L’Amérique de Sanders face à Clinton-Trump

 

(Article paru dans l’Humanité du 26 septembre 2016)

Alors que se déroule ce soir, près de New York, le premier débat opposant les deux candidats, le choix des millions d’électeurs qui ont choisi, durant les primaires, le sénateur « socialiste » s’avère crucial. De l’Oklahoma à la Virginie, témoignages de « sandernistas ».

C’est définitif et sans appel: « Je ne voterai jamais pour cette vendue au capital, cette corrompue, cette fauteuse de guerre, cette menteuse invétérée. Jamais. » Amanda Vollner, 33 ans, s’est investie, nuit et jour, corps et âme, dans la campagne de Bernie Sanders mais, là, elle ne suivra pas le sénateur du Vermont. « Il n’est plus question de Bernie ici. Il est question de démocratie», se justifie-t-elle. En l’absence de qualification de la candidate verte Jill Stein dans l’Etat dans lequel elle vit, la jeune mère de famille se résout à voter pour le seul « troisième candidat » accessible : Gary Johnson, du parti libertarien. « Pour démanteler le système des deux partis», explique-t-elle. « Et parce que de toute façon, mon vote ne changera rien. » C’est un fait : les grands électeurs de l’Oklahoma, l’un des Etats les plus républicains du pays, tomberont dans l’escarcelle de Donald Trump. La situation est identique dans la grande majorité des Etats. La Californie, New York et l’Illinois voteront Clinton. Le Texas, l’Utah, l’Alabama en faveur de Trump. La décision se fera dans les « swing states », ces Etats dont le destin électoral est incertain. Une dizaine, tout au plus. En Floride, en Ohio ou en Virginie, c’est comme si le bulletin comptait double, voire triple.

Jim Cohen, lui, votera Jill Stein dans le Massachussets mais aurait glissé un bulletin Clinton dans l’urne s’il habitait un Etat clé. L’universitaire américain pro-Sanders qui réside depuis 35 ans en France l’explique dans un article publié sur le site de la revue Mouvements. « Comme Bernie Sanders et comme tout un large bloc de citoyen.ne.s qui d’une manière ou d’une autre s’opposent à la barbarie, je considère qu’il est inexcusable de faciliter une possible victoire électorale de Trump », argumente-t-il. Et d’ajouter : « Une discussion de fond traverse la gauche à propos du sens du vote : doit-on considérer le vote comme un acte politique strictement pragmatique, ou est-ce un acte de témoignage, une expression des convictions profondes de chacun.e ? En l’absence d’un système à deux tours de scrutin comme en France, ce débat se complique, puisqu’on n’a pas le « luxe » de voter pour ses convictions au premier tour et de se rabattre sur un choix plus pragmatique au second. Noam Chomsky, qu’on peut classer parmi les penseurs anarcho-libertaires, a pris position de façon surprenante dans ce débat en plaidant pour le pragmatisme, notamment face à quelqu’un d’aussi imprévisible et dangereux que Trump.»

Le vote « pragmatique » va-t-il prévaloir dans les Etats-clés ? Dans le New Hampshire, où s’est tenue la première primaire de l’année en février, soldée par une inattendue et massive victoire de Bernie Sanders (60% des voix contre 38% à Clinton), Sonia Prince était du côté Clinton. Elle constate que « plusieurs supporters de Bernie sont venus nous rejoindre. D’autres pas. Je doute fort qu’ils voteront pour Trump. Ils finiront peut-être par voter pour Hillary ou par ne pas voter du tout. Ou par écrire un « write in candidate » (possibilité d’écrire le nom d’un candidat qui ne se présente pas, NDLR).» Avec ses quatre grands électeurs, le poids du New Hamsphire risque peu de faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. En revanche, en se dirigeant vers la Virginie (13 grands électeurs), on rentre dans la catégorie des poids lourds. Patrick Le Floch, l’un des responsables du parti démocrate pour le comté de Fairfax, dans le nord de l’Etat, à côté de Washington, ne masque pas une certaine inquiétude. Certes, « l’amertume des primaires est derrière nous et la grande majorité des supporters de Sanders soutiennent « HRC » (Hillary Rodham Clinton). Les appels de Bernie ont été entendus. Mais… » Il y a un « mais ». De taille. « Clinton ne déclenche pas le même enthousiasme qu’Obama. Nous avons beaucoup moins de bénévoles pour faire la campagne qu’il y a huit ans. »

Les campagnes électorales américaines se gagnent aussi et surtout au porte-à-porte. Il faut convaincre un à un, de façon ciblée. Et clairement, la cible pour l’ancienne secrétaire d’Etat est un jeune électeur, un « millennial » (surnom donnée à la génération née à partir de 1983). « C’est son principal talon d’Achille », analyse le journaliste Ronald Brownstein, dans un article récemment paru dans The Atlantic. Dans les derniers sondages (1), elle n’arrive pas à attirer à elle une majorité de ces jeunes électeurs qui se déclarent anti-Trump. Ils lui préfèrent Gary Johnson ou Jill Stein. « Ce qu’indiquent les sondages est que le problème de Clinton avec les jeunes électeurs ne réside pas dans les propositions politiques mais dans sa personnalité. Une grande majorité des Millennials la voient comme indigne de confiance, calculatrice et sans principes. » Soit le portrait dressé par Amanda… comme d’une certaine façon par Bernie Sanders, lors de la campagne des primaires. Le sénateur qui avait attiré 71% des jeunes ayant participé à la primaire démocrate,  a repris son bâton de pèlerin afin de « faire battre Trump ». Mais, lors de ces deux derniers meetings sur des campus universitaires, l’assistance a été maigre. Finalement, lors du débat de ce soir, c’est certainement Trump qui fournira à ses millions de jeunes progressistes le plus fort argument pour aller voter : contre lui.

(1) Elle plafonne à 45% des intentions de voix alors que Barack Obama avait obtenu 67% des voix des moins de 30 ans en 2008 et 60% en 2012.

 

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« L’Amérique qui vient », à paraître le 25 août

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Quatrième de couverture:

Et si l’improbable irruption de Bernie Sanders dans les primaires démocrate n’était pas un phénomène fortuit et passager ? S’il n’était pas un épiphénomène mais le signe de bouleversements profonds et majeurs dans la société américaine ? Quant à Donald Trump, s’il n’était que le témoin en colère d’un changement majeur que l’Amérique conservatrice ne peut plus arrêter ?

Ce livre offre une vision inattendue des États-Unis et de ses évolutions prochaines, aux antipodes des raccourcis médiatiques. Il montre que la vieille Amérique est en train de mourir pendant qu’une autre naît, portée par la montée en puissance des minorités et l’ouverture culturelle de la nouvelle génération, les « Millennials ». Car, contrairement aux clichés, les États-Unis ne sont pas dominés par une idéologie conservatrice que Reagan puis Bush père et fils avaient propagée. Une autre Amérique émerge, jeune, métissée, progressiste. Elle a élu Obama et réclame l’augmentation du salaire minimum, l’instauration d’un système public de santé, la réduction des inégalités.

Avec des portraits inattendues d’Américains et des cartes à l’appui, ce livre explique pourquoi et comment les minorités et les Millennials, cette génération de 80 millions de personnes, sont en train de changer de fond en comble et pour longtemps la société  américaine.  Et si l’Amérique qui vient surprenait le monde ?

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Hillary Clinton, candidature faible

 

Article publié dans l’Humanité du 29 juillet

Officiellement investie par le parti démocrate, l’ancienne secrétaire d’Etat, souvent changeante sur ses positions politiques, bat des records d’impopularité.

 

Hillary Clinton est devenue la première femme à décrocher la nomination d’un parti politique majeur aux Etats-Unis. L’événement s’est produit mardi lors du vote très officiel des délégations, Etat par Etat. Hier soir, elle a prononcé son discours d’investiture au terme d’une convention qui, même si elle a révélé un inachevé processus de cicatrisation des primaires, s’est moins mal déroulée qu’elle n’aurait pu le craindre. Bernie Sanders lui a apporté un soutien clair et net : « Hillary Clinton doit devenir la prochaine présidente des Etats-Unis. Le choix ne se discute même pas. » Elle a également reçu le renfort d’un ancien président – son mari – et de l’actuel président, Barack Obama. De la First Lady. Du vice-président Joe Biden. De la sénatrice Elizabeth Warren, égérie de l’aile gauche. Bref, la famille s’affiche au grand complet sur la photo-souvenir de la 47e convention du parti démocrate.

Hillary Clinton porte officiellement des idées contenues dans la plateforme démocrate qui sont majoritaires dans l’opinion publique : le SMIC à 15 dollars, la gratuité de l’enseignement public, le contrôle des armes, le droit à l’avortement, l’approfondissement de la réforme de la santé. Lorsque l’on demande aux électeurs s’ils préfèrent voter pour un démocrate ou un républicain, la réponse est 55% pour le premier, 45% pour le second. Tous les clignotants semblent donc au vert pour qu’Hillary Clinton devienne également la première femme présidente. Et pourtant, dans les sondages, elle n’arrive pas à distancer Donald Trump. Pire même, le candidat républicain profitant de l’ «effet convention », malgré un déroulement chaotique, est placé devant par plusieurs instituts de sondage, avec de trois à sept points d’avance.

Mais quel est donc le problème avec Hillary Clinton? Disons qu’il est à la fois politique et personnel. Que les deux sont inextricablement liés. Et que le tout est quantifié en un chiffre : selon un sondage CNN, 68% des Américains pensent qu’elle n’est pas honnête et digne de confiance. Elle trône désormais tout en haut de ce classement, devançant même Trump, pourtant figure par excellence de la division. Une enquête CBS montre que 31% des personnes interrogées ont une opinion favorable d’elle contre 56% qui expriment un avis inverse.

Clinton et Trump sont les deux candidats les plus impopulaires de ces trente dernières années et la démocrate est en train de prendre un avantage en la matière dont elle se passerait bien. Comment expliquer ce problème ? En une formule : flip flop. Depuis son entrée à la Maison Blanche, en tant que First Lady, en 1992, Hillary Clinton a défendu toutes les positions politiques…puis leur contraire. Au moment des « réformes » des politiques pénales de Bill Clinton qui conduiront à l’incarcération de masse, notamment des jeunes africains-américains, elle lâche le terme de « super-prédateur » que lui reprochent encore aujourd’hui les associations. Elle se prononce aujourd’hui pour l’abrogation de ces lois. Libre-échange ? Elle effectue un virage à 180 degrés sur le Traité trans-pacifique, estimant d’abord qu’il s’agissait d’une « règle d’or » avant de s’y opposer. Guerre en Irak ? Elle crie avec les loups bushistes avant de se rétracter très tardivement. Elle affirme vouloir réglementer l’industrie financière de Wall Street alors qu’elle a prononcé des discours privés pour elle, payés jusqu’à 625000 dollars à Goldman Sachs. Et ainsi de suite. « La campagne l’a obligée à bouger vers la gauche alors qu’elle voulait mener une campagne de centre-droit », commente John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Depuis deux décennies, le vent politique et idéologique a tourné. Et la « girouette » Hillary avec. Et ça se voit. First Lady, sénatrice, secrétaire d’Etat : Hillary Clinton est certainement la candidate la mieux préparée à la plus haute fonction. Mais sa candidature est tout aussi certainement l’une des plus faibles qui puissent être imaginée en cette année de quasi-insurrection désordonnée contre les élites, le fameux « establishment » (entre une « révolution politique » tournée vers l’avenir et un repli identitaire sur une grandeur mythifiée).

C’est la faiblesse de Clinton qui fait la force de Trump, avancent nombre de responsables et militants progressistes. Ainsi, selon Kshama Sawant, conseillère municipale socialiste de Seattle, cheville ouvrière du SMIC à 15 dollars dans sa ville, soutien de Bernie Sanders qui refuse de voter pour Hillary, les inconsistances politiques de la candidate démocrate permettent à « Trump d’essayer de cyniquement de se positionner à la gauche d’Hillary sur un certain nombre de questions comme le libre-échange ». Des responsables locaux du parti démocrate font remonter leurs inquiétudes : la rhétorique de Trump marque des points parmi les ouvriers blancs de la « rust belt », l’ancienne ceinture industrielle vidée de ses emplois stables et bien payés depuis plusieurs décennies. En Pennsylvanie, qui n’a pas voté pour un républicain depuis 1988, Trump et Clinton sont donnés au coude à coude. De la même manière, sur les dossiers de politique internationale, l’isolationniste nationaliste Trump peut jouer les illusionnistes auprès d’électeurs, notamment les plus jeunes, repoussés par l’interventionnisme impérial incarné par Hillary Clinton. En conclusion, John Mason avertit : « Si l’enjeu central de la campagne, c’est « Hillary et Bill », alors il y a danger ».

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Sanders appelle à poursuivre la « révolution politique »

Article publié dans l’Humanité du 27 juillet 2016

 

Prononçant un discours au premier soir de la convention démocrate, le sénateur socialiste a confirmé son soutien à Hillary Clinton, préalable selon lui à des changements profonds.

Un socialiste déclaré qui entre sur scène le poing brandi pour le discours-phare de la première soirée de la convention du parti démocrate. Qui reçoit une « standing ovation » pendant plusieurs minutes. A n’en plus douter, le parti de l’âne change et la politique américaine avec lui. Et Bernie Sanders a assuré au public et au pays qu’elle devait continuer à changer : « Nous avons commencé une révolution politique pour transformer l’Amérique et cette révolution – notre révolution – continue ». « Les élections vont et viennent. Mais la lutte du peuple pour créer un gouvernement qui nous représentent tous et pas le 1% – un  gouvernement fondé sur les principes de justice économique, sociale, raciale et environnementale -, cette lutte continue. Et je suis impatient de faire partie de cette lutte avec vous», a-t’il ajouté en introduction de son discours, certainement l’un des plus importants mais également l’un des plus périlleux de son long parcours politique.

Il s’agissait pour cet « outsider » de confirmer officiellement son soutien à Hillary Clinton –  ce qu’il avait fait pour la première fois le 12 juillet dans le New Hamsphire – sans rien céder sur le fond de sa démarche, tout en ayant à l’esprit qu’une frange de ses électeurs ne se résigne toujours pas à glisser un bulletin « Clinton » dans l’urne le 8 novembre prochain. Les plus engagés dans cette logique du « Jamais Hillary » avaient d’ailleurs pris position, dès le début d’après-midi, à l’extérieur du Wells Fargo Center de Philadelphie et manifestaient avec force leur opposition à l’ancienne secrétaire d’Etat. Au sein même de l’enceinte, des soutiens de Bernie Sanders portaient des signes hostiles à la nominée. Au-delà du noyau dur des « Bernie or Bust » (Bernie ou rien), une part importante des électeurs du sénateur de 74 ans, notamment les jeunes, hésitent encore quant à l’attitude à adopter lors du scrutin présidentiel. Voter Clinton pour faire barrage à Trump ? Voter en accord avec ses idées et porter sa voix sur Jill Stein, la candidate écologiste ? S’abstenir ?

Les plaies et blessures des longs mois de primaires ont été ravivées ces derniers jours par la publication de dizaines de milliers d’emails échangés entre membres de la direction du parti démocrate. Ces fuites mettent en lumière la partialité de celle-ci, pourtant supposée rester neutre. La présidente du parti démocrate, la députée de Floride, Debbie Wasserman-Schultz, a annoncé sa démission, que le camp Sanders réclamait depuis de long mois, tant il était évident qu’elle pesait de tout son poids en faveur d’Hillary Clinton. Les preuves sont désormais là. Et elles sont parfois cruelles. Ainsi, à la veille du vote dans deux Etats du Sud, un responsable de la communication évoque l’idée de susciter un article de presse suggérant que Sanders, qui avait déclaré qu’il vivait sa judaïté de manière non-religieuse, était en fait un « athée ». Des excuses officielles ont été présentées à Bernie Sanders mais le scandale confirme, pour nombre de ses partisans, que les dés étaient pipés. A ceux-là, le sénateur du Vermont a dit lundi soir : « Je comprends que beaucoup de personnes ici et dans le pays sont déçus par le résultat finale du processus de nomination. Je pense qu’il est juste de dire qu’il n’y a pas plus déçu que moi. »

Surtout, il leur a opposé une stratégie politique dans laquelle vient s’insérer son soutien à Hillary Clinton. Non l’inverse. « Cette élection n’est pas et n’a jamais été à propos d’Hillary Clinton, de Donald Trump ou de Bernie Sanders, a-t’il expliqué (…) Cette élection porte sur les besoins du peuple américain et sur le type de futur que nous créons pour nos enfants et petits-enfants.» Il fallait lire entre les lignes : voter Clinton, c’est préserver la possibilité d’une révolution politique qui ne pourra en aucun cas survenir sous une présidence Trump. En cédant sur un certain nombre de points programmatiques (abolition de la peine de mort, SMIC à 15 dollars, plan vers la gratuité des universités publiques), la candidate démocrate a donné des « gages » aux 13 millions d’électeurs de Sanders, sésame pour la Maison Blanche. Etant donnés les doutes récurrents et les divisions persistantes, il en faudra encore certainement d’autres pour convaincre les « sandernistas ».

 

 

 

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L’empreinte Sanders sur le programme Clinton

 

Article publié dans l’Humanité du 25 juillet 2016

Alors que s’est ouverte hier à Philadelphie, la convention démocrate, le souffle de la « révolution politique » du sénateur socialiste continue de rebattre les cartes politiques. La plateforme adoptée par les congressistes sera la plus progressiste de l’histoire récente.

 

A partir d’aujourd’hui, à Philadelphie, la ville où fut rédigée, en 1776, la déclaration d’indépendance, Hillary Rodham Clinton va être la première femme à obtenir la nomination d’un « grand » parti politique aux Etats-Unis. Elle se présente en favorite pour prendre la succession du premier président noir de l’histoire du pays. Cela dit déjà quelque chose de l’évolution du pays. Mais il y a plus. « HRC »  sera intronisée lors d’une convention qui va également adopter  la plateforme « la plus progressiste jamais vue », selon la formule de Katherine Van den Heuvel, chroniqueuse au Washington Post. Il y a 20 ans, la First Lady Hillary Clinton défendait la troisième voie « centriste » de son mari de président. Qu’est-il arrivé à la politique américaine ? Comme aurait dit Edgar Faure, ce n’est pas la girouette qui a changé mais le vent qui a tourné. Et l’autre nom de ce souffle nouveau est : Bernie Sanders.

« Même si Sanders a perdu la nomination, il a gagné la bataille. L’objectif de sa campagne, ce n’était pas 2016, mais 2020, 2024 ou même 2030, même si le mouvement se serait déroulé sans lui, analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Sauf que les choses sont allées beaucoup plus vite que prévu. » Sa spectaculaire percée  (vingt Etats remportés, 43% des voix soit 11 millions d’électeurs) a exprimé un mouvement politique et idéologique de la société et propulsé ce même mouvement dans une autre dimension : des marges à la centralité.

La « révolution politique » s’appuie les Millennials, que deux auteurs, Ruy Teixeira et David Madland, ont définis comme « la nouvelle génération progressiste.» Ces jeunes, qui ont atteint l’âge de la majorité entre le 11 septembre 2001 et l’élection de Barack Obama, sont devenus politiquement majeurs avec l’explosion des inégalités, le krach de 2008 et leur contestation. Comme l’aspirine dans un verre d’eau, Occupy Wall Street s’est dissous dans le corps social avant de ressurgir sous la forme effervescente d’un vieux socialiste. Dès 2009, les deux auteurs écrivaient : « Le plus important à propos de ces électeurs n’est pas leur prédilection actuelle pour les candidats démocrates mais plutôt leurs croyances progressistes profondément ancrées, base de leurs préférences électorales. Les croyances progressistes de ces jeunes électeurs pourraient refonder le cœur idéologique des batailles qui ont défini le discours politique post-Vietnam. » Le conditionnel employé à l’époque n’est plus de mise. Les Millennials rebattent les cartes politiques. Leur mobilisation en novembre prochain constitue l’une des clés du scrutin. Hillary Clinton, qui a fini par emporter la primaire, grâce au vote des plus de 45 ans, a bien compris qu’elle ne pourrait faire sans eux et sans leur plus illustre porte-parole, Bernie Sanders.

Celui-ci a apporté officiellement le 12 juillet dernier son soutien à l’ancienne secrétaire d’Etat mais contrairement à ce qu’a écrit une partie de la presse « le rebelle ne se range pas. » Cet épisode fait partie d’un feuilleton que Charles Lenchner, un ancien militant d’Occupy, fondateur de « People for Bernie » nous avait décrit, dès le mois de mai: « Bernie fera campagne jusqu’au bout du processus des primaires. Puis il ne se ralliera pas et mettra la pression sur le clan Clinton en vue de la convention. Il obtiendra des concessions majeures sur le programme. Puis il soutiendra Clinton mais continuera de faire les choses à sa façon» Charles n’est pas un visionnaire. Il s’y connaît juste en politique et en rapport de forces. Tandis que les anciens concurrents de la primaire battaient estrade commune dans le New Hamsphire, la bataille se poursuivait au sein du comité chargé de la rédaction du programme où les représentants de Bernie Sanders ont réussi à faire intégrer nombre de mesures propositions, au premier rang desquelles, le SMIC à 15 dollars de l’heure. L’offensive combinée des « sandernistas », des syndicats et des gouverneurs de Californie et New York (qui ont annoncé que les 15 dollars deviendraient la loi dans leur propre Etat) ont eu raison de la timidité politique de Clinton. Sanders a également fait bouger le curseur sur sa proposition de gratuité de l’université publique : le parti démocrate propose un plan qui amènera vers la gratuité pour les familles gagnant moins de 125000 dollars par an. Autres points marqués par les adeptes de la « révolution politique » : abolition de la peine de mort (contenue pour la première fois dans une plateforme du parti démocrate), taxe sur les millionnaires, acceptation du principe d’extension et non plus simplement de sauvegarde du système de retraite, abolition de toutes les « réformes » de Bill Clinton en matière de politique pénale. Quant aux sujets sur lesquels Sanders n’a pas été entendu (comme la condamnation du traité transpacifique), il compte bien les remettre en débat lors de la convention. Selon Katherine Van den Heuvel, l’influence de Sanders se reflète dans « la remise en cause les piliers du consensus néoliberal qui a marqué la politique américaine depuis les années Reagan. » Le Wall Street Journal, quotidien des milieux d’affaires, constate un « virage abrupt vers la gauche » : « Le parti qu’Hillary Clinton mènera à la bataille cet automne n’est pas le Parti démocrate de Bill Clinton. Par certains aspects, ce n’est même pas celui de Barack Obama. » Ce n’est pas encore totalement le « parti de Bernie Sanders » mais le combat se poursuit.

 

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L’OPA incomplète de Trump sur le parti républicain

 

(Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2016)

Officiellement nominé par le parti de droite, le milliardaire xénophobe et nationaliste prononce ce soir son discours d’intronisation. Mais les divisions se sont encore creusées ces derniers jours.

 

Le fils a intronisé le père. A la convention du parti républicain, la politique est une histoire de famille. Donc, Donald Trump Jr, porte-parole de la délégation de l’Etat de New York, a pris la parole mardi soir au Quick Loans Arena de Cleveland et a déclaré : « C’est mon honneur de pouvoir placer Donald Trump en tête du compte des délégués avec nos 89 délégués (ceux de l’Etat de New York, NDLR). Félicitations, Papa, nous t’aimons. » C’est ainsi que Donald J. Trump est officiellement devenu le candidat du parti républicain pour l’élection présidentielle. Ses autres enfants présents ont scandé « New York, New York » et les délégués se sont levés pour célébrer le moment. Enfin, pas tous les délégués. Un nombre certain d’entre eux sont restés ostensiblement assis. D’autres avaient préféré ne pas être présent pour ce moment qui leur est douloureux : « le parti de Lincoln est devenu le parti de Trump, » comme le résume John Nichols, dans The Nation.

Un milliardaire qui a joué, durant toute sa campagne des primaires sur le ressentiment racial, la xénophobie, stigmatisé les musulmans et les immigrés mexicains, flirté avec le Klu Klux Klan, portera le 8 novembre prochain les couleurs du parti du président qui permit l’abolition de l’esclavage. En obtenant la nomination, Donald Trump a incontestablement réussi son OPA sur le G.O.P. Mais il a échoué, jusqu’ici, à obtenir l’unité de cette même formation derrière sa candidature. Signe de cette défiance persistante: 721 délégués ont voté pour un autre candidat que le nominé, la plus forte proportion depuis 1976 et la candidature « dissidente » de Ronald Reagan face au président sortant Gerald Ford. Depuis l’ouverture de la convention, les moments de tension et de mécontentement se sont multipliés entre délégués. Sans parler de l’absence des deux derniers présidents républicains (Bush père et fils), des deux derniers candidats présidentiels (McCain et Romney) et du gouverneur de l’Etat hôte (John Kasich, par ailleurs candidat lors de la primaire). Et Ted Cruz, le second des primaires, a refusé dans la nuit de mercredi à jeudi, d’apporter son soutien à Trump.

Une partie de l’establishment républicain a, en revanche, décidé de suivre le mouvement. Son pari ? Que Trump s’assagisse, se « recentre ». C’est ce qu’ont dit plusieurs députés au micro des chaînes d’information américaines. « Sur l’interdiction d’entrée des musulmans aux Etats-Unis, Donald se rend déjà compte que c’est inconstitutionnel », plaide l’un. « Sur le mur entre le Mexique et les Etats-Unis, Donald sait bien que le gouvernement mexicain ne paiera pas », avance une autre. Le speaker républicain de la chambre, Paul Ryan, qui a apporté son soutien à Trump tout en prenant régulièrement ses distances sur nombre de sujets, a, lors de son discours à la convention, lancé cette supplique au nominé : « Que dis-tu ? Que dis-tu pour unifier le parti ? Que dis-tu qui unifie le parti en ce moment crucial quand l’unité est tout ? » Pour une partie des conseillers du milliardaire, cet appel à rentrer dans le rang républicain constitue le piège ultime. Si Trump se rétracte sur l’immigration, les musulmans ou les traités de libre-échange, il va se couper de ses millions d’électeurs qui l’ont fait roi pendant les primaires, avancent-ils. Mais s’il en reste à ses positions, il va dresser contre lui une partie plus grande encore de l’électorat et sera battu en novembre, rétorquent d’autres conseillers républicains qui disent vouloir tirer les leçons de la défaite de Romney en 2012, suite à une campagne beaucoup plus à droite que celle de McCain en 2008. Comment Trump va-t-il gérer ce dilemme stratégique? On trouvera une indication dans le discours qu’il prononcera ce soir en clôture de cette convention. Mais le défilé des orateurs depuis lundi soir donne déjà une indication de la réponse : l’unité du parti, c’est… Hillary Clinton. La candidate démocrate a été accusée de tous les fléaux et maux (y compris celui d’être inspirée par le communiste Saul Alinsky). La carte maîtresse de Trump serait donc l’impopularité- bien réelle – de sa concurrente. Mais comme sa propre côte d’impopularité est encore plus importante, pas certain qu’il y trouve là sa martingale…

 

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Les pro-Sanders préparent l’acte 2 de la « révolution politique »

 

(Article publié dans l’Humanité du 7 juin 2016)

Grâce à sa victoire en Californie, Hillary Clinton remporte l’investiture du parti démocrate. Mais déjà, pour le mouvement initié par le sénateur socialiste du Vermont, l’heure est à la préparation de l’avenir. Dans une semaine, à Chicago, le « sommet du peuple » posera peut-être les bases d’une nouvelle organisation.

 

Pour la deuxième fois en un an, Charles Lenchner va laisser pour quelques jours ses « deux chats communistes sectaires » (Charles a un côté provocateur assumé !), quitter son appartement de  Brooklyn et tailler la route vers Chicago. Pour la deuxième fois en un an, il va réfléchir à Sanders et à la « révolution politique. »  « Je me souviens très bien de la réunion de mai 2015, commence-t-il, attablé dans un pub new-yorkais après un débat au Left Forum (1). Bernie Sanders venait de décider de participer aux primaires démocrates, non en troisième candidat. Je me souviens très bien de la grande colère qu’il avait dû affronter. » Engagé dans la campagne du sénateur du Vermont depuis un petit mois, ce consultant marketing, ancien militant de la cause des Palestiniens en Israël, ancien du mouvement Occupy Wall Street, avait appuyé la décision de Sanders. Celui qui est devenu depuis l’un des fondateurs de « People for Bernie » prend une gorgée d’eau fraîche et savoure ce qu’il va dire : « Un an après… » Il n’en dit pas plus et laisse un blanc, que nous remplissons. Un an après, à la veille du dernier « super Tuesday » de la saison, avec notamment la Californie en jeu (lire ci-contre), Bernie Sanders a recueilli dix millions de voix (43% des suffrages exprimés). Soit le score le plus important remporté, de toute l’Histoire politique moderne, par ce que les commentateurs politiques nomment un « insurgent », dont la traduction française pourrait se placer entre « outsider » et « insurgé ». « Un an après, reprend Charles, cette campagne est une boussole : nous avons vu nos forces, nous avons aussi repéré nos faiblesses. Surtout, elle a montré à quel point l’establishment démocrate était faible. » Une boussole, certes, mais pour aller où ? C’est la question qui sera débattue lors du « Sommet du peuple », à Chicago, du 17 au 19 juin. Y prendront notamment la parole Naomi Klein, la journaliste et militante altermondialiste, Cornell West, philosophe africain-américain, RoseAnn DeMoro, la présidente du syndicat des infirmières, l’un des seuls à avoir officiellement apporté son soutien à Sanders.

Charles Lenchner y croisera peut-être un autre New-Yorkais, Michael Zweig, professeur d’économie à l’Université Stony Brook qui sera à peine sorti de la conférence de deux jours dont il est la cheville ouvrière « Comment fonctionnent les classes sociales ? » « La difficulté va être de gérer deux « après », estime-t-il. En même temps que la construction du mouvement se pose, il faut se demander ce qu’il faut faire pendant la campagne. » Là, clairement, deux « écoles » s’affrontent. Les uns estiment que Sanders doit officiellement apporter son soutien à Hillary Clinton afin de faire barrage à Donald Trump. Les autres le pressent de se présenter en troisième candidat lors du scrutin de novembre. John Mason fait partie des premiers. Kshama Sawant des seconds. John est professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Francophone et francophile, il s’est engagé dans la campagne de Sanders et porte au revers de sa veste un gros pin’s bleu ciel sur lequel apparaissent seulement une chevelure blanche, des sourcils blancs et des lunettes, ne laissant aucun doute pour autant sur l’identité du personnage. Kshama est conseillère municipale socialiste à Seattle, la première à être élue dans une assemblée locale sous cette étiquette depuis les années 20. Elle s’est trouvée à la pointe de la bataille pour le SMIC à 15 dollars que la ville du nord-ouest du pays a été la première à adopter avant que les Etats de Californie et de New York n’en fassent leur loi. Arguments.

Pour John, c’est certain, « Sanders ne fera pas une « erreur Nader ». Référence au candidat des Verts qui, en 2000, avait grignoté suffisamment de voix pour être accusé d’avoir favorisé l’élection de W. Bush face à Al Gore. « On peut avoir une campagne autonome à côté de celle de Clinton, ajoute l’universitaire. La prochaine campagne de Bernie sera celle qu’il va mener auprès de la classe ouvrière blanche afin qu’elle ne vote pas Trump. » Puis, en cas de victoire de Clinton, « Bernie peut peser jusqu’à la composition du cabinet. Pourquoi pas imposer la nomination de Stiglitz (prix Nobel d’économie, critique des politiques néolibérales, NDLR)? »

Kshawa développe un tout autre raisonnement. « Pourquoi, où en ce moment historique, alors que des dizaines de millions d’Américains cherchent une réponse en dehors de l’establishment, devrions-nous suivre le parti démocrate ? Le problème, ce n’est pas le candidat. Les bons candidats qui se présentent pour de mauvais partis produisent toujours de mauvaises choses. Si Sanders se présente en indépendant en novembre, Trump ne pourra pas avoir le monopole du vote anti-establishment. Mais si Bernie apporte son soutien à Clinton, il ne faudra pas le suivre. Notre légitimité nous la devons au mouvement pas à Bernie. » Membre de la même organisation, Socialist Alternative, Philipp Locker insiste : «L’expérience d’une année de campagne primaire est concluante : il n’y a aucune possibilité de changement dans le cadre du parti démocrate. La preuve : « Bernie » n’a pas réussi à obtenir la nomination. Le meilleur moyen de tuer notre mouvement naissant ce serait d’apporter un soutien à Hillary Clinton. Si Sanders se présente en novembre et obtient 5, 10, 15 millions de voix, ce serait un tremblement de terre dans la vie politique. »

Entre ces deux options, Charles Lenchner n’a aucun doute sur le choix stratégique de Sanders. Il écrit déjà le scénario : « Jusqu’à la convention (qui aura lieu du 25 au 28 juillet à Philadelphie, NDLR), Sanders va continuer à marteler son message et à ne pas obéir à Clinton. A la convention, il va y avoir un bras de fer puis un accord. Sanders va faire campagne pour Clinton mais à sa façon, certainement pas sur ordre de la candidate. Puis après, il va utiliser la liste de noms pour monter son organisation. » Bhaskar Sunkara, le jeune rédacteur-en-chef du magazine new-yorkais, Jacobin, qui sera également présent à Chicago, n’en doute pas une seule seconde : « On voit chez Sanders des signes de volonté de construire une sorte d’appareil permanent. »

Ce qui nous amène au deuxième temps : le futur lointain. Une organisation, mais comment et où ? « Les Sandernistas veulent se structurer en courant organisé au sein du parti démocrate », annonce John Mason. Pour Michael Zweig, ce serait une erreur : « Le parti démocrate va devenir un endroit très inamical pour les militants radicaux. Tous ces jeunes qui ont suivi Sanders pendant la primaire n’ont, à mon avis, pas grand-chose à faire du parti démocrate. » L’autre écueil pour cet universitaire, également très proche du syndicalisme et du mouvement anti-guerre : « la constitution d’un troisième parti qui annoncerait la fin du mouvement. » Donc ? « Il faut un mouvement à la fois dedans et dehors. A l’image de ce que fit la Rainbow Coalition de Jesse Jackson. Sauf que Sanders n’est pas un Jesse Jackson et il n’y a personne d’autres. Or, il ne peut y avoir un tel mouvement sans leader charismatique. Un ou plusieurs mais au moins un. C’est ce qui ne me rend pas très optimiste. »

Pour un certain nombre de volontaires de la campagne de Sanders, après-demain se prépare demain. Ils ont publié un document de trois pages en forme de « feuille de route ». Premier acte à poser selon eux : que Sanders organise à côté de la convention démocrate, sa propre convention  dont le thème central serait la transformation politique de l’Amérique et qui poserait les bases d’une organisation indépendante. D’autres militants « sandernistas » engagent la bataille pour un Congrès plus progressiste…en 2018. Leur initiative a été baptisée « Brand New Congress » (Un Congrès flambant neuf). Déjà, dans quelques circonscriptions, le sénateur du Vermont a décidé de défier la direction du parti démocrate. Il soutient ainsi Tim Canova, un professeur de droit, qui s’oppose à la députée sortante de Floride, Debbie Wasserman-Schultz, également présidente du parti démocrate, très vivement critiquée par le camp Sanders pour avoir outrageusement favorisé Hillary Clinton. Pour le député du Minnesota, Keith Ellison, l’enjeu ne se limite pas aux circonscriptions. « Nous avons besoin de militants qui se présentent aux conseils d’école, décrit-il au New York Times. Aux conseils municipaux. Aux cantonales. Aux comités d’urbanisme. Partout, pour développer partout le message de Bernie dans les communautés locales. » « L’une des clés réside dans la convergence des groupes sous le « parapluie » Sanders, ajoute John Mason. Par exemple, sur la question de la fracturation hydraulique, cela se produit déjà avec les écologistes et les communautés amérindiennes car les projets se développent principalement sur leur territoire. »

Les syndicats constituent un autre enjeu majeur. « Ils demeurent la principale force organisée de la société », pointe Justin Molito, organisateur du Syndicat des écrivains de la côte est. Les directions syndicales se sont souvent prononcées pour Clinton alors que la base était pro-Sanders. « Ce qui a provoqué, dans certains syndicats, une révolte des syndiqués qui poussent à changer les règles du soutien officiel apporté aux candidats, pourquoi pas en faisant voter la base », reprend le syndicaliste écrivain. « Il ne faut pas se tromper sur le soutien de certains syndicats, explique Charles Lenchner. SEIU a soutenu Clinton mais dès que celle-ci sera élue, il poussera pour l’adoption du SMIC à 15 dollars, qui n’est pourtant pas la proposition de Clinton mais celle de Sanders. » Autrement dit, la « révolution politique » ne s’arrête pas ce soir, en Californie, ni le 8 novembre, à Washington.

Christophe Deroubaix

 

  • La fondation Gabriel-Péri y a organisé un débat sur le néolibéralisme et sa contestation en France et aux Etats-Unis.

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Sur les pas de l’Amérique et d Ali

(Article publié dans l’Humanité du 6 juin 2016.)

De Cassius à Mohamed, de l’Amérique d’hier à celle d’aujourd’hui, voyage depuis sa ville natale, Louisville, à New York, la « grosse pomme » des boxeurs, en passant par Miami, où il devint champion du monde.

 

Ali1« Je suis allé à l’école avec Mohamed Ali ». A Louisville, tout le monde a dû aller à l’école avec Cassius Clay (c’est ainsi qu’il s’appelait encore). «Enfin, mon frère surtout ». Enfin, peu importe. Miles Wilbur est l’un des premiers noirs à avoir été embauché chez Ford dans les années 60 et c’est bien ça, le plus important. « En 1967, précisément », alors que l’enfant le plus célèbre de Louisville (prononcez Louiville ou même Louville, pour paraître du coin) purgeait une suspension pour son refus d’aller tirer sur ses « les Vietcong qui ne l’avaient jamais traité de nègre…. »

Il nous a raconté son histoire, un jour de repas des retraités de l’UAW, le syndicat de l’automobile, local 862, celui de l’usine Ford de Louisville, Kentucky, ouverte en 1955. «Je peux vous dire que ce n’était pas facile à l’époque. » A l’usine aussi ? « A l’usine aussi, opine-t-il. Mais ma priorité était de travailler, alors je me suis accroché. On était pas nombreux au département peinture : cinq noirs, pas plus.» Debout, à ses côtés pour témoigner des « sixties », Noodles MacDonald, petite dame blanche aux cheveux gris, le relance : « Les chefs t’en ont fait voir ? »

Miles : « Non, les gars sur la chaîne. » Silence pesant.

Noodles, un peu embarrassée: « Enfin, tu sais les gars quand ils ont vu rentrer les femmes dans l’usine dans les années 70, ils n’étaient pas contents non plus. »

Miles : « Mais nous, ça n’était pas que dans l’usine, tu sais. » Oui, elle sait mais elle préfère oublier.

Celui qui a, pendant trente ans, donné des couleurs aux modèles Ranger, Bronco ou Explorer, la rassure : « Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… » Miles feint une tâche urgente pour ne pas alourdir le climat et, sans doute, éviter la question : « Et dans le syndicat ? ». La réponse eut, sans doute, été : « Compliqué mais mieux que dans le reste de la société. »

En nous raccompagnant, Mary Briscoe, l’une des responsables des retraités de l’UAW, dit juste : « Ca n’était pas facile. Mais moi, je ne vivais pas cela directement. J’habitais dans le sud de l’Indiana et nous n’avions pas ce genre de problème ». L’Indiana, c’est juste de l’autre côté de la rivière Ohio, mais un autre monde déjà. Louisville est la dernière ville du Sud, le dernier nuage grondant de l’asservissement qu’ont vu des esclaves franchissant la frontière vers la liberté.

« Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… »

Bien qu’esclavagiste, le Kentucky n’a partie de la Confédération durant la guerre de Sécession, que les habitants des Etats-Unis appellent « guerre civile ». Il a même été un point d’ancrage des forces de l’Union. Dans cet Etat, célèbre pour son bourbon et sa course de chevaux (le Kentucky Derby), ce n’était pas le Sud profond mais c’était quand même le Sud. Que vous soyez ouvrier chez Ford ou champion olympique. Le jeune Cassius Clay, auréolé d’or en 1960 à Rome, en fait l’expérience au retour du pays : parade en centre-ville, beau discours du replet maire démocrate Bruce Hoblitzel puis retour à la réalité. En ville, on ne veut pas servir un noir, eut-il porté haut les couleurs de la bannière étoilée. Dans le Muhammad Ali Center, en bordure de la rivière, le visiteur lambda peut revivre la scène. Un décor des années 50, un comptoir en zinc, des tabourets en skaï, et aussitôt posé le pied, une voix, à l’accent traînant du Sud, surgit : « Et toi, que fais-tu ici ? Tu sais bien que je ne peux pas te servir. » En naîtra une légende : Clay junior jetant sa médaille au tumulte de l’Ohio. En fait, il l’a égarée.

Revenons au musée. Il a ouvert ses portes en 2005. Sa scénographie est organisée autour des six «valeurs fondamentales» d’Ali : Confiance, Don, Conviction, Respect, Dévouement et Spiritualité. On pouvait craindre un musée hagiographique, un « Saint Ali Center». Le film d’orientation, diffusé en ouverture du parcours, rassure. On y voit Ali avec Brejnev et Castro, ce qui demeure peu populaire aux Etats-Unis. On ne cache pas son penchant pour les femmes, sa misogynie, ses déclarations sur les « diables de blancs ». Un Ali de contradictions.

AliMusée2La deuxième partie de la visite est consacrée, non au personnage mais au sportif. Depuis le 5e étage, vue plongeante sur un ring où est projeté sur le sol-écran un film sur la carrière du « Greatest ». Dans une salle voisine, montez sur le ring et suivez la leçon de boxe de Laïla, la fille de… Installez-vous dans un fauteuil et revivez, à la demande, le « rumble in the jungle » Ali-Foreman ou le « thrilla in Manilla », Ali-Frazier III.

Nous quittons le Muhammad Ali Center, magnifiquement dessiné et quelques minutes plus tard nous remontons une banale rue américaine, Grand Street, succession de maisons toutes différentes, certaines cossues, d’autres modestes. Arrêt au 3302… On se surprend presque à vouloir empêcher la bicoque de s’effondrer, car c’est manifestement ce qu’elle menace de faire. Un panneau planté sur le trottoir nous confirme pourtant qu’il s’agit de la bonne adresse : c’est donc bien ici qu’a grandi Cassius Marcellus Clay Jr, fils d’Odessa et Cassius Clay Sr.

En 2012, un promoteur immobilier de Las Vegas, fan du boxeur, un certain Jared Weiss, a racheté la masure pour la modique somme de 70000 dollars. Il voulait en faire un musée. Le temps a passé et la maison se transforme en épave. L’acheteur assure qu’il continue de travailler à son projet, en lien avec la famille. Mais pourquoi le Muhammad Ali Center n’a-t ’il pas pris possession de cette maison ? Réponse au New York Times de Jeanie Kahnke, la porte-parole : « Notre centre est une organisation à but non lucratif qui se concentre essentiellement sur la préservation de l’héritage d’Ali par d’autres façons ». Quel mystère cache cette déclaration trop officielle qui ne répond pas vraiment à la question ? Le quartier est-il considéré par toutes les parties prenantes comme trop infréquentable pour faire venir les touristes ?

De ce point de vue, les choses ont changé sans tout à fait changer complètement, comme le constatait l’ouvrier de l’automobile, Miles Wilbur. La ségrégation n’est plus légale. Elle est sociale. Depuis le milieu du XXe siècle, la ville est divisée en trois. Le « West end » est « un euphémisme pour la partie africaine-américaine de la ville », avait l’habitude de dire Bill Dakan, professeur de géographie à l’Université de Louisville, décédé en 2005. Le « South end » accueille la classe ouvrière blanche et l’«East End » est réservé à la classe moyenne et supérieure.

Walnut street, l’artère centrale du West End, a été rebaptisée Muhammad Ali Boulevard. A l’angle de la 21e rue, au premier étage d’une échoppe insignifiante aux briques rouges, un panneau blanc interpelle. « Americans Slaves Inc. Reparations for slavery. Apply inside». En substance, rentrez et venez demander réparation pour l’esclavage. Rentrez et venez rencontrer le promoteur de cette initiative. Norris Shelton, une figure locale, également propriétaire du « Silks Liquor », le magasin du rez-de-chaussée. Soixante-quinze ans bien tapés, haute stature, barbe et moustache blanche, chauve comme un nouveau-né,  le rire tonitruant, la « gueule » qui va avec. Fondateur de la First church of American Slaves, il refuse de parler des « Africains-Américains ». Il préfère : « descendants d’esclaves. » En 2012, sous les couleurs du Parti des descendants d’esclaves, il a défié le sortant démocrate, également africain-américain, pour un siège au Sénat de l’Etat. Battu à plate couture. L’adresse internet USAslaves.com n’est plus atteignable. Son aventure a fait long feu.

Sa démarche n’est pas sans rappeler celle de la Nation of Islam (NOI). Son échec confirme la perte d’influence d’un discours de « séparation » d’avec l’Amérique blanche, idée maîtresse d’Elijah Muhammad, gourou de la NOI lorsque Cassius Clay devint Mohamed Ali. La nouvelle de la conversion est venue au monde, le 27 février 1964, soit deux jours après la fracassante victoire du jeune boxeur de Louisville sur Sonny Liston.

Miami, drôle d’endroit pour une telle annonce. Chicago, le siège de la NOI, aurait eu du sens. New York, la ville de Malcom X, alors très proche d’ex-Cassius-futur-Ali, encore plus. Non, Miami, son éternel soleil, ses anticastristes arrivant par cargos, ses hommes de main de la mafia venant régler un compte ou se reposer, ses « trailers » conduits par les « snowbirds » (personnes qui, tels des oiseaux migrateurs « venus de la neige » viennent passer l’hiver dans les régions chaudes du sud des Etats-Unis), ses retraités prenant l’habitude de s’y installer à demeure… Quelques années plus tard, la Nation Of Islam a fini par ouvrir un quartier général régional au 5600 NW 7th Avenue. C’est une peinture verte écaillée et une porte close qui nous accueillent. Aucun panneau. Information prise, la Mosquée Mohamed 29, siège de la NOI pour la région de Miami, les Caraïbes et l’Amérique latine a été saisie, suite à des impayés de mensualités d’emprunts. Victime des « subprimes ». Le lieu est situé en plein cœur de ce qui est devenu « Little Haïti » où, du point de vue religieux, une « Eglise de Dieu indépendante » concurrence une « Eglise baptiste haïtienne Emmanuel » et tant d’autres églises d’ailleurs. Mais plus la mosquée.

Le Miami d’Ali-Liston était noir et blanc. Celui de 2016, multicolore. A l’échelle de l’aire métropolitaine de Miami, soit près de 6 millions de personnes, la diversité démographique préfigure celle de l’Amérique d’après-demain : 41% d’Hispaniques, 35% de Blancs, 21% de Noirs dont une majorité issue des Caraïbes (à Golden Glades ou North Miami, les Haïtiens représentent près de 40% de la population). Le comté de Miami-Dade (2,5 millions d’habitants) est le premier du pays à comporter une majorité d’habitants nés à l’étranger. 60% parlent une autre langue que l’anglais à la maison. Dans son dernier roman « Bloody Miami », l’inusable Tom Wolfe décrit la relation complexe entre ces « communautés », entre distinctions sociales- culturelles et jeu politique. Comme il l’avait troussé, avec New York, à travers le « Bûcher des vanités ».

New York… Quelle autre ville, quelle autre salle que le Madison Square Garden, théâtre de son dernier combat de champion du monde avant sa suspension pour avoir refusé d’aller faire la guerre au Vietnam,  pouvaient accueillir Ali dans sa reconquête du titre ? Le 8 mars 1971, il affronte Joe Frazier, va au tapis et subit sa première défaite (aux points). Il y reviendra trois ans plus tard pour le deuxième volet de la plus dantesque trilogie de la boxe, battre « Smokin’ Joe » et se donner le droit d’aller rechercher sa ceinture à Kinshasa, face à George Foreman.

Pour les jazzmen en tournée, New York était la plus « grosse des pommes ». Pour les boxeurs aussi. La boxe, c’est (presque) une sainte trinité : New York, le Madison et le Gleason Gym. C’est dans ce dernier que Cassius Clay s’est préparé à « bouleverser le monde » à Miami en détrônant Liston. Créé en 1937, le « gym », baptisé « Gleason » pour attirer les boxeurs irlandais, pléthore à l’époque, a nomadisé du Bronx vers Manhattan puis désormais Brooklyn. Depuis trente ans, c’est Bruce Silverglade qui en est le gardien du temple. En 1976, au beau milieu d’un divorce, il a trouvé un refuge dans la boxe. Tous les chemins du désespoir mènent au noble art.

Au Gleason gym de New York, la boxe reste « le plus grand melting pot »

AliGleason1Le voilà qui arrive. Jeans noirs, t-shirt noir, bonnet noir aux bords légèrement retroussés. En slalomant entre les cinq rings et les piliers rouges, tout en passant devant les bureaux de Mike Tyson, qui vient régulièrement y faire un tour, Bruce présente le Gleason : « 133 champions du monde s’y sont entraînés, 26 films tournés (de « Raging Bull » à « Million Dollar Baby »). Aujourd’hui, c’est 84 entraîneurs, 1050 licenciés dont 350 femmes et 550 « businessmen ». La principale modification depuis quelques décennies, c’est le changement de clientèle : on a une majorité de businessmen qui viennent ici pour leur bien-être. C’est ça la boxe : un sport égal. Gamin du quartier ou mec de Wall Street. Après, je ne suis pas assez naïf pour penser qu’en sortant d’ici, les inégalités ne reprennent pas le dessus. La boxe est en déclin mais les boxeurs, ceux qui vont jusqu’aux combats, viennent toujours des « projects » (logements sociaux, NDLR). C’est toujours le sport des immigrants. Après les blacks et les hispaniques, maintenant, on voit se pointer des européens de l’est qui sont arrivés récemment. La boxe, c’est le plus grand « melting pot. »

Un mot sur Ali ? « Ali est pour moi le nom d’un mouvement. Il a changé la façon de boxer, avec sa technique les bras le long du corps. Mais surtout, durant la guerre du Vietnam, il a pris position à un moment où ça n’était pas facile. C’est un homme de conviction. Il est venu ici pour la dernière fois en 2013. En toute simplicité, comme toujours avec lui. Ce gars n’a pas oublié d’où il vient. Mais, allez parler à « Country », il vous en parlera mieux que moi. »

Jeans noirs et t-shirt noir, lui aussi, James « Country » Thornwell a une fesse posée sur une table de massage. L’œil perçant, il analyse l’entraînement de l’un de ses protégés. D’une voix posée, il se raconte bien volontiers : « Je suis né à Lancaster, en Caroline du Nord. Je me suis barré de chez moi à 15 ans pour aller à Greensboro, puis Atlantic City puis à NY en 1960, à Manhattan puis Brooklyn. Là, j’habitais à côté d’un mec qui aller faire le camp d’entraînement avec Ali à Deer Lake, en Pennsylvanie. Un jour, il m’a demandé si je voulais venir. Tu penses. C’était en 1969. J’avais jamais envisagé d’entraîner ou même de me retrouver impliqué dans le milieu de la boxe. Je n’étais qu’un fan et ça m’est tombé dessus. Ali, c’était un grand guerrier mais pendant les camps, il déconnait tout le temps. Il était vraiment marrant. Même quand il était au sommet de sa gloire, il était sympa. Il aimait les gens. Bon, les femmes aussi. La boxe est un milieu de serpents. Vous trouvez pas beaucoup de mecs comme lui. Est-ce qu’il est « The greatest », le plus grand ? Sept ou huit fois de suite, il a annoncé le round où il allait gagner. Jamais personne a fait ça. Ni avant, ni après. »

« Country » repart « coacher » quelques jeunes. Silhouette sombre à l’allure traînante. Au dos de son t-shirt est imprimée en lettres blanches une phrase de Virgile : « Maintenant, qui a le courage et un esprit fort et calme dans sa poitrine vienne enfiler les gants et lever ses mains. »

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Dans le Wisconsin, Sanders maintient son « momentum », et après ?

(Article publié dans l’Humanité du 7 avril 2016)

Alors que le candidat qui se définit comme socialiste a remporté le Wisconsin, deux universitaires américains ont débattu, mardi à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, des suites du mouvement ainsi initié.

Bernie Sanders a remporté, mardi, sa sixième victoire d’affilée. Et sans doute l’une des plus significatives. D’abord, parce qu’elle concerne sa plus grosse « prise » après le Michigan ; le Wisconsin, , une terre industrielle et syndicale où le gouverneur républicain, Scott Walker, a lancé, souvent avec succès, des attaques contre le mouvement syndical, notamment dans le public, et sa capacité à négocier collectivement au nom de tous les salariés. Ensuite, car elle permet au candidat qui se définit comme « socialiste » d’entretenir le « momentum », cet esprit de dynamique, et de l’emporter avec lui vers la prochaine étape : l’Etat de New York, sa terre natale, face à une Hillary Clinton qui en a été la sénatrice de 2001 à 2009. Selon les sondages, l’écart se resserre et s’établirait désormais à une dizaine de points contre vingt il y a une semaine.

A l’heure où les Wisconsinites prenaient la direction des bureaux de vote, deux universitaires américains discutaient, à Paris, à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, de l’impact de cette candidature. Malgré son succès dans le Wisconsin, Sanders « ne peut plus gagner la nomination », a estimé Mark Kesselman, professeur émérite de sciences-politiques à l’Université de Columbia (New York). Il a accumulé trop de retard, en nombre de délégués, dans les Etats du Sud. « Les Africains-Américains représentent 20 à 30% de la base du parti démocrate et Hillary Clinton remporte 80% de ce vote. Dans ces conditions, il n’y a pas de possibilité de victoire », a rappelé Gerald Friedman professeur d’économie à l’Université d’Amherst (Massachusetts) et membre du comité de conseillers économiques du candidat. Il n’empêche, selon Kesselman, que « la candidature de Sanders est un phénomène que personne n’a prévu et même pas Sanders lui-même sans doute. » Un « phénomène » qui ne retombera pas avec la fin des primaires, selon les deux intervenants.

Dans un contexte de «guerre idéologique énorme, les électeurs de Sanders vont rester mobilisés», a ajouté Kesselman. « Le mouvement Sanders se poursuivra. Et le mouvement est peut-être plus à gauche que Sanders lui-même », pense Friedman, qui tout en étant l’un des conseillers économiques du candidat qui se proclame « socialiste » le définit plutôt comme un « adepte du New Deal. »

Le mouvement initié par le sénateur du Vermont n’est pas uniquement électoral comme en a témoigné Jim Cohen, professeur américain enseignant à Paris: «J’ai vu, en Arizona, comment le mouvement des migrants sans-papiers en Arizona regardaient Sanders de loin, l’été dernier, et certainement avec raison, car il était suspecté de ne porter des propositions que pour les salariés. J’ai vu comment ce mouvement s’est rapproché de Sanders, comment Sanders s’est rapproché de ce mouvement et comment finalement les mouvements sociaux ont nourri la campagne de Sanders. »

« Il va falloir être très attentif aux primaires pour les élections locales et pour le Congrès, a pointé Daniel Cirera, secrétaire général de la Fondation Gabriel-Péri. Lors des dernières élections de mi-mandat, les démocrates avaient perdu des sièges mais ceux qui avaient été élus étaient beaucoup plus à gauche. » La dynamique politique catalysée par Sanders ne se résume pas à « nomination/pas nomination ». En attendant, le candidat prétend que la possibilité de remporter l’investiture existe toujours. Il lui faut remporter 56% des délégués encore en jeu.

 

 

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La Californie devient le paradis du SMIC

(Article publié dans l’Humanité du 30 mars)

Le plus grand Etat américain, huitième économie du monde, va instituer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure.

 

Emue, Holly Dias a posé son épaule sur celle de Jerry Brown qui l’a enlacée. La salariée de Burger King et le gouverneur du plus puissant Etat américain, la Californie. De la matière pour une romance hollywoodienne, célèbre production locale. En fait, cette étreinte symbolise la saga sociale et politique la plus populaire du moment : le combat pour un SMIC à 15 dollars.

Lundi de Pâques, Jerry Brown, le gouverneur démocrate de Californie a annoncé qu’il allait présenter à la législature de l’Etat une mesure qui permettra de porter le salaire minimum à 15 dollars de l’heure (contre 10 actuellement), soit le double du minimum fédéral (7,25). Le SMIC sera augmenté progressivement jusqu’en 2022 où il atteindra la barre des 15 dollars. Les PME de moins de 25 salariés disposeront de deux années supplémentaires pour s’y conformer puis, à partir de 2024, le SMIC de l’Etat sera indexé sur l’inflation. La Californie, huitième économie de la planète, deviendra l’endroit au monde où le salaire minimum sera le plus élevé.

Un tiers du salariat californien, soit près de 6 millions de personnes, bénéficieront de cette avancée sociale. Parmi celles-ci : Holly Dias, donc. Présente lors de la conférence de presse organisée par Jerry Brown pour annoncer l’accord trouvé avec les syndicats, elle a déclaré : « Je voudrais remercier tous les travailleurs qui se sont battus pour eux-mêmes et leurs familles en revendiquant un SMIC à 15 dollars. » Tout est en effet parti d’eux, ces salariés de fast food, dans un modèle de « bottom up », comme on dit outre-Atlantique, c’est-à-dire d’une campagne de terrain qui part du bas (bottom) et agit sur le haut (up).

En novembre 2012, une centaine de salariés de ce secteur à New York déclenchent une grève et quantifient leur revendication : 15 dollars de l’heure. Barack Obama venait de remporter l’élection présidentielle mais les Républicains avaient réussi à maintenir leur majorité à la Chambre des représentants. Quelques semaines plus tard, le premier allait appeler les seconds à donner un coup de pouce à un salaire minimum fédéral famélique (7,25). Et, sans surprise, les apôtres du laissez-faire y répondraient par l’inaction.

Pour les travailleurs souvent pauvres, la réponse ne pouvait venir que du « bottom » : ville après ville, le « fight for 15 » ouvre des sections, reçoit l’appui des syndicats traditionnels, met la pression sur les élus. A Seattle, ils font une étonnante rencontre : Kshama Sawant, une candidate socialiste, d’obédience troskyste, au conseil municipal qui mène toute sa campagne sur ce thème. A la surprise générale, elle est élue, le 5 novembre 2013, face au démocrate sortant. Dans l’enceinte feutrée de l’assemblée municipale, elle fait entrer la voix de Julia, Terran, Sam, Hana ou Iesha qui ont mis la friteuse et le grill sur « off » pour réclamer un salaire décent. La campagne est orchestrée par le local 775 du syndicat SEIU (Service Employees International Union). A la baguette : David Rolf, qui, en 1998, avait organisé la syndicalisation de 74 000 personnes du secteur de la santé à Los Angeles, la plus massive campagne d’adhésion depuis la syndicalisation de l’usine Ford de Rivière-Rouge en 1938. La combinaison d’une campagne politique et d’un mouvement social énergique menée par des salariés sous-payés et non-syndiqués s’avère gagnante: quelques mois plus tard, le SMIC à 15 dollars est adopté par les élus. Il devient la loi pour tous les salariés de l’une des principales villes de la côte pacifique.
Pour le syndicaliste David Rolf, interrogé par l’Humanité en octobre 2014, « en relançant massivement la demande par l’instauration d’un Smic à 15 dollars, nous offrons une alternative au “trickle down”, la théorie de l’offre, qui veut que plus on met d’argent par le haut, plus cela ruisselle vers le bas. C’est une réponse concrète au creusement des inégalités. Réponse construite à partir des villes et des Etats face au blocage de la machine à Washington. »Toujours pour l’Humanité, Kshama Sawant en tirait ces leçons politiques : « C’est un point de départ. D’abord, c’est une ouverture pour une gauche réelle qui ne veut plus se laisser prendre au piège du moindre des deux maux, avec les démocrates. Ensuite, le débat sur les 15 dollars nous a permis de changer la nature du débat politique dans cette ville où les élus, tous démocrates, étaient sensibles aux arguments du monde des affaires. » C’est dans l’ensemble du pays, en fait, que la nature du débat a changé. De l’épicentre Seattle, le combat pour un salaire décent se propage. Fin 2014, c’est San Francisco qui l’adopte par référendum. Puis New York qui l’appliquera pour les salariés des fast foods. Puis Los Angeles. Et désormais, la Californie. Et demain ?

Depuis le début de la campagne des primaires, Bernie Sanders fait du SMIC à 15 dollars un axe de sa « révolution politique ». Hillary Clinton trouve le montant trop élevé, trop irréaliste et propose 12 dollars. Le New York Times l’avait pourtant appelée à rejoindre la position de Sanders jugée la plus à même, par le grand quotidien, de lutter contre les inégalités. Hier, via un tweet, la candidate démocrate a salué une «  grande victoire » et a « applaudi ». Bernie Sanders a aussitôt rétorqué : « Je propose un SMIC fédéral à 15 dollars. Pas Hillary Clinton. » Le 7 juin prochain, les deux prétendants à l’investiture démocrate s’affronteront… en Californie.

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