Donald Trump, l’homme des défaites électorales

L’impopularité record de l’hôte de la Maison Blanche se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Les élections de mi-mandat s’annoncent catastrophiques pour le parti au pouvoir. (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2026).

De martingale à mistigri ? Donald Trump a soudé son camp en prouvant qu’un candidat du Parti républicain pouvait encore remporter une élection présidentielle, y compris en gagnant le vote populaire et pas seulement le nombre de grands électeurs (2024), dans un pays où les évolutions démographiques semblaient favoriser les démocrates. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il est plutôt celui par qui la défaite arrive. Subir un vote sanction lors d’élections intermédiaires est certes un classique pour les partis au pouvoir. Pourtant la série de revers enregistrée par le Parti républicain ainsi que son ampleur révèlent un rejet inédit.

L’élection pour un siège de sénateur d’État au Texas n’a pas échappé à la règle. Dans ce fief républicain, Taylor Rehmet, mécanicien dans une usine Lockeed Martin et responsable syndical, a battu la candidate républicaine par une marge de 14 points (57-43), là où Donald Trump avait devancé Kamala Harris de 17 points (58-41). « Je ne suis pas impliqué là-dedans. C’est une élection locale au Texas », a tenté de se défausser Donald Trump, qui avait pourtant apporté son soutien à Leigh Wambsganss, la candidate du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) qu’il avait décrite comme une « alliée incroyable ». Le Parti républicain avait d’ailleurs investi 2 millions de dollars dans cette « élection locale », soit 20 fois plus que le Parti démocrate. Efforts massifs mais vains. Dans un scrutin à la faible participation, c’est le différentiel de mobilisation qui a fait pencher la balance. Avec 54 000 voix, Taylor Rehmet a retrouvé un tiers des suffrages qui s’étaient portés lors de l’élection présidentielle sur Kamala Harris, tandis qu’avec 40 000 voix Leigh Wambsganss atteint péniblement 17 % du score de Donald Trump.

C’est le même scénario qui se joue depuis le retour de ce dernier à la Maison-Blanche. 2025 a été catastrophique pour les républicains. Ils ont perdu les deux élections les plus visibles de l’année – les postes de gouverneur en Virginie et dans le New Jersey –, dans deux États certes traditionnellement démocrates. Mais le reflux a également touché leurs bastions : dans l’Iowa et le Mississippi, deux États très ancrés à droite, les républicains ont perdu leur super-majorité. Au total, les démocrates ont fait basculer 25 sièges de législateurs d’État.

2026 commence sous les mêmes auspices, avec des élections de mi-mandat qui s’annoncent catastrophiques pour les républicains. À la Chambre des représentants, leur majorité ne tient déjà plus qu’à un seul siège. L’impopularité record de Donald Trump se transforme en plomb pour tous ceux qui portent les couleurs républicaines. Il faut reconnaître au milliardaire la lucidité d’avoir vu arriver la vague sanction. Raison pour laquelle il a poussé les élus républicains à procéder en urgence à des redécoupages électoraux, qui ont traditionnellement lieu après les résultats des recensements réalisés tous les dix ans (le prochain est prévu en 2030). Au Texas, dans l’Ohio et en Caroline du Nord, le « charcutage » permettrait au camp présidentiel de récupérer une dizaine de sièges. Mais les démocrates ont contre-attaqué dans un certain nombre d’États, à commencer par la Californie, le plus peuplé du pays, s’assurant un surplus de 8 à 10 sièges. Match nul, de ce point de vue. Mais les sondages indiquent une large avance – autour de 5 points – des démocrates sur les républicains, qui s’avérerait suffisante pour faire basculer la Chambre des représentants, pas forcément le Sénat.

La Maison-Blanche a longtemps compté sur le discrédit – bien réel, par ailleurs – qui frappe le Parti démocrate pour échapper à une lourde défaite. Les enquêtes d’opinion soulignent l’establishment démocrate est impopulaire, d’abord aux yeux de son propre électorat. Malgré sa colère, ce dernier aura tendance à se mobiliser pour infliger une déroute à Donald Trump tout en privilégiant souvent des candidats « outsiders ».

Taylor Rehmet a ainsi mené une campagne de contenu – principalement en faveur de l’éducation publique – tout en affirmant ne pas aimer les labels partidaires et être « vraiment fatigué de l’esprit partisan ». Pour la base démocrate, ce genre de profil revêt un double avantage : il permet de sanctionner les républicains tout en faisant évoluer le curseur au sein du Parti démocrate. Dans le Maine, c’est ainsi un ostréiculteur de 41 ans, Graham Platner, qui fait la course en tête de la primaire démocrate face à la gouverneure de 79 ans, Janet Mills, pour affronter la sortante républicaine de 74 ans, Susan Collins.

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Minneapolis : Donald Trump obligé de lâcher un peu de lest

La situation créée par le meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good était devenue ingérable pour l’hôte de la Maison Blanche. Il a décidé d’un léger repli tactique en attendant le prochain assaut. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2026.)

À la Maison Blanche, le compteur qui mesure la radioactivité politique s’est manifestement affolé. La combinaison du meurtre d’Alex Pretti après celui de Renee Good, des mensonges éhontés des responsables fédéraux (de Greg Bovino, le commandant en chef de l’opération Metro Surge à la ministre de la Sécurité intérieure, Kristi Noem), de la publication de nombreuses vidéos qui les exposaient, du maintien de la forte mobilisation des habitants de Minneapolis, des sondages en chute libre, d’un début de grogne chez les élus républicains et de la perspective d’un nouveau « shutdown » (fermeture des services de l’État) par refus des sénateurs démocrates de voter une rallonge budgétaire à la police de l’immigration (ICE) a déplacé les aiguilles de la dangerosité dans la zone rouge pour Donald Trump.

Cela faisait beaucoup trop pour poursuivre sur la même trajectoire. Les derniers éléments dévoilés sur cette affaire n’arrangent pas son cas. Un rapport préliminaire émis par le bureau de surveillance interne des douanes (DHS), envoyé mardi 27 janvier aux membres du Congrès, confirme qu’Alex Pretti a été abattu par deux agents de l’ICE. Si l’enquête – une chronologie détaillée des événements – confirme que le civil a résisté à son arrestation, elle met un terme au récit en vigueur au sein de l’administration trumpienne : aucun élément ne confirme qu’Alex Pretti ait brandi une arme.

Avant même la publication de ce rapport, le président des États-Unis avait déjà décidé de temporiser et de ne pas suivre la ligne de défense suicidaire de l’axe Bovino/Noem. Celui-ci avait fait porter la responsabilité de sa propre mort à Alex Pretti, le présentant comme un « terroriste de l’intérieur » qui s’était rué « arme à la main » sur les agents fédéraux pour « faire le plus de dommage possible » et un « massacre ». Interrogé sur CNN, Greg Bovino osait même affirmer que les agents fédéraux étaient les « victimes » de ce drame.

Selon la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, Donald Trump « ne veut pas voir de gens blessés ou tués dans les rues » et a qualifié la mort de cet infirmier de 37 ans de « tragédie », néanmoins considérée comme étant le « résultat de la résistance délibérée et hostile » des responsables démocrates locaux. Le président nationaliste, qui a déclenché la fureur en lançant les forces fédérales à l’assaut de Minneapolis, a dit avoir eu une « très bonne » conversation téléphonique avec le maire de la ville Jacob Frey ainsi qu’un échange avec le gouverneur Tim Walz, ancien colistier de Kamala Harris.

Stephen Miller, très influent et très radical conseiller de Donald Trump, a de son côté viré de version au vu des déclarations de son supérieur. Après avoir d’abord traité Alex Pretti d’« assassin en puissance », le conseiller à la sécurité intérieur a finalement déclaré, mardi, que sa mort pouvait résulter d’un manquement au protocole. « Nous examinons pourquoi l’équipe de la police de protection des frontières (CBP) pourrait ne pas avoir suivi le protocole », a-t-il affirmé dans une déclaration transmise à l’Agence France-Presse (AFP).

Donald Trump a également décidé de confier la direction des opérations fédérales à Minneapolis à Tom Homan. Le « tsar des frontières » et responsable de « la plus grande opération d’expulsions de l’Histoire » rendra « directement compte » à Donald Trump lui-même. Greg Bovino qui était devenu le visage brutal et fascistoïde de la mise sous siège de Minneapolis est donc « exfiltré ». Il a quitté la ville. A-t-il été démis de ses fonctions, comme l’affirme le magazine The Atlantic ? L’administration Trump dément.

Ces changements de ton et de personnes conduiront-ils pour autant à une modification de la stratégie ? Selon le maire Jacob Frey, des agents déployés devaient commencer à quitter les lieux dès mardi. « Je continuerai à lutter pour que le reste (des agents) impliqués dans cette opération s’en aille » aussi, a-t-il écrit dans un message sur X. Quelle proportion des 3 000 agents déployés va-t-elle partir ? Une poignée accompagnant Greg Bovino ou une frange plus substantielle ? En tout cas, rien dans la communication de la maison Blanche n’indique une volonté de retrait immédiat de ce qui est vécu par la majorité des habitants de Minneapolis comme une armée d’occupation ni de modifier substantiellement son approche sur la question migratoire.

Donald Trump exige toujours que les autorités locales coopèrent avec les agences fédérales chargées de l’immigration. Cela équivaudrait pour les élus démocrates à renoncer au statut de « ville sanctuaire », adopté en 2003. L’ordonnance votée cette année-là par le conseil municipal stipule que les employés de la ville (y compris la police) ont l’interdiction de demander à une personne son statut migratoire, sauf si cela est directement pertinent pour une enquête criminelle ou requis par la loi. L’objectif est de garantir que tous les résidents, quel que soit leur statut, puissent appeler les secours, signaler un crime ou inscrire leurs enfants à l’école sans craindre d’être expulsés. Le mouvement « sanctuaire » aux États-Unis compte douze États, plus de 180 villes et 400 comtés. De Los Angeles à Chicago, en passant par Portland et Minneapolis, les raids massifs de l’ICE et l’envoi de la garde nationale visent à briser les reins de cette résistance, qui impliquent également les citoyens.

Malgré d’énormes moyens déployés et des coups portés, la Maison Blanche ne peut que constater son échec opérationnel qu’accompagne une impopularité record sur une thématique pourtant chère au monde MAGA (« Make America Great Again » ). Pour Donald Trump, c’est l’heure d’un relatif repli tactique. En attendant le prochain assaut.

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Greg Bovino, avatar de Trump à Minneapolis et figure paria

Le commandant-en-chef de l’opération fédérale dans la plus grande ville du Minnesota incarne la nouvelle mission confiée par le président suprémaciste à la police de l’immigration et des frontières : semer la terreur dans les villes démocrates, auprès des migrants comme des citoyens. (Article publié dans l’Humanité du 27 janvier 2026.)

L’homme demande aux manifestants de reculer tout en tentant de dégoupiller une grenade lacrymogène. Il met de très longues secondes avant d’y arriver puis lance l’arme dans la mauvaise direction, face au vent : la fumée du gaz revient en pleine poire de ses collègues.

Qui est donc ce personnage si sûr de son autorité mais si peu au fait des tactiques de « maintien de l’ordre » ? Une recrue récente pas encore au bout de sa formation ? Non, le très médiatique commandant des opérations fédérales : Greg Bovino, qui aime se mettre en scène, même à ses dépens.

Quelques jours plus tôt, une vidéo le montrait, vêtu d’un long manteau avec de larges revers, d’imposants boutons métalliques et des épaulettes, paradant au milieu des agents masqués de la police de l’immigration et autres agents fédéraux armés, intimant l’ordre à tout ce qui n’était pas en uniforme de « reculer », encore une fois.

Une scénographie pour le moins troublante : certains y voyaient une séquence Darth Vador, d’autres un spectacle nazi. Les cinéphiles pensent au colonel Kilgore d’Apocalypse Now ou, plus récemment, au personnage incarné par Sean Penn dans Une bataille après l’autre.

Le visage découvert de Greg Bovino représente désormais pour toute l’Amérique la croisade de l’administration Trump contre les sans-papiers et ceux qui s’opposent à leur traque. Agent de la Customs and Border Protection (CBP, police des frontières) depuis 1996, le quinquagénaire a subitement pris du galon depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.

En juin 2025, il est nommé commandant « tactique » de l’opération à Los Angeles, avant d’être envoyé à Chicago pour le même type de mission puis promu, en octobre dernier, « commandant en chef » de la police des frontières.

Greg Bovino est devenu la façade médiatique et politique d’une agence (la police de l’immigration) dont il est n’est pas membre, mais qu’il dirige néanmoins dans le cadre de l’opération « Metro Surge » à Minneapolis. Il couvre les agissements de « ses hommes » (« les véritables victimes », dans le meurtre d’Alex Pretti, ose-t-il prétendre auprès de CNN), autant qu’il est couvert par l’administration Trump.

Il peut ainsi mentir éhontément à un juge fédéral sur un projectile qu’il aurait reçu pour justifier un tir de gaz lacrymogène et rester en place. Stephen Miller, conseiller du président nationaliste, les assure tous d’une « immunité fédérale » qui n’existe que dans son esprit. La « garde prétorienne » en profite : elle arrête les habitants au faciès ou à leur accent, quitte à envoyer des citoyens pour quelques heures dans une geôle fédérale, voire un enfant de 5 ans utilisé comme « appât » pour faire sortir ses parents de leur maison. Et, quand des agents tuent des citoyens, l’appareil fédéral invente un mensonge d’État.

Les opérations d’expulsion de migrants ne constituent qu’une façade. Il s’agit de semer la terreur dans des villes démocrates, qui allient la diversité démographique et l’opposition aux projets trumpistes. Pourquoi jeter son dévolu sur Minneapolis et ses 130 000 sans-papiers alors que le Texas et la Floride, deux États républicains, en comptent plusieurs millions ? Pour faire un exemple. La création de l’ICE en 2003 sous la présidence de W. Bush répondait déjà à la volonté de porter le fer au cœur des « villes sanctuaires », ces cités qui accordent soutien et protection à ceux qui ne disposent pas d’un statut légal.

Sous Trump II, les moyens alloués ont explosé. En juillet, « la grande et belle loi » met à la disposition de l’ICE un budget supplémentaire de 75 milliards de dollars sur quatre ans. Colossale pour une agence qui ne dispose que de 10 000 agents mais qui recrute à tour de bras. Elle en compte désormais 22 000. Tout est bon pour embaucher : on abaisse l’âge plancher à 18 ans contre 21, on réduit la période de formation de treize semaines à six ou huit et on n’est pas regardants sur les CV.

La journaliste Laura Jedeed a raconté dans Slate comment elle a réussi à se faire recruter, sans se soumettre aux tests nécessaires ni parapher les documents présentés comme obligatoires. Selon le Wall Street Journal, les agents obtiennent des primes pour chaque arrestation, même si la personne s’avère parfaitement en règle. Un mémo interne, daté du 12 mai 2025, les autorise à entrer dans les maisons sans mandat judiciaire, en violation flagrante du quatrième amendement de la Constitution américaine.

La perspective de traquer en toute impunité migrants et opposants politiques attire, en plus d’une prime à la signature de 50 000 dollars, ceux qui veulent en découdre, militants au sein de milices d’extrême droite ou individus isolés avides d’actions racistes. Même Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays, soutien de Trump en 2024, compare les méthodes de l’ICE à celles de la Gestapo. Mais les militants des droits civiques préfèrent une autre analogie, plus endogène : celle des « slave patrols », ces « patrouilles d’esclaves » qui ont formé les embryons des premières forces de police.

« Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment que l’ICE et le CBP ont besoin de « plus de formation ». Ils font exactement ce que cette administration leur a appris à faire : instaurer un règne de terreur dans les villes démocrates. Ils n’ont pas besoin de plus de formation. Ils doivent être éliminés de fond en comble », estime l’éditorialiste conservateur Bill Kristol.

La population états-unienne arrive à la même conclusion : pour la première fois depuis la création de l’agence, une majorité d’entre elle se prononce pour son abolition, mot d’ordre de la gauche radicale en 2020, à laquelle l’establishment démocrate reprochait d’être coupée des réalités et de lui faire perdre des électeurs.

À Washington, des sénateurs démocrates ont déjà fait savoir qu’ils ne voteraient pas un « package » de financement qui inclut des fonds pour l’agence. Le pays fonce donc vers un nouveau shutdown. Il n’aura donc fallu qu’une année de stratégie Trump et quelques mois de gestion Bovino pour que l’ICE devienne un corps paria dans la société des États-Unis. Le sens du vent, là encore.

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A Davos, Trump en shérif contrarié

Face au gotha économique et politique mondial, le président a réitéré sa visée impérialiste et sa volonté de s’emparer du Groenland, mais a dû reculer sur l’emploi de la force militaire. (Article publié dans l’Humanité du 22 janvier 2026.)

L’Empire a parfois des problèmes de maintenance. Donald Trump a dû changer d’avion pour se rendre à Davos (Suisse) à la suite d’un « problème électrique mineur ». Le nouveau shérif autoproclamé est malgré tout arrivé dans les temps, mercredi 21 janvier, pour prononcer un discours annoncé en forme de duel avec le monde entier, invité à se soumettre à la « seule puissance » mondiale. « Quand l’Amérique grandit, le monde entier grandit. Quand l’Amérique va mal, le reste du monde va mal », a déclaré Donald Trump dès le début de son long discours au Forum économique mondial, fidèle à ce nouvel impérialisme totalement décomplexé qui veut mettre le Venezuela au pas, le Groenland dans son giron (lire page 5) et projette de créer une sorte d’ONU parallèle avec le « conseil de la paix » (lire page 4). S’il a réitéré sa volonté de s’emparer du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, le président états-unien a cependant dû opérer un repli tactique.

« Seuls les États-Unis peuvent protéger cette terre gigantesque, ce morceau colossal de glace, le développer, l’améliorer et faire en sorte qu’il soit bénéfique pour l’Europe et sûr pour l’Europe et bon pour nous. Et c’est pourquoi je demande l’ouverture de négociations immédiates afin de discuter à nouveau de l’acquisition du Groenland par les États-Unis », a-t-il lancé en guise d’ultimatum, tout en retirant de la table l’option militaire qui crispait le reste du monde : « Je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas le faire. » Politiquement, le terrain est sans doute trop instable pour Donald Trump dans son propre pays : selon les sondages, 90 % des États-Uniens sont opposés à cette prise par la force, tandis que certains sénateurs républicains ont prévenu la Maison-Blanche qu’ils voteraient une résolution donnant au seul Congrès le monopole de la décision.

Même si la méthode a été – momentanément ? – adaptée, la cohérence de fond demeure, confirmant ce qu’avait mis en lumière le premier ministre canadien, Mark Carney. « Soyons clairs : nous sommes au cœur d’une rupture, et non d’une transition », avait-il déclaré, appelant à « cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore ». En d’autres mots : l’architecture de 1945 est en train de s’écrouler, par l’action du pays qui en avait été l’un des principaux concepteurs. Marco Rubio, le secrétaire d’État, l’annonçait lors de son audition de confirmation devant le Sénat : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » Dans un monde où la Chine et le « Sud global » ont émergé et où les pays ont tendance à privilégier leurs intérêts sur leur supposé alignement, le multilatéralisme est analysé par une partie des élites à Washington comme des freins, voire des obstacles au maintien de l’hégémonie états-unienne.

Un libre-échange unilatéral

De fait, la coopération et la décision partagée – même dans un cadre multilatéraliste qui s’avère imparfait – diluent la capacité du pays le plus puissant de la planète. La restauration d’une autorité contestée par la marche du monde passe donc par l’isolement des acteurs et la négociation bilatérale. Les États-Unis jouent de leur avantage productif massif – un quart du PIB mondial, exactement la même proportion qu’en 1980 – pour soumettre partenaires comme concurrents, ouvrant une période où, selon le premier ministre canadien, Mark Carney, encore lui, « les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme instrument de coercition ».

Sur le plan économique, la guerre des droits de douane vise à imposer une forme unilatéraliste du libre-échange avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis, mais aucune pour les biens et services « made in USA ». Sur le plan diplomatique, cette même puissance économique est utilisée pour soumettre les récalcitrants. Des taxes prohibitives de 50 % ont été imposées à l’Inde, car elle achetait du pétrole russe. Donald Trump menace actuellement l’Europe d’une surtaxe de 10 % si elle continue à s’opposer à son entreprise de prédation du Groenland. Toujours dans le même esprit, un impôt à l’importation de 200 % pourrait frapper les vins et champagnes français si Emmanuel Macron persiste à ne pas vouloir siéger au sein du « conseil de la paix ».

« Un monde de puissance brute »

Si l’« hémisphère occidental » (les Amériques) constitue le premier terrain d’application de ces ambitions impérialistes, « dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources », rappelait la chercheuse Marie-Cécile Naves dans l’Humanité le 19 janvier, l’Europe représente, à ce stade de leur déploiement, l’enjeu central.

Depuis le discours de J. D. Vance à Munich, en avril 2025, on sait que l’administration Trump considère l’Union européenne comme « l’homme malade » de la géopolitique mondiale. Le document de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public en décembre dernier, adopte le même ton de procureur en évoquant un « effacement civilisationnel »« Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi », peut-on y lire. En résumé, l’Europe est stigmatisée pour ne pas porter la même vision du « free speech » et du suprémacisme blanc que la Maison-Blanche. Son « déclin économique », relatif (réel puisqu’elle représente désormais 17 % du PIB mondial contre 28 % en 1980), la rend moins « intéressante » dans le cadre du rapport de force mondial. L’Europe serait devenue « méconnaissable » et ne « va pas dans la bonne direction », a répété Donald Trump, mercredi.

Comment se positionnera le Vieux Continent face à cette défiance stratégique ? Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, la division règne. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, comme la première ministre italienne, Giorgia Meloni, tentent de temporiser, comme ils l’avaient déjà fait, l’été dernier, en poussant à céder aux diktats douaniers de Donald Trump. Ils avaient alors trouvé un relais en Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Mais cette dernière se montre désormais adepte d’une rhétorique plus ferme. Selon elle, l’UE doit abandonner « sa prudence traditionnelle » dans un « monde de puissance brute ». Ce propos fait écho à celui d’Emmanuel Macron, toujours à Davos, qui a appelé ses partenaires européens à l’utilisation d’outils « très puissants » pour contrer l’offensive trumpiste, qui « vise ouvertement à affaiblir et subordonner l’Europe ».

Le Canada a acté la rupture

Parmi ceux-ci figurent des contre-sanctions ciblant 93 milliards d’euros de produits états-uniens, qui pourraient être effectives dès le 6 février. Ce jeudi 22 janvier en soirée, les Vingt-Sept vont également discuter, lors d’un sommet extraordinaire à Bruxelles, du déclenchement d’un instrument anticoercition, le fameux « bazooka », qui permettrait de bloquer les investissements américains, de lever l’application de leurs brevets et droits de propriété intellectuelle et de réduire leurs importations ou d’empêcher l’accès à des marchés publics. De son côté, le Parlement européen a voté le gel du processus de ratification de l’accord commercial conclu en juillet dernier avec les États-Unis. Le renoncement officiel de Donald Trump à l’aventure militaire pour « ce bout de glace » modifiera-t-il le positionnement de certains des États membres ? Ou ceux-ci garderont-ils à l’esprit que le cap impérialiste demeure ?

Le Canada, deuxième partenaire économique des États-Unis, a, lui, acté la rupture et conclu avec la Chine un nouveau partenariat stratégique, concrétisé dans un premier accord économique. Ottawa va accepter l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, contre 100 % actuellement, tandis que Pékin réduit ses taxes sur le canola, cette variété de colza dont le Canada est le premier exportateur mondial, et les supprime sur le homard, le crabe et les pois. Comme le soulignait récemment le Financial Times, la bible des milieux d’affaires, « Trump rend le monde amoureux de la Chine ». La marche de l’Empire a parfois ses contradictions.

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« Donald Trump n’a jamais été aussi puissant »

Pour le chercheur Romuald Sciora, le président étatsunien garde une influence inégalée malgré son impopularité et quelques frictions au sein de la base MAGA. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Un an après son élection, Donald Trump vous semble-t-il fragilisé ou dispose-t-il toujours des leviers pour mener son projet ?

Donald Trump n’a jamais été aussi puissant. Aucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. Certes, une majorité de l’opinion lui est défavorable – son taux d’approbation oscille autour de 41 % –, mais elle l’est encore davantage aux démocrates. Et c’est précisément là que réside le génie pervers de cette administration : elle a parfaitement compris qu’il ne s’agit pas d’être aimé, mais d’être incontournable et craint.

L’objectif au niveau intérieur était double : mettre en place un régime sur le modèle de la Hongrie de Viktor Orbán et mener une contre-révolution culturelle anti-woke. Sur ces deux fronts, mission accomplie. De nombreux contre-pouvoirs de la démocratie américaine ont déjà cédé. Des prérogatives du Congrès ont été rognées au profit de la Maison-Blanche.

Le judiciaire est aux mains du locataire de Pennsylvania Avenue. La plupart des universités se sont couchées devant le pouvoir après avoir été menacées de perdre des centaines de millions de dollars de subventions fédérales. La Cour suprême suit Donald Trump le plus souvent, malgré quelques rappels à l’ordre ponctuels. Les médias grand public, terrorisés, pratiquent l’autocensure.

Nous nous sommes habitués à voir le président tenter de déployer illégalement la garde nationale dans de grandes villes du pays. L’ICE, la police de l’immigration, opère des raids d’une violence inouïe, qui rappellent les heures les plus sombres de l’histoire américaine, avec un bilan de près de 500 000 expulsions en 2025.

Donc oui, Donald Trump reste tout-puissant. Et c’est précisément cela qui fait craindre à la plupart des observateurs lucides que les élections de mi-mandat prévues pour novembre 2026 ne se déroulent pas comme d’habitude. Elles pourraient avoir un parfum plus poutinien que jeffersonien : manipulations, intimidations, déploiements de la garde nationale « pour sécuriser le processus électoral », contestation systématique des résultats défavorables.

L’AmericaFest, rassemblement annuel de Turning Point, l’organisation créée par Charlie Kirk, a pourtant été le théâtre d’affrontements directs entre les figures du mouvement MAGA. Cela illustre-t-il des fissures au sein du camp trumpiste ?

Il y a eu, certes, quelques tensions cette année au sein du camp trumpiste. L’AmericaFest de Phoenix, en décembre, a effectivement tourné au règlement de comptes public. Ben Shapiro a traité Tucker Carlson et Steve Bannon de « charlatans » et d’« arnaqueurs », leur reprochant leur complaisance envers le suprémaciste blanc Nick Fuentes. Megyn Kelly a riposté en accusant Shapiro de « lâcheté ». Bannon a qualifié Shapiro de « cancer ».

Mais replaçons ces tensions dans leur contexte. Le mouvement Maga réunit ce que j’appelle « la convergence des réactions » : la droite chrétienne – essentiellement évangélique –, la droite cryptofasciste, la droite ultralibertarienne techno-accélérationniste (Elon Musk, Peter Thiel), et les nationalistes populistes traditionnels.

Ces courants se rejoignent sur certains objectifs – démantèlement de l’État fédéral, anti-woke, suprématie blanche implicite ou explicite –, mais divergent profondément sur d’autres. La question d’Israël et de Gaza cristallise ces fractures : une partie de la jeunesse conservatrice remet en question le soutien inconditionnel à Israël, jugé incompatible avec l’agenda nationaliste « America First ».

Que l’AmericaFest ait viré au pugilat public n’est donc pas étonnant. Mais ces tensions sont-elles le signe d’un effondrement prochain du mouvement Maga ?

Les querelles byzantines de l’AmericaFest ne préfigurent en rien un effondrement. Elles reflètent plutôt une double lutte de succession : qui prendra la place de Charlie Kirk à la tête du mouvement et qui émergera comme porte-parole du trumpisme pour 2028, alors que J. D. Vance se positionne déjà comme héritier présomptif.

L’affaire Epstein a également créé quelques remous, mais, tout comme les tensions à Phoenix, elles glisseront sur Trump. À moins de révélations véritablement dévastatrices – et encore –, rien ne semble capable d’entamer durablement sa mainmise sur le Parti républicain et sur une partie substantielle de l’électorat américain.

Cessons de nous fixer sur l’instant et regardons le paysage large. Ces frictions sont mineures, gérables, et ne changent rien à la dynamique de fond : la consolidation d’un pouvoir autoritaire qui transforme en profondeur les institutions américaines.

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L’Amérique martyrisée et pas encore libérée de Trump

Si le président nationaliste bat des records d’impopularité, il n’en déroule pas moins son projet de « révolution réactionnaire ». (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Donald Trump est le plus impopulaire des présidents après un an de mandat. En douze mois, il est néanmoins l’un des hôtes de la Maison-Blanche qui a le plus avancé dans la mise en œuvre de son projet et il dispose de tous les leviers pour poursuivre sa « révolution réactionnaire ».

« Il y a deux choses à propos de l’année écoulée qui peuvent être vraies en même temps, résume Simon Rosenberg, un stratège démocrate. La première est que Trump a causé plus de dégâts au pays que je ne l’aurais imaginé. La seconde est qu’il a été rejeté par le peuple américain d’une manière tout aussi inattendue»

Ce paradoxe dessine un pays réfractaire mais martyrisé, dont les anticorps n’ont pas totalement disparu, comme le prouvent les mobilisations citoyennes contre les descentes de la police de l’immigration (lire page 4), et qui échoue pour l’instant à enrayer la machine infernale.

En revenant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le milliardaire disposait d’un plan de bataille élaboré et précis : le « Projet 2025 » de la Fondation Heritage. Pendant la campagne, le candidat républicain avait tenté de s’en démarquer, le contenu du document apparaissant comme trop « extrême » pour s’attirer les faveurs d’une majorité de l’électorat. À peine entré en fonctions, il a déployé les cartes des offensives sur le bureau Ovale et sonné la charge.

« Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.) », détaille pour l’Humanité Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris.

Donald Trump a tenu presque toutes ses promesses de campagne, sauf la principale – redonner du pouvoir d’achat aux Américains. Il a lancé « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire »transformant l’ICE, la police de l’immigration, en garde prétorienne de la suprématie blanche, au point que Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays et soutien de Trump en 2024, la compare à la Gestapo. En douze mois, le pays a perdu 1 million d’immigrés, expulsés ou partis d’eux-mêmes par l’effet de terreur. Trump a satisfait ses plus fidèles soutiens de campagne, présents au premier rang lors de la cérémonie d’investiture – les oligarques – en faisant voter une réduction massive d’impôts en leur faveur. Sa « grande et belle loi », votée en juillet 2025, accorde aux classes supérieures 4 450 milliards de dollars d’allégements fiscaux sur dix ans. « Trump ne prétend même plus être le champion des travailleurs, relève au passage Simon Rosenberg. Il est passé du statut de protecteur de la tribu blanche à celui de protecteur d’une centaine d’oligarques américains, et c’est l’une des raisons pour lesquelles sa politique ne fonctionne pas. »

Il a un peu plus dépecé l’État fédéral, confiant cette mission au milliardaire des milliardaires, Elon Musk, dont la mission fut plus courte que prévu mais aussi efficace que voulu. Selon le Washington Post, 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions et nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – purement et simplement supprimés.

Il a lancé une immense « chasse aux sorcières » au service de sa contre-révolution culturelle, tentant de mettre au pas les universités, les médias et les intellectuels, à coups combinés de suppressions de subventions fédérales, de politiques de rachat par des proches (à l’instar de CBS par Larry Ellison, cinquième fortune mondiale) et de stigmatisation-intimidation.

Et il l’a fait sans opposition institutionnelle. « Donald Trump n’a jamais été aussi puissant, estime le chercheur Romuald ScioraAucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. » Le Congrès, à majorité républicaine, a renoncé à son rôle législatif, laissant le président étendre son champ d’intervention presque à l’envi : en un an, 229 décrets présidentiels ont été signés, soit plus que durant le premier mandat. Le ministère de la Justice, indépendant du pouvoir exécutif, a été transformé en bras armé, lançant des procédures contre les « ennemis » désignés par la Maison-Blanche.

Des juges ont bien tenté de faire prévaloir le droit et les termes de la Constitution, mais ils ont été, dans l’immense majorité des cas, contredits par la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays composée de six juges conservateurs sur neuf, qui agit comme l’ultime vigie de la « révolution » trumpiste.

Tout ceci était plus ou moins annoncé. Pas la nouvelle ère des relations internationales dans laquelle l’ancien champion de l’« America first » a projeté le monde. « L’administration Trump était celle du Make america great again (Maga), qui prenait la forme du rêve d’un retour aux années 1950, un moment où la prospérité états-unienne éclatait aux yeux du monde, et où la domination économique du pays était incontestée. Les références historiques étaient alors absentes du discours du président. Trump II, au contraire, produit un discours saturé de références historiques : la destinée manifeste, la frontière, ou encore les hommages répétés à William McKinley, le président des tarifs douaniers. Ces références au XIXe siècle montrent que, désormais, ce n’est pas la restauration de l’american dream d’après 1945 que vise l’administration, mais le retour à une Amérique originelle, celle de l’expansion perpétuelle », étaie l’historien Ludovic Tournès dans une tribune publiée par Le Monde.

Donald Trump n’a jamais été un isolationniste. L’année 2025 a confirmé qu’il était un interventionniste, de la participation aux côtés d’Israël à la « guerre des douze jours » contre l’Iran au plan néocolonial pour Gaza, en passant par des bombardements en Syrie. Avec l’enlèvement du chef d’État d’un pays souverain – Nicolas Maduro – et les velléités de prédation du Groenland, il est officiellement passé au stade de l’impérialisme. Nul ne peut prédire l’issue du bras de fer engagé sur le territoire autonome du Danemark, mais le sujet fait figure de test ultime : il met aux prises les États-Unis avec leurs alliés européens historiques qu’il menace désormais de droits de douane supplémentaires et engage de fait l’avenir de l’Otan.

« Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « Sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe », met en perspective Marie-Cécile Naves. « Trump fait tomber le monde amoureux de la Chine », va même jusqu’à considérer le Financial Times, le journal de référence des milieux financiers. Le premier ministre canadien, Mark Carney, a d’ailleurs récemment rencontré Xi Jinping pour célébrer un « nouveau partenariat stratégique ».

Si le nouvel impérialisme trumpien risque d’affaiblir durablement le statut des États-Unis sur la scène internationale, il place l’hôte de la Maison Blanche en porte-à-faux avec sa base Maga. Elle ne fait pas encore défaut à son « héros », mais elle est désormais la seule à le soutenir.

On revient ici à l’impopularité record de Donald Trump. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 39 % des personnes interrogées approuvent son action, le plus faible étiage pour un président à ce stade de son mandat. Sur tous les sujets, son déficit de soutien devient stratosphérique : – 16 % sur l’immigration, – 21 % sur l’économie, – 25 % sur les droits de douane. 58 % des États-Uniens estiment même que cette première année est un « échec ».

Cet échec a-t-il un avenir ? Électoralement, c’est peu probable. Les élections de mi-mandat, en novembre prochain, s’annoncent dans la lignée de tous les scrutins organisés depuis un an avec un puissant vote sanction. Le charcutage électoral d’urgence de quelques États républicains en 2025 révélait déjà un état de panique.

La petite phrase de Donald Trump – « On ne devrait même pas avoir d’élection » – le confirme. Politiquement, pourtant, il a prouvé depuis un an qu’il n’avait besoin ni d’un soutien majoritaire de la population, ni du Congrès pour faire avancer son rouleur compresseur.

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« Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux »

Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS, la politique étrangère du président états-unien se heurte à la complexité du monde et à la perplexité des alliés. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026).

Y a-t-il une logique à extraire de la première année du mandat Trump ?

Depuis un an, il ne se passe pas une journée sans que le président des États-Unis ne tente de saturer l’espace médiatique. Si les premiers mois de Trump 2 ont été, pour les observatrices et les observateurs, une phase d’ajustement à ce flot continu de petites phrases et de décisions (notamment par décret), nous avons désormais assez de recul pour les hiérarchiser et les analyser. Et ce, alors que, globalement, la fascination médiatique exercée par Trump et la sous-estimation du projet qu’il déploie demeurent, ce qui se traduit par la reprise fréquente de la propagande trumpiste, sans recul (comme « Trump, faiseur de paix », « Trump faiseur de deals », etc.). Mais sur le fond, personne ne devrait être surpris par ce qu’il se passe.

Que se passe-t-il justement ?

Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.). C’est ce que contient le « Projet 2025 », qui promet la régénérescence de la société américaine, débarrassée de ses indésirables (gauchistes, immigrés, intellectuels, etc.). Il s’agit de « traumatiser les fonctionnaires » et de décourager les forces d’opposition, en qualifiant les adversaires de « terroristes » et d’« ennemis de l’intérieur ». L’électorat MAGA (« Make America Great Again ») adhère à cela, mais l’affaire Epstein et la persistance d’un coût de la vie élevée fragilisent l’adhésion à Trump sur le moyen terme.

Et en matière de politique étrangère ?

Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. Les ambitions impérialistes, dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources, ne signifient pas que la stratégie est claire et surtout de long terme. Il faut en effet rappeler, d’une part, la promesse isolationniste faite à l’électorat MAGA (promesse rompue à plusieurs reprises, notamment depuis le bombardement de l’Iran en juin 2025) et, de l’autre, une vision du monde qu’on peut qualifier de simpliste : pour Trump, les États-Unis taperaient du poing sur la table et on leur obéirait.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe. Les conflits gelés se multiplient, l’incertitude que Trump a créée en matière économique et commerciale est immense (droits de douane erratiques, taxe prohibitive sur les visas H-1B pour les travailleurs étrangers qualifiés, revirements incessants), la fin de USAID (agence fédérale chargée de l’aide internationale) crée des béances dans le maillage du renseignement occidental, tue le « soft power » américain et condamne des dizaines de milliers de gens à la mort. Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux.

On a le sentiment d’une accélération récente.

Ce qui se passe depuis les opérations militaires au Venezuela, puis la réaction de la Maison-Blanche (en particulier du vice-président J.D. Vance) à la mort de Renee Nicole Good à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE (la police de l’immigration), sans parler des velléités d’envahir le Groenland et donc de déclarer la guerre à l’OTAN, tout cela donne l’impression d’une fuite en avant dans le fantasme de toute-puissance.

Quelles sont les oppositions oui résistances ?

Les immenses manifestations « No Kings Day » de l’automne et les résultats des élections du 4 novembre dernier montrent que la population américaine, majoritairement, ne cède pas au trumpisme. Pour l’heure, le parti démocrate n’est pas vraiment audible (il multiplie les livres sur la défaite de 2024 et ne s’oppose pas à Trump frontalement, il n’a pas de projet politique, pas d’agenda), mais les choses bougent beaucoup à gauche de l’échiquier politique, donc en dehors ou aux marges du parti.

Zohran Mamdani ouvre indéniablement un nouveau cycle. New York est un laboratoire, pas une ville à part. Le parti démocrate sera-t-il capable de s’en saisir ? Les élections de mi-mandat seront un grand test pour le trumpisme, à condition qu’elles se tiennent dans des conditions normales, voire qu’elles aient lieu tout court.

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Entre Monroe et Bush, la doctrine Trump à l’épreuve à Caracas

Le nouvel impérialisme du président étatsunien s’inscrit dans le fil d’une logique de domination de l’Amérique Latine et tente de tirer les leçons de la guerre en Irak. L’issue de l’intervention au Vénézuéla déterminera la suite de cette tentative de mise au pas. (Article publié dans l’Humanité du 9 janvier 2026.)

Des hélicoptères au-dessus de Caracas, Nicolás Maduro enlevé et déféré devant la justice des États-Unis, Donald Trump assurant que son pays allait diriger le Venezuela. La diffusion en boucle de ces images a nourri un sophisme géopolitique : l’Amérique a remporté une guerre ultra-éclair contre son ennemi numéro un sur le continent. C’était l’heure du « triomphe romain » en mondovision.

Dans un article pour la revue Foreign Affairs, Juan S. Gonzalez, directeur des affaires pour l’Amérique latine au Conseil national de sécurité de 2021 à 2024, met en garde contre cette lecture des événements : « Les images de Maduro sous la garde des États-Unis donnent une impression de finalité. (…) Pourtant, ce n’est pas le début de la fin du long conflit qui oppose Washington au Venezuela. Cela marque la fin du début et le début d’une phase bien plus difficile et périlleuse. »

Un triomphe romain sans victoire dans la guerre des Gaules n’est plus qu’un « spectacle impérial », comme le nomme l’universitaire Miguel Tinker Salas dans un entretien accordé à l’Humanité. Nicolás Maduro ne semblait pas être la clé de voûte du système puisque ce dernier ne s’est pas écroulé. Si, une semaine après l’opération « Absolute Resolve », on en mesure encore mal les conséquences et limites, les intentions, elles, ont été clairement énoncées.

Cette intervention constitue l’acte 1 de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendue publique début décembre et la première mise en œuvre du « corollaire Trump » à la doctrine Monroe. Il faut d’abord dépolluer cette dernière de toutes les incompréhensions qu’elle charrie.

« Elle n’est pas au départ la base de l’impérialisme des États-Uniscomme le rappelle Olivier Compagnon, professeur d’histoire (lire notre édition du 7 janvier). Dans le texte d’origine, Washington parle pour l’ensemble du continent américain et de ce que le pouvoir en place définit comme l’hémisphère occidental. Mais il n’y a pas encore une vocation impériale à destination de l’Amérique latine. C’est un texte qui s’adresse aux États européens en pleine phase de restauration monarchique et qui les avertit contre toute volonté de reconquête du continent américain : les Britanniques au nord ou les Espagnols et les Portugais au sud. » Les mouvements indépendantistes latino-américains se retrouvent d’ailleurs dans cette « doctrine Monroe ».

L’adversaire jamais nommé : la Chine

« Le véritable basculement impérial des États-Unis est formulé dans le corollaire à la doctrine Monroe émis par Theodore Roosevelt en 1904 », ajoute l’universitaire. Il correspond à la première période impérialiste de l’histoire états-unienne, avec la mise sous tutelle de Cuba, à l’issue de la guerre hispano-américaine : occupations militaires jusqu’aux années 1930 puis, après la Seconde Guerre mondiale, opérations militaires et déstabilisations politiques orchestrées par la CIA.

Cette « doctrine » a désormais un corollaire contemporain, énoncé dans le fameux document de stratégie nationale : « Nous voulons nous assurer que l’hémisphère occidental (l’Amérique latine, NDLR) reste suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions étrangères hostiles ou de la propriété d’actifs clés, et qui soutienne les chaînes d’approvisionnement critiques ; et nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. »

L’adversaire, jamais nommé : la Chine. Les nouveaux champs : l’économie, les trafics de drogue et les migrations. Le Venezuela coche presque toutes ces cases. Le pays vend son pétrole à la Chine, en yuans de surplus, ébréchant l’hégémonie du dollar. Des centaines de milliers de ressortissants vénézuéliens ont fui vers les États-Unis pour des raisons politiques et économiques et Donald Trump aimerait pouvoir les renvoyer. Il ne manquait que la « drogue », dont un dossier fabriqué de toutes pièces se charge. Affaibli économiquement par les erreurs de gestion et les sanctions économiques, déconsidéré par sa dérive autoritaire, le régime de Nicolás Maduro était le premier domino rêvé car le plus faible.

La visée impérialiste séculaire s’est pourtant appuyée sur une opération militaire éclair, une méthode peu utilisée depuis que les États-Unis se pensent comme une puissance hégémonique. Comme si un second corollaire s’était invité : celui à la doctrine néo-conservatrice de W. Bush.

Michael Paarlberg, professeur de sciences politiques à l’université de Virginie, évoque, dans une tribune publiée dans le magazine britannique de gauche New Statesman, « les leçons tirées des guerres interminables (qui) influencent au moins en partie le style d’intervention préféré de Trump : frappes aériennes sans invasion terrestre ultérieure, assassinats de cibles souvent non militaires, politique qui évite la reconstruction nationale et l’aide humanitaire au profit d’une extraction pure et simple des ressources. La nature ponctuelle du raid au Venezuela visait à rassurer les électeurs lassés par la guerre en leur montrant qu’il ne s’agissait pas du début d’une occupation ».

« Cuba semble être prête à tomber »

Mais cela suffit-il à atteindre l’objectif de guerre ? D’ailleurs, quel est-il ? Entre Donald Trump et Marco Rubio, le secrétaire d’État, la diplomatie états-unienne semble produire autant de larsen que de stéréo. Donald Trump évoque le pétrole à 25 reprises lors de sa conférence de presse à Mar-a-Lago mais aussi la possibilité d’envoyer des troupes au sol, jadis un « tabou » dans le monde Maga (« Make America Great Again »). Le diplomate en chef passe le week-end à désamorcer le propos du commandant en chef.

Par ailleurs, il estime que le « régime en place » n’est pas « légitime » mais écarte l’idée de le renverser. Il entend seulement le contraindre. Au passage, l’opposition et Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix, ont appris en direct qu’il n’était pas question de les installer au palais de Miraflores. Marco Rubio, proconsul à distance du Venezuela, a finalement présenté aux membres du Congrès un plan en trois phases (lire aussi page 12) dont le premier « test » réside dans la livraison de pétrole : Donald Trump exige « entre 30 et 50 millions de barils de pétrole sous sanction et de haute qualité ».

Le président nationaliste et impérialiste attend un effet d’entraînement d’une mise au pas du « régime » chaviste à défaut de son renversement. Avertis des conséquences d’un désalignement d’avec Washington, les autres pays rentreraient dans le rang et appliqueraient les politiques dictées depuis le bureau Ovale. « Mais je ne pense pas que ce qui s’est passé au Venezuela soit reproductible, estime Miguel Tinker Salas. On n’imagine pas une seule seconde que Washington envoie un commando à Mexico, enlever Claudia Sheinbaum, la présidente ultrapopulaire d’un pays de 130 millions d’habitants. »

Quant à Cuba, l’enjeu n’est pas d’influencer ses politiques mais de renverser le gouvernement. « Cuba semble être prête à tomber », assurait Donald Trump, vingt-quatre heures après l’opération à Caracas. On reviendrait donc au « principe » du changement de régime. Une exception à la nouvelle règle justifiée par Marco Rubio, fils d’immigrés économiques cubains arrivés aux États-Unis en 1956.

« Tout le monde dit des choses différentes et contradictoires »

Mais, avant de passer aux dominos suivants, encore faut-il que le Venezuela puisse faire jurisprudence. Malgré la hantise de reproduire le cauchemar de Bagdad, la situation « ressemble à l’Irak, estimait Curt Mills, directeur exécutif de The American Conservative, un magazine conservateur lors d’un webinaire organisé par le Quincy Institute. Dans l’administration Trump, tout le monde dit des choses différentes et contradictoires. En plus, ils ont créé un successeur plus légitime que Maduro ».

« On n’aura pas la démocratie et sans doute pas le pétrole », prédit-il avant de rappeler que « l’Irak est plus proche de la Chine que des États-Unis »« Les États-Unis ont toujours été bons pour frapper des régimes, conclut John Mearsheimer, professeur de relations internationales à l’université de Chicago. Le problème est ce qui se passe les jours d’après. » Des jours qui pourraient durer des mois, voire des années, processus dont l’issue, quelle qu’elle soit, bouleversera les relations internationales.

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Les 7 travaux de démolition de Donald Trump

Mieux préparé qu’en 2016, le milliardaire tente depuis un an de mettre en œuvre un projet visant à reconfigurer tous les aspects de la vie politique, sociale, institutionnelle et diplomatique des Etats-Unis. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 8 janvier 2026.)

Le premier mandat a été chaotique et disruptif, le second sera chaotique et révolutionnaire. Lorsqu’il prête serment le 20 janvier 2025, Donald Trump dispose d’un plan de bataille – le projet 2025, de la fondation Heritage – qui lui permet de lancer des offensives sur tous les fronts. Un an après, malgré un mécontentement au plus haut, l’entreprise se poursuit.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, on peut également voir, fondus dans la foule VIP, Larry Ellison et Bernard Arnault, le « Frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du « Washington Post » montre que les 100 États-Uniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5 %, contre 1 % en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (de 1,1 à 1,3 milliard de dollars) a été financée par trois multimilliardaires, dont Elon Musk (277 millions à lui seul). Tous ont été payés en retour avec « la grande et belle loi » (One Big Beautiful Bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur dix ans.

L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas qu’une question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle, qui, depuis le retour de son ami Donald Trump, s’est vu confier l’algorithme de TikTok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer comme tête de l’information Bari Weiss, farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. Le tout avec l’adoubement, voire l’appui effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’État providence

On l’oublie trop souvent : les États-Unis ont été les pionniers de l’État providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 1930, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La version américaine a toujours été incomplète puisque, contrairement à ce qu’il s’est produit en Europe, aucun système universel public de santé n’a vu le jour.

Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néolibérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un État fédéral, ni mammouth ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’État fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’État) de l’histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le « Washington Post », 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Éducation a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même, SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée la plus violente. La police de l’immigration (ICE) se comporte « comme une force de police voyou qui n’a aucun compte à rendre ni ne doit faire preuve de transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’université du Michigan, cité dans un article du site Truthout.

Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, ne se prévalent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22 000 arrestations mensuelles contre 9 000 sous la présidence Biden, selon les données du « New York Times ».

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la Sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux a quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8 200 arrestations mensuelles contre 21 800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants s’intègre dans un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux tiers sont situés en Afrique).

Plus idéologue que son nouveau mentor, J. D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindoue. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des États-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les États-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Raison car, sur le plan diplomatique, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux États-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour.

À ce diagnostic en partie faussé l’administration Trump a apporté deux types de réponse. Sur le plan économique, les droits de douane imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange, mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Sur le plan diplomatique, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les États-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale par… les États-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’Otan) sont considérées comme des sabots de Denver (des bloque-roue).

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis à commencer par le bombardement du Venezuela et le kidnapping de son président Nicolás Maduro : la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont aussi cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien, mais accepte d’augmenter ses budgets de défense ; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts états-uniens auprès des pays arabes.

Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout, mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular en chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de la grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise.

Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux États-Unis début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici à 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et de crédits d’impôt votés lors de la présidence Biden. Dernier fait en date : le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, dont le Giec et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce au boom du gaz de schiste, les États-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Les actes n’ont pas tardé à se joindre à la parole puisque l’objectif de l’opération « Absolute Resolve », outre la démonstration de force, est de faire main basse sur le pétrole vénézuélien. Tout comme les ressources du Groenland ne sont pas étrangères aux velléités d’annexion.

Le document cite également les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une copropriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Les États-uniens, en revanche, sont conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51 % d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières

Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les États-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’État de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême droite Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité.

« Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’être des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, Disney a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, suspendue en septembre après une blague sur Charlie Kirk mal perçue par la Maison-Blanche.

Étendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain sur la rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise au pas des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la Cour suprême.

« Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la Cour suprême – NDLR) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J. D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

Promouvoir l’oligarchie

Puisqu’il faut commencer par le commencement, partons de la cérémonie d’investiture. Au premier rang, figure le top du top des fortunes mondiales : Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos. Pas loin, fondu dans la foule VIP, on peut également voir Larry Ellison et Bernard Arnault, le « frenchie » de la bande. Jamais les richissimes n’ont à ce point affiché leur proximité avec un président.

Jamais, également, ils n’ont autant financé la politique. Une enquête du Washington Post montre que les 100 étatsuniens les plus riches ont participé en 2024 aux campagnes électorales à hauteur de 7,5% contre 1% en 2000. Lors de la dernière présidentielle, ils ont donné cinq fois plus d’argent aux républicains qu’aux démocrates, signe d’un basculement de la Silicon Valley en faveur de la droite.

La moitié de la campagne de Donald Trump (1,1 à 1,3 milliards de dollars) a été financée par trois multimilliardaires : Elon Musk (277 millions à lui seul), Timothy Mellon et Miriam Adelson. Tous ont été payés en retour avec la « grande et belle loi » (Big beautiful bill), votée en juillet 2025 : via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.
L’instauration d’un régime oligarchique n’est pas que question d’argent. Elle est d’abord affaire de pouvoir, comme l’incarne Larry Ellison, le PDG d’Oracle qui depuis le retour de son ami Donald Trump s’est vu confier l’algorithme de Tik Tok, a racheté Paramount et la chaîne CBS pour y placer à la tête de l’information Bari Weiss, une farouche soutien de Benyamin Netanyahou, et tente de mettre au pas CNN via l’OPA sur Warner. https://www.humanite.fr/monde/donald-trump/tiktok-cbs-cnn-le-milliardaire-larry-ellison-nouveau-citizen-kane-dextreme-droite Le tout avec l’adoubement voire le soutien effectif de Donald Trump. CQFD.

Finir de dépecer l’Etat-Providence

On l’oublie sans doute trop souvent : les Etats-Unis ont été les pionniers de l’Etat-Providence avec la mise en œuvre, dès le milieu des années 30, du New Deal de Franklin Delano Roosevelt (FDR). La forme américaine a toujours été incomplète puisque contrairement à l’Europe aucun système universel public de santé n’a vu le jour. Sous la présidence de Lyndon Johnson, deux programmes publics ont néanmoins été créés pour assurer les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Malgré les assauts de l’ère néo-libérale, de Ronald Reagan à Bill Clinton, ces derniers ont survécu ainsi que la Social Security (système de retraite), un filet social minimal (bons alimentaires) et un Etat fédéral, ni mammouth, ni squelettique.

C’est à ce dernier que Trump II s’est d’abord attaqué en confiant une mission à Elon Musk, celui dont toute la carrière professionnelle a profité des subventions publiques. Dès janvier, une brutale offensive est lancée contre l’Etat fédéral. Le plus long « shutdown » (fermeture des services de l’Etat) de l’Histoire, du 1er octobre au 13 novembre, permet à l’administration Trump de remettre un coup de marteau sur le clou. En moins d’un an, selon le Washington Post, 300.000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions tandis que nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – se sont trouvés décapités.

Il s’agit moins d’un dépeçage que d’un redéploiement. À titre d’exemple, si le ministère de l’Education a été purement et simplement supprimé, les financements demeurent et ils seront redéployés vers les écoles privées. De même SpaceX, qui a décollé grâce à la commande publique, disposera toujours de fonds du contribuable mais pas l’industrie des voitures électriques : Elon Musk veut préserver sa position dominante sur ce marché en privant ses concurrents des mêmes aides dont Tesla a bénéficié.

Restaurer l’Amérique blanche

« La plus grande opération d’expulsions de l’histoire » promise par le président nationaliste s’est avérée être sans aucun doute la plus violente. La police de l’immigration (ICE), se comporte « comme une force de police voyou, sans aucune responsabilité ni transparence », selon William G. Lopez, professeur à l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans un article du site Truthout. Les agents déboulent dans des voitures banalisées, portent des masques, n’excipent pas de leur qualité ni d’un mandat. L’ICE a beau sortir ses grands filets, elle n’y prend pas grand monde : 22000 arrestations mensuelles contre 9000 sous la présidence Biden, selon les données du New York Times.

Son but est ailleurs : le climat de terreur sert à la fois à convaincre les sans-papiers de partir d’eux-mêmes et aux candidats à l’immigration de ne pas tenter leur chance. Selon le ministère de la sécurité nationale, 1,9 million d’entre eux ont quitté le pays. Chiffre invérifiable et sans aucun doute gonflé. Mais les arrestations à la frontière ont, elles, chuté : 8200 arrestations mensuelles contre 21800 il y a un an.

Cette chasse aux migrants ne constitue qu’un moyen d’un projet plus large : refaire de l’Amérique une nation blanche à l’heure où la diversité démographique s’impose depuis des décennies. Donald Trump refuse que le pays accueille des immigrés venant de « pays de merde » et impose interdictions ou restrictions d’entrée sur le territoire pour les personnes venant de 39 pays (dont les deux-tiers sont situés en Afrique). Plus idéologue que son nouveau mentor, J.D. Vance, le vice-président, défend l’idée d’une « nation blanche et chrétienne », au détriment, presque pour l’anecdote, de sa propre femme, Usha, d’origine indienne et de religion hindou. Le fascisme ne semble pas avoir de famille.

Maintenir l’hégémonie des Etats-Unis

Donald Trump voit le pays qu’il préside comme une puissance en déclin. Il a, à la fois, tort et raison. Tort car, économiquement, les Etats-Unis représentent toujours un quart du PIB mondial comme en 1980. Raison, car diplomatiquement, la complexification du monde – certains diraient sa multipolarisation – ne permet plus aux Etats-Unis de dicter sans opposition ni contradiction son ordre du jour. 

A ce diagnostic en partie faussé, l’administration Trump a apporté deux types de réponses. Sur le plan économique, les droits de douanes imposés unilatéralement sont censés ramener sur le sol américain des richesses qui n’ont, en réalité, jamais été aspirées ailleurs. L’objectif n’est pas de mettre fin au libre-échange mais d’en établir une forme unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Diplomatiquement, c’est également l’unilatéralisme qui prédomine. Les Etats-Unis de Donald Trump sont désormais les premiers démolisseurs d’un système multilatéraliste mis en place à la fin de la seconde guerre mondiale par…les Etats-Unis de Franklin Delano Roosevelt. Lors de son audition de confirmation devant le Sénat, Marco Rubio le justifiait ainsi : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » La coopération et la décision partagée (au sein de l’ONU comme de l’OTAN) sont considérées comme des sabots de Denver.

L’isolement croissant de Washington sur la scène internationale s’accompagne néanmoins de points marqués et de faits accomplis: la plupart des pays, au premier rang desquels l’UE, ont cédé sur les droits de douane ; l’Europe court après son influence perdue dans le dossier ukrainien mais accepte d’augmenter ses budgets de défense; Washington a financé et soutenu la guerre génocidaire de Benyamin Netanyahou même si celui-ci a dû accepter un plan de cessez-le-feu afin de préserver les intérêts US auprès des pays arabes. Pour autant, la Chine n’a pas reculé d’un pouce et affirme sa position dominante dans plusieurs domaines, comme les énergies renouvelables.

Nier le changement climatique

Donald Trump voit des « canulars » partout mais son préféré demeure celui qui est le plus scientifiquement prouvé : l’Anthropocène, soit cette nouvelle ère où les hommes et leurs activités sont devenus la principale force de changement sur Terre. Le canular-en-chef aurait été élaboré afin d’entraver la marche triomphale de grande Amérique vers la prospérité. En conséquence de quoi, il faut faire exactement l’inverse de ce que tout le monde préconise. Voilà le raisonnement par lequel l’absurde a signé son retour aux Etats-Unis, début 2025 : retrait pour la deuxième fois des accords de Paris ; signature d’un décret pour « libérer l’énergie américaine », redonnant la priorité aux énergies fossiles et mettant fin à l’objectif d’atteindre 50 % de voitures électriques d’ici 2030 ; suspension de plusieurs milliards de dollars de subventions et crédits d’impôts votés lors de la présidence Biden.

Redevenus un exportateur net d’énergie, grâce notamment au boom du gaz de schiste, les Etats-Unis veulent pousser plus loin cet « avantage ». La nouvelle stratégie de sécurité nationale, publiée début décembre, institue comme « priorité absolue » le fait de « rétablir la domination énergétique américaine (dans les domaines du pétrole, du  gaz, du charbon et du nucléaire) et relocaliser les composants énergétiques clés nécessaires ». Le document cite notamment les ressources naturelles en Afrique. Lors d’un premier « accord », la Maison-Blanche a déjà extorqué à l’Ukraine une co-propriété sur ses terres rares, secteur dans lequel Pékin bénéficie de plusieurs longueurs d’avance. Pour le presque octogénaire Donald Trump, la course effrénée à l’énergie vaut tous les dénis et négationnismes. Edifiés par les feux, cyclones, sécheresses et inondations dont la fréquence et l’intensité augmentent régulièrement, les Etatsuniens sont eux, conscients du danger : selon une enquête du Pew Research Center, 51% d’entre eux estiment que le changement climatique représente une « menace majeure » pour leur pays.

Lancer une chasse aux sorcières
Toute opposition est une trahison qui doit être punie. Le principe de Trump II est assez simple et emprunte à la grammaire des régimes autoritaires. Les Etats-Unis sont-ils en passe de devenir pour autant un régime autoritaire ? Ce serait aller vite en besogne.

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a commencé sur des airs de vendetta personnelle avec des poursuites lancées (et au final avortées) contre James Comey, l’ancien directeur du FBI, et Letitia James, procureure générale de l’Etat de New York. Il faut punir les « ennemis de l’intérieur », dont les rangs grossissent subitement après l’assassinat, en septembre 2025, de l’influenceur d’extrême-droite, Charlie Kirk. N’importe quelle organisation de gauche est accusée de complicité. « Il s’agit de la plus grande atteinte à la liberté d’expression depuis l’ère McCarthy, mais elle bénéficie d’un consensus populaire nettement moins important que lors de la deuxième vague de chasse aux communistes, dénonçait, sur X, Jeet Heer, journaliste au magazine progressiste The NationElle est menée au nom d’une faction minoritaire dirigée par le président le plus impopulaire de l’histoire moderne. »

L’Université constitue l’autre cible des stratèges républicains. Accusées d’êtres des incubateurs « wokistes », les facultés subissent des chantages aux subventions. Les médias constituent le dernier terrain de cette guerre d’hégémonie culturelle aux relents de croisade, avec l’OPA géante de Larry Ellison. Mais la machine rencontre parfois son grain de sable. Ainsi, lorsque Disney, sous la pression des téléspectateurs et des cours en Bourse, a dû annoncer le retour de l’émission de « late show » de Jimmy Kimmel, coupable d’une blague mal perçue par la Maison-Blanche.

Etendre à l’infini le champ présidentiel

Président d’une république… monarchique. Dans un pays qui a fondé son système politique républicain en rupture avec la Couronne britannique, Donald Trump ne peut explicitement réclamer les pouvoirs d’un roi. Il agit néanmoins comme tel. En onze mois, il a signé 221 décrets présidentiels, soit autant que lors de l’ensemble de son premier mandat. Le Congrès n’existe plus ou à peine. Mais la mise en règle coupée des institutions ne s’arrête pas là, avec l’appui de la cour suprême. « Dans une série de décisions (…) de la Cour, Roberts (le président de la cour suprême, ndlr) et ses alliés ont soutenu les affirmations répétées de Trump selon lesquelles il disposerait d’une autorité pratiquement incontestée sur l’ensemble du pouvoir exécutif », souligne Jamelle Bouie, chroniqueur au New York Times. La plus haute instance judiciaire du pays permet ainsi à la très ancienne théorie de l’exécutif unitaire d’avancer. Elle stipule que toute l’administration, y compris les agences indépendantes, doit entretenir se soumettre au pouvoir présidentiel.

Un Trump Imperator mais décrédibilisé voire démonétisé. Les enquêtes d’opinion se suivent et se ressemblent : l’hôte de la Maison-Blanche se trouve  au plus bas, ses politiques sont impopulaires. Les élections disent la même chose du rejet des républicains au pouvoir : les défaites s’accumulent et laissent augurer d’une victoire démocrate lors des élections de mi-mandat, en novembre 2026. Donald Trump serait alors un président boiteux, selon l’expression consacrée outre-Atlantique, ce qu’anticipent certains de ses soutiens, à commencer par le vice-président J.D. Vance. Un an de Trump II et ils préparent déjà le trumpisme après et sans Trump.

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Donald Trump achève sa mue néoconservatrice

Le candidat de 2015 opposé, par opportunisme politique, aux guerres de Bush est devenu le président de 2026, ouvertement adepte du changement de régime de le prédation du pétrole par la force. (Article publié dans l’Humanité du 5 janvier 2026.)

Après avoir émergé sur la scène politique nationale en opposition aux guerres de Bush, solide ciment de sa base Maga (« Make America Great Again »), Donald Trump a définitivement rejoint le rang. Celui des présidents des États-Unis qui se lancent dans la déstabilisation, voire le renversement de régime et la prédation de matières premières, en l’occurrence le pétrole.

Déjà loin de l’illusion d’un isolationnisme, le champion de l’« America First » avait certes mené des frappes « ciblées », de l’assassinat en 2020 de Qassem Soleimani, le commandant de la force al-Qods du corps des gardiens de la révolution islamique d’Iran, à des bombardements, plus récemment, de camps de Daech en Syrie.

La participation de Washington à la « guerre des douze jours » menée en juin 2025 par Israël contre l’Iran avait fait monter d’un cran supplémentaire cette « diplomatie » par la force, secouant au passage sa propre base électorale. Mais le kidnapping du chef d’un État souverain est d’une tout autre nature, tout comme ses objectifs assumés. Elle signe la conversion néo-conservatrice de Donald Trump, qui va jusqu’à inquiéter Steve Bannon, son ancien conseiller spécial : « Risquons-nous de revivre l’Irak sous Bush ? »

Marco Rubio, proconsul à Caracas ?

Totalement décomplexé, Donald Trump a en effet assumé deux choix : le renversement du « régime » à Caracas et l’accaparement du pétrole du pays, le plus important détenteur de réserves d’or noir au monde. Lors d’une conférence de presse à Mar-a-Lago, organisée quelques heures après l’intervention militaire, il a déclaré qu’un « groupe » allait prendre le contrôle du Venezuela, sans fournir plus de détails.

Seule certitude : il n’estime pas Maria Corina Machado, leader de l’extrême droite et lauréate du dernier prix Nobel de la paix, apte à exercer le pouvoir. Marco Rubio, le secrétaire d’État, va-t-il devenir une sorte de proconsul américain à Caracas comme Paul Bremer à Bagdad pendant l’occupation états-unienne ?

Mais, comme le notait le New York Times, dans sa couverture en direct, « Trump montre à quel point cet effort vise à garantir l’accès au pétrole. Interrogé sur le calendrier de l’engagement américain dans le pays, il a immédiatement évoqué la reconstruction des infrastructures pétrolières ». La préoccupation pétrolifère a fait une apparition tardive dans la rhétorique de la Maison-Blanche.

Depuis plusieurs mois, il était principalement question de « narcotrafic » dont se serait rendu coupable Nicolas Maduro, visé depuis 2020 par une procédure judiciaire aux États-Unis. D’où les attaques contre des bateaux qui ont provoqué la mort de 105 personnes.

Un faux nez auquel tente toujours de faire croire Marco Rubio, selon lequel il s’agit « principalement d’une opération de police ». La lutte contre le trafic de drogue passe sans doute mieux auprès de la base Maga, même si l’argument s’avère fallacieux (lire entretien ci-contre).

Un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe

Le pivot rhétorique de Donald Trump n’est intervenu que ces dernières semaines, lorsque l’hôte de la Maison-Blanche a évoqué le pétrole « volé » aux États-Unis. Une référence à la nationalisation des champs pétrolifères vénézuéliens. Mais l’Arabie saoudite et la Russie ont fait de même. Donc pourquoi le Venezuela ?

C’est ici qu’interviennent le principe de proximité et surtout celui de la doctrine Monroe. Édictée en 1823 par le président du même nom, elle stipule que les affaires des Amériques ne regardent que les Américains, principalement les États-uniens. Son « corollaire (Theodore) Roosevelt » (président de 1901 à 1909) la transforme en instrument de l’impérialisme naissant.

Dans le document de nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public début décembre, il est fait mention d’un « corollaire Trump », qui l’adapte aux réalités contemporaines. La puissance étrangère à chasser du continent n’est plus la Grande-Bretagne du XIXe siècle ou l’Espagne du début du XXe siècle, mais la Chine, devenue un partenaire majeur des pays d’Amérique latine, faisant reculer l’influence économique de Washington. Pékin est d’ailleurs un acteur majeur du secteur pétrolier au Venezuela…

L’opération de ce week-end, minutieusement préparée depuis de longs mois, constitue la première mise en œuvre de cette stratégie, qui vise à endiguer la montée en puissance chinoise et à mettre au pas des pays trop autonomes par rapport à Washington, qui entend dicter les termes de leur diplomatie mais aussi ceux de leurs politiques en matière de migration et antidrogue. Les menaces ouvertes proférées contre Cuba, mais aussi le Mexique et la Colombie en sont l’illustration. Le Venezuela représente à la fois un avertissement et potentiellement un premier domino.

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