A New York, l’oracle de Sasha Bonét

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (5/5). Rencontre avec la romancière qui s’est établi dans la plus grande ville du pays, qu’elle voit aussi comme celle qui condense une alternative pour le pays. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2026.)

New York (Etat de New York),

Envoyé spécial.

Est-ce son âme de romancière qui lui fait voir dans New York l’écrin d’un conte politique des deux Amériques ? Un cerveau forcément fertile en imagination et l’amourachement pour sa ville d’adoption produiraient ainsi un récit faisant de Big Apple non seulement le centre du monde (c’est un fait avéré) mais aussi du continent.

La ville est son havre, depuis treize ans. Si son livre Les Porteuses d’eau (éditions les Léonides) parle des femmes de sa famille – et plus largement des femmes africaines-américaines –, du Sud, de Houston et de La Nouvelle-Orléans, il a été écrit ici. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire ce livre depuis le Sud, nous avoue-t-elle, installée dans un restaurant du centre de Manhattan. J’avais besoin de prendre un peu de recul par rapport à cet endroit. »

New York, l’endroit de tous les reculs, de tous les exils productifs. Mais New York, ce n’est pas l’Amérique, n’est-ce pas, lui objecte un chœur invisible d’observateurs ? D’une voix posée, Sasha Bonét rappelle que le président des États-Unis est un New-Yorkais. « C’est sa ville. C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a grandi. » Entre deux bouchées de quinoa tiède et goûtu, l’autrice vient sacrément d’écorner le romantisme qui se met à flotter dès qu’on évoque New York. « Il est important de s’en souvenir. Il ne vient pas du Nebraska ni du Texas. Il est d’ici », insiste-t-elle.

Une ville est-elle responsable en soi des agissements d’un de ses enfants ? Certes non. Mais la romancière y voit autre chose que le hasard de la naissance : « Je pense que c’est emblématique de quelque chose que cette ville incarne également, à savoir cette forme d’hypercapitalisme. »

C’est donc un New-Yorkais qui a aussi « révélé au monde la vérité sur ce pays ». Toujours sur le mode du débit maîtrisé, la néo-New-Yorkaise procède pourtant à une rafale ordonnée : « Le sexisme et cette culture du viol, la façon dont les femmes sont traitées ; et cette mentalité qui consiste à faire passer ses propres besoins avant tout, comme si la réussite individuelle comptait plus que celle de la collectivité ; l’argent qui fait la loi, il règne en maître sur l’éthique, la morale, l’intégrité, etc. » « New York est toujours un baromètre du pays à bien des égards », ajoute-t-elle comme une épigraphe.

La preuve : si Big Apple a vu naître un président suprémaciste et raciste, elle a confié son destin depuis un an à… un socialiste. Zohran Mamdani est donc le nom qui apparaît sur la deuxième face de cette pièce.

Lors du Festival America, Sasha Bonét avait tenu à attirer l’attention du public de passionnés de littérature américaine : « Il y a comme un changement aux États-Unis depuis l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent et montre une voie d’unité en opposition à Trump. Mamdani montre que l’on peut tenir ses promesses. »

En attendant un thé qui tarde à arriver, elle ajoute, pour l’Humanité : « Je pense qu’il est en train de montrer ce qu’il est possible de faire. Le pays a les yeux rivés sur lui. Les jeunes démocrates l’observent et peuvent s’inspirer de sa campagne pour élaborer les leurs, car c’est en réalité ce que veulent les gens. »

Lancement du système de garde d’enfants universel et gratuit, gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », annonce des deux premières épiceries municipales : depuis son entrée en fonction en janvier 2026, le jeune maire (34 ans) qui se réclame du socialisme démocratique applique méthodiquement son programme. Une ambiance singulière plane sur la grande ville, mélange de mieux-être concret et de légèreté d’esprit. Le maire est populaire, la vie change. L’autrice ressent « un sentiment de solidarité et d’espoir quant à ce qui est possible ».

De manière contre-intuitive, Sasha Bonét distingue pourtant un trait commun entre les deux visages de ce conte new-yorkais. « Exactement comme Trump qui a, dès son premier jour, signé des décrets présidentiels et s’est immédiatement mis au travail, Mamdani a pris des décisions. Dès son entrée en fonction, nous avons constaté des changements. Justement, les gens veulent que ça change », note-t-elle. Les midterms devraient sanctionner le premier et abonder le capital politique du second.

Né en Ouganda, le New-Yorkais Zohran Mamdani ne pourra pas succéder à la Maison-Blanche au New-Yorkais Donald Trump. Une impossibilité constitutionnelle. En revanche, la presse bruisse de conjectures concernant une possible candidature d’une autre New-Yorkaise. Une jeune femme, socialiste elle aussi, députée : Alexandria Ocasio-Cortez, potentielle matière à un autre conte politique. On se reverra alors.

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A Ashburn, voyage au bout de l’enfer des data centers

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (4/5). Le nord de la Virginie accueille la plus forte concentration au monde de hangars à serveurs. Du côté des citoyens, l’heure est à la fronde. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2026.)

Ashburn (Virginie),

Envoyé spécial.

Des hangars, encore des hangars, toujours des hangars. À l’intérieur, des serveurs, des milliers, des millions de serveurs. Autour, des citoyens, d’abord inquiets, puis opposés et désormais furieux. Bienvenue dans la « data center alley », près de l’aéroport international de Washington D. C., plus grande concentration au monde de centres de données, par laquelle transite 70 % du trafic Internet mondial.

Si le paysage de tôles et pylônes provoque une forme d’angoisse dystopique, les chiffres, eux, donnent le vertige. Ashburn (50 000 habitants) ne compte pas moins de 177 sites répertoriés. Sterling (30 000 habitants), sa voisine, la talonne avec 80 infrastructures. Et ça n’est pas fini : 70 centres sont en construction dans la partie septentrionale de la Virginie et 142 en projet. Au cours de la seule année 2025, la puissance cumulée a doublé pour s’établir à 12 GW, soit l’équivalent de 12 centrales nucléaires, le tout sur un territoire grand comme l’Île-de-France.

Dès les années 1990, la Virginie a voulu profiter de sa proximité avec la capitale politique, en se montrant pionnière dans l’accueil de ces hangars à serveurs, à grands coups d’incitations fiscales. Les résultats ont dépassé les attentes des élus de l’époque : le développement de l’IA les a littéralement pulvérisées. Une autre courbe a explosé en même temps que les flèches des puissances installées : celle de l’opposition des habitants.

Cette dernière a commencé par quelques riverains et militants environnementaux, prêchant un peu dans le désert. Puis la suspicion a gagné la communauté entière : l’ogre n’était-il pas en train de dévorer le réseau électrique et les ressources en eau tout en polluant l’atmosphère ? Même l’argument économique ne tient plus. Les emplois créés se trouvent principalement dans la construction et sont donc par définition éphémères. S’il faut 1 500 ouvriers du bâtiment pour construire un hangar, 50 employés suffisent pour faire tourner le « data center » qui vient s’y installer.

L’État de Virginie a révélé que le montant des exemptions fiscales – votées en 2010 – s’est élevé pour la seule année 2023 à 928 millions de dollars (836 milliards d’euros). Certes, les data centers paient des impôts locaux, de très gros montants, mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Non » : la réponse est partie d’Ashburn et Sterling a fait tache d’huile, à une impressionnante vitesse, dans l’ensemble du pays. Une enquête menée par l’Annenberg Public Policy Center (APPC) de l’université de Pennsylvanie révèle que 61 % des Américains s’opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur région. Fait presque unique dans un pays ultrapolarisé, le sujet fait consensus puisqu’il emporte la majorité des démocrates (69 %), des républicains (54 %) et des indépendants (53 %).

Les élus locaux se trouvent désormais au pied du mur. Le comté de Loudoun, dans lequel se trouvent Ashburn et Sterling, doit étudier le 17 novembre une mesure visant à faire une pause législative de douze mois sur les data centers. Durant tout ce mois d’octobre, des manifestations ont eu lieu à travers la Virginie pour demander un moratoire.

Un peu plus au nord, dans l’État de New York, la gouverneure démocrate pourtant modérée, Kathy Hochul, a signé, en juillet dernier, un moratoire d’un an sur la construction de data centers. En Virginie, son homologue, Abigail Spanberger, s’est montrée moins audacieuse, avec la présentation de son projet, le Data Center Accountability Framework : il s’agit d’encadrer l’expansion, pas de la contrôler, encore moins de la mettre en pause.

« Ce cadre contient certaines dispositions utiles, mais il faut certainement aller plus loin », estime Saul Levin du Center for Nonviolent Conflict Research et auteur de The Hum, un podcast qui relate la résistance aux data centers. « Un moratoire est essentiel pour permettre aux collectivités de gagner du temps. C’est un outil extrêmement puissant et important qui contribue à rééquilibrer les rapports de force. »

C’est justement ce qui a été demandé le samedi 24 octobre dans les rues de Richmond, la capitale de la Virginie. Ils n’étaient que quelques centaines mais, désormais sur ce sujet, il n’y a pas besoin de faire masse dans les rues pour être audibles dans l’ensemble de la société. Ce qui inquiète la Big Tech. Comme le souligne Megan Mullin, directrice du Centre Luskin pour l’innovation à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla), « tout en haut de l’échelle des inquiétudes de l’opinion publique se trouvent le pouvoir des entreprises et un sentiment de malaise face aux implications de l’expansion rapide de l’IA pour l’avenir ».

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Trump compte sur les dollars pour le sauver d’un vote-sanction

Les républicains disposent d’un net avantage financier dans une élection qui bat tous les records de dépenses. Mais dans les sondages, ils sont plombés par les politiques et la personnalité du président en exercice. (Article publié dans l’Humanité magazine du 29 octobre 2026.)

Les républicains ont d’ores et déjà gagné une bataille : celle de l’argent. Dans un cycle électoral qui est en train de battre tous les records – le cap des 10 milliards de dollars dépensés pour ces élections de mi-mandat, primaires incluses, a été franchi mi-octobre –, le parti au pouvoir a disposé d’une cagnotte supérieure de 10 % à celle de ses opposants démocrates. Et lorsque l’on compte en milliards, cela peut créer une immense différence pour maintenir une majorité dans les deux chambres du Congrès.

Pourtant, sur le terrain, dans les circonscriptions et États qui feront la décision pour la Chambre des représentants et le Sénat, les candidats démocrates disposent quasiment tous d’un avantage dans les levées de fonds, abondées par des dons individuels de citoyens de quelques dizaines voire centaines de dollars, signe d’un enthousiasme supérieur. Mais les républicains ont comblé leur retard avec leur force de frappe nationale, notamment le comité d’action politique (PAC) lié à Donald Trump.

Et devinez qui verse le plus au pot ? Des milliardaires principalement, au premier rang desquels on trouve Elon Musk. L’« homme le plus riche du monde » a ainsi versé, selon le New York Times, 366 millions de dollars (325 millions d’euros) depuis le début de l’année : 90 pour peser lors des primaires et 276 injectés dans la campagne générale depuis le mois de juillet. Le candidat républicain pour le siège de sénateur du Texas, Ken Paxton, en grande difficulté, a, à lui seul, reçu 158 millions de dollars.

Une telle inondation de billets verts a été rendue possible par une décision de la Cour suprême, en 2010, connue sous le nom de Citizens United. Considérant que l’argent constituait un moyen d’expression et que les entreprises avaient droit, comme les individus, au « free speech », elle a supprimé la quasi-totalité des restrictions réglementant le financement de la vie politique. Année après année, les financements se font plus massifs – notamment de la part des plus riches – et les circuits plus opaques.

Si l’on suit l’argent, comme le conseillait la source secrète du scandale du Watergate, il révèle aussi un paysage politique pour le moins compliqué pour les républicains et Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat. Ces dernières semaines, les stratèges du Grand Old Party (GOP, surnom du Parti républicain) ont réorganisé l’allocation des fonds vers des endroits jadis considérés comme des places fortes républicaines, voire des bastions imprenables.

Le parcours des meetings de Donald Trump dessine la même carte. Depuis le début du mois d’octobre, il s’est rendu dans six États (Alabama, Texas, Oklahoma, Montana, Alaska et Kansas) qu’il a tous remportés lors de ses trois campagnes présidentielles. En football américain, on appelle cela « jouer la défense ».

Mais il ne peut pas jouer partout, contrairement à ce qu’il prétend : de très nombreux candidats républicains ne veulent pas s’afficher avec celui qu’une majorité d’Américains rendent responsable notamment de l’inflation et de la guerre en Iran. Son nom n’est mentionné que dans 1 % des clips électoraux des candidats qui sont censés le soutenir. L’incantation de Donald Trump en septembre – « faites comme si mon nom était sur les bulletins » – est en fait l’ultime cauchemar de n’importe quel candidat républicain.

« C’est presque comme s’il s’agissait d’un schéma récurrent, analyse le chroniqueur Jamelle Bouie dans les colonnes du New York Times. Lorsque Trump est candidat, il incarne une idée séduisante, un potentiel porteur de prospérité. Mais lorsque les Américains sont contraints de faire face à la réalité de la gouvernance Trump – une Maison-Blanche dysfonctionnelle et chaotique, peuplée des pires flagorneurs, idéologues et extrémistes que l’on puisse imaginer –, ils se retournent rapidement contre lui et cherchent des moyens de limiter et de restreindre son autorité. »

Les sondages, eux, « annoncent » une vague bleue et un gain de la Chambre des représentants et du Sénat pour le parti d’opposition. Moins par enthousiasme des électeurs démocrates pour ses propres dirigeants que par désaffection des électeurs républicains.

Et c’est justement à cela que va servir dans la dernière ligne droite le « pactole Maga » : les convaincre que si Trump n’est pas sans défaut, les démocrates sont pires et sont désormais otages des « radicaux » et des « socialistes ». Cela tourne en boucle sur les tous les téléviseurs, matin, midi et soir. L’argent servira-t-il de digue face à la colère qui s’exprime depuis des mois dans tout le pays ?

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New York, capitale du socialisme américain

La plus grande ville du pays est également la plus importante productrice d’élus se réclamant du socialisme démocratique : un an après l’élection de Zohran Mamdani, deux nouvelles députées vont rejoindre Alexandria Ocasio-Cortez au Congrès. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2026.)

New York (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

On imagine un travelling : un groupe de joggeurs traçant leur chemin sportif dans les rues de New York, passant devant des immeubles dont les loyers ont été gelés puis tournant à l’angle d’une rue où une future épicerie municipale ouvrira ses portes dans quelques années, se félicitant, entre deux respirations, du lancement du programme de crèches publiques, tout en étant dépassés par des voitures qui ne cahotent plus tous les 10 mètres dans des nids-de-poule.

Une scène poussive d’un film de réalisme socialiste à la sauce new-yorkaise ? Plutôt un potentiel clip de l’équipe de communication de Zohran Mamdani. Rien dans cette description n’est métaphorique. Dix mois après la prise de fonction du nouveau maire, le sentiment que la vie a un peu changé crée une ambiance incontestablement particulière à New York.

Comme « un air de socialisme démocratique », diraient les plus audacieux. En tout cas, un « mood » singulier avec un maire que tout le monde nomme « Zohran », « très populaire, sauf auprès des propriétaires et des sionistes », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et animateur d’une émission de radio.

Résidant à Harlem, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins et auteur de La Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), développe : « La vie a changé, c’est clairement perceptible. Je le sens dans mon building : le propriétaire fait les réparations nécessaires. Les gens qui conduisent une voiture se félicitent de la disparition des nids-de-poule. Cet été, il y a eu plein d’activités gratuites. J’entends aussi des parents qui se demandent s’ils ne vont pas faire un autre enfant. La garde d’enfants privée à New York, c’est l’équivalent d’un deuxième loyer. »

Socialisme des nids-de-poule

Partisans comme détracteurs du jeune maire socialiste sont d’accord sur un point : il met en œuvre son projet. Et même un peu plus : dans son programme touffu, il n’y avait rien sur les maudites crevasses. Et pourtant, « Zohran » a fait de cette calamité new-yorkaise la première pierre de son action à la tête de la plus grande ville du pays et un élément de communication politique. Il lance un numéro vert et met en scène sur les réseaux sociaux. Cela devient viral. Les citoyens filment à leur tour les ornières remplies le jour même. Bilan revendiqué par l’hôtel de ville : 200 000 d’entre elles ont disparu de la surface new-yorkaise.

« Il a simplement commencé par la base : vous devez faire attention aux besoins des gens, décrypte Michael Zweig, professeur émérite d’économie, à ce besoin vital pour tout élu progressiste. C’est à partir de cela que vous obtenez de la légitimité. » Y aurait-il donc un « socialisme des nids-de-poule » comme il y eut jadis un « socialisme des égouts » (sewer socialism) ? Zohran Mamdani, lui-même, a utilisé dans un de ses discours l’analogie avec ses prédécesseurs socialistes qui s’étaient distingués, à partir des années 1910, par la constitution d’un réseau de tout-à-l’égout.

Le reste du programme, le maire le mieux élu depuis les années 1960 l’applique méthodiquement… ou presque. Assis dans le prestigieux fauteuil depuis à peine une semaine, il annonçait, début janvier, le lancement d’un système de garde d’enfants universel et gratuit. À ce stade, il s’agit d’une expérimentation, pas encore d’une généralisation, mais à une échelle suffisamment vaste – 100 000 jeunes enfants concernés – pour marquer les esprits… et les porte-monnaie.

L’été venu, les locataires furent eux aussi pourvus avec l’annonce du gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », l’augmentation du reste du parc privé étant plafonnée à 5 % par une loi de l’État qu’ont défendue bec et ongles les élus socialistes à Albany. « Mon loyer est de 2 100 dollars, je vais économiser 5 % sur deux ans, soit 100 dollars par mois, c’est loin d’être anecdotique », calcule James, par ailleurs militant d’une association de locataires dans le Queens.

Pour les aficionados de l’épicerie municipale, il faudra attendre un peu plus longtemps en revanche : le premier site – la Marqueta dans la partie est de Harlem – a été annoncé, ainsi que l’investissement (30 millions de dollars), mais les portes n’ouvriront qu’en 2029, en raison de lourds travaux.

Un scénario à la Bill Blasio ?

Deux points forts de son programme de campagne sont néanmoins restés au seul stade de l’écrit. La gratuité des bus, d’abord : Zohran Mamdani a dû reconnaître qu’il ne disposait pas du levier pour la mettre en place, faute du soutien de l’État de New York et de l’autorité gestionnaire, MTA. Même problème pour la taxation des riches que le maire seul ne peut établir. Or, la gouverneure démocrate modérée Kathy Hochul y est farouchement opposée.

Dans un pas de deux à la chorégraphie parfois changeante, Zohran Mamdani a réussi à l’emmener dans la généralisation des crèches, pas dans l’instauration d’une fiscalité plus juste. Un compromis a été trouvé avec une taxe sur les pied-à-terre, visant les logements de luxe inoccupés la majorité de l’année, mais le mot d’ordre « Tax the rich » n’implique pas que le sujet des résidences secondaires.

Le chantier reste donc ouvert… et absolument prioritaire. « S’il ne réussit pas à la mettre en œuvre, quelle différence y aurait-il avec Bill de Blasio ? » s’interroge Ted Hamm, auteur d’un livre sur la campagne de Mamdani (Run Zohran run, non traduit). Référence au maire progressiste qui avait procédé à la généralisation de la maternelle publique mais s‘était cassé les dents sur la fiscalité des plus riches avant de sombrer dans une chaotique campagne présidentielle.

Or, la nouvelle icône de la gauche américaine veut bâtir durablement, à la fois des politiques publiques et une coalition politique. Raison pour laquelle il a investi un peu de son capital politique lors des primaires démocrates pour les législatives en faveur de trois candidats – Brad Lander, Claire Valdez et Darializa Avila Chevalier –, les deux dernières étant membres du DSA (Democratic socialists of America), l’organisation à laquelle appartient Zohran Mamdani.

« Darializa, c’était un coup de poker incroyable », se remémore Tristan Cabello. La jeune candidate (32 ans), figure émergente du mouvement pro-palestinien sur les campus et opposée au principe même de prisons et de frontières, a devancé de quelques points le sortant Adriano Espaillat, pourtant président du comité hispanique à la Chambre des représentants.

Pression sur le parti démocrate

Avec Alexandria Ocasio-Cortez, New York comptera donc trois députées membres du DSA. Big Apple est d’ailleurs l’arbre américain qui produit le plus d’élus se réclamant du socialisme démocratique : cinq siègent à l’Assemblée de l’État de New York (Emily Gallagher, Phara Souffrant Forrest, Marcela Mitaynes, Claire Valdez qui sera remplacée après son élection au Congrès et Diana Moreno), trois à son Sénat (Julia Salazar, première socialiste élue à New York en 2018, Jabari Brisport et Kristen Gonzalez) et deux au conseil municipal (Tiffany Caban, Alexa Avilés).

On ne sait ce que Zohran Mamdani pense éventuellement de la construction du socialisme démocratique dans une seule ville, mais force est de constater que son élection « a initié un mouvement qui va au-delà de New York », comme le souligne Fanny Lauby, professeure associée de sciences politiques à l’université de Montclair (New Jersey). « La direction du Parti démocrate a enfin changé de ton. Il y a un an, c’était mépris et rejet. Ils vont bien être obligés de les incorporer et de les adouber. C’est la seule façon pour eux de survivre. » Désormais, dans le pays, quand des candidats se présentent en tant que socialistes, ils peuvent ajouter un sésame : « Comme Mamdani ». Carte de visite assez simple qui « dédiabolise » un mot – socialisme – encore associé par les Américains les plus âgés à l’expérience soviétique. Pour les nouvelles générations, en revanche, il serait plutôt synonyme d’alternative.

Selon un sondage Gallup, 57 % des 18-34 ans déclarent avoir une image positive du socialisme, contre seulement 43 % pour le capitalisme. Sur cette base, le DSA peut développer sa stratégie décryptée par Michael Zweig : « La clé, c’est les primaires. Elles doivent être coordonnées à l’échelle du pays. Vous pouvez avoir des particularités locales mais les principes sont les mêmes. Le DSA a joué le rôle d’unificateur. »

Des pairs parfois critiques

À l’épicentre de cette nouvelle force tellurique de la politique états-unienne se joue une autre tension, bien connue des progressistes dans le monde : celle qui oppose, parfois, une organisation à l’un de ses membres élus. « Sa coalition n’est pas docile. Le DSA le soutient mais se montre critique », rappelle Tristan Cabello.

À titre d’exemple : pourtant adoubée par Mamdani, Darializa Avila Chevalier a récemment demandé la démission de Jessica Tisch, la cheffe de la police héritée de l’ancienne administration. Le comité DSA de New York a publié un communiqué appuyant cette demande. Zohran Mamdani a rapidement fait savoir que sa position n’avait pas changé. Une divergence sans drame mais une divergence néanmoins publique.

« Nous n’avons pas la culture du communiqué, nous affirme pourtant Batul Hassan, membre du comité directeur du DSA New York, devant un thé en plein cœur du quartier Chinatown. Notre organisation intensifie la pression par l’éducation populaire. C’est l’une de nos priorités avec le renforcement des effectifs. On le répète sans cesse : des socialistes désorganisés ou non organisés, c’est une contradiction dans les termes. »

Principal moteur de l’adhésion (15 000 membres désormais pour une ville de 8,5 millions d’habitants) hormis Zohran Mamdani ? Les activités sociales : théâtre, chœur, artisanat ou footing. Plusieurs fois par semaine, les adeptes de la foulée déambulent dans Prospect Park, poumon vert de Brooklyn, devenu l’épicentre électoral de l’émergence du socialisme démocratique à New York et aux États-Unis. Entre deux respirations, devisent-ils des loyers bloqués, des crèches à venir et des nids-de-poule bouchés ?

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A Allentown, un vote-sanction contre Trump sur un air latino

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (3/5). Dans la 7e circonscription de  Pennsylvanie, les électeurs hispaniques, tentés par Donald Trump en 2024, semblent lui tourner le dos. (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2026.)

Allentown (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Faut-il consulter l’oracle Victor Martinez pour connaître l’issue du scrutin ? En tout cas, les équipes de campagne écoutent attentivement son émission quotidienne sur Radio Mega 101.7 FM, Politics en Español US, qui donne le pouls au cœur d’une circonscription – la 7e de Pennsylvanie – parmi les plus disputées du pays : ici, l’électorat latino sera certainement le faiseur de député.

Plus de 20 % des électeurs sont hispaniques. La proportion monte à près de 30 % à Bethlehem, l’ancienne place forte de l’acier, et 55 % à Allentown, la plus grande ville. En 2024, Donald Trump avait effectué des percées au sein de cet électorat, même si Kamala Harris l’avait devancé.

Victor Martinez nous reçoit dans les bureaux de Radio Mega situés en plein cœur du « downtown ». Voici donc le studio, l’antre du débat quotidien : le journaliste au micro, des affiches politiques en arrière-plan et des auditeurs au bout du fil. Lui n’a pas changé, il n’a jamais aimé Donald Trump, contrairement à Jeb Bush ou à Marco Rubio qu’il appréciait lorsqu’il vivait en Floride.

À la première minute de la candidature du milliardaire, le divorce était consommé face « à ses attaques contre les immigrés, en les qualifiant de trafiquants de drogue, de violeurs, de criminels… Dès qu’il est descendu de l’escalier, ça a été une succession d’attaques qui n’a jamais cessé ». Contrairement à lui, une partie de ses auditeurs a voté pour Donald Trump. Et c’est ici que l’on commence à sentir le sens du vent de cet automne 2026. En une formule : « Les gens sont furieux. »

Il développe : « On se plaignait que l’administration Biden-Harris n’en faisait pas assez pour faire baisser les prix, ou du moins pas assez vite, car les prix baissaient, mais pas assez rapidement. Et voilà que deux ans plus tard, oh, devinez quoi, on se rend compte que la situation est pire. »

Échange entendu à l’antenne. Victor : « Dites-moi une chose de positive sur ce mandat ? » Un auditeur : « J’en ai une : je suis en vacances. » Silence. L’auditeur reprend : « J’ai une petite entreprise avec deux camions (les Latinos sont surreprésentés dans le secteur des transports, N.D.L.R.). Eh bien, je ne peux pas me permettre de faire un plein à 900 ou 1 000 dollars, donc les camions sont au garage et moi en vacances forcées. »

« La priorité numéro 1 des Latinos ici, c’est l’économie. La numéro 2, c’est l’économie. La numéro 3, c’est l’économie », insiste Victor Martinez. Et l’immigration ? « C’est une priorité, mais vous savez, ici, il y a une majorité de Portoricains, donc des citoyens américains. On ne devrait pas s’en faire de l’ICE. Et pourtant… Il n’y a pas eu de descentes massives comme à Minneapolis, on ne devrait pas vivre dans l’inquiétude. Qu’est-ce qui se passe si on m’arrête avec ma tête et qu’on me demande une preuve de mon statut migratoire ? Je n’en ai pas puisque je suis citoyen américain. »

Face à la fronde que chacun sent monter des barrios, le Parti républicain local parie sur les « valeurs ». « La foi et la famille », résume Jackie Rivera, vice-présidente du parti pour le comté de Lehigh. « Ça a pu marcher il y a deux ans. Pas aujourd’hui », prédit Victor Martinez.

Le député sortant, Ryan MacKenzie, qui, en 2024, l’avait emporté d’un point face à la députée sortante démocrate, profitant de la vague Trump, omet désormais de mentionner le nom du président en exercice. Sur sa page Facebook, on peut le voir avec les pompiers, les agents immobiliers, une centenaire, des salariés le jour du Labor Day (Fête du travail). Mais aucune référence à Trump, dont le nom a quasiment disparu des clips électoraux des candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

C’est son adversaire démocrate, Bob Brooks, ancien président du Syndicat des pompiers de Pennsylvanie (présenté comme « Bombero Bob », Bob le pompier, auprès des électeurs hispanophones), qui lui rappelle, via des panneaux publicitaires géants plantés au bord des routes ou dans des publicités politiques à la télévision, sa proximité avec le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat.

Chaque lundi à l’heure du déjeuner, face à la permanence électorale de Ryan MacKenzie, des dizaines d’électeurs démocrates, plutôt aux cheveux argentés, viennent manifester, pancarte en main : « Réveille-toi, Amérique. Trump est un psychopathe », « Votez pour le changement », « Croyez votre porte-monnaie. Dégagez-les ». Au cours des conversations avec Jane, Bruce ou une dame qui a préféré ne pas décliner son identité, le nom du député local n’est pourtant jamais venu. Celui de Donald Trump, tout le temps. Comme si ces midterms étaient finalement un référendum sur l’hôte de la Maison-Blanche.

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A Williston, le QG secret de l’ICE démasqué

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (2/5). La police de l’immigration a choisi d’établir son centre nerveux dans l’État dont le sénateur est Bernie Sanders. Associations et citoyens ont repéré la manœuvre et perturbent son fonctionnement. (Article publié dans l’Humanité du 27 octobre 2026.)

Williston (Etats-Unis),

Envoyé spécial.
C’est un immeuble de briques rouges qui se fond dans le décor d’une zone industrielle et commerciale anonyme de Williston. Un établissement bancaire d’un côté. Une crèche privée de l’autre. Un restaurant de viandes, un peu plus loin. Sur le parking, son lot de SUV et voitures banales. Des salariés lambda en sortent pour pénétrer dans leurs bureaux.

Derrière l’ennui de cette scène se cache une autre réalité, que nous dévoile Julie Macuga : « Ici, on reçoit des appels des 50 États de ceux qui veulent dénoncer des personnes qu’ils estiment être en situation irrégulière. » Un peu plus loin, entre une clinique et une salle de sport, se trouve le National Criminal Analysis Targeting Center, « une sorte de quartier général secret de l’ICE pour tout le pays », décrypte la militante.

Le centre nerveux de la chasse aux migrants lancée par Donald Trump lors de son retour à la Maison-Blanche se trouve donc dans une petite ville de 10 000 habitants d’un des États les moins peuplés (650 000 habitants) et les plus blancs du pays, dans un environnement politique, qui plus est, marqué par la force du progressisme local. À quelques kilomètres se trouve Burlington, principale ville de l’État dont Bernie Sanders a été le maire dans les années 1980 avant de devenir député et sénateur.

Depuis que le fait est connu, des manifestants sont venus, à plusieurs reprises, perturber le bon déroulement de l’appareil de surveillance. Le 24 juillet 2026, ils bloquent, dès l’aube, les entrées du building. Treize personnes, dont un mineur, sont interpellées par la police pour violation de la sacro-sainte propriété privée. La procureure locale refuse pourtant de les poursuivre. Coup de théâtre fin septembre, la procureure générale du Vermont, Charity Clark, pourtant élue sous l’étiquette démocrate, décide de reprendre l’affaire et d’inculper officiellement les manifestants.

Nikhil Goyal, candidat pour un siège de sénateur à l’assemblée locale, partage avec l’Humanité son effarement : « C’est consternant, car cela va à l’encontre des valeurs du Vermont et de la justice. Il s’agit d’une répression draconienne qui a aussi ouvert les portes à l’administration Trump. » Quelques jours plus tard, des poursuites fédérales étaient en effet engagées contre cinq participants, âgés de 22 à 80 ans.

Là, c’est la députée démocrate Becca Balint qui nous dit sa colère : « C’est une tentative d’intimidation et de brutalisation afin de réduire au silence les voix de la résistance. Mais on continuera de défendre nos voisins, nos salariés agricoles. Au Vermont, on n’aime pas qu’une agence fédérale soit transformée en troupe paramilitaire. »

L’ICE ne s’est pas contentée de faire de Williston sa capitale secrète, l’agence a également déployé ses agents dans les petites routes sinueuses de la campagne vermontaise. « Au cours des deux dernières années, nous avons constaté une multiplication par dix, soit une augmentation de 1 000 %, du nombre de détentions de migrants dans l’État », relate Will Lambek, cheville ouvrière de l’association Migrant Justice.

En 2025, des raids ont été lancés dans les fermes laitières, poumon économique de la ruralité. Des contrôles routiers inopinés font le reste. Conséquence : les salariés agricoles ne sortent plus de l’exploitation et se retrouvent encore plus isolés face aux abus de toute nature.

Will Lambek pointe cependant un paradoxe : « S’il y a plus d’expulsions, il y a également plus de gens qui viennent. Et le nombre de travailleurs sans papiers a augmenté. » Quel est donc le sens de cette chasse finalement contre-productive ? « Politiquement, cela permet de donner un os à ronger à la base, décrypte le militant. Économiquement, il s’agit de maintenir une main-d’œuvre assujettie, composée de personnes privées de leurs droits et tellement effrayées par la violence de l’État – notamment la détention et l’expulsion – qu’elles ne sont pas en mesure de défendre leurs intérêts. »

Cristian Santos, lui, a décidé de ne pas se laisser intimider. Avec Migrant Justice, il a manifesté le 15 octobre aux portes d’un magasin de la chaîne Hannaford, qui ne paie pas le juste prix pour le lait et se moque des conditions de travail dans l’industrie. Le jeune salarié originaire du Mexique est également acteur d’un programme – « Du lait avec dignité » – développé par l’association qui a permis, grâce à un partenariat avec certaines entreprises dont les glaces Ben & Jerry’s, à des centaines de salariés, presque exclusivement des migrants, de voir leurs salaires augmenter et leurs conditions de travail s’améliorer. Pour lui, c’est aussi un pied de nez à « la migra » (l’ICE) : « On n’a pas peur. »

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Dans le Michigan, un référendum (aussi) sur la santé

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (1/5). Abdul El-Sayed, le candidat de gauche pour le poste de sénateur de l’Etat mène une campagne disruptive, notamment sur la proposition d’un système public universel. (Article publié dans l’Humanité du 26 octobre 2026.)

Ann Arbor (Michigan), envoyé spécial.

Phillis Engelbert a ouvert son restaurant plus tôt qu’à l’habitude au matin de ce jour férié dédié à Christophe Colomb. Pas de brunch spécial en l’honneur de l’explorateur-colon pour autant. Le Detroit Street Filling Station, dans le centre d’Ann Arbor, ville universitaire à une demi-heure de route de Detroit, accueille une réunion publique organisée par l’équipe de campagne d’Abdul El-Sayed, le candidat démocrate pour un siège de sénateur au Congrès des États-Unis. Plat de résistance du jour : le système de santé et la proposition du Medicare for All, une couverture publique universelle, initiée par Bernie Sanders dès 2016.

« Le système de santé, c’est l’enjeu principal de cette élection », lance Debbie Dingell, députée de Detroit, en ouverture de la réunion, aux côtés de Becca Balint, députée du Vermont. Deux membres du Congrès : c’est presque jour de fête pour l’assistance composée d’une vingtaine de personnes. Mais c’est surtout la soupe à la grimace : sur un marché où les assurances privées détiennent toujours le monopole, les cotisations ne cessent d’augmenter.

Phillis a quitté pendant quelques instants sa cuisine et la préparation du service du midi pour livrer son témoignage : « En tant que propriétaire, je tiens à fournir une bonne couverture santé aux salariés, mais c’est devenu financièrement impossible. Le choix serait de ne plus fournir de couverture santé, d’embaucher moins ou de cesser l’activité. »

Elle ne se résout pas à cette alternative. « En fait, tout le monde a hâte d’avoir 65 ans », constate une dame aux cheveux argentés. À cet âge, les habitants sont protégés, depuis 1965, par un programme fédéral public : Medicare. La proposition de la gauche et d’Abdul El-Sayed est d’étendre cette couverture à l’ensemble des Américains.

Le candidat, donné en tête dans les sondages, a même écrit en 2021 un livre sur le sujet, Medicare for All : a Citizen’s Guide (non traduit). La santé, c’est le fil rouge de la vie de ce fils d’immigrés égyptiens, titulaire d’un doctorat de médecine obtenu à l’université Columbia, de New York. Plutôt que de faire fructifier son diplôme, il rentre ensuite à Detroit pour prendre en charge le département de santé publique de la ville, au bord du gouffre.

À 30 ans, à peine. Cette défense du « bien public », il l’emmènera ensuite dans l’arène politique : elle ne lui est d’aucune utilité en 2018, où il échoue dans la primaire démocrate pour le poste de gouverneur ; elle sera son sésame en 2026 dans la primaire la plus tendue au sein de la coalition démocrate.

Quand on ne l’interroge pas pour la millième fois sur son rapport à Hasan Piker, le controversé streameur-influenceur de gauche, Abdul El-Sayed tente de développer les arguments en faveur de cette option, qu’une majorité d’habitants approuvent : « Medicare for all nous garantirait une couverture santé de la naissance à la mort. On ne perdrait pas notre assurance en ayant 26 ans, en perdant son boulot, en passant les 65 ans ou si on se marie ou si on divorce. On n’aurait pas 225 milliards de dettes médicales et il n’y aurait pas de faillites personnelles. Et puisqu’on aurait un payeur unique, il négocierait les prix à la baisse. »

Pour remporter cette bataille, National Nurses United, le principal syndicat d’infirmiers et infirmières du pays, a officiellement apporté son soutien au candidat. Vice-président depuis 2025 et président pour le Michigan (14 000 salariés représentés) depuis 2024, Aaron Mc Cormick nous reçoit dans ses bureaux du centre-ville pour nous expliquer le sens de cet adoubement : « Pour pousser à un vote au Congrès, qui n’a pas encore eu lieu, il faut y envoyer des candidats qui défendent clairement cette option, comme le Dr Abdul El Sayed. La santé est un droit. »

Ce duel pour un siège au Sénat dans le Michigan, un État pivot de 10 millions d’habitants, fait figure de scrutin cardinal de ces midterms du 3 novembre. Il pourrait être à la fois celui qui permet aux démocrates de reprendre la majorité au Sénat et à la gauche de clamer qu’elle peut l’emporter à l’échelle d’un État, et pas seulement dans des circonscriptions très urbaines.

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« No Kings », une manif pour préparer un vote sanction contre Trump

A Scranton, comme dans l’ensemble du pays, la quatrième édition des rassemblements visait à transformer « le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ». (Article publié dans l’Humanité du 19 octobre 2026).

Scranton (Etats-Unis), envoyé spécial.

Des pancartes et des bulletins. Pour sa quatrième édition, les manifestations dites « No Kings » (Pas de rois) ont étoffé leur panoplie. En juin et octobre 2025 puis mars 2026, des millions d’Américains se sont mobilisés dans les rues de centaines de villes du pays pour, comme le rappellent les organisateurs, « rejeter l’idée selon laquelle le pouvoir appartient aux rois, aux milliardaires ou aux politiciens qui se croient au-dessus du peuple et de la loi ». Cette fois-ci, à dix-sept jours des élections de mi-mandat, ils proposaient « de franchir une étape en transformant le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ».

Le 17 octobre n’était donc pas jour de simple manifestation, mais une journée de participation électorale voulue comme non partisane. L’intitulé ne trompait personne : chacun avait bien compris qu’il ne s’agissait pas seulement de voter, mais de le faire pour battre Donald Trump et les républicains au Congrès.

Le sort de la Chambre des représentants, où les Républicains disposent d’une très courte majorité, se joue notamment dans la 8e circonscription de Pennsylvanie, traditionnel « swing state » (Etat pivot) et cinquième Etat le plus peuplé du pays. Scranton (75.000 habitants), la ville centre, est surtout connue pour la mythique série « The Office » qui y prend place et pour Joe Biden qui y est né (en 1942). C’est d’ailleurs près d’une avenue qui porte désormais son nom, le long de la place où trône le tribunal du comté de Lackawanna, que les manifestants s’étaient donné rendez-vous.

Comme à l’accoutumée, il y avait foison de pancartes : « Envoyez les enfants de Trump pour combattre en Iran », « Les salariés plutôt que les milliardaires » ou encore « Abolissez ICE, maintenant ». Plus original, un homme déguisé en diable de pied en cape avec sur un bout de carton explicatif : « Il fait mon boulot ».

Côté bulletins, il fallait se rendre sous la petite tente dressée par l’organisation Action Together, où Jessica, la directrice de la communication, invitait chacun à renseigner ses coordonnées afin d’être informés en long et en large sur les procédures électorales. « Désolé, je n’ai pas de chèque à vous donner, il y a eu un malentendu », plaisante-t-elle, en référence aux 5000 dollars promis par Donald Trump à chaque habitant en cas de victoire des républicains.

Sous un vent glacial qui a surpris la région après une ambiance d’octobre printanière, une file se forme pour remplir son devoir. Beaucoup sont des habitués des mobilisations « No Kings », des électeurs démocrates de plus de 50 ans. « Voter est plus efficace que de se plaindre », affirme Jim qui a enfilé un bonnet bleu de la même couleur que son vote. « J’aime mon pays et je ne suis pas payé pour être là, contrairement à ce que dit Trump », revendique Phil, un docteur à la retraite, ancien officier dans l’armée.

Autumn, jeune femme aux cheveux couleur d’automne justement, est aussi là pour transmettre à chaque manifestant un papier avec ses droits en cas d’une intervention de l’ICE, la police de l’immigration, avec un QR code pour effectuer une donation à une ONG prenant en charge la défense des migrants.

De l’autre côté de la place, le comité local du parti démocrate a lui aussi sorti sa tente, ses formulaires à remplir et des pins à vendre. « Cela nous permet de financer nos nouveaux locaux et de proposer aux gens d’être volontaires pour une campagne qui s’annonce serrée », indique sa responsable. Le sortant républicain, Rob Bresnahan, se trouve en difficulté, coincé entre la hausse généralisée des prix et des possibles délits d’initiés.

En 2025, son nom a émergé parmi ceux des députés qui avaient le plus gagné en Bourse, un an à peine après avoir fait campagne en opposition à cette pratique. Au New York Times, il a affirmé qu’il s’était avéré trop compliqué de placer ses actions dans une fiducie sans droit de regard et que ses courtiers prenaient des décisions indépendamment, sans le consulter.

Son opposante est la maire démocrate de Scranton, Paige Cognetti, qui pilonne sans cesse son adversaire sur ses deux sujets, mais dans un environnement qui ne lui est pas intrinsèquement favorable : Donald Trump est arrivé en tête dans cette circonscription lors de ses trois candidatures présidentielles alors que Barack Obama l’avait emporté à deux reprises.

« Scranton est très démocrate mais dans la partie la plus rurale, ils sont vraiment très MAGA », décrypte la militante démocrate. Autant faire le plein dans des zones de force. Au micro, Shawn, organizer pour « Action Together », annonce qu’un porte-à-porte sera organisé dès la fin du rassemblement. Dwayne, autre militant, rappelle la règle : « Votez en avance ou votez par correspondance, le jour du vote vous serez ainsi disponibles le mardi 3 novembre pour accompagner des gens à leur bureau de vote. »

Le vote anticipé a en effet commencé dans de nombreux Etats, dont la Pennsylvanie qui ne compte pas moins de quatre circonscriptions pouvant basculer des républicains aux démocrates. Nationalement, les données les plus récentes font état de plus de 8,5 millions de votes déjà exprimés soit une augmentation par rapport aux élections de mi-mandat de 2022.

Près de la moitié d’entre eux sont des démocrates enregistrés comme tels qui, traditionnellement, votent avant le Jour J. Cependant, selon CNN, la mobilisation des premiers jours en Caroline du Nord et dans l’Iowa, où se jouent deux scrutins pour le Sénat, montrent une avance marquée des démocrates par rapport à 2024 et surtout une sous-mobilisation des électeurs républicains.

En Géorgie et dans l’Ohio, des records de participation ont été enregistrés. Si les sondages donnent une avance confortable aux démocrates pour la chambre des représentants, certains observateurs pointent une possible sous-représentation des républicains dans les échantillons. Cependant, les mêmes enquêtes mettent en évidence l’impopularité de Donald Trump et l’insatisfaction devant ses politiques économiques et diplomatiques.
À travers 3000 événements programmés dans l’ensemble des Etats-Unis conçus comme autant de leviers de participation, « No Kings » a constitué une étape dans la consolidation d’un vote sanction contre Donald Trump.

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« La stratégie républicaine de redécoupage électoral pourrait être contre-productive »

Sentant venir le vote-sanction, Donald Trump a lancé une opération massive de redécoupage des circonscriptions, mais l’issue de ce coup de Jarnac est incertain, selon Olivier Richomme, professeur à l’Université Lumière Lyon 2. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

A moins d’un mois des élections de mi-mandat, les républicains sont distancés dans les sondages mais comptent sur le tripatouillage des cartes électorales pour amortir le choc voire maintenir leur majorité.

Peut-on affirmer que les républicains ont gagné la bataille du redécoupage électorale que Donald Trump a lancé dès l’été 2025?

Il est vrai que les républicains ont lancé un cycle de redécoupage électoral (appelé gerrymandering) qui peut leur octroyer un petit avantage. Cela ne permettra sans doute pas de sauver leur très courte majorité mais limitera peut-être l’ampleur d’une victoire démocrate. Il faut rappeler aussi qu’à la Chambre des représentants les républicains disposent d’un avantage structurel en raison de la répartition de la population sur le territoire.

En effet, les électeurs démocrates sont concentrés dans les grands centres urbains alors que les électeurs républicains sont répartis de façon plus uniforme. Avec un scrutin uninominal dans des circonscriptions géographiques, le parti démocrate part avec un désavantage de 6 ou 7 points. C’est-à-dire que, pour obtenir 50 % des sièges à la Chambre, il leur faut obtenir plutôt 56 % ou 57 % des suffrages au niveau national.

Les républicains disposent donc d’un double avantage structurel ?

Oui, mais on peut se demander si les stratégies républicaines de redécoupage électoral s’avéreront payantes. Premièrement, certains États démocrates, notamment la Californie (+ 5 circonscriptions démocrates), ont tenté de compenser les gains obtenus au Texas (+ 5 circonscriptions républicaines). Ce qui ne fut pas chose facile car, depuis une quinzaine d’années, les démocrates ont tenté de réformer le charcutage électoral notamment en adoptant dans plusieurs États des commissions indépendantes chargées du redécoupage.

Les électeurs sont très sensibles au conflit d’intérêts lorsque des élus choisissent eux-mêmes les frontières de leurs circonscriptions. Les démocrates partent donc avec un désavantage dans ce domaine. Par exemple, il a fallu que le gouverneur de Californie fasse passer un référendum pour demander à la population de suspendre la commission indépendante afin de compenser les efforts républicains du Texas.

Dans certains États, cette manœuvre n’était pas possible et les démocrates ne pouvaient pas lancer un cycle de redécoupage à leur guise, il leur fallait attendre le recensement décennal (en 2030, NDLR) ou passer par une commission indépendante.

Deuxièmement, les gains électoraux avaient déjà été maximisés en 2011 ou 2021. Par conséquent, la proposition de Donald Trump est risquée et c’est pour cette raison que le président n’a pas réussi à emmener un grand nombre d’États républicains avec lui. Les juges sont intervenus parfois, comme dans le Missouri. Surtout, les élus ont hésité, comme en Indiana, entre la peur de déplaire à Trump et le danger de perdre leurs sièges.

Tout le monde sait que 2026 sera l’année d’une vague bleue car le président et ses politiques douanières, militaires et économiques sont très impopulaires, mais personne ne sait de quelle ampleur elle sera. Combien de républicains « Make America Great Again » n’iront pas aux urnes si Donald Trump n’est pas en lice ?

Cette tentative de gagner une élection sur le tapis vert pourrait donc se solder par un échec ?

Redessiner la carte électorale en se fondant sur les résultats de 2024 pourrait être contre-productif et les républicains pourraient perdre plus de sièges que s’ils n’avaient rien fait. Au final, sur le papier, les républicains ont, en théorie, neuf sièges de plus qui leur sont favorables. Mais il n’est pas dit qu’au Texas et en Floride ce pari s’avère payant. Le redécoupage électoral est en fait un jeu à somme nulle. Des élus républicains sont désormais exposés à cette vague bleue.

On ne saura qu’en novembre si le coup de poker de Trump – comme George W. Bush l’avait fait avant lui en 2003 au Texas – lui permettra de maintenir sa courte majorité. La digue du charcutage électoral pourrait ne pas résister à un taux d’impopularité historique. Ou, pour le dire autrement, le prix de l’essence est sûrement plus fort que le gerrymandering. Une chose est certaine cependant : en ne respectant pas, une fois de plus, les normes démocratiques, les républicains ont ouvert la boîte de Pandore.

la Cour Suprême a permis que des dispositions de la loi sur les droits civiques ne puissent plus être invoquées. Cela va-t-il favoriser les républicains?

Effectivement. Une des raisons pour lesquelles les républicains ont pu augmenter le nombre de circonscriptions qui leur seront favorables est que, en 2026, la Cour suprême, dans l’arrêt Callais, a remis en cause la section II de la grande loi sur le vote de 1965 (Voting Rights Act). Celle-ci protégeait les circonscriptions dans lesquels des Africains-Américains étaient élus, en particulier dans le Sud, dans les États de l’ancienne confédération.

Libérés de la menace d’un procès pour discrimination ethno-raciales, les élus républicains se sont empressés de lancer un nouveau cycle de redécoupage juste avant les élections de mi-mandat. Cet arrêt, couplé à l’arrêt Rucho de 2019 qui valide la constitutionnalité du redécoupage électoral à visée partisane, a permis à la Caroline du Nord, la Louisiane, l’Alabama et le Tennessee, d’éliminer quatre circonscriptions à « minorité majoritaire » (permettant d’élire un candidat africain-américain), une circonscription dans chaque État.

Il se trouve que l’affiliation partisane démocrate et l’affiliation ethno-raciale sont fortement corrélées, aux États-Unis. Les élus africains-américains sont presque exclusivement des démocrates. En éliminant ces circonscriptions, les républicains font perdre quatre démocrates dont trois élus africains-américains. Et ils peuvent justifier ce retour en arrière qui pourrait apparaître discriminatoire comme étant motivé seulement par un intérêt partisan.

L’hypocrisie des juges ici est de prétendre qu’ils ne peuvent distinguer entre intention partisane et intention discriminatoire. L’arrêt Callais garanti donc que les dernières circonscriptions démocrates du Sud (en dehors de grandes villes) vont disparaître à l’avenir, et avec elles des sièges d’élus démocrates et africains-américains. Au-delà de l’aspect partisan c’est aussi la diversité du corps politique à la Chambre des représentants qui est en jeu.

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« Le programme progressiste est devenu le programme démocrate »

Ancien collaborateur de Bernie Sanders, le jeune candidat brigue un poste au Sénat dans la circonscription du Vermont où son mentor fut lui-même élu. Mesures en faveur de la couverture médicale universelle, de la taxation des riches, arrêt de l’envoi d’armes à Israël… à quelques semaines des élections de mi-mandat et à deux ans de la présidentielle, il mesure le chemin parcouru par la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

Professeur de sociologie, ancien collaborateur de Bernie Sanders, Nikhil Goyal, a franchi le pas et s’est lancé en politique. A 31 ans, il sera sans aucun doute élu au Sénat Local pour la circonscription de Burlington, la plus importante ville du Vermont. Celle dont Bernie Sanders a été élu maire en 1981, avant d’en devenir député puis sénateur au Congrès de Washington, avec un mandat qui se termine en 2030. Comme un passage de témoin.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux élections ?

Je me présente parce que les travailleurs sont chassés de notre État par la flambée des prix. Nous avons les coûts de santé les plus élevés de tout le pays, des impôts fonciers qui montent en flèche tandis que nos voisins sont terrorisés dans nos rues par des agents fédéraux. Et je crois que nous avons besoin d’un leadership audacieux et ambitieux qui non seulement se batte pour les travailleurs mais leur apporte aussi des résultats concrets.

Nous nous trouvons à un moment remarquable de l’histoire américaine avec une prise de conscience croissante du fait que nous avons besoin d’élus capables d’apporter une réponse à l’ampleur et à la gravité de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Ou plutôt, devrais-je dire, des crises : économique, sociale, politique, démocratique.

J’ai le sentiment que nous sommes à un moment critique où nous pouvons soit continuer à emprunter la voie de l’oligarchie et du fascisme revanchard, avec une concentration toujours plus grande de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une poignée de personnes, soit reprendre le pouvoir et veiller à répondre aux besoins essentiels des gens ordinaires pour qu’ils puissent mener une vie agréable.

Au début de la campagne, vous n’aviez aucune notoriété. À la fin, vous êtes arrivés en tête de la primaire. Comment avez-vous réussi à faire cela ?

J’ai lancé cette campagne par une journée très froide de janvier. Cela semble assez surréaliste d’y repenser aujourd’hui, dix mois plus tard. Et j’ai entamé cette course avec une notoriété inférieure à 10 %. Je ne m’étais jamais présenté à une élection auparavant.

J’ai passé de très nombreuses années à m’engager dans l’élaboration de politiques et la défense de causes, notamment l’éducation au sein des communautés. J’ai travaillé pour le sénateur Bernie Sanders au Sénat en tant que membre de son équipe, et mon rôle consistait à l’assister et à défendre son programme à travers mon travail. J’ai également été professeur de sociologie dans trois universités différentes, éducateur auprès de jeunes et de personnes incarcérées, à qui j’enseignais la sociologie.

Mais une grande partie de ce travail ne vous apporte pas forcément une grande notoriété. C’est donc en me lançant dans cette campagne que j’ai pris conscience de l’existence de ces obstacles majeurs. Il m’incombait de faire le travail nécessaire pour aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, pour diffuser ce message et, surtout, pour les écouter.

La qualité la plus importante d’un élu est de savoir écouter, de discuter réellement avec les gens des difficultés et des épreuves qu’ils traversent. Les reconnaître, en prendre note, puis élaborer un programme qui s’y attaquera de front. Mon équipe et moi avons frappé à plus de 7 200 portes au total. Cette mentalité est donc fondamentale, au cœur dans ma campagne.

Je pense que cela a clairement porté ses fruits. Nous avons élargi l’électorat. Nous avons tendu la main à des personnes qui n’avaient jamais voté auparavant aux primaires : des immigrés, des étudiants, des personnes à faibles revenus. Nous avons mobilisé les communautés népalaises, somaliennes, bosniaques et tibétaines, des personnes qui n’avaient jamais vraiment été représentées en politique.

Non seulement nous avons gagné, mais nous avons remporté une victoire écrasante avec plus de voix que n’importe quel autre candidat en lice, et dans certains cas, plus que des candidats d’autres scrutins.

Vous décririez-vous comme un socialiste démocratique ?

Je me considère comme un social-démocrate. Je sais qu’en Europe, ces termes sont parfois synonymes mais je fais la distinction entre les deux en ce sens que je crois fermement au programme du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et que j’y adhère pleinement.

C’est l’idée selon laquelle nous devons garantir un minimum vital pour que personne ne souffre de la faim, ne soit privé d’éducation, de soins de santé ni de ses besoins fondamentaux, et que les marchés soient très strictement réglementés et soumis à un contrôle démocratique.

Il s’agit là de renforcer la position des travailleurs, la participation et la propriété par exemple en siégeant aux conseils d’administration des entreprises, voire au sein de coopératives, et par le biais de la participation aux bénéfices. Il faut veiller à ce que les entreprises ne servent pas uniquement à améliorer leurs résultats financiers, mais contribuent réellement au bien commun.

Je crois donc sincèrement en une économie mixte dans ce sens. Tout en étant fermement convaincu que nous devons évoluer vers une propriété plus démocratique de l’économie. Je sais bien qu’il existe toute une gamme de points de vue, mais certaines personnes se qualifient de « socialistes démocratiques ». Croient-elles réellement que tous nos moyens de production devraient être entièrement contrôlés par l’Etat ?

Ce que vous venez de dire aurait pu également être dit par Zohran Mamdani qui, lui, se réclame du socialisme démocratique.

Je fais la distinction entre les deux car j’aime être précis. Les personnes qui se réclament du socialisme démocratique souhaitent peut-être, à terme, évoluer vers une situation où le capitalisme serait aboli. Je ne veux pas créer cette situation. Je veux mettre fin au capitalisme néolibéral et instaurer des modèles économiques sociaux-démocrates. Mais dans ce cadre, je ne pense pas que cela nous limite, cela ne nous empêche pas d’avoir, disons, la propriété publique de certaines industries. Je fais simplement la distinction avec l’idée traditionnelle du socialisme. Personnellement, cependant, je ne pense pas qu’il y ait un grand écart entre ce que je dis et ce que disent certaines personnes.

Dans quelques jours auront lieu les élections de mi-mandat. La gauche progressiste semble avoir un certain élan aux États-Unis. Comment voyez-vous cela ?

Cela fait dix ans que Bernie Sanders s’est présenté pour la première fois à la présidence. Et regardez le chemin parcouru par la gauche progressiste. Le programme progressiste est devenu, en grande partie, le programme démocrate. Nous avons vu presque tous les sénateurs démocrates américains voter contre l’envoi d’armes et d’aide militaire à Israël. Pouvez-vous imaginer que cela se soit déjà produit dans l’histoire des États-Unis avant cela ? Parlons de la couverture médicale universelle : des dizaines et des dizaines de membres de la Chambre des représentants coparrainent ce projet, et ils sont de plus en plus nombreux au Sénat américain.

La gratuité des frais d’inscription dans les universités publiques est désormais une idée presque universellement acceptée au sein du Parti démocrate.

Le refus des fonds des comités d’action politique (PAC) des entreprises, y compris les fonds de l’AIPAC (le grand lobby pro-israélien aux États-Unis – NDLR) occupe désormais une place prépondérante au sein du parti. Tout comme la volonté d’aller vers 100 % d’énergies renouvelables propres. On pourrait ajouter la taxation des riches. Toutes ces mesures sont désormais même adoptées par certains démocrates des États indécis.

Ce sont là des enjeux qui étaient autrefois considérés comme marginaux, mais qui font désormais partie du courant dominant.

De nombreux candidats ont remporté leurs primaires, de Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez à New York à Angie Nixon en Floride, en passant par Abdul El-Sayed dans le Michigan ou Peggie Flanagan dans le Minnesota. Cela montre le profond mécontentement envers l’establishment du Parti démocrate et le statu quo. Je suis fier d’être démocrate mais le parti démocrate a perdu deux élections face à Donald Trump. C’est inacceptable et cela met en évidence l’incapacité du parti à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent. J’ai bon espoir que nous assistions à une forte vague démocrate, mais surtout à une vague progressiste qui nous mettra en position de gagner et de reprendre la Maison Blanche en 2028.

David Sirota voit Bernie Sanders comme l’équivalent d’un Barry Goldwater pour le parti démocrate.  Qu’en pensez-vous ?

D’un point de vue historique, je ne sais pas si j’utiliserais exactement la même formulation, mais je pense que ce que nous voyons, c’est que Bernie Sanders était un visionnaire.

Nous avons eu Occupy, le combat pour le salaire minimum à 15 dollars, Black Lives Matter, nous avons eu tous ces mouvements sociaux qui ont changé le vocabulaire avec lequel nous envisagions la politique américaine et la vie américaine. Mais en 2016, lors de la première campagne présidentielle de Bernie, le pays n’était pas encore tout à fait prêt à entendre l’idée que les soins de santé devraient être un bien public universel ou encore que les États-Unis ne devraient pas accorder un chèque en blanc à l’État d’Israël.

Il était en avance sur son temps. S’il avait quelques années en moins, j’aurais espéré qu’il se présente à nouveau à la présidence.  C’est un orateur et un penseur d’une grande vivacité et d’un dynamisme exceptionnel. Mais à certains égards, le parti démocrate est devenu le parti de Bernie. C’est certainement le cas pour les électeurs de moins de 45 ans. C’est tout simplement écrasant. Et de plus en plus, les électeurs plus âgés le soutiennent aussi. Parce que les républicains ont encore tout foiré. C’est ce qu’ils font quand ils arrivent au pouvoir : ils détruisent l’économie américaine, ils nous entraînent dans des guerres profondément destructrices, qui font des morts. C’est du déjà-vu. Ils vont donc se prendre une raclée lors de ces élections de mi-mandat.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

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