L’OPA incomplète de Trump sur le parti républicain

 

(Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2016)

Officiellement nominé par le parti de droite, le milliardaire xénophobe et nationaliste prononce ce soir son discours d’intronisation. Mais les divisions se sont encore creusées ces derniers jours.

 

Le fils a intronisé le père. A la convention du parti républicain, la politique est une histoire de famille. Donc, Donald Trump Jr, porte-parole de la délégation de l’Etat de New York, a pris la parole mardi soir au Quick Loans Arena de Cleveland et a déclaré : « C’est mon honneur de pouvoir placer Donald Trump en tête du compte des délégués avec nos 89 délégués (ceux de l’Etat de New York, NDLR). Félicitations, Papa, nous t’aimons. » C’est ainsi que Donald J. Trump est officiellement devenu le candidat du parti républicain pour l’élection présidentielle. Ses autres enfants présents ont scandé « New York, New York » et les délégués se sont levés pour célébrer le moment. Enfin, pas tous les délégués. Un nombre certain d’entre eux sont restés ostensiblement assis. D’autres avaient préféré ne pas être présent pour ce moment qui leur est douloureux : « le parti de Lincoln est devenu le parti de Trump, » comme le résume John Nichols, dans The Nation.

Un milliardaire qui a joué, durant toute sa campagne des primaires sur le ressentiment racial, la xénophobie, stigmatisé les musulmans et les immigrés mexicains, flirté avec le Klu Klux Klan, portera le 8 novembre prochain les couleurs du parti du président qui permit l’abolition de l’esclavage. En obtenant la nomination, Donald Trump a incontestablement réussi son OPA sur le G.O.P. Mais il a échoué, jusqu’ici, à obtenir l’unité de cette même formation derrière sa candidature. Signe de cette défiance persistante: 721 délégués ont voté pour un autre candidat que le nominé, la plus forte proportion depuis 1976 et la candidature « dissidente » de Ronald Reagan face au président sortant Gerald Ford. Depuis l’ouverture de la convention, les moments de tension et de mécontentement se sont multipliés entre délégués. Sans parler de l’absence des deux derniers présidents républicains (Bush père et fils), des deux derniers candidats présidentiels (McCain et Romney) et du gouverneur de l’Etat hôte (John Kasich, par ailleurs candidat lors de la primaire). Et Ted Cruz, le second des primaires, a refusé dans la nuit de mercredi à jeudi, d’apporter son soutien à Trump.

Une partie de l’establishment républicain a, en revanche, décidé de suivre le mouvement. Son pari ? Que Trump s’assagisse, se « recentre ». C’est ce qu’ont dit plusieurs députés au micro des chaînes d’information américaines. « Sur l’interdiction d’entrée des musulmans aux Etats-Unis, Donald se rend déjà compte que c’est inconstitutionnel », plaide l’un. « Sur le mur entre le Mexique et les Etats-Unis, Donald sait bien que le gouvernement mexicain ne paiera pas », avance une autre. Le speaker républicain de la chambre, Paul Ryan, qui a apporté son soutien à Trump tout en prenant régulièrement ses distances sur nombre de sujets, a, lors de son discours à la convention, lancé cette supplique au nominé : « Que dis-tu ? Que dis-tu pour unifier le parti ? Que dis-tu qui unifie le parti en ce moment crucial quand l’unité est tout ? » Pour une partie des conseillers du milliardaire, cet appel à rentrer dans le rang républicain constitue le piège ultime. Si Trump se rétracte sur l’immigration, les musulmans ou les traités de libre-échange, il va se couper de ses millions d’électeurs qui l’ont fait roi pendant les primaires, avancent-ils. Mais s’il en reste à ses positions, il va dresser contre lui une partie plus grande encore de l’électorat et sera battu en novembre, rétorquent d’autres conseillers républicains qui disent vouloir tirer les leçons de la défaite de Romney en 2012, suite à une campagne beaucoup plus à droite que celle de McCain en 2008. Comment Trump va-t-il gérer ce dilemme stratégique? On trouvera une indication dans le discours qu’il prononcera ce soir en clôture de cette convention. Mais le défilé des orateurs depuis lundi soir donne déjà une indication de la réponse : l’unité du parti, c’est… Hillary Clinton. La candidate démocrate a été accusée de tous les fléaux et maux (y compris celui d’être inspirée par le communiste Saul Alinsky). La carte maîtresse de Trump serait donc l’impopularité- bien réelle – de sa concurrente. Mais comme sa propre côte d’impopularité est encore plus importante, pas certain qu’il y trouve là sa martingale…

 

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Les pro-Sanders préparent l’acte 2 de la « révolution politique »

 

(Article publié dans l’Humanité du 7 juin 2016)

Grâce à sa victoire en Californie, Hillary Clinton remporte l’investiture du parti démocrate. Mais déjà, pour le mouvement initié par le sénateur socialiste du Vermont, l’heure est à la préparation de l’avenir. Dans une semaine, à Chicago, le « sommet du peuple » posera peut-être les bases d’une nouvelle organisation.

 

Pour la deuxième fois en un an, Charles Lenchner va laisser pour quelques jours ses « deux chats communistes sectaires » (Charles a un côté provocateur assumé !), quitter son appartement de  Brooklyn et tailler la route vers Chicago. Pour la deuxième fois en un an, il va réfléchir à Sanders et à la « révolution politique. »  « Je me souviens très bien de la réunion de mai 2015, commence-t-il, attablé dans un pub new-yorkais après un débat au Left Forum (1). Bernie Sanders venait de décider de participer aux primaires démocrates, non en troisième candidat. Je me souviens très bien de la grande colère qu’il avait dû affronter. » Engagé dans la campagne du sénateur du Vermont depuis un petit mois, ce consultant marketing, ancien militant de la cause des Palestiniens en Israël, ancien du mouvement Occupy Wall Street, avait appuyé la décision de Sanders. Celui qui est devenu depuis l’un des fondateurs de « People for Bernie » prend une gorgée d’eau fraîche et savoure ce qu’il va dire : « Un an après… » Il n’en dit pas plus et laisse un blanc, que nous remplissons. Un an après, à la veille du dernier « super Tuesday » de la saison, avec notamment la Californie en jeu (lire ci-contre), Bernie Sanders a recueilli dix millions de voix (43% des suffrages exprimés). Soit le score le plus important remporté, de toute l’Histoire politique moderne, par ce que les commentateurs politiques nomment un « insurgent », dont la traduction française pourrait se placer entre « outsider » et « insurgé ». « Un an après, reprend Charles, cette campagne est une boussole : nous avons vu nos forces, nous avons aussi repéré nos faiblesses. Surtout, elle a montré à quel point l’establishment démocrate était faible. » Une boussole, certes, mais pour aller où ? C’est la question qui sera débattue lors du « Sommet du peuple », à Chicago, du 17 au 19 juin. Y prendront notamment la parole Naomi Klein, la journaliste et militante altermondialiste, Cornell West, philosophe africain-américain, RoseAnn DeMoro, la présidente du syndicat des infirmières, l’un des seuls à avoir officiellement apporté son soutien à Sanders.

Charles Lenchner y croisera peut-être un autre New-Yorkais, Michael Zweig, professeur d’économie à l’Université Stony Brook qui sera à peine sorti de la conférence de deux jours dont il est la cheville ouvrière « Comment fonctionnent les classes sociales ? » « La difficulté va être de gérer deux « après », estime-t-il. En même temps que la construction du mouvement se pose, il faut se demander ce qu’il faut faire pendant la campagne. » Là, clairement, deux « écoles » s’affrontent. Les uns estiment que Sanders doit officiellement apporter son soutien à Hillary Clinton afin de faire barrage à Donald Trump. Les autres le pressent de se présenter en troisième candidat lors du scrutin de novembre. John Mason fait partie des premiers. Kshama Sawant des seconds. John est professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson. Francophone et francophile, il s’est engagé dans la campagne de Sanders et porte au revers de sa veste un gros pin’s bleu ciel sur lequel apparaissent seulement une chevelure blanche, des sourcils blancs et des lunettes, ne laissant aucun doute pour autant sur l’identité du personnage. Kshama est conseillère municipale socialiste à Seattle, la première à être élue dans une assemblée locale sous cette étiquette depuis les années 20. Elle s’est trouvée à la pointe de la bataille pour le SMIC à 15 dollars que la ville du nord-ouest du pays a été la première à adopter avant que les Etats de Californie et de New York n’en fassent leur loi. Arguments.

Pour John, c’est certain, « Sanders ne fera pas une « erreur Nader ». Référence au candidat des Verts qui, en 2000, avait grignoté suffisamment de voix pour être accusé d’avoir favorisé l’élection de W. Bush face à Al Gore. « On peut avoir une campagne autonome à côté de celle de Clinton, ajoute l’universitaire. La prochaine campagne de Bernie sera celle qu’il va mener auprès de la classe ouvrière blanche afin qu’elle ne vote pas Trump. » Puis, en cas de victoire de Clinton, « Bernie peut peser jusqu’à la composition du cabinet. Pourquoi pas imposer la nomination de Stiglitz (prix Nobel d’économie, critique des politiques néolibérales, NDLR)? »

Kshawa développe un tout autre raisonnement. « Pourquoi, où en ce moment historique, alors que des dizaines de millions d’Américains cherchent une réponse en dehors de l’establishment, devrions-nous suivre le parti démocrate ? Le problème, ce n’est pas le candidat. Les bons candidats qui se présentent pour de mauvais partis produisent toujours de mauvaises choses. Si Sanders se présente en indépendant en novembre, Trump ne pourra pas avoir le monopole du vote anti-establishment. Mais si Bernie apporte son soutien à Clinton, il ne faudra pas le suivre. Notre légitimité nous la devons au mouvement pas à Bernie. » Membre de la même organisation, Socialist Alternative, Philipp Locker insiste : «L’expérience d’une année de campagne primaire est concluante : il n’y a aucune possibilité de changement dans le cadre du parti démocrate. La preuve : « Bernie » n’a pas réussi à obtenir la nomination. Le meilleur moyen de tuer notre mouvement naissant ce serait d’apporter un soutien à Hillary Clinton. Si Sanders se présente en novembre et obtient 5, 10, 15 millions de voix, ce serait un tremblement de terre dans la vie politique. »

Entre ces deux options, Charles Lenchner n’a aucun doute sur le choix stratégique de Sanders. Il écrit déjà le scénario : « Jusqu’à la convention (qui aura lieu du 25 au 28 juillet à Philadelphie, NDLR), Sanders va continuer à marteler son message et à ne pas obéir à Clinton. A la convention, il va y avoir un bras de fer puis un accord. Sanders va faire campagne pour Clinton mais à sa façon, certainement pas sur ordre de la candidate. Puis après, il va utiliser la liste de noms pour monter son organisation. » Bhaskar Sunkara, le jeune rédacteur-en-chef du magazine new-yorkais, Jacobin, qui sera également présent à Chicago, n’en doute pas une seule seconde : « On voit chez Sanders des signes de volonté de construire une sorte d’appareil permanent. »

Ce qui nous amène au deuxième temps : le futur lointain. Une organisation, mais comment et où ? « Les Sandernistas veulent se structurer en courant organisé au sein du parti démocrate », annonce John Mason. Pour Michael Zweig, ce serait une erreur : « Le parti démocrate va devenir un endroit très inamical pour les militants radicaux. Tous ces jeunes qui ont suivi Sanders pendant la primaire n’ont, à mon avis, pas grand-chose à faire du parti démocrate. » L’autre écueil pour cet universitaire, également très proche du syndicalisme et du mouvement anti-guerre : « la constitution d’un troisième parti qui annoncerait la fin du mouvement. » Donc ? « Il faut un mouvement à la fois dedans et dehors. A l’image de ce que fit la Rainbow Coalition de Jesse Jackson. Sauf que Sanders n’est pas un Jesse Jackson et il n’y a personne d’autres. Or, il ne peut y avoir un tel mouvement sans leader charismatique. Un ou plusieurs mais au moins un. C’est ce qui ne me rend pas très optimiste. »

Pour un certain nombre de volontaires de la campagne de Sanders, après-demain se prépare demain. Ils ont publié un document de trois pages en forme de « feuille de route ». Premier acte à poser selon eux : que Sanders organise à côté de la convention démocrate, sa propre convention  dont le thème central serait la transformation politique de l’Amérique et qui poserait les bases d’une organisation indépendante. D’autres militants « sandernistas » engagent la bataille pour un Congrès plus progressiste…en 2018. Leur initiative a été baptisée « Brand New Congress » (Un Congrès flambant neuf). Déjà, dans quelques circonscriptions, le sénateur du Vermont a décidé de défier la direction du parti démocrate. Il soutient ainsi Tim Canova, un professeur de droit, qui s’oppose à la députée sortante de Floride, Debbie Wasserman-Schultz, également présidente du parti démocrate, très vivement critiquée par le camp Sanders pour avoir outrageusement favorisé Hillary Clinton. Pour le député du Minnesota, Keith Ellison, l’enjeu ne se limite pas aux circonscriptions. « Nous avons besoin de militants qui se présentent aux conseils d’école, décrit-il au New York Times. Aux conseils municipaux. Aux cantonales. Aux comités d’urbanisme. Partout, pour développer partout le message de Bernie dans les communautés locales. » « L’une des clés réside dans la convergence des groupes sous le « parapluie » Sanders, ajoute John Mason. Par exemple, sur la question de la fracturation hydraulique, cela se produit déjà avec les écologistes et les communautés amérindiennes car les projets se développent principalement sur leur territoire. »

Les syndicats constituent un autre enjeu majeur. « Ils demeurent la principale force organisée de la société », pointe Justin Molito, organisateur du Syndicat des écrivains de la côte est. Les directions syndicales se sont souvent prononcées pour Clinton alors que la base était pro-Sanders. « Ce qui a provoqué, dans certains syndicats, une révolte des syndiqués qui poussent à changer les règles du soutien officiel apporté aux candidats, pourquoi pas en faisant voter la base », reprend le syndicaliste écrivain. « Il ne faut pas se tromper sur le soutien de certains syndicats, explique Charles Lenchner. SEIU a soutenu Clinton mais dès que celle-ci sera élue, il poussera pour l’adoption du SMIC à 15 dollars, qui n’est pourtant pas la proposition de Clinton mais celle de Sanders. » Autrement dit, la « révolution politique » ne s’arrête pas ce soir, en Californie, ni le 8 novembre, à Washington.

Christophe Deroubaix

 

  • La fondation Gabriel-Péri y a organisé un débat sur le néolibéralisme et sa contestation en France et aux Etats-Unis.

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Sur les pas de l’Amérique et d Ali

(Article publié dans l’Humanité du 6 juin 2016.)

De Cassius à Mohamed, de l’Amérique d’hier à celle d’aujourd’hui, voyage depuis sa ville natale, Louisville, à New York, la « grosse pomme » des boxeurs, en passant par Miami, où il devint champion du monde.

 

Ali1« Je suis allé à l’école avec Mohamed Ali ». A Louisville, tout le monde a dû aller à l’école avec Cassius Clay (c’est ainsi qu’il s’appelait encore). «Enfin, mon frère surtout ». Enfin, peu importe. Miles Wilbur est l’un des premiers noirs à avoir été embauché chez Ford dans les années 60 et c’est bien ça, le plus important. « En 1967, précisément », alors que l’enfant le plus célèbre de Louisville (prononcez Louiville ou même Louville, pour paraître du coin) purgeait une suspension pour son refus d’aller tirer sur ses « les Vietcong qui ne l’avaient jamais traité de nègre…. »

Il nous a raconté son histoire, un jour de repas des retraités de l’UAW, le syndicat de l’automobile, local 862, celui de l’usine Ford de Louisville, Kentucky, ouverte en 1955. «Je peux vous dire que ce n’était pas facile à l’époque. » A l’usine aussi ? « A l’usine aussi, opine-t-il. Mais ma priorité était de travailler, alors je me suis accroché. On était pas nombreux au département peinture : cinq noirs, pas plus.» Debout, à ses côtés pour témoigner des « sixties », Noodles MacDonald, petite dame blanche aux cheveux gris, le relance : « Les chefs t’en ont fait voir ? »

Miles : « Non, les gars sur la chaîne. » Silence pesant.

Noodles, un peu embarrassée: « Enfin, tu sais les gars quand ils ont vu rentrer les femmes dans l’usine dans les années 70, ils n’étaient pas contents non plus. »

Miles : « Mais nous, ça n’était pas que dans l’usine, tu sais. » Oui, elle sait mais elle préfère oublier.

Celui qui a, pendant trente ans, donné des couleurs aux modèles Ranger, Bronco ou Explorer, la rassure : « Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… » Miles feint une tâche urgente pour ne pas alourdir le climat et, sans doute, éviter la question : « Et dans le syndicat ? ». La réponse eut, sans doute, été : « Compliqué mais mieux que dans le reste de la société. »

En nous raccompagnant, Mary Briscoe, l’une des responsables des retraités de l’UAW, dit juste : « Ca n’était pas facile. Mais moi, je ne vivais pas cela directement. J’habitais dans le sud de l’Indiana et nous n’avions pas ce genre de problème ». L’Indiana, c’est juste de l’autre côté de la rivière Ohio, mais un autre monde déjà. Louisville est la dernière ville du Sud, le dernier nuage grondant de l’asservissement qu’ont vu des esclaves franchissant la frontière vers la liberté.

« Ca a changé, quand même. On est toujours séparés mais ça a changé… »

Bien qu’esclavagiste, le Kentucky n’a partie de la Confédération durant la guerre de Sécession, que les habitants des Etats-Unis appellent « guerre civile ». Il a même été un point d’ancrage des forces de l’Union. Dans cet Etat, célèbre pour son bourbon et sa course de chevaux (le Kentucky Derby), ce n’était pas le Sud profond mais c’était quand même le Sud. Que vous soyez ouvrier chez Ford ou champion olympique. Le jeune Cassius Clay, auréolé d’or en 1960 à Rome, en fait l’expérience au retour du pays : parade en centre-ville, beau discours du replet maire démocrate Bruce Hoblitzel puis retour à la réalité. En ville, on ne veut pas servir un noir, eut-il porté haut les couleurs de la bannière étoilée. Dans le Muhammad Ali Center, en bordure de la rivière, le visiteur lambda peut revivre la scène. Un décor des années 50, un comptoir en zinc, des tabourets en skaï, et aussitôt posé le pied, une voix, à l’accent traînant du Sud, surgit : « Et toi, que fais-tu ici ? Tu sais bien que je ne peux pas te servir. » En naîtra une légende : Clay junior jetant sa médaille au tumulte de l’Ohio. En fait, il l’a égarée.

Revenons au musée. Il a ouvert ses portes en 2005. Sa scénographie est organisée autour des six «valeurs fondamentales» d’Ali : Confiance, Don, Conviction, Respect, Dévouement et Spiritualité. On pouvait craindre un musée hagiographique, un « Saint Ali Center». Le film d’orientation, diffusé en ouverture du parcours, rassure. On y voit Ali avec Brejnev et Castro, ce qui demeure peu populaire aux Etats-Unis. On ne cache pas son penchant pour les femmes, sa misogynie, ses déclarations sur les « diables de blancs ». Un Ali de contradictions.

AliMusée2La deuxième partie de la visite est consacrée, non au personnage mais au sportif. Depuis le 5e étage, vue plongeante sur un ring où est projeté sur le sol-écran un film sur la carrière du « Greatest ». Dans une salle voisine, montez sur le ring et suivez la leçon de boxe de Laïla, la fille de… Installez-vous dans un fauteuil et revivez, à la demande, le « rumble in the jungle » Ali-Foreman ou le « thrilla in Manilla », Ali-Frazier III.

Nous quittons le Muhammad Ali Center, magnifiquement dessiné et quelques minutes plus tard nous remontons une banale rue américaine, Grand Street, succession de maisons toutes différentes, certaines cossues, d’autres modestes. Arrêt au 3302… On se surprend presque à vouloir empêcher la bicoque de s’effondrer, car c’est manifestement ce qu’elle menace de faire. Un panneau planté sur le trottoir nous confirme pourtant qu’il s’agit de la bonne adresse : c’est donc bien ici qu’a grandi Cassius Marcellus Clay Jr, fils d’Odessa et Cassius Clay Sr.

En 2012, un promoteur immobilier de Las Vegas, fan du boxeur, un certain Jared Weiss, a racheté la masure pour la modique somme de 70000 dollars. Il voulait en faire un musée. Le temps a passé et la maison se transforme en épave. L’acheteur assure qu’il continue de travailler à son projet, en lien avec la famille. Mais pourquoi le Muhammad Ali Center n’a-t ’il pas pris possession de cette maison ? Réponse au New York Times de Jeanie Kahnke, la porte-parole : « Notre centre est une organisation à but non lucratif qui se concentre essentiellement sur la préservation de l’héritage d’Ali par d’autres façons ». Quel mystère cache cette déclaration trop officielle qui ne répond pas vraiment à la question ? Le quartier est-il considéré par toutes les parties prenantes comme trop infréquentable pour faire venir les touristes ?

De ce point de vue, les choses ont changé sans tout à fait changer complètement, comme le constatait l’ouvrier de l’automobile, Miles Wilbur. La ségrégation n’est plus légale. Elle est sociale. Depuis le milieu du XXe siècle, la ville est divisée en trois. Le « West end » est « un euphémisme pour la partie africaine-américaine de la ville », avait l’habitude de dire Bill Dakan, professeur de géographie à l’Université de Louisville, décédé en 2005. Le « South end » accueille la classe ouvrière blanche et l’«East End » est réservé à la classe moyenne et supérieure.

Walnut street, l’artère centrale du West End, a été rebaptisée Muhammad Ali Boulevard. A l’angle de la 21e rue, au premier étage d’une échoppe insignifiante aux briques rouges, un panneau blanc interpelle. « Americans Slaves Inc. Reparations for slavery. Apply inside». En substance, rentrez et venez demander réparation pour l’esclavage. Rentrez et venez rencontrer le promoteur de cette initiative. Norris Shelton, une figure locale, également propriétaire du « Silks Liquor », le magasin du rez-de-chaussée. Soixante-quinze ans bien tapés, haute stature, barbe et moustache blanche, chauve comme un nouveau-né,  le rire tonitruant, la « gueule » qui va avec. Fondateur de la First church of American Slaves, il refuse de parler des « Africains-Américains ». Il préfère : « descendants d’esclaves. » En 2012, sous les couleurs du Parti des descendants d’esclaves, il a défié le sortant démocrate, également africain-américain, pour un siège au Sénat de l’Etat. Battu à plate couture. L’adresse internet USAslaves.com n’est plus atteignable. Son aventure a fait long feu.

Sa démarche n’est pas sans rappeler celle de la Nation of Islam (NOI). Son échec confirme la perte d’influence d’un discours de « séparation » d’avec l’Amérique blanche, idée maîtresse d’Elijah Muhammad, gourou de la NOI lorsque Cassius Clay devint Mohamed Ali. La nouvelle de la conversion est venue au monde, le 27 février 1964, soit deux jours après la fracassante victoire du jeune boxeur de Louisville sur Sonny Liston.

Miami, drôle d’endroit pour une telle annonce. Chicago, le siège de la NOI, aurait eu du sens. New York, la ville de Malcom X, alors très proche d’ex-Cassius-futur-Ali, encore plus. Non, Miami, son éternel soleil, ses anticastristes arrivant par cargos, ses hommes de main de la mafia venant régler un compte ou se reposer, ses « trailers » conduits par les « snowbirds » (personnes qui, tels des oiseaux migrateurs « venus de la neige » viennent passer l’hiver dans les régions chaudes du sud des Etats-Unis), ses retraités prenant l’habitude de s’y installer à demeure… Quelques années plus tard, la Nation Of Islam a fini par ouvrir un quartier général régional au 5600 NW 7th Avenue. C’est une peinture verte écaillée et une porte close qui nous accueillent. Aucun panneau. Information prise, la Mosquée Mohamed 29, siège de la NOI pour la région de Miami, les Caraïbes et l’Amérique latine a été saisie, suite à des impayés de mensualités d’emprunts. Victime des « subprimes ». Le lieu est situé en plein cœur de ce qui est devenu « Little Haïti » où, du point de vue religieux, une « Eglise de Dieu indépendante » concurrence une « Eglise baptiste haïtienne Emmanuel » et tant d’autres églises d’ailleurs. Mais plus la mosquée.

Le Miami d’Ali-Liston était noir et blanc. Celui de 2016, multicolore. A l’échelle de l’aire métropolitaine de Miami, soit près de 6 millions de personnes, la diversité démographique préfigure celle de l’Amérique d’après-demain : 41% d’Hispaniques, 35% de Blancs, 21% de Noirs dont une majorité issue des Caraïbes (à Golden Glades ou North Miami, les Haïtiens représentent près de 40% de la population). Le comté de Miami-Dade (2,5 millions d’habitants) est le premier du pays à comporter une majorité d’habitants nés à l’étranger. 60% parlent une autre langue que l’anglais à la maison. Dans son dernier roman « Bloody Miami », l’inusable Tom Wolfe décrit la relation complexe entre ces « communautés », entre distinctions sociales- culturelles et jeu politique. Comme il l’avait troussé, avec New York, à travers le « Bûcher des vanités ».

New York… Quelle autre ville, quelle autre salle que le Madison Square Garden, théâtre de son dernier combat de champion du monde avant sa suspension pour avoir refusé d’aller faire la guerre au Vietnam,  pouvaient accueillir Ali dans sa reconquête du titre ? Le 8 mars 1971, il affronte Joe Frazier, va au tapis et subit sa première défaite (aux points). Il y reviendra trois ans plus tard pour le deuxième volet de la plus dantesque trilogie de la boxe, battre « Smokin’ Joe » et se donner le droit d’aller rechercher sa ceinture à Kinshasa, face à George Foreman.

Pour les jazzmen en tournée, New York était la plus « grosse des pommes ». Pour les boxeurs aussi. La boxe, c’est (presque) une sainte trinité : New York, le Madison et le Gleason Gym. C’est dans ce dernier que Cassius Clay s’est préparé à « bouleverser le monde » à Miami en détrônant Liston. Créé en 1937, le « gym », baptisé « Gleason » pour attirer les boxeurs irlandais, pléthore à l’époque, a nomadisé du Bronx vers Manhattan puis désormais Brooklyn. Depuis trente ans, c’est Bruce Silverglade qui en est le gardien du temple. En 1976, au beau milieu d’un divorce, il a trouvé un refuge dans la boxe. Tous les chemins du désespoir mènent au noble art.

Au Gleason gym de New York, la boxe reste « le plus grand melting pot »

AliGleason1Le voilà qui arrive. Jeans noirs, t-shirt noir, bonnet noir aux bords légèrement retroussés. En slalomant entre les cinq rings et les piliers rouges, tout en passant devant les bureaux de Mike Tyson, qui vient régulièrement y faire un tour, Bruce présente le Gleason : « 133 champions du monde s’y sont entraînés, 26 films tournés (de « Raging Bull » à « Million Dollar Baby »). Aujourd’hui, c’est 84 entraîneurs, 1050 licenciés dont 350 femmes et 550 « businessmen ». La principale modification depuis quelques décennies, c’est le changement de clientèle : on a une majorité de businessmen qui viennent ici pour leur bien-être. C’est ça la boxe : un sport égal. Gamin du quartier ou mec de Wall Street. Après, je ne suis pas assez naïf pour penser qu’en sortant d’ici, les inégalités ne reprennent pas le dessus. La boxe est en déclin mais les boxeurs, ceux qui vont jusqu’aux combats, viennent toujours des « projects » (logements sociaux, NDLR). C’est toujours le sport des immigrants. Après les blacks et les hispaniques, maintenant, on voit se pointer des européens de l’est qui sont arrivés récemment. La boxe, c’est le plus grand « melting pot. »

Un mot sur Ali ? « Ali est pour moi le nom d’un mouvement. Il a changé la façon de boxer, avec sa technique les bras le long du corps. Mais surtout, durant la guerre du Vietnam, il a pris position à un moment où ça n’était pas facile. C’est un homme de conviction. Il est venu ici pour la dernière fois en 2013. En toute simplicité, comme toujours avec lui. Ce gars n’a pas oublié d’où il vient. Mais, allez parler à « Country », il vous en parlera mieux que moi. »

Jeans noirs et t-shirt noir, lui aussi, James « Country » Thornwell a une fesse posée sur une table de massage. L’œil perçant, il analyse l’entraînement de l’un de ses protégés. D’une voix posée, il se raconte bien volontiers : « Je suis né à Lancaster, en Caroline du Nord. Je me suis barré de chez moi à 15 ans pour aller à Greensboro, puis Atlantic City puis à NY en 1960, à Manhattan puis Brooklyn. Là, j’habitais à côté d’un mec qui aller faire le camp d’entraînement avec Ali à Deer Lake, en Pennsylvanie. Un jour, il m’a demandé si je voulais venir. Tu penses. C’était en 1969. J’avais jamais envisagé d’entraîner ou même de me retrouver impliqué dans le milieu de la boxe. Je n’étais qu’un fan et ça m’est tombé dessus. Ali, c’était un grand guerrier mais pendant les camps, il déconnait tout le temps. Il était vraiment marrant. Même quand il était au sommet de sa gloire, il était sympa. Il aimait les gens. Bon, les femmes aussi. La boxe est un milieu de serpents. Vous trouvez pas beaucoup de mecs comme lui. Est-ce qu’il est « The greatest », le plus grand ? Sept ou huit fois de suite, il a annoncé le round où il allait gagner. Jamais personne a fait ça. Ni avant, ni après. »

« Country » repart « coacher » quelques jeunes. Silhouette sombre à l’allure traînante. Au dos de son t-shirt est imprimée en lettres blanches une phrase de Virgile : « Maintenant, qui a le courage et un esprit fort et calme dans sa poitrine vienne enfiler les gants et lever ses mains. »

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Dans le Wisconsin, Sanders maintient son « momentum », et après ?

(Article publié dans l’Humanité du 7 avril 2016)

Alors que le candidat qui se définit comme socialiste a remporté le Wisconsin, deux universitaires américains ont débattu, mardi à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, des suites du mouvement ainsi initié.

Bernie Sanders a remporté, mardi, sa sixième victoire d’affilée. Et sans doute l’une des plus significatives. D’abord, parce qu’elle concerne sa plus grosse « prise » après le Michigan ; le Wisconsin, , une terre industrielle et syndicale où le gouverneur républicain, Scott Walker, a lancé, souvent avec succès, des attaques contre le mouvement syndical, notamment dans le public, et sa capacité à négocier collectivement au nom de tous les salariés. Ensuite, car elle permet au candidat qui se définit comme « socialiste » d’entretenir le « momentum », cet esprit de dynamique, et de l’emporter avec lui vers la prochaine étape : l’Etat de New York, sa terre natale, face à une Hillary Clinton qui en a été la sénatrice de 2001 à 2009. Selon les sondages, l’écart se resserre et s’établirait désormais à une dizaine de points contre vingt il y a une semaine.

A l’heure où les Wisconsinites prenaient la direction des bureaux de vote, deux universitaires américains discutaient, à Paris, à l’invitation de la fondation Gabriel-Péri, de l’impact de cette candidature. Malgré son succès dans le Wisconsin, Sanders « ne peut plus gagner la nomination », a estimé Mark Kesselman, professeur émérite de sciences-politiques à l’Université de Columbia (New York). Il a accumulé trop de retard, en nombre de délégués, dans les Etats du Sud. « Les Africains-Américains représentent 20 à 30% de la base du parti démocrate et Hillary Clinton remporte 80% de ce vote. Dans ces conditions, il n’y a pas de possibilité de victoire », a rappelé Gerald Friedman professeur d’économie à l’Université d’Amherst (Massachusetts) et membre du comité de conseillers économiques du candidat. Il n’empêche, selon Kesselman, que « la candidature de Sanders est un phénomène que personne n’a prévu et même pas Sanders lui-même sans doute. » Un « phénomène » qui ne retombera pas avec la fin des primaires, selon les deux intervenants.

Dans un contexte de «guerre idéologique énorme, les électeurs de Sanders vont rester mobilisés», a ajouté Kesselman. « Le mouvement Sanders se poursuivra. Et le mouvement est peut-être plus à gauche que Sanders lui-même », pense Friedman, qui tout en étant l’un des conseillers économiques du candidat qui se proclame « socialiste » le définit plutôt comme un « adepte du New Deal. »

Le mouvement initié par le sénateur du Vermont n’est pas uniquement électoral comme en a témoigné Jim Cohen, professeur américain enseignant à Paris: «J’ai vu, en Arizona, comment le mouvement des migrants sans-papiers en Arizona regardaient Sanders de loin, l’été dernier, et certainement avec raison, car il était suspecté de ne porter des propositions que pour les salariés. J’ai vu comment ce mouvement s’est rapproché de Sanders, comment Sanders s’est rapproché de ce mouvement et comment finalement les mouvements sociaux ont nourri la campagne de Sanders. »

« Il va falloir être très attentif aux primaires pour les élections locales et pour le Congrès, a pointé Daniel Cirera, secrétaire général de la Fondation Gabriel-Péri. Lors des dernières élections de mi-mandat, les démocrates avaient perdu des sièges mais ceux qui avaient été élus étaient beaucoup plus à gauche. » La dynamique politique catalysée par Sanders ne se résume pas à « nomination/pas nomination ». En attendant, le candidat prétend que la possibilité de remporter l’investiture existe toujours. Il lui faut remporter 56% des délégués encore en jeu.

 

 

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La Californie devient le paradis du SMIC

(Article publié dans l’Humanité du 30 mars)

Le plus grand Etat américain, huitième économie du monde, va instituer un salaire minimum à 15 dollars de l’heure.

 

Emue, Holly Dias a posé son épaule sur celle de Jerry Brown qui l’a enlacée. La salariée de Burger King et le gouverneur du plus puissant Etat américain, la Californie. De la matière pour une romance hollywoodienne, célèbre production locale. En fait, cette étreinte symbolise la saga sociale et politique la plus populaire du moment : le combat pour un SMIC à 15 dollars.

Lundi de Pâques, Jerry Brown, le gouverneur démocrate de Californie a annoncé qu’il allait présenter à la législature de l’Etat une mesure qui permettra de porter le salaire minimum à 15 dollars de l’heure (contre 10 actuellement), soit le double du minimum fédéral (7,25). Le SMIC sera augmenté progressivement jusqu’en 2022 où il atteindra la barre des 15 dollars. Les PME de moins de 25 salariés disposeront de deux années supplémentaires pour s’y conformer puis, à partir de 2024, le SMIC de l’Etat sera indexé sur l’inflation. La Californie, huitième économie de la planète, deviendra l’endroit au monde où le salaire minimum sera le plus élevé.

Un tiers du salariat californien, soit près de 6 millions de personnes, bénéficieront de cette avancée sociale. Parmi celles-ci : Holly Dias, donc. Présente lors de la conférence de presse organisée par Jerry Brown pour annoncer l’accord trouvé avec les syndicats, elle a déclaré : « Je voudrais remercier tous les travailleurs qui se sont battus pour eux-mêmes et leurs familles en revendiquant un SMIC à 15 dollars. » Tout est en effet parti d’eux, ces salariés de fast food, dans un modèle de « bottom up », comme on dit outre-Atlantique, c’est-à-dire d’une campagne de terrain qui part du bas (bottom) et agit sur le haut (up).

En novembre 2012, une centaine de salariés de ce secteur à New York déclenchent une grève et quantifient leur revendication : 15 dollars de l’heure. Barack Obama venait de remporter l’élection présidentielle mais les Républicains avaient réussi à maintenir leur majorité à la Chambre des représentants. Quelques semaines plus tard, le premier allait appeler les seconds à donner un coup de pouce à un salaire minimum fédéral famélique (7,25). Et, sans surprise, les apôtres du laissez-faire y répondraient par l’inaction.

Pour les travailleurs souvent pauvres, la réponse ne pouvait venir que du « bottom » : ville après ville, le « fight for 15 » ouvre des sections, reçoit l’appui des syndicats traditionnels, met la pression sur les élus. A Seattle, ils font une étonnante rencontre : Kshama Sawant, une candidate socialiste, d’obédience troskyste, au conseil municipal qui mène toute sa campagne sur ce thème. A la surprise générale, elle est élue, le 5 novembre 2013, face au démocrate sortant. Dans l’enceinte feutrée de l’assemblée municipale, elle fait entrer la voix de Julia, Terran, Sam, Hana ou Iesha qui ont mis la friteuse et le grill sur « off » pour réclamer un salaire décent. La campagne est orchestrée par le local 775 du syndicat SEIU (Service Employees International Union). A la baguette : David Rolf, qui, en 1998, avait organisé la syndicalisation de 74 000 personnes du secteur de la santé à Los Angeles, la plus massive campagne d’adhésion depuis la syndicalisation de l’usine Ford de Rivière-Rouge en 1938. La combinaison d’une campagne politique et d’un mouvement social énergique menée par des salariés sous-payés et non-syndiqués s’avère gagnante: quelques mois plus tard, le SMIC à 15 dollars est adopté par les élus. Il devient la loi pour tous les salariés de l’une des principales villes de la côte pacifique.
Pour le syndicaliste David Rolf, interrogé par l’Humanité en octobre 2014, « en relançant massivement la demande par l’instauration d’un Smic à 15 dollars, nous offrons une alternative au “trickle down”, la théorie de l’offre, qui veut que plus on met d’argent par le haut, plus cela ruisselle vers le bas. C’est une réponse concrète au creusement des inégalités. Réponse construite à partir des villes et des Etats face au blocage de la machine à Washington. »Toujours pour l’Humanité, Kshama Sawant en tirait ces leçons politiques : « C’est un point de départ. D’abord, c’est une ouverture pour une gauche réelle qui ne veut plus se laisser prendre au piège du moindre des deux maux, avec les démocrates. Ensuite, le débat sur les 15 dollars nous a permis de changer la nature du débat politique dans cette ville où les élus, tous démocrates, étaient sensibles aux arguments du monde des affaires. » C’est dans l’ensemble du pays, en fait, que la nature du débat a changé. De l’épicentre Seattle, le combat pour un salaire décent se propage. Fin 2014, c’est San Francisco qui l’adopte par référendum. Puis New York qui l’appliquera pour les salariés des fast foods. Puis Los Angeles. Et désormais, la Californie. Et demain ?

Depuis le début de la campagne des primaires, Bernie Sanders fait du SMIC à 15 dollars un axe de sa « révolution politique ». Hillary Clinton trouve le montant trop élevé, trop irréaliste et propose 12 dollars. Le New York Times l’avait pourtant appelée à rejoindre la position de Sanders jugée la plus à même, par le grand quotidien, de lutter contre les inégalités. Hier, via un tweet, la candidate démocrate a salué une «  grande victoire » et a « applaudi ». Bernie Sanders a aussitôt rétorqué : « Je propose un SMIC fédéral à 15 dollars. Pas Hillary Clinton. » Le 7 juin prochain, les deux prétendants à l’investiture démocrate s’affronteront… en Californie.

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Trump-Le Pen, « même poil, même bête »

(Article publié dans l’Humanité du 23 mars)

Trumpisme et lepénisme jouent sur les mêmes peurs et enfilent les mêmes camouflages « sociaux ». Seuls divergent les verbes. Deux tactiques pour une même stratégie.

 

Marine Le Pen n’a sans doute pas poussé son plaisir jusqu’à envoyer un petit mot d’encouragement à Donald Trump qui creuse son sillon vers la nomination du parti républicain mais le cœur y est, on n’en doute pas. Les grandes admirations sont parfois pudiques. Mais d’autres n’ont pas ces vapeurs de circonstance. Il y a quelques mois, Sarah Palin, actuelle soutien de Donald Trump et ancienne colistière de John Mc Cain en 2008 qui s’était distinguée par sa méconnaissance totale du monde entourant l’Alaska, a avoué un « coup de cœur politique » pour une députée du Vaucluse, « fervente catholique », qui lui rappelle « Jeanne d’Arc ». Marion Maréchal-Le Pen, bien sûr. Côté FN, les outrances verbales du milliardaire nationaliste et xénophobe amènent les dirigeants les plus « marinistes » à une grande discrétion. Mais on peut toujours compter sur Robert Ménard pour dire ce qui est masqué dans les hautes sphères de l’extrême-droite. Dans « Le Monde », il reconnaissait: « Ses constats et sa sensibilité sont très proches de ceux de la droite patriote.»

« Même poil, même bête », comme le veut le proverbe antillais. Dans un article publié par « The American Prospect », trois universitaires décortiquent ce « trumpisme, phénomène transatlantique ». Dépassant la seule analyse du « monstre de Frankenstein du parti républicain », ils dressent un parallèle entre Trump, Ukip ou le Front national. Ils y voient des « réactions à la globalisation », promue « de manière presque monolithique par les gouvernements de centre droit ou centre gauche». Comme un dernier cri politique des « perdants » de la mondialisation, peu diplômés. Mais attention au raccourci d’une version transatlantisée du « gaucho-lepénisme », promue par Pascal Perrineau et déclinée à sa façon par le journaliste américain Thomas Frank dans son livre: « Pourquoi les pauvres votent à droite ? »

« Les gens qui sont vraiment déclassés ne votent pas, rappelle, pour l’Humanité, Charlotte Cavaillé, post-doctorante à l’institute for advanced studies in Toulouse, et co-auteur de l’article cité. Mon hypothèse de départ: ce sont ceux qui sont juste au-dessus de la ligne de déclassement qui se retrouvent en Trump. » En France, aussi, des chercheurs ont fait un sort à la fable des « damnés de la terre » convertis au « lepénisme ». Après les élections régionales de 2015, le démographe et historien Hervé Le Bras, le disait justement dans le Parisien: «Le FN recrute beaucoup au sein des artisans ou des cadres moyens, au sein d’une classe moyenne inférieure ou d’une classe populaire supérieure pour qui l’ascenseur social est bloqué. Ce sont le plus souvent des personnes de 25 à 50 ans qui sont dans la vie active, qui sont de plus en plus souvent diplômées mais qui sont bloquées dans leur métier, dans leur pavillon de la périphérie urbaine.» Aux Etats-Unis, David Frum, éditorialiste néo-conservateur, dresse, dans un point de vue publié en janvier dans le magazine The Atlantic, un constat voisin : « Les personnes les plus en colère et les plus pessimistes en Amérique sont ceux que l’on appelle les « Américains moyens ». Classe moyenne, âge moyen, pas riche et pas pauvre, qui sont agacés lorsqu’on leur demande de taper 1 pour l’Anglais (les services aux Etats-Unis sont souvent bilingues, NDLR) et qui se demandent comment « homme blanc » a pu devenir une accusation plutôt qu’une description. »

La « racialisation » de la peur, le ressentiment aux relents ethnicistes, la « matrice » du rejet de l’autre : nouveaux points communs entre trumpisme et lepénisme. « Comme dans le vote Le Pen, il y a un noyau raciste dans le vote Trump. Après, d’autres électeurs se rajoutent. La frontière est difficile à tracer entre le refus des changements démographiques (dans une génération, les Blancs constitueront moins de 50% de la population, NDLR) et la protestation « personne ne nous aide, ne s’occupe de nous», estime Charlotte Cavaillé. Les sondeurs indiquent pourtant le tronc commun des électeurs de Trump : soutien massif à la proposition d’interdire l’entrée du pays aux musulmans et approbation sans faille aux propos anti-immigrés mexicains du milliardaire.

En France, un article récent de la politologue Nonna Mayer (« Le mythe de la dédiabolisation du FN »), met en lumière le bien le mieux partagé des sympathisants du FN, noyau dur de l’électorat lepéniste : « Sur toutes les questions relatives à la perception de l’autre – autre par ses origines, sa couleur de peau, sa religion, sa culture – et quelle que soit la vague de sondage retenue, les réponses des sympathisants du FN sont toujours beaucoup plus négatives que celles des sympathisants des autres partis.»

Pour surfer sur la vague de rejet des effets de la « mondialisation », les alliés objectifs transatlantiques se parent du même camouflage « social ». Marine Le Pen se découvre des sympathies (verbales) pour des aspects du modèle social français tandis que son acolyte américain affirme, contrairement à tous les autres prétendants républicains, ne pas vouloir toucher au système de retraite et de protection sociale

Un seul point les différencie : stratégie de dédiabolisation au FN, diabolisation stratégique chez Trump. « Même poil, même bête », mais deux méthodes à l’instar de de l’hypnotique Kaa et de l’agressif Shere Kan dans « Le livre de la jungle ».

 

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Verdict du super Tuesday 3: Clinton-Trump

La moitié des Etats ont voté et 35 millions d’Américains (20 millions de républicains et 15 millions de démocrates) ont déjà placé un bulletin dans l’urne, hissant ce cru 2016 des primaires parmi les plus participatives de l’Histoire (http://www.pewresearch.org/fact-tank/2016/03/08/so-far-turnout-in-this-years-primaries-rivals-2008-record/). Les jeux ne sont pas encore faits mais ils vont être difficiles à défaire.

 

Chez les démocrates, grand chelem pour Hillary Clinton

Après sa défaite dans le Michigan, son équipe de campagne craignait le pire dans les autres Etats du Midwest. L’ancienne secrétaire d’Etat s’en sort facilement dans l’Ohio (56,5% contre 42,7%) et un peu moins largement dans l’Illinois (50,5% contre 48,7%) et le Missouri (49,6% contre 49,4%). Elle confirme également sa prédominance dans le Sud avec deux victoires en Floride (64,5% contre 33,3%) et en Caroline du Nord (54,6% contre 40,8%). Avant ce nouveau round, elle avait 215 délégués d’avance. Elle en a désormais 315.

Bernie Sanders qui comptait gagner au moins un Etat (Missouri) voire deux (avec l’Illinois en plus) et idéalement trois (l’Ohio en cerise sur le gâteau) a sans doute vécu sa pire soirée du cycle. Il ne peut désormais plus décemment prétendre à la nomination, puisqu’il lui faudrait remporter 58% des délégués encore en jeu dans les Etats restants, ce qui semble hautement improbable si ce n’est impossible.

 

Le scénario probable: Clinton nominée, Sanders en campagne jusqu’au 8 novembre

Bernie Sanders va rester en course. Aucune raison qu’il jette l’éponge. Il était inconnu il y a un an, cantonné à jouer les utilités il y a 6 mois et le voilà à la tête d’un « capital politique » unique pour quelqu’un qui se définit comme socialiste: neuf Etats remportés, plus de 6 millions d’électeurs à ce jour, soit 41,7% des électeurs démocrates ayant voté jusqu’ici (http://www.realclearpolitics.com/epolls/2016/president/democratic_vote_count.html). La suite du calendrier lui est, semble-t-il favorable, et il est donné en tête dans les neuf prochains Etats qui votent d’ici mi-avril. Bernie Sanders va donc continuer à engranger des victoires, des délégués et à donner le ton du débat chez les démocrates. Il pèsera durant la convention que les démocrates tiendront à Philadelphie du 25 au 28 juillet et au-delà. Hillary Clinton a compris que pour remporter la présidentielle du 8 novembre, elle doit pouvoir disposer des deux atouts-maîtres de son concurrent: sa popularité chez les jeunes et parmi la classe ouvrière blanche. Pour Sanders, la question post-novembre sera celle-ci: que faire de sa « révolution politique » naissante?

 

Chez les républicains: Trump reçu 4/5

Les attaques glissent sur la peau du milliardaire nationaliste. Elles semblent même le renforcer politiquement. Il l’emporte largement en Floride (45,8%), poussant vers la sortie le sénateur de l’Etat et favori de substitution (depuis le retrait de Jeb Bush) de l’establishment, Marco Rubio (27%). Trump engrange également l’Illinois, la Caroline du Nord et le Missouri devant Ted Cruz qui reste plus que jamais en course. Paradoxalement, sa défaite dans l’Ohio face à John Kasich (35,7% contre 46,8%) lui rend service car elle permet au gouverneur de cet Etat de rester en piste et donc de rendre impossible un front commun anti-Trump.

 

Le scénario probable: la marche triomphale de Trump…ou un coup tordu

Avec 621 délégués, Trump est à mi-chemin des 1237 nécessaires (http://www.realclearpolitics.com/epolls/2016/president/republican_delegate_count.html) pour rouler sous casaque rouge (la couleur du parti républicain) le 8 novembre. Si Cruz restait en duel face à Trump, le coup pourrait encore être jouable. Avec Kasich toujours sur le ring, mission impossible. Sauf que le national-populiste version étoilée n’est pas certain d’arriver à la convention de Cleveland (18 au 21 juillet) avec 50% des délégués. Dès lors, tout sera possible. Le matin du premier jour de la convention, le comité des règles se réunira pour définir justement ses règles. Quelles seront-elles? Permettront-elles au délégués de voter pour qui leur semble bon au mépris du mandat des électeurs? En tout cas, une chose est certaine: en la matière, la loi du parti prévaudra sur la loi de l’Etat. Et même s’il décroche l’estampille du GOP (Grand Old Party, le surnom du parti républicain), il pourrait faire face à une candidature concurrente suscitée par l’establishment. D’ici quelques jours, des notables républicains vont se réunir pour envisager de lancer ce genre de missile au cas où…

 

 

 

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Visages de l’Amérique de Sanders

 

(Article publié dans l’Humanité du 14 mars)

Alors que l’on vote aujourd’hui dans cinq Etats (Ohio, Illinois, Missouri, Floride, Caroline du Nord), sept portraits de ces électeurs du candidat qui se définit comme socialiste.

 

Amanda Volner, 33 ans, étudiante, Oklahoma.

La famille Volner a connu des réveillons de Noël plus tranquilles que celui de 2015. « C’était super fun », grimace Amanda. Son père et son frère votent Trump. Elle, a choisi Bernie Sanders et a convaincu sa mère et ses trois sœurs d’en faire de même. Ambiance dans cette famille républicaine dans l’Etat le plus républicain du pays. Rien, absolument rien, ne prédisposait cette jeune femme de 33 ans à s’engager dans le mouvement incarné par un sénateur socialiste de 74 ans. Mais comme des centaines de milliers d’autres « Millennials » (la génération née à partir de 1982), elle prend le contre-pied de la génération « reaganienne » de ses parents. « J’ai entendu parler pour la première fois du sénateur Sanders l’an dernier de la part d’un étudiant », raconte-t-elle. « J’ai commencé à faire des recherches sur lui.» Bingo. « La principale raison de mon soutien est que j’estime que notre vie politique est corrompue par les riches. Bernie est le seul candidat qui veut stopper l’argent dans la politique et veut empêcher les riches d’acheter les élections. Des personnes pensent que les Millennials soutiennent Bernie car  ils veulent que tout leur tombe tout cuit dans le bec. Pensez : on est obligés d’avoir plusieurs jobs pour financer nos études et on doit aussi s’endetter. » Après avoir donné naissance à Harper, 3 ans, elle a repris des études d’ergothérapie à l’Université d’Etat de l’Oklahoma, sur le campus de Weatherford. Pour financer ses études, elle cumule des emplois de serveuse, vend du maquillage et fait des petits travaux de conception graphique. Le 1er mars, « Bernie » a remporté l’Oklahoma.

 

David Zuckerman, 44 ans, agriculteur et sénateur d’Etat, Vermont.

A quel David voulez-vous parler ? A l’agriculteur bio qui gère avec son épouse la Ferme de la Pleine Lune et se trouve sur le marché paysan de Burlington toutes les semaines ? Au militant du parti progressiste du Vermont, crée par Bernie Sanders en 1999 ? Ou à l’élu au Sénat local qui représente le comté de Chittenden ? Eh bien, les trois ne font qu’un : David Zuckerman, originaire du Massachussetts voisin, venu faire ses études à l’Université du Vermont et vermontais d’adoption. Depuis son installation dans ce petit Etat rural désormais mondialement connu grâce à son sénateur, Bernie Sanders, il porte ses trois casquettes. Président de la Commission Agriculture de la Chambre des représentants locale de 2005 à 2009, il a juste fait un « break » politique de quelques années lorsqu’il a, en 2010, installé sa ferme sur de nouvelles terres et converti son exploitation en bio. Le temps également de lancer une AMAP qui regroupe 250 familles. Et, en 2012, il a été élu sénateur de son comté. La percée de Sanders ne l’a pas étonné : « Sa force, c’est son populisme (au sens américain du terme qui n’est pas péjoratif, NDLR) économique : des électeurs qui ont des désaccords sur les questions « morales » ou de « société » ont beaucoup plus en commun depuis que les politiques économiques reaganiennes se sont emparées de ce pays. Ces électeurs sont fatigués de la stagnation économique que l’on subit depuis 30 ans. Et le message de Bernie passe auprès d’eux bien au-delà de ce que les experts pensaient.»

 

Ben Jealous, 43 ans, militant des droits civiques, Californie.

Nul n’est prophète en sa communauté. Ben ne le découvre pas. Mais il l’affronte au quotidien. Il demeure pourtant l’une des figures les plus populaires de cette communauté. Rien de personnel. C’est politique. Ben a été le président de la National Association for the Advancement of Colored People, la grande organisation de défenses des droits civiques des noirs fondé en 1909. Le 6 février dernier, « l’un des plus importants leaders des droits civiques de la nation» a officiellement apporté son soutien à Bernie Sanders. Il disait notamment ceci : « Je me souviens des mots du regretté Révérend Martin Luther King Jr, pour qui « un vrai leader n’est pas un chercheur de consensus mais un créateur de consensus ( …) Bernie Sanders a été courageux et cohérent dans son combat des maux que le Dr King décrivait comme les « triplets géants » du racisme, du militarisme et de l’avidité. »

Mais le message passe difficilement parmi les Africains-Américains du Sud. Hillary Clinton bénéficie d’une meilleure notoriété ainsi que des soutiens de l’appareil et de ses relais locaux (élus et pasteurs). Ben Jealous ne désespère pas, continue de prendre son bâton de pèlerin et de balader sa carrure de footballeur américain auprès de celle, plus frêle, du sénateur du Vermont. « Au fur et à mesure que nous construisons notre mouvement, nous devenons plus fort et nous obtenons plus de soutien des électeurs noirs et latinos. Notre arme secrète, ce sont les jeunes qui nous rejoignent en masse. »

 

Lucy Flores, 35 ans, candidate aux législatives, Nevada.

Elle pourrait battre les estrades, répétant qu’elle incarne le « rêve américain ». Elle, la première latina élue au parlement local du Nevada. Elle, qui sera peut-être en novembre prochain la représentante au Congrès des Etats-Unis de la 4e circonscription de cet Etat, englobant les quartiers nord de Las Vegas. Elle, qui a grandi dans une famille de treize ans. Abandonnée par sa mère à l’âge de 9 ans. Elle, dont toutes les sœurs sont tombés enceintes adolescentes. Elle, qui a dû subir un avortement à l’âge de 16 ans. Elle, qui a cherché dans les gangs une famille plus solide. Elle, qui a passé plusieurs mois en centre pour mineurs après un vol de voiture. Elle, qui a repris ensuite ses études : lycée puis université. Elle, qui s’est engagée dans des associations. Puis en politique

Elle pourrait être républicaine et voir le monde à partir d’elle. Mais elle est démocrate et se voit à partir du monde. Dans ces primaires, « en tant que jeune femme qui a dû lutter dans le monde de la politique dominée par les hommes », elle aurait pu soutenir Hillary Clinton. Mais elle a choisi Bernie Sanders car elle pense qu’il « se lève tous les matins » avec les mêmes préoccupations qu’elle : « mener la charge, avec des millions d’Américains, contre l’avidité sans fin de Wall Street qui menace l’existence même de la classe moyenne et maintient tant de personnes dans la pauvreté permanente» et « mener la révolution politique. »

 

Pramila Jayapal, 50 ans, militante associative, Etat de Washington.

Dans l’Etat de Washington, ce sont les femmes indiennes qui mènent la révolution. Enfin, elles ne sont évidemment pas seules mais il semble que l’on ne voit qu’elles. A Seattle, la socialiste Kshama Sawant a délogé, en 2013, un démocrate centriste pour siéger au conseil municipal et transformer le SMIC à 15 dollars de l’heure d’une revendication en loi pour tous les salariés. Quelques mois plus tard, c’est Pramila Jayapal qui décrochait un siège au Sénat local dans la même ville de Seattle. Cette cité pluvieuse où elle est arrivée, de son Inde natale, à l’âge de 16 ans, avec toutes les économies réalisées par sa famille : 5000 dollars. Elle a décroché une maîtrise de business, a travaillé pour Wall Street et l’industrie  des équipements médicaux avant d’effectuer un radical virage vers le monde associatif et la militance pour la justice sociale. « Mon voyage d’Inde vers Seattle m’a appris que si la démocratie est brisée, c’est à nous de la réparer. » Après le 11 septembre 2001, elle a fondé dans son quartier une « zone exempte de haine », protégeant les musulmans de représailles. Sénateur d’Etat, elle vise désormais la députation, en se présentant dans la circonscription très à gauche de Seattle. « Je ne combats pas pour le 1% mais pour les salariés, pas pour l’austérité mais pour notre système de retraites, pas pour expulser et briser des familles mais pour construire des familles de classes moyennes plus fortes, pas pour des prisons mais pour de l’éducation. »

 

RoseAnn DeMoro, syndicaliste, 66 ans, Washington D.C.

Quiconque a croisé RoseAnn DeMoro un jour, ne peut avoir oublié cette pétulance. La lutte est tout sourire. Energisante. Victorieuse aussi. Cette ancienne caissière de supermarché dans la banlieue de Saint-Louis est devenue l’une des syndicalistes les plus puissantes du pays, à la tête de la National Nurses United (NNU), fondé, en 2009, par la fusion de la California Nurses Association (que dirigeait alors RoseAnn), l’United American Nurses et la Massachusetts Nurses Association. Avec 185.000 membres, il est aujourd’hui le principal syndicat représentant les infirmiers et infirmières. Réputé pour sa combativité, à l’image de sa présidente, le NNU  a récemment syndiqué 6000 « nurses » à travers le pays (Floride, Illinois, Iowa, Missouri, Nevada, Texas). Dans la campagne des primaires démocrates, le syndicat a officiellement pris position pour Bernie Sanders rendant publiques les dix raisons pour lesquelles ce choix avait été fait. Parmi celles-ci : les propositions du candidat socialiste de créer un système de protection maladie universelle, de rendre gratuites les études universitaires, d’empêcher le financement des campagnes par les entreprises.

Le syndicat ne se contente pas d’une pétition. Partout, dans le pays, on aperçoit son bus rouge avec ses mots « Bernie président », sillonnant la campagne de primaire en primaire. RoseAnn DeMoro n’est jamais loin, non plus. Et lorsque la presse lui demande pourquoi elle ne soutient pas une femme, elle répond du tac au tac : « Dans mon esprit, il n’y a jamais eu de meilleur candidat féministe que Bernie Sanders. Nous avons besoin que plus d’un symbole à la Maison Blanche. Nous avons besoin de quelqu’un qui accomplira de grandes choses pour les femmes. »

 

John Erhardt, 46 ans, développeur web, Colorado.

Le deuxième mercredi de chaque mois, John se rend, sur les coups de 19 heures,  au Federal Bar and Grill, dans le centre de Denver. Il y retrouve des habitués, comme Kyle et Misty. Parfois, des nouveaux arrivent : « On vient d’emménager dans la ville et on voulait rencontrer des progressistes. » Car oui, cet apéro regroupe des progressistes. L’initiative baptisé « Drinking Liberally » a été lancée en 2003 à New York en plein « bushisme ». Elle a, depuis, essaimé sur l’ensemble du territoire. Dans la principale ville du Colorado, c’est John le maître de cérémonie. Electeur passionné d’Obama en 2008, électeur déçu d’Obama en 2012, il redécouvre l’engouement en 2016 avec Sanders. Trop occupé avec ses activités professionnelles de développeur web (avant il était ingénieur) et son statut de père, John a raté le premier meeting de Sanders à Denver en juin 2015 mais il a rattrapé le temps perdu. Participant à la victoire du candidat socialiste lors de la primaire du Colorado le 1er mars. « Sanders a le même message cohérent depuis des années. Sanders représente l’authenticité pas la politique basée sur les enquêtes d’opinion. Beaucoup de jeunes et de militants en ont assez des démocrates financés par le « big business ». Je me souviens d’Hillary disant en 2008 que l’argent qu’elle recevait des lobbyistes ne l’influençait pas. On a tous bien ri.»

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Coup d’arrêt pour Trump, relance pour Sanders

 

Les votes de samedi ont peut-être marqué un tournant dans la primaire républicaine : un front anti-Trump semble prendre corps. Après ses deux victoires, le candidat socialiste déclare : « Ne nous barrez pas de la liste. »

Le mardi fut bon pour les favoris. Le samedi s’est avéré meilleur pour les outsiders (http://www.nytimes.com/elections/results). Le « super Tuesday » du 1er mars avait permis à Donald Trump et Hillary Clinton d’engranger victoires (sept chacun) et délégués, taillant leur chemin vers un duel en novembre. Les votes qui se sont déroulés samedi indiquent que rien n’est joué, particulièrement chez les Républicains. Le milliardaire nationaliste a accusé le premier revers de sa campagne. Donné largement en tête dans les derniers sondages, il a subi deux défaites cuisantes et engrangé deux victoires courtes, qui révèlent une perte de dynamique certaine. Dans le Kansas (48% à 23%) et le Maine (46% à 33%), il est battu par le candidat chrétien évangéliste Ted Cruz. En Louisiane et dans le Kentucky, il ne le devance de quelques points. Trump n’est pas invincible : l’establishment républicain ne manquera pas d’apprécier. Faut-il mettre ces revers sur l’offensive publique d’un certain nombre de personnalités respectées au sein du parti ? Jeudi dernier, Mitt Romney, le candidat battu par Obama en 2012 a sorti l’artillerie lourde : escroc, charlatan, malhonnête. John Mc Cain, le candidat de 2008, a confirmé tout le mal qu’il pensait de Trump. Et un certain nombre de notables du parti républicain ont clairement fait savoir qu’il ne voterait pas pour le milliardaire nationaliste s’il devait remporter la course à l’investiture.

Les dépouillements des votes montrent que Trump domine largement dans les procurations mais se retrouve distancé dans les votes effectués samedi. Il s’est donc bien passé quelque chose qui ressemble à un début de front anti-Trump. La participation qui a doublé en Louisiane et quadruplé dans le Kansas et le Maine est significative, selon Harry Enten, l’un des spécialistes du site 538 (http://fivethirtyeight.com): « Je ne suis pas preneur de l’argument selon lequel le vote Trump permet une augmentation de la participation. Beaucoup de gens dans le Kansas sont sortis, semble-t-il, pour voter contre lui. »

Mais d’une certaine façon, le week-end fut aussi atroce pour la direction du G.O.P. (Grand Old Party, son surnom) que le mardi précédent. Son favori, Marco Rubio, est en train de sombrer : il réalise entre 8% (dans le Maine) et 17% (dans le Kansas), faisant globalement à peine mieux que John Kasich, le gouverneur de l’Ohio. L’alternative à Trump, cauchemar numéro 1 de l’élite de droite, c’est Ted Cruz, cauchemar numéro 2… Rubio joue son va-tout, le 15 mars prochain, dans l’Etat de Floride, dont il est l’un des sénateurs. Il accuse pour l’instant un retard de 20 points dans les sondages. Pour voir le point sur le nombre de délégués : (http://www.realclearpolitics.com/epolls/2016/president/democratic_delegate_count.html)

Côté démocrates, les cartes ne semblent pas autant rebattues que chez les républicains mais les deux victoires de Bernie Sanders rappellent que ses lourdes défaites dans le Sud ne l’ont pas mis KO…Dans le Kansas, il  obtient presque autant de voix qu’Obama en 2008 et domine très largement Hillary Clinton (68% à 32%) dans le cadre d’un « caucus » (réservé aux seuls électeurs démocrates enregistrés comme tels auprès des autorités). Dans le Nebraska voisin, autre « caucus », autre victoire avec 57% des voix. En Louisiane, l’ancienne secrétaire d’Etat confirme son « firewall » anti-Sanders, grâce à l’électorat africain-américain : 71% dans l’ensemble de l’Etat, 75% à la Nouvelle-Orléans. Mathématiquement, le samedi n’a pas été profitable à Sanders, puisque son retard, en nombre de délégués (http://www.realclearpolitics.com/epolls/2016/president/democratic_delegate_count.html), augmente de huit unités (la Louisiane est autant peuplée que le Kansas et le Nebraska réunis) mais politiquement, ces deux victoires lui permettent de déclarer, dans une interview au New York Times : «  Ne nous barrez pas de la liste. » D’autant que le caucus du Maine, qui se déroule dimanche 6 mars, devrait lui apporter une huitième victoire.

 

 

 

 

 

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Clinton-Trump, duel improbable mais annoncé

(Article publié dans l’Humanité du 3 mars 2016)

L’avantage pris, lors du Super Tuesday, par Hillary Clinton sur Bernie Sanders semble décisif. Côté républicains, Trump tient plus que jamais la corde.

Les citoyens des Etats-Unis auront-ils le choix, le mardi 8 novembre prochain, entre deux bulletins : Hillary Rodham Clinton et Donald John Trump ? Voilà ce qui ressort du Super Tuesday qui mettait en jeu plus d’une dizaine d’Etats : le premier est quasiment prêt à l’impression, le second attend encore son « bon à tirer » final.

Sauf retournement spectaculaire, en effet, Hillary Clinton obtiendra la nomination du parti démocrate. Dans la lignée de son écrasante victoire en Caroline du Sud (73,5% contre 26% à Sanders), l’ancienne secrétaire d’Etat a remporté tous les Etats du Sud (Alabama, Arkansas, Georgie, Tennessee, Texas et Virginie), avec des scores très élevés (de 65 à 78%), ce qui lui permet de distancer son concurrent en nombre de délégués (répartis sur une base proportionnelle). Son « pare-feu » anti-Sanders, identifié par son équipe de campagne, fonctionne à merveille (https://presidentiellesamericaines.com/2016/02/28/hillary-clinton-dans-les-pas-dobama/) : le vote des « minorités », surtout celui des africains-américains, lui a permis de gripper la dynamique du candidat qui l’avait lourdement défaite dans le New Hampshire. Tout joue en sa faveur parmi la communauté africaine-américaine, qui représente 25% de l’électorat démocrate : sa défense du bilan d’Obama, les déclarations implicites de ce dernier en sa faveur, la méconnaissance de la personnalité de Sanders, la puissance des appareils locaux du parti démocrate (élus et pasteurs).

Distancé dans le Sud, le candidat qui se définit comme « socialiste » a enregistré un certain nombre de victoires qui lui permettent de se maintenir dans la course : outre son fief du Vermont (86%), le Colorado (59%), swing state » (Etat clé) lors des élections générales à la forte proportion de Latinos, le Minnesota (62%), Etat du midwest à la forte tradition de progressisme, l’Oklahoma, Etat du Sud où vivent de nombreux Indiens, parmi lesquels Sanders est très populaire. Le sénateur échoue de peu (48,5% contre 50,3%) dans le Massachusetts, bastion démocrate et terre des Kennedy. A l’issue du Super Tuesday, il compte 349 délégués contre 544 à sa rivale. Les rendez-vous de la deuxième quinzaine de mars lui sont plus favorables et il devra remporter des victoires dans l’ancienne ceinture industrielle du midwest (Ohio, Illinois, Michigan) pour espérer renverser la vapeur et ainsi amener les superdélégués (les « grands élus » du parti) à reconsidérer leurs positions, eux qui soutiennent aujourd’hui massivement Hillary Clinton (457 à 22). Mission impossible ?

Mission également de plus en plus impossible pour les opposants à Trump. Le Super Tuesday a de nouveau marqué une soirée cauchemar pour eux. Non seulement le milliardaire raciste et démagogue a remporté sept Etats (Vermont, Massachusetts, Georgie, Virginie, Arkansas, Tennessee, Alabama) mais les résultats dans les autres Etats permettent à tous ses concurrents de rester en course et de ne pas créer un front anti-Trump. Ted Cruz a gagné dans le Texas, où il est sénateur, mais également dans l’Oklahoma et dans l’Alaska. La deuxième place de John Kasich dans le Vermont va le consolider dans sa décision de maintenir sa candidature jusqu’au vote dans l’Ohio, dont il est le gouverneur, le 15 mars. Et le nouveau « champion » de l’establishment républicain, le sénateur de Floride Marco Rubio a remporté le Minnesota mais pas la Virginie, ce qui l’aurait placé en position de force pour incarner la seule alternative à Trump. L’avance de ce dernier, en nombre de délégués, n’est pas encore irrémédiable : 274 contre 152 à Cruz, 113 à Rubio et 27 à Kasich.

Mais les compteurs vont bientôt s’affoler : à partir de la mi-mars, la distribution proportionnelle des délégués cédera la place à la règle du « winner take all » (le premier rafle la mise). C’est une innovation du cru 2016, mise en place par la direction du parti républicain après le processus sans fin de 2012, afin de favoriser celui qui mène la danse (Romney en 2012). Les stratèges de l’appareil n’avaient tout simplement pas prévu que cela profiterait à un Bush ou à un Rubio mais à un Trump. Le 15 mars, Rubio (Floride) et Kasich (Ohio) joueront leur va-tout à domicile. Faute, ensuite, d’un ralliement derrière un candidat unique, Trump pourra envoyer sur les rotatives un bulletin de vote à son nom.

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