Des midterms sans vagues mais pas sans remous

Si Joe Biden perd sa marge de manœuvre au Congrès, le retour des Républicains est tout sauf triomphale. Les institutions sont à l’image du pays : coupées en deux. (Article publié dans l’Humanité du 10 novembre 2022.)

Pas un tsunami, ni une vague. À peine une vaguelette. Finalement, le Parti républicain ne sort pas vainqueur de cette élection de mi-mandat dont la victoire semblait lui tendre les bras. Le GOP (Grand Old Party, son surnom) reprend certes le contrôle de la Chambre des représentants pour une poignée de sièges mais échouera vraisemblablement à s’emparer du Sénat. Comme souvent, aux États-Unis, il faudra aller au bout des comptes et recomptages, le paysage institutionnel n’apparaissant pas encore clairement, à l’heure où ces lignes étaient écrites.

Ce cru 2022 des fameuses « midterms »https://www.nytimes.com s’avère donc assez atypique. En 2018, une « vague » bleue avait déferlé sur Trump (41 sièges perdus à la Chambre des représentants). En 2014, Barack Obama perdait le Sénat après avoir subi, en 2010, une « raclée » selon son propre terme (63 sièges perdus). Enfin, en 2006, W. Bush perdait le contrôle de la Chambre (-31 sièges). Il faut remonter à 2002 pour assister à une élection de mi-mandat qui ne tourne pas à la défaite du parti du président : dans le climat nationaliste de l’après-11 septembre, le parti républicain de W. Bush renforçait même son emprise sur le Congrès (8 députés et 2 sénateurs de plus).

Cette année, si le parti au pouvoir perd ses leviers législatifs, on n’assiste pas pour autant à un vote sanction. Finalement, ce scrutin reflète assez fidèlement l’état d’un pays de plus en plus polarisé, où comme le souligne le chroniqueur du New York Times, Ezra Klein, l’appartenance politique est devenue « l’identité des identités ». Les républicains ont mobilisé leur base, ce qui était attendu. Les démocrates aussi, ce qui l’était beaucoup moins. Non repérés par les radars des sondages, les jeunes et les minorités – segments essentiels de la « coalition démocrate » – ont voté en plus grand nombre qu’annoncé par les dernières enquêtes d’opinion. Selon un sondage sorti des urnes réalisé par CNN, les démocrates dominent largement chez les moins de 30 ans (63 % contre 35 %) et un peu moins nettement chez les 30-44 ans (51-47) tandis que les plus de 45 ans (54-44) privilégient les républicains. Le parti démocrate reste en tête parmi les « minorités » même s’il perd quelques plumes : 86 % chez les Africains-Américains, 60 % parmi les Latinos et 58 % parmi les Asiatiques. Le discours ambiant sur les percées républicaines chez les « non-blancs » ne semble donc reposer sur aucune réalité. La force de la droite repose toujours sur l’électorat blanc (58 % contre 40 % pour le parti démocrate), plus âgé et aux revenus moyens et supérieurs.

« C’est clair que les démocrates ont fortement dépassé les attentes à travers le pays », s’est félicité Nancy Pelosi, qui devra pourtant céder son siège de présidente de la Chambre, sans doute au député californien Kevin Mc Carthy, adoubé par Donald Trump. Maigre consolation pour l’ancien président qui pensait annoncer son retour sur fond de rejet massif de Joe Biden et de triomphe d’un parti républicain largement trumpisé. Si, comme dévoilé par plusieurs médias, il se déclare, la semaine prochaine, candidat pour l’élection présidentielle, ce sera certainement avec autant de superlatifs mais sans doute moins de certitudes. D’autant, que la réélection – presque triomphale pour le coup, avec près de 60 % des suffrages – de Ron DeSantis au poste de gouverneur de Floride renforce la position de celui qui apparaît de plus en plus comme une alternative crédible. Une frange du parti républicain fera porter la responsabilité d’une demi-victoire sur les épaules de Donald Trump, accusé d’avoir soutenu les plus extrémistes des candidats lors des primaires, qui se sont avérés de véritables repoussoirs. Le parti démocrate en avait d’ailleurs fait le pari, en décidant de financer les trumpistes parmi les plus gratinés à hauteur de 50 millions d’euros afin qu’ils l’emportent, lors des primaires républicaines face à leurs concurrents plus modérés, présumés plus coriaces à défaire lors de l’élection générale. Une stratégie apparue comme douteuse, dans un premier temps, mais finalement peut-être payante.

Mais dans ce scrutin, le GOP a plus pâti de ce qu’il est devenu que de quelques candidatures « ultras ». Une frange de l’électorat démocrate s’est plus mobilisée pour lui faire obstacle que pour accorder un satisfecit au bilan législatif beaucoup plus maigre que ses annonces ambitieuses du début de mandat. Sans la décision de la cour suprême de mettre fin à la protection constitutionnelle du droit à l’avortement, l’issue de ces « midterms » eut été différente. C’est la thèse, relayée par le New York Times, d’une sondeuse démocrate, Anna Greenberg : « Je pense que Dobbs a transformé cette élection. Il y a vraiment une évidence que cela a secoué les choses. » Les stratèges démocrates avaient décidé d’en faire un enjeu central de la campagne, plaçant les républicains face à une contradiction : cette « victoire » judiciaire et politique « pro life » intervient alors qu’une majorité d’Américains sont favorables à l’exercice de ce droit constitutionnel. C’est ce que rappelait un référendum dans le Kansas début août. C’est également ce qu’ont dit, mardi 8 novembre, les électeurs du Vermont (77 %), de Californie (65 %) et du Michigan (56 %) qui ont approuvé l’inscription du droit à l’IVG dans leur constitution locale tandis que ceux du pourtant conservateur Kentucky s’opposaient, à 51,5 %, à la constitutionnalisation de son interdiction. Autres résultats remarquables de ces référendums locaux : le Nebraska rejoint le pays du SMIC à 15 dollars (58 % de oui), le Missouri celui des États qui ont dépénalisé la marijuana. Ces succès des propositions progressistes, souvent sur des terres conservatrices, rappellent à quel point le GOP se trouve à contre-courant du corps électoral. Jusqu’à ne plus engranger des victoires qui lui étaient pourtant promises.

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Le spectre de la défaite plane sur le parti de Biden

Faute de mobiliser leur électorat, les démocrates devraient perdre leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat, qui se déroulent ce mardi. Seule incertitude : l’ampleur du revers. (Article publié dans l’Humanité du 8 novembre 2022).

La « malédiction » va encore frapper. Seule l’intensité demeure inconnue. La « malédiction », c’est celle des « midterms », ces élections qui interviennent au milieu du mandat présidentiel. Elles s’apparentent le plus souvent à un référendum sur le parti au pouvoir et cela tourne rarement à l’avantage de celui-ci. W. Bush en 2006, Obama en 2010 puis 2014 et Trump en 2018 avaient essuyé des revers, voire de lourdes défaites. À cinq reprises seulement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’hôte de la Maison-Blanche a réussi à sauvegarder sa majorité au Congrès. Le dernier « exploit » en date remonte à 2002 lorsque, dans le climat nationaliste post-11Septembre, George W. Bush avait même renforcé son emprise au Congrès.

Tout semble en place pour que Joe Biden n’échappe pas à la règle. Les derniers sondages accordent un léger avantage en nombre de voix aux républicains. Cela suffira au GOP (Grand Old Party, son surnom) pour reprendre la Chambre des représentants, au sein de laquelle les démocrates ne disposent que d’une majorité de 5 sièges. Le « redécoupage » électoral (gerrymandering), où les républicains se montrent plus « habiles » que les démocrates, et la plus forte concentration des électeurs progressistes dans les circonscriptions des deux côtes (Est et Ouest) rendent la tâche encore plus ardue cette année qu’en 2020 pour le parti de Biden. Ce dernier devrait s’assurer une avance de 3 % pour prétendre y préserver sa majorité, ce qui relèverait du quasi-miracle politique au regard des derniers sondages. Selon le site RealClearPolitics, les démocrates devraient perdre une trentaine de sièges. Le sort de la Chambre quasiment scellé, la conquête du Congrès par les républicains va donc se jouer au Sénat, où l’actuelle égalité parfaite (50-50) entre les deux camps est départagée par la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Quatre « duels » s’avèrent cruciaux : en Pennsylvanie (où ce week-end, Joe Biden, Barack Obama et Donald Trump ont fait campagne), Géorgie, Arizona et Nevada, soit quatre États qui avaient accordé une maigre majorité en voix à Joe Biden lors de l’élection présidentielle en 2020, lui permettant d’être majoritaire au « collège électoral. » Les derniers sondages indiquent que les candidats démocrates et républicains s’y trouvent au coude-à-coude. « Sauver » le Sénat reviendrait pour les démocrates à empêcher les républicains de légiférer. Deux ans de blocage institutionnel (d’ici le prochain scrutin présidentiel de 2024) s’annonceraient sans doute sous de moins sombres augures pour le pays que deux années de majorité républicaine au Congrès. Comme le chantent les supporters de football américain lorsque leur équipe est assiégée : « Défense, défense, défense ».

Pourtant, en août, les stratèges du parti de l’âne ont été traversés d’une idée « offensive ». Celle-ci a prospéré à partir des résultats d’un référendum au Kansas, un État conservateur où Donald Trump a recueilli 56 % des suffrages en 2020. Le 2 août, 59 % des électeurs décidaient de maintenir le droit à l’avortement dans la Constitution locale. Quelques semaines après la décision de la Cour suprême de ne plus considérer comme constitutionnel le droit à l’IVG, cette victoire éclatante pour le mouvement « pro-choix » avait été permise par une inscription massive d’électrices. Dès lors, pour l’appareil démocrate, la martingale pouvait reposer dans ce seul mot : « abortion » (avortement), transformé en message central d’un parti pourtant au pouvoir depuis dix-huit mois.

Ce songe d’une fin d’été a vite viré à une sorte de lent cauchemar quand les courbes des sondages, après s’être redressées, ont de nouveau plongé. Comme souvent, c’est Bernie Sanders qui a sonné l’alarme. Dans un point de vue publié par le quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste écrivait : « De mon point de vue, tandis que la question de l’avortement doit demeurer au premier plan, ce serait une faute politique pour les démocrates d’ignorer l’état de l’économie et permettre aux mensonges et distorsions des Républicains de rester sans réponse. » L’un de ses proches, le député de Californie, Ro Khanna, quant à lui, partageait sa stupeur stratégique : « Nous devrions crier sur tous les toits que nous mettons de l’argent dans les poches de ceux qui travaillent et que nous ramenons les emplois délocalisés tandis qu’ils (les républicains – NDLR) veulent diminuer les impôts pour les riches. » Très peu de candidats démocrates ont en effet mené campagne sur la loi IRA (Inflation Reduction Act), certes plus modeste que le plan initial (Build Back Better) mais prévoyant notamment un investissement de 370 milliards sur dix ans afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’annulation d’une partie de la dette étudiante, une promesse de campagne de Joe Biden, tardivement mise en œuvre, passe également sous les radars de la campagne. Quant à l’inflation, c’est la patate chaude dont personne ne veut. Pourtant, comme le rappelle dans un tweet Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton et désormais proche de l’aile gauche, « il faut rappeler que si l’inflation est à son plus haut depuis cinquante ans, les profits sont à leur plus haut depuis soixante-dix ans ». Un « angle d’attaque » ignoré par l’immense majorité des candidats démocrates dont un certain nombre, il est vrai, financent leurs campagnes grâce aux dons de ces mêmes grandes entreprises. Même pusillanimité concernant la question de la criminalité, sujet fétiche des républicains. Les récentes données du Bureau of Justice Statistics indiquent que les taux de crimes violents n’ont pas varié ces dernières années, contrairement aux assertions du GOP. Une enquête du Center for American Progress montre que les chiffres des homicides sont moins élevés dans les villes où les procureurs sont progressistes que dans celles où ils sont plus attachés à la doxa répressive. Munition ignorée par les démocrates qui ont préféré, Joe Biden en tête, mettre en garde, dans la dernière ligne droite, contre le danger pour la démocratie que représenterait un retour en force au Capitole d’un Parti républicain radicalisé.

Au final, le parti du président en place a méprisé des leviers qui lui auraient permis de mobiliser son électorat. Dans un pays ultrapolarisé, l’élection se joue sur le différentiel de participation, beaucoup plus que sur les « swing voters » (les électeurs indécis). Les républicains, chauffés à blanc par le trumpisme, répondront présent. La variable principale réside donc au sein des franges essentielles de l’électorat démocrate, déçues par le bilan de Biden, à savoir les jeunes et les « minorités », qui, dans un dernier sursaut principalement motivé par l’anti-trumpisme, pourrait démentir le scénario. Car, dans l’ombre de ces midterms, se profile le spectre d’un retour de Donald Trump. Celui-ci envisagerait d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle dès la semaine prochaine. D’une « malédiction » à l’autre.

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« Comment les institutions favorisent les républicains »

Entretien avec Ludivine Gilli, Docteure en histoire, directrice de l’Observatoire de l’Amérique de Nord de la Fondation Jean-Jaurès et autrice (« La révolution conservatrice aux États-Unis »). La chercheuse y décrypte la stratégie des républicains qui s’appuient sur le système politico-institutionnel pour renforcer leur emprise sur la société. (Entretien publié dans l’Humanité du 8 novembre)

Si les républicains sont régulièrement minoritaires dans les urnes (W. Bush est le seul candidat républicain à avoir remporté le « vote populaire » depuis la fin de la guerre froide), ils réussissent néanmoins à engranger des victoires politiques. Tentatives d’explications de ce paradoxe.

En quoi le système politico-judiciaire favorise-t-il les républicains et permet à un « vent réactionnaire », comme vous le nommez, de souffler sur les États-Unis ?

C’est au Sénat qu’il faut s’intéresser en priorité pour comprendre l’avantage dont bénéficient aujourd’hui les républicains et comment il permet à certaines idées minoritaires de s’imposer à une majorité plus modérée. Chacun des 50 États – quelle que soit sa population – est doté de deux sénateurs. Les États les moins peuplés sont donc surreprésentés par rapport à leur poids démographique. Or, aujourd’hui, les États les moins peuplés sont principalement conservateurs. Les républicains sont donc surreprésentés au Sénat par rapport à leur poids au sein du pays. Ils parviennent ainsi à voter des lois conservatrices en décalage avec la volonté populaire ou à bloquer des lois progressistes. De plus, c’est au Sénat que se joue le lien avec le pouvoir judiciaire : ce sont les sénateurs qui confirment les juges fédéraux, au premier rang desquels les juges à la Cour suprême. Par ce biais, l’avantage républicain au Sénat se répercute au sein de l’appareil judiciaire, qui s’est politisé au cours des dernières décennies et dont le pouvoir sur la société est considérable. C’est ainsi que les décisions réactionnaires rendues en juin 2022 par la Cour suprême sur l’avortement, les armes à feu ou le changement climatique deviennent possibles, à rebours de l’opinion publique. Rappelons en effet qu’une très large majorité de la population est favorable au droit à l’avortement dans tous ou la plupart des cas, comme elle est favorable à certaines restrictions d’accès aux armes ou au mariage pour tous.

Les républicains ne se contentent pas d’utiliser les institutions, ils portent atteinte à la démocratie. Le 6 janvier ne constituait donc pas un accident ou une parenthèse ?

L’avenir fera peut-être du 6 janvier 2021 une parenthèse si le climat s’assainit. En revanche, il ne s’agit en effet pas d’un accident. L’attaque portée contre le Capitole ce jour-là est l’aboutissement des méthodes de plus en plus contestables mises en œuvre au fil des ans par les républicains les plus conservateurs. Ils ne se sont pas contentés de l’avantage structurel dont ils disposent. Ils l’ont exploité pour se maintenir au pouvoir. Par exemple en dessinant des contours avantageux aux circonscriptions électorales sur lesquelles ils avaient la main. C’est le « gerrymandering », que démocrates comme républicains ont pratiqué et pratiquent toujours dans plusieurs États. Certains États républicains sont cependant allés plus loin encore en limitant l’accès au vote de leurs opposants par une multitude de mesures comme la suppression de bureaux de vote dans les quartiers votant davantage démocrate, ou le renforcement des contraintes pour s’inscrire sur les listes électorales. Et aujourd’hui, des centaines de candidats républicains aux élections de mi-mandat continuent de nier la victoire de Joe Biden aux élections de 2020 et refusent de promettre qu’ils accepteront les résultats des élections de 2022, arguant de fraudes dont l’occurrence est pourtant rarissime.

Quelles options s’offrent aux démocrates pour contrer cette « révolution conservatrice » minoritaire ?

Dans l’immédiat, les démocrates disposent de peu d’options pour inverser la tendance. À court terme, leur seule option est de parvenir à mobiliser davantage d’électeurs qui leur sont favorables mais boudent les urnes. Sans cela, ils resteront structurellement handicapés au sein des trois pouvoirs fédéraux : le législatif, l’exécutif (du fait du suffrage présidentiel indirect) et le judiciaire, car les juges fédéraux sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. La Cour suprême compte actuellement 6 juges conservateurs contre 3 progressistes. Tous sont nommés à vie. Étant donné leurs âges respectifs, la majorité conservatrice a de bonnes chances de rester en place jusqu’aux années 2050, sauf réforme d’ampleur. De plus, les mêmes dynamiques sont à l’œuvre sur le plan local. C’est d’ailleurs en partie la mainmise des conservateurs sur le pouvoir local qui leur permet de préserver leur pouvoir fédéral car les circonscriptions électorales avantageuses sont dessinées par les États. Dans ces circonstances, les démocrates peuvent mettre en place leurs politiques dans les États qu’ils tiennent, mais pour obtenir un effet rapide au niveau fédéral, il faudrait une réforme structurelle… qui nécessiterait une majorité qualifiée au Congrès, et donc des voix républicaines qui ne viendront pas.

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À la Liberty University, usine à « champions du Christ »

Dans le Sud de la Virginie, une université fondée par un télévangéliste est devenue une référence pour le « bloc évangélique », devenu un pilier incontournable du parti républicain. Sur le campus, ni théorie de l’évolution, ni alcool. (Article publié dans l’Humanité magazine du 3 novembre 2022.)
 
Lynchburg (Virginie),
Envoyé spécial.
« Depuis que je suis là, j’ai vu tellement de personnes passer des ténèbres à la lumière et reconnaître le Christ comme leur sauveur. » L’Évangile, selon Luke. Face à lui, l’assistance absorbe en silence l’information. Une certaine componction grave les visages mais aucun « Amen » ne surgit. Pour cause. Nous ne sommes pas dans une église, mais dans l’appartement témoin d’une résidence universitaire. Quant à Luke, il n’est pas pasteur – du moins, pas encore, car il s’y destine – mais un étudiant à la Liberty University, guide de l’une des deux visites quotidiennes à destination des parents et potentiels futurs étudiants. Un discours aussi ouvertement religieux ne gêne pourtant pas la petite escouade de 27 personnes, originaires de Virginie mais aussi de Caroline du Nord ou de Floride, dans laquelle nous nous sommes glissés. Ils sont même venus pour cette raison : la Liberty University revendique de « former les  Champions du Christ », d’être la plus grande université évangélique des États-Unis et même du monde.
L’histoire a commencé petitement en 1971. Jerry Falwell Sr, prédicateur qui tient son émission de radio et de TV depuis la fin des années cinquante, achète dans le sud de la Virginie un arpent de terre pour y bâtir une école d’étude de la Bible. Au sortir des années 60, les conservateurs, ébranlés par les mouvements d’émancipation, veulent reprendre la main : création à foison de think tanks, de comités anti-impôts ou de groupes opposés à l’intégration «forcée» des écoles. Jerry Falwell Sr apporte sa pièce à l’édifice en fondant le Lynchburg College qui deviendra en 1976 le Liberty Baptist College puis en 1984 Liberty University, affiliée à la Convention baptiste du Sud, fruit d’une scission, en 1845, d’avec le Nord sur la question de l’esclavage.
Lors de la dernière mue patronymique de la créature de Falwell, l’Amérique a bien changé. Ronald Reagan s’apprête à remporter un second mandat. La « révolution conservatrice » triomphe. Un homme a particulièrement compté dans l’ascension et la victoire en 1980 de l’ancien comédien de Hollywood : Jerry Falwell Sr. En 1979, ce dernier avec quelques acolytes, ont créé la «Moral Majority», une organisation de « droite chrétienne » qui entend organiser politiquement les protestants évangéliques blancs en bloc au sein du parti républicain. Lors de l’élection présidentielle de 1980, ils misent tout sur Ronald Reagan contre la promesse que celui-ci remettra en cause le droit à l’avortement une fois à la Maison Blanche. Il n’en fera rien mais le loup théocratique est entré dans la bergerie républicaine : il prospérera sous W. Bush et surtout Donald Trump, le plus improbable des convoyeurs évangéliques. « Lors des primaires républicaines de 2016, les évangéliques blancs étaient anti Trump. Face à Hillary Clinton, ils sont devenus anti-anti-Trump. Et en 2020, ils sont des pro-Trump », indique Matthew Stiman, journaliste spécialiste du mouvement conservateur et co-auteur du podcast « Know your enemy » (« Connaissez votre ennemi »). Le multidivorcé qui n’arrive pas à citer, face à des journalistes, son passage préféré de la Bible, recueille 77 % (2016) et 82 % (2020) des voix des évangéliques blancs. Et il leur donne ce qu’ils attendaient : des juges ultra-conservateurs à la Cour Suprême qui ont mis fin, en juin 2022, au droit constitutionnel à l’avortement. Décédé en 2007, Jerry Falwell Sr, n’a pas assisté à cette «victoire». Son fils, oui. Jerry Falwell Jr a même été l’un des premiers à parier sur le milliardaire alors que l’establishment républicain, y compris les pasteurs, regardait de haut le personnage. La visite, en grande pompe, du président Trump, en mai 2017, renforce la « marque » Liberty University, désormais usine à « champions du Christ »… et de Trump. L’argent afflue, les étudiants aussi, d’autant que le fils – avocat et non pasteur – transforme le « business » et ouvre les cours à distance qui font exploser les inscriptions (95 000 au total).
Bref, un demi-siècle après la construction du premier bâtiment, la Liberty est une université de premier rang, dont le campus couvre 28 kilomètres carrés et accueille 15 000 étudiants. Ceux qui font la visite à la troupe matinale de parents ne manquent pas de leur en mettre plein les yeux : de la « school of divinity », « la plus grande école de formation de pasteurs au monde » à la toute neuve Arena de 4 000 places accueillant les matchs de basket. Au cours du « tour » qui dure 3 heures, quelques « signifiants » n’auront pas échappé aux parents (notamment à la maman portant un tee-shirt « Juste une mère normale essayant de ne pas élever des communistes »). À la Bibliothèque Jerry Falwell, c’est un exemplaire du Wall Street Journal, le journal préféré des milieux d’affaires et des cercles conservateurs qui est mis en évidence. L’un des espaces cafétérias accueille un Chick File A, la chaîne préférée des évangéliques depuis que son PDG a multiplié, en 2012, les commentaires anti-mariage gay. Enfin, le bâtiment réservé aux études sur le gouvernement porte le nom de Jesse Helms, sénateur ségrégationniste qui a commencé au parti démocrate pour finir chez les républicains. Encore quelques doutes ? Consultez les fiches pédagogiques, notamment celle sur le cursus d’Histoire qui combine selon la plaquette disponible au centre d’accueil « l’excellence académique avec la vision du monde chrétienne. » En clair : ici, on n’enseigne pas la théorie de l’évolution, seulement celle de la Création. Afin d’être certain de ne pas laisser prospérer des resquilleurs en son sein, la Liberty University fait signer tous les ans aux professeurs un engagement de foi, afin de s’assurer qu’ils sont de « vrais croyants. » Une lecture rapide du journal des étudiants, le « Liberty Champion », achèvera de convaincre les plus « ultras ». La Une est consacrée à la conférence, donnée dans l’enceinte de l’Université, d’Abby Johnson, son parcours depuis le Planning familial « jusqu’au combat pour les plus vulnérables », c’est-à-dire anti-avortement. Dans son « post », le président par intérim de l’Université, Jerry Prevo, accuse Harvard, Yale et Princeton d’avoir arrêté « de croire que la Bible est la parole de Dieu. »
Côté « dress code » (code vestimentaire), demande une mère ? « Il faut être juste présentables pour aller en cours. Ne pas montrer son ventre par exemple. Et ça vaut pour les garçons comme pour les filles », répond Josselin, étudiante venue de Baltimore, tandis qu’Emma Claire, originaire de l’Alabama, ajoute: « En fait, on vous prépare à entrer dans le monde professionnel. Et donc il faut être habillés en fonction. Imaginez que dans un cours de la Business School, vous veniez en sweat-shirt et qu’un grand patron arrive… » D’ailleurs, on apprend que les deux principaux départements sont « business » pour les hommes et « nursing » pour les femmes. Un monde bien genré et où règne également l’ordre moral : couvre-feu à minuit (« Mais vous n’êtes pas obligés de dormir à minuit », rassure Luke), interdiction de l’alcool pour les étudiants sur et en dehors du campus, pas de relations sexuelles hors mariage.
Tout ceci ne semble pourtant pas avoir épuisé l’esprit critique d’un père : « À quel point il y a de la diversité dans l’enseignement et dans le public de l’université » ? Emma Claire ne l’avait pas vu venir et cale. Jocelin vient à la rescousse : « Évidemment, il y a de la diversité. Nous avons même depuis l’an dernier un club de jeunes démocrates. » En fait, ce dernier a été interdit de 2009 à 2021 car la direction de l’université estimait que le programme du parti d’Obama allait à l’encontre des principes chrétiens. Quant à la diversité démographique, elle existe de manière plus éclatante sur le site internet que dans la réalité du campus. La proportion du nombre d’étudiants africains-américains est passée de 20 % à 10 % entre 2011 et 2019, soit durant les années du « Tea Party », du trumpisme et de Black Lives Matter. Selon Maina Mwaura, un ancien pasteur à Liberty qui a démissionné, cité dans un article du New Yorker, le taux hors cours en ligne approche plutôt les 5 %. Le magazine raconte un épisode éloquent. Au lendemain de la mort de George Floyd, un groupe d’étudiants a voulu organiser une manifestation se réclamant de « Black Lives Matter ». La direction de l’Université a contacté les organisateurs pour leur faire part de « l’inconfort » de la police du campus à encadrer un tel événement avant de tout faire pour que les trois mots qui font office de muleta pour l’ultra droite ne soient employés.
« Dans un certain sens, le racisme est le péché originel de Liberty », rappelle l’article du New Yorker. En fait, la droite religieuse ne s’est rassemblée derrière la bannière « pro-life » qu’en 1979, soit six ans après l’arrêt Roe v. Wade. Pourquoi si tardivement ? Réponse de Randall Ballmer, professeur au Dartmouth College : « Parce que la croisade anti-avortement était plus acceptable que la vraie motivation de la droite religieuse : protéger les écoles ségréguées ». En 1971, le gouvernement fédéral refuse les exemptions fiscales aux écoles qui ne se plieraient pas aux lois en vigueur, en refusant l’inscription des éléves noirs, ce qui est le cas par exemple de la Bob Jones University, une université évangélique de premier plan. Jerry Falwell Sr reçoit un courrier de l’IRS (Internal Revenue Service, le fisc américain) et fulmine : « Il est plus simple d’ouvrir un salon de massage qu’une école chrétienne. » Cinquante ans après, si la droite religieuse a incontestablement marqué des points, elle n’a pourtant pas empêché le processus de sécularisation de la société où la part des croyants, en général, et des chrétiens en particulier, décline régulièrement.
En se dirigeant vers la dernière étape de la visite, Emma Claire s’enquiert auprès de Blair, étudiant venu seul, de son ressenti. Il est très satisfait de sa visite, évoque ses parents missionnaires. L’étudiante, en deuxième année d’Espagnol, annonce alors sa prochaine année d’étude en Europe l’an prochain. « C’est devenu un continent sombre, le moins chrétien de tous, alors que l’on connaît son importance dans l’histoire du christianisme. C’est triste », lance Blair. Emma Claire abonde : « C’est triste, oui. Et j’ai bien peur que c’est également ce qui va arriver à notre pays. »

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La « génération Sunrise » dans l’action directe plus que dans le vote

Sur le campus de l’université George-Washington, les jeunes militants contre le changement climatique participeront aux élections de mi-mandat du 8 novembre, mais sans illusions, ni espoirs. Pour eux, pas question de porte- à-porte électoral mais des initiatives comme « Funérailles pour le futur ». (Article publié dans l’Humanité du 2 novembre 2022.)

Washington D.C. (États-Unis), envoyé spécial.

«Damage control. » En deux mots, Spencer s’est évité toute grande thèse politique et a résumé l’état d’esprit général. Le 8 novembre, ce jeune étudiant en dernière année de masters (en histoire et études sur la paix) ira donc voter pour le candidat démocrate dans la circonscription de Santa Barbara (Californie), dans laquelle il est inscrit. Sans hésitation mais sans illusions. « J’ai vu trop de candidats promettre et ne pas tenir leurs promesses », souligne-t-il pour justifier son manque d’enthousiasme. Il votera démocrate pour « limiter les dégâts » (damage control) et empêcher les républicains de prendre le pouvoir. Pas moins, mais pas plus. Le « doyen », au magnifique tee-shirt rouge à la gloire du syndicat IWW (1) – « Je suis moi-même un Wobbly », dit-il – est raccord avec ces collègues investis dans le « hub » (équivalent d’une section) de Sunrise (2), la grande organisation de mobilisation contre le changement climatique à l’université George-Washington (GWU), en plein cœur de la capitale fédérale.

Ils sont réunis en nombre, ce samedi matin, dans un local situé au sous-sol d’un bâtiment en briques pour une initiative de nature politique mais pas de portée électorale. Pas de porte-à-porte pour les candidats démocrates mais des « Funérailles pour le futur ». Bella, 19 ans, étudiante en 2e année d’études américaines et de communication politique, coordinatrice de Sunrise, explique le sens de ce choix : « On décide de faire une action à l’échelle de notre campus, en militant pour couper le lien entre l’argent des industries fossiles et la recherche académique. Ça nous semble plus efficace. » Depuis plusieurs mois, les jeunes militants de Sunrise revendiquent l’interruption du financement de l’une des plus anciennes universités du pays par les industriels fossiles. Et c’est donc cette action ciblée qui requiert toute leur énergie militante.

Quatre cents étudiants de GWU sont affiliés à Sunrise, une cinquantaine en constituant le « noyau dur ». Ils sont tous membres de la génération Z (nés depuis 1997), celle qui porte un regard plus sympathique sur le socialisme que sur le capitalisme, selon une récente étude du Pew Research Center. Chez les jeunes électeurs démocrates, le ratio est de 2 à 1 : 58 % ont une idée favorable du socialisme, contre 29 % seulement du capitalisme. Le hiatus avec des élites démocrates toujours très consensuelles débouche sur la défiance des plus politisés de ces « Gen Z » à l’égard du parti de Biden… « On ne veut pas perdre du temps avec des élus qui ne voteront pas les lois dont nous avons besoin. On ne peut manifestement pas compter sur le gouvernement pour se débarrasser des industries polluantes », reprend Bella, originaire de Sugar Land, au Texas, dans la banlieue de Houston. Elle n’a pas encore 20 ans, mais parle d’expérience : « J’ai été “organizer” pendant plusieurs campagnes au Texas, donc j’accorde de la valeur au processus électoral. Mais je vois à quel point nous pouvons ne pas être entendus. »

La joyeuse équipe – majoritairement composée de jeunes femmes –, qui manie ciseaux et pinceaux pour préparer le happening anti-énergies fossiles, assume la « rupture générationnelle » avec leurs parents. À l’image de Kate, 19 ans, en 2e année. Elle étudie à la fois les statistiques et les politiques publiques de santé. Arrivée de son Illinois natal à peine majeure, elle s’est politisée sur le campus. Depuis peu, elle s’occupe de la « communication » de Sunrise à GWU. « Chaque génération est façonnée par ce qu’elle traverse, développe-t-elle. Pour mes parents, c’était la guerre froide. Ma mère a fait partie du mouvement anti-guerre au Vietnam. Pour moi, c’est ce qui s’est déroulé après. Il y a un sentiment fort partagé par ma génération liée à l’expérience du capitalisme. Il peut y avoir des jugements un peu différents mais disons que ce qui est très largement partagé, c’est que le “marché libre” ne réglera pas les problèmes que nous rencontrons. » « Mon père est un immigrant, il vient d’Inde. Quand il est devenu américain, le vote était sa façon de se faire entendre, raconte Bella. Nos parents ont toujours connu le capitalisme et ils n’ont jamais eu idée qu’il pouvait y avoir un autre système, alors que nous cherchons une alternative. »

Ces néocitoyens n’ont pas pour autant fait une croix sur l’élection comme levier de changement. Si, dans la « combinaison entre l’action et le vote, ce n’est clairement pas le vote qui vient en premier », comme le stipule Kate, elle n’en espère pas moins « pouvoir faire partie d’une campagne qui (lui) convienne lors de la prochaine élection présidentielle ». Pada, 20 ans, en 2e année d’études américaines, déjà très investi dans les grèves dans son lycée à New York, envisage de devenir organizer lorsqu’il aura obtenu son diplôme. « Globalement, on ne fait pas confiance aux élus – avec quelques exceptions – et comment le pourrait-on ? » Alors, il va se charger de la politique lui-même.

(1) International Workers of the World, fondé en 1905, dont l’un des principes est l’abolition du salariat.

(2) Organisation d’action politique qui lutte contre le changement climatique. Elle est à l’origine de la proposition de New Deal écologique.

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En Virginie, la traînée de poudre de la syndicalisation chez Starbucks

Comme dans tout le pays, une nouvelle génération de « baristas » impose le fait syndical au sein de la multinationale. Reportage dans les banlieues de la capitale fédérale, Washington. (Article publié dans l’Humanité du 20 octobre 2022.)

Envoyé spécial à Merrifield (Virginia).

C’est un « Starbucks » comme les autres. Un parmi les 6500 que compte le pays. Frappé du célèbre logo vert représentant une sirène. Planté en pleine zone commerciale, avec sa climatisation trop poussée pour une habitude européenne. Sa déco un peu vintage/brocante, son wifi gratuit et son public de joggeurs en fin d’exercice, de jeunes étudiants profitant de la connexion sans limites et de cadres en réunion informelle, son café médiocre voire surchargé de calories si l’on y ajoute, comme le conseillent des panneaux et ardoises, du caramel ou du chocolat.

Les employés appelés « baristas » (spécialistes dans la préparation de boissons à base de café) qui prennent la commande du Caramel Macchiato ou du Pumpkin spice latte ne ressemblent pourtant pas à l’image idéale que la firme de Seattle attend de ses 350 000 « partenaires » employés par la firme de Seattle : ils sont syndiqués.

Le 22 avril dernier, ce Starbucks, situé au 3046 Gatehouse Plaza, à Merrifield, en Virginie, est devenu le premier de la chaine à voter pour la syndicalisation dans la région métropolitaine de la capitale fédérale, Washington D.C. Résultat sans appel : 30 pour, 2 contre.

Le lendemain, un autre « store », situé à quelques minutes en voiture (dans les banlieues de DC, rien ne se fait sans automobile) a rejoint le mouvement, un salarié revenant même de ses vacances en Floride pour voter. Score : 10 à 1. Et le surlendemain, victoire simultanée dans cinq « stores » de Richmond, la capitale de l’Etat, que venait saluer en personne Bernie Sanders. Neuf mois après la mèche allumée à Buffalo dans l’Etat de New York, la traînée de poudre de la syndicalisation continue de traverser le pays avec plus de 200 magasins où les salariés sont désormais syndiqués.

Les voilà donc, ceux qui ont contribué à transpercer les lignes de défense de la compagnie de Seattle, aux 26 milliards de dollars de chiffre d’affaires et à l’engagement antisyndical proclamé. Les premiers dans cet Etat de Virginie. Ils se prénomment Gailyn, Greg, Kat, Tamia, Kaleb, Flavi, Sofia ou Julene. Jeunes, quasiment tous membres de la « Génération Z » (nés à partir de 1997), aux origines démographiques diverses, e payant pas forcément de mine, mais redoutablement déterminés). Après l’euphorie de la victoire, est venu le temps du travail syndical. Un « bargaining committee », une sorte de comité d’établissement à l’échelle de chaque « store », composé à part égales de représentants de la direction et de ceux des salariés, a été créé.

Depuis plusieurs mois, les baristas syndiqués suivent une formation sur les négociations collectives. Ils ont déjà établi leurs priorités : des augmentations de salaires et le rétablissement d’un avantage en nature (un item par jour, qu’ils soient de service ou non) instauré pendant la pandémie puis abandonné par la multinationale.

Dans cette aventure en terre presque totalement inconnue pour eux, ils savent pouvoir compter sur l’expertise de la section locale du SEIU (Service Employees International Union, représentant 2,2 millions de travailleurs exerçant plus de 100 professions différentes aux Etats-Unis, à Porto Rico et au Canada) et de leur président, David Broder, très investi dans la syndicalisation des Starbucks, mais jamais à la place des salariés eux-mêmes.

C’est la grande leçon tirée après plusieurs échecs de campagne de syndicalisation. Auparavant, l’organisation syndicale débarquait dans des « stores » et demandait aux salariés de les rejoindre en lançant un processus de création de section syndicale. Désormais, elle laisse les « baristas » s’auto-organiser, offre son aide et ses ressources si besoin.

Le « modèle » est né à Buffalo, en décembre 2021, où les employés ont créé leur propre syndicat – Starbucks Workers United (SWU) – avec le soutien de Workers United, affilié à la SEIU, qui stipule dans sa charte : « Nous sommes un syndicat de salariés de Starbucks, par les salariés de Starbucks, pour les salariés de Starbucks. » L’objet de SWU est donc unique alors que certaines organisations syndicales comptent parfois parmi leurs membres des salariés de l’automobile comme des doctorants d’Université, aux problématiques assez éloignés. A Merrifield, ce n’est pas seulement la relation avec la direction qui a changé, mais aussi celle avec les clients. « Parfois, on nous glisse un petit mot pour nous féliciter », relate K. qui requiert l’anonymat afin de ne prêter aucun flanc à la direction de Starbucks… « Il y a même quelques clients qui nous disent qu’ils préfèrent faire quelques kilomètres de plus mais venir ici. »

Le 4 septembre dernier, c’était même quasiment ambiance de Fête. A l’occasion du Labor Day (journée du travail), le SWU avait organisé un peu partout dans le pays, une opération « SipIn » (jeu de mots renvoyant au Sit In, « Sip » signifiant « siroter ») invitant ceux qui soutiennent la syndicalisation à débarquer dans les « stores », commander les produits les moins chers et laisser de gros pourboires, en signe de solidarité.

C’est ce qu’a fait Marcus, originaire de l’Ohio arrivé dans la région il y a quelques mois pour travailler au Département du Travail en tant que juriste. « Je ne peux penser à un meilleur jour pour démontrer ma solidarité avec les salariés syndiqués», écrit-il sur Twitter. Un message accompagné d’une photo le montrant avec un « latte » en main et portant un tee-shirt noir, reprenant le logo de la firme mais avec cette inscription « Starbucks workers united ». Il y avait d’ailleurs foison de t-shirts, ce jour-là. « Si on nous avait dit cela, il y a quelques mois… », glisse, regard songeur, L., une autre « partenaire», dans la novlangue de Starbucks.

A une quinzaine de kilomètres au sud, dans le « store » de Huntsman Square, à Springfield, cette fête du travail a, en revanche, été plutôt maussade. Pourtant, ce Starbucks a bien failli devenir le premier « syndiqué » de Virginie. Cela s’est joué quelques jours avant le vote de Merrifield à une voix près : 10 contre, 8 pour.

L’une des chevilles ouvrières de cette campagne infructueuse, un lycéen en terminale, Tim Swicord, a livré à un média local son récit, racontant la réaction de l’encadrement après l’annonce, les réductions de volumes horaires, les entretiens de « connexion » (comme le veut la novlangue managériale chez Starbucks) qui d’individuels devenaient à deux (managers) pour un (salarié), les menaces rampantes (« Vous pourriez perdre votre couverture sociale », « Vous pourriez ne plus pouvoir être transféré dans d’autres « stores »), la présence permanente de la « manager de district ».

« Nous avons dû faire face à cela aussi, raconte K. Dès qu’ils ont appris que nous avions rempli le dossier pour un vote auprès du National Labor Relations Board (1), nous avons eu droit à des entretiens individuels au cours desquels le manager insistait sur le fait qu’il n’y avait pas besoin d’une « troisième partie ».

La direction a même encouragé chacun à voter, pensant sans doute noyer le cercle des salariés les plus militants dans la masse des 32 « baristas » assignés à ce « store ». Peine perdue : 30-2. Pour K., le fait que l’affiliation à la SWU permettrait quand même la négociation « magasin par magasin » de la convention collective, a fortement pesé dans le choix de ses collègues. Les jeunes salariés ont senti qu’ainsi, le pouvoir ne leur échapperait pas », ajoute-t-elle. Trois jours après l’ouverture du score en Virginie, soit le 25 avril, ce fut au tour du Maryland voisin, autre Etat limitrophe de la capitale fédérale, de sortir du désert syndical. Un 14-0 sans appel, dans le « store » de Charles Street, situé dans le centre de Baltimore.

Les salariés s’étaient, au préalable, fendus d’une lettre-pétition : « Nous fabriquons des produits Starbucks pour moins que le salaire décent et aucun profit, tout en nous offrant des avantages qui n’égalent en rien nos efforts, pouvait-on y lire. Nous souffrons d’abus de la part des clients, d’équipements défectueux, de conditions de travail dangereuses, d’un manque chronique de personnel et d’un manque total de place. Beaucoup trop d’entre nous ont passé leur carrière de baristas et de chefs de quart à se détériorer mentalement et physiquement. »

Et les employés d’ajouter encore : « Non seulement Starbucks ne fait pas face à ce stress, mais il ne se rend pas compte non plus que dans une ville où les prix du logement ne cessent d’augmenter, les magasins Starbucks sont l’un des rares lieux de refuge pour les sans-abri. »

Leurs voisins du « store » d’Olney Road, avaient même pris la plume pour s’adresser à Howard Schultz, le PDG de Starbucks, soulignant leur épuisement, leur stress après l’impact de longs mois de la pandémie de coronavirus et regrettant que leurs complaintes auprès du directeur du magasin et du directeur de district de l’entreprise « sont tombées dans l’oreille d’un sourd ».

Avec un syndicat, la firme de Seattle est désormais dans l’obligation légale d’écouter et, dans certains cas, d’agir au bénéfice de ses « partenaires ». Howard Schultz en est tellement inquiet qu’il a décidé de prendre son bâton de pèlerin pour tenter de conjurer le « fléau » syndical.

1) Agence indépendante du gouvernement fédéral américain chargée de conduire les élections syndicales et d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail, créée dans les années 30 sous la présidence de Franklin Delano Roosevelt).

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Matthew Sitman, le conservateur devenu socialiste qui parle du conservatisme

Ce journaliste américain au parcours atypique a lancé le podcast Know your enemy. Il y ausculte et décortique le glissement de plus en plus à droite des républicains. (Article publié dans l’Humanité du 18 octobre 2022.)

New York (États-Unis), envoyé spécial.

Il était protestant évangélique, le voici catholique. Il était conservateur, le voilà socialiste. Du passé, il a fait un podcast. Son titre Know your enemy. Sous-titre : « Un guide de gauche du mouvement conservateur ». 62 épisodes au compteur depuis 2019, une solide réputation. Une référence, même. « Ce n’est pas un acte de vengeance », assure pourtant Matthew Sitman, calé dans son fauteuil de travail. Sur son bureau, un livre consacré à Nixon – objet d’un prochain épisode – posé sur un chevalet. Un micro attend dans le coin gauche. Sur le mur, face à cette table de travail, plusieurs photos prises à différentes époques – de Christopher Isherwood et W. H. Auden, les deux amants nés britanniques, naturalisés américains. « Matt » fait pivoter son siège et lance un regard vers les bibliothèques. « Quatre étagères de livres sur mes ennemis. » On devine un sourire.

« Je n’ai vraiment aucune amertume », reprend-il. Cette histoire d’« ennemis », c’est juste un emprunt partiel au philosophe allemand Carl Schmitt (« amis et ennemis ») et non à la chanson du groupe Rage Against the Machine. « Et puis, Sam a dit : “Gardons simplement ennemi, ça claque plus.”  » Ah oui, car il y a Sam, 32 ans, son complice en non-vengeance. Les deux pourraient prétendre candidater pour un remake d’ Amicalement vôtre, cette série britannique du début des années 1970 avec le lord britannique Brett Sinclair (Roger Moore) et l’enfant des quartiers pauvres de New York, Dany Wilde (Tony Curtis). Matt, né en 1981 (l’un des premiers millennials, donc), a grandi au sein d’une famille évangélique de la classe moyenne dans une petite ville du centre de la Pennsylvanie. Puis : études dans une université baptiste, doctorat en théorie politique (jamais terminé, précise-t-il) à Georgetown, à Washington D.C., stage à la très conservatrice Heritage Foundation, le « think tank préféré de Ronald Reagan ». Et puis… pas de révélation soudaine. Juste un processus aussi lent que certain.

S’il fallait identifier un moment charnière, ce serait sans doute la défense de la torture pendant le second mandat de George Bush. En 2008, il vote Obama. En 2016, ce sera Sanders. La même année, il consacre le divorce dans un article : « Laisser le conservatisme derrière. »  « Aujourd’hui, je me définis comme un socialiste démocratique », livre-t-il entre deux gorgées d’une boisson énergisante qui ne semble pas altérer le ton calme, voire « professoral », selon une description du New York Times qui a consacré un long article aux deux compères, mais jamais docte. Sam, ce serait un peu le calque inversé. Rouge, depuis le berceau. Enfance dans une famille progressiste de juifs séculiers dans le Connecticut. Militant syndical lorsqu’il était étudiant à l’université Brown, premier job à Demand Progress, organisation progressiste anti-censure, puis stage au magazine progressiste The Nation. À l’antenne, son ton est le plus piquant.

Ils se sont rencontrés sur Twitter – une vraie place publique pour les leftists américains – puis, en chair et en os, en 2016, lors d’un apéro pour journalistes de gauche. « Un jour, on s’est dit qu’il n’y avait pas vraiment d’émissions consacrées à la droite et au mouvement conservateur, relate Matthew. On a décidé de commencer et on n’avait vraiment aucune idée de là où ça nous emmènerait. » Dans le New York Times, toujours, Nate Hochman, 23 ans, jeune garde de la vieille revue-phare du conservatisme américain, National Review, leur tire son chapeau : « Ils font vraiment le travail. Ils ont lu plus de théorie politique conservatrice que la plupart des conservateurs. »

Surtout, ils multiplient les angles d’attaque. Ils sont souvent inattendus. L’épisode préféré de Matt portait sur la romancière Joan Didion : « C’est la première fois que je me plongeais vraiment dans son boulot et mettre à jour des aspects cachés de son conservatisme dans son travail, c’était vraiment quelque chose. »

Ce mois d’octobre est le moment des finales du championnat de base-ball, sport qui exerce une fascination sur les conservateurs, qui le voient d’une façon « métaphorique » – il faudra écouter pour en savoir plus. S’il parle de la droite, le podcast semble aussi être un miroir tendu à la gauche. Matt ne dément pas : « Je ne suis pas un stratège politique, mais comprendre les ressorts des victoires de la droite peut servir à des gens à gauche à en tirer quelque chose. Il y a une opiniâtreté dans la droite que l’on aimerait voir à gauche. La droite a lancé une stratégie sur Roe v. Wade (arrêt de la Cour suprême considérant en 1973 le droit à l’IVG comme constitutionnel – NDLR), il y a des décennies, et ça paie aujourd’hui. On peut en effet se dire que ce serait vraiment super qu’il y ait une Fédéral Society (1) de gauche. »

(1) Organisation conservatrice et libertarienne très influente qui préconise une interprétation textualiste et originaliste de la Constitution des États-Unis. Cinq des neuf juges de la Cour suprême en sont membres.

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À Leesburg, « ground zero » de la guerre scolaire

Les républicains, qui veulent reprendre le contrôle du Congrès le 8 novembre, transforment les écoles et les programmes en enjeux politiques. Tout a commencé ici, dans une banlieue proprette de Washington. (Article publié dans l’Humanité du 26 octobre 2022).

Leesburg (Virginie), envoyé spécial.

C’est donc ici le « ground zero » (point zéro) de la guerre scolaire aux États-Unis. Au cœur de cette « exurb », dernière excroissance de l’étalement urbain, avec son chapelet de résidences plutôt huppées, de « condos » en construction, de centres commerciaux proprets, d’espaces verts et de lacs… Bref, un décor à la Desperate Housewives. Il y a un peu plus d’un an, une banale réunion du comité des écoles publiques du comté (school board) – dont les membres sont élus au suffrage universel direct – s’est transformée en pugilat oratoire et presque physique, déclenchant un psychodrame ­politico-scolaire résonnant dans l’ensemble du pays. Qui a craqué l’allumette ? Des groupes constitués au nom des « droits des parents », faux nez de la frange la plus droitière du Parti républicain. L’huile jetée sur le feu ? Des accusations d’endoctrinement de leurs enfants, relayées quotidiennement par Fox News : on leur inculquerait de force la « théorie critique de la race » (1) et la doxa d’un supposé « lobby LGBT ».

La mèche allumée s’est répandue dans tout le comté puis dans l’État de Virginie. Le Parti républicain s’en est habilement servi pour galvaniser sa base électorale et permettre, en novembre 2021, à son candidat de défaire le gouverneur démocrate sortant, dans un État pourtant acquis à Barack Obama puis Joe Biden. À peine élu, le nouveau gouverneur républicain, Glenn Youngkin, a voulu faire la peau au school board en invalidant l’élection de ses neuf membres, idée saugrenue à laquelle la justice l’a contraint à renoncer. Finalement, on ne votera, le 8 novembre, que pour les deux sièges prévus pour un renouvellement. Si l’intensité de la « guerre culturelle » a baissé d’un cran dans le comté de Loudoun, le cyclone réactionnaire a parcouru tous les États républicains, dont certains ont voté des lois interdisant officiellement d’utiliser un certain nombre de termes parmi lesquels « racisme systémique », « homosexualité », « intersectionnalité », voire simplement « racisme », et ont banni des bibliothèques scolaires des ouvrages aussi dangereux pour les élèves que les romans de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993.

Énigme géographique de la formation des processus ­politiques, c’est donc ce comté périphérique sans histoire ni enjeux apparents qui en constitue l’épicentre. On tente d’en comprendre les raisons en prenant un café avec Nick Gothard dans l’un de ces centres commerciaux interchangeables. Le jeune homme a 22 ans. Électeur de Bernie Sanders lors de la primaire de 2020, il a reçu l’investiture du Parti démocrate. Dans un district très « bleu », il devrait remporter sans sourciller l’élection du 8 novembre et siégera au school board. « Il y a des frustrations des forces qui dominaient et qui ont constaté qu’elles étaient désormais minoritaires. Elles ont exploité des peurs, peur des changements démographiques, peur que les moyens soient plus consacrés aux classes ­populaires et aux personnes de couleur », analyse-t-il. S’il n’a pas cité le racisme, c’est sans doute par prudence en temps de campagne. On lui pose la question. Il finit sa gorgée et répond : « Pour certains, c’est à propos de la question raciale. Mais je ne veux pas trop dépeindre de la sorte des gens qui peuvent être simplement effrayés par les changements en cours dans une terre qui était rurale, avec les data centers remplaçant les fermes familiales, et une nouvelle population qui va avec. Pour d’autres, c’est l’anxiété économique. Tout cela a été instrumentalisé. »

Il faut sans doute commencer par cela : Loudoun County a viré du « rouge » républicain au « bleu » ­démocrate en une génération. Ce glissement politique s’est construit sur un bouleversement démographique. Le comté de Loudoun a profité du rayonnement de la capitale fédérale, Washington D.C., pour attirer de nouveaux habitants (de 86 000 en 1990 à 420 000 aujourd’hui), très majoritairement issus des minorités. Désormais, seulement la moitié des habitants sont blancs dans un comté qui fut l’un des foyers de la Confédération et l’un des derniers du pays à déségréguer ses écoles publiques… Pour Wendall Fischer, premier Noir élu au comité d’école, la « révolte » des « parents d’élèves » a agi comme un voyage à remonter dans le temps, comme il l’a confié au New York Times. La connexion est directe entre la résistance des Blancs à l’intégration des Noirs lorsqu’il était enfant et les critiques contemporaines de la « théorie critique de la race ». « Pour une raison ou une autre, le même type de voix ne cesse de ­revenir », explique-t-il.

Il ne faut pas gratter longtemps le vernis de l’un des groupes les plus en pointe, Moms for Liberty (Mamans pour la liberté), pour découvrir une rouille ultraconservatrice. Sur Facebook, Pat, l’une des chevilles ouvrières du mouvement, poste : « Moyen facile de prioriser tout ce qui doit retenir votre attention : 1. Dieu. 2. La famille. 3. Le pays. » Les membres de ce groupe se sont mobilisés contre le port du masque, mettent en ligne des messages contre les syndicats d’enseignants, etc. Et lorsque Christopher Rufo, le maître à penser de l’ultradroite sur la nouvelle guerre scolaire, poste un tweet affirmant que l’on enseigne dans les écoles de l’Ohio le « sadomasochisme » et le « fisting », les Moms commentent qu’il « faut ­reprendre possession de l’éducation publique », comme si ces délires relevaient de la réalité. Cela n’inquiète pas outre mesure Chris Croll. Ancienne élue du comité d’école, habitante du comté ­depuis longtemps, elle livre son analyse en forme de quasi-fable : « Pour moi, c’est le dernier soupir de la vieille garde républicaine en Virginie avant qu’ils ne déménagent dans le Tennessee (plus conservateur – NDLR), qu’ils meurent ou je ne sais quoi. Ils sont presque comme les cigales : ils deviennent plus bruyants avant de mourir. »

(1) Courant de pensée qui interprète la notion de race comme construction sociojuridique et sociopolitique et analyse le racisme comme incrusté dans les structures et institutions du pays.

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Droit à l’avortement: le grand bond en arrière

La Cour suprême a aboli l’arrêt Roe v. Wade, datant de 1973, qui faisait de l’interruption volontaire de grossesse un droit protégé par la Constitution. Dans la foulée, le Missouri est le premier Etat à interdire ce droit.

Le corps des femmes américaines n’est plus protégé par la Constitution. Ainsi en a décidé vendredi 24 juin la Cour Suprême des États-Unis dans un arrêt au contenu malheureusement attendu depuis qu’une première ébauche avait fuité début mai. L’arrêt Roe v. Wade, pris en 1973, qui considérait le droit à l’avortement comme constitutionnel est invalidé. Il faudra lire avec précision les deux cent pages de ce nouvel arrêt qui sera connu sous le nom de Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, mais le premier « draft », obtenu et publié par le site journalistique Politico livrait des indications qui n’ont pas été contredites.

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé » : ces mots figuraient en toutes lettres dans le document, laissant augurer du pire. Les arguments avancés par le signataire de l’avis de la majorité de la Cour – Samuel Alito, un spécialiste des commentaires publics à caractère directement politiques voire militants – semblaient déjà sans appel : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ».

« La Constitution ne fait aucune référence à l’avortement et aucun de ses articles ne protège implicitement ce droit« , écrit, dans la version finale, le même juge Samuel Alito qui estime que Roe v. Wade « était totalement infondé dès le début » et « doit être annulé ».

La Cour Suprême, libre de déterminer les dossiers sur lesquels elle s’exprime, avait décidé, l’automne dernier, de se saisir d’une loi votée par le Mississippi en 2018 qui interdisait tout avortement après 15 semaines de grossesse. Les élus locaux savaient pertinemment que le texte contrevenait à la jurisprudence de 1973 et qu’il serait bloqué par la justice. Leur stratégie était de remonter un à un les échelons du système judiciaire américain jusqu’au sommet : la cour suprême. Depuis 2019, les législatures d’État dominées par le GOP ont voté pas moins de 300 nouvelles règles dans 28 États. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste.

Le tremblement de terre politique que vient de déclencher la cour suprême a été préparé de longue date par le mouvement conservateur de plus en plus en osmose avec la droite chrétienne. Invalider Roe est devenu au fil des années un marqueur pour tout candidat républicain que le « bloc évangélique » (la formule est de John Mason, professeur de sciences-politiques), prenait de plus en plus de pouvoir au sein du GOP. Et c’est d’ailleurs pour cette raison – faire la peau du droit à l’avortement – que Donald Trump, dont la personnalité répond assez peu aux standards de vie des fondamentalistes chrétiens, avait recueilli, en 2016 et 2020, 77 % puis 84 % des suffrages des électeurs évangéliques blancs. La nomination par un président pourtant minoritaire dans les urnes (3 millions de voix de moins que Hillary Clinton) de trois nouveaux juges (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett) a permis de « sécuriser » une majorité ultraconservatrice au sein de la plus haute instance judiciaire des États-Unis, dont le rôle dans un pays de « common law », où la jurisprudence fait aussi le droit, est donc forcément très politique.

Voilà qui est donc fait : « Roe v. Wade » est à terre. Dans la foulée, le Missouri a été le premier État à interdire l’avortement. Une douzaine d’autres (Arkansas, Idaho, Kentucky, Louisiane, Mississippi, Dakota du Nord et du Sud, Oklahoma, Tennessee, Texas, Utah et Wyoming). Ces derniers, tous dirigés par les républicains, ont voté durant ces dernières années des « trigger laws » (littéralement « lois gâchettes ») : elles étaient anticonstitutionnelles hier car elles contrevenaient à « Roe », elles s’appliquent donc automatiquement. D’autres États conservateurs ne tarderont pas à faire voter des lois dans le même sens. Le pays sera rapidement coupé en deux.

Pour le mouvement conservateur, la victoire politique est éclatante, mais elle ne signe pas la cessation des « hostilités » sur le sujet. Comme le rappelait Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, juste après la fuite du « draft » : « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout. » Mitch Mc Connell, le leader des républicains au Sénat, avait laissé entendre que cela pourrait faire l’objet d’une loi si le GOP remportait les élections de mi-mandat de novembre prochain. Il se heurterait pourtant au même obstacle qu’il oppose aux démocrates tentant de légiférer au Congrès afin de « sacraliser » le droit à l’avortement : le fameux « filibuster », cette pratique d’obstruction parlementaire qui nécessite une supermajorité de 60 sénateurs – ce dont ne disposent ni les démocrates, ni les républicains – pour les lois autres que budgétaires.

Faute de possibilité dans le champ de la loi, le mouvement conservateur avance ses pions dans celui du droit. Sa prochaine bataille réside dans la reconnaissance du statut de personnalité au « fœtus ». En ce cas, il serait placé sous la protection du 14e amendement de la Constitution.Ce dernier a été ratifié après la guerre de Sécession, en 1868, et visait à protéger les droits des anciens esclaves émancipés par le 13e amendement (1865) en garantissant la citoyenneté à toute personne née aux États-Unis (droit du sol) et en en affirmant l’égale protection face à la loi de tous ceux qui se trouvent sur le territoire. Si, par une décision jurisprudentielle, le fœtus était reconnu comme un individu, dès la conception ou dès le premier battement de cœur, le 14e amendement s’appliquerait à lui.

Même les plus conservateurs des juges – notamment Antonin Scalia – ont toujours émis les plus grands doutes sur cette théorie. Mais le principe d’une dynamique – et c’est bien ce qu’a enclenché la droite chrétienne – est de faire sauter des verrous considérés comme solides peu de temps avant. La preuve: dans un texte complémentaire à l’avis majoritaire dans le cas de Roe v. Wade, le juge Clarence Thomas avance des arguments afin de renverser des jurisprudences qui autorisent aujourd’hui la contraception, les relations entre personnes du même sexe ainsi que le mariage gay.

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Armes à feu : une impuissance américaine

La tuerie d’Uvalde a remis en lumière la puissance du lobby qui empêche le vote de toute législation pourtant souhaitée par une majorité de l’opinion publique. (Article publié dans l’Humanité magazine du 9 juin 2022.)

Des tueries en cascade

Le mois de mai a été marqué par deux des pires tueries de masse (mass shooting) de ces dernières années. Le 14 mai, Payton Gendron, 18 ans, tue 10 personnes dans le supermarché d’un quartier africain-américain de Buffalo, dans l’Etat de New York. Ses motivations sont ouvertement racistes. Sur son fusil d’assaut, il avait écrit l’insulte « Nigger ». Les enquêteurs ont découvert qu’il était un adepte du « grand remplacement », la théorie complotiste d’extrême-droite créée par le français Renaud Camus. Dix jours plus tard, c’est un autre adolescent de 18 ans, Salvador Ramos, latino de nationalité américaine, qui, à l’aide de deux fusils semi-automatiques, sème la mort dans une école d’Uvalde, à 150 kilomètres à l’ouest de San Antonio, au Texas. Dix-neuf enfants sont tués ainsi que deux adultes, le pire carnage dans une école depuis celle de Newton (Connecticut), en 2012.

Ces deux drames constituent la partie visible d’un iceberg : les « mass shootings » sont le quotidien des Etats-Unis. L’organisation indépendante The Gun Violence Archive les recense. Elle les définit comme une fusillade au cours de laquelle au moins quatre personnes ont été touchées ou tuées, en dehors du criminel. 212 épisodes de cette nature ont d’ores et déjà eu lieu depuis le début de cette année. 2021 a marqué un record en la matière : 693 (contre 611 en 2020 et 417 en 2019). Selon Education Week, 34 fusillades ont eu lieu dans des établissements scolaires, un record.

Que dit le second amendement ?

C’est l’amendement sur lequel s’appuient les opposants à toute législation. Qu’y lit-on ? « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. » Une lecture « absolutiste » de cet amendement, partie intégrante de la Bill of Rights s’est imposé durant ces dernières décennies, suite à une véritable guerre idéologique menée par la NRA et les républicains. Une autre lecture « relativiste » insiste sur deux points : le contexte, avec un pays en formation après une guerre d’indépendance menée contre la tyrannie anglaise, et la notion de « milice » et de « peuple », qui évoquent une sorte de droit collectif. Or, c’est bien la notion de possession individuelle qui constitue désormais la « doxa » du lobby des armes – notamment la puissant National Rifle Association (4 millions de membres) pour justifier l’absence de restrictions ou de contrôle à la possession des armes à feu. En 2008, la Cour suprême a estimé, pour la première fois, que le second amendement protège un droit individuel à détenir et garder des armes chez soi dans le but de se défendre.

Une opinion publique favorable au contrôle
Selon une étude du Pew Research Center, 53% des Américains se disent favorables à des lois plus strictes contre 32% qui se satisfont de leur état actuel, 14% préférant une législation encore moins stricte. Déclinaison d’une polarisation générale de la vie politique, les électeurs démocrates sont largement favorables au renforcement du contrôle tandis que les républicains s’y montrent de plus en plus hostiles. Pourtant un certain nombre de mesures font consensus : empêcher toute personne présentant des problèmes psychiatriques d’acheter des armes (90% chez les démocrates, 85% chez les républicains), soumettre les achats sur Internet ou dans des foires à une vérification d’antécédent (92% et 70%), impossibilité de porter une arme sans un permis spécifique (92 et 65%).

De moins en moins de détenteurs d’armes à feu

Selon le General Social Survey, grande enquête sociologique réalisée depuis 1972 par le National Opinion Research Center de l’Université de Chicago, de moins en moins d’Américains possèdent une arme à feu. Ils étaient 20 % en 2010 contre 30 % en 1985, année où le taux s’affichait au plus haut. On trouve une arme dans 32 % des foyers (contre 54 % en 1977). Ce recul s’explique par les changements démographiques et la montée en puissance des « minorités ». Or, la possession d’une arme à feu est d’abord et avant tout une affaire de Blancs (47% d’entre eux en possèdent une contre 37% des Africains-Américains, 26% des Latinos et 20% des Asiatiques)..

Pour autant, le pays compte de plus en plus d’armes à feu. La conclusion est simple : les détenteurs en possèdent un nombre grandissant. D’où ce chiffre affolant : le pays comptait en 2018, selon un rapport du Graduate Institute of International and Development Studies, 393 millions d’armes pour 326 millions d’habitants. C’est dans le Sud profond et les grandes plaines (pratique de la chasse) que l’on retrouve les plus forts taux de possession mais les taux d’homicides par armes à feu s’avèrent les plus élevés au cœur de l’ex-Confédération, soit dans les anciennes terres esclavagistes.

Une loi bloquée par les républicains

La Chambre des représentants a adopté à deux reprises (2019 et 2021) une loi renforçant le contrôle des armes à feu. Le texte proposé se voulait pourtant a minima : extension de l’examen des antécédents en cas d’achat sur internet et dans des foires, allongement de la durée d’attente de délivrance des armes en cas de problème lors de la vérification instantanée des antécédents, mais aucune mention de l’interdiction des fusils semi-automatiques. Au Sénat, les républicains s’y opposent et menacent d’utiliser le « filibuster » (obstruction parlementaire) obligeant à une supermajorité de 60 sénateurs, alors que les démocrates ne disposent que d’une majorité simple de 50 sénateurs (sur 100). Minoritaires dans les urnes (ils n’ont remporté le « vote populaire » qu’à une reprise lors des sept dernières élections présidentielles), les républicains imposent des idées minoritaires grâce au système institutionnel dessiné au 18e siècle et qui leur accorde une sorte de droit de minorité de blocage. Ils peuvent aussi compter sur la Cour Suprême qui, en juin, pourrait limiter encore plus le droit des Etats fédérés de légiférer en la matière.

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