racistes. Même Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays, soutien de Trump en 2024, compare les méthodes de l’ICE à celles de la Gestapo. Mais les militants des droits civiques préfèrent une autre analogie, plus endogène : celle des « slave patrols », ces « patrouilles d’esclaves » qui ont formé les embryons des premières forces de police.

« Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment que l’ICE et le CBP ont besoin de « plus de formation ». Ils font exactement ce que cette administration leur a appris à faire : instaurer un règne de terreur dans les villes démocrates. Ils n’ont pas besoin de plus de formation. Ils doivent être éliminés de fond en comble », estime l’éditorialiste conservateur Bill Kristol.

La population états-unienne arrive à la même conclusion : pour la première fois depuis la création de l’agence, une majorité d’entre elle se prononce pour son abolition, mot d’ordre de la gauche radicale en 2020, à laquelle l’establishment démocrate reprochait d’être coupée des réalités et de lui faire perdre des électeurs.

À Washington, des sénateurs démocrates ont déjà fait savoir qu’ils ne voteraient pas un « package » de financement qui inclut des fonds pour l’agence. Le pays fonce donc vers un nouveau shutdown. Il n’aura donc fallu qu’une année de stratégie Trump et quelques mois de gestion Bovino pour que l’ICE devienne un corps paria dans la société des États-Unis. Le sens du vent, là encore.

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A Davos, Trump en shérif contrarié

Face au gotha économique et politique mondial, le président a réitéré sa visée impérialiste et sa volonté de s’emparer du Groenland, mais a dû reculer sur l’emploi de la force militaire. (Article publié dans l’Humanité du 22 janvier 2026.)

L’Empire a parfois des problèmes de maintenance. Donald Trump a dû changer d’avion pour se rendre à Davos (Suisse) à la suite d’un « problème électrique mineur ». Le nouveau shérif autoproclamé est malgré tout arrivé dans les temps, mercredi 21 janvier, pour prononcer un discours annoncé en forme de duel avec le monde entier, invité à se soumettre à la « seule puissance » mondiale. « Quand l’Amérique grandit, le monde entier grandit. Quand l’Amérique va mal, le reste du monde va mal », a déclaré Donald Trump dès le début de son long discours au Forum économique mondial, fidèle à ce nouvel impérialisme totalement décomplexé qui veut mettre le Venezuela au pas, le Groenland dans son giron (lire page 5) et projette de créer une sorte d’ONU parallèle avec le « conseil de la paix » (lire page 4). S’il a réitéré sa volonté de s’emparer du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, le président états-unien a cependant dû opérer un repli tactique.

« Seuls les États-Unis peuvent protéger cette terre gigantesque, ce morceau colossal de glace, le développer, l’améliorer et faire en sorte qu’il soit bénéfique pour l’Europe et sûr pour l’Europe et bon pour nous. Et c’est pourquoi je demande l’ouverture de négociations immédiates afin de discuter à nouveau de l’acquisition du Groenland par les États-Unis », a-t-il lancé en guise d’ultimatum, tout en retirant de la table l’option militaire qui crispait le reste du monde : « Je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas le faire. » Politiquement, le terrain est sans doute trop instable pour Donald Trump dans son propre pays : selon les sondages, 90 % des États-Uniens sont opposés à cette prise par la force, tandis que certains sénateurs républicains ont prévenu la Maison-Blanche qu’ils voteraient une résolution donnant au seul Congrès le monopole de la décision.

Même si la méthode a été – momentanément ? – adaptée, la cohérence de fond demeure, confirmant ce qu’avait mis en lumière le premier ministre canadien, Mark Carney. « Soyons clairs : nous sommes au cœur d’une rupture, et non d’une transition », avait-il déclaré, appelant à « cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore ». En d’autres mots : l’architecture de 1945 est en train de s’écrouler, par l’action du pays qui en avait été l’un des principaux concepteurs. Marco Rubio, le secrétaire d’État, l’annonçait lors de son audition de confirmation devant le Sénat : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » Dans un monde où la Chine et le « Sud global » ont émergé et où les pays ont tendance à privilégier leurs intérêts sur leur supposé alignement, le multilatéralisme est analysé par une partie des élites à Washington comme des freins, voire des obstacles au maintien de l’hégémonie états-unienne.

Un libre-échange unilatéral

De fait, la coopération et la décision partagée – même dans un cadre multilatéraliste qui s’avère imparfait – diluent la capacité du pays le plus puissant de la planète. La restauration d’une autorité contestée par la marche du monde passe donc par l’isolement des acteurs et la négociation bilatérale. Les États-Unis jouent de leur avantage productif massif – un quart du PIB mondial, exactement la même proportion qu’en 1980 – pour soumettre partenaires comme concurrents, ouvrant une période où, selon le premier ministre canadien, Mark Carney, encore lui, « les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme instrument de coercition ».

Sur le plan économique, la guerre des droits de douane vise à imposer une forme unilatéraliste du libre-échange avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis, mais aucune pour les biens et services « made in USA ». Sur le plan diplomatique, cette même puissance économique est utilisée pour soumettre les récalcitrants. Des taxes prohibitives de 50 % ont été imposées à l’Inde, car elle achetait du pétrole russe. Donald Trump menace actuellement l’Europe d’une surtaxe de 10 % si elle continue à s’opposer à son entreprise de prédation du Groenland. Toujours dans le même esprit, un impôt à l’importation de 200 % pourrait frapper les vins et champagnes français si Emmanuel Macron persiste à ne pas vouloir siéger au sein du « conseil de la paix ».

« Un monde de puissance brute »

Si l’« hémisphère occidental » (les Amériques) constitue le premier terrain d’application de ces ambitions impérialistes, « dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources », rappelait la chercheuse Marie-Cécile Naves dans l’Humanité le 19 janvier, l’Europe représente, à ce stade de leur déploiement, l’enjeu central.

Depuis le discours de J. D. Vance à Munich, en avril 2025, on sait que l’administration Trump considère l’Union européenne comme « l’homme malade » de la géopolitique mondiale. Le document de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public en décembre dernier, adopte le même ton de procureur en évoquant un « effacement civilisationnel »« Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi », peut-on y lire. En résumé, l’Europe est stigmatisée pour ne pas porter la même vision du « free speech » et du suprémacisme blanc que la Maison-Blanche. Son « déclin économique », relatif (réel puisqu’elle représente désormais 17 % du PIB mondial contre 28 % en 1980), la rend moins « intéressante » dans le cadre du rapport de force mondial. L’Europe serait devenue « méconnaissable » et ne « va pas dans la bonne direction », a répété Donald Trump, mercredi.

Comment se positionnera le Vieux Continent face à cette défiance stratégique ? Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, la division règne. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, comme la première ministre italienne, Giorgia Meloni, tentent de temporiser, comme ils l’avaient déjà fait, l’été dernier, en poussant à céder aux diktats douaniers de Donald Trump. Ils avaient alors trouvé un relais en Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Mais cette dernière se montre désormais adepte d’une rhétorique plus ferme. Selon elle, l’UE doit abandonner « sa prudence traditionnelle » dans un « monde de puissance brute ». Ce propos fait écho à celui d’Emmanuel Macron, toujours à Davos, qui a appelé ses partenaires européens à l’utilisation d’outils « très puissants » pour contrer l’offensive trumpiste, qui « vise ouvertement à affaiblir et subordonner l’Europe ».

Le Canada a acté la rupture

Parmi ceux-ci figurent des contre-sanctions ciblant 93 milliards d’euros de produits états-uniens, qui pourraient être effectives dès le 6 février. Ce jeudi 22 janvier en soirée, les Vingt-Sept vont également discuter, lors d’un sommet extraordinaire à Bruxelles, du déclenchement d’un instrument anticoercition, le fameux « bazooka », qui permettrait de bloquer les investissements américains, de lever l’application de leurs brevets et droits de propriété intellectuelle et de réduire leurs importations ou d’empêcher l’accès à des marchés publics. De son côté, le Parlement européen a voté le gel du processus de ratification de l’accord commercial conclu en juillet dernier avec les États-Unis. Le renoncement officiel de Donald Trump à l’aventure militaire pour « ce bout de glace » modifiera-t-il le positionnement de certains des États membres ? Ou ceux-ci garderont-ils à l’esprit que le cap impérialiste demeure ?

Le Canada, deuxième partenaire économique des États-Unis, a, lui, acté la rupture et conclu avec la Chine un nouveau partenariat stratégique, concrétisé dans un premier accord économique. Ottawa va accepter l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, contre 100 % actuellement, tandis que Pékin réduit ses taxes sur le canola, cette variété de colza dont le Canada est le premier exportateur mondial, et les supprime sur le homard, le crabe et les pois. Comme le soulignait récemment le Financial Times, la bible des milieux d’affaires, « Trump rend le monde amoureux de la Chine ». La marche de l’Empire a parfois ses contradictions.

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« Donald Trump n’a jamais été aussi puissant »

Pour le chercheur Romuald Sciora, le président étatsunien garde une influence inégalée malgré son impopularité et quelques frictions au sein de la base MAGA. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Un an après son élection, Donald Trump vous semble-t-il fragilisé ou dispose-t-il toujours des leviers pour mener son projet ?

Donald Trump n’a jamais été aussi puissant. Aucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. Certes, une majorité de l’opinion lui est défavorable – son taux d’approbation oscille autour de 41 % –, mais elle l’est encore davantage aux démocrates. Et c’est précisément là que réside le génie pervers de cette administration : elle a parfaitement compris qu’il ne s’agit pas d’être aimé, mais d’être incontournable et craint.

L’objectif au niveau intérieur était double : mettre en place un régime sur le modèle de la Hongrie de Viktor Orbán et mener une contre-révolution culturelle anti-woke. Sur ces deux fronts, mission accomplie. De nombreux contre-pouvoirs de la démocratie américaine ont déjà cédé. Des prérogatives du Congrès ont été rognées au profit de la Maison-Blanche.

Le judiciaire est aux mains du locataire de Pennsylvania Avenue. La plupart des universités se sont couchées devant le pouvoir après avoir été menacées de perdre des centaines de millions de dollars de subventions fédérales. La Cour suprême suit Donald Trump le plus souvent, malgré quelques rappels à l’ordre ponctuels. Les médias grand public, terrorisés, pratiquent l’autocensure.

Nous nous sommes habitués à voir le président tenter de déployer illégalement la garde nationale dans de grandes villes du pays. L’ICE, la police de l’immigration, opère des raids d’une violence inouïe, qui rappellent les heures les plus sombres de l’histoire américaine, avec un bilan de près de 500 000 expulsions en 2025.

Donc oui, Donald Trump reste tout-puissant. Et c’est précisément cela qui fait craindre à la plupart des observateurs lucides que les élections de mi-mandat prévues pour novembre 2026 ne se déroulent pas comme d’habitude. Elles pourraient avoir un parfum plus poutinien que jeffersonien : manipulations, intimidations, déploiements de la garde nationale « pour sécuriser le processus électoral », contestation systématique des résultats défavorables.

L’AmericaFest, rassemblement annuel de Turning Point, l’organisation créée par Charlie Kirk, a pourtant été le théâtre d’affrontements directs entre les figures du mouvement MAGA. Cela illustre-t-il des fissures au sein du camp trumpiste ?

Il y a eu, certes, quelques tensions cette année au sein du camp trumpiste. L’AmericaFest de Phoenix, en décembre, a effectivement tourné au règlement de comptes public. Ben Shapiro a traité Tucker Carlson et Steve Bannon de « charlatans » et d’« arnaqueurs », leur reprochant leur complaisance envers le suprémaciste blanc Nick Fuentes. Megyn Kelly a riposté en accusant Shapiro de « lâcheté ». Bannon a qualifié Shapiro de « cancer ».

Mais replaçons ces tensions dans leur contexte. Le mouvement Maga réunit ce que j’appelle « la convergence des réactions » : la droite chrétienne – essentiellement évangélique –, la droite cryptofasciste, la droite ultralibertarienne techno-accélérationniste (Elon Musk, Peter Thiel), et les nationalistes populistes traditionnels.

Ces courants se rejoignent sur certains objectifs – démantèlement de l’État fédéral, anti-woke, suprématie blanche implicite ou explicite –, mais divergent profondément sur d’autres. La question d’Israël et de Gaza cristallise ces fractures : une partie de la jeunesse conservatrice remet en question le soutien inconditionnel à Israël, jugé incompatible avec l’agenda nationaliste « America First ».

Que l’AmericaFest ait viré au pugilat public n’est donc pas étonnant. Mais ces tensions sont-elles le signe d’un effondrement prochain du mouvement Maga ?

Les querelles byzantines de l’AmericaFest ne préfigurent en rien un effondrement. Elles reflètent plutôt une double lutte de succession : qui prendra la place de Charlie Kirk à la tête du mouvement et qui émergera comme porte-parole du trumpisme pour 2028, alors que J. D. Vance se positionne déjà comme héritier présomptif.

L’affaire Epstein a également créé quelques remous, mais, tout comme les tensions à Phoenix, elles glisseront sur Trump. À moins de révélations véritablement dévastatrices – et encore –, rien ne semble capable d’entamer durablement sa mainmise sur le Parti républicain et sur une partie substantielle de l’électorat américain.

Cessons de nous fixer sur l’instant et regardons le paysage large. Ces frictions sont mineures, gérables, et ne changent rien à la dynamique de fond : la consolidation d’un pouvoir autoritaire qui transforme en profondeur les institutions américaines.

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