Quand l’administration Trump créé une pénurie de main d’oeuvre

La fin d’un programme humanitaire plonge des centaines de milliers de salariés dans l’illégalité et des secteurs économiques dans l’inconnu. (Article publié dans l’Humanité du 28 juillet 2026).

Quel est le rapport entre la Cour suprême américaine, censée dire le droit au regard de la Constitution, et une pénurie de main-d’œuvre sur le marché capitaliste du travail ? Une simple décision, en fait. En l’occurrence, celle prise il y a un mois par la majorité conservatrice des neuf juges nommés à vie, donnant, une fois encore, raison à Donald Trump en lui permettant de mettre fin au « statut de protection temporaire » (TPS).

Ce programme humanitaire avait été créé par un vote du Congrès en 1990 et promulgué par George Bush. Son objectif était alors d’offrir une aide « temporaire » aux ressortissants étrangers déjà présents aux États-Unis qui ne pouvaient rentrer chez eux en toute sécurité en raison de conflits armés ou de catastrophes naturelles.

La situation dans certains pays ne s’étant pas améliorée, le statut est devenu quasiment permanent pour un certain nombre de ressortissants, notamment haïtiens et salvadoriens. Le TPS fait partie des cibles privilégiées de la droite nativiste, à commencer par Stephen Miller, conseiller de Donald Trump et architecte de la chasse aux migrants lancée début 2025.

Première conséquence de la décision de la Cour suprême : ce lundi 27 juillet, 350 000 personnes originaires d’Haïti et de plusieurs autres pays ont perdu leur permis de travail. Environ 190 000 Salvadoriens pourraient être les prochains lorsque leur statut expirera en septembre.

Selon une analyse réalisée par des chercheurs de l’université de Pennsylvanie, environ 70 % du million de bénéficiaires du TPS font partie de la population active. Les secteurs de la santé et de la construction, notamment, vont subir un gigantesque « trou d’air » de main-d’œuvre. Ce qui inquiète… le patronat. Traditionnellement allié de l’administration Trump, il se retrouve ici dans son opposition. La puissante Chambre de commerce, le lobby qui regroupe les 100 plus grosses multinationales américaines, a lancé une campagne au Capitole.

« Le Congrès peut, et doit, exercer son autorité plénière en matière de politique d’immigration afin d’empêcher une perturbation importante de la main-d’œuvre américaine et d’éviter une crise humanitaire inutile », écrit-elle dans une lettre adressée le 10 juillet aux dirigeants du Sénat. Elle est appuyée par certains élus locaux républicains, comme le gouverneur de l’Ohio, Mike DeWine, qui qualifie la décision d’« erreur ».

Mais, à la Maison-Blanche, on ne veut rien savoir. « Les Haïtiens vivent en Haïti. Nous ne considérons pas que les Haïtiens devraient quitter Haïti. Ce serait insensé de notre part de dire que les Haïtiens ne pourraient pas vivre en Haïti. C’est leur pays », a répondu Stephen Miller, tout à son projet suprémaciste blanc.

Cité par le New York Times, Patricia Campos-Medina, politologue à l’université de Cornell (État de New York) dépeint plutôt des salariés étrangers qui sont « chez eux » aux États-Unis : « Ils ont consacré toutes leurs années de vie active à ce pays. La majorité d’entre eux occupent un emploi à temps plein, ont des enfants nés aux États-Unis, sont propriétaires de leur logement et possèdent leur propre entreprise. » Il y a une semaine, ils étaient en situation légale et insérés dans la vie des États-Unis. D’un coup de crayon, ils sont devenus sans statut et indésirables.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Trump a-t-il un plan pour voler les midterms ?

Le président tente d’utiliser l’élection de 2020 qu’il juge frauduleuse pour modifier la trajectoire du prochain scrutin, promis à un vote-sanction contre lui. (Article publié dans l’Humanité du 20 juillet 2026.)

Une adresse à la nation pour se plaindre une nouvelle fois et affirmer qu’il a bien gagné l’élection présidentielle de 2020 ? En apparence, Donald Trump a encore cédé, jeudi 16 juillet au soir, au complotisme teinté d’« autolâtrie » qui caractérise son rapport au scrutin qu’il a pourtant bel et bien perdu (81 millions de voix et 306 grands électeurs pour Joe Biden, contre 74 millions et 232 pour le candidat républicain).

Son discours de vingt-cinq minutes a été émaillé des mots fétiches que tout soutien se doit de faire sien : « truqué et volé », « complot », « manipulation », « corrompu », « fraude », « État profond ». Seul fait nouveau, le président états-unien a nommément accusé la Chine parce qu’elle « voulait que je perde ».

Pour preuves, des documents déclassifiés montrant que, « sur plusieurs années, à partir de l’élection de 2020, la Chine a mené ce qui apparaît comme la plus grosse opération de piratage de données électorales de l’histoire, aboutissant à son obtention illicite de 220 millions de fichiers d’électeurs américains ».

Si Donald Trump a fait référence à la Chine à une vingtaine de reprises, il n’a, en revanche, cité la Russie qu’une seule fois. Or, les services de renseignements états-uniens ont conclu que, si Pékin avait déployé certains efforts pour influencer l’opinion publique américaine lors de l’élection de 2020, elle est restée largement en retrait, tandis que Moscou a mené une campagne de grande envergure pour aider le candidat républicain à remporter la victoire en 2016. On pourrait penser que l’octogénaire ne se remet pas de la blessure narcissique infligée par le suffrage universel. Derrière l’égotisme de façade, certes bien réel, se dissimule une stratégie, contenue dans cette phrase : « Nous ne pouvons plus jamais assister à une nouvelle élection volée. » Le locataire de la Maison-Blanche ne ressasse pas, il prépare.

Quoi, précisément ? C’est toute la question. Il a annoncé, durant son discours, que le FBI et d’autres agences fédérales avaient été mandatés pour enquêter sur des ingérences électorales, première étape dans l’instauration d’un climat de suspicion.

Il a surtout exhorté les sénateurs républicains à adopter une loi, déjà votée par la Chambre des représentants, qui rendrait plus compliqué le vote des classes populaires hispanique et africaine-américaine en imposant la présentation d’un justificatif de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales ainsi que d’une pièce d’identité avec photo pour voter.

Si le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) dispose d’une majorité à la chambre haute, tous ses élus n’approuvent pas cette intrusion du gouvernement fédéral dans l’organisation des élections, historiquement l’affaire des États fédérés.

Certains élus sont également soumis à réélection dans des États disputés et donc à la pression d’un électorat opposé à ce texte et à tout complotisme. Selon un sondage de The Economist-YouGov réalisé en juin, 50 % des républicains et 66 % des militants Maga (« Make America Great Again ») sont convaincus que l’élection de 2020 a été truquée, mais ils représentent seulement 28 % de l’ensemble des électeurs.

Majoritaire chez les républicains, minoritaire dans le pays : sur ce sujet aussi, Donald Trump doit affronter la quadrature du cercle. Certain de perdre la partie en novembre pour les élections de mi-mandat, il tente de s’en sortir par la redéfinition des règles.

« C’est une stratégie courante, chez de nombreux dirigeants populistes autoritaires, de remettre en cause les règles du jeu électoral lorsqu’ils se sentent menacés par leur impopularité dans les sondages ou lorsque les résultats les désignent comme perdants, souligne, auprès du New York Times, Pippa Norris, professeur de sciences politiques à l’université de Harvard. C’est d’ailleurs un leitmotiv que le président utilise depuis plus d’une décennie maintenant. »

Dès l’été 2025, il a lancé une offensive de charcutage électoral unique en son genre. Les redécoupages interviennent généralement après les recensements qui ont lieu tous les dix ans, le prochain étant programmé pour 2030. À peine de retour à la Maison-Blanche, le 47e président sentait déjà venir le vote sanction.

Avec l’aval de la Cour suprême, qui a amputé la loi sur les droits civiques de 1965, Donald Trump a gagné cette bataille : les républicains ont récupéré sur le tapis vert plus de sièges que les démocrates. Les sondages annoncent pourtant une victoire de ces derniers. Quelle sera donc la prochaine étape de Donald Trump pour tenter de « voler » ce scrutin ?

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Pour la première fois, une majorité de démocrates vote contre l’aide annuelle à Israël

L’amendement a été repoussé par la Chambre des représentants à majorité républicaine, mais le retournement du groupe démocrate s’avère spectaculaire. (Article publié dans l’Humanité du 16 juillet 2026.)

L’amendement a été rejeté mais il n’en révèle pas moins une évolution majeure de la politique étasunienne. La proposition visait à supprimer l’intégralité de l’aide du pays à Israël, soit 3,3 milliards de dollars annuels. Pour la première fois, une majorité du groupe démocrate à la Chambre des représentants s’est prononcée en sa faveur : 103 ont voté pour, 98 contre. Cette bascule est intervenue malgré la rédaction même de l’amendement, qui ne différenciait pas aide militaire et aide humanitaire.

« Même si j’avais souhaité que nous puissions voter sur un amendement portant uniquement sur l’aide militaire, tout en soutenant bien sûr les programmes humanitaires, cette option ne s’offre pas à nous, a écrit le député Greg Casar, démocrate du Texas et président du Congressional Progressive Caucus, le comité regroupant les élus les plus progressistes, dans une lettre adressée à ses membres. Le peuple américain réclame à grands cris qu’on cesse d’utiliser l’argent des contribuables américains pour subventionner l’armée israélienne. »

Le vote a divisé jusqu’aux dirigeants démocrates. Les députés Hakeem Jeffries, de New York, chef de file de la minorité et futur président de la Chambre en cas de victoire des démocrates lors des prochaines élections de mi-mandat, et Pete Aguilar, de Californie, numéro trois du parti démocrate, ont voté contre la mesure, tandis que la députée Katherine Clark, du Massachusetts, porte-parole du groupe, a voté en sa faveur.

Dans une déclaration rendue publique peu avant le vote, Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants et toujours députée, a qualifié cet amendement de « choix regrettable », tout en précisant qu’elle le soutiendrait « pour le message qu’il véhicule ». Un fait impensable il y a encore quelques mois. L’évolution d’un certain nombre d’élus est corrélée à celle de l’électorat démocrate.

Selon un sondage national réalisé en mai par le New York Times, 74 % des électeurs du parti de l’âne s’opposent à l’octroi d’une aide économique et militaire supplémentaire à Israël, avec une large majorité dans toutes les tranches d’âge. Des enquêtes d’opinion réalisées en octobre 2025 montrent aussi que l’électorat démocrate soutient majoritairement les droits des Palestiniens et appelle à des sanctions économiques contre Israël de même nature que celles prises contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80.

Le New York Times évoque « peut-être le revirement le plus rapide de l’opinion publique sur une question politique depuis la légalisation du mariage entre personnes du même sexe ».

Même les défenseurs inconditionnels d’Israël doivent en prendre la mesure. Ainsi Hakeem Jeffries a appelé pour la première fois à une « réinitialisation majeure » des relations entre les États-Unis et Israël. Il a également laissé entendre que les démocrates, s’ils remportaient la majorité au Congrès, insisteraient pour que toute aide en matière de sécurité accordée à Israël soit subordonnée à l’interdiction des violations des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

250 ans d’un roman national made in USA

Donald Trump tente d’instrumentaliser l’anniversaire de la déclaration d’indépendance pour promouvoir la vision mythifiée d’une Amérique universelle. Sa tentative est aussi une réaction à un regard de l’Histoire du pays qui évolue sous l’influence des mouvements de la société. (Article publié dans l’Humanité magazine du 2 juillet 2026.)

L’histoire comme un parc d’attractions. Pour célébrer le 250e anniversaire de la naissance du pays dont il est le 47e président, Donald Trump a fait installer, face au Capitole, sur le National Mall de Washington, grande roue, stands et barbecues. Mais pas seulement. Jusqu’au 10 juillet, la Great American State Fair propose aux chalands une vision officielle de l’histoire, entre omniprésence militaire (orchestres, expositions et survols d’avions) et valorisation des « traditions » (en tout cas, celles choisies par la Maison-Blanche).

Pour inaugurer cette « foire », Donald Trump s’est mis au diapason, entre vulgarité et nationalisme avec un discours décousu et perlé de digressions incompréhensibles, dans lequel il a autant parlé de lui et de son œuvre que du pays. Mais l’essentiel de cette fausse fête populaire à ciel ouvert dépasse le folklore ou l’autocélébration. Elle vise à cultiver une histoire officielle.

En mars 2025, Donald Trump signait un décret présidentiel dont le titre disait tout : « Restaurer la vérité et la raison dans l’histoire américaine ». Il fallait contre-attaquer face à une « idéologie corrosive », une « révision de l’histoire » dans laquelle « l’héritage incomparable de notre pays – marqué par la promotion de la liberté, des droits individuels et du bonheur humain – est reconstruit comme foncièrement raciste, sexiste, oppressif, ou plus généralement comme irrémédiablement vicié ».

Depuis une dizaine d’années, l’effet conjugué des mouvements de la société (Black Lives Matter, MeToo) et du renouvellement du travail historiographique (avec en premier lieu Howard Zinn, auteur d’« Une histoire populaire des États-Unis », publié en 1980) a remis en cause une vision mythifiée d’une sorte d’Amérique éternelle, « le pays de la liberté, la patrie des braves », comme le prétend l’hymne national, « The Star-Spangled Banner » (la Bannière étoilée), à la « destinée manifeste » et forcément productrice du Bien. De ce « roman national » étaient expurgés tous les éléments qui contredisaient la thèse. L’histoire n’était racontée qu’à moitié, c’est-à-dire pas du tout.

À son origine, le mythe de la fondation : la quête de la liberté a nourri la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 et les États-Unis sont la première république née des Lumières. Rien de fondamentalement frelaté dans cette affirmation. Dans sa plus célèbre phrase, le texte qui défie la Couronne britannique, principalement rédigé par Thomas Jefferson, alors âgé de 33 ans, stipule : « Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. »

Après la victoire des treize colonies, les États-Unis sont fondés et se dotent en 1787 d’une Constitution. C’est l’heure des travaux pratiques. Tous les hommes considérés comme égaux seront-ils dotés des mêmes droits inaliénables ? La question concerne évidemment l’éléphant au milieu de la pièce que les militants de l’indépendance ont bien pris soin de ne pas régler : l’esclavage.

Pour faire au plus simple : au moment de la fondation du pays, les États du Nord sont abolitionnistes de fait et ceux du Sud, dont l’économie repose alors sur la production de tabac et de riz (le développement du coton viendra plus tard), sont esclavagistes. Quelle loi va prévaloir en la matière ? Les « pères fondateurs » (on dit désormais « fondateurs », comme pour faire oublier qu’il n’y avait pas de « mères fondatrices ») vont résoudre cette équation presque impossible en créant une organisation du gouvernement de nature fédérale, ce qui permet à chaque État de procéder comme il l’entend chez lui.

Mais le Sud n’en a pas fini avec le sujet. Il entend incorporer les esclaves dans le calcul de la population représentée au Congrès, base sur laquelle est attribué le nombre de sièges. Les esclavagistes seraient ainsi supposés représenter les esclaves sans évidemment leur donner le droit de vote, tout en continuant à les considérer comme des « biens », et non des personnes. Le Nord refuse, dans un premier temps.

La création de la jeune République est en danger. Un second « compromis » est alors trouvé : dans le premier recensement du pays, base de la représentativité politique de chaque État, un esclave comptera pour trois cinquièmes d’être humain…

Le pays naissait à peine que les principes de son baptême se trouvaient sacrifiés sur l’autel de l’unité et du mode de production sudiste. « Les États esclavagistes se sont assurés d’un pouvoir politique démesuré à la fois dans les deux chambres du Congrès et de la présidence qui ont été contrôlées par des pro-esclavages jusqu’à l’élection de Lincoln en 1860 », souligne Matthew Desmond, professeur de sociologie à l’université Princeton dans « The 1619 project ».

Dix des douze premiers présidents du pays possédaient des esclaves, à commencer par George Washington lui-même. Quant à la plume de la déclaration d’indépendance, Thomas Jefferson, il était non seulement esclavagiste mais a présenté une de ses esclaves, Sally Hemmings, comme sa « maîtresse », sans jamais l’émanciper, et a eu un enfant avec elle.

La première république de l’ère contemporaine était donc également esclavagiste. Cette contradiction fondamentale, ce péché originel même, a longtemps été camouflée derrière l’apparat de la grande terre de liberté et d’opportunités. Elle a retrouvé peu à peu la lumière, au fil des travaux d’historiens et du mouvement des droits civiques. Elle a surtout été projetée en pleine scène publique il y a sept ans lors de la publication, par le New York Times Magazine, d’un ensemble d’articles journalistiques et historiographiques, le Projet 1619.

La date ne devait rien au hasard : en août 1619, un navire anglais débarque une vingtaine d’Africains capturés dans ce qui deviendra la Virginie. Le débat entre historiens sur le statut exact de ces passagers n’est pas encore tranché mais l’événement est largement considéré comme le début de l’esclavage africain durable dans l’Amérique anglaise.

Dirigé par la journaliste Nikole Hannah-Jones, qui se verra récompensé d’un prix Pulitzer, le projet défend la thèse que 1619 constitue un moment fondateur de l’histoire des États-Unis, au même titre que 1776. Le projet soutient que l’esclavage et les contributions des Afro-Américains sont au cœur de la construction des États-Unis, et non un simple chapitre secondaire de l’histoire nationale. Il affirme notamment que l’esclavage ne constitue pas un chapitre de l’histoire du pays, refermé après la guerre de Sécession (1861-1865), mais une matrice.

Au fil d’articles passionnants, on découvre que la plantation a été le laboratoire de la fabrique américaine : organisation du travail, maintien de la sécurité et politique répressive, rôle du capital et des banques, etc. Le fordisme et Wall Street sont nés dans les champs de coton du Sud. L’usage dissuasif de la peine de mort et le surarmement des « hommes libres », donc blancs, aussi.

Évidemment, Donald Trump a aussitôt dénoncé une « histoire révisionniste », un exemple parfait de la façon dont « la gauche a déformé, dénaturé et souillé l’histoire américaine ». Le milliardaire s’inscrit dans les pas de Ronald Reagan, vantant une Amérique éternelle, qui servait surtout le propos politique de sa « révolution conservatrice », présentée comme un retour aux sources plutôt que comme une réaction contre le New Deal et les années 1960. De cette époque date une vision figée du pays, qui s’est également exportée, au point qu’en France aussi elle est souvent considérée comme légitime. Exemple : la résistance ontologique des États-Unis à l’impôt. Il y a certes une forte tradition antifiscale qui remonte aux origines : les propriétaires détestaient que l’on taxât marchandises, en l’occurrence des esclaves. Dans les colonnes de l’Humanité en février 2020, Gabriel Zucman rappelait pourtant que les États-Unis, le temple du capitalisme, étaient « allés très loin dans l’utilisation de l’impôt pour réguler les inégalités et l’économie de marché, avec un taux marginal d’imposition de 80 % en moyenne de 1930 à 1980. Les droits de succession s’établissaient également à 80 % et les taux d’impôt sur les sociétés à 50 %. »

« Devant le Congrès, en 1942, Roosevelt affirme clairement sa volonté d’instaurer un revenu maximal légal à hauteur de 25 000 dollars, l’équivalent de 1 million de dollars aujourd’hui. Il voulait alors créer un taux de 100 % au-delà de cette somme. Après avoir hésité, les parlementaires ont finalement voté un taux de 93 %, qui a été effectif pendant des décennies, à la fois sous des administrations démocrate et républicaine (Eisenhower), ce qui reflétait un consensus. Il y a une amnésie collective assez fascinante aux États-Unis sur cette période ».

Autre exemple : l’Amérique est le « pays de la peine de mort ». La base matérielle de cette affirmation n’est absolument pas contestable. Hormis un moratoire, de 1972 à 1976, on a toujours exécuté dans le pays et on continue. Les États-Unis sont la dernière « démocratie occidentale » à pratiquer le crime d’État. Depuis 1977, 1 700 exécutions ont été menées et Donald Trump a pris un pervers plaisir à reprendre les mises à mort fédérales après une pause pendant la présidence de Joe Biden. Pourtant, c’est aussi outre-Atlantique que l’on trouve précocement les ferments de l’abolitionnisme. Alors que la France a mis fin à la « peine capitale » en 1981, l’État du Michigan l’a fait dès… 1846, suivi quelques années plus tard par le Rhode Island et le Wisconsin. Au moment de célébrer le 250e anniversaire du pays, les faits sont plus contrastés que ne pourrait le laisser supposer la litanie des exécutions : un tiers du pays s’avère pratiquant, quasi intégralement des États du Sud. Le Texas à lui seul est responsable de plus du tiers des exécutions. Le Death Penalty Information Center estime que le pays vit dans une situation d’« abolition de fait ».

On pourrait multiplier ces sujets – naissance du 1er-Mai, création d’une première forme d’État-providence dès les années 1930 (contre 1945 en Europe), mouvement des suffragettes, qui conduit au droit de vote des femmes, certes seulement blanches, en 1920 (contre 1945 en France) – comme autant de pointillés qui dessinent une trajectoire plus complexe (la coexistence de deux Amériques) que la messe trumpiste.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages

A New York, le grand chelem de la gauche

Soutenus par Zohran Mamdani, trois candidats, dont deux socialistes, ont remporté leur primaire, dans un revers inédit porté à l’establishment démocrate. (Article publié dans l’Humanité du 25 juin 2026.)

Sept mois après l’élection d’un maire socialiste, musulman et trentenaire, New York a vécu un nouveau « séisme » : tous les candidats soutenus par Zohran Mamdani ont remporté leur primaire et seront, sans aucun doute, élus à la Chambre des représentants en novembre prochain. Aucun observateur ne pariait sur ce grand chelem. Il a pourtant été réalisé haut la main.

À Brooklyn, Brad Lander, concurrent puis allié de Zohran Mamdani lors de la campagne municipale, a largement devancé Dan Goldman (66 % contre 34 %). Dans une circonscription qui compte l’une des plus fortes proportions du pays d’électeurs juifs, un candidat dénonçant le génocide à Gaza a battu à plates coutures un député sortant, l’un des plus fervents défenseurs d’Israël, dont la campagne a été financée par l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), le plus puissant lobby pro-israélien. Ce seul résultat en dit long sur l’évolution de l’opinion publique états-unienne sur le sujet, surtout au sein de la communauté juive à New York.

Juste à côté, dans ce qu’il est convenu d’appeler désormais le « commie corridor » (littéralement, le « corridor communiste », label ironique forgé par le politiste Michael Lange pour décrire la partie de la ville qui a basculé vers la gauche socialiste), Claire Valdez, membre du DSA (Democratic Socialists of America – socialistes démocrates d’Amérique), a devancé (56 %-36 %) Antonio Reynoso, président du « borough » (quartier) de Brooklyn, soutenu par la députée sortante et icône progressiste, Nydia Velazquez. Cette large victoire dans un duel annoncé serré indique que le curseur de la gauche new-yorkaise évolue clairement du progressisme vers le socialisme démocratique.

Enfin, et sans doute surtout, Darializa Avila Chevalier (DAC), également membre du DSA, a fait « tomber » (49 %-46 %) Adriano Espaillat, président du « caucus » (comité) hispanique au Congrès. Lui aussi a reçu des dons de l’Aipac – en vain – pour l’une des élections les plus chères de l’histoire des primaires (10 millions de dollars). Tout était contraste dans cette opposition, de l’âge (32ans contre 71) aux prises de position politiques en passant par l’expérience supposée.

Ce district, à la forte proportion d’électeurs africains-américains et dominicains, sera donc représenté par une jeune doctorante qui a un jour appelé Kamala Harris à « aller se faire foutre ». Huit ans après l’irruption sur la scène politique d’AOC (Alexandria Ocasio-Cortez), la victoire de DAC indique un basculement sans précédent à gauche de la plus grande ville du pays.

Célébrant ses conquêtes, Zohran Mamdani a souligné que son élection en novembre 2025 « ne marquait pas la fin d’un mouvement politique, mais son début »« La vieille politique qui nous a conduits à cette crise n’est pas celle qui nous en sortira », a-t-il ajouté. Le message ne vaut évidemment pas que pour « Big Apple ».

Cette dernière est plus un laboratoire qu’une anomalie, comme le souligne régulièrement Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins : « On répète souvent que New York est une ville démocrate, trop particulière pour dire quoi que ce soit du pays. C’est l’inverse. Parce qu’elle concentre les ambitions, les mouvements sociaux, les organisations militantes et les rivalités idéologiques du camp démocrate, elle agit souvent comme une version accélérée de son avenir. »

Un certain nombre de victoires récentes en sont les indicateurs. Dans le Maine, c’est l’ostréiculteur Graham Platner, au discours « populiste » de gauche, qui va représenter les démocrates pour tenter de ravir le siège de sénateur aux républicains. En Pennsylvanie, Chris Rabb, soutenu par AOC, a dominé la primaire et prépare ses valises pour Washington. Dans le New Jersey, l’ancienne directrice de campagne de Bernie Sanders, Analilia Mejia, a été élue, en février dernier, députée dans une circonscription pourtant plutôt modérée. La gauche se projette déjà sur les prochains tests. En août, Cori Bush, ancienne militante de Black Lives Matter, va tenter de reconquérir le siège de Saint-Louis perdu face à un démocrate centriste lors de la primaire de 2024. Et, un peu plus au nord, la joute pour désigner le candidat démocrate pour le siège vacant de sénateur du Michigan va aussi agir comme un oracle : Abdul El-Sayed représente les espoirs de l’aile gauche de la coalition démocrate face à la candidate de l’establishment, Mallory McMorrow.

L’ensemble de ces résultats pourrait s’agréger et créer un « momentum » ouvrant la voie à une candidature réellement de gauche à la prochaine élection présidentielle de 2028, potentiellement celle d’Alexandria Ocasio-Cortez.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Primaire démocrate à New York : le premier vrai test pour Zohran Mamdani et la gauche américaine

À New York, la gauche va tester, lors de la primaire démocrate, sa capacité à s’enraciner durablement ainsi qu’à faire un exemple national, dans la lignée de la victoire de Zohran Mamdani. (Article publié sur le site web de l’Humanité le 21 juin 2026.)

La saison des primaires entre vraiment dans sa phase décisive avec, mardi 23 juin, l’étape new-yorkaise. Jusqu’ici, le duel entre l’aile gauche et l’establishment démocrate s’était déroulé plus ou moins à fleurets mouchetés, ou en tout cas sans attention médiatique particulière ou interprétation nationale.

Pour l’instant, la gauche de la coalition démocrate a marqué des points, avec notamment la nomination de Graham Platner pour la sénatoriale dans le Maine, ou la victoire de Chris Rabb, soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez, en Pennsylvanie. Mais pas encore d’avantage décisif pour l’un des deux camps.

Il pourrait en être différemment dans la cité désormais dirigée par Zohran Mamdani, un socialiste revendiqué, qui a décidé de peser de tout son poids dans le processus de désignation des candidats démocrates pour les prochaines élections de mi-mandat.

Le rapport de force va se dessiner particulièrement dans trois circonscriptions. Dans deux d’entre elles, Zohran Mamdani soutient des candidats qui défient des députés sortants. À commencer par Brad Lander qui affronte Dan Goldman. Le premier a été le concurrent puis l’allié de l’actuel maire de New York durant la campagne municipale. Le second est le sortant, soutenu par les dirigeants centristes de l’appareil démocrate.

Il est également connu pour être l’un des plus fervents défenseurs d’Israël. À ce titre, il finance ses campagnes avec les dons de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le plus puissant lobby pro-israélien, qu’un nombre grandissant de députés démocrates refusent désormais sous la pression de leur base.

La circonscription est l’une de celles du pays avec la plus forte proportion de citoyens juifs. Brad Lander, qui se définit comme sioniste et dénonce le génocide à Gaza, est donné vainqueur dans les sondages.

Un peu plus haut dans Manhattan, Darializa Avila Chevalier, membre du DSA (democratic socialist of America) affronte Adriano Espaillat, un autre récipiendaire des dons de l’AIPAC ancien sans-papiers devenu premier élu dominicain au Congrès. L’affrontement est également générationnel : elle a 33 ans, lui 72. Dans cette circonscription qui englobe Harlem, le vote des Africains-Américains sera déterminant.

Enfin, la troisième opposition de choix oppose deux progressistes pour le siège laissé vacant par la retraite politique de Nydia Velaquez, élue depuis 1993. Cette dernière a choisi Antonio Reynoso. Mais Zohran Mamdani soutient la candidature de Claire Valdez, également membre du DSA. L’issue indiquera également où se situe le curseur au sein même de la gauche new-yorkaise.

Mais les résultats seront lus bien au-delà des frontières de « Big Apple ». « On répète souvent que New York est une ville démocrate, trop particulière pour dire quoi que ce soit du pays. C’est l’inverse, décrypte Tristan Cabello, professeur d’Histoire à l’Université Johns-Hopkins, dans sa lettre hebdomadaire The Hype. Parce qu’elle concentre les ambitions, les mouvements sociaux, les organisations militantes et les rivalités idéologiques du camp démocrate, elle agit souvent comme une version accélérée de son avenir. »

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Nico Aviña, l’homme qui politise les maillots de foot

Cet artiste du quartier historique de Los Angeles, Boyle Heights, et fan du ballon rond, sérigraphie les jerseys avec des messages, en faveur des Palestiniens ou en opposition à l’ICE. (Article publié dans l’Humanité du 18 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Il avait revêtu, pour l’occasion, son plus beau maillot de l’équipe du Mexique, déjà fort seyant avec sa trame aztèque. Mais ce n’est pas forcément le modèle standard qu’il arborait en ce jour de l’ouverture de cette Coupe du monde de foot. Côté verso, on peut lire : « Chinga la Migra ». Soit « Fuck Ice », en anglais. Bref, « que la police de l’immigration aille se faire foutre ».

Nico Aviña ne peut pas s’en empêcher : il perle les maillots de foot de messages politiques. Après avoir dessiné des affiches aux messages sans ambiguïtés pendant des années, l’artiste a commencé en 2018 à sérigraphier des « jerseys ». Premier modèle à l’effigie de la Vierge de Guadalupe. Au dos, un message est imprimé : « Personne n’est illégal sur une terre volée ». Depuis deux ans, Donald Trump pilotait alors une politique de chasse aux migrants et de séparation des familles. L’engouement est immédiat, l’effet boule de neige des réseaux sociaux assure sa notoriété. Aujourd’hui, il affiche 200 maillots au compteur. Son préféré ? « From Palestine to Mexico », où l’on voit côte à côte un zapatiste et un Palestinien. Le message : « Tous les murs doivent disparaître. »

Socrates dans son panthéon

Tout Nico Aviña se lit dans l’antre qu’est sa boutique, Espacio 1839, à deux pas de Mariachi Plaza, le cœur battant de Boyle Heigts, quartier historique du mouvement chicano à Los Angeles : des maillots de foot, donc, mais aussi des livres (d’Angela Davis à Howard Zinn, en passant Ta-Nehisi Coates ou Rashid Khalidi), des objets artisanaux mexicains. On y déclame parfois de la poésie. On y fait également de la radio dans un studio mis à disposition de la communauté. C’est là qu’il nous avait reçus la veille de l’ouverture du Mondial. Il portait un t-shirt blanc arborant, sur fond de Une du journal Regeneracion, le visage de son fondateur Ricardo Flores Magon (1873-1922), militant anarchiste, apôtre de la révolution sociale mexicaine. « Chaque artiste a un choix : porter la voix de la communauté ou celle des puissants », nous avait-il dit.

C’est dans ce même Espacio 1839 (comme l’adresse : 1839, 1st street) que Nico Aviña avait organisé à J-6 une grande soirée « El futbol es del pueblo » (« Le football appartient au peuple »), exposant et vendant moult maillots et affiches. Le football, que son pays de naissance appelle « soccer », constitue la matrice de la vie de l’artiste. Il joue au foot depuis l’âge de 5 ans et continue à fouler les pelouses, chaque dimanche, dans le cadre de la Sunday League, ou lors de cascaritas, ces matchs informels. Il prévient néanmoins : « Ma vision du football a toujours été politique. » À son panthéon personnel, figurent Socrates, l’élégant joueur brésilien et moteur de la démocratie corinthiane pendant la période de la dictature, Diego Maradona, pour son pied gauche magique mais aussi ses engagements aux côtés de Fidel Castro et Hugo Chavez, et Hugo Sanchez, le numéro 9 de la sélection mexicaine, pour ses prises de position sociales et humanitaires.

Nico Aviña l’assume : « Le foot a toujours été politique. » Et c’est bien cela qui le gêne aux entournures avec ce Mondial 2026. « Les Coupes du monde donnent plus de pouvoir aux dictateurs et c’est encore le cas. À la base, le foot nous unit mais la Fifa nous divise. Entre les billets hors de prix et la menace de l’ICE, cette Coupe du monde exclut le peuple auquel le football appartient. »

Ni Mexicain, ni États-Unien

Évidemment, il va regarder les matchs, avec son « cœur penchant pour le Mexique », bien que né en plein cœur de Los Angeles, ville états-unienne. Lors de notre première rencontre, on l’avait interrogé sur ce paradoxe apparent. « Cela fait partie de notre culture et de ce que nous sommes. On a senti qu’on voulait nous assimiler et que nous oublions nos racines. Ils veulent que l’on renie tout ce que nous sommes, mais ils continuent d’extraire notre sueur et notre labeur », avait-il argué. Le lendemain, il était revenu sur le sujet : « J’ai repensé à votre question. C’est difficile de s’identifier à une équipe d’un pays dans lequel on ne sent pas accepté. Je ne parle pas de Los Angeles, mais du contexte plus global du pays. » Dans les deux occasions, il avait résumé son approche d’une formule : « Nous ne sommes ni d’ici, ni de là-bas. Mais entre les deux. »

Pour le match d’ouverture, fidèle à sa philosophie, Nico Aviña avait ouvert son échoppe à tous. Allumé le rétroprojecteur. Branché son téléphone. Posé des chaises. Sur lesquelles il venait s’asseoir entre deux questions et ventes. En entrant, dans l’Espace 1839, le chaland voyait alors le dos de son maillot et la formule envoyer impoliment balader la garde prétorienne de Trump. Il savait alors exactement où il entrait. Ici, pas d’entre-deux.

Poster un commentaire

Classé dans Portrait, Reportages

A Los Angeles, un Mondial à l’ombre de Trump

Dans la deuxième ville du pays, où l’équipe des Etats-Unis va jouer son premier match, l’ambiance est plus à la crainte qu’à l’enthousiasme. Près de la moitié des habitants sont latinos – citoyens ou immigrés – et seraient des cibles de premier choix si le président nationaliste décidait de lancer des raids surprises à l’occasion de l’événement. (Article publié dans l’Humanité magazine du 11 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Alexis Mejia ne sait pas encore si ce vendredi 12 juin, au deuxième jour de la Coupe du monde 2026, il pénétrera dans le Sofi Stadium de Los Angeles pour le premier match des États-Unis face au Paraguay. Cela ne dépend pas du choix d’un sélectionneur – Alexis n’est pas joueur de foot professionnel. Cela ne tient pas non plus aux prix astronomiques des billets qu’il n’a pas pu s’acheter. Tout tient à son employeur Legends Global, à la Fifa, voire à Donald Trump. Salarié depuis trois ans au service de restauration du stade qui va accueillir huit matchs de ce Mondial, Alexis a voté jeudi 4 juin le principe d’une grève si les revendications de son syndicat – Unite Here Local 11 (1) – n’étaient pas satisfaites. Revendications qui portent sur deux points essentiels : de meilleures conditions salariales et une protection contre la police de l’immigration, la désormais célèbre ICE.

« J’ai toujours mes papiers avec moi »

Selon la direction du syndicat, « la dernière proposition de Legends Global (groupe états-unien spécialisé dans la gestion de salles de spectacle à l’échelle mondiale, dont le siège social est situé à Los Angeles – NDLR) prévoit un gel des salaires pour certains préposés aux suites et barmans, ainsi qu’une augmentation annuelle de 25 cents de l’heure pour les cuisiniers et les plongeurs ». Une « insulte » pour Maria Herrera, qui fait partie des équipes du Sofi Stadium depuis le premier jour. « Nous sommes bien formés et nous sommes ravis d’aider tous les visiteurs lors de cette Coupe du monde. La Fifa demande des sommes exorbitantes (lire p. 25) pour le service que nous allons fournir et nous voulons donc simplement bénéficier d’une rémunération équitable. Tout augmente ici, la nourriture, l’essence, mais pas nos salaires », explique-t-elle. Après avoir répondu à nos questions, elle se dirige vers la caméra d’une télé locale en langue anglaise avant de redire, en espagnol, ses préoccupations. C’est l’effervescence, à J – 8, face au local du syndicat, perdu dans une zone commerciale : les journalistes se pressent pour recueillir la parole de ceux qui pourraient s’avérer être les petits grains de sable dans l’immense machine à fric qu’est devenu le Mondial.

En plus de la traditionnelle question salariale s’ajoute aussi, et surtout, la problématique de la police de l’immigration. La quasi-intégralité des salariés sont des immigrés et/ou des latinos, donc des cibles potentielles de l’ICE. Susana Lahargue, « une Américaine d’origine argentine au nom de famille français », comme elle se présente, tapote son sac à main : « J’ai toujours mes papiers avec moi. Je suis née ici mais comme je suis hispanique et que j’ai un accent, je suis la personne parfaite pour se faire arrêter. » Elle enchaîne de son débit rapide : « De toute façon, je sais qu’ils m’arrêteraient d’abord et vérifieraient mes documents plusieurs jours plus tard. »

Un climat de traumatisme collectif

« Depuis la désignation des États-Unis comme pays organisateur, on essaie de parler à la Fifa, explique Kurt Petersen, vice-président du syndicat. Mais elle se retranche derrière le fait qu’elle n’est qu’organisatrice d’un tournoi de football. Si elle donne le prix de la Paix à Trump, elle peut aussi lui dire un certain nombre de choses. Si elle disait “pas d’ICE dans et autour des stades”, cela aurait du poids. » Gianni Infantino, le patron de la Fifa, n’a pas porté cette parole qui pourtant lui aurait assuré le bon déroulement de son business colossal.

Dans la dernière ligne droite vers ce Mondial, qui devrait être une grande fête, Los Angeles vit dans une sorte d’apesanteur moite, portant sa crainte comme une plaie ouverte. ICE, c’est un peu comme l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, dans la série « Treme » : la catastrophe a frappé la ville, presque sans prévenir, exposant les plus démunis – pauvres et racisés, dans les deux cas – et créant un climat durable de traumatisme collectif. Tout le monde se souvient du début du « crackdown » (répression) le 6 juin 2025. Tout le monde redoute que, pour des raisons d’expédient politique, Donald Trump, plus impopulaire que jamais, ne double la mise. Tout le monde veut espérer que la ville sera encore plus préparée pour affronter la vague répressive.

« Donald Trump a toujours voulu faire un exemple avec cette ville », assure Fernando Ramirez, « organizer » pour le syndicat national des infirmiers (National Nurses United) et fils d’immigrés mexicains. Grande ville progressiste dans un État qui a viré au bleu démocrate depuis vingt ans, la Cité des anges est perçue par la base identitaire trumpiste comme le « laboratoire » d’une Amérique du futur dont ils ne veulent pas. Les Latinos représentent près de la moitié de la population de la ville (4 millions d’habitants) comme du comté (10 millions d’habitants).

L’opération lancée il y a un an a procédé, méthodiquement, par étapes. Fernando Ramirez refait le parcours : « Ils ont d’abord ciblé les stations de lavage de voitures : Los Angeles est la capitale de la bagnole et le secteur n’emploie que des immigrés. Ensuite, les vendeurs de rue. Puis les journaliers. Il y a une culture du travail journalier ici : vous pouvez aller sur un parking d’une grande enseigne et embaucher quelqu’un pour des petits travaux chez vous ou pour un chantier si vous êtes entrepreneur. Enfin, sont venus les ouvriers du bâtiment et les jardiniers. Donc, le point commun, c’est : les immigrés et le monde du travail. »

Il y a pourtant un endroit où les agents fédéraux n’ont pas réussi à pénétrer : les écoles. Il faut monter au onzième étage d’un building de Koreatown pour revenir sur cette « bataille » digne du film de Paul Thomas Anderson « Une bataille après l’autre ». Cecily Myart-Cruz nous accueille, vêtue d’un tee-shirt siglé « UTLA » pour United Teachers of Los Angeles. Elle est la présidente (première personne non blanche à occuper cette fonction) de ce puissant syndicat (39 000 membres, deuxième plus grande section syndicale enseignante du pays après New York).

« Quand l’ICE a lancé ses raids, notre premier réflexe a été de préserver les cérémonies de diplômes », reconnaît la syndicaliste, ancienne prof en école élémentaire et en collège. À cette pulsion première de maintenir une forme de « normalité » pour les élèves succède rapidement l’établissement d’une volonté : « Nous avons dit qu’ils ne prendraient pas un seul de nos enfants. » Pour tenir cette ligne rouge, le syndicat a édité et distribué des « red cards » (cartons rouges). Rédigés en plusieurs langues par le réseau juridique de défense des immigrés, ils rappellent les principes et droits fondamentaux. Cette forme d’éducation populaire débouche dès l’été sur des formations « Know your rights » (« connaissez vos droits »). « À ce moment-là, on a atteint un niveau de compétences pour affronter l’ICE. Cela a constitué la clé », ponctue Cecily Myart-Cruz. Les « équipes sanctuaires », regroupant enseignants, citoyens et militants associatifs, deviennent l’instrument de la résistance à l’ICE. « À chaque intervention de l’ICE, on savait précisément qui faisait quoi et comment. »

Trump tenté de reprendre la main ?

Après avoir envoyé la garde nationale en soutien de sa garde prétorienne anti-immigration, Donald Trump a dû se résoudre à retirer l’une et l’autre des rues de la deuxième ville du pays. Une victoire au goût amer. « Je préfère gagner les guerres que les batailles », conclut la syndicaliste. Domine l’idée que le président n’a pas digéré ce revers et qu’il va tenter de reprendre la main. Pendant la Coupe du monde ? La présidente du syndicat n’utilise pas tout à fait ces mots mais, en substance, elle fait comprendre : « Ils peuvent revenir, on est prêts désormais. »

Joe Wagner n’en est pas si certain. Ce mécanicien et membre du syndicat ATU, Local 1277, a été en première ligne face à l’ICE. Littéralement. Une photo dans le « Los Angeles Times » le montre, lors d’une manifestation le 4 juillet 2025, jour de la fête de l’Indépendance, haranguer un rang de soldats avec casques, matraques et boucliers. « Ce qu’il s’est passé, je ne le vois pas comme une défaite pour l’ICE, mais comme un test pour jauger la réaction », estime-t-il. « Quand je fais le tour des ateliers, 90 % des gars me disent : “S’ils reviennent, qu’ils aillent se faire foutre.” Mais c’est autre chose de transformer ça en force militante », poursuit le natif de LA. La direction de son syndicat appellerait-elle à une grève immédiate en cas d’intrusion de l’ICE dans le Mondial ? Il n’en mettrait pas sa carte d’adhérent à couper…

Après sa longue journée de travail et d’heures supplémentaires pour cause de sous-effectif, Joe ramène sa colère et ses doutes dans sa petite maison. « J’ai choisi de vivre au cœur de l’action parce que je suis un militant, sourit-il. Quitte à vivre dans moins grand. » À quelques jours du coup de sifflet initial, il ressentait « beaucoup plus d’inquiétude que d’enthousiasme » dans ce quartier composé à 95 % de Latinos. C’est le grand paradoxe de ce pré-Mondial : Los Angeles, la ville à la culture footballistique la plus aiguisée du pays, ne vibre pas. Ou pas encore. Cela viendra peut-être après le premier match. Selon les conditions dans lesquelles il se sera déroulé. Alexis, Maria et Susana ont en effet été rejoints par 96 % de leurs collègues pour adopter le principe d’une grève.

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Reportages

A Los Angeles, un peuple du football privé de Mondial

Dans la capitale étatsunienne du « soccer », les tarifs ont découragé jusqu’aux plus passionnés tandis qu’une possible intervention de la police de l’immigration effraie les quartiers latinos. La Coupe du monde « made in Trump » sent le fiasco populaire. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2026).

Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.

Le soleil rejoint l’horizon. Une petite brise balaie la ville qui s’étend à perte de vue. La sortie des bureaux a commencé. C’est donc l’heure de la « Cascarita ». Rien à voir avec un cousin lointain de la margarita, même si les deux affichent des racines latino-américaines. Non, c’est l’heure du football informel, entre potes, avec la simple joie de jouer mais toujours une pointe d’enjeu, les échauffements sérieux et les tactiques qui ne le sont pas. Tout ce qu’il faut, c’est un terrain qui se tient à peu près et un objet universel : un ballon.

Comme tous les jeudis, les amateurs passionnés du Cascarita Football Club ont rendez-vous sur un petit terrain presque introuvable, coincé entre deux autoroutes, chose assez commune à Los Angeles. Même sur le parking qui fait face au Los Angeles River Center and Gardens, à la fois poumon vert et espace communautaire, la vue du terrain se fait désirer. Il faut suivre les « Go »« Pass »« Shoot » pour trouver l’antre. L’entraînement se termine pour les plus petits par un match qu’un éducateur a décidé de motiver avec une musique pop crachée par une enceinte portative. Les adultes, femmes et hommes, arrivent au compte-gouttes, libérés des embouteillages endémiques de la mégalopole.

Le fondateur du club, Jerry Peña, se présente en dernier. Il ne jouera pas ce soir : douleur à la cheville, legs du dernier match. Depuis la touche, cet artiste, fils d’immigrés mexicains, nous explique comment il a repris la gestion de ce terrain abandonné il y a quelques années et l’histoire du Cascarita FC. « On veut être en lien avec la communauté », nous indique-t-il avant de détailler, d’un débit qui confine au flow : « On donne de l’argent à la Barrio Futbol Academy (une association indépendante à but non lucratif dédiée au football pour les jeunes, basée à Boyle Heights, un quartier de Los Angeles – NDLR). On fait des levées de fonds pour des équipements destinés aux enfants, car l’air de rien, ça a un coût. Au Cascarita FC, qui compte aujourd’hui près de 100 membres, l’adhésion est gratuite, mais je demande à chacun de s’engager. »

560 dollars, prix plancher pour États-Unis-Paraguay

Ce terrain à la pelouse synthétique parfois fatiguée constitue une petite pièce du puzzle du soccer à Los Angeles. La deuxième ville du pays, dont près de la moitié des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique, est celle qui affiche la plus importante culture footballistique des États-Unis, avec deux équipes masculines (Los Angeles Galaxy et Los Angeles FC) en Major League Soccer (l’équivalent de notre Ligue 1), une équipe féminine (Angel City FC) au plus haut niveau également et un nombre inégalé de « petits clubs ». Mais les joueurs du jeudi du Cascarita FC représentent également tous les grands oubliés de cette Coupe du monde VIP, première du genre à 48 équipes, qui exclut ses principaux aficionados. « J’ai toujours rêvé d’avoir une Coupe du monde se déroulant là où je vis et je ne vais voir aucun match. Trop cher », se désole Jerry Peña. Le prix plancher du match États-Unis-Paraguay, vendredi 12 juin, s’est affiché à 560 dollars. À la veille de l’événement, il restait quelques sésames, sur le marché officiel, à plus de 2 000 dollars.

Ni Michaël, un Français spécialisé dans le vintage, ni Sim, un artiste sud-africain né dans la township de Langa aux portes du Cap, ni Iker, professeur de basque à l’université Ucla, n’ont acheté de billet. Pas plus que Nico, né en Équateur, bras droit de Jerry. « Je crois qu’il y en a un seul du groupe qui a acheté des places, mais il n’est pas là ce soir. C’est le plus vieux et le plus aisé d’entre nous. » Crystal, autre cheville ouvrière du club, deuxième génération de l’immigration mexicaine, pointe, elle, ce qu’elle appelle une « ambiance ambivalente ». Les Latinos sont la force propulsive de la passion football. À Los Angeles comme ailleurs : un récent sondage du Pew Research Center montre que les immigrés sont deux fois plus nombreux que les natifs à porter attention à ce Mondial. À quelques jours du coup de sifflet initial, c’est pourtant l’inquiétude qui dominait, l’administration Trump ayant refusé d’annoncer une non-intervention de la police de l’immigration (ICE), un an après les raids violents de juin 2025 qui demeurent dans toutes les mémoires.

Conséquence : aucune vibration n’émane de Los Angeles, la capitale du soccer. Si 5 500 personnes ont officiellement assisté au premier entraînement de l’équipe états-unienne, lundi 8 juin à Irvine, à une heure de route du downtown (centre-ville) de Los Angeles, on ne distingue aucun signe distinctif dans les rues ou avenues de la ville qui va accueillir leur premier match, dont on ne sait dans quelles conditions il se déroulera. Le syndicat Unite Here Local 11 a conclu un accord avec le groupe Legends, qui gère le SoFi Stadium : si un agent de l’ICE pointe son nez dans le périmètre, les 2 000 cuisiniers, plongeurs, serveurs, barmans et agents d’entretien débrayeront aussitôt.

Quelques magasins ont mis en devanture des maillots d’équipes nationales, mais c’est celui du Mexique qui remporte la mise. Quant aux touristes, l’espèce se fait beaucoup plus rare que dans les communiqués au ton triomphal de la Fifa. Les hôteliers, qui avaient eu la main lourde, ont dû baisser leurs prix, sans que cela permette de réamorcer la pompe. Billets trop chers, craintes du « zèle » des services de l’immigration confirmé par des épisodes quotidiens : le Mondial version Trump est un répulsif. Le pays coorganisateur pourrait s’en sortir en pariant sur une dynamique interne et en s’appuyant sur la « base sociale » de ce sport : les latinos, donc, et les femmes. Théâtre du premier match de l’équipe nationale, Los Angeles offrait un écrin idéal pour cela… mais trop à rebours du projet nativiste et masculiniste de Donald Trump.

Le signe du « déclin moral de la nation »

Morgan Wall est venue à notre rendez-vous avec un maillot de l’équipe des États-Unis. « Il y a quatre étoiles, comme vous pouvez le voir. C’est donc le maillot de l’équipe féminine », souligne-t-elle, non sans malice. Le soccer, elle l’a rencontré à la fac, sur le campus de Chapel Hill, dans sa Caroline du Nord natale, puis elle a entretenu la fibre lors de son expatriation en Suède. En juillet 2020, elle décroche un poste de prof d’anglais et d’histoire-géo au lycée international de Los Angeles. « Je ne connaissais absolument personne dans cette ville. Au même moment se créait le club Angel City FC. C’est comme cela que je me suis intégrée », raconte-t-elle dans un de ces coffee shops qui pullulent dans les quartiers middle class. Créé par l’actrice Natalie Portman, le club se veut différent. Il reverse 10 % de ses revenus à la communauté et, après les raids de l’ICE de l’an dernier, a lancé une campagne qui a résonné dans toute la ville : « Nous sommes une ville d’immigrés. »

« Nous sommes tous et toutes sur cette ligne », souligne Morgan. Ou pour le dire autrement : la quasi-intégralité des supporteurs sont des démocrates. Le soccer est d’ailleurs vu comme un sport bleu (la couleur du parti démocrate) par la base trumpiste, qui ne jure que par le football américain et éventuellement le base-ball. La commentatrice d’extrême droite Ann Coulter estime même que le développement du soccer, fruit des changements démographiques du pays et de la montée en puissance des femmes dans la société, représente un signe du « déclin moral de la nation ».

Membre du groupe de fans baptisé Pandemonium, Morgan ne créera pourtant pas de chaos joyeux dans le SoFi Stadium. « Lors de l’ouverture de la vente, j’ai regardé et j’ai refermé aussitôt. Pas pour moi. Alors que j’ai trouvé une place à 200 euros pour la finale féminine de foot pour les JO. C’est bien simple : je ne connais personne qui ait un ticket. » Elle sera quand même de la fête, mais lors de « watch parties », ces visionnages collectifs. « Je suis plus enthousiasmée par les événements autour que par le Mondial lui-même », assume-t-elle. Une seule chose pourrait gâcher le plaisir de la jeune femme anti-Trump : « On espère juste qu’il n’apparaîtra pas au stade le jour du match. »

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Reportages

Les salariés du SoFi Stadium marquent le premier but

Organisés par le syndicat Unite Here Local 11, les 2000 employés ont obtenu des améliorations substantielles de leurs salaires tout en conservant leur droit de grève si l’ICE venait à pointer son nez dans le périmètre. (Article publié sur le site web de l’Humanité du 11 juin 2026.)

La Coupe du monde de la démesure et, par de nombreux aspects, de la honte n’a pas encore commencé mais elle a déjà enregistré sa première victoire stupéfiante : celle du syndicat Unite Here Local 111. Il y a moins d’une semaine, 96 % des adhérents avaient voté le principe d’une grève si leurs revendications – de meilleures conditions salariales et un engagement à une non-intervention de l’ICE – n’étaient pas satisfaites.

40 dollars de l’heure pour un cuisinier

Mardi 9 juin au matin, sur l’un des parkings du SoFi Stadium où va se dérouler, vendredi 12 juin, le match États-Unis-Paraguay, Kurt Petersen, le vice-président, accompagné de dizaines de salariés (cuisiniers, barmen, caissiers, plongeurs, préposés aux suites et vendeurs dans les buvettes) a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec le groupe Legends Global, multinationale du secteur de l’événementiel que devaient approuver les syndiqués.

Les résultats du vote nous sont parvenus ce mercredi 10 juin au soir : 99 % des salariés ont approuvé les termes de l’accord, qui fait désormais office de convention collective jusqu’en avril 2028, soit quelques mois avant les Jeux Olympiques, avant une nouvelle négociation.

« C’est un accord historique », a estimé le dirigeant syndical face à une nuée de caméras. Les travailleurs ne recevant pas de pourboires verront leur salaire horaire augmenter en moyenne de 9 dollars. Un cuisinier gagnera ainsi 40 dollars de l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum en Californie. Les salariés des stands de restauration atteindront le même taux horaire alors qu’ils en gagnent actuellement 27 dollars.

La nouvelle convention collective prévoit également une augmentation de plus de 30 % des pourboires automatiques pour les barmans et serveurs ainsi qu’une prime pour les méga-événements. La rémunération de tous est majorée de 50 % pour les huit matchs du Mondial qui se dérouleront au SoFi Stadium.

Droit de grève si l’ICE débarque

Autre pilier : le maintien du droit de grève. « Nous pouvons l’exercer quand nous voulons si l’ICE menace nos membres ou les supporters. C’est le premier accord de ce type dans le pays », décrypte Kurt Petersen. Un an après des raids massifs de la police de l’immigration à Los Angeles, l’administration Trump refuse d’exclure l’hypothèse d’interventions durant le Mondial.

« Comment cela se déroulerait-il dans cette hypothèse ? », a demandé un journaliste local. « Nous sommes en terrain inconnu car une telle situation ne s’est jamais produite. Mais je peux vous dire que nous sommes plutôt bons dans la rapidité d’une riposte », a répondu le syndicaliste, déclenchant les « Si, se puede » (slogan historique du mouvement syndical agricole, majoritairement latino, repris par l’ensemble du syndicalisme US et décliné par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle victorieuse de 2008 avec « Yes, we can »).

Le syndicat a également obtenu des mesures de protection inédites : les salariés ne sont pas tenus de fournir leur numéro de sécurité sociale, leur statut d’immigration, des informations sur leur nationalité ou des documents d’autorisation de travail pour obtenir leur accréditation à l’événement. Le stade SoFi est désormais un sanctuaire pour les 2 000 salariés-syndiqués.

« C’est une victoire historique pour Los Angeles », conclut Kurt Petersen. Alors que les puissants ont capitulé, ces travailleurs ont tenu bon. Les plongeurs, les cuisiniers, les barmans et les serveurs ont tenu tête à la FIFA et à l’ICE, ont refusé de troquer leur dignité contre un salaire, et ont obtenu l’une des conventions collectives les plus solides du pays dans le secteur des stades. Ce sont eux les héros de la Coupe du monde. »

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Reportages