« No Kings », une manif pour préparer un vote sanction contre Trump

A Scranton, comme dans l’ensemble du pays, la quatrième édition des rassemblements visait à transformer « le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ». (Article publié dans l’Humanité du 19 octobre 2026).

Scranton (Etats-Unis), envoyé spécial.

Des pancartes et des bulletins. Pour sa quatrième édition, les manifestations dites « No Kings » (Pas de rois) ont étoffé leur panoplie. En juin et octobre 2025 puis mars 2026, des millions d’Américains se sont mobilisés dans les rues de centaines de villes du pays pour, comme le rappellent les organisateurs, « rejeter l’idée selon laquelle le pouvoir appartient aux rois, aux milliardaires ou aux politiciens qui se croient au-dessus du peuple et de la loi ». Cette fois-ci, à dix-sept jours des élections de mi-mandat, ils proposaient « de franchir une étape en transformant le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ».

Le 17 octobre n’était donc pas jour de simple manifestation, mais une journée de participation électorale voulue comme non partisane. L’intitulé ne trompait personne : chacun avait bien compris qu’il ne s’agissait pas seulement de voter, mais de le faire pour battre Donald Trump et les républicains au Congrès.

Le sort de la Chambre des représentants, où les Républicains disposent d’une très courte majorité, se joue notamment dans la 8e circonscription de Pennsylvanie, traditionnel « swing state » (Etat pivot) et cinquième Etat le plus peuplé du pays. Scranton (75.000 habitants), la ville centre, est surtout connue pour la mythique série « The Office » qui y prend place et pour Joe Biden qui y est né (en 1942). C’est d’ailleurs près d’une avenue qui porte désormais son nom, le long de la place où trône le tribunal du comté de Lackawanna, que les manifestants s’étaient donné rendez-vous.

Comme à l’accoutumée, il y avait foison de pancartes : « Envoyez les enfants de Trump pour combattre en Iran », « Les salariés plutôt que les milliardaires » ou encore « Abolissez ICE, maintenant ». Plus original, un homme déguisé en diable de pied en cape avec sur un bout de carton explicatif : « Il fait mon boulot ».

Côté bulletins, il fallait se rendre sous la petite tente dressée par l’organisation Action Together, où Jessica, la directrice de la communication, invitait chacun à renseigner ses coordonnées afin d’être informés en long et en large sur les procédures électorales. « Désolé, je n’ai pas de chèque à vous donner, il y a eu un malentendu », plaisante-t-elle, en référence aux 5000 dollars promis par Donald Trump à chaque habitant en cas de victoire des républicains.

Sous un vent glacial qui a surpris la région après une ambiance d’octobre printanière, une file se forme pour remplir son devoir. Beaucoup sont des habitués des mobilisations « No Kings », des électeurs démocrates de plus de 50 ans. « Voter est plus efficace que de se plaindre », affirme Jim qui a enfilé un bonnet bleu de la même couleur que son vote. « J’aime mon pays et je ne suis pas payé pour être là, contrairement à ce que dit Trump », revendique Phil, un docteur à la retraite, ancien officier dans l’armée.

Autumn, jeune femme aux cheveux couleur d’automne justement, est aussi là pour transmettre à chaque manifestant un papier avec ses droits en cas d’une intervention de l’ICE, la police de l’immigration, avec un QR code pour effectuer une donation à une ONG prenant en charge la défense des migrants.

De l’autre côté de la place, le comité local du parti démocrate a lui aussi sorti sa tente, ses formulaires à remplir et des pins à vendre. « Cela nous permet de financer nos nouveaux locaux et de proposer aux gens d’être volontaires pour une campagne qui s’annonce serrée », indique sa responsable. Le sortant républicain, Rob Bresnahan, se trouve en difficulté, coincé entre la hausse généralisée des prix et des possibles délits d’initiés.

En 2025, son nom a émergé parmi ceux des députés qui avaient le plus gagné en Bourse, un an à peine après avoir fait campagne en opposition à cette pratique. Au New York Times, il a affirmé qu’il s’était avéré trop compliqué de placer ses actions dans une fiducie sans droit de regard et que ses courtiers prenaient des décisions indépendamment, sans le consulter.

Son opposante est la maire démocrate de Scranton, Paige Cognetti, qui pilonne sans cesse son adversaire sur ses deux sujets, mais dans un environnement qui ne lui est pas intrinsèquement favorable : Donald Trump est arrivé en tête dans cette circonscription lors de ses trois candidatures présidentielles alors que Barack Obama l’avait emporté à deux reprises.

« Scranton est très démocrate mais dans la partie la plus rurale, ils sont vraiment très MAGA », décrypte la militante démocrate. Autant faire le plein dans des zones de force. Au micro, Shawn, organizer pour « Action Together », annonce qu’un porte-à-porte sera organisé dès la fin du rassemblement. Dwayne, autre militant, rappelle la règle : « Votez en avance ou votez par correspondance, le jour du vote vous serez ainsi disponibles le mardi 3 novembre pour accompagner des gens à leur bureau de vote. »

Le vote anticipé a en effet commencé dans de nombreux Etats, dont la Pennsylvanie qui ne compte pas moins de quatre circonscriptions pouvant basculer des républicains aux démocrates. Nationalement, les données les plus récentes font état de plus de 8,5 millions de votes déjà exprimés soit une augmentation par rapport aux élections de mi-mandat de 2022.

Près de la moitié d’entre eux sont des démocrates enregistrés comme tels qui, traditionnellement, votent avant le Jour J. Cependant, selon CNN, la mobilisation des premiers jours en Caroline du Nord et dans l’Iowa, où se jouent deux scrutins pour le Sénat, montrent une avance marquée des démocrates par rapport à 2024 et surtout une sous-mobilisation des électeurs républicains.

En Géorgie et dans l’Ohio, des records de participation ont été enregistrés. Si les sondages donnent une avance confortable aux démocrates pour la chambre des représentants, certains observateurs pointent une possible sous-représentation des républicains dans les échantillons. Cependant, les mêmes enquêtes mettent en évidence l’impopularité de Donald Trump et l’insatisfaction devant ses politiques économiques et diplomatiques.
À travers 3000 événements programmés dans l’ensemble des Etats-Unis conçus comme autant de leviers de participation, « No Kings » a constitué une étape dans la consolidation d’un vote sanction contre Donald Trump.

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« La stratégie républicaine de redécoupage électoral pourrait être contre-productive »

Sentant venir le vote-sanction, Donald Trump a lancé une opération massive de redécoupage des circonscriptions, mais l’issue de ce coup de Jarnac est incertain, selon Olivier Richomme, professeur à l’Université Lumière Lyon 2. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

A moins d’un mois des élections de mi-mandat, les républicains sont distancés dans les sondages mais comptent sur le tripatouillage des cartes électorales pour amortir le choc voire maintenir leur majorité.

Peut-on affirmer que les républicains ont gagné la bataille du redécoupage électorale que Donald Trump a lancé dès l’été 2025?

Il est vrai que les républicains ont lancé un cycle de redécoupage électoral (appelé gerrymandering) qui peut leur octroyer un petit avantage. Cela ne permettra sans doute pas de sauver leur très courte majorité mais limitera peut-être l’ampleur d’une victoire démocrate. Il faut rappeler aussi qu’à la Chambre des représentants les républicains disposent d’un avantage structurel en raison de la répartition de la population sur le territoire.

En effet, les électeurs démocrates sont concentrés dans les grands centres urbains alors que les électeurs républicains sont répartis de façon plus uniforme. Avec un scrutin uninominal dans des circonscriptions géographiques, le parti démocrate part avec un désavantage de 6 ou 7 points. C’est-à-dire que, pour obtenir 50 % des sièges à la Chambre, il leur faut obtenir plutôt 56 % ou 57 % des suffrages au niveau national.

Les républicains disposent donc d’un double avantage structurel ?

Oui, mais on peut se demander si les stratégies républicaines de redécoupage électoral s’avéreront payantes. Premièrement, certains États démocrates, notamment la Californie (+ 5 circonscriptions démocrates), ont tenté de compenser les gains obtenus au Texas (+ 5 circonscriptions républicaines). Ce qui ne fut pas chose facile car, depuis une quinzaine d’années, les démocrates ont tenté de réformer le charcutage électoral notamment en adoptant dans plusieurs États des commissions indépendantes chargées du redécoupage.

Les électeurs sont très sensibles au conflit d’intérêts lorsque des élus choisissent eux-mêmes les frontières de leurs circonscriptions. Les démocrates partent donc avec un désavantage dans ce domaine. Par exemple, il a fallu que le gouverneur de Californie fasse passer un référendum pour demander à la population de suspendre la commission indépendante afin de compenser les efforts républicains du Texas.

Dans certains États, cette manœuvre n’était pas possible et les démocrates ne pouvaient pas lancer un cycle de redécoupage à leur guise, il leur fallait attendre le recensement décennal (en 2030, NDLR) ou passer par une commission indépendante.

Deuxièmement, les gains électoraux avaient déjà été maximisés en 2011 ou 2021. Par conséquent, la proposition de Donald Trump est risquée et c’est pour cette raison que le président n’a pas réussi à emmener un grand nombre d’États républicains avec lui. Les juges sont intervenus parfois, comme dans le Missouri. Surtout, les élus ont hésité, comme en Indiana, entre la peur de déplaire à Trump et le danger de perdre leurs sièges.

Tout le monde sait que 2026 sera l’année d’une vague bleue car le président et ses politiques douanières, militaires et économiques sont très impopulaires, mais personne ne sait de quelle ampleur elle sera. Combien de républicains « Make America Great Again » n’iront pas aux urnes si Donald Trump n’est pas en lice ?

Cette tentative de gagner une élection sur le tapis vert pourrait donc se solder par un échec ?

Redessiner la carte électorale en se fondant sur les résultats de 2024 pourrait être contre-productif et les républicains pourraient perdre plus de sièges que s’ils n’avaient rien fait. Au final, sur le papier, les républicains ont, en théorie, neuf sièges de plus qui leur sont favorables. Mais il n’est pas dit qu’au Texas et en Floride ce pari s’avère payant. Le redécoupage électoral est en fait un jeu à somme nulle. Des élus républicains sont désormais exposés à cette vague bleue.

On ne saura qu’en novembre si le coup de poker de Trump – comme George W. Bush l’avait fait avant lui en 2003 au Texas – lui permettra de maintenir sa courte majorité. La digue du charcutage électoral pourrait ne pas résister à un taux d’impopularité historique. Ou, pour le dire autrement, le prix de l’essence est sûrement plus fort que le gerrymandering. Une chose est certaine cependant : en ne respectant pas, une fois de plus, les normes démocratiques, les républicains ont ouvert la boîte de Pandore.

la Cour Suprême a permis que des dispositions de la loi sur les droits civiques ne puissent plus être invoquées. Cela va-t-il favoriser les républicains?

Effectivement. Une des raisons pour lesquelles les républicains ont pu augmenter le nombre de circonscriptions qui leur seront favorables est que, en 2026, la Cour suprême, dans l’arrêt Callais, a remis en cause la section II de la grande loi sur le vote de 1965 (Voting Rights Act). Celle-ci protégeait les circonscriptions dans lesquels des Africains-Américains étaient élus, en particulier dans le Sud, dans les États de l’ancienne confédération.

Libérés de la menace d’un procès pour discrimination ethno-raciales, les élus républicains se sont empressés de lancer un nouveau cycle de redécoupage juste avant les élections de mi-mandat. Cet arrêt, couplé à l’arrêt Rucho de 2019 qui valide la constitutionnalité du redécoupage électoral à visée partisane, a permis à la Caroline du Nord, la Louisiane, l’Alabama et le Tennessee, d’éliminer quatre circonscriptions à « minorité majoritaire » (permettant d’élire un candidat africain-américain), une circonscription dans chaque État.

Il se trouve que l’affiliation partisane démocrate et l’affiliation ethno-raciale sont fortement corrélées, aux États-Unis. Les élus africains-américains sont presque exclusivement des démocrates. En éliminant ces circonscriptions, les républicains font perdre quatre démocrates dont trois élus africains-américains. Et ils peuvent justifier ce retour en arrière qui pourrait apparaître discriminatoire comme étant motivé seulement par un intérêt partisan.

L’hypocrisie des juges ici est de prétendre qu’ils ne peuvent distinguer entre intention partisane et intention discriminatoire. L’arrêt Callais garanti donc que les dernières circonscriptions démocrates du Sud (en dehors de grandes villes) vont disparaître à l’avenir, et avec elles des sièges d’élus démocrates et africains-américains. Au-delà de l’aspect partisan c’est aussi la diversité du corps politique à la Chambre des représentants qui est en jeu.

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« Le programme progressiste est devenu le programme démocrate »

Ancien collaborateur de Bernie Sanders, le jeune candidat brigue un poste au Sénat dans la circonscription du Vermont où son mentor fut lui-même élu. Mesures en faveur de la couverture médicale universelle, de la taxation des riches, arrêt de l’envoi d’armes à Israël… à quelques semaines des élections de mi-mandat et à deux ans de la présidentielle, il mesure le chemin parcouru par la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

Professeur de sociologie, ancien collaborateur de Bernie Sanders, Nikhil Goyal, a franchi le pas et s’est lancé en politique. A 31 ans, il sera sans aucun doute élu au Sénat Local pour la circonscription de Burlington, la plus importante ville du Vermont. Celle dont Bernie Sanders a été élu maire en 1981, avant d’en devenir député puis sénateur au Congrès de Washington, avec un mandat qui se termine en 2030. Comme un passage de témoin.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux élections ?

Je me présente parce que les travailleurs sont chassés de notre État par la flambée des prix. Nous avons les coûts de santé les plus élevés de tout le pays, des impôts fonciers qui montent en flèche tandis que nos voisins sont terrorisés dans nos rues par des agents fédéraux. Et je crois que nous avons besoin d’un leadership audacieux et ambitieux qui non seulement se batte pour les travailleurs mais leur apporte aussi des résultats concrets.

Nous nous trouvons à un moment remarquable de l’histoire américaine avec une prise de conscience croissante du fait que nous avons besoin d’élus capables d’apporter une réponse à l’ampleur et à la gravité de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Ou plutôt, devrais-je dire, des crises : économique, sociale, politique, démocratique.

J’ai le sentiment que nous sommes à un moment critique où nous pouvons soit continuer à emprunter la voie de l’oligarchie et du fascisme revanchard, avec une concentration toujours plus grande de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une poignée de personnes, soit reprendre le pouvoir et veiller à répondre aux besoins essentiels des gens ordinaires pour qu’ils puissent mener une vie agréable.

Au début de la campagne, vous n’aviez aucune notoriété. À la fin, vous êtes arrivés en tête de la primaire. Comment avez-vous réussi à faire cela ?

J’ai lancé cette campagne par une journée très froide de janvier. Cela semble assez surréaliste d’y repenser aujourd’hui, dix mois plus tard. Et j’ai entamé cette course avec une notoriété inférieure à 10 %. Je ne m’étais jamais présenté à une élection auparavant.

J’ai passé de très nombreuses années à m’engager dans l’élaboration de politiques et la défense de causes, notamment l’éducation au sein des communautés. J’ai travaillé pour le sénateur Bernie Sanders au Sénat en tant que membre de son équipe, et mon rôle consistait à l’assister et à défendre son programme à travers mon travail. J’ai également été professeur de sociologie dans trois universités différentes, éducateur auprès de jeunes et de personnes incarcérées, à qui j’enseignais la sociologie.

Mais une grande partie de ce travail ne vous apporte pas forcément une grande notoriété. C’est donc en me lançant dans cette campagne que j’ai pris conscience de l’existence de ces obstacles majeurs. Il m’incombait de faire le travail nécessaire pour aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, pour diffuser ce message et, surtout, pour les écouter.

La qualité la plus importante d’un élu est de savoir écouter, de discuter réellement avec les gens des difficultés et des épreuves qu’ils traversent. Les reconnaître, en prendre note, puis élaborer un programme qui s’y attaquera de front. Mon équipe et moi avons frappé à plus de 7 200 portes au total. Cette mentalité est donc fondamentale, au cœur dans ma campagne.

Je pense que cela a clairement porté ses fruits. Nous avons élargi l’électorat. Nous avons tendu la main à des personnes qui n’avaient jamais voté auparavant aux primaires : des immigrés, des étudiants, des personnes à faibles revenus. Nous avons mobilisé les communautés népalaises, somaliennes, bosniaques et tibétaines, des personnes qui n’avaient jamais vraiment été représentées en politique.

Non seulement nous avons gagné, mais nous avons remporté une victoire écrasante avec plus de voix que n’importe quel autre candidat en lice, et dans certains cas, plus que des candidats d’autres scrutins.

Vous décririez-vous comme un socialiste démocratique ?

Je me considère comme un social-démocrate. Je sais qu’en Europe, ces termes sont parfois synonymes mais je fais la distinction entre les deux en ce sens que je crois fermement au programme du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et que j’y adhère pleinement.

C’est l’idée selon laquelle nous devons garantir un minimum vital pour que personne ne souffre de la faim, ne soit privé d’éducation, de soins de santé ni de ses besoins fondamentaux, et que les marchés soient très strictement réglementés et soumis à un contrôle démocratique.

Il s’agit là de renforcer la position des travailleurs, la participation et la propriété par exemple en siégeant aux conseils d’administration des entreprises, voire au sein de coopératives, et par le biais de la participation aux bénéfices. Il faut veiller à ce que les entreprises ne servent pas uniquement à améliorer leurs résultats financiers, mais contribuent réellement au bien commun.

Je crois donc sincèrement en une économie mixte dans ce sens. Tout en étant fermement convaincu que nous devons évoluer vers une propriété plus démocratique de l’économie. Je sais bien qu’il existe toute une gamme de points de vue, mais certaines personnes se qualifient de « socialistes démocratiques ». Croient-elles réellement que tous nos moyens de production devraient être entièrement contrôlés par l’Etat ?

Ce que vous venez de dire aurait pu également être dit par Zohran Mamdani qui, lui, se réclame du socialisme démocratique.

Je fais la distinction entre les deux car j’aime être précis. Les personnes qui se réclament du socialisme démocratique souhaitent peut-être, à terme, évoluer vers une situation où le capitalisme serait aboli. Je ne veux pas créer cette situation. Je veux mettre fin au capitalisme néolibéral et instaurer des modèles économiques sociaux-démocrates. Mais dans ce cadre, je ne pense pas que cela nous limite, cela ne nous empêche pas d’avoir, disons, la propriété publique de certaines industries. Je fais simplement la distinction avec l’idée traditionnelle du socialisme. Personnellement, cependant, je ne pense pas qu’il y ait un grand écart entre ce que je dis et ce que disent certaines personnes.

Dans quelques jours auront lieu les élections de mi-mandat. La gauche progressiste semble avoir un certain élan aux États-Unis. Comment voyez-vous cela ?

Cela fait dix ans que Bernie Sanders s’est présenté pour la première fois à la présidence. Et regardez le chemin parcouru par la gauche progressiste. Le programme progressiste est devenu, en grande partie, le programme démocrate. Nous avons vu presque tous les sénateurs démocrates américains voter contre l’envoi d’armes et d’aide militaire à Israël. Pouvez-vous imaginer que cela se soit déjà produit dans l’histoire des États-Unis avant cela ? Parlons de la couverture médicale universelle : des dizaines et des dizaines de membres de la Chambre des représentants coparrainent ce projet, et ils sont de plus en plus nombreux au Sénat américain.

La gratuité des frais d’inscription dans les universités publiques est désormais une idée presque universellement acceptée au sein du Parti démocrate.

Le refus des fonds des comités d’action politique (PAC) des entreprises, y compris les fonds de l’AIPAC (le grand lobby pro-israélien aux États-Unis – NDLR) occupe désormais une place prépondérante au sein du parti. Tout comme la volonté d’aller vers 100 % d’énergies renouvelables propres. On pourrait ajouter la taxation des riches. Toutes ces mesures sont désormais même adoptées par certains démocrates des États indécis.

Ce sont là des enjeux qui étaient autrefois considérés comme marginaux, mais qui font désormais partie du courant dominant.

De nombreux candidats ont remporté leurs primaires, de Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez à New York à Angie Nixon en Floride, en passant par Abdul El-Sayed dans le Michigan ou Peggie Flanagan dans le Minnesota. Cela montre le profond mécontentement envers l’establishment du Parti démocrate et le statu quo. Je suis fier d’être démocrate mais le parti démocrate a perdu deux élections face à Donald Trump. C’est inacceptable et cela met en évidence l’incapacité du parti à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent. J’ai bon espoir que nous assistions à une forte vague démocrate, mais surtout à une vague progressiste qui nous mettra en position de gagner et de reprendre la Maison Blanche en 2028.

David Sirota voit Bernie Sanders comme l’équivalent d’un Barry Goldwater pour le parti démocrate.  Qu’en pensez-vous ?

D’un point de vue historique, je ne sais pas si j’utiliserais exactement la même formulation, mais je pense que ce que nous voyons, c’est que Bernie Sanders était un visionnaire.

Nous avons eu Occupy, le combat pour le salaire minimum à 15 dollars, Black Lives Matter, nous avons eu tous ces mouvements sociaux qui ont changé le vocabulaire avec lequel nous envisagions la politique américaine et la vie américaine. Mais en 2016, lors de la première campagne présidentielle de Bernie, le pays n’était pas encore tout à fait prêt à entendre l’idée que les soins de santé devraient être un bien public universel ou encore que les États-Unis ne devraient pas accorder un chèque en blanc à l’État d’Israël.

Il était en avance sur son temps. S’il avait quelques années en moins, j’aurais espéré qu’il se présente à nouveau à la présidence.  C’est un orateur et un penseur d’une grande vivacité et d’un dynamisme exceptionnel. Mais à certains égards, le parti démocrate est devenu le parti de Bernie. C’est certainement le cas pour les électeurs de moins de 45 ans. C’est tout simplement écrasant. Et de plus en plus, les électeurs plus âgés le soutiennent aussi. Parce que les républicains ont encore tout foiré. C’est ce qu’ils font quand ils arrivent au pouvoir : ils détruisent l’économie américaine, ils nous entraînent dans des guerres profondément destructrices, qui font des morts. C’est du déjà-vu. Ils vont donc se prendre une raclée lors de ces élections de mi-mandat.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

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Amérique, qui es-tu ? : les romanciers répondent

Nature du trumpisme, traces de l’esclavage et de la ségrégation mais aussi espoir de changement né à New York : durant le Festival America, des dizaines d’auteurs ont ausculté les entrailles de leur pays ? (Article publié dans l’Humanité du 01 octobre 2026).

Ils habitent tous trois le Mississippi, mais c’est dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Vincennes (Val-de-Marne) qu’ils se sont croisés pour la première fois. Aucune union à célébrer si ce n’est celle des lecteurs et des auteurs, principe matriciel du Festival America, qui organisait, du 24 au 27 septembre, sa douzième édition en cette année de 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis.

Le Mississippi, c’est « cet endroit affreux mais qui suscite beaucoup de créativité, d’où le nombre des auteurs », selon la description d’Addie E. Citchens (les Révérentes, Bourgois). Doyen d’une table ronde au titre emprunté au cinéma (Mississippi Burning, d’Alan Parker), John Grisham, dont les romans ont été portés plus qu’à leur tour sur grand écran, de la Firme à l’Affaire Pélican, a d’abord livré quelques souvenirs du « vieux Mississippi » : « Tout était ségrégué. Les écoles étaient totalement blanches, celles pour les Noirs se trouvaient de l’autre côté de la voie ferrée. À l’âge de 12 ans, je suis allé à un meeting du Klu Klux Klan, qui avait fait brûler une grande croix dans un champ. Quand j’ai eu 15 ans, la Cour suprême a décidé de déségréguer, mais les Noirs n’avaient pas le droit de vote. C’est seulement à l’université que j’ai commencé à côtoyer des Noirs et donc à me poser des questions. »

Oui, mais voilà, pour Addie E. Citchens, ce n’est pas vraiment de l’histoire ancienne : « Le changement, on le voit de manière très différente selon notre position sociale. Le Mississippi est toujours très ségrégué. Notre vote ne compte pas en raison du charcutage électoral. Notre situation n’a pas beaucoup changé. J’ai eu le bac en 1998 et mon bal de promo était toujours ségrégué. Pour moi, c’est toujours le bon vieux Mississippi », lâche l’autrice ­africaine-américaine, avec un accent légèrement traînant caractéristique du Sud.

Au commencement était l’esclavage

Troisième intervenante de cette table ronde, la double lauréate du National Book Award : Jesmyn Ward. « Mes parents et grands-parents m’ont raconté leur expérience de devoir quitter le centre-ville avant la tombée de la nuit et l’intégration dans les écoles blanches. L’histoire est toujours très présente. Elle vit encore dans l’école où ma fille va : majoritairement noire et sous-­financée. Les inégalités persistent », tranche-t-elle. « Le Mississippi est toujours contrôlé par une poignée d’hommes blancs », admet John Grisham.

Cet échange ne relevait pas tout à fait d’une joute à fleurets pourtant mouchetés, mais évoluait néanmoins sur la corde instable entre l’hier et l’aujourd’hui et l’appréciation du chemin parcouru… ou pas. D’une formule : l’Amérique avait-elle seulement changé ou s’habillait-elle d’un manteau plus présentable ? Pendant trois jours, à Vincennes, des dizaines d’auteurs ont répondu, d’une façon ou d’une autre, à ce casse-tête qui n’a pas de réponse définitive. Romanciers, pour l’immense majorité, ils ont parlé des livres qu’ils ont écrits. Mais comment ceux-ci ne dessineraient-ils pas, pixel par pixel, un pays où la littérature a toujours fait office d’exercice d’histoire ? Comme l’a revendiqué Phillip B. Williams, auteur de Chez nous (Robert Laffont), « la fiction est tout aussi importante que les travaux universitaires ». Dévorez les pages de William Faulkner, Toni Morrison, Upton Sinclair, John Steinbeck ou Philip Roth et vous accompagnerez, à dos de mots et de personnages, la trajectoire des États-Unis d’Amérique.

Et cette histoire a commencé en 1619 avec le début de l’esclavage. En épigraphe de son roman les Porteuses d’eau (les Léonides), Sasha Bonét a choisi cette phrase de Toni Morrison, prix Nobel de littérature : « Si vous ne comprenez pas l’histoire des femmes africaines-américaines, vous ne comprenez pas l’histoire de l’Amérique. » Écho avec une dimension de genre (féminin, en l’occurrence) à la phrase de James Baldwin : « L’histoire du Noir en Amérique est l’histoire de l’Amérique – ou, plus précisément, est l’histoire des Américains. Ce n’est pas une très jolie histoire ; l’histoire d’un peuple n’est jamais très jolie. »

« Je voulais écrire sur les femmes et la féminité, mais j’ai dû capituler : j’ai fini par écrire sur l’assignation des femmes noires à la maternité, sur la transformation de leurs corps en industrie », explique la romancière new-yorkaise. Pour l’esclavagiste, chaque enfant-marchandise était un investissement capital. Elle ajoute : « Les femmes noires ont été assignées au soin : elles s’occupaient de leurs enfants mais aussi des enfants blancs. C’était vrai alors et ça l’est toujours. Allez dans n’importe quel jardin d’enfants à New York et vous verrez que les enfants blancs ont des nounous noires. »

Les tripes du capitalisme sauvage

On connaît l’objection : pourquoi continuer à parler de ce qui s’est passé il y a quatre cents, deux cents voire cinquante ans ? « On voit toujours une résistance à affronter cela », constate en effet Jesmyn Ward, dont la première phrase de son dernier roman, Nous serons tempête (Belfond), saisit, glace ou les deux : « La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. »

Pour Ta-Nehisi Coates, certainement l’intellectuel le plus tranchant de sa génération, la question est mal posée : « Il ne s’agit pas de savoir s’il faut écrire sur l’esclavage ou pas, mais qui va écrire sur l’esclavage. Est-ce que ce sont les descendants d’esclaves ou pas ? » Le premier film « moderne » fut The Birth of a Nation de D. W. Griffith (Naissance d’une nation, 1916), ode au Klu Klux Klan, et le livre le plus vendu aux États-Unis après la Bible demeure Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, rappelle l’auteur. « Quand vous êtes noirs en Amérique, vous comprenez mieux le pays que ceux qui brandissent le drapeau ou portent une casquette Maga, reprend le journaliste et auteur. Nous qui avons vécu sous le joug, nous en savons plus sur le pays. »

L’Amérique, c’est un peu le crime (de l’esclavage) au bras du vice (du capitalisme), pour emprunter à Chateaubriand. On sait depuis la Jungle (1906) d’Upton Sinclair que les tripes de ce « capitalisme sauvage » (thème d’une autre table ronde) se lisent à ciel ouvert dans l’industrie agroalimentaire. Pour son premier roman, Alaska Parano (Gaïa), Jake Maynard nous emmène dans une conserverie de saumon en Alaska à la fin des années 2000 au moment où le patronat a fait appel à des travailleurs étrangers moins payés. L’éditeur français a choisi un titre qui fait écho au Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, virée sous acide de l’adepte du journalisme gonzo dans le temple du stupre. « Ça peut avoir du sens car la plupart des gars sont sous drogue. Pour tenir », reconnaît le néoromancier.

Les gars d’Eli Cranor, eux, dormaient sur leur pupitre. L’ancien quarterback de football américain devenu professeur d’anglais en terminale raconte : « Au bout d’une semaine, ces deux élèves latinos ont été suffisamment en confiance pour me dire qu’ils bossaient la nuit dans une usine de transformation de poulets. Et raconter les conditions de travail. » Dans À la chaîne (Sonatine), le romancier décrit notamment l’absence de « pauses pipi ». Certains des salariés portent des couches. Un personnage ne boit pas du tout : elle en fera une fausse couche. Un avortement par exploitation, avec lequel n’ont aucun problème les républicains qui dirigent ces États du Sud où la législation sociale a été broyée et le droit des femmes à disposer de leurs corps laminé. Joyce Carol Oates en avait fait le thème d’Un livre de martyrs américains (2017), sur lequel elle est revenue : « Il parle de l’Amérique de Trump même si ça a été écrit avant son élection. Il parle de l’Amérique des chrétiens évangéliques blancs qui refusent les intellectuels, le droit à l’avortement, face à une Amérique urbaine et diplômée, favorable à ce même droit. On peut voir aujourd’hui cette Amérique très insulaire, très anti­migrants, très anti-­Europe. La différence, c’est que la classe des oligarques, le 1 %, exploite cette Amérique non diplômée pour arriver à son but unique : pas d’impôts. » Avec cette pointe de sourire ironique presque imperceptible, l’autrice de 88 ans s’est souvenue de sa première lecture à l’âge de 7 ans : Alice au pays des merveilles est ce « lieu d’irrationalité et de folie qui annonçait l’Amérique d’aujourd’hui ».

Pour combien de temps encore ? Les élections de mi-mandat, le 3 novembre, mettront-elles un coup d’arrêt à Donald Trump si ce n’est au trum­pisme ? Une défaite électorale ­pourra-t-elle avoir raison de cette « volonté d’effacer tout ce que l’Amérique a conquis dans les années 1960 et 1970 : les droits civils, les droits des femmes (comme l’avortement), l’indépendance des agences fédérales », volonté exposée par Arnaud Miranda (les Lumières sombres, Gallimard) ?

« Trump est à la fois le produit de la radicalisation du Parti républicain ces dernières décennies, mais aussi d’un système de corruption généralisée, met en perspective Cole Stangler, journaliste et auteur (le Miroir américain, les Arènes). Mais il est impopulaire et c’est très important de le souligner. En novembre prochain, il y aura au Congrès plus d’élus socialistes et vraiment progressistes qu’il n’y en a jamais eu. »

Des livres jugés maléfiques

L’optimisme est rarement compagnon de la littérature. Il affleure pourtant chez Sasha Bonét : « Il se passe quelque chose comme un changement aux États-Unis avec l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent en montrant une voie d’unité d’opposition à Trump. Il montre que l’on peut tenir ses promesses. La question est : pourquoi les démocrates n’en font-ils pas de même ? » Ou Chris Pavone, auteur du thriller de ­l’année selon le New York Times (le Portier, Gallimard « Série noire ») : « Nous avons effectué un grand pas en élisant un maire socialiste démocrate. » Pour Taffy Brodesser-Akner, plume du New York Times magazine et autrice (le Compromis de Long Island, Calmann-Lévy), « ce n’est pas seulement que New York a retrouvé son influence ­nationale, mais aussi que les jeunes sont dynamiques et ne se laissent pas gagner par l’apathie ».

Les républicains semblent avoir identifié le danger : la jeunesse du monde et les mots. Pour la première fois, le Festival America s’est tenu sans le soutien de l’ambassade, dirigée par Charles Kushner, le père de Jared, gendre de Donald Trump, qui a décidé de réduire de 80 % son aide financière. Les organisateurs ont préféré se passer de cette aumône et sauvegarder leur esprit d’indépendance.

Aux États-Unis, les amis de M. Kushner ont lancé depuis plusieurs années une croisade contre ces livres maléfiques. Plus de 10 000 livres ont été interdits en 2025, dont près de 4 000 retirés des bibliothèques scolaires. Au palmarès des ouvrages bannis, on retrouve l’Œil le plus bleu, le premier roman de Toni Morrison, le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, la Servante écarlate, de Margaret Atwood, ou encore Entre le monde et moi, de Ta-Nehisi Coates. Ce dernier narre d’ailleurs, dans le Message, comment il s’est rendu en Caroline du Sud pour assister à une séance du conseil d’école qui entendait interdire son œuvre et s’est retrouvé au milieu d’un public acquis à sa cause : même un État sudiste profondément conservateur n’est pas à l’abri d’une bonne petite résistance organisée.

« La censure veut s’assurer que les prochaines générations n’auront pas accès à certaines idées ; supprimer l’accès aux livres, c’est supprimer pour les enfants, notamment des minorités, un accès au monde », souligne Dinaw Mengestu (Quelqu’un comme nous, Albin Michel), éphémère président du PEN America, l’une des principales associations dédiées à la défense de la liberté d’expression des écrivains. « L’Amérique a toujours été obsédée par le fait de contrôler l’histoire, poursuit Sasha Bonét. Les Blancs américains sont très enclins à protéger leur propre innocence. Je n’ai pas pu lire James Baldwin avant la fac. » Cahin-caha, les romanciers américains continuent pourtant de déjouer les plans de contrôle et de chroniquer ce bon vieux pays comme celui qui émerge.

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Comment le soutien du lobby pro-Israël est devenu toxique pour les candidats démocrates

L’American Israel Public Affairs Committee, lobby créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, a investi des centaines de millions de dollars dans la primaire démocrate. Pourtant, les défaites se sont accumulées pour les candidats que l’organisation soutenait, signe d’un retournement des électeurs en faveur des droits des Palestiniens. (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2026).


Tout était en boîte. Dans quelques jours, une vidéo inonderait les écrans du Michigan, attaquant Abdul El Sayed, le vainqueur de la primaire démocrate. L’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) avait perdu la bataille de la primaire démocrate, mais ne s’avouait pas vaincu pour autant. En dépensant 32 millions de dollars contre le candidat dénonçant le génocide à Gaza, le lobby, créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, avait établi un record et enregistré une défaite d’autant plus cuisante : Abdul El Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, devançait de quelques milliers de voix Haley Stevens.

L’Aipac (150 millions de dollars de budget dont 95 % proviennent des dons privés) allait désormais mettre tous les moyens possibles pour l’empêcher de rentrer au Sénat en se rangeant derrière le républicain Mike Rogers, lui-même affichant fièrement ses positions pro-israéliennes.

Toutes les planètes étaient donc alignées. Sauf que… début septembre, Mike Rogers est allé à Los Angeles rencontrer Michael Tuchin, le directeur de l’Aipac, avec un message bref et simple : « Ne faites pas de publicité en mon nom. »

« C’est le signe que le soutien de l’Aipac devient toxique, décrypte, pour l’Humanité, Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine. Nous assistons à une vraie rupture cette année. »

Les preuves : à New York, Dan Goldman et Adriano Espaillat, députés démocrates sortants, ont été évincés par des candidats ayant reçu le soutien de Zohran Mamdani, maire de la ville. Dans l’Illinois, le Colorado ou la Californie, le magot de l’organisation n’a pas suffi à faire gagner ses champions face à des candidats critiques d’Israël.

Une bascule des soutiens

Ultime rebuffade : des récipiendaires de dons de l’Aipac se prennent désormais à exprimer officiellement et publiquement leur refus, le député du Massachusetts Seth Moulton allant même jusqu’à restituer 35 000 dollars. « Tout cela a évidemment à voir avec l’évolution de l’électorat démocrate, sur Israël, avec des nouvelles générations d’électeurs comme d’élus beaucoup plus critiques d’Israël », souligne l’universitaire.

Ce basculement a notamment été mesuré le 7 octobre 2025, deux ans après les attaques terroristes du Hamas. Une enquête d’opinion réalisée par le New York Times montrait un soutien plus prononcé pour les Palestiniens (35 % des personnes interrogées) que pour Israël (34 %), une grande première.

Deux ans avant, 47 % des États-uniens affirmaient soutenir Israël et 20 % les Palestiniens. Le recul des positions pro-israéliennes est particulièrement spectaculaire au sein de la coalition démocrate, 54 % d’entre eux affichant leur proximité avec les Palestiniens.

Cette critique montante d’Israël se mesure également parmi les juifs américains. Selon un sondage réalisé par le Washington Post, 61 % d’entre eux estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre et 4 sur 10 affirment que le pays est coupable de génocide à l’encontre des Palestiniens.

Les électeurs démocrates favorables à des sanctions contre Israël

Il ne s’agit pas seulement d’une position morale. Selon une enquête réalisée par l’Institute for Middle East Understanding Policy Project et YouGov, une grande majorité des électeurs démocrates soutiendraient des candidats qui « refuseraient de fournir des armes à Israël » : 71 % d’entre eux préféreraient un futur candidat à la présidence qui voterait contre la livraison d’armes à Tel-Aviv, tandis que 55 % privilégieraient des candidats au Congrès qui soutiennent le Block the Bombs Act, une loi lancée en juin par une poignée d’élus progressistes afin de faire cesser les exportations des bombes utilisées à Gaza.

Jérôme Viala-Gaudefroy élargit la focale : « Nous observons un renversement du récit. L’ancien stipulait que, après la Shoah, la victime avait droit de disposer d’un État. Aujourd’hui, la victime est palestinienne. On assiste d’ailleurs à une décorrélation entre l’Aipac et une partie de la communauté juive. Des groupes de juifs de gauche prennent la défense des Palestiniens. »

L’Aipac tente de juguler ces idées désormais majoritaires en faisant battre les candidats qui les portent. D’où ces investissements aussi ciblés que démentiels dans leur ampleur : depuis 2022, ce lobby a dépensé 220 millions de dollars dans le processus électoral.

Et cela se voit, puisque depuis 2020, l’Aipac finance des campagnes en son propre nom. Traçabilité assurée. Tout cela s’insère dans un contexte où la Cour Suprême, avec son arrêt Citizens United, a levé, en 2010, quasiment toutes les limites au financement de la vie politique.

L’Aipac est donc devenu une sorte de double problème. D’un côté, il agit en défense inconditionnelle d’Israël, au moment où le génocide à Gaza a fracassé un consensus américain qu’il a lui-même contribué à forger.

Ce groupe de pression a initialement été dirigé par des démocrates avant de glisser vers les républicains. « À ses débuts, l’Aipac était proche du Parti travailliste israélien, un parti social-démocrate, mais il s’est depuis rapproché du Likoud du premier ministre Benyamin Netanyahou et de son projet de ”Grand Israël” », résume le journaliste John Judis dans une note de blog.

De l’autre, il incarne une sorte de corruption à bas bruit du processus électoral par l’immixtion de l’argent. « Abdul El Sayed a régulièrement rappelé ce second point lorsqu’il évoquait l’Aipac », rappelle Jérôme Viala-Gaudefroy.

Neuf donateurs ont versé 1,7 milliard de dollars depuis 2012

L’organisation n’est pas la seule de la galaxie pro-israélienne à inonder les campagnes de leurs dollars, comme le documentent Eli Clifton et Ian Lustick dans leur livre (Israel’s lobby : America in the Grip of a Foreign Power, non traduit en français).

Les deux auteurs mettent en avant neuf donateurs qui ont versé plus de 1,7 milliard de dollars de dons déclarés depuis 2012. Au cours de la dernière décennie, des groupes soutenant le gouvernement israélien ont créé leurs propres « super PAC », ces comités très opaques qui mènent des campagnes de dépenses « indépendantes » en faveur ou contre certains candidats.

Les chrétiens évangéliques (Christians United for Israel, qui compte davantage de membres que l’Aipac) constituent une frange incontournable de cette constellation et ont ramené cette dernière dans l’orbite du parti républicain. Faute d’emprise au sein de la coalition démocrate, le lobby pro-israël sait pouvoir trouver en un candidat du parti de Trump un défenseur zélé. Et lorsque l’un d’entre eux – Mike Rogers, en l’occurrence – lui demande de se faire discret, il s’exécute.

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Comment les républicains tentent de confisquer le vote des Américains

Le parti de Donald Trump s’efforce depuis des décennies de porter atteinte au suffrage universel, analyse la chercheuse Ludivine Gilli. A quelques semaines des élections de mi-mandat, il s’en prend désormais au vote par correspondance. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2026).

Dans Le vote confisqué, sorti le 18 septembre, Ludivine Gilli décortique une stratégie de plusieurs décennies du parti républicain, que l’hôte de la Maison Blanche tente d’accélérer.

Donald Trump revient à la charge contre le vote par correspondance, élément  d’une stratégie plus globale de la part des républicains à laquelle vous consacrez votre dernier livre. Quand a-t-elle commencé et quels en sont les ressorts ?

La stratégie d’empêchement électoral a été construite par étapes à partir des années 1970, comme pièce importante mais pas unique d’une stratégie conservatrice plus large encore de capture du pouvoir.

Les attaques anti-vote ont pris une autre dimension à partir de 2010, après la raclée subie par les démocrates aux élections. Les républicains ont eu les moyens, grâce aux majorités conquises dans de nombreux États, de mettre en œuvre à grande échelle des mesures qui étaient auparavant déployées de manière plus limitée. En pratique, ils ont légiféré pour compliquer l’accès aux urnes de certaines parties de l’électorat à travers la radiation massive d’électeurs des listes électorales, la complication des modalités pour s’inscrire, la fermeture de bureaux de vote, la réduction des modalités de vote, etc., mais aussi, dernièrement, en politisant la gestion des élections.

L’un des ressorts majeurs de la stratégie anti-vote est la rhétorique sur la fraude électorale, dont le moment fondateur a été l’élection contestée Bush-Gore de 2000. C’est à sa suite que les républicains ont commencé à instrumentaliser des accusations fallacieuses de fraude pour justifier de limiter l’accès au vote au lieu de l’étendre. C’était l’embryon d’un aspect aujourd’hui structurant de la rhétorique électorale de Donald Trump : justifier les restrictions d’accès au nom de la protection contre une fraude fantasmée. Cette rhétorique a explosé après l’élection de 2020, et elle a réussi à convaincre non seulement la majorité des républicains mais aussi une partie des démocrates que le problème est réel.

Quel rôle joue la Cour suprême, institution composée de juges non élus ?

Il est déterminant, car ces neuf juges ont le dernier mot sur l’interprétation de la Constitution. À bien des égards, ce sont eux qui font la loi. Ces dernières années, la Cour a présidé à de sérieux reculs dans de nombreux domaines (droit à l’avortement, protection contre les armes à feu, pouvoirs de l’exécutif, ou encore place de la religion dans la vie publique).

Concernant le vote et l’équité électorale, les juges ont rendu depuis 2010 plusieurs arrêts lourds de conséquences en invalidant des moyens de protection contre les entraves électorales. Un exemple majeur est la décision Shelby (2013), qui a supprimé des protections fondamentales contre les discriminations raciales dans l’accès au vote, établies par le Voting Rights Act de 1965. Un autre exemple est la décision Rucho (2019), dans laquelle les juges ont indiqué qu’il ne leur appartenait pas de trancher sur le charcutage partisan des circonscriptions. Les citoyens floués par de tels charcutages ne peuvent donc formuler aucun recours devant un tribunal fédéral, ouvrant la voie à de très nombreux abus. La Cour a récemment renforcé les possibilités d’abus en supprimant en 2026 une autre protection datant de 1965. C’est également elle qui a autorisé en 2010 (décision Citizens United) les entreprises à dépenser des sommes illimitées lors des campagnes électorales, suscitant l’explosion des dépenses politiques occultes.

Pourquoi les républicains ont-ils autant peur du vote populaire ?

Ils ont surtout peur du vote de leurs opposants. Ce sont eux qui sont visés par les nombreuses mesures d’exclusion électorale. Cela dit, elles touchent aussi leurs partisans et certaines pourraient avoir un effet boomerang. Les mesures exigeant une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales, par exemple, pourraient in fine toucher plus fortement l’électorat républicain (moins diplômé) que les démocrates.

Si l’on revient à la source de cette stratégie anti-vote, elle a prospéré parmi les républicains à une période (1980-2000) où ils percevaient l’évolution démographique du pays comme une fatalité électorale. Leur base blanche rurale allait nécessairement être submergée par l’électorat urbain issu de l’immigration, majoritairement démocrate. Dans ces conditions, ils imaginaient un futur dans lequel ils ne pourraient plus avoir de majorité de votes. La fatalité ne s’est pas confirmée, car le vote des Latinos – composante principale de ce nouvel électorat, est passé de 60-70 % pour les démocrates dans ces années, à 50-55 % en 2024. La crainte demeure pourtant.

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L’emprise contrariée de Donald Trump sur le GOP

L’onction du milliardaire fonctionne moins comme un sésame lors de ce cycle des primaires, même si la base MAGA lui demeure fidèle. Une défaite lors des midterms en ferait un président sans leviers. (Article publié dans l’Humanité du 25 août 2026.)

Darline Graham l’avoue : elle n’est pas plus informée que cela sur les enjeux de sécurité nationale en ce qui concerne Taïwan et la mer de Chine. Ce ne serait pas embarrassant si elle n’était qu’une électrice lambda de Caroline du Sud. Or, elle aspire à occuper le siège de sénatrice de l’État.

La chambre haute du Congrès dispose de pouvoirs très étendus en matière de politique étrangère, de la confirmation de nominations clés à la ratification des traités. La candidate républicaine devrait le savoir puisque son frère, Lindsay, a occupé cette fonction de 2003 au 11 juillet dernier, jour de son décès.

Sa gaffe, intervenue en plein milieu d’un débat avec ses concurrents, a encore affaibli sa position : lors du premier tour, le 11 août, elle n’a recueilli que 33 % des suffrages, l’électorat républicain très conservateur de cet État du Sud profond ne semblant pas emballé par le népotisme ambiant.

La candidate a reçu un soutien de poids : Donald Trump lui-même. Le président s’est même déplacé vendredi 21 août à Myrtle Beach pour tenir un meeting. L’issue de cette primaire aura pourtant peu d’impact sur l’élection de novembre : la Caroline du Sud est un bastion républicain. Pourquoi Donald Trump a-t-il pris de son temps qu’on imagine précieux, entre une guerre pas terminée avec l’Iran et un conflit commercial entamé avec le voisin canadien ? Par fidélité à Lindsay Graham, un faucon anti-Trump devenu un zélote ?

« S’il vous plaît, faites comme si j’étais sur le bulletin »

Fidèle à sa transparence égotiste, l’hôte de la Maison-Blanche a rapidement éventé la raison unique de son déplacement : ce vote constitue un référendum sur lui-même. « S’il vous plaît, faites comme si j’étais sur le bulletin », a-t-il imploré. Une défaite de Darline Graham ce mardi 25 août lors du second tour de la primaire serait d’abord et avant tout un échec pour Donald Trump. Un de plus. La saison des primaires s’est en effet avérée plus compliquée que prévu pour celui qui se voit en « faiseur de rois » au sein du Parti républicain.

En Iowa, en Géorgie et en Caroline du Sud – trois États qu’il a remportés lors de l’élection présidentielle de 2024 –, les candidats qu’il soutenait ont échoué dans les scrutins pour le poste de gouverneur. Dans l’Illinois, le Minnesota, le Tennessee ou la Caroline du Sud, l’adoubement présidentiel n’a pas suffi pour d’autres ultra-trumpistes. Exemple le plus frappant : dans le Wyoming, État rural des grandes plaines et place forte inexpugnable du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain), Megan Degenfelder a mordu la poussière face à Eric Barlow, au ton plus apaisé.

Même en Floride, désormais son État de résidence, Donald Trump semble avoir perdu la main. Il a apporté son onction au député Cory Mills, notamment visé par une ordonnance de protection à son encontre obtenue par une femme. Après la défaite de ce dernier, le président a assuré qu’il lui avait conseillé en privé de se retirer…

« Tu gagnes, c’est grâce à moi. Tu perds, c’est ta faute. » Mais ce qui représentait un sésame depuis 2016 n’est plus infaillible. Dès avril, Larry J. Sabato, l’un des meilleurs spécialistes des rapports de force électoraux du pays, soulignait le problème montant : « Les républicains ont besoin que leur situation s’améliore. Pour l’instant, Trump ne les aide pas. »

L’impact électoral de la guerre commerciale avec le Canada

Quelques mois plus tard, la situation ne s’est toujours pas améliorée : les démocrates sont donnés vainqueurs à la Chambre des représentants mais aussi au Sénat et la cote de popularité de Donald Trump, au plus bas, semble les envoyer par le fond. Son socle « MAGA » (Make America Great Again) demeure solide, mais une frange de son électorat de 2024, particulièrement des jeunes et des latinos, s’est évaporée, selon les sondages. Donald Trump a néanmoins plus décroché dans l’opinion publique que dans l’électorat républicain.

Kyle Kondik, autre analyste réputé, souligne que même si Donald Trump dispose de moins de « muscle » qu’auparavant, il en conserve suffisamment pour garder un rôle central. Cela changera si le Congrès bascule. Le 47e président des États-Unis sera alors un « canard boiteux », selon l’expression consacrée, un chef sans avenir, puisque ne pouvant pas se représenter, et sans pouvoir, faute de majorité législative. Le scénario cauchemar pour un Donald Trump qui ne se voit qu’en deus ex machina.

Mais aussi une perspective qu’il contribue à ouvrir par ses politiques. Ainsi, comme le souligne le sondeur Adam Carlson, la guerre commerciale lancée avec le Canada aura un « impact démesuré » sur trois États – Michigan, Ohio et Maine – qui sont aussi les principaux terrains d’affrontement entre républicains et démocrates pour le contrôle du Sénat.

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Le parti démocrate s’organise déjà pour la présidentielle 2028

Le calendrier a été bouleversé au profit d’États plus en phase avec la diversification démographique du pays mais en respectant l’équilibre entre les centristes et l’aile gauche. (Article publié dans l’Humanité du 18 août 2026).

D’une primaire à l’autre. Le Parti démocrate n’en a pas encore terminé avec le cycle de désignation de ses candidats pour les élections de mi-mandat qu’il se projette déjà dans l’organisation de la bataille suivante : celle de l’élection présidentielle de novembre 2028.

Samedi 15 août, la direction du Parti démocrate a annoncé le calendrier qui a fait l’objet de vives tensions ces dernières semaines, puisqu’il s’agissait de changer l’ordonnancement en place depuis des décennies.

Ce n’est évidemment pas une simple affaire administrative : les premiers scrutins donnent le ton, même si les États dans lesquels ils se déroulent ne sont pas à l’image du pays. Et c’est justement au nom de la représentativité que l’Iowa et le New Hampshire, deux États où les Blancs sont ultra-majoritaires, perdent leurs premières places.

Le premier avait le privilège d’ouvrir le bal depuis 1972 sous forme de « caucus » (forme particulière qui mêle vote et délibération) tandis que le second organisait la première véritable « primaire » (tous les électeurs votent directement) depuis 1920.

Ils sont remplacés respectivement par la Caroline du Sud et le Nevada, jugés plus en phase avec l’évolution démographique du pays. Ce nouveau duo est le fruit d’un compromis entre les centristes de la coalition démocrate et son aile gauche. En Caroline du Sud, le vote africain-américain est déterminant.

Un calendrier mais pas encore de candidats déclarés

En 2020, les Noirs ont compté pour plus de la moitié des électeurs qui ont donné une large victoire à Joe Biden, remettant en selle l’ancien vice-président de Barack Obama. Au niveau national, le site FiveThirtyEight estime que les Africains-Américains constituent « environ un cinquième » de l’électorat démocrate. Ils optent généralement pour le candidat de l’establishment.

Dans le Nevada, c’est l’électorat latino qui domine. Autre particularité : le poids du puissant syndicat Culinary Workers Union (60 000 membres travaillant dans l’hôtellerie, la restauration et les casinos à Las Vegas et dans tout l’État). En 2020, Bernie Sanders y avait remporté une éclatante victoire avec 40 % des voix grâce à cette base.

Les deux premiers votes interviendront les 22 janvier et 1er février 2028. Le New Hampshire (8 février), le Nouveau-Mexique (15), le Michigan (22) et la Virginie (29) compléteront l’ouverture de la saison des primaires avant le « super-Tuesday » organisé le premier mardi de mars dans une douzaine d’États.

Côté candidats, personne ne s’est encore officiellement déclaré mais les déplacements indiquent des ambitions. Ainsi, Pete Buttigieg, déjà candidat en 2020, participera à un meeting en Caroline du Sud le week-end prochain. Gavin Newsom, le gouverneur de Californie dont la candidature relève du secret de polichinelle, a fait campagne le 9 août avec Abdul El-Sayed, le candidat démocrate de gauche pour le siège de sénateur dans le Michigan.

L’issue de ce scrutin dans ce « swing state » pourrait déterminer la suite et, en cas de victoire d’El-Sayed, éventuellement convaincre Alexandria Ocasio-Cortez, qui a soutenu le candidat dès le début de sa campagne, de se lancer dans l’arène présidentielle.

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Dans le Wisconsin, les leçons d’un coup d’arrêt pour la gauche US

Francesca Hong, la candidate socialiste pourtant favorite, s’est fait coiffée sur le fil par son concurrent soutenu par l’establishment. (Article publié dans l’Humanité du 13 août 2026).

La gauche états-unienne n’a pas réussi à réitérer son exploit du Michigan. Dans le Wisconsin, autre État pivot (swing state) du Midwest, Francesca Hong, la candidate qui se revendique du socialisme démocratique, a échoué, à quelques milliers de voix de la nomination démocrate pour le siège de gouverneur. Alors qu’elle était donnée largement en tête dans les sondages, la dernière ligne droite lui a été fatale : avec 39,4 % des voix, elle est devancée par David Crowley, le candidat centriste.

Après la victoire d’Abdul El Sayed le mardi 4 août dans le Michigan, toute l’attention médiatique s’est focalisée sur ce scrutin, l’establishment démocrate ouvrant un feu roulant contre la candidate de gauche, élue à l’Assemblée de l’État depuis 2020. Certaines de ses remarques ont été exhumées et ont nourri des boucles médiatiques. Ici, un propos sur la « blanchitude ». Là, une remarque ironique sur Thanksgiving, une fête nationale décrite comme un héritage colonial. Le « bruit » médiatique a obligé Francesca Hong à s’expliquer – et, en l’occurrence, se rétracter – sur ses sorties récentes, faisant passer au second plan la plateforme classique de la gauche en 2026 : système de santé universel (Medicare for all) et de garde d’enfant publique, engagement à ne pas accepter l’argent des entreprises, dénonciation du génocide à Gaza.

Sans le soutien de Sanders ni AOC

L’ancienne cheffe de cuisine, propriétaire de son propre resto jusqu’en 2023, incarnant, à 37 ans, une nouvelle génération en politique est devenue « celle qui est trop extrémiste » pour l’emporter dans le plus incertain des swing states (30 000 voix d’avance pour Donald Trump en 2024, 20 000 pour Joe Biden en 2020). L’establishment a donc réussi son coup.

Pour autant, les leaders de la gauche n’ont pas perdu de capital politique dans cette élection, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) n’ayant pas apporté de soutien à Francesca Hong. Officiellement, pour se concentrer sur les élections au Congrès. Sans doute, aussi et surtout, pour éviter de prendre une « balle perdue » d’une défaite liée à une candidature jugée trop fragile. Le destin aurait-il pu basculer avec le poids de ces deux figures de la gauche états-unienne ?

Cette défaite met en relief un problème récurrent de la gauche : son incapacité à convaincre les électeurs africains-américains. Bernie Sanders avait rencontré ce problème lors de ses deux campagnes présidentielles. Abdul El Sayed a amélioré ses positions à Detroit, mais y a néanmoins été devancé par Haley Stevens. Dans le Wisconsin, Francesca Hong a réalisé ses meilleurs scores à Madison, la plus grande ville universitaire de l’État, ainsi que dans les zones rurales, mais David Crowley, lui-même africain-américain, a bâti son succès à Milwaukee, la capitale économique.

Dans le Minnesota voisin, en revanche, Peggy Flanagan, adoubée par Bernie Sanders et AOC, l’a largement emporté (59 %-39 %) face à la candidate de l’establishment pour un siège de sénateur détenu par les démocrates. Dans cet État où la mobilisation citoyenne a bouté l’ICE hors de Minneapolis, elle fait désormais figure de favorite pour entrer au Sénat, la plus puissante des deux chambres.

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Dans le Michigan, la gauche amplifie sa dynamique

Dernier épisode en date de la révolte de la base démocrate contre une direction discréditée, Abdul El-Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, a remporté la primaire dans le dixième Etat le plus peuplé du pays. Il affrontera en novembre un républicain pour un siège au Sénat des Etats-Unis. (Article publié dans l’Humanité du 6 août 2026.)

Un « tremblement de terre » pour les uns, une « révolte », pour les autres. La victoire, mardi 4 août, d’Abdul El-Sayed confirme non seulement que la gauche a le vent en poupe dans ce cycle des primaires en vue des élections de mi-mandat de novembre, mais elle lui donne une dimension supplémentaire, indiscutablement nationale. Jusqu’ici, les candidats, socialistes proclamés ou populistes assumés, avaient battu, de New York à Denver en passant par Philadelphie, les représentants de l’establishment – sortants ou pas – dans des circonscriptions très « bleues » (la couleur du parti démocrate).

Avec le succès d’Abdul El-Sayed face à la députée sortante Haley Stevens, aucun observateur ne peut nier la force de la dynamique de gauche. Il intervient pour un siège de sénateur à l’échelle d’un État, le Michigan, le dixième le plus peuplé du pays, central dans n’importe quelle victoire présidentielle (Obama 2008 et 2012, Trump 2016, Biden 2020 et Trump 2024) et ne peut donc pas s’expliquer par la mobilisation d’une « niche » sociologique d’ultra-militants.

Le candidat soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez l’a certes emporté dans des villes universitaires comme Ann Arbor et Grand Rapids, ou à Dearborn, la « capitale arabe » des États-Unis, mais également dans des zones plus rurales.

Si l’attention médiatique s’est focalisée sur son positionnement sur Israël, elle a sans doute raté l’adhésion à son programme dans de vastes franges de l’électorat. La proposition du « Medicare for All », un système d’assurance santé universelle formulée par Bernie Sanders lors de sa première campagne présidentielle en 2016 est l’une des plus populaires dans le pays.

Abdul El-Sayed en parlait avec d’autant plus de passion que son parcours personnel épouse ce combat : natif du Michigan, formé dans la prestigieuse université de Columbia (New York), cet épidémiologiste a choisi le service public en devenant, entre 2015 et 2017, responsable du département de santé publique du comté englobant Detroit, la capitale historique de l’automobile et principale ville de l’État. La suppression de la police migratoire (ICE), l’augmentation de la taxation des plus riches et la fin du financement privé des campagnes complètent son corpus programmatique.

Sur ce dernier point, sa victoire – certes sur le fil (48,5 % contre 47,5 %) – résonne comme une leçon de choses. D’après le décompte final du New York Times, une poignée de groupes de pression ont dépensé pour la candidate de l’establishment, Haley Stevens, la bagatelle de 62 millions de dollars1. Le lobby pro-Israël, Aipac (American Israel Public Affairs Committee), à lui seul, a injecté 32 millions de dollars, un record pour 2026.

Malgré un budget de campagne dix fois supérieur, Haley Stevens a néanmoins perdu, signe que l’argent ne fait pas toujours le bonheur de ceux qui le dépensent sans compter dans les campagnes électorales. « Big money » n’a pas servi de digue à la vague montante de gauche.

Deux autres scrutins ont confirmé la réalité de cette dernière. Dans la 7e circonscription du Michigan, le candidat progressiste William Lawrence a devancé Bridget Brink, ancienne ambassadrice des États-Unis en Ukraine tandis que dans la 13e, Donovan Mc Kinney, soutenu par Bernie Sanders, a battu le député sortant Shri Thanedar.

À chaque fois, l’argument préféré de l’establishment à savoir la capacité des candidats soutenus à se faire élire en novembre prochain face aux républicains, a volé en éclats.

Dans un post sur X, Dan Pfeiffer, l’ancien conseiller de Barack Obama, livre un élément d’explication : « Si l’on écoute les groupes de discussion ou les entretiens menés auprès des électeurs du Michigan, on constate qu’ils tiennent vraiment à ce que leur candidat l’emporte. Ils veulent choisir un gagnant ; mais ils ne font tout simplement pas confiance aux responsables politiques démocrates pour leur dire qui a réellement ses chances de l’emporter. C’est une réaction tout à fait compréhensible, après 2024, quand tous les dirigeants démocrates avaient soutenu Biden alors qu’il n’aurait clairement pas dû se présenter. »

La défiance est telle face à la direction du parti démocrate, jugée amorphe face à la déferlante des politiques trumpistes, qu’elle nourrit de facto toute candidature « insurgée ».

David Sirota, l’ancienne plume de Bernie Sanders, nous en livrait la clé lors d’un entretien l’an dernier : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. » Plus maintenant. C’est donc l’heure des révoltes et des tremblements de terre.

(1) Un dollar équivaut à 0,87 euro

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