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« La stratégie républicaine de redécoupage électoral pourrait être contre-productive »

Sentant venir le vote-sanction, Donald Trump a lancé une opération massive de redécoupage des circonscriptions, mais l’issue de ce coup de Jarnac est incertain, selon Olivier Richomme, professeur à l’Université Lumière Lyon 2. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

A moins d’un mois des élections de mi-mandat, les républicains sont distancés dans les sondages mais comptent sur le tripatouillage des cartes électorales pour amortir le choc voire maintenir leur majorité.

Peut-on affirmer que les républicains ont gagné la bataille du redécoupage électorale que Donald Trump a lancé dès l’été 2025?

Il est vrai que les républicains ont lancé un cycle de redécoupage électoral (appelé gerrymandering) qui peut leur octroyer un petit avantage. Cela ne permettra sans doute pas de sauver leur très courte majorité mais limitera peut-être l’ampleur d’une victoire démocrate. Il faut rappeler aussi qu’à la Chambre des représentants les républicains disposent d’un avantage structurel en raison de la répartition de la population sur le territoire.

En effet, les électeurs démocrates sont concentrés dans les grands centres urbains alors que les électeurs républicains sont répartis de façon plus uniforme. Avec un scrutin uninominal dans des circonscriptions géographiques, le parti démocrate part avec un désavantage de 6 ou 7 points. C’est-à-dire que, pour obtenir 50 % des sièges à la Chambre, il leur faut obtenir plutôt 56 % ou 57 % des suffrages au niveau national.

Les républicains disposent donc d’un double avantage structurel ?

Oui, mais on peut se demander si les stratégies républicaines de redécoupage électoral s’avéreront payantes. Premièrement, certains États démocrates, notamment la Californie (+ 5 circonscriptions démocrates), ont tenté de compenser les gains obtenus au Texas (+ 5 circonscriptions républicaines). Ce qui ne fut pas chose facile car, depuis une quinzaine d’années, les démocrates ont tenté de réformer le charcutage électoral notamment en adoptant dans plusieurs États des commissions indépendantes chargées du redécoupage.

Les électeurs sont très sensibles au conflit d’intérêts lorsque des élus choisissent eux-mêmes les frontières de leurs circonscriptions. Les démocrates partent donc avec un désavantage dans ce domaine. Par exemple, il a fallu que le gouverneur de Californie fasse passer un référendum pour demander à la population de suspendre la commission indépendante afin de compenser les efforts républicains du Texas.

Dans certains États, cette manœuvre n’était pas possible et les démocrates ne pouvaient pas lancer un cycle de redécoupage à leur guise, il leur fallait attendre le recensement décennal (en 2030, NDLR) ou passer par une commission indépendante.

Deuxièmement, les gains électoraux avaient déjà été maximisés en 2011 ou 2021. Par conséquent, la proposition de Donald Trump est risquée et c’est pour cette raison que le président n’a pas réussi à emmener un grand nombre d’États républicains avec lui. Les juges sont intervenus parfois, comme dans le Missouri. Surtout, les élus ont hésité, comme en Indiana, entre la peur de déplaire à Trump et le danger de perdre leurs sièges.

Tout le monde sait que 2026 sera l’année d’une vague bleue car le président et ses politiques douanières, militaires et économiques sont très impopulaires, mais personne ne sait de quelle ampleur elle sera. Combien de républicains « Make America Great Again » n’iront pas aux urnes si Donald Trump n’est pas en lice ?

Cette tentative de gagner une élection sur le tapis vert pourrait donc se solder par un échec ?

Redessiner la carte électorale en se fondant sur les résultats de 2024 pourrait être contre-productif et les républicains pourraient perdre plus de sièges que s’ils n’avaient rien fait. Au final, sur le papier, les républicains ont, en théorie, neuf sièges de plus qui leur sont favorables. Mais il n’est pas dit qu’au Texas et en Floride ce pari s’avère payant. Le redécoupage électoral est en fait un jeu à somme nulle. Des élus républicains sont désormais exposés à cette vague bleue.

On ne saura qu’en novembre si le coup de poker de Trump – comme George W. Bush l’avait fait avant lui en 2003 au Texas – lui permettra de maintenir sa courte majorité. La digue du charcutage électoral pourrait ne pas résister à un taux d’impopularité historique. Ou, pour le dire autrement, le prix de l’essence est sûrement plus fort que le gerrymandering. Une chose est certaine cependant : en ne respectant pas, une fois de plus, les normes démocratiques, les républicains ont ouvert la boîte de Pandore.

la Cour Suprême a permis que des dispositions de la loi sur les droits civiques ne puissent plus être invoquées. Cela va-t-il favoriser les républicains?

Effectivement. Une des raisons pour lesquelles les républicains ont pu augmenter le nombre de circonscriptions qui leur seront favorables est que, en 2026, la Cour suprême, dans l’arrêt Callais, a remis en cause la section II de la grande loi sur le vote de 1965 (Voting Rights Act). Celle-ci protégeait les circonscriptions dans lesquels des Africains-Américains étaient élus, en particulier dans le Sud, dans les États de l’ancienne confédération.

Libérés de la menace d’un procès pour discrimination ethno-raciales, les élus républicains se sont empressés de lancer un nouveau cycle de redécoupage juste avant les élections de mi-mandat. Cet arrêt, couplé à l’arrêt Rucho de 2019 qui valide la constitutionnalité du redécoupage électoral à visée partisane, a permis à la Caroline du Nord, la Louisiane, l’Alabama et le Tennessee, d’éliminer quatre circonscriptions à « minorité majoritaire » (permettant d’élire un candidat africain-américain), une circonscription dans chaque État.

Il se trouve que l’affiliation partisane démocrate et l’affiliation ethno-raciale sont fortement corrélées, aux États-Unis. Les élus africains-américains sont presque exclusivement des démocrates. En éliminant ces circonscriptions, les républicains font perdre quatre démocrates dont trois élus africains-américains. Et ils peuvent justifier ce retour en arrière qui pourrait apparaître discriminatoire comme étant motivé seulement par un intérêt partisan.

L’hypocrisie des juges ici est de prétendre qu’ils ne peuvent distinguer entre intention partisane et intention discriminatoire. L’arrêt Callais garanti donc que les dernières circonscriptions démocrates du Sud (en dehors de grandes villes) vont disparaître à l’avenir, et avec elles des sièges d’élus démocrates et africains-américains. Au-delà de l’aspect partisan c’est aussi la diversité du corps politique à la Chambre des représentants qui est en jeu.

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« Le programme progressiste est devenu le programme démocrate »

Ancien collaborateur de Bernie Sanders, le jeune candidat brigue un poste au Sénat dans la circonscription du Vermont où son mentor fut lui-même élu. Mesures en faveur de la couverture médicale universelle, de la taxation des riches, arrêt de l’envoi d’armes à Israël… à quelques semaines des élections de mi-mandat et à deux ans de la présidentielle, il mesure le chemin parcouru par la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

Professeur de sociologie, ancien collaborateur de Bernie Sanders, Nikhil Goyal, a franchi le pas et s’est lancé en politique. A 31 ans, il sera sans aucun doute élu au Sénat Local pour la circonscription de Burlington, la plus importante ville du Vermont. Celle dont Bernie Sanders a été élu maire en 1981, avant d’en devenir député puis sénateur au Congrès de Washington, avec un mandat qui se termine en 2030. Comme un passage de témoin.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux élections ?

Je me présente parce que les travailleurs sont chassés de notre État par la flambée des prix. Nous avons les coûts de santé les plus élevés de tout le pays, des impôts fonciers qui montent en flèche tandis que nos voisins sont terrorisés dans nos rues par des agents fédéraux. Et je crois que nous avons besoin d’un leadership audacieux et ambitieux qui non seulement se batte pour les travailleurs mais leur apporte aussi des résultats concrets.

Nous nous trouvons à un moment remarquable de l’histoire américaine avec une prise de conscience croissante du fait que nous avons besoin d’élus capables d’apporter une réponse à l’ampleur et à la gravité de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Ou plutôt, devrais-je dire, des crises : économique, sociale, politique, démocratique.

J’ai le sentiment que nous sommes à un moment critique où nous pouvons soit continuer à emprunter la voie de l’oligarchie et du fascisme revanchard, avec une concentration toujours plus grande de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une poignée de personnes, soit reprendre le pouvoir et veiller à répondre aux besoins essentiels des gens ordinaires pour qu’ils puissent mener une vie agréable.

Au début de la campagne, vous n’aviez aucune notoriété. À la fin, vous êtes arrivés en tête de la primaire. Comment avez-vous réussi à faire cela ?

J’ai lancé cette campagne par une journée très froide de janvier. Cela semble assez surréaliste d’y repenser aujourd’hui, dix mois plus tard. Et j’ai entamé cette course avec une notoriété inférieure à 10 %. Je ne m’étais jamais présenté à une élection auparavant.

J’ai passé de très nombreuses années à m’engager dans l’élaboration de politiques et la défense de causes, notamment l’éducation au sein des communautés. J’ai travaillé pour le sénateur Bernie Sanders au Sénat en tant que membre de son équipe, et mon rôle consistait à l’assister et à défendre son programme à travers mon travail. J’ai également été professeur de sociologie dans trois universités différentes, éducateur auprès de jeunes et de personnes incarcérées, à qui j’enseignais la sociologie.

Mais une grande partie de ce travail ne vous apporte pas forcément une grande notoriété. C’est donc en me lançant dans cette campagne que j’ai pris conscience de l’existence de ces obstacles majeurs. Il m’incombait de faire le travail nécessaire pour aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, pour diffuser ce message et, surtout, pour les écouter.

La qualité la plus importante d’un élu est de savoir écouter, de discuter réellement avec les gens des difficultés et des épreuves qu’ils traversent. Les reconnaître, en prendre note, puis élaborer un programme qui s’y attaquera de front. Mon équipe et moi avons frappé à plus de 7 200 portes au total. Cette mentalité est donc fondamentale, au cœur dans ma campagne.

Je pense que cela a clairement porté ses fruits. Nous avons élargi l’électorat. Nous avons tendu la main à des personnes qui n’avaient jamais voté auparavant aux primaires : des immigrés, des étudiants, des personnes à faibles revenus. Nous avons mobilisé les communautés népalaises, somaliennes, bosniaques et tibétaines, des personnes qui n’avaient jamais vraiment été représentées en politique.

Non seulement nous avons gagné, mais nous avons remporté une victoire écrasante avec plus de voix que n’importe quel autre candidat en lice, et dans certains cas, plus que des candidats d’autres scrutins.

Vous décririez-vous comme un socialiste démocratique ?

Je me considère comme un social-démocrate. Je sais qu’en Europe, ces termes sont parfois synonymes mais je fais la distinction entre les deux en ce sens que je crois fermement au programme du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et que j’y adhère pleinement.

C’est l’idée selon laquelle nous devons garantir un minimum vital pour que personne ne souffre de la faim, ne soit privé d’éducation, de soins de santé ni de ses besoins fondamentaux, et que les marchés soient très strictement réglementés et soumis à un contrôle démocratique.

Il s’agit là de renforcer la position des travailleurs, la participation et la propriété par exemple en siégeant aux conseils d’administration des entreprises, voire au sein de coopératives, et par le biais de la participation aux bénéfices. Il faut veiller à ce que les entreprises ne servent pas uniquement à améliorer leurs résultats financiers, mais contribuent réellement au bien commun.

Je crois donc sincèrement en une économie mixte dans ce sens. Tout en étant fermement convaincu que nous devons évoluer vers une propriété plus démocratique de l’économie. Je sais bien qu’il existe toute une gamme de points de vue, mais certaines personnes se qualifient de « socialistes démocratiques ». Croient-elles réellement que tous nos moyens de production devraient être entièrement contrôlés par l’Etat ?

Ce que vous venez de dire aurait pu également être dit par Zohran Mamdani qui, lui, se réclame du socialisme démocratique.

Je fais la distinction entre les deux car j’aime être précis. Les personnes qui se réclament du socialisme démocratique souhaitent peut-être, à terme, évoluer vers une situation où le capitalisme serait aboli. Je ne veux pas créer cette situation. Je veux mettre fin au capitalisme néolibéral et instaurer des modèles économiques sociaux-démocrates. Mais dans ce cadre, je ne pense pas que cela nous limite, cela ne nous empêche pas d’avoir, disons, la propriété publique de certaines industries. Je fais simplement la distinction avec l’idée traditionnelle du socialisme. Personnellement, cependant, je ne pense pas qu’il y ait un grand écart entre ce que je dis et ce que disent certaines personnes.

Dans quelques jours auront lieu les élections de mi-mandat. La gauche progressiste semble avoir un certain élan aux États-Unis. Comment voyez-vous cela ?

Cela fait dix ans que Bernie Sanders s’est présenté pour la première fois à la présidence. Et regardez le chemin parcouru par la gauche progressiste. Le programme progressiste est devenu, en grande partie, le programme démocrate. Nous avons vu presque tous les sénateurs démocrates américains voter contre l’envoi d’armes et d’aide militaire à Israël. Pouvez-vous imaginer que cela se soit déjà produit dans l’histoire des États-Unis avant cela ? Parlons de la couverture médicale universelle : des dizaines et des dizaines de membres de la Chambre des représentants coparrainent ce projet, et ils sont de plus en plus nombreux au Sénat américain.

La gratuité des frais d’inscription dans les universités publiques est désormais une idée presque universellement acceptée au sein du Parti démocrate.

Le refus des fonds des comités d’action politique (PAC) des entreprises, y compris les fonds de l’AIPAC (le grand lobby pro-israélien aux États-Unis – NDLR) occupe désormais une place prépondérante au sein du parti. Tout comme la volonté d’aller vers 100 % d’énergies renouvelables propres. On pourrait ajouter la taxation des riches. Toutes ces mesures sont désormais même adoptées par certains démocrates des États indécis.

Ce sont là des enjeux qui étaient autrefois considérés comme marginaux, mais qui font désormais partie du courant dominant.

De nombreux candidats ont remporté leurs primaires, de Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez à New York à Angie Nixon en Floride, en passant par Abdul El-Sayed dans le Michigan ou Peggie Flanagan dans le Minnesota. Cela montre le profond mécontentement envers l’establishment du Parti démocrate et le statu quo. Je suis fier d’être démocrate mais le parti démocrate a perdu deux élections face à Donald Trump. C’est inacceptable et cela met en évidence l’incapacité du parti à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent. J’ai bon espoir que nous assistions à une forte vague démocrate, mais surtout à une vague progressiste qui nous mettra en position de gagner et de reprendre la Maison Blanche en 2028.

David Sirota voit Bernie Sanders comme l’équivalent d’un Barry Goldwater pour le parti démocrate.  Qu’en pensez-vous ?

D’un point de vue historique, je ne sais pas si j’utiliserais exactement la même formulation, mais je pense que ce que nous voyons, c’est que Bernie Sanders était un visionnaire.

Nous avons eu Occupy, le combat pour le salaire minimum à 15 dollars, Black Lives Matter, nous avons eu tous ces mouvements sociaux qui ont changé le vocabulaire avec lequel nous envisagions la politique américaine et la vie américaine. Mais en 2016, lors de la première campagne présidentielle de Bernie, le pays n’était pas encore tout à fait prêt à entendre l’idée que les soins de santé devraient être un bien public universel ou encore que les États-Unis ne devraient pas accorder un chèque en blanc à l’État d’Israël.

Il était en avance sur son temps. S’il avait quelques années en moins, j’aurais espéré qu’il se présente à nouveau à la présidence.  C’est un orateur et un penseur d’une grande vivacité et d’un dynamisme exceptionnel. Mais à certains égards, le parti démocrate est devenu le parti de Bernie. C’est certainement le cas pour les électeurs de moins de 45 ans. C’est tout simplement écrasant. Et de plus en plus, les électeurs plus âgés le soutiennent aussi. Parce que les républicains ont encore tout foiré. C’est ce qu’ils font quand ils arrivent au pouvoir : ils détruisent l’économie américaine, ils nous entraînent dans des guerres profondément destructrices, qui font des morts. C’est du déjà-vu. Ils vont donc se prendre une raclée lors de ces élections de mi-mandat.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

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Comment les républicains tentent de confisquer le vote des Américains

Le parti de Donald Trump s’efforce depuis des décennies de porter atteinte au suffrage universel, analyse la chercheuse Ludivine Gilli. A quelques semaines des élections de mi-mandat, il s’en prend désormais au vote par correspondance. (Article publié dans l’Humanité du 18 septembre 2026).

Dans Le vote confisqué, sorti le 18 septembre, Ludivine Gilli décortique une stratégie de plusieurs décennies du parti républicain, que l’hôte de la Maison Blanche tente d’accélérer.

Donald Trump revient à la charge contre le vote par correspondance, élément  d’une stratégie plus globale de la part des républicains à laquelle vous consacrez votre dernier livre. Quand a-t-elle commencé et quels en sont les ressorts ?

La stratégie d’empêchement électoral a été construite par étapes à partir des années 1970, comme pièce importante mais pas unique d’une stratégie conservatrice plus large encore de capture du pouvoir.

Les attaques anti-vote ont pris une autre dimension à partir de 2010, après la raclée subie par les démocrates aux élections. Les républicains ont eu les moyens, grâce aux majorités conquises dans de nombreux États, de mettre en œuvre à grande échelle des mesures qui étaient auparavant déployées de manière plus limitée. En pratique, ils ont légiféré pour compliquer l’accès aux urnes de certaines parties de l’électorat à travers la radiation massive d’électeurs des listes électorales, la complication des modalités pour s’inscrire, la fermeture de bureaux de vote, la réduction des modalités de vote, etc., mais aussi, dernièrement, en politisant la gestion des élections.

L’un des ressorts majeurs de la stratégie anti-vote est la rhétorique sur la fraude électorale, dont le moment fondateur a été l’élection contestée Bush-Gore de 2000. C’est à sa suite que les républicains ont commencé à instrumentaliser des accusations fallacieuses de fraude pour justifier de limiter l’accès au vote au lieu de l’étendre. C’était l’embryon d’un aspect aujourd’hui structurant de la rhétorique électorale de Donald Trump : justifier les restrictions d’accès au nom de la protection contre une fraude fantasmée. Cette rhétorique a explosé après l’élection de 2020, et elle a réussi à convaincre non seulement la majorité des républicains mais aussi une partie des démocrates que le problème est réel.

Quel rôle joue la Cour suprême, institution composée de juges non élus ?

Il est déterminant, car ces neuf juges ont le dernier mot sur l’interprétation de la Constitution. À bien des égards, ce sont eux qui font la loi. Ces dernières années, la Cour a présidé à de sérieux reculs dans de nombreux domaines (droit à l’avortement, protection contre les armes à feu, pouvoirs de l’exécutif, ou encore place de la religion dans la vie publique).

Concernant le vote et l’équité électorale, les juges ont rendu depuis 2010 plusieurs arrêts lourds de conséquences en invalidant des moyens de protection contre les entraves électorales. Un exemple majeur est la décision Shelby (2013), qui a supprimé des protections fondamentales contre les discriminations raciales dans l’accès au vote, établies par le Voting Rights Act de 1965. Un autre exemple est la décision Rucho (2019), dans laquelle les juges ont indiqué qu’il ne leur appartenait pas de trancher sur le charcutage partisan des circonscriptions. Les citoyens floués par de tels charcutages ne peuvent donc formuler aucun recours devant un tribunal fédéral, ouvrant la voie à de très nombreux abus. La Cour a récemment renforcé les possibilités d’abus en supprimant en 2026 une autre protection datant de 1965. C’est également elle qui a autorisé en 2010 (décision Citizens United) les entreprises à dépenser des sommes illimitées lors des campagnes électorales, suscitant l’explosion des dépenses politiques occultes.

Pourquoi les républicains ont-ils autant peur du vote populaire ?

Ils ont surtout peur du vote de leurs opposants. Ce sont eux qui sont visés par les nombreuses mesures d’exclusion électorale. Cela dit, elles touchent aussi leurs partisans et certaines pourraient avoir un effet boomerang. Les mesures exigeant une preuve de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales, par exemple, pourraient in fine toucher plus fortement l’électorat républicain (moins diplômé) que les démocrates.

Si l’on revient à la source de cette stratégie anti-vote, elle a prospéré parmi les républicains à une période (1980-2000) où ils percevaient l’évolution démographique du pays comme une fatalité électorale. Leur base blanche rurale allait nécessairement être submergée par l’électorat urbain issu de l’immigration, majoritairement démocrate. Dans ces conditions, ils imaginaient un futur dans lequel ils ne pourraient plus avoir de majorité de votes. La fatalité ne s’est pas confirmée, car le vote des Latinos – composante principale de ce nouvel électorat, est passé de 60-70 % pour les démocrates dans ces années, à 50-55 % en 2024. La crainte demeure pourtant.

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Pourquoi la victoire de Mamdani est un laboratoire pour la gauche

Dans un livre publié ce mercredi 11 février, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins, défend l’idée que New York est « une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». (Entretien publié dans l’Humanité du 12 février 2026.)

Dans la Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), l’universitaire revient sur les ingrédients de la victoire d’un socialiste dans la plus grande ville du pays et sa portée nationale. En plein marasme avec le second mandat de Donald Trump, Tristan Cabello avance que New York sert d’« avant-garde sociale qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». Plusieurs victoires, comme celle récemment d’Analilia Mejia dans le New Jersey, en sont l’illustration.

Comment Zohran Mamdani articule-t-il depuis plusieurs mois l’institutionnel et le mouvement à la base ?

Zohran Mamdani gouverne comme il a fait campagne : par le programme. Son objectif n’est pas d’« occuper » l’institution, mais de faire advenir un contenu politique précis : gel des loyers, transports gratuits, crèches universelles. Cela l’oblige à maintenir un lien organique avec sa base comme force de coconstruction. La création d’un Department of Community Engagement s’inscrit dans cette logique : il s’agit d’institutionnaliser le lien avec les quartiers populaires et les organisations de terrain.

Mais les compromis avec l’institution sont réels et assumés. Il ménage l’appareil démocrate afin de préserver ses marges de manœuvre. Son soutien à la gouverneure Kathy Hochul lors de la primaire à venir, malgré l’existence d’un challenger plus à gauche, relève de cette approche.

Les premiers résultats sont déjà là. Kathy Hochul a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État de New York. Il n’y a donc pas de rupture spectaculaire avec le Parti démocrate, mais une relation conditionnelle. Mamdani évite la confrontation ouverte tant que l’institution lui permet de mettre en œuvre l’essentiel de son programme.

Zohran Mamdani a commencé à 1 % des intentions de vote au début de sa campagne. Quelle est la « formule gagnante » qui lui a permis de devenir majoritaire dans la plus grande ville du pays ?

C’est une combinaison cohérente de plusieurs facteurs. D’abord, un message lisible : le coût de la vie. Mamdani a structuré toute sa campagne autour de quelques propositions simples, directement reliées à l’expérience matérielle des classes populaires urbaines.

Là où ses adversaires parlaient sécurité ou compétence administrative, lui parlait loyers, courses, transports et garde d’enfants. Ensuite, une campagne résolument positive. Mamdani n’a pas seulement incarné une opposition à Andrew Cuomo, dont il parlait finalement peu. Il a proposé un New York désirable. Dans un moment de fatigue politique, il a offert une campagne souriante, joyeuse, capable de redonner envie de participer.

Troisième élément décisif : l’organisation. Des dizaines de milliers de bénévoles, un travail de terrain massif et un usage très maîtrisé des réseaux sociaux comme outils d’élargissement de l’électorat. Mamdani n’a pas seulement mobilisé les votants habituels, il a fait entrer dans le jeu politique des primo votants, des abstentionnistes et des diasporas entières largement ignorées jusque-là.

Enfin, il y a la question de la crédibilité politique. Sur la Palestine notamment, Mamdani n’a pas esquivé. Il a tenu une ligne claire, au prix d’attaques massives. Pour beaucoup d’électeurs, ce positionnement prouvait qu’il ne plierait pas face aux pressions des donateurs ou des lobbys.

Une idée largement acceptée est que la métropole a peu à voir avec le reste du pays. En quoi la ville serait-elle donc un laboratoire ?

Dire que New York est une exception sert avant tout à neutraliser ce qui s’y produit. Historiquement, la ville concentre les inégalités, les conflits sociaux, les migrations et les recompositions culturelles qui traversent ensuite l’ensemble du pays. Le mouvement LGBT moderne, le Black Power urbain, le féminisme radical, puis Occupy Wall Street, Black Lives Matter ou les campements étudiants pour la Palestine y ont pris forme, avant de se diffuser à l’échelle nationale, puis internationale.

La victoire de Mamdani s’inscrit dans cette histoire longue. Ce que l’appareil démocrate présente comme « non reproductible » apparaît déjà ailleurs. On observe des primaires de mi-mandat où des candidats issus de l’establishment démocrate font face à des adversaires portés par des coalitions populaires comparables.

Dans les grandes villes, mais aussi dans des États ruraux, le Parti démocrate est sommé de choisir : intégrer ce basculement ou tenter de le neutraliser, au risque de nouvelles défaites. La victoire d’Analilia Mejia, dans le New Jersey, en est un signal fort.

Je ne pense donc pas que New York soit une exception. C’est une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir. La question demeure : l’establishment du Parti démocrate saura-t-il intégrer ces transformations ou choisira-t-il, une fois encore, de les contenir pour mieux les neutraliser ?

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« Donald Trump n’a jamais été aussi puissant »

Pour le chercheur Romuald Sciora, le président étatsunien garde une influence inégalée malgré son impopularité et quelques frictions au sein de la base MAGA. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Un an après son élection, Donald Trump vous semble-t-il fragilisé ou dispose-t-il toujours des leviers pour mener son projet ?

Donald Trump n’a jamais été aussi puissant. Aucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. Certes, une majorité de l’opinion lui est défavorable – son taux d’approbation oscille autour de 41 % –, mais elle l’est encore davantage aux démocrates. Et c’est précisément là que réside le génie pervers de cette administration : elle a parfaitement compris qu’il ne s’agit pas d’être aimé, mais d’être incontournable et craint.

L’objectif au niveau intérieur était double : mettre en place un régime sur le modèle de la Hongrie de Viktor Orbán et mener une contre-révolution culturelle anti-woke. Sur ces deux fronts, mission accomplie. De nombreux contre-pouvoirs de la démocratie américaine ont déjà cédé. Des prérogatives du Congrès ont été rognées au profit de la Maison-Blanche.

Le judiciaire est aux mains du locataire de Pennsylvania Avenue. La plupart des universités se sont couchées devant le pouvoir après avoir été menacées de perdre des centaines de millions de dollars de subventions fédérales. La Cour suprême suit Donald Trump le plus souvent, malgré quelques rappels à l’ordre ponctuels. Les médias grand public, terrorisés, pratiquent l’autocensure.

Nous nous sommes habitués à voir le président tenter de déployer illégalement la garde nationale dans de grandes villes du pays. L’ICE, la police de l’immigration, opère des raids d’une violence inouïe, qui rappellent les heures les plus sombres de l’histoire américaine, avec un bilan de près de 500 000 expulsions en 2025.

Donc oui, Donald Trump reste tout-puissant. Et c’est précisément cela qui fait craindre à la plupart des observateurs lucides que les élections de mi-mandat prévues pour novembre 2026 ne se déroulent pas comme d’habitude. Elles pourraient avoir un parfum plus poutinien que jeffersonien : manipulations, intimidations, déploiements de la garde nationale « pour sécuriser le processus électoral », contestation systématique des résultats défavorables.

L’AmericaFest, rassemblement annuel de Turning Point, l’organisation créée par Charlie Kirk, a pourtant été le théâtre d’affrontements directs entre les figures du mouvement MAGA. Cela illustre-t-il des fissures au sein du camp trumpiste ?

Il y a eu, certes, quelques tensions cette année au sein du camp trumpiste. L’AmericaFest de Phoenix, en décembre, a effectivement tourné au règlement de comptes public. Ben Shapiro a traité Tucker Carlson et Steve Bannon de « charlatans » et d’« arnaqueurs », leur reprochant leur complaisance envers le suprémaciste blanc Nick Fuentes. Megyn Kelly a riposté en accusant Shapiro de « lâcheté ». Bannon a qualifié Shapiro de « cancer ».

Mais replaçons ces tensions dans leur contexte. Le mouvement Maga réunit ce que j’appelle « la convergence des réactions » : la droite chrétienne – essentiellement évangélique –, la droite cryptofasciste, la droite ultralibertarienne techno-accélérationniste (Elon Musk, Peter Thiel), et les nationalistes populistes traditionnels.

Ces courants se rejoignent sur certains objectifs – démantèlement de l’État fédéral, anti-woke, suprématie blanche implicite ou explicite –, mais divergent profondément sur d’autres. La question d’Israël et de Gaza cristallise ces fractures : une partie de la jeunesse conservatrice remet en question le soutien inconditionnel à Israël, jugé incompatible avec l’agenda nationaliste « America First ».

Que l’AmericaFest ait viré au pugilat public n’est donc pas étonnant. Mais ces tensions sont-elles le signe d’un effondrement prochain du mouvement Maga ?

Les querelles byzantines de l’AmericaFest ne préfigurent en rien un effondrement. Elles reflètent plutôt une double lutte de succession : qui prendra la place de Charlie Kirk à la tête du mouvement et qui émergera comme porte-parole du trumpisme pour 2028, alors que J. D. Vance se positionne déjà comme héritier présomptif.

L’affaire Epstein a également créé quelques remous, mais, tout comme les tensions à Phoenix, elles glisseront sur Trump. À moins de révélations véritablement dévastatrices – et encore –, rien ne semble capable d’entamer durablement sa mainmise sur le Parti républicain et sur une partie substantielle de l’électorat américain.

Cessons de nous fixer sur l’instant et regardons le paysage large. Ces frictions sont mineures, gérables, et ne changent rien à la dynamique de fond : la consolidation d’un pouvoir autoritaire qui transforme en profondeur les institutions américaines.

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« Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux »

Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS, la politique étrangère du président états-unien se heurte à la complexité du monde et à la perplexité des alliés. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026).

Y a-t-il une logique à extraire de la première année du mandat Trump ?

Depuis un an, il ne se passe pas une journée sans que le président des États-Unis ne tente de saturer l’espace médiatique. Si les premiers mois de Trump 2 ont été, pour les observatrices et les observateurs, une phase d’ajustement à ce flot continu de petites phrases et de décisions (notamment par décret), nous avons désormais assez de recul pour les hiérarchiser et les analyser. Et ce, alors que, globalement, la fascination médiatique exercée par Trump et la sous-estimation du projet qu’il déploie demeurent, ce qui se traduit par la reprise fréquente de la propagande trumpiste, sans recul (comme « Trump, faiseur de paix », « Trump faiseur de deals », etc.). Mais sur le fond, personne ne devrait être surpris par ce qu’il se passe.

Que se passe-t-il justement ?

Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.). C’est ce que contient le « Projet 2025 », qui promet la régénérescence de la société américaine, débarrassée de ses indésirables (gauchistes, immigrés, intellectuels, etc.). Il s’agit de « traumatiser les fonctionnaires » et de décourager les forces d’opposition, en qualifiant les adversaires de « terroristes » et d’« ennemis de l’intérieur ». L’électorat MAGA (« Make America Great Again ») adhère à cela, mais l’affaire Epstein et la persistance d’un coût de la vie élevée fragilisent l’adhésion à Trump sur le moyen terme.

Et en matière de politique étrangère ?

Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. Les ambitions impérialistes, dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources, ne signifient pas que la stratégie est claire et surtout de long terme. Il faut en effet rappeler, d’une part, la promesse isolationniste faite à l’électorat MAGA (promesse rompue à plusieurs reprises, notamment depuis le bombardement de l’Iran en juin 2025) et, de l’autre, une vision du monde qu’on peut qualifier de simpliste : pour Trump, les États-Unis taperaient du poing sur la table et on leur obéirait.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe. Les conflits gelés se multiplient, l’incertitude que Trump a créée en matière économique et commerciale est immense (droits de douane erratiques, taxe prohibitive sur les visas H-1B pour les travailleurs étrangers qualifiés, revirements incessants), la fin de USAID (agence fédérale chargée de l’aide internationale) crée des béances dans le maillage du renseignement occidental, tue le « soft power » américain et condamne des dizaines de milliers de gens à la mort. Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux.

On a le sentiment d’une accélération récente.

Ce qui se passe depuis les opérations militaires au Venezuela, puis la réaction de la Maison-Blanche (en particulier du vice-président J.D. Vance) à la mort de Renee Nicole Good à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE (la police de l’immigration), sans parler des velléités d’envahir le Groenland et donc de déclarer la guerre à l’OTAN, tout cela donne l’impression d’une fuite en avant dans le fantasme de toute-puissance.

Quelles sont les oppositions oui résistances ?

Les immenses manifestations « No Kings Day » de l’automne et les résultats des élections du 4 novembre dernier montrent que la population américaine, majoritairement, ne cède pas au trumpisme. Pour l’heure, le parti démocrate n’est pas vraiment audible (il multiplie les livres sur la défaite de 2024 et ne s’oppose pas à Trump frontalement, il n’a pas de projet politique, pas d’agenda), mais les choses bougent beaucoup à gauche de l’échiquier politique, donc en dehors ou aux marges du parti.

Zohran Mamdani ouvre indéniablement un nouveau cycle. New York est un laboratoire, pas une ville à part. Le parti démocrate sera-t-il capable de s’en saisir ? Les élections de mi-mandat seront un grand test pour le trumpisme, à condition qu’elles se tiennent dans des conditions normales, voire qu’elles aient lieu tout court.

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« L’ancien régime politique est en train de disparaître »

Pour l’universitaire Ted Hamm, la campagne de Zohran Mamdani, articulant une plateforme progressiste avec une force militante inégalée, ouvre une nouvelle ère politique à New York. (Entretien publié dans l’Humanité du 4 novembre 2025.)

Il a suivi la campagne de Zohran Mamdani depuis la première minute et n’en a pas perdu une miette. Ted Hamm a consigné cette incroyable épopée dans un livre Run Zohran run ! (« Cours, Zohran, cours ») et revient pour l’Humanité sur ce basculement de la vie politique new-yorkaise.

Qu’est-ce qui rend la campagne de Zohran Mamdani si particulière ?

Ted Hamm

Professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph

D’abord, c’est l’organisation d’une campagne de terrain menée par des bénévoles qui font du porte-à-porte et vont à la rencontre des électeurs. Il y a déjà eu des cas similaires auparavant, mais pas à cette échelle et pas avec ce niveau d’enthousiasme.

Les démocrates organisaient des campagnes avec les syndicats qui envoyaient leurs membres. Ces derniers le faisaient car la direction du syndicat le leur demandait, mais pas toujours avec conviction. Là, on avait 50 000 bénévoles pendant la campagne des primaires et 90 000 pendant cette élection. C’est le meilleur moyen de faire passer le message dans une ville aussi vaste que New York avec ses 8,5 millions d’habitants.

Et puis il y a le travail sur les réseaux sociaux, où il est bien meilleur que la plupart des candidats plus âgés. Cela a permis d’attirer l’attention et a conduit à des dons financiers qui ont été multipliés par le système de financement public (1 dollar privé est abondé par 9 dollars publics, NDLR), propulsant la campagne.

Mais si tout cela a bien fonctionné, c’est en raison du message qu’ils véhiculaient, de leur programme et de ses trois principales propositions : gel des loyers, bus rapides et gratuits, garde d’enfants universelle. Vous ne pouvez donc retirer aucun de ces éléments. Tout cela a fusionné. Un porte-à-porte sans message n’aurait pas fonctionné. Un message sans moyen de transmission, non plus.

Quelle est la composition de cette force militante ?

D’une manière générale, ils ont moins de 35 ans, probablement même moins de 25 ans. Regardez les photos publiées et vous verrez la diversité des militants. Ajoutez les différentes langues parlées, ce qui permet de toucher les électeurs dans leur langue maternelle. Mais il ne suffit pas d’avoir un groupe de bénévoles, encore faut-il les organiser. Ce qu’a parfaitement réussi la campagne.

Comment expliquez-vous l’aveuglement de l’équipe d’Andrew Cuomo et plus largement de l’establishment démocrate sur les évolutions de New York ?

Ce sont des gens qui sont dans la politique depuis si longtemps qu’ils partent du principe que tout ce qui était vrai il y a cinquante ou quarante ans l’est toujours aujourd’hui. Ils ne s’interrogent pas sur l’impopularité du capitalisme parce que cela fonctionne pour l’élite.

Le plus surprenant, c’est la façon dont l’establishment démocrate a réagi après le réveil brutal en 2018 qu’a constitué la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez. Ils auraient pu se dire : « D’accord, il se passe quelque chose dans cette ville. Peut-être que nous devrions nous montrer plus ouverts aux politiques progressistes, quelles qu’elles soient. » Mais ils ont préféré tenter d’éradiquer le DSA (Democrat Socialists of America, NDLR) et son influence.

Et finalement, l’hostilité de l’establishment a contribué à créer une dynamique en faveur de l’organisation et de Zohran Mamdani.

S’il est élu maire, comment Zohran Mamdani pourra-t-il appliquer son programme ?

Il pourra s’appuyer sur l’élan de l’élection. La gouverneure démocrate Kathy Hochul, opposée à un nouvel impôt sur les millionnaires, veut être réélue l’an prochain et elle a besoin des voix de New York. Donald Trump menace de réduire les fonds fédéraux mais Mamdani pourrait demander à ses partisans de descendre dans les rues.

Enfin, si vous considérez New York comme la capitale du capital, vous pouvez aussi penser que les dirigeants d’entreprises n’aiment pas tant le chaos que cela. Certains petits patrons peuvent même adhérer aux politiques sociales qui profiteront à leurs salariés. Il va rencontrer des obstacles mais il est tellement populaire qu’il s’agit d’une force avec laquelle il faudra compter. New York a changé de manière irréversible. L’ancien régime est en train de disparaître.

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« Un mécanisme de fascisation est à l’œuvre »

Le glissement vers l’autoritarisme réactionnaire aux États-Unis s’accompagne d’une idéologie de la contamination par les étrangers, les ennemis du peuple et les indésirables, analyse l’historienne Sylvie Laurent, autrice notamment de « Capital et Race: histoire d’une hydre moderne » (Editions du Seuil). (Article publié dans l’Humanité du 30 septembre 2025.)

Aux États-Unis, le débat alimente la chronique universitaire comme politique : quelle est la nature du projet de Donald Trump depuis son retour à la Maison-Blanche, manifestement différent de son premier mandat ? Éléments de réponse avec l’une des spécialistes françaises des États-Unis et chercheuse associée à l’université Harvard (1).

Comment décririez-vous ce que l’administration Trump met en place ?

Nous assistons médusés à la mise en place d’un régime autoritaire d’extrême droite, qui bafoue non seulement les formes, normes et règles de la démocratie libérale mais qui instaure le règne de la domination arbitraire de l’État sur la société civile. Toute l’histoire américaine est précisément marquée par cette hantise qu’un despote impose son pouvoir discrétionnaire sur les individus souverains.

Tout l’édifice politique, juridique et culturel des États-Unis repose sur la conjuration d’un César américain. C’est tout le sens du premier amendement et du « free speech » dont on parle beaucoup en ce moment : nul pouvoir public ne peut réprimer la parole des citoyens, leurs droits inaliénables à la dissidence.

Trump contrevient donc radicalement à l’histoire et même à l’esprit de son pays. La violence d’État, l’intimidation, la corruption, les passe-droits et la répression sont aujourd’hui les normes. Une terreur profonde s’est emparée des personnes les plus vulnérables du pays, en premier lieu les immigrés qui sont traqués et déportés sans droit à se défendre.

Le reste du corps social est discipliné et sommé d’obtempérer. Bref, ce ne serait qu’un glissement vers l’autoritarisme réactionnaire si l’idéologie et la pratique du pouvoir n’étaient à ce point ancrées dans l’idée de la contamination par les étrangers, les ennemis du peuple et les indésirables. Un mécanisme de fascisation me semble sans conteste à l’œuvre.

La nature fédérale de l’État peut-elle faire obstacle à ce projet ? De quelles ressources disposent les opposants ?

Les républicains, traditionnellement hostiles à la centralisation du pouvoir, sont désormais des relais zélés du gouvernement intrusif de Donald Trump et aucun élu local conservateur n’émet la moindre réserve. Il existe des divergences au sein de la coalition trumpienne mais elles sont tues tant le projet général de revanche et de réinvention du pays l’unit.

Elle n’est pas plus conservatrice que libertarienne : cette droite révolutionnaire espère que l’État incarné par un homme purgera le pays des effets jugés délétères de la démocratie. Des grands patrons à la Cour suprême, on accompagne et on facilite le projet de l’extrême droite au pouvoir. Quelques juges locaux tentent vaillamment de faire valoir le droit contre la force mais ils sont systématiquement désavoués par la Cour suprême.

Discernez-vous une stratégie des démocrates face à ces tentatives ?

Les démocrates sont à ce jour incapables de porter la résistance et d’articuler un contre-discours efficace. Ils ne se sont pas remis du désastre Biden-Harris et n’ont ni direction incarnée, ni ligne, ni sans doute détermination. Ils sont certes minoritaires au Congrès mais cela n’explique pas l’apathie des deux figures majeures du Sénat et de la chambre (Chuck Schumer et Hakeem Jeffries) ni l’hostilité larvée de l’establishment démocrate vis-à-vis du duo Sanders et Ocasio-Cortez, d’une part, et à l’égard de Zohran Mamdani, d’autre part, alors qu’ils furent chacun à l’origine d’un renouveau de l’espoir et de la mobilisation à gauche.

Que nous disent la récupération et l’instrumentalisation de la mort de Charlie Kirk du régime politique mis en place par Trump ?

Charlie Kirk était un intégriste religieux, un ardent défenseur de la suprématie masculine et blanche. Sa dévotion à Donald Trump, bien plus que sa notoriété toute relative dans le pays, explique son importance politique de son vivant.

Mais avec sa mort et sa sanctification par un régime friand de spectacle politique (grand-messe évangélique, chars blindés dans les rues…), Donald Trump révèle la quête fondamentale des extrêmes droites : le désir d’absolution, de jouir d’une impunité absolue à dominer, exclure, violenter, exploiter et réprimer au nom de leur statut de victime de l’Histoire, dominée selon eux par la gauche.

Voilà pourquoi Trump demande l’impunité pour Bolsonaro ou Netanyahou, pourquoi Meloni ou Bardella reprennent le culte de Kirk. Il s’agit de légitimer, par la propagande du martyr, la violence sociale, la corruption et l’alliance fondamentale de leur tradition politique avec les puissants.

(1) Egalement autrice de “La contre-révolution californienne” (Editions du Seuil).

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« L’establishment démocrate refuse de choisir son camp »

Un entretien avec Jonathan Smucker, figure de la gauche militante et intellectuelle. Pour lui, une guerre ouverte doit être menée par les mouvements sociaux à l’intérieur de l’appareil démocrate. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 24 juillet 2025).

On aurait pu le rencontrer à Berkeley, l’université contestatrice de la côte ouest où il enseigne, ou à New York, capitale de la gauche intellectuelle. C’est dans un café de Lancaster que Jonathan Smucker nous a fixé rendez-vous. Cette figure intellectuelle majeure de la gauche, sociologue, stratège, acteur d’Occupy Wall Street en 2011 et auteur d’un livre remarqué qui en tire les leçons « Hegemony How-To : A Roadmap for Radicals » (non traduit), a décidé de vivre dans cette ville de 100 000 habitants, dans le « pays profond ». Nous commençons cette rencontre par son choix de résidence, éminemment politique.

Pourquoi avez-vous choisi de revenir sur votre terre natale ?

Parce qu’il m’est apparu clairement qu’un État comme la Pennsylvanie est, d’une certaine manière, un microcosme de l’ensemble du pays. Vous avez Pittsburgh d’un côté, Philadelphie de l’autre, et entre les deux, cette mer de comtés républicains. Il y a soixante ans, le mouvement syndical et le Parti démocrate étaient majoritaires dans tout l’État. Ce n’est plus le cas, sous l’effet combiné de plusieurs facteurs : la désindustrialisation, la mondialisation, la délocalisation des usines, mais aussi le fait que le Parti démocrate, les syndicats et les organisations locales se désengagent en quelque sorte de ces régions.

En général, les gens comme moi, élevés dans un milieu conservateur, issus de la classe ouvrière, et qui, pour diverses raisons, se sont politisés, ont tendance à partir vers les grandes villes. Je me suis dit qu’il était peut-être temps de revenir et de voir ce qu’il était possible de faire. Il s’est avéré qu’avec un peu d’organisation et de savoir-faire, on peut apporter du changement dans ces endroits qui ne sont plus habitués aux véritables compétitions politiques.

Revenons sur les élections de novembre 2024. S’agit-il d’une défaite de Harris ou d’une victoire de Trump ?

Les deux. La première raison tient à l’entrée en campagne tardive de Kamala Harris. Il n’y a eu ni dynamique ni primaire ouverte avec une compétition qui captive l’imagination. Rien de tout cela n’a été possible en raison du maintien de Joe Biden. Son retrait anticipé aurait pu à lui seul faire la différence.

Mais il y a d’autres facteurs fondamentaux, car une élection contre quelqu’un comme Donald Trump n’aurait même pas dû être serrée. Les démocrates doivent se pencher sur l’hémorragie des électeurs des classes populaires qui dure depuis des décennies et qui s’est accélérée au cours des dix dernières années, en particulier depuis 2020. Je ne parle pas seulement des classes populaires blanches. Le problème s’est étendu aux Africains-américains et aux Latinos.

Les abstentionnistes représentent le facteur le plus important. Mais les électeurs démocrates qui ont voté pour Trump sont aussi une réalité, en particulier parmi les travailleurs. Je suis d’accord avec la catégorisation de Michael Moore (documentariste – NDLR) : en 2016, juste avant l’élection de Trump, il a dit que ce dernier était une sorte de cocktail Molotov humain que les électeurs mécontents ont l’impression de pouvoir lancer sur un système qui a laissé des gens comme eux sur le carreau.

Pourquoi les démocrates n’arrivent-ils pas à développer un message audible par les classes populaires ?

Comme le dit la vieille chanson syndicale américaine : « De quel côté êtes-vous ? » Du côté de la classe ouvrière multiraciale, qui constitue leur base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, ou du côté de la classe des donateurs ? Par défaut, le Parti démocrate est du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. De nombreux électeurs des classes populaires continuent de voter pour lui, car ils comprennent que le Parti républicain est pire, mais ils en ont assez. Et donc, plus encore que les personnes qui changent de camp et votent pour Trump, il y a celles qui restent chez elles parce qu’elles sont trop démoralisées et ne voient personne se battre pour elles.

Ou plus précisément, elles voient que des élus, comme Bernie Sanders ou Alexandria Ocasio-Cortez, se sont battus pour eux et que l’establishment démocrate, bien qu’il n’ait pas réussi à battre Trump, a néanmoins été assez efficace pour juguler le mouvement réformateur qui tente de changer le parti. Ce dernier point à lui seul explique la défaite de Kamala Harris. Que se passe-t-il lorsqu’un camp encourage cette énergie populaire et que l’autre camp cherche à chaque occasion à l’écraser et y parvient généralement ? Ce n’est pas sorcier. C’est de la science politique élémentaire.

En parlant de Michael Moore… En 2012, il déclarait que la gauche avait gagné la bataille des idées. Dans votre livre paru en 2017, vous écriviez : « L’opinion populaire est de notre côté ».

Absolument. La garantie d’emplois fédéraux, les investissements dans les infrastructures, l’imposition des riches, la fiscalité progressive, les soins de santé pour tous sont autant de propositions très populaires. Et les démocrates ne se battent pas pour ces propositions, ce qui explique le fait qu’ils perdent. Bernie Sanders se bat pour ces idées et il est le responsable politique le plus apprécié aux États-Unis. On ne peut pas dire que personne au sein du Parti démocrate ne se bat pour les travailleurs. En fait, beaucoup le font. C’est juste que le message contradictoire contraste avec le Parti républicain, qui véhicule un message discipliné.

Un exemple. Après les élections, il y a eu tout un discours du type : « Les questions transgenres sont impopulaires. L’immigration est devenue impopulaire. Devons-nous devenir une sorte de « Trump light » sur ces sujets afin de gagner ? » C’est une façon très limitée de voir les choses, comme si nous étions encerclés sur ce terrain.

Utilisons ici la métaphore du champ de bataille, justement, où nous sommes encerclés et attaqués de tous côtés. Et puis, il y a, ici, un terrain où tout est à notre avantage. Mais nous choisissons de nous battre dans ces batailles défensives en abandonnant le terrain où nous pourrions complètement dominer, où les républicains joueraient la défense, où Trump ne sait pas comment mener ces batailles. J’ai vu Trump en 2016 lors d’un rassemblement dans le New Hampshire où il a parlé sans script pendant plusieurs minutes des victoires de Bernie Sanders, disant qu’il ne savait pas comment mener campagne contre lui.

Regardez ce que fait Andy Beshear, le gouverneur du Kentucky. C’est un démocrate dans un État très conservateur. Il a opposé son veto à un projet de loi anti-trans. Il a pu le faire parce qu’il s’est forgé une réputation de défenseur des intérêts des travailleurs. Il a coupé court au sous-entendu des républicains sur le sujet : « Les démocrates se soucient davantage de ce groupe de personnes, envers lesquelles vous avez probablement des préjugés, que des gens ordinaires qui travaillent dur comme vous. » La puissance de ce message s’estompe si vous vous forgez une réputation de défenseur des travailleurs.

Les gens sont en colère et ils veulent des responsables de ce qui leur arrive dans la vie, avec un parti et des candidats qui désignent ces responsables et se montent prêts à se battre contre eux. Mais comme le Parti démocrate refuse de le faire, cela crée un vide que Trump comble avec des « méchants », qui sont en réalité moins convaincants : un ado transgenre qui veut faire du sport dans une équipe, un migrant… Est-ce vraiment pour cela que vous avez des difficultés ? Est-ce plus convaincant comme coupable que les gens de Wall Street, de l’industrie pharmaceutique et de l’assurance-maladie qui ont manipulé tout le système politique et l’économie à leur avantage ? Ce sont des méchants plus convaincants mais qui ne sont pas nommés.

Que pensez-vous de l’idée suivante : la société américaine se déplace vers la gauche, la politique américaine se déplace vers la droite…

Je pense que la société américaine, depuis au moins les années 1960, évolue dans une direction plus progressiste, plus inclusive, plus ouverte et plus pluraliste. Pour comprendre Trump et son ascension, il faut en partie comprendre le mouvement de rejet qui s’oppose à cette évolution. Sur le plan économique également, la société américaine évolue globalement dans une direction progressiste. Nous ne sommes plus dans les années 1980 où Reagan pouvait devenir populaire en réaction aux politiques économiques du New Deal et à la montée en puissance des syndicats.

Dès lors, le déplacement à droite de nos systèmes politiques constitue un grand échec du Parti démocrate et un grand succès du Parti républicain. On peut aussi parler d’un échec du mouvement social de gauche, auquel j’ai principalement participé au cours des trente dernières années. Si le Parti démocrate est si mauvais pour naviguer dans le contexte actuel, pourquoi ne le renversons-nous pas pour prendre les rênes ? Parce que les mouvements extérieurs qui pourraient le faire sont eux aussi incroyablement faibles, divisés et mal équipés. Je ne blâme personne.

Nous sommes à la fin d’une période de cinquante ans de déclin des infrastructures progressistes, avec la montée de l’individualisme et du néolibéralisme. Il y a environ quinze ans, nous avons connu un tournant où davantage de personnes sont devenues actives, mais nous sommes en train de reconstruire cette infrastructure, ce savoir-faire, cette capacité de leadership, et cela prend du temps. À bien des égards, le mouvement Occupy Wall Street a fait émerger une conscience de classe populaire qui a changé le fait que le discours reaganien n’a plus d’emprise sur la population. Il a inauguré cette opposition populaire entre les 99 % et les 1 %. Mais qu’avons-nous accompli depuis lors ? Très peu. Parce que l’emporter dans les esprits est très différent de naviguer sur le terrain politique pour consolider ses acquis.

Le Parti démocrate peut-il être le vecteur d’un grand changement ou le mouvement social doit-il créer un troisième parti ?

Les partis politiques aux États-Unis sont très différents des partis politiques de la plupart des pays, en particulier ceux des systèmes parlementaires. Tout lecteur français doit comprendre que, en raison de notre système, nous sommes fondamentalement coincés avec ces deux partis. Ce à quoi nous devons donc réfléchir dans le contexte américain, c’est à la création de factions organisées. Il faut considérer le Parti démocrate moins comme un véhicule, même s’il en est un, que comme un terrain en soi. Il faut réfléchir à la création d’une faction plus organisée pour disputer ce terrain.

Et ensuite, idéalement, utiliser ce terrain comme un véhicule. Nous devons donc nous battre au sein du Parti démocrate. Nous avons un modèle très contemporain, qui nous montre comment faire. Il s’agit du Tea Party (mouvement populiste qui a émergé en 2009 – NDLR) qui se trouve désormais au pouvoir avec l’administration Trump. Il y est parvenu en menant une guerre ouverte au sein du Parti républicain. Je pense donc que nous avons besoin de faire la même chose, d’un élan venant de l’extérieur du parti pour le changer.

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Cole Stangler : « Entre la France et les États-Unis, les dynamiques politiques se ressemblent »

Dans son ouvrage-enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, le journaliste franco-états-unien Cole Stangler explore les similitudes entre les deux pays, du vote des classes populaires au rôle du syndicalisme, en passant par l’influence des chaînes de télévision ultradroitières. (Entretien publié dans l’Humanité magazine du 12 juin 2025.)

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a produit deux effets dans le discours public : l’éloignement des États-Unis de la France et de l’Europe, d’une part, et la crainte que la situation outre-Atlantique soit annonciatrice de l’avenir de notre pays, d’autre part. À la croisée de ces deux pistes, mais hors des sentiers battus, un journaliste – franco-américain comme il se doit – a mené l’enquête dans les deux pays.

Vous tendez un « miroir américain » – titre de votre livre – à la France. En quoi ces deux pays sont-ils plus proches qu’il n’y paraît ?

Les similitudes remontent à la période de la Révolution française et à la guerre d’indépendance américaine. Ces deux révoltes ont donné naissance à des Républiques inspirées par la philosophie des Lumières. La France et les États-Unis sont également, de longue date, des pays d’immigration, avec des identités nationales modelées par l’arrivée de gens venus d’ailleurs. La grandeur de nos mythes fondateurs nous empêche également parfois de voir les moments sombres de nos histoires respectives de façon limpide.

Enfin, bien qu’ils soient dotés de systèmes politiques très différents, la France comme les États-Unis partagent un point commun très important : à un moment donné, les électeurs sont obligés de choisir entre deux candidats afin d’élire un président détenant des pouvoirs considérables. Dans un climat marqué par un fort sentiment de rejet, voire de dégoût de la politique, cela peut produire des surprises. Un politicien relativement impopulaire peut se retrouver à la Maison-Blanche ou à l’Élysée.

Plus précisément, je pense que les dynamiques politiques se ressemblent dans nos deux pays. Les classes populaires en dehors des grandes métropoles basculent à l’extrême droite. Les électeurs et les élus de la droite « traditionnelle » se radicalisent, en déployant des mots et des expressions longtemps confiés aux marges. Des médias financés par des milliardaires conservateurs transforment le débat. Face à tout cela, la gauche a du mal à proposer une alternative crédible. La France n’est pas les États-Unis et je n’ai aucune intention de prédire l’avenir. En revanche, j’estime que mieux comprendre les bouleversements politiques qui transforment les États-Unis peut nous aider à éclaircir certaines choses en France.

Vous parlez du décrochage des classes populaires du Parti démocrate aux États-Unis et de la gauche en France et de leur penchant pour le vote d’extrême droite. Pourtant, les comportements électoraux diffèrent parmi les mêmes groupes sociaux en fonction des « origines ». Un ouvrier blanc aura plus tendance à voter républicain et un ouvrier noir démocrate. Votre présentation n’est-elle pas trop uniforme ?

Évidemment, les classes populaires blanches (ce que les Américains appellent la « white working class ») votent beaucoup plus à droite que les classes populaires racisées. Ces dernières votent majoritairement démocrate. Soyons clairs : le racisme joue un rôle structurant dans la société américaine et Donald Trump en tire des bénéfices depuis le début de sa carrière politique. Il s’appuie aussi sur d’autres formes de discrimination, notamment le sexisme et la xénophobie. Pour certains de ses électeurs, et notamment les hommes blancs, c’est justement la parole désinhibée du candidat qui plaît.

Toujours est-il que les républicains séduisent de plus en plus les classes populaires dans leur ensemble, y compris les minorités. Selon les sondages à la sortie des urnes en 2024, presque la moitié des électeurs latinos ont voté Trump, dont une majorité d’hommes latinos. Si on ne parle que de la « white working class », on risque d’avoir une vision incomplète de la transformation politique en cours.

De manière plus générale, je pense qu’il faut essayer de comprendre pourquoi des catégories de la population qui votaient historiquement à gauche ne le font plus. C’est la raison pour laquelle je consacre autant d’attention à la « Rust Belt », cette vaste zone des États-Unis frappée par la désindustrialisation, où il y a peu de perspectives économiques et où de nombreux résidents gardent le souvenir d’un passé plus prospère. Dans des territoires de ce type, les électeurs sont davantage susceptibles d’adhérer à des discours désignant des boucs émissaires. Pour le Parti républicain comme pour le Rassemblement national, la source du malheur, c’est l’immigré, et plus précisément l’immigré sans papiers. Malheureusement, ces discours fonctionnent très bien.

Vous consacrez un chapitre à Fox News et CNews, où le miroir renvoie deux images identiques, la chaîne française semblant avoir copié la chaîne créée dans les années 1990 par Rupert Murdoch. En quoi ces deux chaînes sont-elles devenues des instruments politiques au service de l’extrême droite ? On pourrait penser qu’elles ne convainquent que ceux qui les regardent et qui sont déjà des convaincus.

Ces deux chaînes ont été conçues par leurs fondateurs comme des outils de combat politique. Elles cultivent des liens étroits avec des partis de droite et d’extrême droite et elles donnent la priorité à leurs sujets de prédilection : l’immigration, l’insécurité, l’identité nationale, la place de la religion dans la société, le « wokisme »…

Souvent, l’analyse s’arrête là. Mais, à mon avis, il faut aussi prendre en compte le style populiste de ces deux chaînes. Comme l’a montré le chercheur Reece Peck dans « Fox Populism : Branding Conservatism as Working Class », les chroniqueurs de Fox News se positionnent régulièrement du côté de leurs téléspectateurs (« nous » les « Américains ordinaires »), tout en critiquant des médias plus prestigieux comme le « New York Times » ou CNN, qu’ils assimilent aux « élites ». CNews joue le même jeu. Des chroniqueurs comme Pascal Praud parlent au nom des « Français » et ne cessent de critiquer le travail d’autres médias, avec une véritable obsession pour l’audiovisuel public. Il faut aussi reconnaître que les deux chaînes savent comment amuser la galerie. Fox News et CNews consacrent énormément d’attention aux faits divers.

Pourquoi s’intéresser à ces deux chaînes ? Tout d’abord, le fait qu’elles soient les chaînes d’information les plus regardées aux États-Unis et en France mérite notre attention. Deuxièmement, elles exercent énormément d’influence auprès des élus. Depuis le début des années 2000, Fox News signale aux politiciens républicains les sujets qui méritent leur attention, ainsi que les positions à prendre sur les combats du jour.

Imaginons que vous êtes sénateur et vous ne savez pas comment vous positionner sur un vote budgétaire : il y a de fortes chances que vous alliez regarder l’émission de Sean Hannity avant de prendre votre décision, en sachant très bien que le contrarier comporte des dangers. Si vous ne respectez pas ses consignes, vous risquez d’être traité comme un « Rino » (un « republican in name only », soit un républicain d’apparence) et de subir une primaire contre un concurrent plus radical. Selon une série d’études, Fox News a ainsi contribué à la droitisation des élus républicains.

À ce stade, il n’y a pas d’études équivalentes sur CNews. J’ai pourtant l’impression d’assister à une dynamique similaire quand on voit à quel point la chaîne pèse sur le débat politique en France. Cette influence va bien au-delà des bancs de l’extrême droite. Je pense à ce qu’un ancien député Renaissance m’a dit, en parlant de son propre groupe parlementaire : « Nous sommes complètement à la botte de CNews. »

Que pensez-vous de l’idée qu’en France et outre-Atlantique, il existe deux gauches, l’une radicale et l’autre d’accompagnement ? Aux États-Unis, elles se retrouveraient dans le même parti par la force du système politique et, en France, elles auraient chacune son parti ou ses partis.

En effet, le Parti démocrate rassemble des tendances politiques très différentes. Alexandria Ocasio-Cortez l’a dit elle-même dans une interview en 2020 : si elle avait été élue en Europe, elle ne siégerait pas dans le même parti que Joe Biden. Aujourd’hui, le Parti démocrate est dominé par un centre-gauche qui peut tolérer un peu de redistribution, mais pas trop. Un centre-gauche qui dénonce le racisme et d’autres formes de discrimination, mais qui n’a pas très envie de s’attaquer aux racines des maux non plus. Ensuite, il y a une gauche plus à gauche, incarnée par des gens comme « AOC » ou Bernie Sanders.

Comme en France, cette gauche-là doit élargir son électorat si elle veut un jour arriver au pouvoir. Mais elle se confronte à un défi supplémentaire aux États-Unis : l’absence de plafond pour les dons et les dépenses de campagne. Si une candidate a réellement envie de s’attaquer aux inégalités, elle va souvent se retrouver face à un adversaire ayant une meilleure assise financière.

Votre dernier chapitre s’intitule « Retour aux sources ». On y croise une jeune femme qui a contribué à la création d’un syndicat à Starbucks et un docker de Port-de-Bouc, près de Marseille. En quoi le syndicalisme, largement affaibli dans les deux pays par la désindustrialisation, peut-il avoir un avenir et en représenter un pour une alternative progressiste ?

Dans un contexte où une partie des classes populaires basculent à l’extrême droite, il est plus indispensable que jamais. En plus de défendre les intérêts les plus immédiats des salariés, les syndicats parviennent à transmettre un certain nombre de valeurs à leurs adhérents : l’utilité de l’action collective, le respect de la différence, la redistribution des richesses… en somme, une vision du monde à l’opposé de celle défendue par les trumpistes. Un élu de gauche peut très bien alerter sur les dangers de l’extrême droite, mais ce message est plus crédible lorsqu’il est porté par quelqu’un qui vous ressemble et vous défend au quotidien.

Nous pouvons passer des heures à débattre de la politique politicienne. Sur quels sujets faudrait-il faire campagne ? Dans quels États ou dans quelles régions ? Ces choix ne sont pas sans importance, mais ils masquent une déconnexion plus profonde entre la gauche et une partie de sa base historique qui ne va pas se régler dans un cycle électoral, que ce soit en France ou aux États-Unis. Retisser ces liens va prendre du temps. Il est dur d’imaginer que le travail se réalisera de manière durable sans un renouveau du syndicalisme.

Le Miroir américain. Enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, de Cole Stangler, Éditions les Arènes, 192 pages, 20 euros.

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