Amérique, qui es-tu ? : les romanciers répondent

Nature du trumpisme, traces de l’esclavage et de la ségrégation mais aussi espoir de changement né à New York : durant le Festival America, des dizaines d’auteurs ont ausculté les entrailles de leur pays ? (Article publié dans l’Humanité du 01 octobre 2026).

Ils habitent tous trois le Mississippi, mais c’est dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Vincennes (Val-de-Marne) qu’ils se sont croisés pour la première fois. Aucune union à célébrer si ce n’est celle des lecteurs et des auteurs, principe matriciel du Festival America, qui organisait, du 24 au 27 septembre, sa douzième édition en cette année de 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis.

Le Mississippi, c’est « cet endroit affreux mais qui suscite beaucoup de créativité, d’où le nombre des auteurs », selon la description d’Addie E. Citchens (les Révérentes, Bourgois). Doyen d’une table ronde au titre emprunté au cinéma (Mississippi Burning, d’Alan Parker), John Grisham, dont les romans ont été portés plus qu’à leur tour sur grand écran, de la Firme à l’Affaire Pélican, a d’abord livré quelques souvenirs du « vieux Mississippi » : « Tout était ségrégué. Les écoles étaient totalement blanches, celles pour les Noirs se trouvaient de l’autre côté de la voie ferrée. À l’âge de 12 ans, je suis allé à un meeting du Klu Klux Klan, qui avait fait brûler une grande croix dans un champ. Quand j’ai eu 15 ans, la Cour suprême a décidé de déségréguer, mais les Noirs n’avaient pas le droit de vote. C’est seulement à l’université que j’ai commencé à côtoyer des Noirs et donc à me poser des questions. »

Oui, mais voilà, pour Addie E. Citchens, ce n’est pas vraiment de l’histoire ancienne : « Le changement, on le voit de manière très différente selon notre position sociale. Le Mississippi est toujours très ségrégué. Notre vote ne compte pas en raison du charcutage électoral. Notre situation n’a pas beaucoup changé. J’ai eu le bac en 1998 et mon bal de promo était toujours ségrégué. Pour moi, c’est toujours le bon vieux Mississippi », lâche l’autrice ­africaine-américaine, avec un accent légèrement traînant caractéristique du Sud.

Au commencement était l’esclavage

Troisième intervenante de cette table ronde, la double lauréate du National Book Award : Jesmyn Ward. « Mes parents et grands-parents m’ont raconté leur expérience de devoir quitter le centre-ville avant la tombée de la nuit et l’intégration dans les écoles blanches. L’histoire est toujours très présente. Elle vit encore dans l’école où ma fille va : majoritairement noire et sous-­financée. Les inégalités persistent », tranche-t-elle. « Le Mississippi est toujours contrôlé par une poignée d’hommes blancs », admet John Grisham.

Cet échange ne relevait pas tout à fait d’une joute à fleurets pourtant mouchetés, mais évoluait néanmoins sur la corde instable entre l’hier et l’aujourd’hui et l’appréciation du chemin parcouru… ou pas. D’une formule : l’Amérique avait-elle seulement changé ou s’habillait-elle d’un manteau plus présentable ? Pendant trois jours, à Vincennes, des dizaines d’auteurs ont répondu, d’une façon ou d’une autre, à ce casse-tête qui n’a pas de réponse définitive. Romanciers, pour l’immense majorité, ils ont parlé des livres qu’ils ont écrits. Mais comment ceux-ci ne dessineraient-ils pas, pixel par pixel, un pays où la littérature a toujours fait office d’exercice d’histoire ? Comme l’a revendiqué Phillip B. Williams, auteur de Chez nous (Robert Laffont), « la fiction est tout aussi importante que les travaux universitaires ». Dévorez les pages de William Faulkner, Toni Morrison, Upton Sinclair, John Steinbeck ou Philip Roth et vous accompagnerez, à dos de mots et de personnages, la trajectoire des États-Unis d’Amérique.

Et cette histoire a commencé en 1619 avec le début de l’esclavage. En épigraphe de son roman les Porteuses d’eau (les Léonides), Sasha Bonét a choisi cette phrase de Toni Morrison, prix Nobel de littérature : « Si vous ne comprenez pas l’histoire des femmes africaines-américaines, vous ne comprenez pas l’histoire de l’Amérique. » Écho avec une dimension de genre (féminin, en l’occurrence) à la phrase de James Baldwin : « L’histoire du Noir en Amérique est l’histoire de l’Amérique – ou, plus précisément, est l’histoire des Américains. Ce n’est pas une très jolie histoire ; l’histoire d’un peuple n’est jamais très jolie. »

« Je voulais écrire sur les femmes et la féminité, mais j’ai dû capituler : j’ai fini par écrire sur l’assignation des femmes noires à la maternité, sur la transformation de leurs corps en industrie », explique la romancière new-yorkaise. Pour l’esclavagiste, chaque enfant-marchandise était un investissement capital. Elle ajoute : « Les femmes noires ont été assignées au soin : elles s’occupaient de leurs enfants mais aussi des enfants blancs. C’était vrai alors et ça l’est toujours. Allez dans n’importe quel jardin d’enfants à New York et vous verrez que les enfants blancs ont des nounous noires. »

Les tripes du capitalisme sauvage

On connaît l’objection : pourquoi continuer à parler de ce qui s’est passé il y a quatre cents, deux cents voire cinquante ans ? « On voit toujours une résistance à affronter cela », constate en effet Jesmyn Ward, dont la première phrase de son dernier roman, Nous serons tempête (Belfond), saisit, glace ou les deux : « La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. »

Pour Ta-Nehisi Coates, certainement l’intellectuel le plus tranchant de sa génération, la question est mal posée : « Il ne s’agit pas de savoir s’il faut écrire sur l’esclavage ou pas, mais qui va écrire sur l’esclavage. Est-ce que ce sont les descendants d’esclaves ou pas ? » Le premier film « moderne » fut The Birth of a Nation de D. W. Griffith (Naissance d’une nation, 1916), ode au Klu Klux Klan, et le livre le plus vendu aux États-Unis après la Bible demeure Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, rappelle l’auteur. « Quand vous êtes noirs en Amérique, vous comprenez mieux le pays que ceux qui brandissent le drapeau ou portent une casquette Maga, reprend le journaliste et auteur. Nous qui avons vécu sous le joug, nous en savons plus sur le pays. »

L’Amérique, c’est un peu le crime (de l’esclavage) au bras du vice (du capitalisme), pour emprunter à Chateaubriand. On sait depuis la Jungle (1906) d’Upton Sinclair que les tripes de ce « capitalisme sauvage » (thème d’une autre table ronde) se lisent à ciel ouvert dans l’industrie agroalimentaire. Pour son premier roman, Alaska Parano (Gaïa), Jake Maynard nous emmène dans une conserverie de saumon en Alaska à la fin des années 2000 au moment où le patronat a fait appel à des travailleurs étrangers moins payés. L’éditeur français a choisi un titre qui fait écho au Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, virée sous acide de l’adepte du journalisme gonzo dans le temple du stupre. « Ça peut avoir du sens car la plupart des gars sont sous drogue. Pour tenir », reconnaît le néoromancier.

Les gars d’Eli Cranor, eux, dormaient sur leur pupitre. L’ancien quarterback de football américain devenu professeur d’anglais en terminale raconte : « Au bout d’une semaine, ces deux élèves latinos ont été suffisamment en confiance pour me dire qu’ils bossaient la nuit dans une usine de transformation de poulets. Et raconter les conditions de travail. » Dans À la chaîne (Sonatine), le romancier décrit notamment l’absence de « pauses pipi ». Certains des salariés portent des couches. Un personnage ne boit pas du tout : elle en fera une fausse couche. Un avortement par exploitation, avec lequel n’ont aucun problème les républicains qui dirigent ces États du Sud où la législation sociale a été broyée et le droit des femmes à disposer de leurs corps laminé. Joyce Carol Oates en avait fait le thème d’Un livre de martyrs américains (2017), sur lequel elle est revenue : « Il parle de l’Amérique de Trump même si ça a été écrit avant son élection. Il parle de l’Amérique des chrétiens évangéliques blancs qui refusent les intellectuels, le droit à l’avortement, face à une Amérique urbaine et diplômée, favorable à ce même droit. On peut voir aujourd’hui cette Amérique très insulaire, très anti­migrants, très anti-­Europe. La différence, c’est que la classe des oligarques, le 1 %, exploite cette Amérique non diplômée pour arriver à son but unique : pas d’impôts. » Avec cette pointe de sourire ironique presque imperceptible, l’autrice de 88 ans s’est souvenue de sa première lecture à l’âge de 7 ans : Alice au pays des merveilles est ce « lieu d’irrationalité et de folie qui annonçait l’Amérique d’aujourd’hui ».

Pour combien de temps encore ? Les élections de mi-mandat, le 3 novembre, mettront-elles un coup d’arrêt à Donald Trump si ce n’est au trum­pisme ? Une défaite électorale ­pourra-t-elle avoir raison de cette « volonté d’effacer tout ce que l’Amérique a conquis dans les années 1960 et 1970 : les droits civils, les droits des femmes (comme l’avortement), l’indépendance des agences fédérales », volonté exposée par Arnaud Miranda (les Lumières sombres, Gallimard) ?

« Trump est à la fois le produit de la radicalisation du Parti républicain ces dernières décennies, mais aussi d’un système de corruption généralisée, met en perspective Cole Stangler, journaliste et auteur (le Miroir américain, les Arènes). Mais il est impopulaire et c’est très important de le souligner. En novembre prochain, il y aura au Congrès plus d’élus socialistes et vraiment progressistes qu’il n’y en a jamais eu. »

Des livres jugés maléfiques

L’optimisme est rarement compagnon de la littérature. Il affleure pourtant chez Sasha Bonét : « Il se passe quelque chose comme un changement aux États-Unis avec l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent en montrant une voie d’unité d’opposition à Trump. Il montre que l’on peut tenir ses promesses. La question est : pourquoi les démocrates n’en font-ils pas de même ? » Ou Chris Pavone, auteur du thriller de ­l’année selon le New York Times (le Portier, Gallimard « Série noire ») : « Nous avons effectué un grand pas en élisant un maire socialiste démocrate. » Pour Taffy Brodesser-Akner, plume du New York Times magazine et autrice (le Compromis de Long Island, Calmann-Lévy), « ce n’est pas seulement que New York a retrouvé son influence ­nationale, mais aussi que les jeunes sont dynamiques et ne se laissent pas gagner par l’apathie ».

Les républicains semblent avoir identifié le danger : la jeunesse du monde et les mots. Pour la première fois, le Festival America s’est tenu sans le soutien de l’ambassade, dirigée par Charles Kushner, le père de Jared, gendre de Donald Trump, qui a décidé de réduire de 80 % son aide financière. Les organisateurs ont préféré se passer de cette aumône et sauvegarder leur esprit d’indépendance.

Aux États-Unis, les amis de M. Kushner ont lancé depuis plusieurs années une croisade contre ces livres maléfiques. Plus de 10 000 livres ont été interdits en 2025, dont près de 4 000 retirés des bibliothèques scolaires. Au palmarès des ouvrages bannis, on retrouve l’Œil le plus bleu, le premier roman de Toni Morrison, le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, la Servante écarlate, de Margaret Atwood, ou encore Entre le monde et moi, de Ta-Nehisi Coates. Ce dernier narre d’ailleurs, dans le Message, comment il s’est rendu en Caroline du Sud pour assister à une séance du conseil d’école qui entendait interdire son œuvre et s’est retrouvé au milieu d’un public acquis à sa cause : même un État sudiste profondément conservateur n’est pas à l’abri d’une bonne petite résistance organisée.

« La censure veut s’assurer que les prochaines générations n’auront pas accès à certaines idées ; supprimer l’accès aux livres, c’est supprimer pour les enfants, notamment des minorités, un accès au monde », souligne Dinaw Mengestu (Quelqu’un comme nous, Albin Michel), éphémère président du PEN America, l’une des principales associations dédiées à la défense de la liberté d’expression des écrivains. « L’Amérique a toujours été obsédée par le fait de contrôler l’histoire, poursuit Sasha Bonét. Les Blancs américains sont très enclins à protéger leur propre innocence. Je n’ai pas pu lire James Baldwin avant la fac. » Cahin-caha, les romanciers américains continuent pourtant de déjouer les plans de contrôle et de chroniquer ce bon vieux pays comme celui qui émerge.

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Comment le soutien du lobby pro-Israël est devenu toxique pour les candidats démocrates

L’American Israel Public Affairs Committee, lobby créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, a investi des centaines de millions de dollars dans la primaire démocrate. Pourtant, les défaites se sont accumulées pour les candidats que l’organisation soutenait, signe d’un retournement des électeurs en faveur des droits des Palestiniens. (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2026).


Tout était en boîte. Dans quelques jours, une vidéo inonderait les écrans du Michigan, attaquant Abdul El Sayed, le vainqueur de la primaire démocrate. L’American Israel Public Affairs Committee (Aipac) avait perdu la bataille de la primaire démocrate, mais ne s’avouait pas vaincu pour autant. En dépensant 32 millions de dollars contre le candidat dénonçant le génocide à Gaza, le lobby, créé en 1963 pour soutenir inconditionnellement Israël, avait établi un record et enregistré une défaite d’autant plus cuisante : Abdul El Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, devançait de quelques milliers de voix Haley Stevens.

L’Aipac (150 millions de dollars de budget dont 95 % proviennent des dons privés) allait désormais mettre tous les moyens possibles pour l’empêcher de rentrer au Sénat en se rangeant derrière le républicain Mike Rogers, lui-même affichant fièrement ses positions pro-israéliennes.

Toutes les planètes étaient donc alignées. Sauf que… début septembre, Mike Rogers est allé à Los Angeles rencontrer Michael Tuchin, le directeur de l’Aipac, avec un message bref et simple : « Ne faites pas de publicité en mon nom. »

« C’est le signe que le soutien de l’Aipac devient toxique, décrypte, pour l’Humanité, Jérôme Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine. Nous assistons à une vraie rupture cette année. »

Les preuves : à New York, Dan Goldman et Adriano Espaillat, députés démocrates sortants, ont été évincés par des candidats ayant reçu le soutien de Zohran Mamdani, maire de la ville. Dans l’Illinois, le Colorado ou la Californie, le magot de l’organisation n’a pas suffi à faire gagner ses champions face à des candidats critiques d’Israël.

Une bascule des soutiens

Ultime rebuffade : des récipiendaires de dons de l’Aipac se prennent désormais à exprimer officiellement et publiquement leur refus, le député du Massachusetts Seth Moulton allant même jusqu’à restituer 35 000 dollars. « Tout cela a évidemment à voir avec l’évolution de l’électorat démocrate, sur Israël, avec des nouvelles générations d’électeurs comme d’élus beaucoup plus critiques d’Israël », souligne l’universitaire.

Ce basculement a notamment été mesuré le 7 octobre 2025, deux ans après les attaques terroristes du Hamas. Une enquête d’opinion réalisée par le New York Times montrait un soutien plus prononcé pour les Palestiniens (35 % des personnes interrogées) que pour Israël (34 %), une grande première.

Deux ans avant, 47 % des États-uniens affirmaient soutenir Israël et 20 % les Palestiniens. Le recul des positions pro-israéliennes est particulièrement spectaculaire au sein de la coalition démocrate, 54 % d’entre eux affichant leur proximité avec les Palestiniens.

Cette critique montante d’Israël se mesure également parmi les juifs américains. Selon un sondage réalisé par le Washington Post, 61 % d’entre eux estiment qu’Israël a commis des crimes de guerre et 4 sur 10 affirment que le pays est coupable de génocide à l’encontre des Palestiniens.

Les électeurs démocrates favorables à des sanctions contre Israël

Il ne s’agit pas seulement d’une position morale. Selon une enquête réalisée par l’Institute for Middle East Understanding Policy Project et YouGov, une grande majorité des électeurs démocrates soutiendraient des candidats qui « refuseraient de fournir des armes à Israël » : 71 % d’entre eux préféreraient un futur candidat à la présidence qui voterait contre la livraison d’armes à Tel-Aviv, tandis que 55 % privilégieraient des candidats au Congrès qui soutiennent le Block the Bombs Act, une loi lancée en juin par une poignée d’élus progressistes afin de faire cesser les exportations des bombes utilisées à Gaza.

Jérôme Viala-Gaudefroy élargit la focale : « Nous observons un renversement du récit. L’ancien stipulait que, après la Shoah, la victime avait droit de disposer d’un État. Aujourd’hui, la victime est palestinienne. On assiste d’ailleurs à une décorrélation entre l’Aipac et une partie de la communauté juive. Des groupes de juifs de gauche prennent la défense des Palestiniens. »

L’Aipac tente de juguler ces idées désormais majoritaires en faisant battre les candidats qui les portent. D’où ces investissements aussi ciblés que démentiels dans leur ampleur : depuis 2022, ce lobby a dépensé 220 millions de dollars dans le processus électoral.

Et cela se voit, puisque depuis 2020, l’Aipac finance des campagnes en son propre nom. Traçabilité assurée. Tout cela s’insère dans un contexte où la Cour Suprême, avec son arrêt Citizens United, a levé, en 2010, quasiment toutes les limites au financement de la vie politique.

L’Aipac est donc devenu une sorte de double problème. D’un côté, il agit en défense inconditionnelle d’Israël, au moment où le génocide à Gaza a fracassé un consensus américain qu’il a lui-même contribué à forger.

Ce groupe de pression a initialement été dirigé par des démocrates avant de glisser vers les républicains. « À ses débuts, l’Aipac était proche du Parti travailliste israélien, un parti social-démocrate, mais il s’est depuis rapproché du Likoud du premier ministre Benyamin Netanyahou et de son projet de ”Grand Israël” », résume le journaliste John Judis dans une note de blog.

De l’autre, il incarne une sorte de corruption à bas bruit du processus électoral par l’immixtion de l’argent. « Abdul El Sayed a régulièrement rappelé ce second point lorsqu’il évoquait l’Aipac », rappelle Jérôme Viala-Gaudefroy.

Neuf donateurs ont versé 1,7 milliard de dollars depuis 2012

L’organisation n’est pas la seule de la galaxie pro-israélienne à inonder les campagnes de leurs dollars, comme le documentent Eli Clifton et Ian Lustick dans leur livre (Israel’s lobby : America in the Grip of a Foreign Power, non traduit en français).

Les deux auteurs mettent en avant neuf donateurs qui ont versé plus de 1,7 milliard de dollars de dons déclarés depuis 2012. Au cours de la dernière décennie, des groupes soutenant le gouvernement israélien ont créé leurs propres « super PAC », ces comités très opaques qui mènent des campagnes de dépenses « indépendantes » en faveur ou contre certains candidats.

Les chrétiens évangéliques (Christians United for Israel, qui compte davantage de membres que l’Aipac) constituent une frange incontournable de cette constellation et ont ramené cette dernière dans l’orbite du parti républicain. Faute d’emprise au sein de la coalition démocrate, le lobby pro-israël sait pouvoir trouver en un candidat du parti de Trump un défenseur zélé. Et lorsque l’un d’entre eux – Mike Rogers, en l’occurrence – lui demande de se faire discret, il s’exécute.

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Comment les républicains tentent de confisquer le vote des Américains

Le parti de Donald Trump s’efforce depuis des décennies de porter atteinte au suffrage universel, analyse la chercheuse Ludivine Gilli. A quelques semaines des élections de mi-mandat, il s’en prend désormais au vote par correspondance. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2026).

Dans Le vote confisqué, sorti le 18 septembre, Ludivine Gilli décortique une stratégie de plusieurs décennies du parti républicain, que l’hôte de la Maison Blanche tente d’accélérer.

Donald Trump revient à la charge contre le vote par correspondance, élément  d’une stratégie plus globale de la part des républicains à laquelle vous consacrez votre dernier livre. Quand a-t-elle commencé et quels en sont les ressorts ?

La stratégie d’empêchement électoral a été construite par étapes à partir des années 1970, comme pièce importante mais pas unique d’une stratégie conservatrice plus large encore de capture du pouvoir.

Les attaques anti-vote ont pris une autre dimension à partir de 2010, après la raclée subie par les démocrates aux élections. Les républicains ont eu les moyens, grâce aux majorités conquises dans de nombreux États, de mettre en œuvre à grande échelle des mesures qui étaient auparavant déployées de manière plus limitée. En pratique, ils ont légiféré pour compliquer l’accès aux urnes de certaines parties de l’électorat à travers la radiation massive d’électeurs des listes électorales, la complication des modalités pour s’inscrire, la fermeture de bureaux de vote, la réduction des modalités de vote, etc., mais aussi, dernièrement, en politisant la gestion des élections.

L’un des ressorts majeurs de la stratégie anti-vote est la rhétorique sur la fraude électorale, dont le moment fondateur a été l’élection contestée Bush-Gore de 2000. C’est à sa suite que les républicains ont commencé à instrumentaliser des accusations fallacieuses de fraude pour justifier de limiter l’accès au vote au lieu de l’étendre. C’était l’embryon d’un aspect aujourd’hui structurant de la rhétorique électorale de Donald Trump : justifier les restrictions d’accès au nom de la protection contre une fraude fantasmée. Cette rhétorique a explosé après l’élection de 2020, et elle a réussi à convaincre non seulement la majorité des républicains mais aussi une partie des démocrates que le problème est réel.

Quel rôle joue la Cour suprême, institution composée de juges non élus ?

Il est déterminant, car ces neuf juges ont le dernier mot sur l’interprétation de la Constitution. À bien des égards, ce sont eux qui font la loi. Ces dernières années, la Cour a présidé à de sérieux reculs dans de nombreux domaines (droit à l’avortement, protection contre les armes à feu, pouvoirs de l’exécutif, ou encore place de la religion dans la vie publique).

Concernant le vote et l’équité électorale, les juges ont rendu depuis 2010 plusieurs arrêts lourds de conséquences en invalidant des moyens de protection contre les entraves électorales. Un exemple majeur est la décision Shelby (2013), qui a supprimé des protections fondamentales contre les discriminations raciales dans l’accès au vote, établies par le Voting Rights Act de 1965. Un autre exemple est la décision Rucho (2019), dans laquelle les juges ont indiqué qu’il ne leur appartenait pas de trancher sur le charcutage partisan des circonscriptions. Les citoyens floués par de tels charcutages ne peuvent donc formuler aucun recours devant un tribunal fédéral, ouvrant la voie à de très nombreux abus. La Cour a récemment renforcé les possibilités d’abus en supprimant en 2026 une autre protection datant de 1965. C’est également elle qui a autorisé en 2010 (décision Citizens United) les entreprises à dépenser des sommes illimitées lors des campagnes électorales, suscitant l’explosion des dépenses politiques occultes.

Pourquoi les républicains ont-ils autant peur du vote populaire ?

Ils ont surtout peur du vote de leurs opposants. Ce sont eux qui sont visés par les nombreuses mesures d’exclusion électorale. Cela dit, elles touchent aussi leurs partisans et certaines pourraient avoir un effet boomerang. Les mesures exigeant une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales, par exemple, pourraient in fine toucher plus fortement l’électorat républicain (moins diplômé) que les démocrates.

Si l’on revient à la source de cette stratégie anti-vote, elle a prospéré parmi les républicains à une période (1980-2000) où ils percevaient l’évolution démographique du pays comme une fatalité électorale. Leur base blanche rurale allait nécessairement être submergée par l’électorat urbain issu de l’immigration, majoritairement démocrate. Dans ces conditions, ils imaginaient un futur dans lequel ils ne pourraient plus avoir de majorité de votes. La fatalité ne s’est pas confirmée, car le vote des Latinos – composante principale de ce nouvel électorat, est passé de 60-70 % pour les démocrates dans ces années, à 50-55 % en 2024. La crainte demeure pourtant.

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L’emprise contrariée de Donald Trump sur le GOP

L’onction du milliardaire fonctionne moins comme un sésame lors de ce cycle des primaires, même si la base MAGA lui demeure fidèle. Une défaite lors des midterms en ferait un président sans leviers. (Article publié dans l’Humanité du 25 août 2026.)

Darline Graham l’avoue : elle n’est pas plus informée que cela sur les enjeux de sécurité nationale en ce qui concerne Taïwan et la mer de Chine. Ce ne serait pas embarrassant si elle n’était qu’une électrice lambda de Caroline du Sud. Or, elle aspire à occuper le siège de sénatrice de l’État.

La chambre haute du Congrès dispose de pouvoirs très étendus en matière de politique étrangère, de la confirmation de nominations clés à la ratification des traités. La candidate républicaine devrait le savoir puisque son frère, Lindsay, a occupé cette fonction de 2003 au 11 juillet dernier, jour de son décès.

Sa gaffe, intervenue en plein milieu d’un débat avec ses concurrents, a encore affaibli sa position : lors du premier tour, le 11 août, elle n’a recueilli que 33 % des suffrages, l’électorat républicain très conservateur de cet État du Sud profond ne semblant pas emballé par le népotisme ambiant.

La candidate a reçu un soutien de poids : Donald Trump lui-même. Le président s’est même déplacé vendredi 21 août à Myrtle Beach pour tenir un meeting. L’issue de cette primaire aura pourtant peu d’impact sur l’élection de novembre : la Caroline du Sud est un bastion républicain. Pourquoi Donald Trump a-t-il pris de son temps qu’on imagine précieux, entre une guerre pas terminée avec l’Iran et un conflit commercial entamé avec le voisin canadien ? Par fidélité à Lindsay Graham, un faucon anti-Trump devenu un zélote ?

« S’il vous plaît, faites comme si j’étais sur le bulletin »

Fidèle à sa transparence égotiste, l’hôte de la Maison-Blanche a rapidement éventé la raison unique de son déplacement : ce vote constitue un référendum sur lui-même. « S’il vous plaît, faites comme si j’étais sur le bulletin », a-t-il imploré. Une défaite de Darline Graham ce mardi 25 août lors du second tour de la primaire serait d’abord et avant tout un échec pour Donald Trump. Un de plus. La saison des primaires s’est en effet avérée plus compliquée que prévu pour celui qui se voit en « faiseur de rois » au sein du Parti républicain.

En Iowa, en Géorgie et en Caroline du Sud – trois États qu’il a remportés lors de l’élection présidentielle de 2024 –, les candidats qu’il soutenait ont échoué dans les scrutins pour le poste de gouverneur. Dans l’Illinois, le Minnesota, le Tennessee ou la Caroline du Sud, l’adoubement présidentiel n’a pas suffi pour d’autres ultra-trumpistes. Exemple le plus frappant : dans le Wyoming, État rural des grandes plaines et place forte inexpugnable du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain), Megan Degenfelder a mordu la poussière face à Eric Barlow, au ton plus apaisé.

Même en Floride, désormais son État de résidence, Donald Trump semble avoir perdu la main. Il a apporté son onction au député Cory Mills, notamment visé par une ordonnance de protection à son encontre obtenue par une femme. Après la défaite de ce dernier, le président a assuré qu’il lui avait conseillé en privé de se retirer…

« Tu gagnes, c’est grâce à moi. Tu perds, c’est ta faute. » Mais ce qui représentait un sésame depuis 2016 n’est plus infaillible. Dès avril, Larry J. Sabato, l’un des meilleurs spécialistes des rapports de force électoraux du pays, soulignait le problème montant : « Les républicains ont besoin que leur situation s’améliore. Pour l’instant, Trump ne les aide pas. »

L’impact électoral de la guerre commerciale avec le Canada

Quelques mois plus tard, la situation ne s’est toujours pas améliorée : les démocrates sont donnés vainqueurs à la Chambre des représentants mais aussi au Sénat et la cote de popularité de Donald Trump, au plus bas, semble les envoyer par le fond. Son socle « MAGA » (Make America Great Again) demeure solide, mais une frange de son électorat de 2024, particulièrement des jeunes et des latinos, s’est évaporée, selon les sondages. Donald Trump a néanmoins plus décroché dans l’opinion publique que dans l’électorat républicain.

Kyle Kondik, autre analyste réputé, souligne que même si Donald Trump dispose de moins de « muscle » qu’auparavant, il en conserve suffisamment pour garder un rôle central. Cela changera si le Congrès bascule. Le 47e président des États-Unis sera alors un « canard boiteux », selon l’expression consacrée, un chef sans avenir, puisque ne pouvant pas se représenter, et sans pouvoir, faute de majorité législative. Le scénario cauchemar pour un Donald Trump qui ne se voit qu’en deus ex machina.

Mais aussi une perspective qu’il contribue à ouvrir par ses politiques. Ainsi, comme le souligne le sondeur Adam Carlson, la guerre commerciale lancée avec le Canada aura un « impact démesuré » sur trois États – Michigan, Ohio et Maine – qui sont aussi les principaux terrains d’affrontement entre républicains et démocrates pour le contrôle du Sénat.

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Le parti démocrate s’organise déjà pour la présidentielle 2028

Le calendrier a été bouleversé au profit d’États plus en phase avec la diversification démographique du pays mais en respectant l’équilibre entre les centristes et l’aile gauche. (Article publié dans l’Humanité du 18 août 2026).

D’une primaire à l’autre. Le Parti démocrate n’en a pas encore terminé avec le cycle de désignation de ses candidats pour les élections de mi-mandat qu’il se projette déjà dans l’organisation de la bataille suivante : celle de l’élection présidentielle de novembre 2028.

Samedi 15 août, la direction du Parti démocrate a annoncé le calendrier qui a fait l’objet de vives tensions ces dernières semaines, puisqu’il s’agissait de changer l’ordonnancement en place depuis des décennies.

Ce n’est évidemment pas une simple affaire administrative : les premiers scrutins donnent le ton, même si les États dans lesquels ils se déroulent ne sont pas à l’image du pays. Et c’est justement au nom de la représentativité que l’Iowa et le New Hampshire, deux États où les Blancs sont ultra-majoritaires, perdent leurs premières places.

Le premier avait le privilège d’ouvrir le bal depuis 1972 sous forme de « caucus » (forme particulière qui mêle vote et délibération) tandis que le second organisait la première véritable « primaire » (tous les électeurs votent directement) depuis 1920.

Ils sont remplacés respectivement par la Caroline du Sud et le Nevada, jugés plus en phase avec l’évolution démographique du pays. Ce nouveau duo est le fruit d’un compromis entre les centristes de la coalition démocrate et son aile gauche. En Caroline du Sud, le vote africain-américain est déterminant.

Un calendrier mais pas encore de candidats déclarés

En 2020, les Noirs ont compté pour plus de la moitié des électeurs qui ont donné une large victoire à Joe Biden, remettant en selle l’ancien vice-président de Barack Obama. Au niveau national, le site FiveThirtyEight estime que les Africains-Américains constituent « environ un cinquième » de l’électorat démocrate. Ils optent généralement pour le candidat de l’establishment.

Dans le Nevada, c’est l’électorat latino qui domine. Autre particularité : le poids du puissant syndicat Culinary Workers Union (60 000 membres travaillant dans l’hôtellerie, la restauration et les casinos à Las Vegas et dans tout l’État). En 2020, Bernie Sanders y avait remporté une éclatante victoire avec 40 % des voix grâce à cette base.

Les deux premiers votes interviendront les 22 janvier et 1er février 2028. Le New Hampshire (8 février), le Nouveau-Mexique (15), le Michigan (22) et la Virginie (29) compléteront l’ouverture de la saison des primaires avant le « super-Tuesday » organisé le premier mardi de mars dans une douzaine d’États.

Côté candidats, personne ne s’est encore officiellement déclaré mais les déplacements indiquent des ambitions. Ainsi, Pete Buttigieg, déjà candidat en 2020, participera à un meeting en Caroline du Sud le week-end prochain. Gavin Newsom, le gouverneur de Californie dont la candidature relève du secret de polichinelle, a fait campagne le 9 août avec Abdul El-Sayed, le candidat démocrate de gauche pour le siège de sénateur dans le Michigan.

L’issue de ce scrutin dans ce « swing state » pourrait déterminer la suite et, en cas de victoire d’El-Sayed, éventuellement convaincre Alexandria Ocasio-Cortez, qui a soutenu le candidat dès le début de sa campagne, de se lancer dans l’arène présidentielle.

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Dans le Wisconsin, les leçons d’un coup d’arrêt pour la gauche US

Francesca Hong, la candidate socialiste pourtant favorite, s’est fait coiffée sur le fil par son concurrent soutenu par l’establishment. (Article publié dans l’Humanité du 13 août 2026).

La gauche états-unienne n’a pas réussi à réitérer son exploit du Michigan. Dans le Wisconsin, autre État pivot (swing state) du Midwest, Francesca Hong, la candidate qui se revendique du socialisme démocratique, a échoué, à quelques milliers de voix de la nomination démocrate pour le siège de gouverneur. Alors qu’elle était donnée largement en tête dans les sondages, la dernière ligne droite lui a été fatale : avec 39,4 % des voix, elle est devancée par David Crowley, le candidat centriste.

Après la victoire d’Abdul El Sayed le mardi 4 août dans le Michigan, toute l’attention médiatique s’est focalisée sur ce scrutin, l’establishment démocrate ouvrant un feu roulant contre la candidate de gauche, élue à l’Assemblée de l’État depuis 2020. Certaines de ses remarques ont été exhumées et ont nourri des boucles médiatiques. Ici, un propos sur la « blanchitude ». Là, une remarque ironique sur Thanksgiving, une fête nationale décrite comme un héritage colonial. Le « bruit » médiatique a obligé Francesca Hong à s’expliquer – et, en l’occurrence, se rétracter – sur ses sorties récentes, faisant passer au second plan la plateforme classique de la gauche en 2026 : système de santé universel (Medicare for all) et de garde d’enfant publique, engagement à ne pas accepter l’argent des entreprises, dénonciation du génocide à Gaza.

Sans le soutien de Sanders ni AOC

L’ancienne cheffe de cuisine, propriétaire de son propre resto jusqu’en 2023, incarnant, à 37 ans, une nouvelle génération en politique est devenue « celle qui est trop extrémiste » pour l’emporter dans le plus incertain des swing states (30 000 voix d’avance pour Donald Trump en 2024, 20 000 pour Joe Biden en 2020). L’establishment a donc réussi son coup.

Pour autant, les leaders de la gauche n’ont pas perdu de capital politique dans cette élection, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) n’ayant pas apporté de soutien à Francesca Hong. Officiellement, pour se concentrer sur les élections au Congrès. Sans doute, aussi et surtout, pour éviter de prendre une « balle perdue » d’une défaite liée à une candidature jugée trop fragile. Le destin aurait-il pu basculer avec le poids de ces deux figures de la gauche états-unienne ?

Cette défaite met en relief un problème récurrent de la gauche : son incapacité à convaincre les électeurs africains-américains. Bernie Sanders avait rencontré ce problème lors de ses deux campagnes présidentielles. Abdul El Sayed a amélioré ses positions à Detroit, mais y a néanmoins été devancé par Haley Stevens. Dans le Wisconsin, Francesca Hong a réalisé ses meilleurs scores à Madison, la plus grande ville universitaire de l’État, ainsi que dans les zones rurales, mais David Crowley, lui-même africain-américain, a bâti son succès à Milwaukee, la capitale économique.

Dans le Minnesota voisin, en revanche, Peggy Flanagan, adoubée par Bernie Sanders et AOC, l’a largement emporté (59 %-39 %) face à la candidate de l’establishment pour un siège de sénateur détenu par les démocrates. Dans cet État où la mobilisation citoyenne a bouté l’ICE hors de Minneapolis, elle fait désormais figure de favorite pour entrer au Sénat, la plus puissante des deux chambres.

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Dans le Michigan, la gauche amplifie sa dynamique

Dernier épisode en date de la révolte de la base démocrate contre une direction discréditée, Abdul El-Sayed, soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, a remporté la primaire dans le dixième Etat le plus peuplé du pays. Il affrontera en novembre un républicain pour un siège au Sénat des Etats-Unis. (Article publié dans l’Humanité du 6 août 2026.)

Un « tremblement de terre » pour les uns, une « révolte », pour les autres. La victoire, mardi 4 août, d’Abdul El-Sayed confirme non seulement que la gauche a le vent en poupe dans ce cycle des primaires en vue des élections de mi-mandat de novembre, mais elle lui donne une dimension supplémentaire, indiscutablement nationale. Jusqu’ici, les candidats, socialistes proclamés ou populistes assumés, avaient battu, de New York à Denver en passant par Philadelphie, les représentants de l’establishment – sortants ou pas – dans des circonscriptions très « bleues » (la couleur du parti démocrate).

Avec le succès d’Abdul El-Sayed face à la députée sortante Haley Stevens, aucun observateur ne peut nier la force de la dynamique de gauche. Il intervient pour un siège de sénateur à l’échelle d’un État, le Michigan, le dixième le plus peuplé du pays, central dans n’importe quelle victoire présidentielle (Obama 2008 et 2012, Trump 2016, Biden 2020 et Trump 2024) et ne peut donc pas s’expliquer par la mobilisation d’une « niche » sociologique d’ultra-militants.

Le candidat soutenu par Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez l’a certes emporté dans des villes universitaires comme Ann Arbor et Grand Rapids, ou à Dearborn, la « capitale arabe » des États-Unis, mais également dans des zones plus rurales.

Si l’attention médiatique s’est focalisée sur son positionnement sur Israël, elle a sans doute raté l’adhésion à son programme dans de vastes franges de l’électorat. La proposition du « Medicare for All », un système d’assurance santé universelle formulée par Bernie Sanders lors de sa première campagne présidentielle en 2016 est l’une des plus populaires dans le pays.

Abdul El-Sayed en parlait avec d’autant plus de passion que son parcours personnel épouse ce combat : natif du Michigan, formé dans la prestigieuse université de Columbia (New York), cet épidémiologiste a choisi le service public en devenant, entre 2015 et 2017, responsable du département de santé publique du comté englobant Detroit, la capitale historique de l’automobile et principale ville de l’État. La suppression de la police migratoire (ICE), l’augmentation de la taxation des plus riches et la fin du financement privé des campagnes complètent son corpus programmatique.

Sur ce dernier point, sa victoire – certes sur le fil (48,5 % contre 47,5 %) – résonne comme une leçon de choses. D’après le décompte final du New York Times, une poignée de groupes de pression ont dépensé pour la candidate de l’establishment, Haley Stevens, la bagatelle de 62 millions de dollars1. Le lobby pro-Israël, Aipac (American Israel Public Affairs Committee), à lui seul, a injecté 32 millions de dollars, un record pour 2026.

Malgré un budget de campagne dix fois supérieur, Haley Stevens a néanmoins perdu, signe que l’argent ne fait pas toujours le bonheur de ceux qui le dépensent sans compter dans les campagnes électorales. « Big money » n’a pas servi de digue à la vague montante de gauche.

Deux autres scrutins ont confirmé la réalité de cette dernière. Dans la 7e circonscription du Michigan, le candidat progressiste William Lawrence a devancé Bridget Brink, ancienne ambassadrice des États-Unis en Ukraine tandis que dans la 13e, Donovan Mc Kinney, soutenu par Bernie Sanders, a battu le député sortant Shri Thanedar.

À chaque fois, l’argument préféré de l’establishment à savoir la capacité des candidats soutenus à se faire élire en novembre prochain face aux républicains, a volé en éclats.

Dans un post sur X, Dan Pfeiffer, l’ancien conseiller de Barack Obama, livre un élément d’explication : « Si l’on écoute les groupes de discussion ou les entretiens menés auprès des électeurs du Michigan, on constate qu’ils tiennent vraiment à ce que leur candidat l’emporte. Ils veulent choisir un gagnant ; mais ils ne font tout simplement pas confiance aux responsables politiques démocrates pour leur dire qui a réellement ses chances de l’emporter. C’est une réaction tout à fait compréhensible, après 2024, quand tous les dirigeants démocrates avaient soutenu Biden alors qu’il n’aurait clairement pas dû se présenter. »

La défiance est telle face à la direction du parti démocrate, jugée amorphe face à la déferlante des politiques trumpistes, qu’elle nourrit de facto toute candidature « insurgée ».

David Sirota, l’ancienne plume de Bernie Sanders, nous en livrait la clé lors d’un entretien l’an dernier : « Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. » Plus maintenant. C’est donc l’heure des révoltes et des tremblements de terre.

(1) Un dollar équivaut à 0,87 euro

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Quand l’administration Trump créé une pénurie de main d’oeuvre

La fin d’un programme humanitaire plonge des centaines de milliers de salariés dans l’illégalité et des secteurs économiques dans l’inconnu. (Article publié dans l’Humanité du 28 juillet 2026).

Quel est le rapport entre la Cour suprême américaine, censée dire le droit au regard de la Constitution, et une pénurie de main-d’œuvre sur le marché capitaliste du travail ? Une simple décision, en fait. En l’occurrence, celle prise il y a un mois par la majorité conservatrice des neuf juges nommés à vie, donnant, une fois encore, raison à Donald Trump en lui permettant de mettre fin au « statut de protection temporaire » (TPS).

Ce programme humanitaire avait été créé par un vote du Congrès en 1990 et promulgué par George Bush. Son objectif était alors d’offrir une aide « temporaire » aux ressortissants étrangers déjà présents aux États-Unis qui ne pouvaient rentrer chez eux en toute sécurité en raison de conflits armés ou de catastrophes naturelles.

La situation dans certains pays ne s’étant pas améliorée, le statut est devenu quasiment permanent pour un certain nombre de ressortissants, notamment haïtiens et salvadoriens. Le TPS fait partie des cibles privilégiées de la droite nativiste, à commencer par Stephen Miller, conseiller de Donald Trump et architecte de la chasse aux migrants lancée début 2025.

Première conséquence de la décision de la Cour suprême : ce lundi 27 juillet, 350 000 personnes originaires d’Haïti et de plusieurs autres pays ont perdu leur permis de travail. Environ 190 000 Salvadoriens pourraient être les prochains lorsque leur statut expirera en septembre.

Selon une analyse réalisée par des chercheurs de l’université de Pennsylvanie, environ 70 % du million de bénéficiaires du TPS font partie de la population active. Les secteurs de la santé et de la construction, notamment, vont subir un gigantesque « trou d’air » de main-d’œuvre. Ce qui inquiète… le patronat. Traditionnellement allié de l’administration Trump, il se retrouve ici dans son opposition. La puissante Chambre de commerce, le lobby qui regroupe les 100 plus grosses multinationales américaines, a lancé une campagne au Capitole.

« Le Congrès peut, et doit, exercer son autorité plénière en matière de politique d’immigration afin d’empêcher une perturbation importante de la main-d’œuvre américaine et d’éviter une crise humanitaire inutile », écrit-elle dans une lettre adressée le 10 juillet aux dirigeants du Sénat. Elle est appuyée par certains élus locaux républicains, comme le gouverneur de l’Ohio, Mike DeWine, qui qualifie la décision d’« erreur ».

Mais, à la Maison-Blanche, on ne veut rien savoir. « Les Haïtiens vivent en Haïti. Nous ne considérons pas que les Haïtiens devraient quitter Haïti. Ce serait insensé de notre part de dire que les Haïtiens ne pourraient pas vivre en Haïti. C’est leur pays », a répondu Stephen Miller, tout à son projet suprémaciste blanc.

Cité par le New York Times, Patricia Campos-Medina, politologue à l’université de Cornell (État de New York) dépeint plutôt des salariés étrangers qui sont « chez eux » aux États-Unis : « Ils ont consacré toutes leurs années de vie active à ce pays. La majorité d’entre eux occupent un emploi à temps plein, ont des enfants nés aux États-Unis, sont propriétaires de leur logement et possèdent leur propre entreprise. » Il y a une semaine, ils étaient en situation légale et insérés dans la vie des États-Unis. D’un coup de crayon, ils sont devenus sans statut et indésirables.

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Trump a-t-il un plan pour voler les midterms ?

Le président tente d’utiliser l’élection de 2020 qu’il juge frauduleuse pour modifier la trajectoire du prochain scrutin, promis à un vote-sanction contre lui. (Article publié dans l’Humanité du 20 juillet 2026.)

Une adresse à la nation pour se plaindre une nouvelle fois et affirmer qu’il a bien gagné l’élection présidentielle de 2020 ? En apparence, Donald Trump a encore cédé, jeudi 16 juillet au soir, au complotisme teinté d’« autolâtrie » qui caractérise son rapport au scrutin qu’il a pourtant bel et bien perdu (81 millions de voix et 306 grands électeurs pour Joe Biden, contre 74 millions et 232 pour le candidat républicain).

Son discours de vingt-cinq minutes a été émaillé des mots fétiches que tout soutien se doit de faire sien : « truqué et volé », « complot », « manipulation », « corrompu », « fraude », « État profond ». Seul fait nouveau, le président états-unien a nommément accusé la Chine parce qu’elle « voulait que je perde ».

Pour preuves, des documents déclassifiés montrant que, « sur plusieurs années, à partir de l’élection de 2020, la Chine a mené ce qui apparaît comme la plus grosse opération de piratage de données électorales de l’histoire, aboutissant à son obtention illicite de 220 millions de fichiers d’électeurs américains ».

Si Donald Trump a fait référence à la Chine à une vingtaine de reprises, il n’a, en revanche, cité la Russie qu’une seule fois. Or, les services de renseignements états-uniens ont conclu que, si Pékin avait déployé certains efforts pour influencer l’opinion publique américaine lors de l’élection de 2020, elle est restée largement en retrait, tandis que Moscou a mené une campagne de grande envergure pour aider le candidat républicain à remporter la victoire en 2016. On pourrait penser que l’octogénaire ne se remet pas de la blessure narcissique infligée par le suffrage universel. Derrière l’égotisme de façade, certes bien réel, se dissimule une stratégie, contenue dans cette phrase : « Nous ne pouvons plus jamais assister à une nouvelle élection volée. » Le locataire de la Maison-Blanche ne ressasse pas, il prépare.

Quoi, précisément ? C’est toute la question. Il a annoncé, durant son discours, que le FBI et d’autres agences fédérales avaient été mandatés pour enquêter sur des ingérences électorales, première étape dans l’instauration d’un climat de suspicion.

Il a surtout exhorté les sénateurs républicains à adopter une loi, déjà votée par la Chambre des représentants, qui rendrait plus compliqué le vote des classes populaires hispanique et africaine-américaine en imposant la présentation d’un justificatif de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales ainsi que d’une pièce d’identité avec photo pour voter.

Si le GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) dispose d’une majorité à la chambre haute, tous ses élus n’approuvent pas cette intrusion du gouvernement fédéral dans l’organisation des élections, historiquement l’affaire des États fédérés.

Certains élus sont également soumis à réélection dans des États disputés et donc à la pression d’un électorat opposé à ce texte et à tout complotisme. Selon un sondage de The Economist-YouGov réalisé en juin, 50 % des républicains et 66 % des militants Maga (« Make America Great Again ») sont convaincus que l’élection de 2020 a été truquée, mais ils représentent seulement 28 % de l’ensemble des électeurs.

Majoritaire chez les républicains, minoritaire dans le pays : sur ce sujet aussi, Donald Trump doit affronter la quadrature du cercle. Certain de perdre la partie en novembre pour les élections de mi-mandat, il tente de s’en sortir par la redéfinition des règles.

« C’est une stratégie courante, chez de nombreux dirigeants populistes autoritaires, de remettre en cause les règles du jeu électoral lorsqu’ils se sentent menacés par leur impopularité dans les sondages ou lorsque les résultats les désignent comme perdants, souligne, auprès du New York Times, Pippa Norris, professeur de sciences politiques à l’université de Harvard. C’est d’ailleurs un leitmotiv que le président utilise depuis plus d’une décennie maintenant. »

Dès l’été 2025, il a lancé une offensive de charcutage électoral unique en son genre. Les redécoupages interviennent généralement après les recensements qui ont lieu tous les dix ans, le prochain étant programmé pour 2030. À peine de retour à la Maison-Blanche, le 47e président sentait déjà venir le vote sanction.

Avec l’aval de la Cour suprême, qui a amputé la loi sur les droits civiques de 1965, Donald Trump a gagné cette bataille : les républicains ont récupéré sur le tapis vert plus de sièges que les démocrates. Les sondages annoncent pourtant une victoire de ces derniers. Quelle sera donc la prochaine étape de Donald Trump pour tenter de « voler » ce scrutin ?

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Pour la première fois, une majorité de démocrates vote contre l’aide annuelle à Israël

L’amendement a été repoussé par la Chambre des représentants à majorité républicaine, mais le retournement du groupe démocrate s’avère spectaculaire. (Article publié dans l’Humanité du 16 juillet 2026.)

L’amendement a été rejeté mais il n’en révèle pas moins une évolution majeure de la politique étasunienne. La proposition visait à supprimer l’intégralité de l’aide du pays à Israël, soit 3,3 milliards de dollars annuels. Pour la première fois, une majorité du groupe démocrate à la Chambre des représentants s’est prononcée en sa faveur : 103 ont voté pour, 98 contre. Cette bascule est intervenue malgré la rédaction même de l’amendement, qui ne différenciait pas aide militaire et aide humanitaire.

« Même si j’avais souhaité que nous puissions voter sur un amendement portant uniquement sur l’aide militaire, tout en soutenant bien sûr les programmes humanitaires, cette option ne s’offre pas à nous, a écrit le député Greg Casar, démocrate du Texas et président du Congressional Progressive Caucus, le comité regroupant les élus les plus progressistes, dans une lettre adressée à ses membres. Le peuple américain réclame à grands cris qu’on cesse d’utiliser l’argent des contribuables américains pour subventionner l’armée israélienne. »

Le vote a divisé jusqu’aux dirigeants démocrates. Les députés Hakeem Jeffries, de New York, chef de file de la minorité et futur président de la Chambre en cas de victoire des démocrates lors des prochaines élections de mi-mandat, et Pete Aguilar, de Californie, numéro trois du parti démocrate, ont voté contre la mesure, tandis que la députée Katherine Clark, du Massachusetts, porte-parole du groupe, a voté en sa faveur.

Dans une déclaration rendue publique peu avant le vote, Nancy Pelosi, ancienne présidente de la Chambre des représentants et toujours députée, a qualifié cet amendement de « choix regrettable », tout en précisant qu’elle le soutiendrait « pour le message qu’il véhicule ». Un fait impensable il y a encore quelques mois. L’évolution d’un certain nombre d’élus est corrélée à celle de l’électorat démocrate.

Selon un sondage national réalisé en mai par le New York Times, 74 % des électeurs du parti de l’âne s’opposent à l’octroi d’une aide économique et militaire supplémentaire à Israël, avec une large majorité dans toutes les tranches d’âge. Des enquêtes d’opinion réalisées en octobre 2025 montrent aussi que l’électorat démocrate soutient majoritairement les droits des Palestiniens et appelle à des sanctions économiques contre Israël de même nature que celles prises contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud dans les années 80.

Le New York Times évoque « peut-être le revirement le plus rapide de l’opinion publique sur une question politique depuis la légalisation du mariage entre personnes du même sexe ».

Même les défenseurs inconditionnels d’Israël doivent en prendre la mesure. Ainsi Hakeem Jeffries a appelé pour la première fois à une « réinitialisation majeure » des relations entre les États-Unis et Israël. Il a également laissé entendre que les démocrates, s’ils remportaient la majorité au Congrès, insisteraient pour que toute aide en matière de sécurité accordée à Israël soit subordonnée à l’interdiction des violations des droits de l’homme à l’encontre des Palestiniens.

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