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Quand Joe Biden doit s’aligner sur Bernie Sanders

La discussion à la Chambre des représentants d’une loi d’investissement de 550 milliards de dollars a tourné à l’avantage de l’aile gauche du Parti démocrate, qui ne veut pas en rabattre sur le contenu de la grande loi sociale et climatique. (Article publié dans l’Humanité du 04 octobre 2021.)

Zéro loi votée, mais un point marqué par la gauche. Ainsi pourrait-on résumer le psycho­drame législatif qui s’est provisoirement terminé ce week-end, au Congrès des États-Unis, entre The West Wing et House of Cards. Il y a trois jours, donc, la Chambre des représentants à majorité démocrate était censée se prononcer sur une loi d’investissement dans les infrastructures d’un montant de 550 milliards de dollars (dont 268 milliards pour les routes, ponts, rails, aéroports et ports, 65 pour l’accès à Internet haut débit, 43 pour l’électrification des transports et la rénovation du réseau électrique, 46 pour l’adaptation au changement climatique, 21 pour boucher les sites pétroliers et miniers en fin de vie, 55 pour la rénovation des canalisations d’eau potable…). Le Sénat avait adopté ce projet de loi avec l’apport de 19 voix républicaines – un rarissime moment « bipartisan » –, les démocrates ayant accepté d’en rabattre par rapport à leur proposition initiale. L’investissement apparaît minimal au regard de la décrépitude des infrastructures victimes de décennies d’absence d’investissements.

Il y a une autre loi sur le tapis parlementaire. La Maison-Blanche l’appelle Build Back Better (Reconstruire en mieux). Elle est le cœur du programme sur lequel Joe Biden a été élu. Fin août, Bernie Sanders a fait campagne dans le Midwest pour la promouvoir, assurant qu’il s’agissait de la «législation la plus progressiste pour les salariés dans l’histoire moderne de ce pays». Les démocrates la font passer par une procédure particulière dite de réconciliation budgétaire, évitant ainsi une obstruction des républicains, le fameux « filibuster », qui impose une majorité qualifiée de 60 voix au Sénat alors que le parti de Biden n’en dispose que de 50. Le projet améliore un « modèle social » pour le moins défaillant : généralisation et gratuité de l’école maternelle, gratuité des deux premières années dans les community colleges, ces universités très prisées des catégories populaires qui délivrent des diplômes bac + 2, instauration des congés parentaux et congés maladie payés, pérennisation de l’allocation familiale de 300 dollars par mois et par enfant votée en mars, création d’un Civilian Climate Corps, un programme d’emplois publics (à terme des millions sont prévus) dans le cadre de la transition écologique, possibilité pour Medicare (système de santé publique pour les plus de 65 ans) de négocier directement le prix des médicaments avec les laboratoires. Dans un premier temps, les deux lois devaient être votées simultanément. Face à l’opposition de deux sénateurs (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) et neuf députés démocrates « modérés » à l’encontre de la grande loi sociale et climatique, la direction démocrate annonce un découplage, repoussant la plus ambitieuse des législations à un très hypothétique futur vote.

C’est ici qu’intervient la révolte des progressistes. Ils connaissent la musique déjà jouée lors du vote de l’Obamacare : « Votez a minima, c’est toujours mieux que rien, et on verra ensuite. » Sauf qu’ensuite, ils n’ont rien vu venir. Le caucus progressiste, qui rassemble 96 élus à la Chambre, fait savoir, appuyé par Bernie Sanders, président de la commission du Budget au Sénat, que ce sera les deux lois ou rien. Pour justifier leur attitude, ils s’appuient sur… Joe Biden et ses engagements de campagne. Ilhan Omar, porte-parole du caucus, déclare que ce sont les progressistes qui « veulent rendre possible que le succès soit au rendez-vous pour le président ». Ils ont avec eux une frange majoritaire de l’électorat très favorable à ces mesures et des sondages qui montrent que Joe Biden a décroché ces dernières semaines parmi des « segments » essentiels de la coalition démocrate (Noirs et Latinos, jeunes). Si on ne tient pas les promesses pour lesquelles nous avons été élus, nos électeurs s’abstiendront lors des élections de mi-mandat en novembre 2022 et nous perdrons la Chambre, argumentent-ils en substance. Samedi, Joe Biden est venu au Capitole à la rencontre de toutes les parties concernées et, comme l’écrit le New York Times, « il a dû choisir son camp. Et il a effectivement choisi la gauche ». Le vote des deux lois est reporté et elles devront être approuvées ensemble… ou pas.

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À New York, la « génération 9/11 », plus rose que sombre

Bercés par la rhétorique de la « guerre des civilisations », ils auraient dû être nationalistes. Ils sont finalement progressistes, voire socialistes. Big Apple est l’épicentre d’une évolution profonde de la société américaine portée par une jeunesse diverse. (Article publié dans le hors-série de l’Humanité « Le monde 20 ans après. Que reste-t-il du 11 septembre? »)

New York, envoyé spécial.

Elle avait 7 ans, 4 mois et 5 jours. Un terrible drame venait de se produire. L’agitation et la stupéfaction de son entourage en étaient les plus sûrs indicateurs. Comme toute famille américaine, les Abdelhamid titubaient entre stupéfaction et incrédulité sidérée. S’ajoutait chez eux une autre peur : celle d’être pointés du doigt, désignés coupables, en tant que musulmans. Radios et télévisions commençaient à supputer que des Palestiniens pouvaient être à l’origine des attentats. Si ces allégations se révélaient exactes, ils deviendraient subitement moins américains que les autres, eux dont l’histoire était pourtant tellement américaine. C’est le père, né en Égypte, qui a d’abord débarqué à New York. Puis la mère l’a rejoint. C’était un 4 juillet, Independance Day, jour de la Fête nationale. « Le feu d’artifice est juste pour toi », lui a-t-il dit. Ils se sont installés dans un quartier où les connaissances et le réseau allaient faciliter leur intégration. Égyptiens, ils sont allés vivre à Little Egypt, comme avant eux les immigrés italiens avaient créé Little Italy et les Chinois, Chinatown. Ils allaient « travailler dur » – la devise nationale officieuse – dans le deli familial en plein milieu du Queens, sans doute le plus bigarré des « boroughs » de New York. En rentrant de l’école publique, leur enfant, Rana, passait toujours par l’épicerie parentale. Au soir du 11 Septembre, malgré l’effondrement des tours jumelles à 10 kilomètres plein ouest de là, rien n’avait pourtant vraiment changé dans la vie de Rana Abdelhamid.

C’est à partir du lendemain que son monde a commencé à évoluer. « C’est comme si j’étais devenue musulmane durant la nuit, se remémore-t-elle pour l’Humanité. Les enfants faisaient des blagues “terroristes” à l’école. Je me souviens avoir ressenti un profond sentiment d’isolement. » Dans le quartier aussi, tout avait changé du jour au lendemain. La gamine évolue « dans une atmosphère de peur ». « Nos mosquées et nos centres communautaires étaient surveillés par le NYPD (la police de New York – NDLR) et le FBI. » Même si New York a plutôt échappé à la transe nationaliste qui s’est emparée du pays après le 11 Septembre, aucun espace, ni aucune ville ne peut se soustraire à la mise en place d’un appareil de surveillance étatique.

C’est en 2009 que tout a vraiment basculé. Un jour comme un autre. Pas de ceux qui demeurent éternels dans les manuels d’histoire. La poussière – physique et politique – des attentats du 11 Septembre était pourtant retombée. Elle avait 16 ans. Dans la rue, un homme se jette sur elle et tente de lui arracher le voile qu’elle porte. Dans un premier temps, elle se tourne vers l’imam du Queens Community Center et lui propose un atelier d’autodéfense. Il l’éconduit. Qu’à cela ne tienne. « Cet incident m’a incitée à lancer mon association, Malikah, afin d’entraîner des milliers de femmes à travers le monde à l’autodéfense, de mobiliser contre les crimes haineux et de développer un travail de guérison émotionnelle. Mon militantisme a commencé à cause de mon identité de classe et mon identité ethno-religieuse dans le New York de l’après-11 Septembre », nous raconte-t-elle. Son militantisme se poursuit aujourd’hui dans le New York qui va commémorer les attentats parmi les plus stupéfiants de l’Histoire au moment où elle sort, hagarde, d’un autre drame, d’une autre nature : la pandémie.

Rana n’est plus une petite fille apeurée par le fracas du monde. Ni l’adolescente violentée qui entre en activisme. Elle est une femme qui veut siéger au Congrès des États-Unis. Son projet lui a valu plusieurs articles de presse, du New York Times au Guardian. Son « profil » attire l’attention. Pensez : ceinture noire de karaté (aboutissement de son travail personnel d’autodéfense), diplômée en relations internationales et économie du Middlebury College (où elle créa, avec d’autres étudiants, une section d’Amnesty International), puis titulaire de la bourse Harry Truman qui lui permet de suivre les cours de la célèbre Kennedy School of Government d’Harvard, où elle est désignée, en 2015, « star politique montante ». Un an plus tôt, elle a créé le projet sur les réseaux sociaux « Hijabs pour New York » afin « d’humaniser et diversifier les récits publics des femmes musulmanes portant le hijab ».

Il est de plus en plus courant que Rana Abdelhamid soit présentée comme la « future AOC » L’acronyme s’est imposé dans la vie politique des États-Unis : Alexandria Ocasio-Cortez. Les points communs sont nombreux : elles font partie de la même génération – les Millennials (nés entre 1981 et 1996) ; elles ont grandi dans des familles de la classe moyenne, poursuivi brillamment des études, investi le champ associatif et sont entrées en politique par la plus risquée des portes : défier un baron démocrate. Pour Rana Abdelhamid, ce sera plutôt une baronne : Carolyn Maloney, en l’occurrence, figure de l’establishment démocrate, élue depuis 1992 d’une circonscription qui court du très huppé Upper East Side de Manhattan aux quartiers « working class » du Queens. Justice Democrats – déjà à la manœuvre dans le coup magistral d’AOC en août 2 018 (à voir dans le documentaire « Cap sur le Congrès »), face à Joe Crowley, député depuis vingt ans et numéro 3 du groupe démocrate au Congrès à l’époque, a apporté son soutien à Rana, tout comme l’organisation Democratic Socialists of America, qui a le vent en poupe depuis plusieurs années. « AOC » en est membre, Rana également, mais avec une certaine distance. « Je me sens plus concernée par les idées et les politiques qui donnent du pouvoir à des communautés qu’à des labels, nous explique-t-elle. Nous avons des élus qui s’identifient comme des socialistes démocratiques, comme la députée Ocasio-Cortez, et se battent pour un monde où la santé, le logement et l’éducation sont considérés comme des droits humains fondamentaux, et je suis fière de me battre à leurs côtés car ce sont des valeurs que je partage. »

Si elle crée la sensation au printemps 2022, Rana Abdelhamid sera éluée députée en novembre de la même année (la 14e circonscription de New York vote massivement démocrate) et rejoindra à la Chambre des représentants le « caucus progressiste » dont la présidente partage avec elle au moins deux points communs : elle est évidemment très progressiste et elle s’est lancée en politique après les attentats du 11 Septembre. Pramila Jayapal, c’est un autre destin atypique (et finalement assez courant, aux États-Unis, surtout au sein de la gauche) : née à Madras, enfance en Indonésie et à Singapour, études supérieures (maîtrise à Georgetown, la prestigieuse université de Washington D.C.), emploi d’analyste financière puis virage vers le service public et enfin l’engagement citoyen puis la politique. Après les attentats du 11 Septembre, Pramila Jayapal créé, à 36 ans, Hate Free Zone (Zone libre de haine), qui défend le droit des immigrés et inflige un revers de taille à l’administration Bush qui tente d’expulser 4 000 Somaliens. En 2016, après avoir « fait » la campagne de Bernie Sanders pour la primaire démocrate, elle est élue députée de la circonscription qui englobe Seattle, dans l’État de Washington. À la tête du « Progressive Caucus », elle joue un rôle clé au sein de la coalition démocrate. Ce sous-groupe a été constitué en 1991 par six députés, dont un « petit nouveau » de 50 ans, fraîchement élu dans l’unique circonscription de l’État rural du Vermont, un certain Bernie Sanders. Aujourd’hui, le « Caucus progressiste », avec ses 96 députés, domine tous les autres « courants » politiques au sein du groupe démocrate, au diapason de l’évolution du centre de gravité démocrate (électeurs et élus) vers la gauche. On y retrouve des élus de 31 des 50 États du pays, loin du cliché des « leftists » cantonnés à quelques États côtiers.

Tous les députés de la ville de New York en font partie, pérennisant la réputation de cité progressiste parmi les cités progressistes de Big Apple. Fait nouveau, pourtant : la bataille ne se joue plus entre progressistes et « modérés », mais entre « progressistes » proches de l’establishment et outsiders de gauche, se définissant souvent comme socialistes démocratiques ou soutenus par des organisations telles que le DSA. À chaque cycle électoral, la balance penche un peu plus du côté de ces derniers. En 2018, « AOC » a battu Crowley, pas la peine d’y revenir. En 2020, Jamaal Bowman, un ancien proviseur de lycée, a balayé Eliot Engel, tandis que Ritchie Torres et Mondaire Jones, favorables eux aussi à la « doxa » sandernista (Green New Deal, Medicare for All, réforme de la police), tracent leur route vers le Capitole. Donc, la tête d’affiche 2022 : Maloney/Abdelhamid. Une confrontation sans round d’observation. La challenger ne ménage pas la sortante : « La députée Maloney est au Congrès depuis vingt-huit ans, soit avant ma naissance. Elle a eu presque trente ans pour apporter des changements dans notre circonscription et, pourtant, les problèmes auxquels nous devons faire face – des loyers qui explosent à la gentrification, en passant par la surprésence policière dans nos rues, l’insécurité alimentaire et les inégalités économiques – se sont aggravés. À la sortie des crises jumelles de la pandémie et de la récession, les New-Yorkais ne peuvent plus attendre plus longtemps d’avoir une représentante qui se bat pour eux. » La sortante ne riposte pas directement mais ses proches ont pris soin de créer un comité politique chargé de récolter de l’argent, beaucoup d’argent. Elle n’entend pas reproduire l’erreur de ses collègues qui ont pris de haut la « jeune garde ». Cette dernière investit également les échelons plus locaux de la vie politique : Julia Salazar, 30 ans, Jabari Brisport, 33 ans, Phara Souffrant Forrest, 32 ans, Zohran Madani, 29 ans, secouent le cocotier à Albany, la capitale de l’État, les deux premiers au Sénat d’État, les deux derniers à l’Assemblée d’État. Ils font cause commune avec des « non-socialistes » mais pro-Sanders comme Alessandra Biaggi, 35 ans, Le « Caucus socialiste » compte cinq membres. Du jamais-vu.

« New York est pionnier dans la renaissance du mouvement socialiste aux États-Unis », s’enflamme Jabari Brisport sur Twitter. Le « socialisme à la new-yorkaise » est, qui sait, une formule d’avenir. Michael Zweig ne dément pas : « L’énergie jeune du Parti démocrate est une énergie socialiste. » À bientôt 80 ans, cet universitaire, militant pacifiste et syndical, a suffisamment de bouteille pour à la fois reconnaître une énergie lorsqu’il en croise une et ne pas se raconter d’histoires. Pour preuve : « Nous ne visons pas pour autant des temps révolutionnaires, ajoute-t-il aussitôt. Rien de ce qui peut s’attaquer au capital ne peut réussir si la classe dirigeante n’est pas divisée. Si elle est unie, on perd. » Prendre un petit déjeuner avec Michael Zweig – notre rendez-vous traditionnel –, c’est toujours un mixte de dialectique et d’anecdotes significatives. Comme celle du premier cours après le 11 Septembre, alors qu’il enseignait l’économie à l’université Stony Brook : « Je ne pouvais évidemment pas faire comme si de rien n’était. J’ai demandé aux élèves ce qu’ils avaient envie de dire. Le premier a demandé quel impact cela aurait sur la Bourse. Le deuxième, sur l’économie. Une troisième s’est levée : “ Mon père est mort dans ces tours et vous me parlez du marché.” Elle est sortie. Cela a remis la conversation sur les rails, je dirais… »

Ou comme celle-ci : « C’était en février 2003. Bush s’apprêtait à envahir l’Irak. Une manifestation antiguerre était organisée à New York. Je me suis senti fatigué, alors on s’est assis dans un “diner ” comme celui dans lequel nous nous trouvons. Et on a continué à regarder passer le cortège. Cela a duré 1 h 45… 1 h 45… Je me souviens de ce slogan “Our grief is not a cry for war.” (Notre chagrin n’est pas un cri pour la guerre.) C’était très fort. » On le sait, l’appel est resté inentendu de la part de l’administration Bush mais aussi de « la moitié du Parti démocrate », comme le rappelle Todd Gitlin, sociologue et ancien président de l’organisation Students for a Democratic Society, fer de lance de la mobilisation contre la guerre du Vietnam. « New York est pourtant tout le temps restée réticente. » La première ville anti-guerre est aussi celle qui a claironné le retour de la gauche après les années sombres. On connaît le contre-argument : une espèce d’insularité politique de cette cité-monde, hier réticente au bushisme vengeur, aujourd’hui amourachée d’une sorte de « socialo-progressisme ». Maurice Mitchell conteste cette thèse. Ce fils d’immigrés caribéens, musicien à ses heures, de plus en plus comptées, occupe, depuis avril 2018, la fonction de directeur du Working Families Party, l’un des rares troisièmes partis qui pèse localement aux États-Unis. « New York représente une démonstration de ce qui est possible lorsque la gauche se concentre sur la construction patiente d’un pouvoir depuis le terrain jusqu’au sommet. La vague progressiste montante a commencé il y a bien des années. Si nous pouvons répliquer ce niveau de discipline et d’intensité dans d’autres États, nous avons clairement une voie pour une majorité progressiste durable en Amérique. C’est exactement ce que nous tentons de construire. » Dans sa phrase, il n’y a pas de « mais ». En revanche, il y a un « si », sur lequel appuie Michael Zweig : « J’attends de voir si une AOC peut gagner dans l’est du Kentucky… » Il se trouve que des socialistes se font élire à Détroit ou Saint-Louis. Certes, pas encore dans l’est du Kentucky.

La page du 11 Septembre est-elle tournée ? Appartient-elle à l’Histoire, comme le suggèrent Max Bergman et James Lamond, dans un article publié par le Center for American Progress, un think tank proche de l’establishment démocrate ? « Les événements d’il y a deux décennies ont eu une ombre portée sur l’Amérique, particulièrement sur sa politique étrangère. Tandis que la centralité du terrorisme dans le discours et la conscience politiques s’est affaiblie depuis quelque temps, le terrorisme en tant que sujet de débat a été largement absent de l’élection présidentielle de 2020. Des sujets comme le racisme systémique et la brutalité policière, des problèmes bien antérieurs au 11 Septembre, ont signé leur retour dans la conscience nationale avec le meurtre de George Floyd. La pandémie a exposé les contradictions profondes de l’ère post-11 Septembre. Tandis qu’il y a eu une expansion massive du pouvoir de l’État à travers l’armée, la police et les services de renseignements, il y a eu également un affaiblissement énorme dans la capacité du gouvernement à assurer le bien-être public. Les événements qui se sont déroulés aux États-Unis durant l’année écoulée ont clairement mis fin à cette ère », résument les deux auteurs. Une nouvelle ère s’ouvre incontestablement. Les annonces de Biden depuis son entrée en fonction témoignent de la puissance des demandes sociales dans un pays qui avait retrouvé son niveau d’inégalités sociales des années 1920 avant même la pandémie, mais presque tous les textes de loi se trouvent bloqués au Sénat. Le nouveau président et éternel centriste bouge car la réalité le lui commande et la gauche l’y contraint. Comme le titrait le magazine marxiste Jacobin dès janvier : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » Cette dernière aura de moins en moins le visage de Bernie Sanders et de plus en plus celui d’Alexandria Ocasio-Cortez et de Rana Abdelhamid.

Christophe Deroubaix

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« Les réactions de l’administration Bush ont affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer »

Entretien avec Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine, la crise de légitimité des États-Unis prend sa source dans une politique impériale qui a finalement fait perdre au pays son leadership. (Entretien publié dans le hors-série de l’Humanité « Le monde 20 ans après. Que reste-t-il du 11 septembre? »)

Avec le recul de l’histoire ou tout au moins de vingt ans d’histoire, que peut-on dire de l’impact du 11 Septembre sur la politique de la puissance américaine ou de ce que vous appelez le « système impérial » ?

Philip Golub. Il y a eu des effets immédiats et des effets à moyen terme. L’événement a d’abord souligné une certaine forme de vulnérabilité du pays à des attaques de type asymétrique et a donc poussé l’État américain à reconcevoir la nature des conflits dans le monde contemporain. Dans ce cadre, il y a eu une réévaluation, en partie, de ce que voulait dire l’action internationale de sécurité qui s’est focalisée de plus en plus, à partir de ce moment-là, dans des opérations ouvertes et clandestines soit contre des acteurs terroristes transnationaux privés, soit des États dont les États-Unis pensaient qu’ils faisaient partie du problème souligné par le 11 Septembre.

Au-delà de ce constat, il y a eu effet externe. Les néoconservateurs et ultranationalistes qui composaient l’administration W. Bush ont tenté de saisir l’événement pour consolider la position des États-Unis dans un monde qu’ils pensaient être, à l’époque, unipolaire. Nous sommes dix ans après la fin de la guerre froide. Selon l’expression de Condoleezza Rice, conseillère à la sécurité nationale de W. Bush, le 11 Septembre ouvrait la possibilité de changer la donne mondiale puisque les « plaques tectoniques » – c’était son expression – bougeaient. L’idée dominante au sein de cette administration était donc de saisir cette opportunité pour imposer une vision unipolaire et impériale. D’où, en 2003, la guerre en Irak, pays qui n’était pas directement lié au 11 Septembre, mais faisait partie des réponses apportées par l’administration Bush au mouvement des plaques tectoniques. On sait très bien ce qui s’est passé. Rétrospectivement, on peut dire que cet effort relevait d’un mélange d’hubris et d’une erreur intellectuelle profonde. Car les réalités du monde allaient dans un sens différent. Les réactions de l’administration Bush ont, en fait, affaibli la position américaine qu’elle prétendait restaurer. La crise de légitimité ouverte par l’invasion de l’Irak a duré assez longtemps et elle n’est même pas tout à fait résorbée aujourd’hui, malgré les tentatives de Barack Obama de restaurer la crédibilité.

Le 11 Septembre, en tant que tel, ne représente pas un moment d’inflexion décisive de la politique étrangère des États-Unis. Il est décisif du fait de la réaction de cette administration. Objectivement, l’attaque terroriste n’a pas fait basculer les rapports de forces internationaux. Je ne sais même pas si elle est révélatrice d’une vulnérabilité. Les États-Unis étaient déjà vulnérables avant sur le plan nucléaire, comme tous les pays du monde, d’ailleurs.

En annonçant le retrait des troupes américaines vingt ans jour pour jour après le 11 septembre 2001, Joe Biden tente-t-il de solder cette crise de légitimité déclenchée par les guerres de Bush que vous décrivez comme toujours pas résorbée aujourd’hui ?

Philip Golub. C’est une guerre longue. Pas de grande intensité, mais longue. Le constat a été dressé depuis Obama de l’incapacité de la présence américaine à modifier les rapports de forces dans le pays. Mais des questions se posaient dans les deux cas : rester pour quoi faire ? Partir pour quoi faire ? Il n’y avait pas de bonne solution pour finir cette guerre. La situation est différente en Irak, plus sensible au plan stratégique en raison du voisinage avec l’Iran et de l’influence de ce pays en Irak même, ce qui explique la présence maintenue de conseillers américains ainsi que la volonté de maintenir une influence auprès du gouvernement irakien.

Les États-Unis, comme d’autres pays, utiliseront sans doute la force pour régler certaines crises. Mais l’impossibilité de reconfigurer politiquement le monde par la force est actée après ces vingt ans de guerre en Afghanistan. La décision de Joe Biden s’avère donc rationnelle. D’autant que l’opinion américaine ne veut plus de ces trop longues guerres qui ne produisent pas d’effets probants ni pour la société américaine ni pour les pays en question.

Concernant la crise de légitimité, j’ajoute un élément. Les États-Unis avaient la possibilité en 1991 de réinstitutionnaliser le monde, de faire ce qui avait été fait en 1945 : la grande scission du monde bipolaire terminée, il était temps de renforcer les institutions internationales, leur légitimité et d’en approfondir les pouvoirs au travers du droit international. En quelque sorte de créer un nouvel ordre institutionnel mondial. Et j’insiste sur le mot « institutionnel. »

Au moment de la chute de l’URSS, il y a eu, à ce moment-là, un vide de la pensée des élites américaines qui s’est traduit ensuite par ces aventures militaires tentant d’imposer l’hégémonie plutôt que de construire un monde plus juste. La faute majeure se trouve là. Les élites américaines se sont contentées de la perspective de la célébration de ce qu’ils considéraient comme une victoire. C’était la fin de l’Histoire et les États-Unis avaient triomphé. Il y a eu une profonde méprise sur la nature du monde d’après 1991, qui s’est traduite notamment par l’absence d’effort nécessaire pour intégrer la Russie dans une nouvelle construction institutionnelle mondiale. In fine, la crise de légitimité vient de là. De l’échec d’une politique impériale qui a finalement fait perdre aux États-Unis leur leadership.

L’échec des guerres de Bush a-t-il précipité l’idée parmi les élites américaines qu’il fallait pivoter vers l’Asie, et notamment la Chine, ce que Barack Obama décide de faire à partir de 2011 ?

Philip Golub. Au moment même où la montée en puissance (économique, politique, militaire) de la Chine devient de plus en plus évidente, il y a une prise de conscience croissante au sein de l’appareil d’État américain que le Moyen-Orient et le Golfe absorbaient toutes les énergies américaines, à la fois économiques, mais aussi en termes de prestige. Le pivot de 2011 fait suite à une série de reconsidérations des objectifs américains dans le monde. La Chine de 2010 n’est pas celle de 1992. La compréhension se fait alors jour que les politiques industrielles, dirigées par un État développeur, qui n’est pas sans rappeler ce qu’a fait le Japon après-guerre, sont couronnées de succès et permettent une montée en puissance de la Chine sur la scène internationale. Cette situation pousse les États-Unis à vouloir sortir du Moyen-Orient, même si celui-ci ne disparaît évidemment pas des radars.

Comme l’ont prouvé les événements qui se sont déroulés en Israël et Palestine en mai et juin derniers. On a l’impression que Biden ne voulait pas s’en mêler et renoncer à une forme de leadership.

Philip Golub. Le Moyen-Orient a cette très fâcheuse habitude de s’inviter constamment dans la politique américaine. Les États-Unis ne peuvent pas se retirer, se désimbriquer unilatéralement de cette région. Ils aimeraient que cette dernière n’absorbe pas le temps et l’énergie qui devraient être portés ailleurs. Le problème pour Washington, c’est qu’il doit compter sur des alliés dociles, des ennemis déclarés (comme l’Iran), et des alliés indociles, à la façon du gouvernement Netanyahou à l’égard des administrations américaines disons raisonnables. De ce point de vue, Trump s’est inscrit en porte-à-faux avec la tradition des États-Unis qui a été de toujours soutenir Israël sans jamais totalement donner carte blanche. Avec Biden, on se retrouve dans une situation plus classique où les États-Unis ne veulent pas qu’Israël déclenche des feux dans la région par une colonisation accrue et une répression renforcée des Palestiniens. Les États-Unis se retrouvent là en position de médiateur discret afin d’essayer au moins de stabiliser la situation et ne se trouvent pas dans la possibilité de pouvoir imposer une paix.

En 2011, après la sortie de votre livre, vous qualifiez les États-Unis de « géant impuissant ». Le constat vaut toujours ?

Philip Golub. Au Moyen-Orient, les États-Unis sont toujours un « géant impuissant », mais pas sans capacité d’intervention. Dans le reste du monde, c’est un géant qui est un peu moins géant aujourd’hui du fait de l’évolution du rapport de forces. La suprématie militaire américaine, absolument incontestable, ne se traduit pas facilement au niveau politique et diplomatique. La puissance militaire ne résout pas tout. Elle ne donne pas les outils politiques qui permettent de choisir le déroulement des choses. Encore faudrait-il qu’il y ait une politique générale qui dise ce qu’il faut faire de la puissance. On en revient au vide de la pensée de l’après-guerre froide. Que faire de la puissance ? La question est toujours d’actualité.

Vous évoquiez le refus de l’opinion publique américaine des aventures militaires. Vingt ans après le 11 Septembre, quel regard portez-vous sur l’évolution de votre pays ?

Philip Golub. Je ne suis pas sûr que je partirais du 11 Septembre pour répondre à ces questions. Pour ce qui me concerne, les évolutions de ces dernières années tiennent à trois séries de luttes et de transformations sociales.

La première a trait aux inégalités sociales. Les États-Unis sont devenus au cours des quarante dernières années le pays dit développé, le pays le plus inégalitaire. L’administration Obama n’a pas fait ce qu’il fallait faire pour établir un minimum d’équité. Avec Trump, on était sous une forme de ploutocratie. Avec la nouvelle administration, on assiste à un effort qui unit les démocrates traditionnels et l’aile progressiste dont une partie du programme est reprise par Biden. C’est un effort réel de restauration d’équité sociale. Biden lie lui-même cette question-là aux enjeux internationaux, en affirmant que c’est en trouvant des solutions internes que l’on restaurera la puissance américaine dans le monde.

Deuxième problème, historique, plus long, plus ancré, qui vient en intersection du premier problème : la « question raciale ». Il y a eu quelques progrès, certes, mais on reste en deçà de ce que l’on aurait pu attendre après le mouvement des droits civiques. Une grande partie des Noirs souffrent encore d’une très grande vulnérabilité économique et sociale, de répression continue de la part des forces de sécurité. Cette question touche à la fois à la « classe » et à la « race », puisque les Afro-Américains sont surreprésentés parmi les couches sociales vulnérables du pays. Troisième question : le genre. Ce n’est pas une question nouvelle, mais cela devient un enjeu de plus en plus central dans la société américaine. Ces trois enjeux sont fondamentaux pour que les États-Unis avancent dans une voie progressiste. Il y a une résistance à cette avancée progressiste. Le phénomène Trump peut être interprété comme un symptôme : celui d’une réaction (dans le sens originel du terme) d’une arrière-garde toujours puissante, d’une minorité importante, mais non dominante, de la société américaine blanche concentrée dans le sud et l’ouest du pays contre la transformation démographique multinationale qui transforme le pays en profondeur et qui le transformera encore plus dans les dix à quinze ans à venir. La résistance virulente face à ces changements reflète la crainte de la perte de couches importantes de la population de leur hégémonie historique, culturelle et raciale qui explique en partie la violence autour du débat racial.

J’ai été positivement surpris par les orientations plus progressistes que je ne l’aurais pensé de la part de l’administration Biden. La question est : est-ce que c’est durable ? La position des États-Unis dans le monde dépend, en partie, de la résolution de ces grands enjeux à l’intérieur du pays.

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Biden, la fin de l’état de grâce

Il y a six mois, il démarrait son mandat en trombe avec des mesures inégalées dans l’histoire des États-Unis. Mais le virage amorcé cale au Sénat… (Article publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

C’était parti sur les chapeaux de roue. À peine entré dans le bureau ovale, « Sleepy Joe », Joe l’endormi, surnom dont l’avait affublé Trump, se montrait d’une vigueur politique inattendue. Le vieux routier modéré s’affichait même plus à gauche que même la gauche ne semblait l’espérer. Le magazine marxiste « Jacobin » invitait les progressistes à en revendiquer la paternité : « Si Joe Biden évolue vers la gauche, vous pouvez remercier la gauche. » « Je n’attendais pas grand-chose de lui, étant donné son histoire de démocrate centriste et sa personnalité terne. Ses premières décisions furent vraiment une surprise plaisante », nous confirme, en ce début juillet, Doug Henwood, journaliste à Brooklyn et animateur d’une émission de radio. Frances Fox Piven, 89 ans, l’une des dernières grandes figures de la gauche intellectuelle des années soixante, se surprend presque par les mots que lui ont inspirés les premiers pas de Biden président : « L’ampleur et l’audace de ses initiatives ont été ­incroyables… et pas si faciles à expliquer. »

La cérémonie d’investiture à peine terminée, le 46e homme à occuper la fonction présidentielle ne signe pas moins de 17 « executive orders », ces décrets qui n’ont besoin que d’une signature pour prendre force de loi. Washington rejoint les accords de Paris et réintègre l’OMS. Le « muslim ban » interdisant d’entrée sur le territoire américain les ressortissants de plusieurs pays musulmans est retoqué, la construction du mur avec le Mexique abandonnée tandis qu’un moratoire s’impose au projet d’oléoduc géant Keystone XL.

Le Congrès vote un plan de relance économique de 1 900 milliards de dollars (soit près de 10 % du PIB) annoncé avant même que Biden ne glisse un orteil à la Maison-Blanche : chèque de 1 400 dollars pour chaque Américain (en fonction des revenus), extension de l’indemnité chômage fédérale supplémentaire de 400 dollars par semaine jusqu’en septembre 2021. Des aides pour les frais de garde sont également prévues ainsi que l’instauration de congés payés subventionnés par le gouvernement fédéral. Le tout devient effectif dès le 11 mars. Deux semaines plus tard, lors de sa première conférence de presse en tant que président, Joe Biden répète à trois reprises : « Je veux changer le paradigme. » Journalistes, observateurs et élus se perdent dans l’exégèse de ces cinq mots (quel paradigme ? le paradigme néolibéral dominant depuis la présidence Reagan ?), tandis que quelques journaux se lancent dans une sorte de comparaison entre le nouveau ­président et un de ses plus ­illustres prédécesseurs, démocrate lui aussi : ­Franklin Delano Roosevelt, dont un portrait trône sur l’un des murs du bureau ovale. Serait-on entré dans un « nouveau New Deal », auquel le pays serait prêt ­depuis plus de dix ans, selon le prix Nobel d’économie et désormais chroniqueur au « New York Times », Paul Krugman ?

Biden ne laisse personne souffler et annonce le plus grand plan d’investissements publics de l’histoire du pays, l’American Jobs Plan, appuyé sur l’augmentation de la fiscalité des entreprises et des plus riches. Quelques jours plus tard, sa grande argentière, Janet Yellen, révèle que Washington prend le manche d’un projet d’impôt minimal mondial sur les multinationales. Pour Doug Sosnik, ancien conseiller politique de Bill Clinton, ite missa est : « Ils (l’équipe ­Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Trois mois après ce qui pouvait ressembler à un « état de grâce », un autre verdict s’impose au fil des discussions et rencontres entre New York et Washington : ce grand virage a débouché sur un cul-de-sac qui a pour nom « Sénat des États-Unis ». Du Smic à 15 dollars au contrôle des armes à feu, en passant par une grande réforme favorisant l’exercice du droit de vote et même l’immense plan de modernisation des infrastructures : toutes les grandes lois progressistes annoncées en début d’année sont bloquées à la Chambre haute. Théoriquement, les démocrates y disposent d’une majorité avec 50 élus et la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Mais c’est compter sans une vieille pratique datant de la ségrégation que les républicains ont transformée en arme ­fatale depuis la présidence Obama : le « filibuster », obstruction parlementaire, qui ne peut être contré que si 60 sénateurs le décident. Ce qui n’arrivera jamais : aucun républicain ne joindra sa voix à celles des démocrates afin de mettre fin à sa propre capacité de nuisance.

En revanche, le « filibuster » peut être remisé aux oubliettes grâce à une majorité simple. Sauf que deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) ne veulent pas en entendre parler. Blocage institutionnel total qui amène Joe Biden à faire ce qu’il a finalement fait durant toute sa carrière politique : négocier avec les républicains. Premier résultat tangible fin juin avec un « compromis » sur le grand plan d’infra­structures pourtant réduit de moitié et vidé de toutes les mesures visant à ­assurer la transition écologique. Mais, pour Célia Belin, « le refus des républicains de voter la création d’une commission d’enquête sur les attaques du 6 janvier est un signal profond qu’il n’y a aucun espoir bipartisan avec eux ».

Finalement, rien de si étonnant quand on écoute la politiste à la Brookings Institution : « En fait, les données de départ ont toujours été les mêmes : c’est une Amérique divisée, polarisée, en proie à une crise économique et raciale. » Il y a sans doute eu une lecture erronée de la part d’une certaine Amérique politisée, tellement enthousiaste après l’inauguration que l’on a commencé à lire des articles sur le « moment rooseveltien ». À ce climat politique et idéologique « chaotique, polarisé et souvent insensé », comme le définit Doug Henwood, il faut ajouter le rôle néfaste des institutions, que le journaliste détaille ainsi : « Toutes les structures constitutionnelles engendrent une réelle crise démocratique. Le Sénat est un organe particulièrement antidémocratique. L’État de New York a deux sénateurs, alors qu’il dispose d’autant d’habitants que les neuf États les moins peuplés (tous républicains – NDLR) qui ont ensemble 18 sénateurs. Joe Manchin peut bloquer des lois sur le salaire minimum et le climat alors qu’il représente un État qui n’a pas plus d’habitants que Manhattan. »

Joe Biden n’a pas montré la moindre velléité de réforme institutionnelle, comme l’y invitait l’aile gauche. En affirmant sa volonté d’en finir avec le fameux « filibuster », il aurait à la fois obligé chaque élu à prendre ses responsabilités lors d’un vote et créé un climat de discussion ­nationale sur le sujet. Le refus implicite de l’hôte de la Maison-Blanche n’a pourtant pas déclenché un feu roulant de critiques parmi les progressistes. « Le calcul politique de l’aile gauche n’a pas changé : hier, il s’agissait de battre Trump; aujourd’hui, de redresser le pays. Donc, pas de campagne d’opposition déclarée. Ils ont appuyé sur quelques dossiers : le seuil de réfugiés, la situation à Gaza. Mais aucun des leaders progressistes ne veut être ­responsable d’un échec de l’administration Biden », suggère Célia Belin. Et d’ajouter : « On verra au printemps prochain lorsque les primaires arriveront. Il y aura certainement une opposition frontale. » Aux États-Unis, les primaires jouent finalement le rôle d’un Congrès : c’est le moment où les orientations politiques sont tranchées. Mais elles le sont, circonscription par circonscription, donc dans des contextes socioculturels très ­différents. La stratégie de l’aile Sanders est de porter le fer dans des centres urbains où cohabitent classes populaires issues des « minorités » et millennials, cette nouvelle génération plus progressiste que les précédentes, raison pour laquelle sans doute « l’establishment démocrate semble parfois plus effrayé par la gauche que par les républicains », selon Doug Henwood.

« Pour être clair, nous savons que Biden ne va pas accomplir toutes ces choses seul, remet en perspective Maurice Mitchell, président du Working Families Party, un parti indépendant très influent à New York et dans l’État. Rien n’arrivera sans une gauche mobilisée, qui lui demande de rendre des comptes et ouvre le chemin pour que le programme soit mis en œuvre. » Pour Michael Zweig, professeur d’économie, auteur de plusieurs livres sur la classe ouvrière et militant pacifiste et syndical, « la clé, c’est l’outside/inside. L’outside, c’est la construction d’un mouvement social le plus indépendant possible du capital. L’inside, c’est le processus ­législatif. Et la gauche n’est pas encore assez bonne dans ce domaine. Pour changer la donne, il faut prendre le pouvoir au sein du Parti démocrate. Et le moment essentiel demeure la primaire ».

Les prochains mois risquent donc de ressembler à de longues discussions stériles entre démocrates et républicains, d’un côté, et à une veillée d’armes au sein du parti de Joe Biden et Bernie Sanders.

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« Le parti auquel nous faisons face est à droite du front national »

Entretien avec Cathy Schneider, Professeure à l’American University de Washington DC. Biden apparaît comme progressiste sur les questions écologiques, économiques et syndicales, et plus conservateur sur la politique étrangère. Mais, pour elle, dresser un bilan de ses six mois de présidence reste un exercice difficile tant l’opposition républicaine est brutale. (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 22 juillet 2021.)

Quelle est votre appréciation des six premiers mois de Biden ?

Franchement, c’est difficile à évaluer puisque les principales lois (qui sont très progressistes) sont toutes bloquées au Sénat. Il est très favorable aux syndicats, mais la Cour suprême vient encore de prendre parti pour les employeurs. Elle a porté atteinte aux protections collectives, en estimant que les délégués syndicaux ne pouvaient pas mener leurs actions d’organisation sur les sites des entreprises car cela constitue une violation de la propriété privée. Les républicains sont à la droite du Front national (aujourd’hui Rassemblement national – NDLR) et font tout pour faire obstruction et empêcher toute victoire de Biden. Nous faisons face à un parti autoritaire, raciste et antisyndical. Il a voté une série de lois dans les États qui rend l’exercice du droit de vote plus difficile et cible les Noirs et les Latinos. Ces lois donnent aux assemblées dirigées par les républicains le pouvoir d’inverser le résultat d’une élection si elles estiment qu’il y a eu des fraudes dans certains bureaux, sans avoir besoin de montrer des œuvres.

Pour contrer ces mesures antidémocratiques dans les États, les démocrates ont élaboré une loi au Congrès favorisant l’exercice du droit de vote. Mais le « filibuster » permet aux ­républicains de bloquer une loi. La création d’une commission d’enquête sur l’attaque contre le Capitole le 6 janvier a ainsi été refusée. Au Sénat, les États ruraux, qui votent républicain, sont surreprésentés : chaque État envoie deux sénateurs, qu’il ait 40 millions d’habitants comme la Californie ou 700 000 comme le Wyoming. Concernant l’immigration, Trump a quasiment démantelé le système, conduisant à la séparation des enfants de leurs parents et laissant des milliers de demandeurs d’asile sur des parkings, où ils sont parfois violés et tués. Biden affirme que la situation est pire que ce qu’ils avaient prévu et il n’y a pas assez de personnel et de juges pour remédier à cela rapidement. En contraste, une de mes amies qui travaille pour l’EPA, l’agence de l’environnement, dit qu’elle n’a pas connu une administration aussi progressiste en quarante ans de fonction.

Il semble que les choses bougent moins sur la politique étrangère…

Dans ce domaine, l’administration a été bien moins progressiste. Elle n’a toujours pas sanctionné l’Arabie saoudite pour le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, alors que nous venons d’apprendre que les tueurs avaient été entraînés aux États-Unis. Et elle refuse de sanctionner Israël malgré la colonisation et les crimes de guerre à Jérusalem-Est et à Gaza. Biden est malgré tout plus critique sur Israël que jadis. Tout comme le Congrès.

Le magazine « Jacobin » a écrit un article en janvier dernier dont le titre était « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche ». Qu’en pensez-vous ?

Sans doute, mais il y a d’autres facteurs. Il y a aussi les victoires de Trump en 2016 dans des États traditionnellement démocrates, l’échec évident du néolibéralisme, le nombre croissant de vidéos de meurtres policiers, la pandémie. À la fin des années 1970 et particulièrement dans les années 1980 et 1990, les démocrates pensaient que leur politique « taxer et dépenser » était responsable de la récession tandis que les républicains gagnaient du terrain parmi les cols bleus. Les démocrates ont alors estimé que, pour le regagner, il fallait mener la danse sur le commerce, le déficit budgétaire, les attaques contre les syndicats et le système social, les guerres contre la drogue et la criminalité. En 2016, il est devenu évident que rien de cela n’avait fonctionné. Trump représente les riches, mais a fait campagne comme un populiste tandis que le centre de gravité du Parti démocrate évoluait déjà vers la gauche. La crise économique de 2008, l’incarcération de masse, les violences policières, les inégalités, la concentration massive de la richesse et l’accroissement de la pauvreté ont provoqué cette crise politique. La défaite d’Hillary et la popularité de Bernie ainsi que de Black Lives Matter ont accéléré le mouvement. Je pense que le parti revenait à gauche de toute façon. Il avait mené trop de ­politiques de droite qui lui avaient explosé à la figure.

On voit émerger une nouvelle génération de militants et d’élus. Peut-elle changer la politique ?

Au niveau local, on constate de nombreux efforts d’organisation et cela a aidé les démocrates à remporter la Géorgie et l’Arizona, des États traditionnellement républicains. Les militants latinos ont permis à la Californie de devenir l’un des États les plus progressistes. Ils ont clairement une influence, surtout lorsque après avoir concocté un programme radical, ils travaillent avec les leaders du Parti démocrate et cherchent des compromis afin de faire passer des lois qui reflètent la volonté d’une majorité d’Américains. Mais, parfois, les jeunes radicaux vont plus vite que leurs électeurs avec des positions que les étudiants ­aiment mais que les ouvriers et défavorisés n’apprécient pas. C’est vrai en termes de contenu – « définancer la police », par exemple – et de tactiques, comme les manifestations contre les dîners de l’establishment. Alexandria Ocasio-­Cortez (AOC) est très efficace dans sa capacité à organiser et à travailler avec l’administration Biden. Mais, parfois, elle soutient des challengers, lors de primaires, qui ne sont pas en capacité de gagner l’élection. C’est important de connaître l’électorat, de partir de là où il se trouve, et de les aider à développer une façon systémique de penser leurs doléances et de leur donner confiance dans leur propre action collective. Cela veut dire que le travail d’organisation ne s’arrête pas avec des manifestations épisodiques décrétées sur les médias sociaux. Les manifestations seules ne changent pas la donne. Nous assistons, dans le monde entier, à un déclin prononcé du succès des manifestations, largement car les jeunes militants ont sauté la case essentielle dans la construction d’un mouvement social : l’organisation, construire des réseaux et des organisations à la base, ce que Gramsci appelait la construction d’un programme cohérent à partir de compréhensions fragmentées dans une option de changement social à long terme.

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« Ne me laissez pas quitter cette terre sans justice »

Alors que Joe Biden se rend, ce lundi, en Oklahoma pour le centenaire du massacre « racial » de Tulsa, les derniers survivants demandent reconnaissance et réparation. (Article publié dans l’Humanité du 31 mai 2021.)

À quoi pouvait bien s’occuper, un jour chaud et tranquille de mai 1921, une petite fille de 7 ans dans le sud des États-Unis ? À la marelle ? À cache-cache ? Pour Viola Fletcher, c’était différent : « Je n’oublierai jamais la violence de la foule blanche lorsque nous avons quitté notre maison. Je vois encore les hommes noirs être tués, des corps noirs gisant dans les rues. Je sens encore l’odeur de la fumée et je vois le feu. Je vois encore les commerces noirs brûlés. J’entends encore les avions passant au-dessus de nos têtes. J’entends les cris. » Cheveux blancs, petites lunettes cerclées, boucles d’oreilles en forme de perles, la désormais centenaire a témoigné, mercredi 19 mai, devant le comité des affaires judiciaires de la Chambre des représentants, aux côtés de deux autres survivants de l’un des pires massacres de l’histoire américaine, qui n’en manque pourtant pas : son plus jeune frère, Hughes Van Ellis, et Lessie Benningfield Randle. « J’ai vécu avec ce massacre chaque jour. Notre pays peut oublier cette histoire, mais je ne peux pas ! » a-­ t-elle encore lancé.

Tout a commencé comme dans un roman de Faulkner. En ce lundi 30 mai 1921, c’est Memorial Day, jour férié en hommage aux militaires morts au combat. Dick Rowland, un cireur de chaussures de 19 ans, se rend dans l’immeuble qui abrite les seules toilettes du quartier autorisées aux Noirs. Il prend l’ascenseur. Trébuche. Bouscule Sarah Page. Elle est la « liftière ». Elle a 17 ans. Elle est blanche. Le jeune homme est placé en détention. Dans la communauté noire, la rumeur se répand : il va être lynché. La pratique est courante depuis la mise en place de la ségrégation dans le Sud à partir de 1868. Encore plus dans cet après-guerre. Dans la foulée de la sortie de Birth of a Nation, en 1915, le Klu Klux Klan a ressurgi, exploitant les peurs du « Noir » et du « Rouge ». La révolution bolchevique a semé une grande « peur rouge », tandis que le retour au civil des militaires démobilisés du front européen attise la « concurrence » à l’emploi. Durant l’été 1919, plusieurs villes du Nord-Est et du Midwest industriel ont connu des émeutes raciales lancées par des Blancs, parfois avec l’appui des autorités locales, contre des communautés noires. La revendication des droits civiques renaît timidement depuis 1909 et la création de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP).

À Tulsa, la prospérité, née du boom pétrolier, a attiré prospecteurs et entrepreneurs blancs, mais aussi de nombreux Noirs salariés et parfois diplômés. Mais ce que l’économie leur donne, la politique le leur retire. La première loi votée par l’Oklahoma, constitué en État en 1907, a institué la ségrégation dans les transports ferroviaires et établi des règles d’inscription sur les listes électorales qui en chassent les Noirs. Les villes peuvent prendre des mesures supplémentaires. Tulsa ne s’en prive pas. Dès 1916, elle établit la ségrégation résidentielle et la met en œuvre, malgré un arrêt de la Cour suprême qui la déclare inconstitutionnelle. D’après les estimations, 3 200 des 72 000 habitants de la ville sont membres du Klan.

La ville est une poudrière. L’étincelle survient le 31 mai 1921, au lendemain de l’arrestation de Dick Rowland, lorsqu’une confrontation oppose les Noirs présents devant le poste de police et des Blancs. Le déchaînement de violence dure deux jours. Selon les historiens, 300 Noirs sont tués, 10 000 autres deviennent des sans-abri. Greenwood, alors surnommé le « Black Wall Street », est réduit en cendres après qu’une dizaine d’avions, dépêchés par la police locale, ont largué des boules de térébenthine sur les toits des maisons.

Pourtant, comme l’a noté Van Ellis lors de son audition au Congrès, « même cent ans après, le massacre racial de Tulsa est une note de bas de page dans les livres d’histoire ». La fameuse Histoire populaire des États-Unis, de Howard Zinn, elle-même, n’en fait pas mention. C’est un épisode de la série Watchmen qui, en 2019, remet en lumière ce drame oublié. Les survivants, de leur côté, continuent de demander justice. En 2005, la Cour suprême a refusé de se saisir de leur cas. Mais, l’an dernier, ils ont de nouveau porté plainte afin d’obtenir des réparations de la part de l’État d’Oklahoma et de la Ville de Tulsa, qu’ils jugent responsables.

« On m’a retiré des opportunités, à moi et à ma communauté. Le Tulsa noir est encore un merdier aujourd’hui. Ils ne l’ont pas reconstruit. C’est vide. C’est un ghetto ! » a lancé Lessie Benningfield Randle, 106 ans, devant les élus. « On vous a appris que lorsque quelque chose vous était volé, vous alliez devant les tribunaux afin que justice soit rendue. Cela n’a pas été le cas pour nous », a déclaré lors de son audition Van Ellis, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, portant ce jour-là une casquette de l’armée américaine. « On nous a fait sentir que notre lutte ne valait pas la peine, que nous comptions moins que les Blancs, que nous n’étions pas complètement américains. On nous a montré qu’aux États-Unis, pas tous les hommes étaient égaux devant la loi. On nous a montré que, lorsque des voix noires demandent la justice, personne ne s’en soucie. » Joe Biden se rend aujourd’hui à Tulsa pour commémorer cet événement tragique. Qu’y dira-t-il ? Répondra-t-il à la supplique d’Hughes Van Ellis : « S’il vous plaît, ne me laissez pas quitter cette terre sans justice. »

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Réforme de la police : l’appel de la famille Floyd

Invitée à la Maison-Blanche, un an jour pour jour après le meurtre de George, elle a pressé au vote d’une loi toujours en rade. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2021.)

«Si vous pouvez faire une loi fédérale pour protéger un oiseau, le pygargue à tête blanche, vous pouvez faire une loi fédérale pour protéger les personnes de couleur. » À l’instar de Philonise, l’un des frères de George, la famille Floyd n’a pas répondu à l’invitation de Joe Biden pour faire de la figuration mais pour diffuser un message. Si l’aigle mascotte des États-Unis mérite une protection législative, les Africains-Américains, victimes de meurtres policiers, aussi. Ce rappel est intervenu mardi, un an jour pour jour après le premier anniversaire du meurtre de George Floyd par Derek Chauvin. L’immense mouvement de protestation avait alors demandé des mesures radicales allant d’une « réforme » à un « définancement de la police »(« defund the police »). Sur le plan fédéral, rien ne s’est concrétisé.

La loi (George Floyd Justice in Policing Act), votée par la Chambre des représentants en mars, demeure bloquée au Sénat, où la menace d’obstruction (« filibuster ») des républicains oblige les démocrates à recueillir 60 voix alors qu’ils n’en disposent que de 50. La recherche d’une loi « bipartisane », afin de décrocher les dix voix républicaines nécessaires, fait pour l’instant s’enliser le texte.

Le point crucial de divergence porte sur l’« immunité qualifiée », une disposition légale qui permet aux policiers d’échapper à des procès s’ils affirment qu’ils ont agi « de bonne foi ». Les républicains ne veulent pas entendre parler d’une abolition de ce dispositif qui assure une immunité globale. L’aile gauche des démocrates en fait un point de passage obligatoire. Vendredi dernier, une dizaine de députés progressistes, emmenés par Ayanna Pressley et Cori Bush, ont envoyé une lettre aux sénateurs démocrates soulignant l’urgence qu’une loi contienne cette réforme. « Ils n’ont pas directement menacé de ne pas soutenir une loi qui mette fin à l’immunité qualifiée, mais les dix législateurs seraient en nombre suffisant pour faire pencher un vote dans une chambre divisée et à la majorité étroite », commente le New York Times. L’administration Biden paie, dans ce cas comme dans d’autres, son refus de tenter de mettre fin au filibuster, qui bloque de fait toute législation démocrate malgré leur majorité au Congrès. « Je ferai tout ce que je dois faire pour que cette loi soit votée, a insisté Philonise Floyd après sa rencontre avec des élus des deux bords à la Chambre. Il y a deux justices aux États-Unis, nous devons nous unir et corriger cette situation. »

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Floyd : une commémoration morale ou politique ?

Un an après le meurtre perpétré à Minneapolis par Derek Chauvin, la coalition démocrate au pouvoir n’a toujours pas transformé l’immense mobilisation antiraciste en projet législatif. (Article publié dans l’Humanité du 25 mai 2021.)

L’Amérique commémore, ce mardi, le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin. Le pays n’est plus tout à fait le même que le 25 mai 2020. Les immenses mobilisations – ​​​​​​​« le plus important mouvement social de l’histoire du pays », selon l’historien Pape Ndiaye – ont provoqué une sorte de sursaut antiraciste. Malgré un système pénal intrinsèquement injuste et inégalitaire, le procès, d’une certaine façon exemplaire, de Derek Chauvin, reconnu coupable des trois chefs d’accusation, a permis que justice soit rendue. Et Joe Biden a remplacé Donald Trump à la ­Maison-Blanche, où il devrait recevoir aujourd’hui la famille de George Floyd. Sans se perdre dans les scénarios de politique-fiction, c’est une initiative que n’aurait, à coup sûr, pas prise l’ancien président. À l’époque, il n’avait déjà eu aucun mot de compassion pour la victime, martelant, à des fins de stratégie électorale, son mot d’ordre très nixonien de la « loi et l’ordre » après que certaines manifestations eurent dégénéré en émeutes.

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas toute l’Amérique qui va commémorer le « moment George Floyd ». Disons : la moitié. Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession, ces sujets brûlants (racisme, police, justice), touchant au cœur de l’« identité » des États-Unis, ne peuvent évidemment échapper à la grande divergence idéologique. Dès l’été 2020, les enquêtes d’opinion révélaient deux « blocs » aux antipodes mais dans un contexte de rapport de forces qui avait profondément évolué durant la décennie écoulée. « Black Lives Matter (BLM) a imposé les termes du débat », constatait Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. « Le champ lexical du débat – « racisme structurel », « racisme systémique », « privilège blanc », « intersectionnalité » – le révèle. Soit un vocabulaire très progressiste. On est sur de l’antiracisme politique, pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté », ajoutait-elle. Pour autant, l’Amérique n’est pas quitte face à son « démon », comme le prouve la sinistre litanie des Africains-Américains tués par la police depuis un an.

La nature de la réponse politique à apporter divise la coalition démocrate. Il y a un an, lorsque le mot d’ordre « Defund the police » (définancement de la police) était lancé par BLM et repris par l’aile gauche, notamment par le Squad, emmené par Alexandria Ocasio-Cortez, l’establishment centriste, Joe Biden en tête, prenait immédiatement ses distances. Minneapolis, la ville où George Floyd a été tué, illustre ces oppositions. Le conseil municipal avait voté à l’unanimité le démantèlement du Minneapolis Police Department (MPD), contre l’avis du maire démocrate, Jacob Frey, baissant le budget de 8 millions de dollars (6,55 millions d’euros).

Un an après, le bilan est plus que mitigé. D’un côté, quelques avancées : interdiction de la pratique de l’étranglement, nomination à la tête de la police locale d’un officier africain-américain qui avait jadis intenté un procès à ce même MPD pour discrimination raciale, départ d’un chef syndicaliste ouvertement opposé à toute réforme. De l’autre : un quart des policiers ont quitté le MPD, créant un vide qui a conduit à l’augmentation de la criminalité, obligeant à l’augmentation du budget de 6,4 millions de dollars et à l’embauche de plus de 200 nouveaux agents de police tandis que se créaient des « patrouilles citoyennes ». Yes4Minneapolis, une coalition d’associations et d’ONG, veut tirer les conclusions de cet échec avec la création d’un département de la sécurité publique en lieu et place de l’actuel département de police. Elle fait actuellement signer une pétition afin de soumettre à référendum, en novembre, sa proposition.

Désormais au pouvoir à Washington, les démocrates sont au pied du mur, même si tout ne relève pas de l’échelon fédéral. « Nous voulons que quelque chose sorte de Washington. Nous voulons quelque chose qui changera la loi fédérale », a lancé Al Sharpton, pasteur et militant des droits civiques, lors d’un rassemblement organisé dimanche à Minneapolis, en hommage à George Floyd. Joe Biden pourrait faire des annonces en ce sens, ce mardi.

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Derek Chauvin condamné, « un tournant dans l’Histoire »

Par décision unanime d’un jury populaire, le policier a été reconnu coupable du meurtre de George Floyd. Grâce notamment au mouvement Black Lives Matter, le climat n’est plus à l’impunité. (Article publié dans l’Humanité du 22 avril 2021.)

«Coupable. » Il n’a fallu qu’une dizaine d’heures de délibération au jury pour rendre le verdict : Derek Chauvin est jugé « coupable » des trois chefs d’inculpation (meurtre au deuxième degré, meurtre au troisième degré et homicide involontaire) pour lesquels il comparaissait. Onze mois après la mort de George Floyd sous le genou de ce policier blanc de 45 ans, c’est « une victoire pour la justice », s’est félicitée la famille de la victime, tandis que le verdict était accueilli par une explosion de joie de la foule massée devant le tribunal.

Les 12 jurés – 7 femmes et 5 hommes – ont donc suivi les conclusions du procureur. « Cette affaire est exactement ce à quoi vous avez pensé au départ, en regardant cette vidéo, a lancé, lundi, Steve Schleicher dans son réquisitoire. C’était un meurtre, l’accusé est coupable des trois chefs d’accusation et il n’y a aucune excuse. (George Floyd​​​​​​​) a appelé à l’aide dans son dernier souffle, mais l’agent ne l’a pas aidé, (Derek Chauvin) est resté sur lui. » Au cours des trois semaines du procès, l’avocat de la défense avait tenté d’instiller le doute en arguant que George Floyd avait succombé à un abus de drogue.

Aux États-Unis, l’unanimité des 12 jurés est requise pour obtenir un verdict. Il suffisait donc d’un seul récalcitrant à l’évidence pour faire annuler le procès. Lorsque le tribunal a annoncé mardi soir que le jury avait rendu son verdict, au lendemain des réquisitoires, le doute n’était guère permis sur l’issue, un temps de délibération très rapide étant presque toujours de bon augure pour l’accusation. Derek Chauvin a été menotté et emmené en prison. Le juge, Peter Cahill, doit prononcer la sentence dans les deux mois qui viennent. L’ancien policier encourt au minimum douze ans et demi de prison. Le magistrat a toute latitude pour aggraver la peine s’il conclut à l’existence de circonstances aggravantes.

« C’est une victoire pour ceux qui luttent pour la justice contre l’injustice », s’est félicité l’avocat Ben Crump, entouré de la famille Floyd, concluant : « Nous quittons Minneapolis en sachant que l’Amérique est meilleure. » « Nous avions besoin d’une victoire dans ce dossier, c’était très important et nous l’avons eue, a confié à l’AFP Rodney Floyd, un des frères de la victime. Nous allons peut-être respirer un peu mieux maintenant. » Une référence aux derniers mots de son frère qui, sous le joug de Derek Chauvin, avait supplié : « Je ne peux pas respirer. » Cette expiration était devenue ensuite un slogan lors des immenses manifestations qui se sont déroulées aux États-Unis, « le plus important mouvement social de l’histoire du pays », selon l’historien Pap Ndiaye. Jamais autant de personnes ne s’étaient mobilisées dans autant de villes autour d’une cause commune : celle de la dénonciation des meurtres policiers et du racisme systémique.

Ce n’est pas seulement la masse des personnes mobilisées qui a fait évoluer le débat public outre-Atlantique mais également la teneur de leur message. « On est sur de l’antiracisme politique, pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté », constatait, quelques semaines à peine après le déclenchement du mouvement, Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique, dans un entretien à l’Humanité L’empreinte de Black Lives Matter sur l’évolution des mentalités est désormais indélébile. Elle a permis d’instaurer un nouveau climat idéologique dans lequel il devient plus difficile, si ce n’est impossible, de trouver des circonstances atténuantes ou de « blanchir » des policiers. « Ce verdict est un tournant dans l’Histoire », estime Ben Crump.

Fait exceptionnel, le président des États-Unis, après avoir téléphoné à la famille de la victime, a prononcé un discours officiel. « Le verdict de culpabilité ne fera pas revenir George », a-t-il déclaré, dénonçant le racisme qui « entache » l’âme de l’Amérique. Joe Biden et de nombreux élus démocrates veulent y voir le signe d’un « changement significatif ». Quelques heures avant le verdict, une adolescente noire de 16 ans était tuée par la police dans l’Ohio, terrible symbole du chemin restant à parcourir.

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En Géorgie, l’heure de la purge électorale

Quelques mois après la victoire surprise de Joe Biden dans cet État sudiste, le parti de Trump a voté une loi qui restreint le libre exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2021.)

Jerome avait prévenu sa grand-mère LaToya : il vaudrait mieux s’y prendre autrement. Mais la vieille dame avait refusé de se départir de cette habitude prise depuis la première fois qu’elle avait pu glisser un bulletin dans une urne, après l’établissement des droits civiques dans les années 1960 : elle irait voter le jour J, le mardi qui suit le premier lundi de novembre. « Grandma, il va y avoir du monde, beaucoup de monde. Tu n’es plus toute jeune. Et tu as vu ce temps anormalement chaud et humide ? Vote avant. Vote par correspondance », avait plaidé le jeune homme. En vain. Il ne croyait pas si bien prévenir : quatre à sept heures d’attente dans ce bureau du centre-ville d’Atlanta. LaToya, qui, dans sa prime jeunesse, avait entendu les derniers sermons de Martin Luther King à l’Ebenezer Church, n’allait pas se décourager. Après cinq heures d’attente, les provisions d’eau s’étant retrouvées épuisées, une militante de Fair Fight, la plus grande organisation de droits civiques de l’État, s’approcha alors pour lui apporter une bouteille. Mais elle vit son chemin barré par un policier : « Madame, vous ne pouvez pas donner une bouteille d’eau. C’est la loi qui considère cela comme un crime. »

Cette scène est fictive mais pas irréaliste. Au creux des 98 pages de la nouvelle loi électorale récemment votée par la majorité républicaine des assemblées locales de Géorgie se trouve l’interdiction de distribution d’eau et de nourriture par des non-officiels. Il s’agit de la clause qui a fait le plus grand bruit, tant son caractère stupide apparaît évident, mais elle a le même objectif que des dizaines d’autres : décourager, via des mesures très ciblées, les électeurs démocrates de voter. Cette loi limite drastiquement le vote par correspondance, qui s’est révélé être le moyen privilégié d’expression électorale des électeurs démocrates, en réduisant la période du vote, en multipliant le nombre de pièces à produire, en diminuant le nombre de boîte aux lettres (de 94 à 23 dans la métropole d’Atlanta, place forte des démocrates) pour les poster et en interdisant les véhicules itinérants conduits par des fonctionnaires assermentés pour recueillir ces mêmes bulletins.

Elle restreint également la possibilité du « early voting », le vote anticipé autorisé dans la plupart des États. Comme les électeurs sont appelés aux urnes un mardi, une journée qui n’a jamais été déclarée fériée, une pratique ancienne favorise le vote avant l’heure. Désormais, les horaires des centres de vote ne sont plus libres : ils correspondent à ceux des bureaux, alors qu’ils sont censés faciliter le vote des salariés. De même l’obligation d’ouvrir le dimanche est abandonnée, laissant aux comtés le soin de décider : à n’en pas douter, ceux dirigés par les républicains n’ouvriront pas le dimanche, sapant la tradition des paroissiens des églises africaines-américaines d’aller voter après la messe.

Enfin, et surtout, ce texte transfère les pouvoirs électoraux du « secrétaire d’État » à l’assemblée locale. Lors de la dernière élection présidentielle, le titulaire de la première charge, pourtant élu républicain, un certain Brad Raffensperger, avait refusé de céder à l’injonction de Donald Trump : « trouver » les bulletins suffisants pour rattraper l’avance de 11 779 voix dont disposait Joe Biden. Pourtant, en 2018, le gouverneur républicain, Brian Kemp, avait fait radier 800 000 électeurs, principalement issus des minorités et des milieux populaires, des registres électoraux. Avec le Senate Bill 202, les républicains de Géorgie s’accordent les pouvoirs légaux pour réaliser en 2024 ce qui était illégal en 2020 : « voler » l’élection.

Depuis le début de l’année, les élus du GOP (Grand Old Party) ont présenté 361 projets de loi dans 47 États. La plus grande leçon tirée par les républicains après le revers de Donald Trump – leur septième défaite en nombre de voix en huit scrutins présidentiels depuis 1992 – se résumerait ainsi à la façon de Brecht : les Américains votent mal, changeons leur vote. Ou plus précisément : empêchons les démocrates de voter. « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale, décrypte, pour l’Humanité, Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter. Il en va de même pour les Latinos, les jeunes et surtout les étudiants. » Exemple type : au Texas, on peut voter avec un permis de port d’armes périmé mais pas avec une carte d’étudiant en cours de validité.

La loi votée en Géorgie a soulevé une vague d’opposition à laquelle les républicains ne s’attendaient sûrement pas. Même les multinationales Delta et Coca – dont le siège se trouve à Atlanta – ont été contraintes de s’y opposer. Une forme de boycott sportif et culturel se met en place : la ligue de base-ball a déplacé la finale de son All Star d’Atlanta à Denver, tandis que l’acteur Will Smith a annoncé qu’il ne tournerait pas, comme prévu, son prochain film, Emancipation, ​​​​​​​en Géorgie. À tous, Stacey Abrams, la figure démocrate la plus populaire de l’État, candidate au poste de gouverneure en 2018, a lancé : « Restez et luttez. »

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