L’Amérique célèbre la défaite de Trump plus que la victoire de Biden

Avec la Pennsylvanie et le Nevada en sa faveur, le candidat démocrate dispose d’une majorité au collège électoral qui sera peut-être renforcée par des victoires en Géorgie et dans l’Arizona. (Article publié dans l’Humanité du 9 novembre 2020.)

L’Amérique – tout au moins une frange majoritaire – a salué la défaite de Trump, samedi et jusque tard dans la nuit autant que la victoire de Joe Biden. Elle sait qu’elle n’en a certainement pas fini avec le trumpisme et rien n’est moins sûr qu’elle ait gagné un « bidenisme » au change, mais l’occasion était trop belle, le soulagement trop important. SI le comptage officiel des bulletins se poursuit, plus aucun doute ne plane sur une victoire assez nette de l’ancien vice-président de Barack Obama (lire encadré). C’est CNN qui a lancé, en premier, son annonce : « Nous projetons que Joe Biden sera le 46e président des Etats-Unis. » Quelques minutes plus tard, Fox News, la chaîne de Rupert Murdoch, suivait le mouvement, obligé de se rendre à l’évidence.

Largement en tête dans le vote populaire (plus de 4 millions de voix à l’heure om ces lignes étaient écrites et sans doute de 6 à 7 au final), dans le cadre d’une participation historique, Joe Biden a également remporté le « collège électoral ». La Pennsylvanie et le Nevada sont tombés dans l’escarcelle du candidat démocrate tandis que l’Arizona et la Géorgie (où un recompte aura lieu) penchent en sa faveur. Cela lui donnerait un total de 306 grands électeurs, le même nombre que Donald Trump en 2016. Le président nationaliste ne sera donc que l’homme d’un mandat comme George Bush et Jimmy Carter avant lui.

Joe Biden a rapidement pris la parole depuis Wilmington (Delaware), la ville où il a grandi et dans laquelle il demeure toujours. C’est à partir de cette base, proche de Washington, qu’il a bâti sa carrière politique en devenant à 29 ans le plus jeune sénateur de l’Histoire. Il sera l’un des piliers de cette chambre haute jusqu’en 2008, année où il deviendra vice-président du pays avec l’élection de Barack Obama, épousant ou devançant les virages à droite du parti démocrate sur la baisse des impôts ou les politiques pénales répressives.

« Je m’engage à être un président qui rassemble et non pas qui divise », a-t-il promis. Après avoir remercié la « coalition large et diverse » qui l’a portée à la présidence via ‘une victoire claire », il a insisté sur l’aspect réconciliation : «Voyons-nous, parlons-nous », « donnons-nous une chance. » Cet appel au rassemblement peut-elle être entendu dans une Amérique divisée comme jamais, avec notamment une partie de l’électorat trumpiste qui ne reconnaît toujours pas la défaite de leur « champion. » Mais cet espère d’œcuménisme peut-il faire office de méthode de gouvernement ?

En l’état actuel, le président Biden qui prêtera serment le 20 janvier ne dispose pas des leviers indispensables pour mener les politiques contenues dans son programme. Si les démocrates accusent un recul d’au moins une dizaine de sièges à la Chambre des représentants, ils y garderont une majorité. Mais le Sénat reste aux mains des républicains, au moins jusqu’au 5 janvier. Ce jour-là, se déroulera un deuxième tour pour les deux sièges de sénateurs de l’Etat de Géorgie. Si les candidats démocrates l’emportaient dans ce bastion républicain devenu « swing state », au point que Joe Biden devance, en l’état du décompte, Donald Trump de 10195 voix, le parti de Biden disposerait de 50 élus, tout comme les républicains. En ce cas, c’est la voix de Kamala Harris, la première femme et la première enfant d’immigrés, à occuper cette fonction, qui s’avère décisive. Si tel était le cas, un bras de fer s’engagerait entre l’aile gauche et l’establishment démocrate. Joe Biden a été élu sur un programme (lire ci-contre) avec nombre de propositions progressistes mais beaucoup moins radicales que celles portées par Bernie Sanders durant la campagne des primaires démocrates. D’une certaine façon, le débat a déjà commencé. Quelques démocrates centristes rendent responsable la gauche, et sa proposition de Medicare-for-All (un système de santé public universel) notamment, et de la victoire moins large que prévue des démocrates. Alexandria Ocasio-Cortez s’est chargé de la riposte immédiate. « Je pense que c’est la grande leçon que nous avons apprise : des élections à forte participation ne provoquent pas automatiquement des victoires démocrates, a-t-elle dit au New York Times. Mais nous avons aussi appris que si nous ciblons de manière très précise la participation, alors cela se montre bénéfique. Je crois que nous avons appris que nous ne pouvons pas nous éloigner des politiques progressistes. »

Comment la gauche va faire valoir ces options progressistes ? Les approches divergent. « La gauche a besoin de passer immédiatement à une opposition à l’administration Biden», selon le magazine marxiste Jacobin. Selon des sources proches d’Elizabeth Warren devrait rencontrer Joe Biden et lui proposer d’être sa secrétaire au Trésor, poste crucial dans toute administration. Un premier test pour le nouveau président : donnera-t-il suite à la sénatrice connue pour ses positions anti Wall-Street ou renouera-t-il avec la modération centriste des années Obama, dont on sait désormais qu’elles ont aussi contribué à faire le lit de Donald Trump.

.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Au bout du suspense, avec Biden dans le rôle principal

Les bulletins étaient toujours dépouillés hier dans six États clés alors que le candidat démocrate devançait toujours le président sortant. Recomptes et recours judiciaires sont à prévoir. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2020.)

On a désormais totalement intégré le fait : aux États-Unis, la réalité dépasse la fiction. Surtout en matière politique et électorale. Chaque jour qui passe depuis le 3 novembre confirme et amplifie cette règle. Hier, la balance penchait en faveur de Joe Biden mais le poids de quelques États pouvait encore inverser la tendance. Donald Trump a crié victoire très tôt, trop tôt, et quelque soit l’issue du dépouillement n’en démordra pas. Jusqu’où ? En tout cas, l’incroyable scénario risque encore de se dramatiser ce week-end avec une possible situation digne d’une république bananière : deux candidats se déclarant vainqueur.

Joe Biden en route vers le cap des 270 grands électeurs

Alors que Donald Trump se déchaînait sur Twitter, Joe Biden a fait, mercredi soir, vingt-quatre heures après la fermeture des derniers bureaux, une apparition très présidentielle. « Je ne suis pas venu vous dire que j’ai gagné », a-t-il aussitôt dit. « Mais je suis venu vous dire que lorsque le dépouillement sera terminé, nous pensons que nous allons gagner. » « Toutes les voix doivent être comptées », a encore ajouté le candidat démocrate. Et c’est précisément ce processus qui se poursuivait hier, de façon plus ou moins laborieuse, selon les endroits. Alors que Joe Biden, grâce à une victoire confirmée dans le Michigan (avec 150 000 voix d’avance), dispose de 253 grands électeurs, tout proche du chiffre « magique » des 270, contre 214 à son concurrent républicain, l’issue était encore incertaine dans six États. Pourtant, heure après heure, le paysage s’éclaircit pour le camp démocrate. Joe Biden est toujours en tête dans l’Arizona (onze grands électeurs) et le Nevada (6), deux gains qui seraient suffisants. Il accusait, en revanche un retard en Géorgie (16) et en Pennsylvanie (20). Mais, dans ces deux États, les bulletins restant à dépouiller sont des votes par correspondance en provenance des grandes villes massivement démocrates. Y aura-t-il assez de réserves afin de venir coiffer sur le fil Donald Trump ? La crainte de ce dernier est palpable. En Géorgie, les républicains ont lancé des recours dans une douzaine de comtés. Une victoire dans l’un de ses deux États lui donnerait une marge plus confortable et le mettrait sans doute à l’abri de manœuvres judiciaires, y compris jusqu’à la cour suprême, du camp républicain. En 2000, la plus haute instance judiciaire du pays avait ordonné l’arrêt du comptage des voix en Floride alors que les cartons en provenance du comté de Broward, massivement africain-américain et démocrate, attendaient leur tour, donnant de fait la victoire à George W. Bush face à Al Gore. Pour 537 voix. Il sera beaucoup plus difficile pour le G.O.P. (Grand Old Party, son surnom) de faire avaliser ce même type de hold up par la Cour Suprême dans plusieurs États, d’autant si la marge se compte en milliers de bulletins. Les appels de Donald Trump à recompter les voix dans l’État du Wisconsin (20 500 voix d’avance pour Biden) ont même été jugés sans fondement par l’ancien gouverneur, lui-même républicain évangélique et ultra-conservateur. Il a rappelé qu’en 2011 et 2016, les recomptes n’avaient fait varier que de quelques centaines de voix les totalisations.

Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste 

Le 22 novembre 2000, des républicains bon teint en costume débarquaient dans le bureau centralisateur du comté de Miami-Dade, tentant de mettre fin au recompte. L’épisode est connu sous le nom d’« émeute Brooks Brothers » du nom de la plus ancienne marque de vêtement bon chic bon genre du pays. Mercredi, à Phoenix, près de 150 supporters de Donald Trump ont manifesté face au bureau électoral du comté de Maricopa, le plus peuplé du pays. Ils étaient pour la plupart mal habillés et pour beaucoup coiffés de la casquette rouge MAGA (Make America Great Again), mais c’est un détail. Certains étaient armés, dont quelques-uns de fusils semi-automatiques AR-15. « La seule façon dont Biden peut gagner l’Arizona c’est la fraude. Je n’accepterai pas une victoire de Biden. Je ne veux pas vivre sous un joug communiste », a pesté Jim Williams, 67 ans, rapporte l’AFP. Leur « commandant » se trouve à la Maison Blanche et leur donne en quelque sorte des ordres via Twitter. « STOP THE COUNT » (ARRÊTEZ LE COMPTAGE), a-t-il intimé hier après-midi. « Nous agissons en justice pour suspendre le dépouillement (en Pennsylvanie, N.D.L.R.) en attendant plus de transparence », a déclaré Bill Stepien, le directeur de campagne de Donald Trump. Il n’y a, en l’occurrence, aucune opacité : des bulletins dûment envoyés par la poste, enregistrés à leur réception, sont dépouillés et comptés par des agents assermentés sous l’autorité du bureau électoral de l’État, organisme public. À ces tentatives de placer la justice au centre du jeu, s’ajoutent un déferlement de fausses informations. Donald Trump a sonné la charge, affirmant que des « bulletins surprises » avaient afflué de partout, par centaines de milliers, dans les États où il était jusqu’alors en tête. Un personnage apparaît central dans cette offensive : Rudy Giuliani, ancien maire de New York au moment des attaques terroristes du 11 septembre 2001 et avocat de son état. On le retrouvait déjà au cours de l’affaire ukrainienne, qui a valu une procédure d’impeachment à son patron, tentant de révéler en vain les affaires troubles supposées de Hunter Biden, le fils du candidat démocrate. Il a demandé, mercredi, à la Cour Suprême de Pennsylvanie qu’elle déclare invalide 125 000 bulletins envoyés par correspondance, au prétexte que les observateurs républicains n’étaient pas équipés de jumelles lors du transfert des urnes pourtant scellées dans les bureaux de dépouillement. Il a, le même jour, accusé la commission électorale d’être « corrompue » et « partisane ». Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste respecté. Dans quel but, précisément ?

Les tribunaux ou la Chambre des représentants comme derniers recours

Donald Trump sait qu’il est de tradition aux États-Unis que le comptage des voix s’étale sur plusieurs jours après le jour du vote. Il n’est pas non plus sans ignorer qu’en démocratie, même imparfaite, chaque voix compte et donc que chaque bulletin doit être compté. Sa rhétorique incendiaire et le climat délétère qu’il favorise ont donc un autre objectif : justifier sa défaite ou créer une situation où il lui sera possible de « voler » la victoire qu’il prétend pourtant avoir remportée. Le scénario qu’il choisira pour y arriver dépendra de l’ampleur de sa défaite au collège électoral. Si un seul État peut y faire basculer la majorité, alors la Cour Suprême peut entrer en piste et rejouer la partie de 2000, avec la Pennsylvanie ou la Géorgie, par exemple, en lieu et place de la Floride. Si la différence numérique implique au moins deux États, il sera alors sans doute question de la mise en œuvre d’un autre plan qu’a envisagé l’universitaire Lawrence Douglas, dans son livre « Will he go ? » Les républicains peuvent « geler » le résultat de ces deux États soit par décision judiciaire, soit car il y a deux « certifications » concurrentes (par un gouverneur démocrate et une assemblée locale républicaine). Aucune majorité ne se dégagerait lors de la réunion du collège électoral le 14 décembre. C’est alors la Chambre des représentants qui élirait le président. Mais, au terme de la Constitution, le vote ne s’y déroule pas par élu (les démocrates sont majoritaires) mais par délégation d’État : les républicains sont majoritaires dans 26 États, les démocrates 23. Donald Trump rempilerait. Très hypothétique mais pas totalement fictionnel.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Deux blocs sociologiques émergent des urnes

Si l’électorat de Joe Biden, jeune et plus populaire, demeure identique à celui de Hillary Clinton, celui de Donald Trump, toujours majoritairement blanc a marqué des points auprès des minorités. (Article publié dans l’Humanité du 05 novembre 2020.)

Le scrutin présidentiel de mardi, exceptionnel par l’ampleur de la mobilisation des électeurs, a confirmé que les deux Amériques politiques qui s’affrontent sont aussi deux Amériques sociologiques : plus jeune, diplômée et diverse du côté de Biden, plus âgée et blanche du côté de Trump. L’électorat de Joe Biden ressemble (presque) à celui de Hillary Clinton…en plus volumineux (80 millions de voix prévus par rapport aux 65 millions de 2016). Il est plus jeune : 62% parmi les 18-29 ans, 52% chez les 30-44 ans. Le candidat démocrate continue de dominer parmi les électorats africain-américain (87-12) et latino (66-32) mais avec une érosion par rapport aux scrutins différents. L’ancien vice-président de Barack Obama devance le candidat républicain dans les catégories populaires (57% chez ceux qui gagnent moins de 50.000 dollars par an) et les classes moyennes (56%). La percée annoncée par les sondages et voulue par les stratèges démocrates chez les blancs diplômés (49-49) ne s’est pas réalisée. Paradoxal alors que, sur la seule base de l’antitrumpisme le candidat a recueilli la plus forte proportion de l’électorat de l’ère moderne.

Avec de 73 à 75 millions de voix, Donald Trump retrouve voire dépasse l’audience générale de W. Bush en 2000 (30,5%), bien au-dessus de sa propre performance de 2016 (27,15%). Ce seul chiffre met en lumière une ressource insoupçonnable en tout ca insoupçonnée par de nombreux observateurs du trumpisme. Le président sortant est majoritaire parmi les hommes blancs (58%, -4% par rapport à 2016) mais également parmi les femmes blanches (55%, +3%), de même que parmi les plus de 50 ans (51%) Sans surprise, il réalise son meilleur score parmi les blancs sans diplôme (64%). Il faut ici se méfier des clichés. Ne pas disposer de sésame universitaire n’est pas synonyme de situation sociale précaire, surtout pour les plus âgés des salariés qui ont commencé leur carrière dans un contexte où la « formation sur le tas » et la promotion sociale avaient encore une certaine effectivité. Trump est minoritaire parmi toutes les catégories de revenus sauf parmi ceux qui gagnent plus de 100.000 dollars (54%). Cela confirme ce que plusieurs études avaient mis à jour ces dernières années : l’archétype de l’électeur trumpiste est un « faible diplôme, haut revenu. » Un quart seulement de son électorat répond à un critère fondamental des catégories populaires (pas de diplôme, revenu inférieur au revenu médian.)

Sa « base » n’a donc pas changé fondamentalement, sauf… Elle a effectivement pris quelques couleurs grâce à sa progression dans quelques parties de l’électorat : il recueille 18% chez les hommes noirs (contre 13% en 2016, 11% pour Mitt Romney en 2012 et 8% pour John Mc Cain en 2008), particulièrement entre 30 et 44 ans. Même constat parmi les hommes latinos (36%, +4%), avec une pointe parmi les plus de 60 ans (39%). On peut formuler deux hypothèses : la campagne de Trump a réussi à éroder le vote démocrate chez les jeunes actifs noirs et des latinos plus âgés, certainement plus conservateurs. Il a réussi à doubler son score (de 14% à 28%) parmi les L.G.B.T. En Georgie, cette part monte à 33%. Là encore, le phénomène est plus masculin que féminin. Le point commun de ces électorats est que le parti démocrate les considère comme « captifs. » Dans le New York Times, le chroniqueur Charles Blow commente : « Tout ceci pointe le pouvoir du patriarcat blanc et l’attraction qu’il a pour ceux qui en dépendent ou y aspirent. Cela perce quelque soit le genre ou l’orientation sexuelle ou même la race (…) Des personnes qui ont historiquement été oppressés vont se tenir aux côtés de leurs oppresseurs et vont aspirer au pouvoir par sa proximité. » Cela dénote également d’un brouillage des repères dans une Amérique où les inégalités explosent, un racisme ordinaire est promu directement depuis la Maison Blanche.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Trump et Biden, pour une poignée de grands électeurs

Joe Biden a remporté le suffrage universel mais n’est pas encore assuré d’une victoire au collège électoral. Dans une tentative unique de coup de force, Donald Trump a proclamé sa victoire, alors que des bulletins sont encore à dépouiller. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2020.)

Le spectre de 2016 et d’une nouvelle victoire de Donald Trump au collège électoral malgré une défaite au vote populaire a rôdé durant toute la nuit. Puis l’ombre de 2000 – l’intervention inopinée de la Cour Suprême afin de délivrer la victoire au candidat du parti républicain – a obscurci la levée du jour. Mais c’est finalement un scénario original qui semble s’écrire pour l’édition 2020 : une victoire de Biden pour une poignée de grands électeurs en complément de quelques millions de voix d’avance. Les totalisations finales seront certainement rendues publiques vendredi au plus tard mais, à l’heure où ces lignes étaient écrites, le puzzle s’assemble favorablement pour le candidat du parti démocrate face au sortant républicain qui, justement, a tenté de contrecarrer cet alignement des planètes par une initiative unique dans l’histoire du pays : l’autoproclamation.

La tentative du coup de force

« Nous avons gagné l’élection. » Alors que des millions de bulletins étaient encore à dépouiller, Donald Trump a tenté dans la nuit de mardi à mercredi de court-circuiter le processus électoral. C’était prévisible si ce n’est prévu. Et on sait pouvoir compter sur le président sortant pour ne jamais reculer devant une faute de goût ou un faux pas volontaire. En l’occurrence, il s’agit sans doute de la plus grave atteinte au fonctionnement démocratique des institutions dont il est censé être l’un des garants. « On est devant et de loin, mais ils essaient de nous voler l’élection », avait-t-il tweeté, quelques minutes auparavant, assurant qu’il porterait l’affaire devant la cour suprême. Sans vergogne, les républicains avaient assumé de nommer au plus vite Amy Coney Barrett afin de disposer d’une cour au grand complet. « C’est une situation extrêmement inflammable et le président vient de jeter une allumette au milieu », a réagi Chris Wallace à Fox News, la chaîne préférée des conservateurs.  La plus haute instance judiciaire du pays ne mettra pas son nez dans les opérations de dépouillement et comptages tant que celles-ci ne seront pas terminées. Elle pourrait intervenir à un stade ultérieur en cas de contestation d’un an ou plusieurs Etats de résultats assez serrés. « Ce n’est ni mon rôle ni celui de Donald Trump de déclarer qui a gagné l’élection. C’est la décision du peuple américain », a réagi Joe Biden. Cette tentative de coup de force s’apparente à un aveu de faiblesse de la part du locataire de la Maison Blanche. Quel candidat, sûr de son fait, ne souhaiterait pas que le processus de dépouillement aille à son terme et livre un verdict aussi transparent qu’indiscutable ? Elle n’en repose pas moins sur une situation que peu d’observateurs avaient prédit ou anticipé : non seulement, Donald Trump n’avait pas été emporté par une vague bleue mais son petit canot de sauvetage, chahuté par les flots, entre autres, de son inaction face à la pandémie, se portait encore plutôt pas mal.

Les ressources du trumpisme

En quatre ans, la base minoritaire de Donald Trump demeure minoritaire tout en se renforçant de plusieurs millions d’électeurs : 63 millions en 2016, 66 millions (en cours). Aucun vote sanction à l’horizon. Plutôt même une adhésion élargie. Dans le cadre d’une participation record (le chiffre final n’est pas encore connu mais les prévisions tablaient sur 156 à 160 millions d’électeurs), le milliardaire a attiré à lui une part de l’électorat (autour de 30%) plus importante qu’en 2016 (27%). Il rejoint le niveau de mobilisation de W. Bush en 2004. Les progressions sont souvent spectaculaires : de 4,6 à 5,6 millions de voix en Floride, de 4,6 à 5,8 au Texas, de 2,1 à 2,8 en Caroline du Nord, de 2 à 2,5 en Géorgie. Le point commun de ces Etats est qu’ils figurent dans la catégorie des « swing states ». L’enjeu a surmobilisé l’électorat trumpiste. Dans quelle mesure les sondages qui annonçaient un raz-de-marée démocrate ont-ils eu pour effet de convaincre des électeurs conservateurs ou nationalistes de sortir de leur réserve civique ? D’où viennent ces électeurs tellement bien « cachés » qu’aucun institut de sondage ne les avait repéré ? Aucune réponse satisfaisante ne peut être trouvée dans l’enquête sortie des urnes réalisée par le New York Times. L’avance de Donald Trump aurait fondu de 21% à 15% parmi les électeurs blancs tandis que la part même de ceux-ci dans l’électorat général reculait de 70% à 65%. Le président nationaliste et xénophobe progresse certes parmi les minorités (32% de l’électorat latino contre 29%, 8% du vote africain-américain contre 12%) sans que cela ne puisse expliquer pour autant la percée générale. Des études plus pointues aideront à éclairer ces zones d’ombre mais il ne fait aucun doute que Trump a réussi à faire voter des centaines de milliers, voire des millions d’électeurs jusqu’alors en marge ou hors du système électoral, au cœur de sa cible privilégiée : des blancs de plus de 50 ans, sans diplôme mais aux revenus moyens ou confortables.

Les limites de l’antitrumpisme de Biden

Pour la septième fois en huit scrutins présidentiels, le candidat démocrate devance son adversaire républicain en nombre de voix. Au final, Joe Biden disposera d’un matelas d’avance plus confortable que celui d’Hillary Clinton. Le parti démocrate ne pourra se contenter de ces maigres satisfactions. Quoi qu’il arrive, victoire ou défaite de Biden au bout du comptage, l’ancien vice-président de Barack Obama a manqué sa double cible : noyer le président sortant sous une force électorale jamais vue et emporter avec le Sénat afin de chasser les républicains de tous les lieux de pouvoir à Washington. Et si, au fond, le problème se nichait dans la formulation même : battre les républicains plutôt que promouvoir son propre programme ? Après la victoire de l’ancien vice-président de Barack Obama face au sénateur socialiste du Vermont lors de la primaire démocrate, la stratégie des élites a été établie et appliquée jusqu’au jour J : Joe Biden devait cultiver l’antitrumpisme comme unique signe de ralliement. Le meilleur moyen, leur semblait-il, de rassembler Alexandria Ocasio-Cortez, la députée socialiste de  New York, et John Kasich, l’ancien gouverneur républicain anti-avortement et anti-syndicaliste de l’Ohio. Avec reproduction presque à l’infini de cette alliance défensive dans chaque Etat décisif. Même si Joe Biden devient, le 20 janvier prochain, le 46e président des Etats-Unis, ce choix s’est avéré défectueux bien que longtemps payant dans les sondages. La Floride incarne cette impasse. Afin de ne pas prêter le flanc aux attaques des républicains sur le caractère « socialiste » de son programme, Joe Biden y a mené une campagne, comme ailleurs dans le pays, sur le retour à la décence. Résultat : Donald Trump l’emporte plus largement qu’en 2016 (375.000 voix de plus contre 113.000), grâce notamment à une surmobilisation des cubains-américains de Miami, tandis que l’une des mesures-phares de la plateforme du parti démocrate, le salaire minimum à 15 dollars de l’heure, était plébiscité par 60,8% des électeurs du même Etat. Bernie Sanders avait alerté à plusieurs reprises durant ces dernières semaines sur le manque de substance de la campagne de Joe Biden, appelant à être plus offensif et à mettre en avant le projet « le plus ambitieux depuis la Grande société de Lyndon Johnson. » S’il est élu, Joe Biden devra se souvenir de ce programme même s’il ne l’a pas porté auprès des Américains.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

De la vague bleue au hold up, les quatre scénarios d’une élection hors norme

Alors que 160 millions de votes sont attendus, Joe Biden est le favori, mais les chances de Donald Trump demeurent. L’Amérique va sans doute connaître l’élection la plus civique de son histoire et peut-être la plus surprenante, voire incontrôlable. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection rentrera certainement dans les livres d’Histoire. C’est presque acquis. Tout y contribue. L’enjeu : faire du « premier président blanc » (la formule est du journaliste écrivain africain-américain Ta-Nehisi Coates) l’homme d’un seul mandat. Le contexte sanitaire : la pandémie en est à son troisième pic, a frappé 9 millions de personnes et en a abattu 230.000 morts. La méthode : alors que les bureaux de vote ouvrent ce matin comme de tradition le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, on s’apprête à vivre l’élection présidentielle la plus civique depuis les années 60. Demeure cette inconnue : par quelle porte entrera-t-elle dans ce grand panthéon des événements ?

La vague bleue

Personne ne s’attend à vivre une soirée électorale comme les autres, avec le puzzle des Etats qui s’assemble au fil de la nuit américaine et le nom de l’élu connu au petit matin. Les raisons en sont multiples : refus de Donald Trump de s’engager à accepter les résultats du vote ; participation historique qui va engorger, ici et là, un système électoral désuet ; processus de comptage d’un nombre historiquement élevé de bulletins envoyés par correspondance. Un seul scénario peut déjouer la perspective d’une interminable attente: un résultat tellement clair et massif qu’il ne peut être contestable. En l’occurrence, et en l’état des derniers sondages comme des analyses des votes anticipés, il ne peut clairement pas s’agir d’une déferlante en en faveur de Donald trump. Seule une vague démocrate peut clore le chapitre de l’élection 2020, quelques heures seulement après la fermeture des derniers bureaux de la côte ouest. Quelle forme peut-elle prendre?  Tout d’abord, une avance nette dans le vote populaire, même si, au final, celui-ci n’est d’aucune importance : disons, entre 5 et 10% (la dernière moyenne des sondages indiquaient 7,5%), soit de 7 à 15 millions de voix d’avance. Elle serait alors de même ampleur que la dernière « vague bleue » en date, celle des élections législatives de mi-mandat : 10 millions de voix et 8,5% d’avance. Ce « landslide » (raz de marée) national doit, pour ne souffrir d’aucune contestation, se matérialiser dans les Etats clés. Hypothèse : Joe Biden remporte largement les trois du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) perdus par Hillary Clinton en 2016, et empoche, en supplément l’Arizona et la Caroline du Nord avec une marge confortable, soit un total de 304 grands électeurs (majorité à 270). Si la Floride voire la Géorgie s’ajoutent à la liste, c’est banco pour le parti de l’âne. A l’unisson, les républicains perdent leur majorité au Sénat et les démocrates maintiennent la leur à la Chambre des représentants. Présidence-Chambre-Sénat : grand chelem pour les démocrates, qui peuvent rapidement se lancer dans la transition et dans les premières mesures marquantes du mandat. C’était le scénario rêvé des stratèges démocrates jusqu’à la résurgence de craintes avec d’ultimes sondages

Le chaos

Sans « vague bleue », c’est la boîte de Pandore. Joe Biden remporte le vote populaire par une marge plus étroite que celle indiquée par les sondages depuis des mois. Dans nombre de « swing states », les résultats seront suffisamment serrés pour que Donald Trump n’y reconnaisse pas sa défaite (si tel est le cas) et fasse envoyer l’armée d’avocats à pied d’œuvre depuis de nombreux mois. Coup de tonnerre même : en fin de soirée, le président sortant annonce que son avance est telle en Pennsylvanie qu’il ne peut plus être rattrapé sauf fraudes massives. Sur les écrans, les chiffres qui s’actualisent lui accordent une forme de véracité : il devance largement Joe Biden. Mais ce sont les votes effectués en personne le jour même (mode privilégié par les républicains) qui s’affichent. Le résultat du vote par correspondance, utilisée majoritairement par les démocrates, n’apparaissent pas encore. Il reste des millions de bulletins à compter : ils ont été enregistrés par les autorités et l’on peut suivre en direct sur internet le volume restant à dépouiller. Peu importe, Trump créé la confusion. Des groupes armés font leur apparition autour de bureaux où sont centralisés les bulletins. Trump persiste et revendique la victoire en Floride et en Caroline du Nord, alors que les opérations de comptage ne sont pas terminées. Avec le Texas et la Georgie qui tombent dans son escarcelle, il twitte : « SECOND MANDAT. MERCI L’AMERIQUE. » Les avocats des deux candidats ont lancé des dizaines de recours devant des tribunaux. Les décisions de juges fédéraux sont contradictoires tandis que la contestation des  totalisations est contestée, ici par un camp, là, par un autre. En Pennsylvanie, on s’écharpe pour savoir si les signatures sur chaque enveloppe reçue sont bien correspondantes. Au Texas, les démocrates font appel d’une décision judiciaire qui annule le vote de 120.000 citoyens effectués à Houston en « drive-through » (bulletin déposé à un comptoir au volant de sa voiture.) En Georgie, les associations de défense des droits civiques constatent que des dizaines de milliers d’Africains-Américains n’ont pas pu voter alors qu’ils étaient dûment inscrits. En Floride, les machines censées comptabiliser les bulletins multiplient défaillances et pannes. Les comtés les moins aisés – notamment autour de Miami, où réside une forte population africaine-américaine – en sont les principales victimes. Bref, la situation de 2000 en Floride est de retour, mais démultipliée à l’échelle de plusieurs Etats. Dans les rues, rassemblements et manifestations se multiplient, avec parfois accrochages et affrontements. Ensuite ? C’est le principe de la boîte de Pandore : on ne sait ce que l’on y trouve en l’ouvrant.

 2016, le remake

Autre scénario possible: Joe Biden recueille 49,95% des voix, soit 80 millions de voix. Donald Trump : 46,1% et 73,8 millions de voix. Comme annoncé par le politologue Michael Mc Donald, le taux de participation est historique : 67% (bien plus que les 63,8% de Kennedy-Nixon en 1960 et les 61,6% d’Obama-Mc Cain en 2008). Avec 6,2 millions de voix de plus que Donald Trump, Joe Biden double l’avance de Hillary Clinton. Pourtant, il subit le même destin et ne prêtera pas serment le 20 janvier 2021. Donald Trump dispose de 279 grands électeurs contre 259 à l’ancien vice-président de Barack Obama. Au bout des comptes, recomptes et décisions de justice, les résultats validés sont sans appel. Le président sortant a remporté la Floride avec 65000 voix d’avance. Il a surtout réédité son exploit de 2016 en Pennsylvanie (18000 voix d’avance), exploitant au mieux, dans cet Etat qui profite du boom du gaz de schiste et du gaz naturel, de la « gaffe » de Biden appelant à sortir de l’ère des énergies fossiles. Et réalisé un « comeback » dans l’Arizona, Etat historiquement conservateur dont les changements démographiques laissaient augurer d’un virage vers les démocrates, pour devancer de 8000 voix Joe Biden. Jamais, depuis la fondation du pays, la distorsion entre le « vote populaire » et le collège électoral n’a été de cette ampleur. L’Amérique antitrumpiste descend dans la rue pour demander une réforme du système, par ailleurs souhaitée par une majorité d’Américains. La réponse des républicains est claire : NO. En vingt ans, ce système leur a permis de remporter la présidence tout en étant minoritaire en voix. Des appels à la sécession montent dans le Vermont, à New York et en Californie.  

Le hold up

Cette bonne vieille démocratie américaine n’a pas réussi à organiser une élection juste et équitable aux résultats incontestables. Le collège électoral est censé se réunir, Etat par Etat, le 14 décembre afin que les grands électeurs – qui ne sont tenus par aucun mandat, dans un tiers des Etats – désignent le président. Problème : aucune issue n’a été trouvée dans un certain nombre d’Etats. Pire : en Caroline du Nord et en Pennsylvanie, deux « certifications ont été envoyées » à Washington, l’une par le gouverneur démocrate, l’autre par les assemblées à majorité républicaine. A partir de là, deux versions sont envisageables. Saisie, la cour suprême exige que le vote ait lieu en temps et en heure. En l’absence des délégués de plusieurs Etats, aucune majorité ne se dégage. Ce qui renvoie la décision à la Chambre des représentants. Astuce de la Constitution : on n’y vote pas par député, mais par délégation. La Californie et ses 53 députés compte autant que le Wyoming et son unique député. Même si le parti de Joe Biden et Nancy Pelosi a renforcé sa majorité de quelques unités le 3 novembre, 27 Etats ont une majorité de députés républicains contre 23 à majorité démocrate. Donald Trump est réélu président des Etats-Unis. Ou alors, par un moyen ou par un autre, une majorité des neuf juges de la plus haute instance judiciaire du pays accordent sur le tapis vert le plomb d’une défaite en or d’une victoire. La juge Amy Coney Barrett, nommée au pas de charge par les républicains du Sénat, apporte la voix décisive. Donald Trump n’avait pas caché son intention de faire trancher une Cour Suprême au complet. Le (mauvais) tour est joué.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Donald et Joe, il était une fois deux Amériques

Itinéraires d’un vieux routier centriste de la politique et d’un milliardaire VRP de l’ethnonationalisme qui se croisent ce 3 novembre en incarnations de deux Amériques aux antipodes. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection définitivement hors norme n’en est plus à un paradoxe près. Pourtant, celui qui a trait à la « nature » des candidats, n’est pas loin de remporter la palme. Jugez plutôt. L’Amérique, pays encore plutôt jeune (38 ans d’âge médian contre 41 en France et 46 en Allemagne) et de plus en plus métissé, a le choix aujourd’hui entre deux homme blancs septuagénaires. Mais passons sur l’âge et la couleur de peau des capitaines ! Pays ultra-divisé politiquement et idéologiquement, chacune de ses portions d’Amériques devra s’incarner dans un porte-drapeau finalement assez improbable. Une Amérique « éternelle », blanche, conservatrice et chrétienne confie son destin à un milliardaire qui a successivement été démocrate, indépendant puis républicain, tout en cultivant les frasques et les divorces plus que l’exégèse de la Bible. Une Amérique « nouvelle », multicolore, ouverte et audacieuse place ses espoirs de bouter l’infâme hors de la Maison-Blanche, préalable à une nouvelle ère progressiste, en un vieux renard de la politique constant dans ses positions les plus droitières comme dans son vote indéfectible pour des lois qu’il sera appelé à retoquer demain. Mystères de la transsubstantiation politique. Que l’adage d’Edgard Faure (« Ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent ») aidera peut-être à désépaissir. En matière d’élections, la formation des vents, tempêtes voire tornades est sans doute le plus passionnant des sujets d’études. Mais, ici c’est le trajet des girouettes qui nous occupe.

Joseph Robinette Biden Jr. et Donald John Trump ne sont nés qu’à quelques années d’écart (1942 et 1946) et quelques kilomètres (moins de 200) l’un de l’autre, mais deux mondes totalement différents.

Le premier voit le jour dans une famille catholique irlandaise (avec une pointe de huguenots du côté de la grand-mère Robinette) à Scranton, Pennsylvanie. Le père, Joe Biden Sr, fils d’un ancien dirigeant d’American Oil Compagny, a dilapidé l’héritage à coups d’échecs entrepreneuriaux. Finis la belle vie, les matchs de polos, les virées de chasses dans les Adirondacks. La famille (Joe, l’aîné, a deux frères et une sœur) vit dans le sous-sol des grands-parents maternels Sans perspective dans un bassin où l’extraction du charbon commence son déclin, le déménagement s’impose. En 1952, direction le Delaware, où le paternel stabilise sa situation professionnelle en tant que vendeur de voiture. Joe peut aller à l’Université, en sortir avec un diplôme de droit. Il a rencontré sur les bancs de la fac, Neilia Hunter, avec laquelle il aura trois enfants. En 1969, il devient avocat et lorgne déjà vers la politique, en tant que…républicain.

Le second – quatrième d’une famille de cinq enfants – grandit dans une maison de style néo-Tudor dans un quartier chic du Queens (New York). La famille est riche. C’est son grand-père, originaire de Kallstadt (Rhénanie-Palatinat), Frederick Trump qui a fait fortune, à la fin du 19e siècle, pendant la ruée vers l’or en Alaska : il gère pensions, restaurants et bordels, ce dernier détail ayant disparu de la biographie familiale. Son fils, qu’il a prénommé Fred comme lui préfère la stabilité de la pierre : il décuplera la fortune initiale en construisant des dizaines de milliers d’appartements et maisons et, à vrai dire, tout ce que les aides publiques l’incitent à construire. En 1954, il est d’ailleurs l’objet d’une enquête officielle du Sénat pour abus de fonds publics. Vingt-sept ans plus tard, le Département de la Justice le confond pour violation de droits civils : Fred Trump ne veut pas de locataires noirs. Anecdote (ou pas) : à l’âge de 22 ans, il avait été arrêté lors d’une manif du Klu Klux Klan. Donald, le deuxième fils, n’est pas supposé perpétuer la dynastie. C’est à son frère aîné, Fred III que revient une charge… dont il ne veut pas. Son père, personnage dur et autoritaire, pour lequel ne compte qu’argent et réussite, le tout incarné en la Trump Organization, ne le lui pardonne pas. Alcoolique, Fred III meurt à l’âge de 42 ans. Donald, enfant difficile, adolescent placé en école militaire, s’est progressivement aligné sur la mission assignée : prendre la suite et faire encore mieux, encore plus « magnifique. » A peine sorti de la fac, il rentre dans l’entreprise familiale dont son père le bombarde immédiatement président. Un empire de plusieurs centaines de millions de dollars en héritage. Il a 25 ans. Son nom est connu, pas encore son prénom.

Joe Biden est, à la même époque, totalement inconnu. Son patronyme éclate lors des sénatoriales de novembre 1972, où il remporte, à 29 ans, une victoire à 100 contre 1 face au sénateur républicain (oui, Biden est devenu démocrate entre temps) J. Caleb Boggs. Ephémère euphorie politique foudroyée par le plus cruel des deuils : une semaine avant Noël, sa femme et sa fille de 18 mois, Naomi, succombent dans un accident de voiture. Sa sœur, Valerie, le convainc d’honorer son mandat. En janvier 1973, le « rookie » fait ses premiers pas dans une chambre haute où son ombre portée se fera de plus en plus grande, au fil des 35 ans de sa présence. Durant trois décennies et demi, « Senator Biden » se positionnera presque systématiquement à la droite d’un parti démocrate qui lui-même vire à droite afin de tenter de rattraper le parti républicain nixonisé. A peine introduit dans le puissant cénacle, il se lie d’amitié avec les sénateurs ségrégationnistes et ouvertement racistes John Stennis et James Eastland. Et fait cause commune contre le « busing », cette pratique visant à transporter dans des mêmes bus des élevés de quartiers différents afin d’assurer une certaine mixite dans les écoles. Ce qui lui vaudra un rappel douloureux de la part de Kamala Harris, pas encore sa colistière, lors de l’un des débats du parti démocrate en 2019.

A peine trentenaire, il n’est guère plus « éclairé » en matière d’avortement. En 1974, il déclare : « Je ne pense pas qu’une femme devrait être la seule à décider ce qui se passe dans son corps. » Un an auparavant, la cour suprême a pourtant statué (Roe v. Wade) : le droit à l’avortement est constitutionnel.  Il soutient ensuite l’ « amendement Hyde », voté en 1976, qui n’autorise l’utilisation de fonds fédéraux qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère. Il ne changera de position qu’en 2019 – décidément, une année d’épiphanie – alors qu’il se prépare à se lancer dans la course aux primaires démocrates. Pour purger son C.V. afin d’affronter un électorat beaucoup plus à gauche, il a également dû faire amende honorable sur la loi sur la criminalité de 1994 pour la rédaction de laquelle il avait sollicité le concours de Tom Scotto, le président de l’association nationale de la police. Signée par Bill Clinton, cette « crime bill » instituait des peines planchers et automatiques (perpétuité pour trois délits quel qu’en soit la nature). Selon la NAACP, la grande association des droits civiques, la population carcérale est passée, entre 1980 et 2015, de 500 000 à 2,2 millions, parmi lesquels 37% des personnes noires (alors qu’elles ne représentent que 13% de la population.) Un tel pedigree – même ripoliné à la repentance – se serait certainement avéré rédhibitoire pour la primaire 2020 si Joe Biden n’avait occupé la fonction de vice-président aux côtés de Barack Obama. C’est sans doute ce qui lui a sauvé la mise en février dernier, dans le cadre de la primaire démocrate, à l’occasion d’une écrasante victoire en Caroline du Sud grâce à un raz-de-marée parmi l’électorat africain-américain. Voilà comment le centriste le plus droitier du parti démocrate durant un quart de siècle est devenu le démocrate centriste le plus à gauche (au programme : salaire minimum à 15 dollars, investissements publics massifs, BidenCare, gratuité partielle des études supérieures, plan d’action contre le changement climatique) à se présenter depuis la « Grand Société » de Lyndon Johnson.

La fonction première de sa candidature n’en reste pas moins de faire barrage à un milliardaire, fils à papa, égotiste et certainement sociopathe, assurément nationaliste et xénophobe. D’après sa nièce, Mary Trump (1), Donald a appris, en étant le fils de son père, à s’adapter en milieu hostile et à décupler les attentes placées en lui. D’une certaine façon, c’est ce qu’il fera tout au long de sa vie. A commencer par porter à un niveau quasiment industriel une marotte de Papa Fred : profiter des fonds publics. Lorsqu’il se lance dans l’aventure à Manhattan, le jeune Donald profite d’une situation de crise de la ville de New York : comme dans les autres grandes villes, le chômage galope, les classes moyennes blanches fuient, la criminalité augmente. En rénovant des hôtels (Grand Hyatt) ou en construisant sa propre tour (Trump Tower), le jeune gouailleur convainc les élus qu’il rend service à la ville. Ils décident donc que la ville le lui rendra bien en exemptions fiscales. Comme l’a révélé le New York Times, c’est toujours l’argent du contribuable qui épongera ses dettes colossales laissées par l’aventure dans les casinos d’Atlantic City à la fin des années 80. Les banques qui ont suivi aveuglément Donald dans tous ses investissements n’ont d’autres choix que de le renflouer, sauf à couler avec lui. Egomaniaque comme peu, il veut son nom partout : les steaks Trump, un Trump Tour (qu’il envisageait comme un concurrent du Tour de France), l’Université Trump. Tout cela périclitera. Mais sa fortune restera intacte, par la grâce du gouvernement fédéral et de Wall Street. C’est la « marque » qui le protège : au milieu des années 2000, l’émission « The apprentice » lui apporte du cash (400 millions de revenus pour 14 saisons) et de l’exposition (le multirécidiviste de la banqueroute qu’il est autorisé à « virer » les mauvais candidats.)  « Je suis persuadé qu’il a compris quelque chose de la société américaine en animant cette émission de télé réalité », nous disait en 2016, en face d’un petit déjeuner à New York, Michael Zweig, auteur de « The Working Class Majority: America’s Best Kept Secret. » Le flair du marketeur ? A-t-il senti ce ressentiment racial qui mijote dans une frange de la population, dont la colère grandissante est proportionnellement inverse à son poids démographique déclinant ? Dès 2011, il adopte et propage la théorie des « birthers », selon laquelle l’acte de naissance de Barack Obama étant un faux, il n’aurait donc pu se présenter à l’élection présidentielle. Personne n’y prête vraiment attention. « C’est Donald. » Déjà, en 1989, il s’était payé une page dans le New York Times afin de réclamer la peine de mort pour cinq jeunes de Harlem (quatre africains-américains et un latino), accusés d’avoir violée une joggeuse (2). Les cinq jeunes seront innocentés. Donald Trump continue de les dire coupables.

L’épisode du « birther » ne sera pas un « one shot », un coup isolé. C’est un coup d’essai. L’ancien démocrate jet-seteur devient la coqueluche des milieux ultra-droitiers qui le poussent à renverser la table du G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) aux mains ce ces RINO (Republicans In Name Only). En juin 2015, dans le décor de mauvais goût doré du lobby de la Trump Tower, il dévide la bonne vieille pelote « nativiste. » Les Latinos sont des « violeurs », des « criminels », des « trafiquants de drogue. » Lui, président, un Mur sera construit. « C’est Donald » : le mépris initial de l’establishment républicain se mue en stupéfaction, puis en ralliement. Trump élu, les républicains « country club » rejoignent gaiement le trumpisme, son racisme, ses appels du pied au suprémacisme blanc, à condition qu’il s’accommode des classiques du conservatisme néo-libéral (truffer les tribunaux de juges de droite, alléger encore un peu plus les impôts) ce qui ne force pas la nature de l’impétrant. Romain Huret rappelle fort opportunément : « Il est une créature du conservatisme états-unien, qui a pris le contrôle du parti républicain dans les années 1970. Trump, c’est un peu comme Frankenstein, comme un mauvais fils dans lequel vous ne vous reconnaissez pas. Il surjoue les thématiques des conservateurs, leurs attitudes corporelles, leurs prises de parole. Il ressemble parfaitement à l’électorat conservateur moyen, qui voit dans Trump un ami, quelqu’un qui parle comme eux et les comprend. C’est sa meilleure arme. » A vrai dire, la seule qui lui reste, un rien émoussée dans un pays qui rejette ce projet trumpiste mais qui peut  encore couper là où ne l’attend pas : un jarret en Floride, désormais son Etat de résidence, un talon d’Achille en Pennsylvanie, l’Etat de naissance de Joe Biden. La dernière vague de sondage illustrait plutôt que l’arme fatale de 2016 s’était fait canif en 2020. La confirmation dans les urnes de cette ultime photographie créerait une situation pour laquelle rien, absolument rien, au cours de leur longue ne les avait vraiment préparés: Trump en loser, Biden en agent catalytique des espoirs progressistes.

1 « Trop et jamais assez. » Editions Albin Michel.

(2) « When they see us. » Série Netflix.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages, Portrait

Mobilisation électorale, la clé de la Maison-Blanche

Le taux de participation pourrait battre tous les records, alors que 100 millions d’électeurs ont déjà voté. Il devrait permettre à Joe Biden de remporter le « vote populaire », mais pas forcément les Swing States. (Article publié dans l’Humanité du 02 novembre 2020.)

Cent millions. C’est, à quelques unités près, le nombre d’électeurs qui auront voté avant le mardi 3 novembre. 100 millions, soit 72 % du niveau de 2016, malgré le contexte de pandémie de coronavirus. Record à battre : 63,8 % en 1960, pour le duel Kennedy-Nixon. Les Noirs n’avaient alors pas encore le droit de vote. En 2008, pour l’élection du premier président noir de l’histoire du pays, 61,6 % des électeurs éligibles s’étaient exprimés. Ces chiffres peuvent sembler faibles si on les compare au taux de participation lors des élections présidentielles en France (entre 77 % et 83 % pour les trois dernières éditions). Mais, contrairement à la France, il n’existe pas d’inscription automatique sur les listes électorales aux États-Unis. La première bataille civique revient donc à s’inscrire sur les listes, chose rendue ardue par nombre d’assemblées républicaines dans des États clés (Wisconsin, Géorgie, par exemple) et à laquelle renoncent des millions de citoyens, notamment les plus pauvres, parmi lesquels sont surreprésentées les « minorités ». Cette année, le potentiel est estimé à 240 millions d’électeurs. Les prévisions les plus optimistes tablaient sur un taux de participation record de 65 %, soit 156 millions d’électeurs. Ce qui, étant donné la masse des votes déjà enregistrés, semble encore atteignable, voire améliorable. La polarisation rime avec (re)politisation, tout au moins retour vers les urnes. Chaque camp a comme maître mot : « turnout », la participation. Sous-entendu celle des « siens ». Mais dans un pays au système si particulier, le suffrage universel ne sert pas de juge de paix. Sinon, on pourrait d’ores et déjà annoncer la victoire de Joe Biden. Une poignée d’États feront la décision. Chaque candidat doit, plus qu’ailleurs, mobiliser sa base. Voici quelques clés.

Les électeurs démocrates « naturels »

La force de la coalition démocrate constitue aussi parfois sa faiblesse : elle repose sur des « forces sociales ascendantes » (jeunes, « minorités », femmes diplômées) mais qui ne sont pas forcément les plus « civiques » ou les plus « captives ». Les jeunes votent moins que les aînés et les pauvres moins que les aisés : cela ne constitue certes pas un phénomène typiquement américain mais le Parti de l’âne y est beaucoup plus sensible que celui de l’éléphant. Quant aux diplômés, qui ont souvent moins de 40 ans, ils se définissent plutôt comme des indépendants même si, en dernier ressort, ils votent souvent démocrate, à condition que le candidat « gagne » leur vote. Quand toutes ces forces ne se mobilisent pas assez, la défaite se profile à l’horizon, comme en 2016, même si cette dernière doit plus au système du collège électoral qu’au suffrage universel. Néanmoins, la candidature d’Hillary Clinton n’a enthousiasmé ni les jeunes (46 % de participation pour les 18-29 ans contre 71 % chez les plus de 65 ans), ni les Africains-­Américains (59,5 % contre 67 % en 2012). Lorsqu’ils se déplacent, ils constituent une majorité irrésistible : en 2008, Barack Obama a été le mieux élu des présidents (32,5 % des inscrits) depuis les années 1970 ; en 2018, lors des élections de mi-mandat marquées par le plus fort taux d’abstention depuis les années 1920, les démocrates profitent d’une « vague bleue » (8,5 % et 10 millions de voix d’avance). 2020 ? Des premières données montrent une participation jamais enregistrée parmi les 18-29 ans dans plusieurs États clés (Floride, Caroline du Nord…). En revanche, les stratèges démocrates s’inquiètent d’une participation plutôt faiblarde, côté Latinos et Africains-Américains, tout en se rassurant : ils se présenteront le jour J en personne afin d’être certains que leur vote soit pris en compte.

Des trumpistes « timides » ou cachés ?

C’est la hantise des démocrates et l’espoir secret des trumpistes : les électeurs du président sortant ne dévoileraient pas leur vraie intention de vote lorsqu’ils sont interrogés par un institut de sondage. Là encore, le précédent de 2016 plane, même si ce sont plutôt les indécis qui ont fait, par leur choix de dernière minute, basculer l’élection dans le Midwest. Ce ne serait, pour autant, pas suffisant pour que Donald Trump réédite son exploit d’il y a quatre ans. L’arrivée de nouveaux électeurs rend celui-ci encore plus compliqué à réaliser. D’autant que les scrutins intermédiaires (élections de mi-mandat de 2018) et les enquêtes d’opinion les plus fouillées l’ont mis en lumière : galvanisée et chauffée à blanc, la base trumpiste ne s’est pas élargie pour autant. Tout au long de la campagne, Donald Trump n’a pas non plus visé à l’élargir auprès de républicains modérés. Il existe une dernière ressource : des abstentionnistes de longue date, forcément des Blancs de plus de 50 ans, non diplômés, aux idées teintées de nationalisme. Comment convaincre des Américains sortis du processus électoral depuis des lustres d’y revenir, si ce n’est en dramatisant l’enjeu : « Si je perds, c’en sera fini de votre pays. » Vu sous cet angle, la rhétorique de plus en plus incendiaire de Trump dans les derniers jours apparaît moins suicidaire. Désespérée, mais pas forcément suicidaire.

Indécis, abstentionnistes et nouveaux électeurs : une armée de réserve ?

C’est une rengaine qui revient à chaque cycle électoral : ils feront l’élection. Ils ? Les indécis, les indépendants. Si les deux catégories se chevauchent, elles ne se recoupent pas. D’après une enquête du Pew Research Center, 7 % seulement des Américains se considèrent comme des indépendants sans tropisme démocrate ou républicain. Leur poids n’est donc pas de nature à faire basculer le scrutin, sauf dans quelques Swing States. Les indécis ? Selon les dernières enquêtes d’opinion, ils ne seraient guère que 2 à 3 % du corps électoral. Dans un pays polarisé, donc aux frontières électorales peu poreuses, les indécis n’hésitent pas forcément entre Trump et Biden, mais entre les deux candidats principaux et l’abstention, voire le candidat d’un troisième parti (libertarien ou Vert). Une donnée semble peu ou pas prise en compte dans les commentaires et analyses : d’une élection à l’autre, la composition de l’électorat change. Depuis 2016, 12 millions d’Américains sont décédés. On peut supposer qu’ils étaient majoritairement plutôt âgés. Lorsque l’on se souvient que Donald Trump a réalisé ses meilleurs scores chez les plus de 50 ans, on peut en tirer la conclusion que le capital électoral des républicains a été plus entamé que celui des démocrates. Le cru 2020 compte 20 millions de nouveaux électeurs potentiels : 16 millions de jeunes Américains ayant franchi la barre de la majorité légale (18 ans) et 3,5 millions d’immigrés naturalisés. Ces deux électorats (jeunes et immigrés) ont une double particularité : abstention plus importante que la moyenne et vote massif pour les démocrates. Si l’on sort la règle à calcul avec les curseurs moyens (50 % d’abstention et 60 % des voix pour les démocrates), cela donne à Biden un avantage de 3 millions de voix supplémentaires. Mais l’on connaît la réalité proverbiale du système électoral américain : qui gagne le suffrage universel ne gagne pas forcément la Maison-Blanche. Selon les dernières études, Trump pourrait décrocher un second mandat malgré un déficit de 6 à 7 millions de voix.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

« Swing States » : l’eldorado d’un système antidémocratique

Comme à chaque édition, une poignée d’États fera la décision. Joe Biden y est donné avec une avance… équivalente à celle d’Hillary Clinton en 2016. (Article publié dans l’Humanité du 2 novembre 2020.)

La « jurisprudence » 2016 entretient l’espoir des trumpistes et l’angoisse de leurs adversaires. Il y a quatre ans, une avance de 80 000 voix dans trois États de la « Rust Belt » (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin), comptant 28 millions d’habitants, permettait à Donald Trump de remporter une imprévisible – en tout cas, peu prévue – victoire. À quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote, la photographie des sondages ressemble à s’y méprendre à celle de novembre 2016.

L’avance moyenne attribuée à Joe Biden dans les Swing States (États clés) semble équivalente à celle dont disposait Hillary Clinton avant le grand « badaboum » du 8 novembre. Les sondeurs jurent leurs grands dieux qu’ils ont tenu compte de leur échec et que leurs données sont désormais plus fiables. Ces dernières n’en demeurent pas moins des photographies d’intentions de vote. L’immense participation de ces dernières semaines rend moins vulnérables les résultats des instituts à une variation de dernière minute.

C’est Joe Biden qui tient la corde dans la grande majorité des Swing States. Une position confirmée ce dimanche par les sondages, considérés parmi les plus fiables, du New York Times. Le candidat démocrate est donné en tête dans le Wisconsin (52-41), en Arizona (49-43), en Pennsylvanie (49-43) et même en Floride (47-44). Ces deux derniers États, les plus peuplés dans la catégorie des États clés, donc les plus gros pourvoyeurs de grands électeurs (respectivement 20 et 29), sont considérés comme les « faiseurs de roi » de cette année. Les deux candidats y ont effectué de multiples haltes alors que l’écart s’est récemment resserré. Aucune victoire de Donald Trump n’apparaît possible sans ces deux États, puisque le Wisconsin et le Michigan semblent hors de sa portée. Le chemin de la victoire pour Joe Biden passe par la Floride ou la Pennsylvanie, pas forcément les deux, si son avantage se confirme dans le reste du Midwest et en Arizona (+ 3 % selon le site FiveThirtyEight). Pour la première fois depuis quarante ans, les États traditionnellement républicains du Texas et de la Géorgie sont considérés comme « compétitifs », ce qui ajoute encore à la complexité d’un scrutin, à travers laquelle la carte que nous publions dans les pages suivantes vous aidera à naviguer.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Le trumpisme à l’épreuve d’une certaine idée de l’Amérique

Donald Trump va-t-il une nouvelle fois déjouer les pronostics, contrecarrer le verdict du suffrage universel ou pire, va-t-il refuser une défaite, lui qui promet le chaos ? élu, Joe Biden ouvrirait-t-il un cycle progressiste ? Alors que de 30 millions d’Américains ont déjà déposé leur bulletin de vote –  un niveau record observé pour la présidentielle –, les élections décisives du 3 novembre s’annoncent incertaines et à hauts risques. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2020.)

Certitude : les démocrates vont remporter, mardi 3 novembre, le vote populaire pour la septième fois en huit élections, soit depuis la fin de la guerre froide. Question : le système du collège électoral va-t-il permettre aux républicains de décrocher la présidence, tout en étant minoritaires en voix pour la troisième fois en six élections depuis 2000 ?

Certitude : à quelques jours du e-Day, le jour J électoral, Donald Trump ne peut plus combler l’écart, à peine le réduire afin de le rendre moins humiliant. Jamais un président sortant n’avait abordé la dernière ligne droite de sa campagne dans un tel état de fragilité. Question : le niveau de mobilisation démocrate sera-t-il suffisant, non seulement nationalement, mais dans les fameux Swing States, une petite dizaine d’États sur les cinquante que compte la Fédération ?

Le spectre de 2016 est tellement présent qu’aucun commentateur ou observateur ne se hasarderait à assurer que la répétition de l’improbable scénario relève de l’impossible. Rappel : il y a quatre ans, Donald Trump avait accusé un retard de 3 millions de voix, mais une avance de 80 000 électeurs, équivalente à celle du nombre de places d’un stade de football américain, dans trois États du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) lui avait permis de se frayer un invraisemblable chemin vers la Maison-Blanche.

Pour prétendre décrocher un second mandat, il ne lui faudra pas simplement reproduire à l’identique l’exploit de 2016. Il lui faudra le dépasser. Ronald Brownstein, journaliste pour le magazine « The ­Atlantic », le ­répète sans cesse : « Donald Trump repose sur un segment déclinant de l’électorat. Il doit donc en tirer une part grandissante à chaque fois. » Ce segment ? Les Blancs non-diplômés. Ainsi définie, la catégorie invite aux pires interprétations. Il y manque une donnée essentielle : l’âge. La base trumpiste est vieillissante : en 2016, le milliardaire était majoritaire chez les plus de 50 ans dans un pays dont l’âge moyen se situait à 38 ans. Non-diplômés ne ­signifie pas « pauvres » ou « chômeurs » ou « déclassés ». « Le diplôme n’est pas un bon indicateur car il ne dit rien du statut social. On peut être non-diplômé et bien gagner sa vie. Ce qui est souvent le cas des électeurs de Trump », éclaire John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). Faible ­diplôme, hauts revenus : voilà le profil type du trumpiste pur et dur. Soit un électeur qui a fait sa carrière professionnelle sans bagages particuliers, qui a plutôt réussi, au point de disposer de rémunérations confortables. Son insécurité est plus culturelle qu’économique.

C’est une Amérique en déclin, mais civiquement active, qui s’est trouvé, en ce milliardaire nationaliste et xénophobe, le dernier moyen d’occuper la Maison-Blanche dans un pays en pleine évolution démographique, culturelle et idéologique. Le Parti républicain a rallié le mouvement pour deux raisons : il s’est avéré gagnant et, malgré quelques entorses aux conventions conservatrices (en refusant à plusieurs reprises de condamner les suprémacistes blancs, il a appliqué la doxa du parti de Nixon (plan massif de baisses des impôts voté en 2017.) Mais le Grand Old Party, son surnom, veut éviter de sombrer avec sa créature, son « Frankenstein », comme le souligne l’historien Romain Huret . Quelques sénateurs dont le siège est en jeu ont pris leurs distances afin de sauver la majorité républicaine au Sénat qui pourrait servir de « verrou » et empêcher une présidence Biden d’appliquer son programme.

Le cauchemar du sénateur Mitch McConnell et des milieux d’affaires, c’est justement une « vague bleue » déferlant de la Maison-Blanche à Capitol Hill, le siège du Congrès. L’ampleur inédite du vote anticipé – une centaine de millions d’Américains auront voté avant même le jour J, soit les deux tiers du niveau de l’électorat de 2016 – présage une participation historique, le pire ennemi des républicains, qui n’ont eu de cesse, depuis dix ans, de limiter l’exercice du droit de vote par la multiplication d’obstacles, les purges électorales et, cette année, le refus de développer le vote par correspondance. L’analyse du vote anticipé met en lumière une participation beaucoup plus importante de l’électorat démocrate, dont les jeunes, les minorités africaines-américaines et Latinos constituent le socle.

La volonté de virer Donald Trump semble l’emporter sur toute autre considération, même programmatique. C’est toute la stratégie de Joe Biden : se présenter comme l’outil de la défaite de Trump, utilisable par une jeune Africaine-Américaine socialiste de Détroit comme par un cadre supérieur blanc républicain des banlieues de Dallas. Sans jamais parler – ou si peu – du fond des propositions. Bernie Sanders s’en est alerté à plusieurs reprises. D’autant que Joe Biden dispose « du pain et du couteau », comme le veut la formule, avec un programme que le même Sanders qualifie « de plus progressiste depuis les années 1960 ». L’appliquera-t-il une fois élu ? C’est pour éviter une répétition de la « jurisprudence Obama », c’est-à-dire beaucoup d’espoir, peu de ­réalisations, que la gauche a d’ores et déjà mis la barre très haut avec une charte du peuple, dont le journaliste Harrison Stetler décrypte les enjeux.

De toutes les élections nationales, le scrutin présidentiel américain est celui qui suscite, à travers le monde, le plus d’attention. Une défaite du trumpisme sortirait les États-Unis, dont la réalité de la société est la marche vers la diversification, des griffes d’une pulsion identitaire qui travaille d’autres nations. Une victoire de Joe Biden, flanqué d’une jeune garde plus à gauche, mettrait sans doute fin au cycle néolibéral dans le pays même qui en fut le berceau. Bref, le nom du président servira peut-être d’oracle : un autre cap que le repli libéralo-nationaliste est-il envisageable ? Ou pas ?

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages

Joe Biden le centriste le plus à gauche

Le candidat qui revendique une étiquette de « modéré » doit pourtant accompagner la poussée à gauche de l’électorat démocrate. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre.)

À la fin du premier, et finalement, ultime débat présidentiel, la prestation de Joe Biden nous a fait revenir en mémoire une scène mythique du film « Aprile », de Nanni Moretti. Regardant un débat opposant, en Italie, Silvio Berlusconi à Massimo D’Alema, le réalisateur, jouant son propre rôle, n’en pouvant plus, lance au leader de l’opposition : « Mais dis quelque chose. Dis une chose de gauche. »

Et, en effet, au long des 90 minutes de pugilat face à un Donald Trump désordonné, le candidat démocrate n’avait pas dit grand-chose de gauche. Il s’était même démarqué de la gauche qu’incarne la figure de Bernie Sanders en s’opposant une nouvelle fois à la proposition de système de santé public unique (Medicare for All) et affirmant, presque martial : « Le Parti démocrate, c’est moi. » Sous-entendu : personne d’autre et certainement pas Bernie Sanders.

Tout à sa stratégie de l’antitrumpisme comme point unique de rassemblement, Biden ne semblait pas vraiment forcer sa nature de « centriste. » Pour autant, Bernie Sanders affirme que le programme du candidat est le plus progressiste depuis les années 1960. En matière de santé, sujet numéro 1 aux yeux des électeurs, Joe Biden reprend la proposition de Barack Obama de 2008 de « l’option publique ». À savoir : permettre aux Américains de choisir entre une assurance publique – en l’occurrence, le programme créé en 1965, Medicare, qui couvre les plus de 65 ans – et une assurance privée. Le premier président noir de l’histoire du pays avait abandonné cette mesure au cours de la procédure parlementaire au profit d’une cote mal taillée en forme de double obligation, épine dorsale de l’Obamacare : aux Américains de contracter une assurance privée, aux compagnies d’accepter tous les contractants même en cas d’antécédents médicaux (conditions préexistantes).

Joe Biden se prononce également pour le Smic à 15 dollars, cette revendication née dans les fast-foods de New York à l’hiver 2012 et devenue une réalité dans un tiers du pays, en Californie et à New York notamment. Cette mesure pourrait constituer le premier « test » d’une présidence Biden, puisque la Chambre des représentants, à majorité démocrate, l’a déjà votée en juillet 2019. Il faut désormais une majorité (républicaine, pour l’instant) au Sénat pour en faire la loi du pays.

Sans reprendre ni la formule du « New Deal écologique » ni l’ensemble des propositions formulées notamment par Alexandria Ocasio-Cortez et le mouvement Sunrise, Joe Biden propose un ambitieux plan pour lutter contre le ­réchauffement climatique, n’évitant pourtant pas les contradictions entre des investissements publics massifs et l’illusion d’un « capitalisme vert ». Côté fiscalité, celui qui vota en tant que sénateur le plan massif de réduction d’impôts proposé par Ronald Reagan en 1986 propose d’augmenter le taux de l’impôt sur les sociétés (28 % contre 21 %, en deçà pourtant des 35 % en cours avant Trump) ainsi que ­celui sur les plus hauts revenus (à près de 40 %). Enfin, sur la question sensible de l’immigration, il rompt officiellement avec les années Obama et l’expulsion massive des sans-papiers.

John Mason, professeur de sciences ­politiques à l’université William-Paterson (New Jersey), propose une explication pour résoudre ce paradoxe apparent : « Il faut se méfier de cette image de Biden centriste. Certes, c’est un vieux pacha démocrate qui est élu depuis quarante-sept ans. Si Biden est centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti et celui-ci glisse à gauche. Et Biden suit. Même s’il tente de le cacher. » Le cache-t-il pour ne pas effrayer les républicains modérés ? Ou pour ne pas créer d’attentes politiques s’il était élu président ? Sans attendre, la gauche – des députés autour d’Alexandria Ocasio-Cortez et une vingtaine d’organisations, syndicales, environnementalistes ou « communautaires » – vient de lui envoyer une « feuille de route » via la Charte du peuple. Pour l’obliger à dire et surtout faire quelque chose de gauche.

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages