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L’insulte aux militaires décédés: le début de la fin pour Trump?

Alors que les sondages s’avèrent de plus en plus mauvais pour l’hôte de la Maison-Blanche, des révélations tombent en cascade sur sa façon d’être et de penser. « Il fera n’importe quoi pour l’emporter », prévient son ancien avocat. (Article publié dans l’Humanité du 7 septembre 2020.)

C’est une forme de manifestation qu’affectionnent les pro-Trump : en vrais « déclassés » de l’Amérique, ils montent à bord de leurs bateaux et défilent ensemble, sur un lac ou une rivière, drapeaux au vent, casquettes « Maga » (Make America Great Again) de capitaine du dimanche vissées sur la tête. Samedi, sur le lac Travis, au nord-ouest d’Austin (Texas), les choses ne se sont pas passées comme prévu et le bureau du shérif a reçu des appels de détresse en batterie. « Certains prenaient l’eau, d’autres étaient à l’arrêt, d’autres encore chaviraient… », a raconté Kristen Dark, sa porte-parole. On peut céder à l’allégorie facile : la campagne de Trump coule. Il est sans doute trop hardi (ou trop tôt) pour l’affirmer mais, depuis plusieurs jours, les mauvaises nouvelles succèdent aux révélations néfastes pour un président qui aborde la dernière ligne dans une situation de grande fragilité politique.

Jeudi, le magazine The Atlantic a publié une longue enquête dans laquelle plusieurs sources affirment que le président américain a qualifié de « losers » et « crétins » des soldats américains morts pendant la Première Guerre mondiale. En novembre 2018, afin de commémorer les cent ans de la fin de la Grande Guerre, Trump avait annulé son déplacement dans un cimetière américain près de Paris, prétextant que les conditions météorologiques ne permettaient pas à son hélicoptère de décoller. « Pourquoi devrais-je aller à ce cimetière ? C’est rempli de losers », aurait-il lancé à ses conseillers. Quant aux 1541 soldats américains morts pendant la bataille du bois de Belleau, ils ne seraient que des « crétins ». « Qui étaient les gentils ? » pendant ce conflit, a-t-il demandé à ses conseillers. Autre épisode raconté par le magazine : au cimetière militaire national d’Arlington, alors que son chef de cabinet, l’ancien général John Kelly, vient rendre hommage à son fils, un marine tué en Afghanistan en 2010 à l’âge de 29 ans, Trump lui glisse à l’oreille : « Je ne comprends pas. Quel intérêt il y avait pour eux ? » En 2015, il s’en était publiquement pris à John McCain, sénateur républicain, prisonnier de guerre torturé au Vietnam pendant cinq ans. « C’est un héros parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui ne sont pas capturés », avait-il déclaré. Donald Trump avait échappé à la conscription en 1968, officiellement en raison d’une excroissance osseuse au talon… La Maison-Blanche a démenti l’ensemble des accusations dénonçant l’anonymat des sources. Donald Trump a même demandé le renvoi de Jennifer Griffin, une journaliste de Fox News, la chaîne conservatrice, qui a confirmé en partie les propos « dénigrant » des soldats américains morts au combat.

Si John Kelly demeure muet depuis les révélations, un autre ancien proche de Donald Trump a décidé de parler. Il s’agit de son ancien avocat, Michael Cohen, condamné à trois ans de prison pour diverses fraudes et violation des lois électorales. Il publie ses mémoires dont CNN a obtenu une copie. On y apprend que Trump avait embauché un « Faux-Bama », un sosie de son prédécesseur afin de tourner une vidéo dans laquelle il l’a « rabaissé rituellement avant de le virer ». Le président américain y est décrit comme un menteur, un prédateur, un escroc, une brute et un raciste. Comme pour donner raison à ce portrait, Trump a ordonné, ce week-end, la suppression des formations contre le racisme dispensées dans l’administration fédérale, qui relèvent, selon lui, de la « propagande clivante et anti-américaine ». Michael Cohen dépeint également son ancien client comme un adorateur de Poutine et de la façon dont il tient la Russie sous sa coupe. Là encore, le contenu du livre trouve écho dans l’actualité : Trump a déclaré, vendredi, ne pas avoir vu de preuves de l’empoisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny. Interviewé par CNN, l’ancien avocat estime, enfin, que « Donald Trump fera tout et n’importe quoi pour gagner ». Il se dessine de plus en plus clairement que « faire n’importe quoi » sera la condition de sa réélection : même Fox News, la principale chaîne du Trumpistan, lui donne, dans la dernière livraison de sondages, un retard de 4 à 10 points dans tous les Swing States.

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Battu mais réélu : l’incroyable scénario légal

Dans les méandres des textes légaux et d’une lecture extensive des pouvoirs présidentiels, Donald Trump pourrait trouver le chemin pour ne pas se soumettre au verdict des urnes. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

C’est un scénario de science politique-fiction totalement réaliste : Donald Trump est battu le 3 novembre mais deux mois et demi plus tard il plastronne sur le Mall de Washington et prête serment pour la seconde fois. Publié par le célèbre magazine Newsweek, il est détaillé par un éditorialiste maison, Tom Rogers, et un ancien sénateur démocrate du Colorado, Timothy Wirth. Accrochez vos ceintures et révisez votre droit constitutionnel américain.

Cela commence donc le soir du 3 novembre : Biden remporte le vote populaire ainsi que le collège électoral grâce à des victoires sur le fil dans les « Swing States » de l’Arizona, du Wisconsin, du Michigan ou de la Pennsylvanie. Aussitôt, Trump crie à la fraude et à l’interférence de la Chine, dont il n’a cessé, durant toute la campagne, de dénoncer le rôle. Cela relève de la sécurité nationale, argue-t-il, ce qui lui permet d’invoquer des « pouvoirs d’urgence ». Le département de la Justice est chargé d’une enquête dans les quatre États. La date du vote du collège électoral se rapproche et les investigations s’éternisent. Les législatures de ces quatre États – dominés par les républicains – refusent de certifier les résultats tant que les doutes sur la « sécurité nationale » persistent. Les démocrates saisissent alors la Cour Suprême qui se contente de rappeler que la date du 14 décembre est impérative et que, légalement, le président est dans ses droits. Le collège électoral se réunit donc sans les quatre États concernés : ni Biden, ni Trump n’obtiennent une majorité. L’élection se jouera à la Chambre des représentants. Les démocrates ont maintenu leur majorité obtenue en 2018. Bonne nouvelle pour Biden ? Détrompez-vous. Le vote se déroule par État qui compte chacun pour une voix. À ce jour, même si les démocrates comptent 235 élus contre 197 aux républicains, la plus forte concentration de leurs députés dessine un rapport de forces inverse en nombre d’États : 26 pour Trump, 23 pour Biden. Donald J. Trump est élu pour un second mandat. « Nous n’arrivons pas à nous convaincre qu’il s’agit d’un scénario farfelu, commentent les deux auteurs. Nous avons vu Trump menacer d’invoquer la loi contre l’insurrection de 1807 pour envoyer l’armée contre les manifestants de son propre pays. » Ils terminent par cette question : « Que faisons-nous en tant que citoyens contre la réalité menaçante d’un Complot contre l’Amérique ? » La référence au roman de Philip Roth dans lequel la victoire de Charles Lindbergh face au président sortant Roosevelt projette l’Amérique dans un système autoritaire.

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Bloomberg, joker des élites centristes ou mistigri ?

Culture sexiste, positions antisociales, pratiques racistes, arrosage financier tous azimuts : le pedigree du milliardaire, ancien républicain et nouveau favori de l’élite démocrate, en hausse dans les sondages, refait surface (article publié dans l’Humanité du 18 février)

Il voulait rester dans son coin, presque à l’abri des regards indiscrets, jusqu’au 3 mars, jour du Super Tuesday (15 États voteront, dont la Californie et le Texas), pour lequel il dépense des sommes inédites dans l’histoire du pays. Raté. Sa percée récente dans les sondages lui a attiré les foudres de ses adversaires et l’attention des médias. Michael Bloomberg est désormais celui dont tout le monde parle… et cela ne tourne guère à son avantage.

Durant le week-end, les deux grands titres de la presse outre-Atlantique ont livré des enquêtes au long cours sur le milliardaire. Le Washington Post s’est penché sur la culture sexiste dans laquelle le fondateur du groupe éponyme a fait baigner salariés et cadres durant de nombreuses années. Les « blagues » et références sexuelles étaient manifestement légion. L’article rappelle également les nombreuses actions intentées en justice, soldées par des accords secrets entre Bloomberg et les plaignantes. L’une d’entre elles a affirmé que le PDG lui aurait conseillé de se faire avorter alors qu’elle venait de lui annoncer être enceinte. « Il m’a dit de “le tuer”, d’une voix grave et monotone », a-t-elle déclaré. « J’ai demandé : “Quoi ? Que viens-tu de dire ?” Il m’a regardée et a répété de manière délibérée : “Tue-le.” » De nombreux conseillers des candidats en lice ont demandé la levée de la clause de confidentialité afin que chacun puisse avoir accès au contenu des plaintes et accords.

Le New York Times s’est, quant à lui, penché sur la toile financière tissée depuis de nombreux mois par l’ancien maire de New York. Michael Bloomberg avait renoncé courant 2019 à se présenter dans le cadre de la primaire démocrate, lui, l’ancien républicain (il fut élu sous cette étiquette à la mairie de New York en 2002) devenu indépendant, avant de se raviser en novembre 2019. Il a depuis injecté 400 millions de dollars dans sa campagne. L’enquête du journal montre que, depuis qu’il a quitté l’hôtel de ville de New York en 2013, Bloomberg a dépensé 10 milliards de dollars (pour une fortune estimée à 60 milliards de dollars) dans des buts de « charité » et politiques. En 2019, ses versements ont atteint 3,3 milliards, signe évident qu’il préparait son entrée en piste malgré ses dénégations. Ses « dons » sont déversés tous azimuts : aux députés démocrates, au DNC (l’instance nationale du Parti démocrate) lui-même, à des associations prônant le contrôle des armes à feu ou contre le changement climatique. À chaque fois, l’argent versé s’accompagne de très strictes consignes sur la stratégie à suivre par les organisations subventionnées.

Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là pour celui qui vient de fêter ses 78 ans. Ressortent également toutes les politiques et prises de position. Un florilège de nature à décourager tout électeur démocrate normalement constitué. Il s’est opposé au Smic à 15 dollars, jugeant qu’augmenter les salaires constituait une bien piètre idée. Il a attribué la crise des subprimes au fait que des prêts avaient été consentis à des familles populaires membres des minorités. En tant que maire de New York, il avait mis en place la politique du « stop and frisk » (arrestation et fouille au faciès), justifiée – comme on peut l’entendre dans un enregistrement récemment diffusé – par le « fait » que 95 % des auteurs de délit sont issus des minorités.

Depuis plusieurs semaines, Bloomberg mène une opération « amende honorable » sur tous les sujets et tente de s’aligner avec le centre de gravité idéologique du Parti démocrate, proposant même d’alourdir l’imposition des plus riches. Après l’effondrement en cours de la candidature de Joe Biden et les limites de celles de Pete Buttigieg et Amy Klobuchar, l’establishment, affolé par la dynamique Sanders (renforcée par le soutien récent de l’actuel maire de New York, Bill de Blasio et un très bon sondage dans le Nevada), ne semble plus jurer que par lui. Le DNC a même changé ses règles pour lui permettre de monter sur la scène, mercredi 19, de l’Hôtel Paris, à Las Vegas, pour le neuvième débat entre prétendants à l’investiture démocrate. Mais Bloomberg semble désormais hésiter. Il sait qu’il devra faire face à la charge de Bernie Sanders et certainement des autres présents. Aucun billet de banque ne lui sera alors utile.

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Warren-Sanders : alliance ou lutte fratricide?

Les deux sénateurs, en compétition pour le vote progressiste des primaires démocrates, ont conclu un pacte de non-agression même s’ils occupent, peu ou prou, le même espace politique.

Et pendant l’impeachment, la primaire démocrate continue. Elle passe certes au second plan mais elle n’en est pas moins décisive dans la perspective d’empêcher un second mandat de Donald Trump, selon le candidat et le programme dont se dotera le parti de l’âne. Cible du coup de fil du président américain à son homologue ukrainien, Joe Biden pourrait en profiter pour parfaire son image de meilleur opposant. Mais elle risque aussi de jeter le doute sur les affaires de son fils et entretenir l’idée d’une confusion des genres chez l’ancien vice-président de Barack Obama.

En tout cas, sa position de leader est remise en cause dans deux sondages publiés ces derniers jours et c’est Elizabeth Warren qui a pris la corde, confirmant une dynamique amorcée au printemps après des mois de basses eaux, depuis le lancement de sa campagne à Noël 2018. En mars-avril, les enquêtes d’opinion ont montré qu’elle prenait une forme d’ascendant sur Bernie Sanders, avec lequel elle a conclu un pacte de non-agression.

Le secret de sa percée ? Il tient principalement en une phrase : « J’ai un plan ». Sur tous les sujets, l’ancienne professeure de droit à Harvard, dégaine un plan fort détaillé et, le plus souvent, radical. A Biden qui avance péniblement avec l’unique gonfalon du vote utile, elle oppose un anti-trumpisme de substance. La mesure qui a le plus marqué les esprits consiste en la création d’une sorte d’impôt sur la fortune : taxe de 2% sur les patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars (45,5 millions d’euros) et de 3% sur ceux de plus d’un milliard de dollars. Recettes attendues : 2 750 milliards de dollars sur dix ans, qui permettront de financer ses autres « plans », comme la gratuité partielle de l’enseignement supérieur, l’effacement d’un tiers de la dette étudiante et la création d’un service public de la petite enfance. Son positionnement progressiste est renforcé par son alignement sur deux propositions estampillées « Bernie » : instauration d’un système de santé universel dit « Medicare for All» et refus d’accepter les dons des gros donateurs et des entreprises.

Malgré son âge (70 ans), elle incarne une forme de renouvellement, en tant que femme entrée tardivement dans l’arène politique. Pour l’anecdote : sollicitée dès 2016 pour défier Hillary Clinton, elle avait décliné, laissant le champ libre à… Sanders et se garda bien, jusqu’au bout de soutenir l’un ou l’autre.

Les « jauges » des meetings d’Elizabeth Warren ressemblent à s’y méprendre à celles de « Bernie » durant l’année de son émergence politique, en 2015 : entre 12 et 15.000 personnes à New York, Seattle ou Minneapolis. La « sociologie » de ses électeurs aussi : plutôt jeunes, éduqués et urbains. Pendant ce temps-là, la base de Sanders a muté : plus multicolore, plus « working class ». Warren aurait-elle piqué la « martingale » de Sanders?

En tout cas, elle se distingue de son collègue de la chambre haute du Congrès sur deux aspects d’importance. Contrairement à l’outsider de 2016, elle n’entretient pas des rapports empoisonnés avec l’appareil démocrate. Un article documenté du New York Times indiquait à quel point elle prenait soin de parler régulièrement avec les responsables locaux ou d’Etat du parti de l’âne tandis que Sanders n’a pas même pas pris contact avec le seul sénateur qui l’avait soutenu en 2016… Autre différence de taille analysée par Bhaskar Sunkara, le rédacteur-en-chef du magazine Jacobin : « Elle n’a pas pour l’instant jamais effleuré l’idée qu’il faut bâtir le genre de mouvement dont Sanders fait son argument principal, encore moins fait le moindre geste pour le construire. » Là où « Bernie » appelle à une « révolution politique », Warren se contente de compiler des plans. Elle a, par ailleurs, tenu à rappeler qu’elle était foncièrement favorable au capitalisme.

Les deux pourraient avoir destin lié jusqu’à la convention qui se tiendra en juillet. La répartition proportionnelle des délégués dans chaque Etat permettra aux deux figures progressistes de maintenir leur candidature jusqu’au bout, sauf si l’une d’entre elles « décrochait ». Et lors de la nomination, à Milwaukee, les délégués de l’un(e) auront peut-être la possibilité de se reporter sur l’autre. Dans les sondages, le cumul des deux s’établit désormais à près 40% tandis que le favori, Joe Biden, reste scotché à 30%. Mais on sait qu’en politique 1+1 ne font pas toujours 2.

Christophe Deroubaix

 

 

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L’axe Sanders-Warren impose le tempo idéologique des primaires démocrates

Les deux premiers débats avec les prétendants à l’investiture démocrate ont confirmé le virage à gauche de l’électorat démocrate et de nombre de ceux qui souhaitent le représenter.

Jamais un débat de primaires n’avait accueilli autant de participants, laissant craindre des échanges inaudibles voire une foire d’empoignes. Pourtant, le bilan de deux soirées consécutives de deux heures d’échanges (regardées par respectivement 15 et 18 millions d’Américains, soit de très bons taux d’audience), jeudi et vendredi derniers, dessine un paysage clarifié :  le virage à gauche se confirme, mettant en difficulté les « centristes », au premier rang desquels Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama qui a passé une soirée cauchemardesque.

Au petit jeu des « gagnants et perdants », auxquels s’adonnent traditionnellement éditorialistes et journalistes politiques, son nom faisait consensus dans la catégorie « losers ». Celui qui depuis son élection comme sénateur en 1973 a toujours épousé les positions les plus droitières de son parti (anti-IVG, pro-business, pro-lois répressives, pro-guerre, etc) s’est retrouvé en total décalage. Il a surtout subi un mémorable KO de la part de Kamala Harris, la sénatrice de Californie, qui a rappelé son opposition au busing (organisation de transports scolaires visant à promouvoir la mixité sociale) dans les années 70. « En Californie, il y avait une petite fille qui a profité du busing pour intégrer une école publique. Et cette petite fille, c’était moi », lui a-t-elle lancé. Groggy, Biden a argué qu’il était opposé au « busing » organisé par le ministère de l’éducation. Depuis, de nouveaux documents ont été révélés, montrant qu’il était bel et bien aligné sur les thèses ségrégationnistes. Le coup porté au favori de l’establishment, populaire parmi les électeurs africains-américains, est sérieux, sans que l’on puisse dire encore s’il sera définitif. Kamala Harris, dont le père est africain-américain et la mère indienne, a émergé comme une prétendante de premier rang à l’investiture.

Pour les autres « gagnants », les avis divergeaient mais c’est William Pitt Rivers, éditorialiste à Truthout, le site progressiste, qui a visé dans le mille : « Je tiens à féliciter le programme présidentiel de Bernie Sanders pour avoir remporté les deux débats du parti démocrate. » Les propositions du sénateur du Vermont sont devenues le bien commun du parti démocrate et surtout de ses électeurs qui les plébiscitent : salaire minimum à 15 dollars (qui est déjà une réalité dans une dizaine d’Etats comptant près de 100 millions d’habitants), gratuité des études dans les universités publiques et « Medicare for All », système de santé publique. Deux moments ont symbolisé ce virage à gauche. Pour la première fois dans l’histoire électorale, des candidats (en l’occurrence Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Kamala Harris) de l’un des deux grands partis se sont prononcés pour la suppression pure et simple des assurances privées en matière de santé. Sur la question de l’immigration, une immense majorité des candidats s’est déclarée favorable à l’accès aux soins pour les sans-papiers et pour la décriminalisation de l’immigration « clandestine ». Julian Castro, ancien ministre du logement de Barack Obama, a livré un passionné plaidoyer pour une Amérique ouverte, critiquant implicitement les politiques d’expulsions des immigrés sans statuts qui connurent un pic, pendant la présidence de… Barack Obama.

2016 a mis fin à l’ère clintonienne. 2020 s’annonce sous les auspices d’un regard critique sur les années Obama. Mais les électeurs africains-américains portent toujours un regard positif sur ses deux mandats. Or, aucun candidat ne peut prétendre à l’investiture démocrate sans une part significative de ce vote. Voilà l’une des principales difficultés de l’axe Sanders-Warren qui, s’il a remporté la bataille idéologique, n’en a pas pour autant gagné le processus particulier d’une élection primaire.

Christophe Deroubaix

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Sanders assume son « socialisme démocratique »

(Article publié dans l’Humanité du 14 juin 2019)

Dans un discours prononcé mercredi, le sénateur du Vermont a livré un plaidoyer pour sa philosophie politique au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce « label ».

Alors que Joe Biden se contente de cultiver un argument unique (« Je suis le mieux placé pour battre Trump ») sans s’attarder sur le fond et qu’Elizabeth Warren décline, au contraire, point par point un programme qu’elle se garde bien de qualifier, Bernie Sanders, lui, a choisi d’assumer sa vision politique globale, en donnant, mercredi soir, dans la prestigieuse Université George Washington, un discours sur le « socialisme démocratique ». Les faits sont incontestablement liés. Tactiquement, le sénateur du Vermont tentait de faire d’une pierre deux coups : asséner, contre l’ancien vice-président de Barack Obama, que la défaite de Trump passait par une proposition radicale et affirmer que celle-ci s’incarnait dans le « socialisme démocratique » tandis la sénatrice du Massachusetts, dont les propositions tranchantes (super-impôt pour les plus riches, représentation des salariés dans les conseils d’administration, suppression du collège électoral) lui ont assuré une remontée dans les derniers sondages s’est affirmée, en début de campagne, « capitaliste jusqu’aux tréfonds ». Stratégiquement, le pari est aussi clair que risqué : imposer la question du « socialisme » comme élément central de la primaire démocrate.

En 2016, face à Hillary Clinton, « Bernie » défendait une « révolution politique » et des propositions iconoclastes pour l’establishment démocrate (SMIC à 15 dollars, système de santé universel, gratuité des études dans les universités publiques). Trois ans après, alors que celles-ci sont devenus le bien commun de quasiment tous les candidats en lice, il revendique ouvertement le label « socialiste » de son projet. Mais qu’entend-il par « socialisme démocratique» ? C’était tout l’enjeu de son discours au cours duquel Bernie Sanders a tenu à ancrer sa philosophie politique dans l’histoire américaine. Invoquant les figures de Franklin Delano Roosevelt et Martin Luther King, il a indiqué que sa philosophie politique s’incarnait dans des programmes fédéraux très populaires aux Etats-Unis : la « social security » (système de retraite), créée pendant le New Deal, et Medicare et Medicaid (systèmes de santé pour les plus de 65 ans et les enfants pauvres nés sous la présidence de Lyndon Johnson dans les années 60). Sa proposition centrale est de reprendre ce fil, « de finir le travail du New Deal » et de le compléter par l’adoption d’une « déclaration des droits économiques du 21e siècle » (santé, éducation, salaires, logement, environnement, retraites mais pas de référence au contrôle des moyens de productions), en référence à la « déclaration des droits » (Bill of Rights) de la Constitution du pays, formé des dix premiers amendements qui assurent les libertés fondamentales. « Les droits économiques sont des droits de l’homme », avait-il martelé dans une récente interview au magazine The Nation.

En début de semaine, un sondage confirmait que le mot « socialisme » gagnait en popularité. Quatre américains sur dix affirment préférer vivre dans une société socialiste que capitaliste. 55% des femmes de moins de 54 ans se trouvent dans cet état d’esprit. De précédentes enquêtes d’opinions ont montré que l’idée est largement majoritaire parmi les moins de 35 ans, cette génération baptisée « Millennials ». Avec son plaidoyer pour assumer un « socialisme démocratique », Sanders tente de mobiliser cette « base », au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce mot.

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Jeunesse américaine et socialisme : les raisons d’une rencontre

(Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2019)

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington D.C.

Avec l’entrée en lice de l’ancien vice-président Joe Biden, la liste des prétendants à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle de novembre 2020 est désormais complète. Elle est longue comme un jour sans tweet de Donald Trump. Elle révèle également une diversité comme jamais dans l’histoire de l’un des deux grands partis : six femmes et cinq membres des « minorités ». Surtout, les positionnements politiques des uns et des autres annoncent une primaire très à gauche. La campagne de Bernie Sanders en 2016 a incontestablement permis de faire évoluer le centre de gravité du parti. Les Millennials – nés entre 1981 et 1996 – ont constitué la force vive de son émergence politique. Les jeunes comme le sénateur septuagénaire se retrouvent sur un mot : socialisme. Qu’en est-il exactement ?

 

Comment expliquez-vous qu’une majorité de jeunes disent, selon un sondage, préférer vivre dans pays socialiste que dans un pays capitaliste ?

Cathy Schneider. Le capitalisme s’est avéré brutal pour la jeune génération. Les années du New Deal, comme les Trente Glorieuses en France, ont donné de grands bénéfices à la classe ouvrière et à la classe moyenne entre 1933 et 1973. Je dis souvent à mes étudiants que je payais 500 dollars de frais d’inscription à l’université tandis que dans l’université dans laquelle j’enseigne ils sont de 58.000 dollars. Les étudiants portent le fardeau d’une immense dette quand ils sortent de l’université, où beaucoup d’autres jeunes ne peuvent même pas s’inscrire. Dans le même temps, les Etats ont diminué les budgets d’investissement dans l’enseignement supérieur de plusieurs milliards durant les dix dernières années. Aux Etats-Unis, les universités sont financées par les Etats et nombre d’entre eux ont été remporté par des républicains durant la dernière décennie. Même les démocrates se sont mis à devenir des « conservateurs fiscaux » particulièrement à partir des années Clinton. Les deux partis se présentaient aux élections sur un programme de promesses de baisses d’impôts, ce qui a évidemment eu des répercussions sur les investissements dans l’éducation, les infrastructures, l’emploi, la santé, la petite enfance. Nombre de jeunes ont quitté l’Université en 2008 quand l’économie s’est effondrée et ont dû rembourser des prêts très lourds alors que les emplois se raréfiaient. Nombre de leurs parents avaient perdu leurs maisons ou vu la valeur de leur maison, dans laquelle ils avaient placé toutes leurs économies, plonger. Bref, cette génération a affronté beaucoup de précarités.

Elle est née dans une époque où les syndicats représentent moins de 9% des salariés et se sont retrouvés sous les attaques des Etats et de la Cour Suprême. Enfin, il y a le changement climatique. C’est une génération qui souffrira le plus de ses ravages, et elle craint d’hériter d’un monde où les îles sont submergées et où des sécheresses sévères engendrent faim et migration.

Pour nombre de jeunes, le capitalisme est ce système qui se caractérise par une grande concentration de la richesse et une précarité galopante, par l’inégalité et l’injustice, par l’incarcération de masse et les tueries policières, par les baisses d’impôts pour les riches tandis qu’ils luttent pour payer leurs prêtes étudiants, trouver un logement à prix raisonnable (à peu près impossible dans les villes). Tous mes étudiants travaillent désormais. Certains à temps partiel. D’autres à temps plein. Aucun ne connaît ce que j’ai vécu : pouvoir se consacrer uniquement aux études.

 

Comment est-on passé de l’opposition au capitalisme à la promotion du socialisme ?

Cathy Schneider. D’abord, Occupy Wall Street a mobilisé des jeunes. Puis Obama. Mais il en a déçu tant car le redressement de l’économie a principalement profité aux plus riches. Les jeunes qui se sont mobilisés pour l’espoir et le changement ont été déçus. Puis a surgi Bernie Sanders. Il s’attaquait à tous ces problèmes et particulièrement à celui de l’influence de l’argent, des banques, des grandes entreprises. Et il se définissait comme socialiste. Les jeunes sont nés après la guerre froide. Contrairement à leurs parents, ils n’associent pas le socialisme avec l’URSS ou la Chine. Ils ne l’associent pas avec la dictature.

 

Quel type de socialisme domine dans les esprits ?

Cathy Schneider. Ils voient le socialisme comme mes parents voyaient le New Deal : comme une façon de réguler le capitalisme, de mettre les intérêts du peuple en avant, de taxer les riches et d’utiliser les impôts pour protéger l’environnement, créer des emplois dans un « New Deal Vert » (comme le propose la très populaire députée socialiste de New York, Alexandria Ocasio-Cortez), de mettre en place un système de santé universel. Pas surprenant dès lors qu’ils préfèrent le socialisme au capitalisme. Bernie affirme que la Scandinavie et le New Deal de Roosevelt constituent ses modèles. Sa définition du socialisme est plus proche de la social-démocratie bien qu’il se définisse lui-même comme un socialiste démocratique.

 

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Sanders, en tête… de la collecte de fonds

(Article publié dans l’Humanité du 17 avril 2019)
L’enthousiasme suscité par le sénateur du Vermont semble intact si on en juge par les dons effectués pour sa campagne : plus de 500.000 contributeurs ont versé 18 millions de dollars.

 

L’annonce, le 19 février, d’une nouvelle candidature de Bernie Sanders à la primaire du parti démocrate avait soulevé plusieurs questions. L’âge du capitaine n’allait-il pas s’avérer un obstacle ? La singularité de sa proposition demeurerait-elle assez forte au milieu d’un champ de concurrents beaucoup plus progressiste qu’auparavant ? En gros, le sénateur qui se revendique du socialisme démocratique n’avait-il pas fait son temps, d’autant que ses idées avaient infusé l’ensemble du corps démocrate ?

Un début de réponse a été apporté il y a quelques jours avec la publication des montants récoltés par les candidats en lice : « Bernie » figure en tête, avec un total de 18 millions de dollars. En l’absence de sondages solides, voilà la première mesure de l’enthousiasme intact suscité par la démarche politique du sénateur du Vermont. 525.000 personnes ont contribué financièrement au début de campagne avec un montant moyen par don de 20 dollars. Selon Faiz Shakir, son directeur de campagne, la majorité des donateurs a moins de 39 ans et un cinquième n’avait pas contribué à la campagne de 2016. Avec l’argent collecté avant la déclaration officielle, le compte en banque de « Bernie 2020 » est garni de 28 millions de dollars. Quelle importance revêt cette donnée ?

D’abord, par le nombre de contributeurs, elle révèle une base assez large sur laquelle construire un rassemblement majoritaire. Ensuite, aux Etats-Unis, l’argent est l’un de nerfs de la bataille électorale. Avec ce pactole, le challenger d’Hillary Clinton en 2016 est déjà assuré de pouvoir mener une campagne efficace dans les 50 Etats du pays, avec location de bureaux décentralisés et embauche d’ «organizers » encadrant efficacement les militants et bénévoles, garantie de pouvoir entrer en contact direct avec un maximum d’électeurs.

 

«Nous construisons une coalition inédite, non seulement pour vaincre Trump, mais aussi pour transformer le pays afin qu’il fonctionne pour tous», a commenté sur Twitter, le sénateur. Loin derrière lui, arrive, avec 12 millions de dollars, la sénatrice de Californie, Kamala Harris, qui accepte les « grosses » contributions et Beto O’Rourke, avec près de 10 millions, en deçà des espérances du candidat qui avait mené une campagne remarquée pour le poste de sénateur dans le fief conservateur du Texas. En revanche, la campagne de la sénatrice progressiste, Elizabeth Warren, très offensive sur le fond (suppression du collège électoral, impôt sur la fortune de 2% des patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars) manque d’ « essence.» Les prétendants à l’investiture du parti démocrate sont presque tous connus. L’incertitude demeure quant à l’ancien vice-président Joe Biden, qui a fait parvenir des signaux assez voyants d’intention de se présenter mais qui a été accusé, par deux femmes, de conduites inappropriées. Il devrait néanmoins se lancer dans le courant du mois d’avril.

La campagne ne se joue évidemment pas qu’en termes comptables. La semaine dernière, Bernie Sanders a déposé au Sénat une loi portant création d’un système universel de santé (« Medicare for All »), une mesure soutenue par une majorité de la population. Chacun des candidats à la candidature devra se prononcer sur ce sujet. « Sanders a imposé son programme », constatait le New York Times, ajoutant cette (grande) question : « Mais peut-il l’emporter grâce à lui ? »

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Sanders en route vers la présidentielle 2020

Le sénateur socialiste a lancé sa candidature mardi 19 février. Ses atouts sont nombreux mais l’affaire des harcèlements sexuels durant la campagne 2016 pourrait peser lourd.

Bernie Sanders sera de nouveau candidat à l’investiture du parti démocrate. Il l’a annoncé hier dans un entretien accordé à une radio du Vermont.  Durant ces derniers mois, certains de ses proches faisaient passer le message, dans tous les réseaux utiles, que le sénateur du Vermont avait l’intention « d’y aller ». Depuis le début de l’année, les préparatifs s’étaient accélérés. Les déclarations de candidature de plusieurs prétendants (en l’occurrence Elizabeth Warren, Kirsten Gillibrand et Kamala Harris) à plus d’un an du premier vote – une première dans l’histoire des primaires – ont sans doute aussi convaincu le challenger d’Hillary Clinton en 2016 de passer à la vitesse supérieure. Mais, à la différence de 2016, a-t-il ajouté lors d’un entretien sur CBS, « nous allons gagner. Nous allons aussi lancer ce que je considère comme un mouvement populaire sans précédent dans l’histoire américaine. »

« Bernie » a profité du mois de janvier pour compléter son équipe de campagne. Le site Politico avait révélé l’accord trouvé avec « Means of Production » (Moyens de production). Un choix loin d’être anecdotique. Comme le laisse entendre son nom emprunté au vocabulaire marxiste, cette coopérative n’est pas un acteur « neutre ». Composé de professionnels socialistes revendiqués, cette « boîte de prod » est l’auteure du clip de lancement de campagne d’Alexandria Ocasio-Cortez qui a explosé tous les compteurs avant que la militante du Bronx, socialiste elle aussi, ne batte le baron démocrate, Joe Crowley, lors des primaires et ne devienne, en novembre dernier, la plus jeune femme jamais élue au Congrès. « Cette élection porte sur le peuple contre l’argent », dit-elle dans le « clip ». « Nous avons le peuple. Ils (les démocrates centristes) l’argent. » Fondée par deux socialistes de Detroit, Naomi Burton and Nick Hayes, « Means of Production » s’occupera donc de la com’ de « Bernie », une dimension essentielle dans une campagne de longue haleine comme celle qui s’annonce.

Autre aspect tout aussi essentiel : le financement. En 2016, la campagne du sénateur socialiste avait battu des records de dons : 234 millions pour une moyenne de 27 dollars par versement. Deux des acteurs – Tim Tagaris et Robin Curran – rempilent, tandis qu’une autre paire déjà au service du sénateur – le producteur Armand Aviram et la directrice digitale Georgia Parke – basculeront sur la campagne.

Tout ceci relève plus que de la simple intendance. L’argent, la force de frappe sur les réseaux sociaux ont été de puissants leviers de l’émergence politique de Sanders en 2016. Son programme aussi. Celui-ci est déjà connu, rôdé et porté par des dizaines d’élus au Congrès : SMIC à 15 dollars, généralisation de la couverture maladie par l’extension à tous les habitants de Medicare (système fédéral protégeant les plus de 65 ans), droit opposable à l’emploi, gratuité des études dans les universités publiques, réforme du système pénal, réforme de la politique d’immigration et abolition de l’ICE (l’agence fédérale de police aux frontières). « Bernie Sanders va déterminer, sur le fond, les termes du débat pour cette primaire », prédit le politologue Ruy Teixeira. Popularité de son programme et de sa personnalité (il arrive toujours en tête des sondages), enthousiasme militant, soutien parmi les Millennials (les moins de 35 ans), staff de campagne rôdé et compétent, expérience de 2016: Sanders a tous les atouts en main, sauf…son âge (77 ans) et, surtout, l’affaire des harcèlements sexuels durant la dernière campagne présidentielle. « Il ne faut pas en douter, il sera attaqué sur ce dernier point qui a constitué un vrai problème lors de sa dernière campagne, en raison de l’indifférence de Jeff Weaver (directeur de campagne, NDLR) et d’autres hauts responsables ainsi que du sexisme « ordinaire » de nombre de jeunes militants », analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Ces derniers mois, de nombreux témoignages de militantes, volontaires ou salariées de la campagne ont surgi, relatant des faits de harcèlement sexuel et de discriminations (responsabilités, salaires) de même nature. Le sénateur a officiellement présenté ses excuses aux victimes : « Ce qu’elles ont traversé était inacceptable et ce n’est certainement pas ce qu’une campagne progressiste, pas plus qu’une autre campagne, devrait être. » Il n’en restera pas moins « vulnérable », selon John Mason, notamment face aux candidates Warren, Harris ou Gillibrand.

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Deux Amériques face à face

(Article publié dans l’Humanité Dimanche daté du 10 janvier 2019)

Le « shutdown » et le blocage institutionnel sont le reflet d’un mouvement beaucoup plus profond dans la société: la polarisation.

Chez les P. à Denver, le repas de Thanksgiving, a duré moins longtemps qu’à l’accoutumée tandis que chez les R. à New York, il s’est éternisé. Rien à voir avec la qualité de la dinde, mais avec le sujet le plus brûlant de la vie américaine : la politique.

Et il en allé ainsi de tous les repas de familles du pays, selon une très sérieuse enquête : ils ont duré de 30 à 50 minutes moins longtemps dans les familles où les avis politiques divergent que lorsque l’unité est de mise.

Aux Etats-Unis, même à table, l’invitée surprise est toujours là : la polarisation politique, ce phénomène en accélération qui construit deux pays aux antipodes. Ce ne sont pas seulement deux blocs politiques et idéologiques qui s’éloignent. Ce sont presque deux modes de vie. Tectonique des plaques. Aucun champ de la vie de la société n’y échappe.

Où habitez-vous ? En ville : à 80% vous êtes démocrate. A la campagne : à 80%, vous êtes républicain. Seule la « surburb » demeure une fragile zone tampon.

Que conduisez-vous ? Un pickup ou le SUV « suburban » de Chevrolet et cela vous range, statistiquement, dans le camp des républicains. Une Lexus hybride ou une Volvo auront forcément la couleur subliminale bleue des démocrates. Encore plus clivant : une voiture contre les modes doux (vélo, marche).

Que buvez-vous ? Une bière – une Budweiser, de préférence – reste la boisson préférée des supporters de Trump tandis que la Résistance opte pour le vin blanc.

Que mangez-vous ? Vous l’aurez deviné, viande et barbecue, d’un côté, vegan, bio et sushis de l’autre.

Où mangez-vous ? Les évangéliques optent pour la chaîne Chick File A, depuis que son PDG se soit prononcé publiquement, en 2012, contre le mariage gay, pourtant devenue la loi du pays. Les progressistes préfèrent l’éviter voire le boycottent.

Quel est votre sport préféré ? Le football américain demeure plus ou moins consensuel sauf lorsqu’il s’agit de se positionner face aux protestations des joueurs qui mettent un genou à terre pendant l’hymne national en guise de protestation contre les violences policières. En revanche, supporter la pratique du « soccer » vous range presque immanquablement dans le camp démocrate, une frange de la droite extrême voyant même dans la montée en puissance de ce sport, fortement pratiqué par les Latinos, un signe de délitement de l’ « identité américaine. »

Caricatures ? Il existe certes des démocrates qui conduisent un pickup, arrosent leur T-bone steak d’une bière bien fraîche et n’entravent rien au « soccer ». Mais à l’instar des poissons volants, ils ne constituent pas la majorité de l’espèce.

Evidemment, lorsque la politique entre en jeu, le fossé qui sépare ces deux Amériques devient canyon… Sur toutes les grands sujets économiques, sociaux, sociétaux, deux montagnes se font face. Là encore, la grande divergence trouve une expression dans la vie courante : sur le site de rencontres Tinder, les profils avec des mentions ouvertement politiques sont désormais monnaie courante : « No Trump supporters », « No liberal pussy » (pas de chochotte progressiste).
Ce mouvement de « polarisation politique » a commencé il y a plus de 40 ans. C’est la « stratégie sudiste » du parti républicain qui en donne le top départ. Après la signature de la loi sur les droits civiques par un président démocrate (en l’occurrence Lyndon Johnson), les dirigeants du parti de Lincoln ont décidé d’exploiter les peurs et ressentiments raciaux. Année après année, les démocrates du Sud rejoignent les rangs du G.O.P. jadis honni. La coalition démocrate issue du New Deal – alliance des éléments les plus progressistes du Nord-Est industriel et de la base raciste du Sud- s’érode petit à petit. Au milieu des années 90, le Sud a viré du bleu au rouge. Concomitamment, le parti démocrate a fait des « minorités » (Noirs, Latinos, femmes) le cœur de son électorat. L’élection de Barack Obama illustre ce réalignement sociologique. Son électorat est multicolore, jeune, féminisé. Celui des républicains : blanc, vieillissant, plus masculin.

Politiquement, la réorganisation des deux grands partis s’effectue selon un clivage traditionnel gauche-droite « à l’européenne », là où le système politique avait toujours relevé d’un particularisme très « nouveau monde ».

Aujourd’hui, l’électorat démocrate est plus à gauche qu’il n’a jamais été tandis que celui des républicains ne s’est jamais autant situé à droite.

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D’une certaine façon, en 2016, Trump a compris cette « radicalisation » là où Clinton a tenté de faire campagne dans une sorte de « marais » inexistant, le centre. Elu président, le milliardaire nationaliste et xénophobe a cultivé ce clivage, l’approfondissant dans la galvanisation de sa propre base et dans celle de son opposition. L’élection de mi-mandat de 2018 a montré qu’il était capable de mobiliser son électorat comme aucun autre pour un tel scrutin intermédiaire (retrouvant 80% de son total en voici). Mais aussi de servir d’excellent sergent-recruteur pour ses adversaires puis les démocrates ont retrouvé 90% de leurs voix.

Si Bush fils et la guerre en Irak, l’élection d’Obama et la symbolique qu’il représente et enfin l’accession de Trump à la Maison Blanche ont constitué des accélérateurs de la polarisation, celle-ci plonge ses racines dans des évolutions beaucoup plus profondes des Etats-Unis. Trois politologues  – Nolan McCarty, Keith T. Poole et Howard Rosentahl – ont établi dès 2006 dans l’ouvrage « Polarized America. The Dance of Ideology and Unequal Riches » qu’elle était le produit de l’accroissement des inégalités, qui ont retrouvé leur niveau des années 20 – soit avant le New Deal. Ils ajoutent un autre élément : le taux d’étrangers dans le pays. La polarisation politique lui est également annexé. Il a presque atteint son niveau…des années 20, produit à l’époque des vagues migratoires du début du XXe siècle d’où émergera l’aile marchante du New Deal.

De ce point de vue démographique, l’Amérique entre dans une période encore plus décisive de son Histoire puisque, dans une génération, les Blancs ne constitueront plus la majorité de la population.

Si l’on voulait résumer en quelques mots cette « danse » dialectique : aucun « consensus » n’est possible face aux phénomènes radicaux d’explosion des inégalités et de bousculement des hiérarchies socio-ethniques. On accepte ou on refuse l’un et l’autre. Les avis sont « tranchés », donc polarisés.

Les inégalités continuent de se creuser, les bouleversements démographiques de produire leurs effets : jusqu’où leur enfant naturel, la polarisation, peut-elle aller ? Au-delà de la situation actuelle que le journaliste Carl Bernstein a déjà caractérisé comme une « guerre civile froide » ?

 

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