Warren-Sanders : alliance ou lutte fratricide?

Les deux sénateurs, en compétition pour le vote progressiste des primaires démocrates, ont conclu un pacte de non-agression même s’ils occupent, peu ou prou, le même espace politique.

Et pendant l’impeachment, la primaire démocrate continue. Elle passe certes au second plan mais elle n’en est pas moins décisive dans la perspective d’empêcher un second mandat de Donald Trump, selon le candidat et le programme dont se dotera le parti de l’âne. Cible du coup de fil du président américain à son homologue ukrainien, Joe Biden pourrait en profiter pour parfaire son image de meilleur opposant. Mais elle risque aussi de jeter le doute sur les affaires de son fils et entretenir l’idée d’une confusion des genres chez l’ancien vice-président de Barack Obama.

En tout cas, sa position de leader est remise en cause dans deux sondages publiés ces derniers jours et c’est Elizabeth Warren qui a pris la corde, confirmant une dynamique amorcée au printemps après des mois de basses eaux, depuis le lancement de sa campagne à Noël 2018. En mars-avril, les enquêtes d’opinion ont montré qu’elle prenait une forme d’ascendant sur Bernie Sanders, avec lequel elle a conclu un pacte de non-agression.

Le secret de sa percée ? Il tient principalement en une phrase : « J’ai un plan ». Sur tous les sujets, l’ancienne professeure de droit à Harvard, dégaine un plan fort détaillé et, le plus souvent, radical. A Biden qui avance péniblement avec l’unique gonfalon du vote utile, elle oppose un anti-trumpisme de substance. La mesure qui a le plus marqué les esprits consiste en la création d’une sorte d’impôt sur la fortune : taxe de 2% sur les patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars (45,5 millions d’euros) et de 3% sur ceux de plus d’un milliard de dollars. Recettes attendues : 2 750 milliards de dollars sur dix ans, qui permettront de financer ses autres « plans », comme la gratuité partielle de l’enseignement supérieur, l’effacement d’un tiers de la dette étudiante et la création d’un service public de la petite enfance. Son positionnement progressiste est renforcé par son alignement sur deux propositions estampillées « Bernie » : instauration d’un système de santé universel dit « Medicare for All» et refus d’accepter les dons des gros donateurs et des entreprises.

Malgré son âge (70 ans), elle incarne une forme de renouvellement, en tant que femme entrée tardivement dans l’arène politique. Pour l’anecdote : sollicitée dès 2016 pour défier Hillary Clinton, elle avait décliné, laissant le champ libre à… Sanders et se garda bien, jusqu’au bout de soutenir l’un ou l’autre.

Les « jauges » des meetings d’Elizabeth Warren ressemblent à s’y méprendre à celles de « Bernie » durant l’année de son émergence politique, en 2015 : entre 12 et 15.000 personnes à New York, Seattle ou Minneapolis. La « sociologie » de ses électeurs aussi : plutôt jeunes, éduqués et urbains. Pendant ce temps-là, la base de Sanders a muté : plus multicolore, plus « working class ». Warren aurait-elle piqué la « martingale » de Sanders?

En tout cas, elle se distingue de son collègue de la chambre haute du Congrès sur deux aspects d’importance. Contrairement à l’outsider de 2016, elle n’entretient pas des rapports empoisonnés avec l’appareil démocrate. Un article documenté du New York Times indiquait à quel point elle prenait soin de parler régulièrement avec les responsables locaux ou d’Etat du parti de l’âne tandis que Sanders n’a pas même pas pris contact avec le seul sénateur qui l’avait soutenu en 2016… Autre différence de taille analysée par Bhaskar Sunkara, le rédacteur-en-chef du magazine Jacobin : « Elle n’a pas pour l’instant jamais effleuré l’idée qu’il faut bâtir le genre de mouvement dont Sanders fait son argument principal, encore moins fait le moindre geste pour le construire. » Là où « Bernie » appelle à une « révolution politique », Warren se contente de compiler des plans. Elle a, par ailleurs, tenu à rappeler qu’elle était foncièrement favorable au capitalisme.

Les deux pourraient avoir destin lié jusqu’à la convention qui se tiendra en juillet. La répartition proportionnelle des délégués dans chaque Etat permettra aux deux figures progressistes de maintenir leur candidature jusqu’au bout, sauf si l’une d’entre elles « décrochait ». Et lors de la nomination, à Milwaukee, les délégués de l’un(e) auront peut-être la possibilité de se reporter sur l’autre. Dans les sondages, le cumul des deux s’établit désormais à près 40% tandis que le favori, Joe Biden, reste scotché à 30%. Mais on sait qu’en politique 1+1 ne font pas toujours 2.

Christophe Deroubaix

 

 

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L’axe Sanders-Warren impose le tempo idéologique des primaires démocrates

Les deux premiers débats avec les prétendants à l’investiture démocrate ont confirmé le virage à gauche de l’électorat démocrate et de nombre de ceux qui souhaitent le représenter.

Jamais un débat de primaires n’avait accueilli autant de participants, laissant craindre des échanges inaudibles voire une foire d’empoignes. Pourtant, le bilan de deux soirées consécutives de deux heures d’échanges (regardées par respectivement 15 et 18 millions d’Américains, soit de très bons taux d’audience), jeudi et vendredi derniers, dessine un paysage clarifié :  le virage à gauche se confirme, mettant en difficulté les « centristes », au premier rang desquels Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama qui a passé une soirée cauchemardesque.

Au petit jeu des « gagnants et perdants », auxquels s’adonnent traditionnellement éditorialistes et journalistes politiques, son nom faisait consensus dans la catégorie « losers ». Celui qui depuis son élection comme sénateur en 1973 a toujours épousé les positions les plus droitières de son parti (anti-IVG, pro-business, pro-lois répressives, pro-guerre, etc) s’est retrouvé en total décalage. Il a surtout subi un mémorable KO de la part de Kamala Harris, la sénatrice de Californie, qui a rappelé son opposition au busing (organisation de transports scolaires visant à promouvoir la mixité sociale) dans les années 70. « En Californie, il y avait une petite fille qui a profité du busing pour intégrer une école publique. Et cette petite fille, c’était moi », lui a-t-elle lancé. Groggy, Biden a argué qu’il était opposé au « busing » organisé par le ministère de l’éducation. Depuis, de nouveaux documents ont été révélés, montrant qu’il était bel et bien aligné sur les thèses ségrégationnistes. Le coup porté au favori de l’establishment, populaire parmi les électeurs africains-américains, est sérieux, sans que l’on puisse dire encore s’il sera définitif. Kamala Harris, dont le père est africain-américain et la mère indienne, a émergé comme une prétendante de premier rang à l’investiture.

Pour les autres « gagnants », les avis divergeaient mais c’est William Pitt Rivers, éditorialiste à Truthout, le site progressiste, qui a visé dans le mille : « Je tiens à féliciter le programme présidentiel de Bernie Sanders pour avoir remporté les deux débats du parti démocrate. » Les propositions du sénateur du Vermont sont devenues le bien commun du parti démocrate et surtout de ses électeurs qui les plébiscitent : salaire minimum à 15 dollars (qui est déjà une réalité dans une dizaine d’Etats comptant près de 100 millions d’habitants), gratuité des études dans les universités publiques et « Medicare for All », système de santé publique. Deux moments ont symbolisé ce virage à gauche. Pour la première fois dans l’histoire électorale, des candidats (en l’occurrence Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Kamala Harris) de l’un des deux grands partis se sont prononcés pour la suppression pure et simple des assurances privées en matière de santé. Sur la question de l’immigration, une immense majorité des candidats s’est déclarée favorable à l’accès aux soins pour les sans-papiers et pour la décriminalisation de l’immigration « clandestine ». Julian Castro, ancien ministre du logement de Barack Obama, a livré un passionné plaidoyer pour une Amérique ouverte, critiquant implicitement les politiques d’expulsions des immigrés sans statuts qui connurent un pic, pendant la présidence de… Barack Obama.

2016 a mis fin à l’ère clintonienne. 2020 s’annonce sous les auspices d’un regard critique sur les années Obama. Mais les électeurs africains-américains portent toujours un regard positif sur ses deux mandats. Or, aucun candidat ne peut prétendre à l’investiture démocrate sans une part significative de ce vote. Voilà l’une des principales difficultés de l’axe Sanders-Warren qui, s’il a remporté la bataille idéologique, n’en a pas pour autant gagné le processus particulier d’une élection primaire.

Christophe Deroubaix

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Sanders assume son « socialisme démocratique »

(Article publié dans l’Humanité du 14 juin 2019)

Dans un discours prononcé mercredi, le sénateur du Vermont a livré un plaidoyer pour sa philosophie politique au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce « label ».

Alors que Joe Biden se contente de cultiver un argument unique (« Je suis le mieux placé pour battre Trump ») sans s’attarder sur le fond et qu’Elizabeth Warren décline, au contraire, point par point un programme qu’elle se garde bien de qualifier, Bernie Sanders, lui, a choisi d’assumer sa vision politique globale, en donnant, mercredi soir, dans la prestigieuse Université George Washington, un discours sur le « socialisme démocratique ». Les faits sont incontestablement liés. Tactiquement, le sénateur du Vermont tentait de faire d’une pierre deux coups : asséner, contre l’ancien vice-président de Barack Obama, que la défaite de Trump passait par une proposition radicale et affirmer que celle-ci s’incarnait dans le « socialisme démocratique » tandis la sénatrice du Massachusetts, dont les propositions tranchantes (super-impôt pour les plus riches, représentation des salariés dans les conseils d’administration, suppression du collège électoral) lui ont assuré une remontée dans les derniers sondages s’est affirmée, en début de campagne, « capitaliste jusqu’aux tréfonds ». Stratégiquement, le pari est aussi clair que risqué : imposer la question du « socialisme » comme élément central de la primaire démocrate.

En 2016, face à Hillary Clinton, « Bernie » défendait une « révolution politique » et des propositions iconoclastes pour l’establishment démocrate (SMIC à 15 dollars, système de santé universel, gratuité des études dans les universités publiques). Trois ans après, alors que celles-ci sont devenus le bien commun de quasiment tous les candidats en lice, il revendique ouvertement le label « socialiste » de son projet. Mais qu’entend-il par « socialisme démocratique» ? C’était tout l’enjeu de son discours au cours duquel Bernie Sanders a tenu à ancrer sa philosophie politique dans l’histoire américaine. Invoquant les figures de Franklin Delano Roosevelt et Martin Luther King, il a indiqué que sa philosophie politique s’incarnait dans des programmes fédéraux très populaires aux Etats-Unis : la « social security » (système de retraite), créée pendant le New Deal, et Medicare et Medicaid (systèmes de santé pour les plus de 65 ans et les enfants pauvres nés sous la présidence de Lyndon Johnson dans les années 60). Sa proposition centrale est de reprendre ce fil, « de finir le travail du New Deal » et de le compléter par l’adoption d’une « déclaration des droits économiques du 21e siècle » (santé, éducation, salaires, logement, environnement, retraites mais pas de référence au contrôle des moyens de productions), en référence à la « déclaration des droits » (Bill of Rights) de la Constitution du pays, formé des dix premiers amendements qui assurent les libertés fondamentales. « Les droits économiques sont des droits de l’homme », avait-il martelé dans une récente interview au magazine The Nation.

En début de semaine, un sondage confirmait que le mot « socialisme » gagnait en popularité. Quatre américains sur dix affirment préférer vivre dans une société socialiste que capitaliste. 55% des femmes de moins de 54 ans se trouvent dans cet état d’esprit. De précédentes enquêtes d’opinions ont montré que l’idée est largement majoritaire parmi les moins de 35 ans, cette génération baptisée « Millennials ». Avec son plaidoyer pour assumer un « socialisme démocratique », Sanders tente de mobiliser cette « base », au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce mot.

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Jeunesse américaine et socialisme : les raisons d’une rencontre

(Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2019)

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington D.C.

Avec l’entrée en lice de l’ancien vice-président Joe Biden, la liste des prétendants à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle de novembre 2020 est désormais complète. Elle est longue comme un jour sans tweet de Donald Trump. Elle révèle également une diversité comme jamais dans l’histoire de l’un des deux grands partis : six femmes et cinq membres des « minorités ». Surtout, les positionnements politiques des uns et des autres annoncent une primaire très à gauche. La campagne de Bernie Sanders en 2016 a incontestablement permis de faire évoluer le centre de gravité du parti. Les Millennials – nés entre 1981 et 1996 – ont constitué la force vive de son émergence politique. Les jeunes comme le sénateur septuagénaire se retrouvent sur un mot : socialisme. Qu’en est-il exactement ?

 

Comment expliquez-vous qu’une majorité de jeunes disent, selon un sondage, préférer vivre dans pays socialiste que dans un pays capitaliste ?

Cathy Schneider. Le capitalisme s’est avéré brutal pour la jeune génération. Les années du New Deal, comme les Trente Glorieuses en France, ont donné de grands bénéfices à la classe ouvrière et à la classe moyenne entre 1933 et 1973. Je dis souvent à mes étudiants que je payais 500 dollars de frais d’inscription à l’université tandis que dans l’université dans laquelle j’enseigne ils sont de 58.000 dollars. Les étudiants portent le fardeau d’une immense dette quand ils sortent de l’université, où beaucoup d’autres jeunes ne peuvent même pas s’inscrire. Dans le même temps, les Etats ont diminué les budgets d’investissement dans l’enseignement supérieur de plusieurs milliards durant les dix dernières années. Aux Etats-Unis, les universités sont financées par les Etats et nombre d’entre eux ont été remporté par des républicains durant la dernière décennie. Même les démocrates se sont mis à devenir des « conservateurs fiscaux » particulièrement à partir des années Clinton. Les deux partis se présentaient aux élections sur un programme de promesses de baisses d’impôts, ce qui a évidemment eu des répercussions sur les investissements dans l’éducation, les infrastructures, l’emploi, la santé, la petite enfance. Nombre de jeunes ont quitté l’Université en 2008 quand l’économie s’est effondrée et ont dû rembourser des prêts très lourds alors que les emplois se raréfiaient. Nombre de leurs parents avaient perdu leurs maisons ou vu la valeur de leur maison, dans laquelle ils avaient placé toutes leurs économies, plonger. Bref, cette génération a affronté beaucoup de précarités.

Elle est née dans une époque où les syndicats représentent moins de 9% des salariés et se sont retrouvés sous les attaques des Etats et de la Cour Suprême. Enfin, il y a le changement climatique. C’est une génération qui souffrira le plus de ses ravages, et elle craint d’hériter d’un monde où les îles sont submergées et où des sécheresses sévères engendrent faim et migration.

Pour nombre de jeunes, le capitalisme est ce système qui se caractérise par une grande concentration de la richesse et une précarité galopante, par l’inégalité et l’injustice, par l’incarcération de masse et les tueries policières, par les baisses d’impôts pour les riches tandis qu’ils luttent pour payer leurs prêtes étudiants, trouver un logement à prix raisonnable (à peu près impossible dans les villes). Tous mes étudiants travaillent désormais. Certains à temps partiel. D’autres à temps plein. Aucun ne connaît ce que j’ai vécu : pouvoir se consacrer uniquement aux études.

 

Comment est-on passé de l’opposition au capitalisme à la promotion du socialisme ?

Cathy Schneider. D’abord, Occupy Wall Street a mobilisé des jeunes. Puis Obama. Mais il en a déçu tant car le redressement de l’économie a principalement profité aux plus riches. Les jeunes qui se sont mobilisés pour l’espoir et le changement ont été déçus. Puis a surgi Bernie Sanders. Il s’attaquait à tous ces problèmes et particulièrement à celui de l’influence de l’argent, des banques, des grandes entreprises. Et il se définissait comme socialiste. Les jeunes sont nés après la guerre froide. Contrairement à leurs parents, ils n’associent pas le socialisme avec l’URSS ou la Chine. Ils ne l’associent pas avec la dictature.

 

Quel type de socialisme domine dans les esprits ?

Cathy Schneider. Ils voient le socialisme comme mes parents voyaient le New Deal : comme une façon de réguler le capitalisme, de mettre les intérêts du peuple en avant, de taxer les riches et d’utiliser les impôts pour protéger l’environnement, créer des emplois dans un « New Deal Vert » (comme le propose la très populaire députée socialiste de New York, Alexandria Ocasio-Cortez), de mettre en place un système de santé universel. Pas surprenant dès lors qu’ils préfèrent le socialisme au capitalisme. Bernie affirme que la Scandinavie et le New Deal de Roosevelt constituent ses modèles. Sa définition du socialisme est plus proche de la social-démocratie bien qu’il se définisse lui-même comme un socialiste démocratique.

 

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Sanders, en tête… de la collecte de fonds

(Article publié dans l’Humanité du 17 avril 2019)
L’enthousiasme suscité par le sénateur du Vermont semble intact si on en juge par les dons effectués pour sa campagne : plus de 500.000 contributeurs ont versé 18 millions de dollars.

 

L’annonce, le 19 février, d’une nouvelle candidature de Bernie Sanders à la primaire du parti démocrate avait soulevé plusieurs questions. L’âge du capitaine n’allait-il pas s’avérer un obstacle ? La singularité de sa proposition demeurerait-elle assez forte au milieu d’un champ de concurrents beaucoup plus progressiste qu’auparavant ? En gros, le sénateur qui se revendique du socialisme démocratique n’avait-il pas fait son temps, d’autant que ses idées avaient infusé l’ensemble du corps démocrate ?

Un début de réponse a été apporté il y a quelques jours avec la publication des montants récoltés par les candidats en lice : « Bernie » figure en tête, avec un total de 18 millions de dollars. En l’absence de sondages solides, voilà la première mesure de l’enthousiasme intact suscité par la démarche politique du sénateur du Vermont. 525.000 personnes ont contribué financièrement au début de campagne avec un montant moyen par don de 20 dollars. Selon Faiz Shakir, son directeur de campagne, la majorité des donateurs a moins de 39 ans et un cinquième n’avait pas contribué à la campagne de 2016. Avec l’argent collecté avant la déclaration officielle, le compte en banque de « Bernie 2020 » est garni de 28 millions de dollars. Quelle importance revêt cette donnée ?

D’abord, par le nombre de contributeurs, elle révèle une base assez large sur laquelle construire un rassemblement majoritaire. Ensuite, aux Etats-Unis, l’argent est l’un de nerfs de la bataille électorale. Avec ce pactole, le challenger d’Hillary Clinton en 2016 est déjà assuré de pouvoir mener une campagne efficace dans les 50 Etats du pays, avec location de bureaux décentralisés et embauche d’ «organizers » encadrant efficacement les militants et bénévoles, garantie de pouvoir entrer en contact direct avec un maximum d’électeurs.

 

«Nous construisons une coalition inédite, non seulement pour vaincre Trump, mais aussi pour transformer le pays afin qu’il fonctionne pour tous», a commenté sur Twitter, le sénateur. Loin derrière lui, arrive, avec 12 millions de dollars, la sénatrice de Californie, Kamala Harris, qui accepte les « grosses » contributions et Beto O’Rourke, avec près de 10 millions, en deçà des espérances du candidat qui avait mené une campagne remarquée pour le poste de sénateur dans le fief conservateur du Texas. En revanche, la campagne de la sénatrice progressiste, Elizabeth Warren, très offensive sur le fond (suppression du collège électoral, impôt sur la fortune de 2% des patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars) manque d’ « essence.» Les prétendants à l’investiture du parti démocrate sont presque tous connus. L’incertitude demeure quant à l’ancien vice-président Joe Biden, qui a fait parvenir des signaux assez voyants d’intention de se présenter mais qui a été accusé, par deux femmes, de conduites inappropriées. Il devrait néanmoins se lancer dans le courant du mois d’avril.

La campagne ne se joue évidemment pas qu’en termes comptables. La semaine dernière, Bernie Sanders a déposé au Sénat une loi portant création d’un système universel de santé (« Medicare for All »), une mesure soutenue par une majorité de la population. Chacun des candidats à la candidature devra se prononcer sur ce sujet. « Sanders a imposé son programme », constatait le New York Times, ajoutant cette (grande) question : « Mais peut-il l’emporter grâce à lui ? »

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Sanders en route vers la présidentielle 2020

Le sénateur socialiste a lancé sa candidature mardi 19 février. Ses atouts sont nombreux mais l’affaire des harcèlements sexuels durant la campagne 2016 pourrait peser lourd.

Bernie Sanders sera de nouveau candidat à l’investiture du parti démocrate. Il l’a annoncé hier dans un entretien accordé à une radio du Vermont.  Durant ces derniers mois, certains de ses proches faisaient passer le message, dans tous les réseaux utiles, que le sénateur du Vermont avait l’intention « d’y aller ». Depuis le début de l’année, les préparatifs s’étaient accélérés. Les déclarations de candidature de plusieurs prétendants (en l’occurrence Elizabeth Warren, Kirsten Gillibrand et Kamala Harris) à plus d’un an du premier vote – une première dans l’histoire des primaires – ont sans doute aussi convaincu le challenger d’Hillary Clinton en 2016 de passer à la vitesse supérieure. Mais, à la différence de 2016, a-t-il ajouté lors d’un entretien sur CBS, « nous allons gagner. Nous allons aussi lancer ce que je considère comme un mouvement populaire sans précédent dans l’histoire américaine. »

« Bernie » a profité du mois de janvier pour compléter son équipe de campagne. Le site Politico avait révélé l’accord trouvé avec « Means of Production » (Moyens de production). Un choix loin d’être anecdotique. Comme le laisse entendre son nom emprunté au vocabulaire marxiste, cette coopérative n’est pas un acteur « neutre ». Composé de professionnels socialistes revendiqués, cette « boîte de prod » est l’auteure du clip de lancement de campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez qui a explosé tous les compteurs avant que la militante du Bronx, socialiste elle aussi, ne batte le baron démocrate, Joe Crowley, lors des primaires et ne devienne, en novembre dernier, la plus jeune femme jamais élue au Congrès. « Cette élection porte sur le peuple contre l’argent », dit-elle dans le « clip ». « Nous avons le peuple. Ils (les démocrates centristes) l’argent. » Fondée par deux socialistes de Detroit, Naomi Burton and Nick Hayes, « Means of Production » s’occupera donc de la com’ de « Bernie », une dimension essentielle dans une campagne de longue haleine comme celle qui s’annonce.

Autre aspect tout aussi essentiel : le financement. En 2016, la campagne du sénateur socialiste avait battu des records de dons : 234 millions pour une moyenne de 27 dollars par versement. Deux des acteurs – Tim Tagaris et Robin Curran – rempilent, tandis qu’une autre paire déjà au service du sénateur – le producteur Armand Aviram et la directrice digitale Georgia Parke – basculeront sur la campagne.

Tout ceci relève plus que de la simple intendance. L’argent, la force de frappe sur les réseaux sociaux ont été de puissants leviers de l’émergence politique de Sanders en 2016. Son programme aussi. Celui-ci est déjà connu, rôdé et porté par des dizaines d’élus au Congrès : SMIC à 15 dollars, généralisation de la couverture maladie par l’extension à tous les habitants de Medicare (système fédéral protégeant les plus de 65 ans), droit opposable à l’emploi, gratuité des études dans les universités publiques, réforme du système pénal, réforme de la politique d’immigration et abolition de l’ICE (l’agence fédérale de police aux frontières). « Bernie Sanders va déterminer, sur le fond, les termes du débat pour cette primaire », prédit le politologue Ruy Teixeira. Popularité de son programme et de sa personnalité (il arrive toujours en tête des sondages), enthousiasme militant, soutien parmi les Millennials (les moins de 35 ans), staff de campagne rôdé et compétent, expérience de 2016: Sanders a tous les atouts en main, sauf…son âge (77 ans) et, surtout, l’affaire des harcèlements sexuels durant la dernière campagne présidentielle. « Il ne faut pas en douter, il sera attaqué sur ce dernier point qui a constitué un vrai problème lors de sa dernière campagne, en raison de l’indifférence de Jeff Weaver (directeur de campagne, NDLR) et d’autres hauts responsables ainsi que du sexisme « ordinaire » de nombre de jeunes militants », analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Ces derniers mois, de nombreux témoignages de militantes, volontaires ou salariées de la campagne ont surgi, relatant des faits de harcèlement sexuel et de discriminations (responsabilités, salaires) de même nature. Le sénateur a officiellement présenté ses excuses aux victimes : « Ce qu’elles ont traversé était inacceptable et ce n’est certainement pas ce qu’une campagne progressiste, pas plus qu’une autre campagne, devrait être. » Il n’en restera pas moins « vulnérable », selon John Mason, notamment face aux candidates Warren, Harris ou Gillibrand.

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Deux Amériques face à face

(Article publié dans l’Humanité Dimanche daté du 10 janvier 2019)

Le « shutdown » et le blocage institutionnel sont le reflet d’un mouvement beaucoup plus profond dans la société: la polarisation.

Chez les P. à Denver, le repas de Thanksgiving, a duré moins longtemps qu’à l’accoutumée tandis que chez les R. à New York, il s’est éternisé. Rien à voir avec la qualité de la dinde, mais avec le sujet le plus brûlant de la vie américaine : la politique.

Et il en allé ainsi de tous les repas de familles du pays, selon une très sérieuse enquête : ils ont duré de 30 à 50 minutes moins longtemps dans les familles où les avis politiques divergent que lorsque l’unité est de mise.

Aux Etats-Unis, même à table, l’invitée surprise est toujours là : la polarisation politique, ce phénomène en accélération qui construit deux pays aux antipodes. Ce ne sont pas seulement deux blocs politiques et idéologiques qui s’éloignent. Ce sont presque deux modes de vie. Tectonique des plaques. Aucun champ de la vie de la société n’y échappe.

Où habitez-vous ? En ville : à 80% vous êtes démocrate. A la campagne : à 80%, vous êtes républicain. Seule la « surburb » demeure une fragile zone tampon.

Que conduisez-vous ? Un pickup ou le SUV « suburban » de Chevrolet et cela vous range, statistiquement, dans le camp des républicains. Une Lexus hybride ou une Volvo auront forcément la couleur subliminale bleue des démocrates. Encore plus clivant : une voiture contre les modes doux (vélo, marche).

Que buvez-vous ? Une bière – une Budweiser, de préférence – reste la boisson préférée des supporters de Trump tandis que la Résistance opte pour le vin blanc.

Que mangez-vous ? Vous l’aurez deviné, viande et barbecue, d’un côté, vegan, bio et sushis de l’autre.

Où mangez-vous ? Les évangéliques optent pour la chaîne Chick File A, depuis que son PDG se soit prononcé publiquement, en 2012, contre le mariage gay, pourtant devenue la loi du pays. Les progressistes préfèrent l’éviter voire le boycottent.

Quel est votre sport préféré ? Le football américain demeure plus ou moins consensuel sauf lorsqu’il s’agit de se positionner face aux protestations des joueurs qui mettent un genou à terre pendant l’hymne national en guise de protestation contre les violences policières. En revanche, supporter la pratique du « soccer » vous range presque immanquablement dans le camp démocrate, une frange de la droite extrême voyant même dans la montée en puissance de ce sport, fortement pratiqué par les Latinos, un signe de délitement de l’ « identité américaine. »

Caricatures ? Il existe certes des démocrates qui conduisent un pickup, arrosent leur T-bone steak d’une bière bien fraîche et n’entravent rien au « soccer ». Mais à l’instar des poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce.

Evidemment, lorsque la politique entre en jeu, le fossé qui sépare ces deux Amériques devient canyon… Sur toutes les grands sujets économiques, sociaux, sociétaux, deux montagnes se font face. Là encore, la grande divergence trouve une expression dans la vie courante : sur le site de rencontres Tinder, les profils avec des mentions ouvertement politiques sont désormais monnaie courante : « No Trump supporters », « No liberal pussy » (pas de chochotte progressiste).
Ce mouvement de « polarisation politique » a commencé il y a plus de 40 ans. C’est la « stratégie sudiste » du parti républicain qui en donne le top départ. Après la signature de la loi sur les droits civiques par un président démocrate (en l’occurrence Lyndon Johnson), les dirigeants du parti de Lincoln ont décidé d’exploiter les peurs et ressentiments raciaux. Année après année, les démocrates du Sud rejoignent les rangs du G.O.P. jadis honni. La coalition démocrate issue du New Deal – alliance des éléments les plus progressistes du Nord-Est industriel et de la base raciste du Sud- s’érode petit à petit. Au milieu des années 90, le Sud a viré du bleu au rouge. Concomitamment, le parti démocrate a fait des « minorités » (Noirs, Latinos, femmes) le cœur de son électorat. L’élection de Barack Obama illustre ce réalignement sociologique. Son électorat est multicolore, jeune, féminisé. Celui des républicains : blanc, vieillissant, plus masculin.

Politiquement, la réorganisation des deux grands partis s’effectue selon un clivage traditionnel gauche-droite « à l’européenne », là où le système politique avait toujours relevé d’un particularisme très « nouveau monde ».

Aujourd’hui, l’électorat démocrate est plus à gauche qu’il n’a jamais été tandis que celui des républicains ne s’est jamais autant situé à droite.

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D’une certaine façon, en 2016, Trump a compris cette « radicalisation » là où Clinton a tenté de faire campagne dans une sorte de « marais » inexistant, le centre. Elu président, le milliardaire nationaliste et xénophobe a cultivé ce clivage, l’approfondissant dans la galvanisation de sa propre base et dans celle de son opposition. L’élection de mi-mandat de 2018 a montré qu’il était capable de mobiliser son électorat comme aucun autre pour un tel scrutin intermédiaire (retrouvant 80% de son total en voici). Mais aussi de servir d’excellent sergent-recruteur pour ses adversaires puis les démocrates ont retrouvé 90% de leurs voix.

Si Bush fils et la guerre en Irak, l’élection d’Obama et la symbolique qu’il représente et enfin l’accession de Trump à la Maison Blanche ont constitué des accélérateurs de la polarisation, celle-ci plonge ses racines dans des évolutions beaucoup plus profondes des Etats-Unis. Trois politologues  – Nolan McCarty, Keith T. Poole et Howard Rosentahl – ont établi dès 2006 dans l’ouvrage « Polarized America. The Dance of Ideology and Unequal Riches » qu’elle était le produit de l’accroissement des inégalités, qui ont retrouvé leur niveau des années 20 – soit avant le New Deal. Ils ajoutent un autre élément : le taux d’étrangers dans le pays. La polarisation politique lui est également annexé. Il a presque atteint son niveau…des années 20, produit à l’époque des vagues migratoires du début du XXe siècle d’où émergera l’aile marchante du New Deal.

De ce point de vue démographique, l’Amérique entre dans une période encore plus décisive de son Histoire puisque, dans une génération, les Blancs ne constitueront plus la majorité de la population.

Si l’on voulait résumer en quelques mots cette « danse » dialectique : aucun « consensus » n’est possible face aux phénomènes radicaux d’explosion des inégalités et de bousculement des hiérarchies socio-ethniques. On accepte ou on refuse l’un et l’autre. Les avis sont « tranchés », donc polarisés.

Les inégalités continuent de se creuser, les bouleversements démographiques de produire leurs effets : jusqu’où leur enfant naturel, la polarisation, peut-elle aller ? Au-delà de la situation actuelle que le journaliste Carl Bernstein a déjà caractérisé comme une « guerre civile froide » ?

 

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Primaires du parti démocrate: c’est parti!

(Article publié dans l’Humanité du 2 janvier 2019)

La déclaration de candidature d’Elizabeth Warren, figure de l’aile progressiste, a donné le coup d’envoi à la course à l’investiture démocrate. D’autres déclarations vont suivre dans les prochaines semaines dont certainement celle de Bernie Sanders.

La course à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle qui se tiendra le mardi 3 novembre 2020 a commencé alors que 2018 n’était pas encore terminée. La sénatrice Elizabeth Warren a annoncé, lundi, le lancement d’un comité exploratoire qui ne laisse aucun doute quant à son intention de se présenter. Agée de 69 ans, sénatrice du Massachussetts depuis 2013, elle a posté une vidéo dans laquelle elle a développé ce qui sera, à n’en pas douter, l’axe central de sa campagne. « La classe moyenne américaine est la cible d’une attaque », a-t-elle lancé. Comment en sommes-nous arrivés là? Les milliardaires et les grandes sociétés ont décidé qu’ils voulaient une plus grande partie du gâteau et ont chargé la classe politique de leur en couper une plus importante ».

L’ancienne professeur de droit à Harvard a, de longue date, mené un combat contre Wall Street. En 2008, Barack Obama l’avait nommée à la tête du comité de suivi de l’immense plan de sauvetage voté après le krach, veillant à l’utilisation des fonds publics par les « big players ». En 2010, elle est devenue présidente d’une nouvelle agence de protection des consommateurs, cauchemar des milieux d’affaires et des entreprises peu scrupuleuses. Ce n’est que deux ans plus tard qu’elle se lance dans l’arène électorale et devient sénatrice. En 2016, nombre de militants et responsables progressistes et de gauche l’avaient invitée à se déclarer candidate. Face à sa fin de non-recevoir, une immense majorité avait alors rejoint Bernie Sanders. Elisabeth Warren s’est d’ailleurs fendue d’un coup de fil à son collègue sénateur afin de lui livrer, en avant-première, ses intentions. Y aura-t-il concurrence entre les deux figures dominantes de la gauche américaine ? Dès octobre, Bhaskar Sunkara, rédacteur-en-chef du magazine Jacobin, livrait son opinion dans une tribune publiée par The Guardian, sur ce « duel » : « Les deux ne sont pas les mêmes et bien que Warren est une alliée de nombre de causes progressistes, la meilleure chance que nous avons non pas seulement de construire de meilleures politiques, mais reconfigurer la politique américaine repose dans la candidature de Sanders à l’investiture démocrate puis à la présidence. »

Bernie Sanders dispose de l’expérience de sa campagne de 2016, d’une popularité toujours au diapason, et d’une force militante unique. Seul son âge (77 ans) peut l’empêcher d’envisager la primaire comme une «voie royale. » Le chemin est encore long avant le premier vote qui n’interviendra qu’en février 2020 dans le New Hampshire. D’ici là, cette campagne ultra-précoce aura permis de décanter une situation qui verra sans doute s’affronter plus d’une dizaine de candidats. Avec le tempo imposé par Warren, d’autres concurrents vont sans doute hâter leur entrée en piste. La mode de la saison des primaires semble être au sénateur. Trois d’entre eux sont donnés partants : Kamala Harris (54 ans, Californie), Kirsten Gillibrand (52 ans, New York) et Cory Booker (49 ans, New Jersey). La candidature de l’ancien vice-président Joe Biden (76 ans) pourrait s’avérer décisive dans la clarification. Il serait susceptible d’unifier l’establishment clintono-obamien qui tient le parti démocrate depuis près de 25 ans. Face à lui, l’« aile gauche » pourrait alors aussi s’unifier. Derrière Warren ou Sanders ?

 

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« Pourquoi Trump s’appuie sur les hommes blancs en colère »

 

Cet entretien avec Marie-Cécile Naves, chercheuse associée à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, auteure d’un ouvrage récemment paru (1) a été publié dans l’Humanité du mardi 30 janvier.

 

 

Qui sont ces « angry white men », ces hommes blancs en colère, dont vous parlez dès le début de votre ouvrage (1)? Et pourquoi font-ils confiance à Trump?

Marie-Cécile Naves.  L’expression « angry white men » est celle du sociologue américain Michael Kimmel. Ces « hommes blancs en colère », qui représentent une minorité, n’acceptent pas les changements démographiques (multiculturalisme, immigration) et les évolutions sociales comme l’égalité femmes-hommes ou les droits des LGBT. Ils pensent être victimes d’une discrimination à l’envers en matière de prestige social et d’accès aux ressources (éducation, santé, emploi, etc.). Le patriarcat, la masculinité hégémonique (et blanche), qui s’inscrivent dans des structures sociales, « raciales » et genrées des Etats-Unis, comme de l’ensemble des pays occidentaux, sont en effet fragilisés. Ces individus estiment avoir des droits immuables et ont la nostalgie d’une époque où ils n’étaient pas « concurrencés » par les femmes et les minorités.

C’est avant tout à eux que Trump s’adresse dans ses interviews, ses meetings, ses tweets et son iconographie. Restaurer une Amérique blanche idéalisée (des années 1950), fermée aux immigrés mexicains, aux musulmans et aux produits chinois, où l’emploi industriel masculin serait préservé, répond à des frustrations que l’élection d’Obama avait cristallisées et que Trump a instrumentalisées. C’est un projet identitaire. Trump incarne, par sa personne et son parcours, un patriarcat blanc.

 

Comment expliquez-vous que ces « hommes blancs en colère », en déclin démographique dans une Amérique de plus en plus diverse, aient réussi à « reprendre » la Maison Blanche après deux mandats exercés par le premier président noir de l’Histoire du pays?

Marie-Cécile Naves. Dans un sens, ils ont en effet « repris » la Maison blanche à un Noir, Obama, qu’ils considéraient comme illégitime. Pour eux, avec Trump, tout est rentré dans l’ordre. L’élection de Trump est ce que j’ai appelé un « boomerang anti-Obama ». Obama a galvanisé l’ultra-droite et les médias conservateurs. Le succès du Tea Party, dans les années 2009-2013, leur doit beaucoup. Fox News qualifiait Obama d’« Halfrican American » (« tout autant africain qu’américain »). Le doute sur la nationalité et la religion d’Obama a été longtemps entretenu, en premier lieu par Trump qui avait compris le potentiel politique de l’Amérique raciste. C’est pour cette raison que la campagne de 2016 a été l’occasion d’une revanche sur la gauche culturelle incarnée par ce président noir, Hillary Clinton et le parti démocrate.

Trump est un président clivant, mais Obama l’a beaucoup été aussi, sur fond d’imaginaire raciste et de refus des changements démographiques des Etats-Unis, qu’il incarnait d’une certaine manière. Trump a donc été élu en partie sur un projet et un discours fortement identitaires, ceux de l’Amérique fermée sur elle-même en termes économiques, culturels, religieux, sexués, « raciaux » ; une Amérique d’« avant », parfaitement mythifiée. Cependant, sa politique économique, fiscale et sociale favorise les individus les plus aisés, pas les classes moyennes et populaires dont beaucoup de ces « angry white men » sont issus.

 

Une Amérique « d’avant » où on ne souciait guère d’environnement également. Vous affirmez que la domination masculine sur les femmes relève de la même logique que la domination sur la nature.

Marie-Cécile Naves.  Dans mon livre, je rappelle le travail de la chercheuse américaine Arlie Russell Hochshild, qui a publié en 2016 « Strangers in their own Land ». Elle s’est immergée parmi la population de Louisiane victime de la pollution au mercure et aux produits chimiques de grandes usines et a montré que les convictions des électeurs républicains, pro-Tea Party et pro-Trump, n’étaient pas ébranlées. Pour eux, la pollution est un risque à prendre pour garder les emplois. On est loin d’Erin Brockovich ! Aujourd’hui, l’exploitation du gaz et du pétrole de schiste est bien accueillie parce que des emplois locaux sont créés… à court terme. C’est une vision « old school » de l’économie, qui, d’une part, est considérée comme incompatible avec l’écologie – ce qui est faux sur le moyen terme -, et qui renvoie là encore à un passé idéalité. C’est celui des industries traditionnelles, exploitant la nature, dans la tradition capitaliste productiviste et consumériste. Et ce sont principalement des emplois masculins qui sont en jeu.

Les habitants des bayous de Louisiane, comme d’autres, ont une culture de l’endurance et de l’adaptation. C’est la philosophie des pionniers. La protection de l’environnement par les pouvoirs publics est vue comme une intrusion inacceptable dans leurs vies, mais aussi comme un processus injectant de la douceur, du care, qui renvoie au « féminin », à la passivité. L’acceptation de la pollution participe de cette logique de domination et de mise en danger de soi.

L’exploitation de la nature jusqu’à l’épuisement des ressources est une caractéristique de la masculinité hégémonique, de la volonté de toute puissance de l’homme sur son environnement. Et la sur-utilisation des ressources naturelles est la marque d’une Amérique combative, dominatrice, fière de la force physique de ses hommes. Ce qu’entretient le président Trump, qui dérégule la chasse et les élevages intensifs, relance les forages pétroliers en mer, et détruit les mesures environnementales d’Obama.

(1) « Trump, la revanche de l’homme blanc ». Editions Textuel, 154 pages, 15,9 euros

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Pourquoi la jeunesse américaine préfère le socialisme

(Article publié dans l’Humanité Dimanche daté du 18 au 24 janvier. Il est accompagné, dans le magazine, par quatre portraits de jeunes socialistes, intellectuels ou élus)

Le socialisme dispose-t-il d’un avenir radieux… aux Etats-Unis ? La question est provocante mais pas inepte. En tout cas, ce système est plus populaire que le capitalisme dans un pays qui s’appelle l’Amérique des millennials. Un pays de 80 millions d’habitants. Un pays partiel mais réel. Les « Millennials », c’est le nom de baptême donné à la génération qui est née à partir de 1982 et qui a donc commencé à atteindre l’âge de la majorité au début du nouveau millénaire. « Chaque génération est un nouveau pays », constatait Tocqueville. Et que veut ce « nouveau pays » des Millennials ? Une étude rendue publique en novembre dernier par la société YouGov nous éclaire : 44% des moins de 35 ans préféreraient vivre dans une société socialiste contre 42% dans une société capitaliste et 7% dans une société communiste. Ironie : cette enquête a été commandée par l’association anti-communiste « Victims of Communism Memorial Foundation » Celle-ci trouve les résultats « profondément inquiétants ».

Comment, en une génération, le pays est-il passé du « mot en S » (le « S-word »), ce socialisme que l’on ne pouvait nommer car infamant, à popularité croissante parmi la jeunesse? La réponse se trouve en partie dans la réponse : « en une génération »… Les jeunes gens interviewés jouaient encore aux billes ou n’étaient même pas nés au moment de la chute du mur de Berlin. « Les gens n’associent plus le socialisme aux dictatures en URSS et en Chine », pointe dans un entretien à l’AFP Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington.

Les « Millennials » ont grandi dans un contexte politique de capitalisme triomphant et…défaillant. Car la crise de 2008 constitue l’autre élément structurant du « basculement ». Ils sont les premiers enfants du krach. Nombre d’entre eux, parmi les plus âgés et donc en situation professionnelle active, ont dû retourner vivre chez leurs parents, ce qui leur a valu le surnom passager de « génération boomerang ». Pour les plus jeunes de la génération, la plus diplômée de l’histoire du pays, le « krach » et la « reprise » ont en partie démonétisé la valeur de leur diplôme souvent obtenu au prix d’un endettement colossal (plusieurs dizaines de milliers de dollars par étudiant en moyenne). A qualification égale, les emplois créés sont largement moins rémunérateurs que ceux détruits.

 

Délesté de l’expérience soviétique, le socialisme apparaît donc comme « une alternative au capitalisme sauvage à l’américaine qui, pour les jeunes, vaut le coup d’être exploré», selon John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Mais qu’entendent-ils par socialisme ? Le sondage YouGov cité a donné aux personnes interrogées des définitions de chacun des mots soumis à leur approbation et réprobation. Il en ressort « une grande confusion » entre les définitions de socialisme et de communisme, selon l’organisation anticommuniste à la manœuvre qui veut y voir la preuve que les jeunes ne savent pas de quoi il relève. Pour 31% des Millennials, la « propriété collective des moyens de production » relève du communisme, mais pour 32% il s’agit de socialisme. Tandis que la « propriété sociale et d’Etat » est assimilée au socialisme pour 34% et au communisme pour 29%. Au final, quand les jeunes Américains disent privilégier la vie dans une société socialiste, ils entendent aussi bien l’Etat-Providence qu’une forme de collectivisation. La « confusion » se solde par un rapport encore plus « radical » à la nécessité de changement.

« Bernie Sanders n’a pas poussé la jeunesse vers le socialisme. Ils y étaient déjà », analyse Harold Meyerson, éditorialiste au magazine « The American Prospect ». En d’autres termes, le renouvellement générationnel a été le combustible de la dynamique Sanders. Celle-ci avait d’abord été promise, par nombre de commentateurs, à une extinction rapide avant d’être ramenée à une « simple » tentative de mettre en œuvre une forme d’Etat social-démocrate à la scandinave. Comme si promouvoir une sécurité sociale universelle, rendre gratuite l’accès aux universités publiques, doubler le SMIC fédéral pour le porter à 15 dollars, réglementer un Wall Street insolent, pouvait être de même nature, en termes de projet politique, dans l’Amérique super-inégalitaire du turbo-capitalisme que dans la Suède post-seconde guerre mondiale. A se tromper d’époque et de contexte…

Le plus radical dans le projet de Sanders dépasse pourtant ces seuls points programmatiques. Il tient en la « révolution politique » qu’il propose : nous ne changerons la société, dit-il en substance, que si nous créons un mouvement qui implique des millions de personnes. La clé du changement a été décliné en un mot d’ordre : « UsNotMe » (Nous pas Moi).

C’est ce sens de l’action politique collective qui se décline un peu partout dans le pays. Au-delà des enquêtes d’opinion, la réalité de la société est modifiée par des militants et élus dont la conception du socialisme peut en effet varier du communisme originel à une social-démocratie ancestrale.

Pour la première fois depuis les années 20, des socialistes proclamés sont élus au suffrage universel , du conseil municipal au conseil d’école, du Minnesota au Maine. Ils s’appuient tous sur des mouvements organisés à la base plutôt que sur des appareils constitués. Un peu à la façon de Sanders lui-même prenant, en 1981, la mairie de Burlington (Vermont) aux démocrates hégémoniques.

Une organisation cristallise ce regain des idées socialistes : DSA (democratic socialists of America). Son emblème : deux mains (une blanche et une noire) solidaires surmontées d’une rose. Depuis l’élection de Donald Trump, son nombre d’adhérents est passé de 6500 à 30000 tandis que l’âge moyen a baissé de 60 à 35 ans. La direction de DSA évoque même un « baby boom socialiste ». «Les Etats-Unis peuvent être tout à coup devenu le foyer de millions de socialistes, mais il manque encore un mouvement socialiste », tempère Harold Meyerson. Il y a des socialistes mais pas encore de socialisme. Et 110 ans après, l’œuvre du sociologue allemand, Werner Sombart, « Pourquoi n’y a-t-il pas de socialisme aux Etats-Unis ?», pas encore tout à fait démenti.

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