Archives mensuelles : janvier 2019

Sanders en route vers la présidentielle 2020

Le sénateur socialiste a lancé sa candidature mardi 19 février. Ses atouts sont nombreux mais l’affaire des harcèlements sexuels durant la campagne 2016 pourrait peser lourd.

Bernie Sanders sera de nouveau candidat à l’investiture du parti démocrate. Il l’a annoncé hier dans un entretien accordé à une radio du Vermont.  Durant ces derniers mois, certains de ses proches faisaient passer le message, dans tous les réseaux utiles, que le sénateur du Vermont avait l’intention « d’y aller ». Depuis le début de l’année, les préparatifs s’étaient accélérés. Les déclarations de candidature de plusieurs prétendants (en l’occurrence Elizabeth Warren, Kirsten Gillibrand et Kamala Harris) à plus d’un an du premier vote – une première dans l’histoire des primaires – ont sans doute aussi convaincu le challenger d’Hillary Clinton en 2016 de passer à la vitesse supérieure. Mais, à la différence de 2016, a-t-il ajouté lors d’un entretien sur CBS, « nous allons gagner. Nous allons aussi lancer ce que je considère comme un mouvement populaire sans précédent dans l’histoire américaine. »

« Bernie » a profité du mois de janvier pour compléter son équipe de campagne. Le site Politico avait révélé l’accord trouvé avec « Means of Production » (Moyens de production). Un choix loin d’être anecdotique. Comme le laisse entendre son nom emprunté au vocabulaire marxiste, cette coopérative n’est pas un acteur « neutre ». Composé de professionnels socialistes revendiqués, cette « boîte de prod » est l’auteure du clip de lancement de campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez qui a explosé tous les compteurs avant que la militante du Bronx, socialiste elle aussi, ne batte le baron démocrate, Joe Crowley, lors des primaires et ne devienne, en novembre dernier, la plus jeune femme jamais élue au Congrès. « Cette élection porte sur le peuple contre l’argent », dit-elle dans le « clip ». « Nous avons le peuple. Ils (les démocrates centristes) l’argent. » Fondée par deux socialistes de Detroit, Naomi Burton and Nick Hayes, « Means of Production » s’occupera donc de la com’ de « Bernie », une dimension essentielle dans une campagne de longue haleine comme celle qui s’annonce.

Autre aspect tout aussi essentiel : le financement. En 2016, la campagne du sénateur socialiste avait battu des records de dons : 234 millions pour une moyenne de 27 dollars par versement. Deux des acteurs – Tim Tagaris et Robin Curran – rempilent, tandis qu’une autre paire déjà au service du sénateur – le producteur Armand Aviram et la directrice digitale Georgia Parke – basculeront sur la campagne.

Tout ceci relève plus que de la simple intendance. L’argent, la force de frappe sur les réseaux sociaux ont été de puissants leviers de l’émergence politique de Sanders en 2016. Son programme aussi. Celui-ci est déjà connu, rôdé et porté par des dizaines d’élus au Congrès : SMIC à 15 dollars, généralisation de la couverture maladie par l’extension à tous les habitants de Medicare (système fédéral protégeant les plus de 65 ans), droit opposable à l’emploi, gratuité des études dans les universités publiques, réforme du système pénal, réforme de la politique d’immigration et abolition de l’ICE (l’agence fédérale de police aux frontières). « Bernie Sanders va déterminer, sur le fond, les termes du débat pour cette primaire », prédit le politologue Ruy Teixeira. Popularité de son programme et de sa personnalité (il arrive toujours en tête des sondages), enthousiasme militant, soutien parmi les Millennials (les moins de 35 ans), staff de campagne rôdé et compétent, expérience de 2016: Sanders a tous les atouts en main, sauf…son âge (77 ans) et, surtout, l’affaire des harcèlements sexuels durant la dernière campagne présidentielle. « Il ne faut pas en douter, il sera attaqué sur ce dernier point qui a constitué un vrai problème lors de sa dernière campagne, en raison de l’indifférence de Jeff Weaver (directeur de campagne, NDLR) et d’autres hauts responsables ainsi que du sexisme « ordinaire » de nombre de jeunes militants », analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Ces derniers mois, de nombreux témoignages de militantes, volontaires ou salariées de la campagne ont surgi, relatant des faits de harcèlement sexuel et de discriminations (responsabilités, salaires) de même nature. Le sénateur a officiellement présenté ses excuses aux victimes : « Ce qu’elles ont traversé était inacceptable et ce n’est certainement pas ce qu’une campagne progressiste, pas plus qu’une autre campagne, devrait être. » Il n’en restera pas moins « vulnérable », selon John Mason, notamment face aux candidates Warren, Harris ou Gillibrand.

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Deux Amériques face à face

(Article publié dans l’Humanité Dimanche daté du 10 janvier 2019)

Le « shutdown » et le blocage institutionnel sont le reflet d’un mouvement beaucoup plus profond dans la société: la polarisation.

Chez les P. à Denver, le repas de Thanksgiving, a duré moins longtemps qu’à l’accoutumée tandis que chez les R. à New York, il s’est éternisé. Rien à voir avec la qualité de la dinde, mais avec le sujet le plus brûlant de la vie américaine : la politique.

Et il en allé ainsi de tous les repas de familles du pays, selon une très sérieuse enquête : ils ont duré de 30 à 50 minutes moins longtemps dans les familles où les avis politiques divergent que lorsque l’unité est de mise.

Aux Etats-Unis, même à table, l’invitée surprise est toujours là : la polarisation politique, ce phénomène en accélération qui construit deux pays aux antipodes. Ce ne sont pas seulement deux blocs politiques et idéologiques qui s’éloignent. Ce sont presque deux modes de vie. Tectonique des plaques. Aucun champ de la vie de la société n’y échappe.

Où habitez-vous ? En ville : à 80% vous êtes démocrate. A la campagne : à 80%, vous êtes républicain. Seule la « surburb » demeure une fragile zone tampon.

Que conduisez-vous ? Un pickup ou le SUV « suburban » de Chevrolet et cela vous range, statistiquement, dans le camp des républicains. Une Lexus hybride ou une Volvo auront forcément la couleur subliminale bleue des démocrates. Encore plus clivant : une voiture contre les modes doux (vélo, marche).

Que buvez-vous ? Une bière – une Budweiser, de préférence – reste la boisson préférée des supporters de Trump tandis que la Résistance opte pour le vin blanc.

Que mangez-vous ? Vous l’aurez deviné, viande et barbecue, d’un côté, vegan, bio et sushis de l’autre.

Où mangez-vous ? Les évangéliques optent pour la chaîne Chick File A, depuis que son PDG se soit prononcé publiquement, en 2012, contre le mariage gay, pourtant devenue la loi du pays. Les progressistes préfèrent l’éviter voire le boycottent.

Quel est votre sport préféré ? Le football américain demeure plus ou moins consensuel sauf lorsqu’il s’agit de se positionner face aux protestations des joueurs qui mettent un genou à terre pendant l’hymne national en guise de protestation contre les violences policières. En revanche, supporter la pratique du « soccer » vous range presque immanquablement dans le camp démocrate, une frange de la droite extrême voyant même dans la montée en puissance de ce sport, fortement pratiqué par les Latinos, un signe de délitement de l’ « identité américaine. »

Caricatures ? Il existe certes des démocrates qui conduisent un pickup, arrosent leur T-bone steak d’une bière bien fraîche et n’entravent rien au « soccer ». Mais à l’instar des poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce.

Evidemment, lorsque la politique entre en jeu, le fossé qui sépare ces deux Amériques devient canyon… Sur toutes les grands sujets économiques, sociaux, sociétaux, deux montagnes se font face. Là encore, la grande divergence trouve une expression dans la vie courante : sur le site de rencontres Tinder, les profils avec des mentions ouvertement politiques sont désormais monnaie courante : « No Trump supporters », « No liberal pussy » (pas de chochotte progressiste).
Ce mouvement de « polarisation politique » a commencé il y a plus de 40 ans. C’est la « stratégie sudiste » du parti républicain qui en donne le top départ. Après la signature de la loi sur les droits civiques par un président démocrate (en l’occurrence Lyndon Johnson), les dirigeants du parti de Lincoln ont décidé d’exploiter les peurs et ressentiments raciaux. Année après année, les démocrates du Sud rejoignent les rangs du G.O.P. jadis honni. La coalition démocrate issue du New Deal – alliance des éléments les plus progressistes du Nord-Est industriel et de la base raciste du Sud- s’érode petit à petit. Au milieu des années 90, le Sud a viré du bleu au rouge. Concomitamment, le parti démocrate a fait des « minorités » (Noirs, Latinos, femmes) le cœur de son électorat. L’élection de Barack Obama illustre ce réalignement sociologique. Son électorat est multicolore, jeune, féminisé. Celui des républicains : blanc, vieillissant, plus masculin.

Politiquement, la réorganisation des deux grands partis s’effectue selon un clivage traditionnel gauche-droite « à l’européenne », là où le système politique avait toujours relevé d’un particularisme très « nouveau monde ».

Aujourd’hui, l’électorat démocrate est plus à gauche qu’il n’a jamais été tandis que celui des républicains ne s’est jamais autant situé à droite.

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D’une certaine façon, en 2016, Trump a compris cette « radicalisation » là où Clinton a tenté de faire campagne dans une sorte de « marais » inexistant, le centre. Elu président, le milliardaire nationaliste et xénophobe a cultivé ce clivage, l’approfondissant dans la galvanisation de sa propre base et dans celle de son opposition. L’élection de mi-mandat de 2018 a montré qu’il était capable de mobiliser son électorat comme aucun autre pour un tel scrutin intermédiaire (retrouvant 80% de son total en voici). Mais aussi de servir d’excellent sergent-recruteur pour ses adversaires puis les démocrates ont retrouvé 90% de leurs voix.

Si Bush fils et la guerre en Irak, l’élection d’Obama et la symbolique qu’il représente et enfin l’accession de Trump à la Maison Blanche ont constitué des accélérateurs de la polarisation, celle-ci plonge ses racines dans des évolutions beaucoup plus profondes des Etats-Unis. Trois politologues  – Nolan McCarty, Keith T. Poole et Howard Rosentahl – ont établi dès 2006 dans l’ouvrage « Polarized America. The Dance of Ideology and Unequal Riches » qu’elle était le produit de l’accroissement des inégalités, qui ont retrouvé leur niveau des années 20 – soit avant le New Deal. Ils ajoutent un autre élément : le taux d’étrangers dans le pays. La polarisation politique lui est également annexé. Il a presque atteint son niveau…des années 20, produit à l’époque des vagues migratoires du début du XXe siècle d’où émergera l’aile marchante du New Deal.

De ce point de vue démographique, l’Amérique entre dans une période encore plus décisive de son Histoire puisque, dans une génération, les Blancs ne constitueront plus la majorité de la population.

Si l’on voulait résumer en quelques mots cette « danse » dialectique : aucun « consensus » n’est possible face aux phénomènes radicaux d’explosion des inégalités et de bousculement des hiérarchies socio-ethniques. On accepte ou on refuse l’un et l’autre. Les avis sont « tranchés », donc polarisés.

Les inégalités continuent de se creuser, les bouleversements démographiques de produire leurs effets : jusqu’où leur enfant naturel, la polarisation, peut-elle aller ? Au-delà de la situation actuelle que le journaliste Carl Bernstein a déjà caractérisé comme une « guerre civile froide » ?

 

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Primaires du parti démocrate: c’est parti!

(Article publié dans l’Humanité du 2 janvier 2019)

La déclaration de candidature d’Elizabeth Warren, figure de l’aile progressiste, a donné le coup d’envoi à la course à l’investiture démocrate. D’autres déclarations vont suivre dans les prochaines semaines dont certainement celle de Bernie Sanders.

La course à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle qui se tiendra le mardi 3 novembre 2020 a commencé alors que 2018 n’était pas encore terminée. La sénatrice Elizabeth Warren a annoncé, lundi, le lancement d’un comité exploratoire qui ne laisse aucun doute quant à son intention de se présenter. Agée de 69 ans, sénatrice du Massachussetts depuis 2013, elle a posté une vidéo dans laquelle elle a développé ce qui sera, à n’en pas douter, l’axe central de sa campagne. « La classe moyenne américaine est la cible d’une attaque », a-t-elle lancé. Comment en sommes-nous arrivés là? Les milliardaires et les grandes sociétés ont décidé qu’ils voulaient une plus grande partie du gâteau et ont chargé la classe politique de leur en couper une plus importante ».

L’ancienne professeur de droit à Harvard a, de longue date, mené un combat contre Wall Street. En 2008, Barack Obama l’avait nommée à la tête du comité de suivi de l’immense plan de sauvetage voté après le krach, veillant à l’utilisation des fonds publics par les « big players ». En 2010, elle est devenue présidente d’une nouvelle agence de protection des consommateurs, cauchemar des milieux d’affaires et des entreprises peu scrupuleuses. Ce n’est que deux ans plus tard qu’elle se lance dans l’arène électorale et devient sénatrice. En 2016, nombre de militants et responsables progressistes et de gauche l’avaient invitée à se déclarer candidate. Face à sa fin de non-recevoir, une immense majorité avait alors rejoint Bernie Sanders. Elisabeth Warren s’est d’ailleurs fendue d’un coup de fil à son collègue sénateur afin de lui livrer, en avant-première, ses intentions. Y aura-t-il concurrence entre les deux figures dominantes de la gauche américaine ? Dès octobre, Bhaskar Sunkara, rédacteur-en-chef du magazine Jacobin, livrait son opinion dans une tribune publiée par The Guardian, sur ce « duel » : « Les deux ne sont pas les mêmes et bien que Warren est une alliée de nombre de causes progressistes, la meilleure chance que nous avons non pas seulement de construire de meilleures politiques, mais reconfigurer la politique américaine repose dans la candidature de Sanders à l’investiture démocrate puis à la présidence. »

Bernie Sanders dispose de l’expérience de sa campagne de 2016, d’une popularité toujours au diapason, et d’une force militante unique. Seul son âge (77 ans) peut l’empêcher d’envisager la primaire comme une «voie royale. » Le chemin est encore long avant le premier vote qui n’interviendra qu’en février 2020 dans le New Hampshire. D’ici là, cette campagne ultra-précoce aura permis de décanter une situation qui verra sans doute s’affronter plus d’une dizaine de candidats. Avec le tempo imposé par Warren, d’autres concurrents vont sans doute hâter leur entrée en piste. La mode de la saison des primaires semble être au sénateur. Trois d’entre eux sont donnés partants : Kamala Harris (54 ans, Californie), Kirsten Gillibrand (52 ans, New York) et Cory Booker (49 ans, New Jersey). La candidature de l’ancien vice-président Joe Biden (76 ans) pourrait s’avérer décisive dans la clarification. Il serait susceptible d’unifier l’establishment clintono-obamien qui tient le parti démocrate depuis près de 25 ans. Face à lui, l’« aile gauche » pourrait alors aussi s’unifier. Derrière Warren ou Sanders ?

 

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