Primaire démocrate à New York : le premier vrai test pour Zohran Mamdani et la gauche américaine

À New York, la gauche va tester, lors de la primaire démocrate, sa capacité à s’enraciner durablement ainsi qu’à faire un exemple national, dans la lignée de la victoire de Zohran Mamdani. (Article publié sur le site web de l’Humanité le 21 juin 2026.)

La saison des primaires entre vraiment dans sa phase décisive avec, mardi 23 juin, l’étape new-yorkaise. Jusqu’ici, le duel entre l’aile gauche et l’establishment démocrate s’était déroulé plus ou moins à fleurets mouchetés, ou en tout cas sans attention médiatique particulière ou interprétation nationale.

Pour l’instant, la gauche de la coalition démocrate a marqué des points, avec notamment la nomination de Graham Platner pour la sénatoriale dans le Maine, ou la victoire de Chris Rabb, soutenu par Alexandria Ocasio-Cortez, en Pennsylvanie. Mais pas encore d’avantage décisif pour l’un des deux camps.

Il pourrait en être différemment dans la cité désormais dirigée par Zohran Mamdani, un socialiste revendiqué, qui a décidé de peser de tout son poids dans le processus de désignation des candidats démocrates pour les prochaines élections de mi-mandat.

Le rapport de force va se dessiner particulièrement dans trois circonscriptions. Dans deux d’entre elles, Zohran Mamdani soutient des candidats qui défient des députés sortants. À commencer par Brad Lander qui affronte Dan Goldman. Le premier a été le concurrent puis l’allié de l’actuel maire de New York durant la campagne municipale. Le second est le sortant, soutenu par les dirigeants centristes de l’appareil démocrate.

Il est également connu pour être l’un des plus fervents défenseurs d’Israël. À ce titre, il finance ses campagnes avec les dons de l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le plus puissant lobby pro-israélien, qu’un nombre grandissant de députés démocrates refusent désormais sous la pression de leur base.

La circonscription est l’une de celles du pays avec la plus forte proportion de citoyens juifs. Brad Lander, qui se définit comme sioniste et dénonce le génocide à Gaza, est donné vainqueur dans les sondages.

Un peu plus haut dans Manhattan, Darializa Avila Chevalier, membre du DSA (democratic socialist of America) affronte Adriano Espaillat, un autre récipiendaire des dons de l’AIPAC ancien sans-papiers devenu premier élu dominicain au Congrès. L’affrontement est également générationnel : elle a 33 ans, lui 72. Dans cette circonscription qui englobe Harlem, le vote des Africains-Américains sera déterminant.

Enfin, la troisième opposition de choix oppose deux progressistes pour le siège laissé vacant par la retraite politique de Nydia Velaquez, élue depuis 1993. Cette dernière a choisi Antonio Reynoso. Mais Zohran Mamdani soutient la candidature de Claire Valdez, également membre du DSA. L’issue indiquera également où se situe le curseur au sein même de la gauche new-yorkaise.

Mais les résultats seront lus bien au-delà des frontières de « Big Apple ». « On répète souvent que New York est une ville démocrate, trop particulière pour dire quoi que ce soit du pays. C’est l’inverse, décrypte Tristan Cabello, professeur d’Histoire à l’Université Johns-Hopkins, dans sa lettre hebdomadaire The Hype. Parce qu’elle concentre les ambitions, les mouvements sociaux, les organisations militantes et les rivalités idéologiques du camp démocrate, elle agit souvent comme une version accélérée de son avenir. »

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Nico Aviña, l’homme qui politise les maillots de foot

Cet artiste du quartier historique de Los Angeles, Boyle Heights, et fan du ballon rond, sérigraphie les jerseys avec des messages, en faveur des Palestiniens ou en opposition à l’ICE. (Article publié dans l’Humanité du 18 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Il avait revêtu, pour l’occasion, son plus beau maillot de l’équipe du Mexique, déjà fort seyant avec sa trame aztèque. Mais ce n’est pas forcément le modèle standard qu’il arborait en ce jour de l’ouverture de cette Coupe du monde de foot. Côté verso, on peut lire : « Chinga la Migra ». Soit « Fuck Ice », en anglais. Bref, « que la police de l’immigration aille se faire foutre ».

Nico Aviña ne peut pas s’en empêcher : il perle les maillots de foot de messages politiques. Après avoir dessiné des affiches aux messages sans ambiguïtés pendant des années, l’artiste a commencé en 2018 à sérigraphier des « jerseys ». Premier modèle à l’effigie de la Vierge de Guadalupe. Au dos, un message est imprimé : « Personne n’est illégal sur une terre volée ». Depuis deux ans, Donald Trump pilotait alors une politique de chasse aux migrants et de séparation des familles. L’engouement est immédiat, l’effet boule de neige des réseaux sociaux assure sa notoriété. Aujourd’hui, il affiche 200 maillots au compteur. Son préféré ? « From Palestine to Mexico », où l’on voit côte à côte un zapatiste et un Palestinien. Le message : « Tous les murs doivent disparaître. »

Socrates dans son panthéon

Tout Nico Aviña se lit dans l’antre qu’est sa boutique, Espacio 1839, à deux pas de Mariachi Plaza, le cœur battant de Boyle Heigts, quartier historique du mouvement chicano à Los Angeles : des maillots de foot, donc, mais aussi des livres (d’Angela Davis à Howard Zinn, en passant Ta-Nehisi Coates ou Rashid Khalidi), des objets artisanaux mexicains. On y déclame parfois de la poésie. On y fait également de la radio dans un studio mis à disposition de la communauté. C’est là qu’il nous avait reçus la veille de l’ouverture du Mondial. Il portait un t-shirt blanc arborant, sur fond de Une du journal Regeneracion, le visage de son fondateur Ricardo Flores Magon (1873-1922), militant anarchiste, apôtre de la révolution sociale mexicaine. « Chaque artiste a un choix : porter la voix de la communauté ou celle des puissants », nous avait-il dit.

C’est dans ce même Espacio 1839 (comme l’adresse : 1839, 1st street) que Nico Aviña avait organisé à J-6 une grande soirée « El futbol es del pueblo » (« Le football appartient au peuple »), exposant et vendant moult maillots et affiches. Le football, que son pays de naissance appelle « soccer », constitue la matrice de la vie de l’artiste. Il joue au foot depuis l’âge de 5 ans et continue à fouler les pelouses, chaque dimanche, dans le cadre de la Sunday League, ou lors de cascaritas, ces matchs informels. Il prévient néanmoins : « Ma vision du football a toujours été politique. » À son panthéon personnel, figurent Socrates, l’élégant joueur brésilien et moteur de la démocratie corinthiane pendant la période de la dictature, Diego Maradona, pour son pied gauche magique mais aussi ses engagements aux côtés de Fidel Castro et Hugo Chavez, et Hugo Sanchez, le numéro 9 de la sélection mexicaine, pour ses prises de position sociales et humanitaires.

Nico Aviña l’assume : « Le foot a toujours été politique. » Et c’est bien cela qui le gêne aux entournures avec ce Mondial 2026. « Les Coupes du monde donnent plus de pouvoir aux dictateurs et c’est encore le cas. À la base, le foot nous unit mais la Fifa nous divise. Entre les billets hors de prix et la menace de l’ICE, cette Coupe du monde exclut le peuple auquel le football appartient. »

Ni Mexicain, ni États-Unien

Évidemment, il va regarder les matchs, avec son « cœur penchant pour le Mexique », bien que né en plein cœur de Los Angeles, ville états-unienne. Lors de notre première rencontre, on l’avait interrogé sur ce paradoxe apparent. « Cela fait partie de notre culture et de ce que nous sommes. On a senti qu’on voulait nous assimiler et que nous oublions nos racines. Ils veulent que l’on renie tout ce que nous sommes, mais ils continuent d’extraire notre sueur et notre labeur », avait-il argué. Le lendemain, il était revenu sur le sujet : « J’ai repensé à votre question. C’est difficile de s’identifier à une équipe d’un pays dans lequel on ne sent pas accepté. Je ne parle pas de Los Angeles, mais du contexte plus global du pays. » Dans les deux occasions, il avait résumé son approche d’une formule : « Nous ne sommes ni d’ici, ni de là-bas. Mais entre les deux. »

Pour le match d’ouverture, fidèle à sa philosophie, Nico Aviña avait ouvert son échoppe à tous. Allumé le rétroprojecteur. Branché son téléphone. Posé des chaises. Sur lesquelles il venait s’asseoir entre deux questions et ventes. En entrant, dans l’Espace 1839, le chaland voyait alors le dos de son maillot et la formule envoyer impoliment balader la garde prétorienne de Trump. Il savait alors exactement où il entrait. Ici, pas d’entre-deux.

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A Los Angeles, un Mondial à l’ombre de Trump

Dans la deuxième ville du pays, où l’équipe des Etats-Unis va jouer son premier match, l’ambiance est plus à la crainte qu’à l’enthousiasme. Près de la moitié des habitants sont latinos – citoyens ou immigrés – et seraient des cibles de premier choix si le président nationaliste décidait de lancer des raids surprises à l’occasion de l’événement. (Article publié dans l’Humanité magazine du 11 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Alexis Mejia ne sait pas encore si ce vendredi 12 juin, au deuxième jour de la Coupe du monde 2026, il pénétrera dans le Sofi Stadium de Los Angeles pour le premier match des États-Unis face au Paraguay. Cela ne dépend pas du choix d’un sélectionneur – Alexis n’est pas joueur de foot professionnel. Cela ne tient pas non plus aux prix astronomiques des billets qu’il n’a pas pu s’acheter. Tout tient à son employeur Legends Global, à la Fifa, voire à Donald Trump. Salarié depuis trois ans au service de restauration du stade qui va accueillir huit matchs de ce Mondial, Alexis a voté jeudi 4 juin le principe d’une grève si les revendications de son syndicat – Unite Here Local 11 (1) – n’étaient pas satisfaites. Revendications qui portent sur deux points essentiels : de meilleures conditions salariales et une protection contre la police de l’immigration, la désormais célèbre ICE.

« J’ai toujours mes papiers avec moi »

Selon la direction du syndicat, « la dernière proposition de Legends Global (groupe états-unien spécialisé dans la gestion de salles de spectacle à l’échelle mondiale, dont le siège social est situé à Los Angeles – NDLR) prévoit un gel des salaires pour certains préposés aux suites et barmans, ainsi qu’une augmentation annuelle de 25 cents de l’heure pour les cuisiniers et les plongeurs ». Une « insulte » pour Maria Herrera, qui fait partie des équipes du Sofi Stadium depuis le premier jour. « Nous sommes bien formés et nous sommes ravis d’aider tous les visiteurs lors de cette Coupe du monde. La Fifa demande des sommes exorbitantes (lire p. 25) pour le service que nous allons fournir et nous voulons donc simplement bénéficier d’une rémunération équitable. Tout augmente ici, la nourriture, l’essence, mais pas nos salaires », explique-t-elle. Après avoir répondu à nos questions, elle se dirige vers la caméra d’une télé locale en langue anglaise avant de redire, en espagnol, ses préoccupations. C’est l’effervescence, à J – 8, face au local du syndicat, perdu dans une zone commerciale : les journalistes se pressent pour recueillir la parole de ceux qui pourraient s’avérer être les petits grains de sable dans l’immense machine à fric qu’est devenu le Mondial.

En plus de la traditionnelle question salariale s’ajoute aussi, et surtout, la problématique de la police de l’immigration. La quasi-intégralité des salariés sont des immigrés et/ou des latinos, donc des cibles potentielles de l’ICE. Susana Lahargue, « une Américaine d’origine argentine au nom de famille français », comme elle se présente, tapote son sac à main : « J’ai toujours mes papiers avec moi. Je suis née ici mais comme je suis hispanique et que j’ai un accent, je suis la personne parfaite pour se faire arrêter. » Elle enchaîne de son débit rapide : « De toute façon, je sais qu’ils m’arrêteraient d’abord et vérifieraient mes documents plusieurs jours plus tard. »

Un climat de traumatisme collectif

« Depuis la désignation des États-Unis comme pays organisateur, on essaie de parler à la Fifa, explique Kurt Petersen, vice-président du syndicat. Mais elle se retranche derrière le fait qu’elle n’est qu’organisatrice d’un tournoi de football. Si elle donne le prix de la Paix à Trump, elle peut aussi lui dire un certain nombre de choses. Si elle disait “pas d’ICE dans et autour des stades”, cela aurait du poids. » Gianni Infantino, le patron de la Fifa, n’a pas porté cette parole qui pourtant lui aurait assuré le bon déroulement de son business colossal.

Dans la dernière ligne droite vers ce Mondial, qui devrait être une grande fête, Los Angeles vit dans une sorte d’apesanteur moite, portant sa crainte comme une plaie ouverte. ICE, c’est un peu comme l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, dans la série « Treme » : la catastrophe a frappé la ville, presque sans prévenir, exposant les plus démunis – pauvres et racisés, dans les deux cas – et créant un climat durable de traumatisme collectif. Tout le monde se souvient du début du « crackdown » (répression) le 6 juin 2025. Tout le monde redoute que, pour des raisons d’expédient politique, Donald Trump, plus impopulaire que jamais, ne double la mise. Tout le monde veut espérer que la ville sera encore plus préparée pour affronter la vague répressive.

« Donald Trump a toujours voulu faire un exemple avec cette ville », assure Fernando Ramirez, « organizer » pour le syndicat national des infirmiers (National Nurses United) et fils d’immigrés mexicains. Grande ville progressiste dans un État qui a viré au bleu démocrate depuis vingt ans, la Cité des anges est perçue par la base identitaire trumpiste comme le « laboratoire » d’une Amérique du futur dont ils ne veulent pas. Les Latinos représentent près de la moitié de la population de la ville (4 millions d’habitants) comme du comté (10 millions d’habitants).

L’opération lancée il y a un an a procédé, méthodiquement, par étapes. Fernando Ramirez refait le parcours : « Ils ont d’abord ciblé les stations de lavage de voitures : Los Angeles est la capitale de la bagnole et le secteur n’emploie que des immigrés. Ensuite, les vendeurs de rue. Puis les journaliers. Il y a une culture du travail journalier ici : vous pouvez aller sur un parking d’une grande enseigne et embaucher quelqu’un pour des petits travaux chez vous ou pour un chantier si vous êtes entrepreneur. Enfin, sont venus les ouvriers du bâtiment et les jardiniers. Donc, le point commun, c’est : les immigrés et le monde du travail. »

Il y a pourtant un endroit où les agents fédéraux n’ont pas réussi à pénétrer : les écoles. Il faut monter au onzième étage d’un building de Koreatown pour revenir sur cette « bataille » digne du film de Paul Thomas Anderson « Une bataille après l’autre ». Cecily Myart-Cruz nous accueille, vêtue d’un tee-shirt siglé « UTLA » pour United Teachers of Los Angeles. Elle est la présidente (première personne non blanche à occuper cette fonction) de ce puissant syndicat (39 000 membres, deuxième plus grande section syndicale enseignante du pays après New York).

« Quand l’ICE a lancé ses raids, notre premier réflexe a été de préserver les cérémonies de diplômes », reconnaît la syndicaliste, ancienne prof en école élémentaire et en collège. À cette pulsion première de maintenir une forme de « normalité » pour les élèves succède rapidement l’établissement d’une volonté : « Nous avons dit qu’ils ne prendraient pas un seul de nos enfants. » Pour tenir cette ligne rouge, le syndicat a édité et distribué des « red cards » (cartons rouges). Rédigés en plusieurs langues par le réseau juridique de défense des immigrés, ils rappellent les principes et droits fondamentaux. Cette forme d’éducation populaire débouche dès l’été sur des formations « Know your rights » (« connaissez vos droits »). « À ce moment-là, on a atteint un niveau de compétences pour affronter l’ICE. Cela a constitué la clé », ponctue Cecily Myart-Cruz. Les « équipes sanctuaires », regroupant enseignants, citoyens et militants associatifs, deviennent l’instrument de la résistance à l’ICE. « À chaque intervention de l’ICE, on savait précisément qui faisait quoi et comment. »

Trump tenté de reprendre la main ?

Après avoir envoyé la garde nationale en soutien de sa garde prétorienne anti-immigration, Donald Trump a dû se résoudre à retirer l’une et l’autre des rues de la deuxième ville du pays. Une victoire au goût amer. « Je préfère gagner les guerres que les batailles », conclut la syndicaliste. Domine l’idée que le président n’a pas digéré ce revers et qu’il va tenter de reprendre la main. Pendant la Coupe du monde ? La présidente du syndicat n’utilise pas tout à fait ces mots mais, en substance, elle fait comprendre : « Ils peuvent revenir, on est prêts désormais. »

Joe Wagner n’en est pas si certain. Ce mécanicien et membre du syndicat ATU, Local 1277, a été en première ligne face à l’ICE. Littéralement. Une photo dans le « Los Angeles Times » le montre, lors d’une manifestation le 4 juillet 2025, jour de la fête de l’Indépendance, haranguer un rang de soldats avec casques, matraques et boucliers. « Ce qu’il s’est passé, je ne le vois pas comme une défaite pour l’ICE, mais comme un test pour jauger la réaction », estime-t-il. « Quand je fais le tour des ateliers, 90 % des gars me disent : “S’ils reviennent, qu’ils aillent se faire foutre.” Mais c’est autre chose de transformer ça en force militante », poursuit le natif de LA. La direction de son syndicat appellerait-elle à une grève immédiate en cas d’intrusion de l’ICE dans le Mondial ? Il n’en mettrait pas sa carte d’adhérent à couper…

Après sa longue journée de travail et d’heures supplémentaires pour cause de sous-effectif, Joe ramène sa colère et ses doutes dans sa petite maison. « J’ai choisi de vivre au cœur de l’action parce que je suis un militant, sourit-il. Quitte à vivre dans moins grand. » À quelques jours du coup de sifflet initial, il ressentait « beaucoup plus d’inquiétude que d’enthousiasme » dans ce quartier composé à 95 % de Latinos. C’est le grand paradoxe de ce pré-Mondial : Los Angeles, la ville à la culture footballistique la plus aiguisée du pays, ne vibre pas. Ou pas encore. Cela viendra peut-être après le premier match. Selon les conditions dans lesquelles il se sera déroulé. Alexis, Maria et Susana ont en effet été rejoints par 96 % de leurs collègues pour adopter le principe d’une grève.

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

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A Los Angeles, un peuple du football privé de Mondial

Dans la capitale étatsunienne du « soccer », les tarifs ont découragé jusqu’aux plus passionnés tandis qu’une possible intervention de la police de l’immigration effraie les quartiers latinos. La Coupe du monde « made in Trump » sent le fiasco populaire. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2026).

Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.

Le soleil rejoint l’horizon. Une petite brise balaie la ville qui s’étend à perte de vue. La sortie des bureaux a commencé. C’est donc l’heure de la « Cascarita ». Rien à voir avec un cousin lointain de la margarita, même si les deux affichent des racines latino-américaines. Non, c’est l’heure du football informel, entre potes, avec la simple joie de jouer mais toujours une pointe d’enjeu, les échauffements sérieux et les tactiques qui ne le sont pas. Tout ce qu’il faut, c’est un terrain qui se tient à peu près et un objet universel : un ballon.

Comme tous les jeudis, les amateurs passionnés du Cascarita Football Club ont rendez-vous sur un petit terrain presque introuvable, coincé entre deux autoroutes, chose assez commune à Los Angeles. Même sur le parking qui fait face au Los Angeles River Center and Gardens, à la fois poumon vert et espace communautaire, la vue du terrain se fait désirer. Il faut suivre les « Go »« Pass »« Shoot » pour trouver l’antre. L’entraînement se termine pour les plus petits par un match qu’un éducateur a décidé de motiver avec une musique pop crachée par une enceinte portative. Les adultes, femmes et hommes, arrivent au compte-gouttes, libérés des embouteillages endémiques de la mégalopole.

Le fondateur du club, Jerry Peña, se présente en dernier. Il ne jouera pas ce soir : douleur à la cheville, legs du dernier match. Depuis la touche, cet artiste, fils d’immigrés mexicains, nous explique comment il a repris la gestion de ce terrain abandonné il y a quelques années et l’histoire du Cascarita FC. « On veut être en lien avec la communauté », nous indique-t-il avant de détailler, d’un débit qui confine au flow : « On donne de l’argent à la Barrio Futbol Academy (une association indépendante à but non lucratif dédiée au football pour les jeunes, basée à Boyle Heights, un quartier de Los Angeles – NDLR). On fait des levées de fonds pour des équipements destinés aux enfants, car l’air de rien, ça a un coût. Au Cascarita FC, qui compte aujourd’hui près de 100 membres, l’adhésion est gratuite, mais je demande à chacun de s’engager. »

560 dollars, prix plancher pour États-Unis-Paraguay

Ce terrain à la pelouse synthétique parfois fatiguée constitue une petite pièce du puzzle du soccer à Los Angeles. La deuxième ville du pays, dont près de la moitié des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique, est celle qui affiche la plus importante culture footballistique des États-Unis, avec deux équipes masculines (Los Angeles Galaxy et Los Angeles FC) en Major League Soccer (l’équivalent de notre Ligue 1), une équipe féminine (Angel City FC) au plus haut niveau également et un nombre inégalé de « petits clubs ». Mais les joueurs du jeudi du Cascarita FC représentent également tous les grands oubliés de cette Coupe du monde VIP, première du genre à 48 équipes, qui exclut ses principaux aficionados. « J’ai toujours rêvé d’avoir une Coupe du monde se déroulant là où je vis et je ne vais voir aucun match. Trop cher », se désole Jerry Peña. Le prix plancher du match États-Unis-Paraguay, vendredi 12 juin, s’est affiché à 560 dollars. À la veille de l’événement, il restait quelques sésames, sur le marché officiel, à plus de 2 000 dollars.

Ni Michaël, un Français spécialisé dans le vintage, ni Sim, un artiste sud-africain né dans la township de Langa aux portes du Cap, ni Iker, professeur de basque à l’université Ucla, n’ont acheté de billet. Pas plus que Nico, né en Équateur, bras droit de Jerry. « Je crois qu’il y en a un seul du groupe qui a acheté des places, mais il n’est pas là ce soir. C’est le plus vieux et le plus aisé d’entre nous. » Crystal, autre cheville ouvrière du club, deuxième génération de l’immigration mexicaine, pointe, elle, ce qu’elle appelle une « ambiance ambivalente ». Les Latinos sont la force propulsive de la passion football. À Los Angeles comme ailleurs : un récent sondage du Pew Research Center montre que les immigrés sont deux fois plus nombreux que les natifs à porter attention à ce Mondial. À quelques jours du coup de sifflet initial, c’est pourtant l’inquiétude qui dominait, l’administration Trump ayant refusé d’annoncer une non-intervention de la police de l’immigration (ICE), un an après les raids violents de juin 2025 qui demeurent dans toutes les mémoires.

Conséquence : aucune vibration n’émane de Los Angeles, la capitale du soccer. Si 5 500 personnes ont officiellement assisté au premier entraînement de l’équipe états-unienne, lundi 8 juin à Irvine, à une heure de route du downtown (centre-ville) de Los Angeles, on ne distingue aucun signe distinctif dans les rues ou avenues de la ville qui va accueillir leur premier match, dont on ne sait dans quelles conditions il se déroulera. Le syndicat Unite Here Local 11 a conclu un accord avec le groupe Legends, qui gère le SoFi Stadium : si un agent de l’ICE pointe son nez dans le périmètre, les 2 000 cuisiniers, plongeurs, serveurs, barmans et agents d’entretien débrayeront aussitôt.

Quelques magasins ont mis en devanture des maillots d’équipes nationales, mais c’est celui du Mexique qui remporte la mise. Quant aux touristes, l’espèce se fait beaucoup plus rare que dans les communiqués au ton triomphal de la Fifa. Les hôteliers, qui avaient eu la main lourde, ont dû baisser leurs prix, sans que cela permette de réamorcer la pompe. Billets trop chers, craintes du « zèle » des services de l’immigration confirmé par des épisodes quotidiens : le Mondial version Trump est un répulsif. Le pays coorganisateur pourrait s’en sortir en pariant sur une dynamique interne et en s’appuyant sur la « base sociale » de ce sport : les latinos, donc, et les femmes. Théâtre du premier match de l’équipe nationale, Los Angeles offrait un écrin idéal pour cela… mais trop à rebours du projet nativiste et masculiniste de Donald Trump.

Le signe du « déclin moral de la nation »

Morgan Wall est venue à notre rendez-vous avec un maillot de l’équipe des États-Unis. « Il y a quatre étoiles, comme vous pouvez le voir. C’est donc le maillot de l’équipe féminine », souligne-t-elle, non sans malice. Le soccer, elle l’a rencontré à la fac, sur le campus de Chapel Hill, dans sa Caroline du Nord natale, puis elle a entretenu la fibre lors de son expatriation en Suède. En juillet 2020, elle décroche un poste de prof d’anglais et d’histoire-géo au lycée international de Los Angeles. « Je ne connaissais absolument personne dans cette ville. Au même moment se créait le club Angel City FC. C’est comme cela que je me suis intégrée », raconte-t-elle dans un de ces coffee shops qui pullulent dans les quartiers middle class. Créé par l’actrice Natalie Portman, le club se veut différent. Il reverse 10 % de ses revenus à la communauté et, après les raids de l’ICE de l’an dernier, a lancé une campagne qui a résonné dans toute la ville : « Nous sommes une ville d’immigrés. »

« Nous sommes tous et toutes sur cette ligne », souligne Morgan. Ou pour le dire autrement : la quasi-intégralité des supporteurs sont des démocrates. Le soccer est d’ailleurs vu comme un sport bleu (la couleur du parti démocrate) par la base trumpiste, qui ne jure que par le football américain et éventuellement le base-ball. La commentatrice d’extrême droite Ann Coulter estime même que le développement du soccer, fruit des changements démographiques du pays et de la montée en puissance des femmes dans la société, représente un signe du « déclin moral de la nation ».

Membre du groupe de fans baptisé Pandemonium, Morgan ne créera pourtant pas de chaos joyeux dans le SoFi Stadium. « Lors de l’ouverture de la vente, j’ai regardé et j’ai refermé aussitôt. Pas pour moi. Alors que j’ai trouvé une place à 200 euros pour la finale féminine de foot pour les JO. C’est bien simple : je ne connais personne qui ait un ticket. » Elle sera quand même de la fête, mais lors de « watch parties », ces visionnages collectifs. « Je suis plus enthousiasmée par les événements autour que par le Mondial lui-même », assume-t-elle. Une seule chose pourrait gâcher le plaisir de la jeune femme anti-Trump : « On espère juste qu’il n’apparaîtra pas au stade le jour du match. »

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Les salariés du SoFi Stadium marquent le premier but

Organisés par le syndicat Unite Here Local 11, les 2000 employés ont obtenu des améliorations substantielles de leurs salaires tout en conservant leur droit de grève si l’ICE venait à pointer son nez dans le périmètre. (Article publié sur le site web de l’Humanité du 11 juin 2026.)

La Coupe du monde de la démesure et, par de nombreux aspects, de la honte n’a pas encore commencé mais elle a déjà enregistré sa première victoire stupéfiante : celle du syndicat Unite Here Local 111. Il y a moins d’une semaine, 96 % des adhérents avaient voté le principe d’une grève si leurs revendications – de meilleures conditions salariales et un engagement à une non-intervention de l’ICE – n’étaient pas satisfaites.

40 dollars de l’heure pour un cuisinier

Mardi 9 juin au matin, sur l’un des parkings du SoFi Stadium où va se dérouler, vendredi 12 juin, le match États-Unis-Paraguay, Kurt Petersen, le vice-président, accompagné de dizaines de salariés (cuisiniers, barmen, caissiers, plongeurs, préposés aux suites et vendeurs dans les buvettes) a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec le groupe Legends Global, multinationale du secteur de l’événementiel que devaient approuver les syndiqués.

Les résultats du vote nous sont parvenus ce mercredi 10 juin au soir : 99 % des salariés ont approuvé les termes de l’accord, qui fait désormais office de convention collective jusqu’en avril 2028, soit quelques mois avant les Jeux Olympiques, avant une nouvelle négociation.

« C’est un accord historique », a estimé le dirigeant syndical face à une nuée de caméras. Les travailleurs ne recevant pas de pourboires verront leur salaire horaire augmenter en moyenne de 9 dollars. Un cuisinier gagnera ainsi 40 dollars de l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum en Californie. Les salariés des stands de restauration atteindront le même taux horaire alors qu’ils en gagnent actuellement 27 dollars.

La nouvelle convention collective prévoit également une augmentation de plus de 30 % des pourboires automatiques pour les barmans et serveurs ainsi qu’une prime pour les méga-événements. La rémunération de tous est majorée de 50 % pour les huit matchs du Mondial qui se dérouleront au SoFi Stadium.

Droit de grève si l’ICE débarque

Autre pilier : le maintien du droit de grève. « Nous pouvons l’exercer quand nous voulons si l’ICE menace nos membres ou les supporters. C’est le premier accord de ce type dans le pays », décrypte Kurt Petersen. Un an après des raids massifs de la police de l’immigration à Los Angeles, l’administration Trump refuse d’exclure l’hypothèse d’interventions durant le Mondial.

« Comment cela se déroulerait-il dans cette hypothèse ? », a demandé un journaliste local. « Nous sommes en terrain inconnu car une telle situation ne s’est jamais produite. Mais je peux vous dire que nous sommes plutôt bons dans la rapidité d’une riposte », a répondu le syndicaliste, déclenchant les « Si, se puede » (slogan historique du mouvement syndical agricole, majoritairement latino, repris par l’ensemble du syndicalisme US et décliné par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle victorieuse de 2008 avec « Yes, we can »).

Le syndicat a également obtenu des mesures de protection inédites : les salariés ne sont pas tenus de fournir leur numéro de sécurité sociale, leur statut d’immigration, des informations sur leur nationalité ou des documents d’autorisation de travail pour obtenir leur accréditation à l’événement. Le stade SoFi est désormais un sanctuaire pour les 2 000 salariés-syndiqués.

« C’est une victoire historique pour Los Angeles », conclut Kurt Petersen. Alors que les puissants ont capitulé, ces travailleurs ont tenu bon. Les plongeurs, les cuisiniers, les barmans et les serveurs ont tenu tête à la FIFA et à l’ICE, ont refusé de troquer leur dignité contre un salaire, et ont obtenu l’une des conventions collectives les plus solides du pays dans le secteur des stades. Ce sont eux les héros de la Coupe du monde. »

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

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Guerre en Iran : comment Donald Trump est tombé dans son propre piège

La trêve de quinze jours signe l’échec de la politique interventionniste du président états-unien, dont aucun des objectifs de guerre n’est atteint, contrairement à sa crédibilité internationale. (article publié dans l’Humanité du 9 avril 2026.)

Donald Trump vient de concéder un cessez-le-feu dans une guerre qu’il a déclenchée et dont il proclame pourtant tous les objectifs atteints. On serait tenté de convoquer des arguments sur sa santé mentale, voire d’ironiser sur le comble du ridicule que constituent ses zigs et zags apparents. Mais c’est plutôt l’acmé d’une contradiction qu’il faut cibler et tenter de comprendre.

Dans une longue enquête exclusive, le New York Times raconte par le menu comment le président de la plus grande puissance mondiale s’est lui-même tendu un piège, duquel l’accord de cessez-le-feu ne l’extirpe que momentanément.
Selon le quotidien états-unien, tout commence donc le 11 février lors d’une réunion secrète dans la salle de crise (situation room) située au sous-sol de la Maison-Blanche. Donald Trump accueille Benyamin Netanyahou. Le vice-président, J. D. Vance, supposément le plus opposé aux aventures militaires, est en déplacement en Azerbaïdjan.

En visio, apparaissent David Barnea, le directeur du Mossad, service de renseignement israélien, ainsi que plusieurs dirigeants militaires. Benyamin Netanyahou présente un plan en quatre volets pour un changement de régime à Téhéran : le premier ministre israélien y projette notamment une vidéo de dirigeants susceptibles de prendre la relève, parmi lesquels Reza Pahlavi, le fils du shah d’Iran exilé aux États-Unis.

Le premier ministre israélien avance également que le programme de missiles balistiques iranien pourrait être détruit en quelques semaines et assure que le pouvoir serait trop affaibli pour fermer le détroit d’Ormuz. Le Mossad, quant à lui, indique que des manifestations de rue – avec le concours de certains de ses espions – pourraient conduire à un soulèvement tandis que des combattants kurdes venus d’Irak ouvriraient un front terrestre dans le Nord-Ouest.

À aucun moment ne semble avoir été évoquée la question du nucléaire iranien, argument pourtant central du duopole américano-israélien au début de la guerre. « Cela me semble bien », lâche le locataire de la Maison-Blanche à la fin de la présentation de près d’une heure, pour tout commentaire et en forme de validation. « Ces informations soulignent à quel point la pensée belliciste de M. Trump a été en phase avec celle de M. Netanyahou pendant de nombreux mois, bien plus que ne l’avaient même réalisé certains des principaux conseillers du président », souligne le New York Times.

Dès le lendemain, dans l’entourage du républicain, une sorte de révolte à bas bruit s’exprime. Le directeur de la CIA, John Ratcliffe, qualifie le scénario de changement de régime de « grotesque »« Des conneries », tranche même le secrétaire d’État Marco Rubio. Plus diplomate bien que militaire, le chef d’état-major, le général Dan Caine, tente de pousser Donald Trump à relativiser les promesses de Benyamin Netanyahou : « D’après mon expérience, c’est la procédure habituelle des Israéliens. Ils en font trop, et leurs plans ne sont pas toujours bien élaborés. » Rien n’y fait, la machine est enclenchée.

Quinze jours plus tard, nouvelle réunion dans la salle de crise. Cette fois-ci, J. D. Vance est présent et lance à Donald Trump : « Vous savez, je pense que c’est une mauvaise idée… mais je vous soutiendrai. » Une fois les hostilités lancées, le vice-président disparaîtra des radars et des écrans TV pour ne réapparaître que ces derniers jours.

On l’a d’abord vu en Hongrie au secours d’un Viktor Orban menacé d’une défaite lors des prochaines législatives, stigmatisant l’ingérence supposée de Bruxelles pour mieux assumer sa propre ingérence… Et on a appris qu’il se rendra à Islamabad, au Pakistan, pour mener les négociations avec Mohammad Baqer Qalibaf, le président du Parlement iranien.

En fait, à la veille du déclenchement du déluge de feu, seul Pete Hegseth, le testostéroné secrétaire à la Guerre, s’affiche en partisan absolu du plan de guerre discuté quelques jours plus tôt. Marco Rubio continue d’estimer que le changement de régime est irréaliste tandis que les hauts responsables militaires soulignent les risques : épuisement des munitions, blocage d’Ormuz. Mais personne ne s’oppose au plan. « Je pense que nous devons le faire », conclut Donald Trump.

Deux jours plus tard, les premiers bombardements ont lieu et, assez rapidement, les craintes exprimées dans son entourage deviennent des réalités politiques dans lesquelles le président états-unien s’englue jour après jour, tentant de s’en extraire, ultimatum après ultimatum, pour finalement se glisser dans la porte entrouverte par le Pakistan, d’une trêve d’une quinzaine de jours. Dernier épisode de la fable d’un Trump isolationniste transformé en « faucon »… déplumé.

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Manifestations « No Kings »: pour les démocrates, les limites d’une démonstration de force

Les manifestations record dans tout le pays ne constituent pas pour autant un blanc-seing pour le parti d’opposition, lui aussi impopulaire. (Article publié dans l’Humanité du 30 mars 2026.)

La plus grande manifestation de l’histoire des États-Unis. C’est, en tout cas, ce que revendiquent les organisateurs du mouvement No Kings (« Pas de rois ») pour cette troisième salve. Plus de 8 millions de personnes ont défilé dans plus de 3 300 cortèges, correspondant à une augmentation estimée à 1 million de participants et 600 cortèges supplémentaires par rapport à la journée précédente, en octobre dernier.

Même les chiffres des polices locales donnent l’ampleur de la mobilisation : 600 000 a minima à New York, avec Robert de Niro en tête de cortège, 450 000 à Washington DC, 300 000 à Los Angeles, 200 000 à Minneapolis, qui ont pu entendre Bruce Springsteen interpréter sa chanson Streets of Minneapolis, écrite en hommage à Renée Good et Alex Pretti, assassinés par des agents fédéraux dans le cadre de l’opération de chasse aux migrants Metro Surge. La démonstration de force est incontestable.

Les deux limites principales

Pour la troisième fois en moins d’un an, une Amérique a crié – et en augmentant le volume à chaque fois – son refus des politiques du milliardaire républicain. Néanmoins, deux limites apparaissent.

La première est sociologique, comme le souligne le journaliste Alexis Buisson dans sa lettre hebdomadaire Le Caucus. « Quiconque s’est rendu aux rassemblements du mouvement sait que c’est une certaine Amérique qui descend dans la rue. En effet, d’après les quelques études sorties sur le sujet, les manifestants sont loin d’être représentatifs de la société. Une équipe de chercheurs à l’American University a ainsi trouvé qu’ils étaient essentiellement des femmes, blancs et hautement diplômés », écrit-il. Les rassemblements No Kings étaient également nettement plus « boomer » et moins jeunes que les manifestations déclenchées par l’assassinat, en mai 2020, de George Floyd par un policier blanc. Il semble que cette troisième édition ait connu une évolution, avec une plus forte participation des jeunes, sans doute motivés par leur opposition à la guerre en Iran.

La seconde est politique et renvoie plus aux dirigeants démocrates qu’au mouvement No Kings lui-même. Si Donald Trump affiche les taux de popularité et d’approbation les plus faibles d’un président à ce stade de son mandat, les démocrates ne disposent, dans la moyenne des sondages concernant les futures élections de mi-mandat, que d’une avance de 5 points sur les républicains. En 2018, lors de la « vague bleue » anti-Trump, les démocrates avaient près de 9 points d’avance.

Le rejet – d’une ampleur inédite – ne constitue pas, loin s’en faut, un blanc-seing pour les démocrates. En avril 2025, David Sirota, journaliste et ancienne plume de Bernie Sanders, expliquait déjà à l’Humanité : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. »

La situation ouvre un espace pour des opposants à Trump qui ne traîneraient pas avec eux la toxicité de la « marque » démocrate : des Bernie Sanders de nouvelle génération, en somme.

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Les 5 échecs de Donald Trump

Quatorze mois après son retour à la Maison-Blanche, le milliardaire républicain ne peut déclarer « victoire » sur aucun des fronts qu’il a ouvert. (Article publié dans l’Humanité du 27 mars 2026.)

Des millions d’États-Uniens vont de nouveau battre le pavé ce samedi 28 mars. Après les démonstrations de force du 14 juin et du 18 octobre 2025, les organisateurs du mouvement « No Kings » (« Pas de rois ») ont fixé rendez-vous aux opposants à Donald Trump. Le contexte de cette troisième étape s’avère bien différent de celui des deux premières : l’offensive généralisée de Donald Trump a depuis heurté le mur de la réalité et des oppositions.

La chasse aux migrants

C’est le thème qui cimente l’électorat et a permis au milliardaire de décrocher un second mandat. Donald Trump avait promis « la plus grande opération d’expulsion de l’histoire ». Désormais, le ministère de la sécurité intérieure, qui supervise la chasse aux migrants, conseille à ses agents de ne plus utiliser la formule. La « bataille » de Minneapolis est passée par là et Donald Trump l’a perdue.

Son administration avait voulu faire de cette ville sanctuaire (qui refuse de coopérer avec les forces fédérales d’immigration) un « exemple », en déclenchant l’opération « Metro Surge ». Au bout de quelques semaines, la Maison-Blanche a dû battre en retraite : deux citoyens avaient été tués, Renee Good et Alex Pretti, tandis que l’auto-organisation des habitants damait le pion aux milliers d’agents dirigés par Greg Bovino, lui-même exfiltré de la ville.

La secrétaire à la sécurité intérieure, Kristi Noem, a ensuite été virée au profit du sénateur ultra-trumpiste Markwayne Mullin. La nouvelle tactique est de poursuivre la chasse aux migrants mais en faisant profil bas, avec un objectif de 1 million d’expulsions en 2026. L’ICE (la célèbre police de l’immigration) dispose pour cela d’un budget de 85 milliards de dollars et de l’embauche récente de 10 000 nouveaux agents.

Les dégâts causés aux familles et communautés continuent d’être colossaux. Le nombre de personnes détenues par l’ICE – 70 000 – atteint un nouveau record et les trois quarts n’ont aucun casier judiciaire, signe d’une traque indifférenciée. Mais l’immigration n’est plus, pour le monde trumpiste, ce levier qu’il suffisait d’activer pour s’attirer le soutien d’une majorité d’États-Uniens : même sur son sujet de prédilection, il est désormais minoritaire.

La maîtrise de l’inflation

Si l’immigration a représenté l’argument principal et fondamental de la campagne de Donald Trump en 2024, l’inflation a constitué un thème d’opportunité. La présidence de Joe Biden avait été marquée par une hausse des prix, conséquence de la pandémie, des immenses plans de relance et d’investissements, et de la guerre en Ukraine (2022). En quatre ans, les prix ont ainsi monté en flèche (environ 21,5 %).

Si les salaires ont, eux aussi, augmenté, le pouvoir d’achat horaire réel des salariés s’est inscrit en recul (environ – 1,3 %) sur l’ensemble du mandat. Surtout, l’augmentation plus soutenue du coût des biens nécessaires (logement et nourriture) a plombé les budgets des familles des classes populaires et même moyennes, dans un contexte de creusement des inégalités sociales depuis plusieurs décennies. Les républicains ont sombré dans le déni, insistant sur le ralentissement de la hausse (sic).

Là aussi, l’avantage concurrentiel du président républicain sur ses opposants démocrates a fondu comme neige au soleil. L’année 2025 a été marquée par une fausse accalmie, les prix du logement et de la nourriture poursuivant une hausse plus importante que celle des salaires. Depuis la fin 2025, les effets de l’augmentation des droits de douane (impact de 600 dollars par foyer, selon l’université de Yale) se sont fait sentir, et se sont ajoutés plus récemment ceux de la guerre en Iran.

L’imposition des droits de douane généralisée

C’est le plus beau mot de la langue anglaise, selon Donald Trump, qui n’en connaît pas non plus des milliers : « tariffs » (droits de douane). Utilisé par nombre de ses prédécesseurs comme moyen tactique, cet outil, le président de l’« American First » a tenté de le transformer en stratégie. Il permettrait, selon lui, de faire revenir sur le sol américain des productions et des emplois, délocalisés depuis des décennies dans le cadre de la mondialisation néolibérale. Les études montrent au contraire que les deux tiers des emplois industriels perdus depuis 2015 sont le fait de la robotisation. Entre 2018 et 2024, la productivité dans les secteurs les plus robotisés (automobile, électronique) a quadruplé, permettant de produire plus avec 15 % de main-d’œuvre en moins.

Lors du « jour de libération », Donald Trump a donc déclenché une guerre douanière mondiale. Isolés face à cette attaque en règle de la principale puissance mondiale, nombre de pays ont cédé et signé des accords asymétriques. L’UE, pourtant plus puissante, a aussi capitulé, poussée par les pays exportateurs (Allemagne et Italie), tandis que la Chine, deuxième économie du monde, a relevé le gant.

Et puis, patatras ! Le 20 février dernier, la Cour suprême, pourtant à majorité conservatrice, estime par six juges sur neuf que le président ne dispose pas du pouvoir d’imposer des taxes douanières de manière unilatérale. Piqué au vif, Donald Trump annonce, quelques jours plus tard, une surtaxe de 10 % à la quasi-totalité des importations mondiales. Mais elle ne peut être que temporaire, le Congrès devant les prolonger fin juillet. En attendant, l’exécutif doit rembourser aux entreprises environ 166 milliards de dollars de taxes perçues illégalement. Le consommateur, qui se trouve être aussi parfois un électeur, ne verra, lui, pas la couleur de l’argent.

La guerre en Iran

Élus et officiels républicains n’ont pas eu le temps de colmater les brèches du cinglant revers des droits de douane que l’hôte de la Maison-Blanche se lançait dans une autre aventure, en s’engageant, le 28 février, avec Israël dans une guerre contre l’Iran. Un mois après, le bilan, forcément provisoire, ne fait apparaître que des clignotants orange, voire rouges, pour le duo.

L’assassinat du guide suprême, Ali Khamenei, ainsi que de nombreux autres responsables de haut niveau, répondant à une stratégie de « décapitation du régime », n’a pas permis l’ébranlement du pouvoir en place à Téhéran. Celui-ci a d’ailleurs gardé la capacité de riposter militairement, en lançant des missiles sur Israël et les bases américaines situées dans les pays du Golfe, alors que le Hezbollah visait lui aussi le territoire de son voisin, une option que ne semblaient pas avoir anticipé les dirigeants des deux pays agresseurs.

À l’élargissement régional du conflit s’est rapidement ajoutée une onde de choc économique mondiale avec le blocage de fait du détroit d’Ormuz et l’envolée du prix du baril de pétrole. Là aussi, à court de solutions militaires, Donald Trump a constaté son impuissance, l’amenant à annoncer une trêve de quelques jours, au nom de « pourparlers » par ailleurs certainement inventés de toutes pièces.

Enfin, les justifications multiples ont perdu une opinion publique structurellement réticente, depuis l’échec de la guerre en Irak menée par George W. Bush, à des interventions militaires à l’étranger. Donald Trump a fait tomber le masque « isolationniste », voire « faiseur de paix », mais paradoxalement ne le paie pas forcément auprès de sa base « Maga » (« Make America great again »), qui semble prête à suivre son champion jusqu’au bout de l’enfer. Au prix d’un isolement croissant du reste de la société états-unienne.

Le maintien de sa popularité pour gagner les élections

Depuis les élections de mi-mandat de 2006, qui virent les démocrates reprendre le contrôle du Congrès, la sanction constitue l’ordinaire des présidents en fonction. Donald Trump occupe pourtant une place particulière. Aucun président n’a accusé, à ce stade de son mandat, un tel niveau d’impopularité.

Pour son camp, il se transforme en « mistigri ». Dans tous les scrutins organisés depuis début 2025, bénéficiant du rejet du milliardaire, les démocrates surperforment en moyenne de 15 points et remportent même des sièges dans des places fortes républicaines.

Mardi, un démocrate l’a emporté dans un district incluant Mar-a-Lago, la résidence de Donald Trump où il l’avait emporté avec 19 points d’avance en 2024. Les élections de mi-mandat de novembre 2026 s’annoncent mauvaises (bascule de la Chambre) ou catastrophiques (perte également du Sénat) pour le Grand Old Party, transformant un octogénaire en président démonétisé à deux ans du terme de son dernier mandat.

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Pete Hegseth, la rechute d’un ancien « néocon »

Un temps converti à l’isolationnisme, l’ancien marine est devenu un « secrétaire à la guerre » docile. Nationaliste chrétien jusqu’au bout de sa pochette de costume, il imprime un style « macho » à la fonction. (Article publié dans l’Humanité du 23 mars 2026.)

Pete Hegseth a fait une rechute. Et elle pourrait bien lui être fatale. Le 7 novembre 2024, soit deux jours après l’élection de Donald Trump pour un second mandat, il se livrait sur l’addiction dont il s’était libéré. « Je suis un néoconservateur repenti depuis six ans », expliquait l’actuel secrétaire à la guerre de Donald Trump, détaillant la « bêtise » qui fut la sienne de soutenir ces interventions militaires à l’étranger et d’accompagner « l’hubris du Pentagone ».

C’est pourtant le même Pete Hegseth qui défend, lors de conférences de presse conjointes avec Dan Cain, le chef d’état-major des armées, l’aventure militaire déclenchée par Donald Trump et Benyamin Netanyahou contre l’Iran. Il le ferait presque avec le zèle du converti, chargeant son propos d’une dose presque létale de testostérone. Exemple : « Ce combat n’a jamais été censé être équitable, et il ne l’est toujours pas. Nous les achevons alors qu’ils sont à terre, et c’est exactement ce qu’il faut. » Chacune de ses phrases, empruntées au sentencieux plus qu’au réflexif, est balancée comme un Tomahawk en pleine face de l’ennemi. Mâchoire carrée, regard d’acier, costume cintré avec une pochette aux couleurs du drapeau US, gestuelle définitive : le style, c’est l’homme.

Chez Pete Hegseth, cela vire presque au sketch. Dans l’émission culte, Saturday Night Live, l’acteur Colin Jost s’en donne à cœur joie, jouant un « clown sous stéroïdes ». La fiction ne rattrape pourtant pas la réalité. Pete Hegseth incarne sa propre caricature. Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris, décrypte pour l’Humanité : « Hegseth, c’est la masculinité hégémonique saturée de forme et paroxystique de cette présidence : son passé de violences sexuelles, la musculation devant les caméras et sa phobie des « gros » (gros = absence de muscles dans son esprit, donc absence de force et de virilité), l’insulte à l’égard de l’Europe, des médias, de toute forme de critique, le retournement de la vérité, le fait de se défausser sur les autres, l’obsession anti-LGBT et bien sûr son opposition à ce que les femmes combattent ».

Soldat modèle en Irak et en Afghanistan

Pete Hegseth a d’abord été un soldat modèle – au regard des standards bushistes. Durant l’été 2005, alors âgé de 25 ans, il quitte son job à Wall Street, où l’avait emmené son diplôme de Princeton, pour s’engager dans l’armée et partir en Irak. À son retour, toujours shooté au « choc des civilisations », il milite pour l’envoi de troupes supplémentaires. En 2010, il est déployé en Afghanistan.

Mais il est déjà autant militant que militaire. À moins de 30 ans, il a rejoint les rangs du parti républicain, tente sa chance lors de primaires et critique Barack Obama pour sa volonté de retirer les troupes américaines d’Irak. Roger Ailes, le patron de Fox News, la chaîne ultraconservatrice créée par Rupert Murdoch dans les années 1990, repère ce profil très télévisuel – look de gendre idéal, verbe tranchant comme un poignard des forces spéciales – et l’embauche en 2014. C’est en regardant son petit écran que Donald Trump le repère. Dans un premier temps, le jeune commandant de réserve ne prend pas au sérieux le magnat de l’immobilier et star de la télé-réalité. Mais ils se retrouvent dans une « cause » commune : la grâce de trois militaires accusés ou condamnés pour crimes de guerre en Irak et en Afghanistan. Donald Trump envisage même en 2016 d’en faire son secrétaire aux anciens combattants : une levée de boucliers des associations l’en empêche. En 2025, plus rien ne peut s’opposer à un président élu pour un second mandat et préparé, cette fois, à l’exercice du pouvoir : il place le nouvel adepte de l’« America First » à la tête de l’armée la plus puissante du monde (1 000 milliards de dollars de budget, 2 millions de personnes, 810 bases dans le monde).

Machiste et masculiniste et nationaliste chrétien : le nouveau patron du Pentagone accompagne la nouvelle phase de la radicalisation du parti républicain qu’incarne le trumpisme. Le grand public, lui, découvre le personnage, son allure, mais surtout son CV politique.

Fan des croisades et islamophobe

Pete Hegseth est un « croisé » dans l’âme. Sur sa poitrine, il porte en tatouage une croix de Jérusalem, un symbole utilisé pendant les Croisades, une « forme extrême de nationalisme chrétien », selon Matthew Taylor, chercheur à l’Institut d’études islamiques, chrétiennes et juives à Baltimore. Sur son bras : la locution latine « Deus vult », cri de ralliement de la première croisade en 1095. L’ennemi, c’est l’Islam. Dans son livre paru en 2020 « American Crusade » (Croisade américaine), il appelle à une guerre sainte contre les Musulmans. Sans surprise, il soutient la colonisation de la Cisjordanie, qu’il ne nomme que par son nom biblique (Judée et Samarie), comme les sionistes religieux. « Il n’y a aucune raison pour que le miracle de la reconstruction du Temple sur le mont du Temple ne soit pas possible », déclare-t-il à Jérusalem, en 2018, un appel direct à la destruction de la mosquée Al-Aqsa.

Sa « croisade » moderne est exclusivement une histoire d’hommes. Pete Hegseth ne veut pas de femmes dans l’armée. Il n’en veut même pas dans les isoloirs. En août 2025, il partage une vidéo dans laquelle plusieurs personnes, parmi lesquels des pasteurs ultraconservateurs appellent à revenir sur le dix-neuvième amendement de la Constitution des États-Unis, adopté en 1920, qui accorde le droit de votes aux femmes. Pour Marie-Cécile Naves, son look très « années 1950 », quasiment comme dans la série « Mad Men », est « à dessein ».

Un message vestimentaro-nostalgique renvoyant à un temps supposément béni pour les hommes blancs, où l’Amérique, auréolée de sa victoire lors de la seconde guerre mondiale, n’avait pas encore connu le traumatisme des guerres perdues (du Vietnam à l’Afghanistan). La liste pourrait s’allonger avec l’Iran. « Nous ne sommes plus en 2003. Il ne s’agit pas d’une reconstruction nationale sans fin », a tenté de se convaincre Pete Hegseth, dont le nom est aujourd’hui indéfectiblement associé à un fiasco en puissance. Plus dure sera la rechute.

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L’administration Trump perd sa première bataille : celle du narratif

La multiplication des justifications de la guerre déclenchée ne convainc pas l’opinion publique et de moins en moins même parmi les fidèles soutiens. (Article publié dans l’Humanité du 4 mars 2026.)

Donald Trump n’a pas lu Louis Aragon. Il aurait pu méditer cette phrase extraite du Roman inachevé : « Il y avait tant de mots que je ne savais plus lesquels croire. » Depuis quelques jours, l’administration Trump semble avoir lancé une sorte de concours Lépine à la justification du déclenchement de la guerre en Iran.

Il était d’abord question de sauver le peuple réprimé par le pouvoir, puis de ramener Téhéran à la table des négociations, puis de l’empêcher de disposer de l’arme nucléaire ou encore d’anéantir sa capacité de missiles balistiques.

Enfin, le secrétaire d’État Marco Rubio a avancé une autre explication : « Le président a pris une décision très sage : nous savions qu’Israël allait passer à l’action, nous savions que cela précipiterait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que si nous ne les attaquions pas de manière préventive avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

« Bon sang. Nous avons entendu six raisons différentes pour justifier cette guerre au cours des dernières soixante-douze heures, mais celle-ci est la plus insultante », a hoqueté, sur X, Kelley B. Vlahos, rédactrice en chef de Responsible Statecraft, le journal en ligne du Quincy Institute, un groupe de réflexion (think tank) basé à Washington.

La dernière trouvaille sémantique en date de l’administration Trump a été aussitôt reprise par Mike Johnson, sans doute le président de la Chambre le plus docile de l’histoire. « Israël était déterminé à agir… Si Israël avait tiré sur l’Iran et pris des mesures pour détruire les missiles, ils auraient immédiatement riposté contre le personnel et les biens américains », a-t-il ânonné, laissant entendre sans doute involontairement que Benyamin Netanyahou a mené la danse.

Mais ces « éléments de langage », comme disent les communicants, ne prennent pas auprès de la population états-unienne. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 59 % des personnes interrogées désapprouvent la décision des États-Unis de mener des frappes militaires contre l’Iran tandis que 60 % estiment que Donald Trump n’a pas de plan clair pour gérer la situation.

Même si une majorité de républicains continue de soutenir celui qui leur a fait gagner deux élections présidentielles, les doutes grandissent au fur et à mesure que le pouvoir iranien se montre plus résistant au déluge de feu déclenché par le duo israélo-américain.

Sur la chaîne d’extrême droite OAN (One America News), l’ancien colonel et conseiller du secrétaire à la défense Douglas Macgregor oscille entre désenchantement et alarmisme : « Je pense que l’Iran, à notre grand regret, s’en sort très, très bien… À l’heure actuelle, les villes équipées de missiles qui sous-tendent toutes les provinces iraniennes sont intactes… La question est la suivante : quand Israël va-t-il intervenir et dire qu’il en a assez… Quand va-t-il déclarer que si cela ne cesse pas, il utilisera l’arme nucléaire ? »

Quant au petit monde Maga, entre le refus fondateur des « guerres sans fin » et la dernière déclaration en date de Donald Trump affirmant qu’il pourrait déclencher une intervention terrestre, il est perdu, écartelé ou… aphone. J. D. Vance, le vice-président, habituellement le plus volubile et le plus agressif de la bande, se retrouve soudain silencieux. Pour l’ancien journaliste de CNN, Chris Cillizza, la séquence solde les espoirs présidentiels du dauphin présumé, supposément le plus isolationniste du cercle des prétendants. En tant que secrétaire à la Guerre, Pete Hegseth doit, lui, affronter les questions.

Il y répond en tentant de rassurer – « Ce n’est pas l’Irak, ce n’est pas sans fin » – mais en réussissant surtout à inquiéter, en déclarant que les États-Unis feraient tout ce qui est nécessaire pour défendre leurs « intérêts », donc également envoyer des soldats au sol. Une option que seuls 38 % des républicains soutiennent.

Déclarer la guerre à l’Iran s’avère être la décision la plus impopulaire de Donald Trump, le président le plus impopulaire à ce stade de son mandat. À quelques mois des élections de mi-mandat, la catastrophe stratégique qui s’annonce pourrait servir de carburant aux démocrates.

Ces derniers échoueront sans doute à faire adopter une résolution qui obligerait le président à obtenir le feu vert du Congrès. Mais, dans quelques jours, Donald Trump devra solliciter des élus des financements supplémentaires pour sa guerre. Le ralliement d’une poignée d’élus républicains suffirait alors à mettre en minorité l’ancien héraut de l’ « America First » transformé en faucon.

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