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Comment Joe Biden est devenu un « nouveau FDR » sans New Deal

Dès son entrée en fonction, le nouveau président a annoncé de très ambitieuses législations progressistes mais s’est privé, au fil du temps, des moyens de les faire adopter. Opérera-t-il une correction de trajectoire ainsi que l’y appelle Bernie Sanders? (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2022.)

Quelques semaines après son entrée en fonction – qui s’est déroulée il y a un an, jour pour jour – Joe Biden était dépeint par une partie de la presse comme un « nouveau FDR » (Franklin Delano Roosevelt), le président du New Deal et l’un des plus grands réformateurs de l’histoire du pays. Le 46e locataire de la Maison-Blanche n’est plus vraiment en lice pour concurrencer son prédécesseur démocrate au panthéon des grands présidents. À trajectoire inchangée, il conduira son camp à une défaite lors des élections de mi-mandat, en novembre prochain. Comme Barack Obama en 2010. Sauf que ce dernier avait au moins réussi à faire passer une grande réforme : celle sur la protection sociale connue sous le nom d’Obamacare. La besace de Joe Biden est, quant à elle, presque vide. Il y a bien eu le plan de relance votée en mars 2 021 mais dont les mesures s’éteignent les unes après les autres. Puis le vote d’une loi sur les infrastructures de 1 200 milliards (routes, ponts, aéroports, réseaux électriques), mais très loin de son plan originel d’un montant trois fois supérieur. En revanche, les deux grands textes qui rassemblent les promesses de campagne de Biden sont bloqués au Sénat : les réformes sociales et climatiques d’un côté, les droits électoraux et civiques de l’autre. Dans les deux cas, il manque la seule voix du sénateur démocrate conservateur, Joe Manchin, devenu l’homme le plus puissant de Washington. Mais s’agit-il seulement de la faute d’un Joe à laquelle un autre Joe ne pourrait rien ?

 

1 L’échec d’une stratégie

« Get things done. » C’est une formule magique dans la politique américaine. Traduisons : « Obtenir des résultats ». Il y a ceux qui font des grandes propositions irréalisables et ceux qui se montrent moins ambitieux mais qui arrivent à faire avancer petit à petit les choses. Bref, il y a Bernie Sanders et Joe Biden. C’est en tout cas ce qu’assénait l’équipe de campagne de ce dernier lors la primaire démocrate de 2020. Trente-six années passées au Sénat, vice-président de Barack Obama pendant huit ans : maître des us et coutumes du Congrès, Joe sait comment naviguer dans le marécage de Capitol Hill, son siège. « Pour quelle autre raison Biden a-t-il été élu que pour se débarrasser de Trump ? Car justement il apparaissait expérimenté et compétent », rappelle, dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian, Larry Sabato, l’un des politologues les plus en vue du pays.

L’« expérimenté » Biden a d’abord refusé ce que l’aile gauche de la coalition démocrate considérait comme une priorité : mettre fin au « filibuster ». Cette règle particulière au Sénat permet au parti minoritaire (en l’occurrence, les républicains) d’imposer une « supermajorité » de 60 sièges pour tous les textes autres que budgétaire. À cette obstruction parlementaire systématique, le « compétent » Biden allait imposer son savoir-faire de négociateur. À la fois avec les élus du GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) et les « récalcitrants » démocrates, Joe Manchin et son acolyte de l’Arizona, Kyrsten Sinema. Pour quel résultat ? Larry Sabato, toujours, dresse un bilan pour le moins cruel : « Une année complète est passée ? Et à la fin, rien. Manchin l’a mené sur un sentier fleuri avant de le jeter dans les orties. » À chaque étape, Biden a accordé des concessions à Manchin qui s’est s’empresser d’en demander de nouvelles. « La débâcle sur les droits civiques est la pire », assène encore l’universitaire qui dirige le Center of Politics à l’Université de Virginie. Alors que Joe Biden joue son va-tout, mi-janvier, dans un discours à Atlanta sur une réforme ponctuelle du « filibuster » afin de faire passer deux textes qui protégeront et faciliteront l’exercice du droit de vote, Manchin et Sinema lui opposent une fin de non-recevoir en moins de 24h. « Je ne comprends pas comment on en est arrivés là », souffle encore Larry Sabato.

Bernie Sanders a sa petite idée sur le sujet. Et c’est dans les colonnes du même journal britannique qu’il s’en est ouvert. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. » Or, Biden, pris dans sa logique de négociations dans les salons feutrés, a toujours refusé de mettre chacun au pied du mur en leur imposant un vote public. Sans même parler d’aller directement porter le fer en s’adressant directement aux électeurs de Virginie Occidentale, par exemple. Pour Bernie Sanders, désormais président de la puissante commission du Budget au Sénat, une « correction majeure de trajectoire » s’impose.

 

2 Le mécontentement des électeurs démocrates

Le décrochage a eu lieu dès la rentrée scolaire 2 021 et ne semble plus s’arrêter. En septembre, après le retrait chaotique d’Afghanistan, en plein retour de l’inflation et toujours sans grandes lois-signatures, les courbes d’approbation de Joe Biden ont commencé à piquer du nez. La chute a continué avec le surgissement d’Omicron et l’arrivée d’une 6e vague, que la vice-présidente Kamala Harris, dans une énième bourde, a assuré ne pas avoir vu arriver… Et ça continue. Selon le dernier sondage Quinnipiac, le taux d’approbation de l’action de Biden est tombé à… 35 %, presque aussi bas que le pire de Trump (33 %). Qu’il n’y ait quasiment aucun républicain pour apprécier la présidence Biden, quoi de plus normal en ces temps de polarisation forcenée. Mais que des « segments » essentiels de la coalition démocrate – en l’occurrence les « minorités » et les jeunes – se mettent à défier leur propre président s’avère autrement plus problématique pour celui-ci.

Notamment l’électorat africain-américain, celui sans lequel le parti démocrate ne peut envisager aucune victoire. Signe de cette tension : Stacey Abrams, candidate démocrate au poste de gouverneure, un temps pressentie pour être la colistière de Biden, a snobé le discours du président sur les droits civiques à Atlanta. Lors du jour férié dédié à Martin Luther King, son fils a twitté : « Je n’accepterai pas des promesses vides au nom du rêve de mon père. Je ne veux pas de poses photos pour les élus s’ils ne veulent pas placer les droits électoraux au-dessus du filibuster. »

Alors que la coalition démocrate craquelle, Biden se prend encore les pieds dans le tapis en voulant démontrer que les républicains sont les responsables du statu quo en les accusant d’être plus fermés sur le sujet que… Strom Thurmond, un démocrate ségrégationniste qui avait rejoint le parti républicain en 1964 en opposition au vote de la loi sur les droits civiques avant d’en reconnaître très tardivement l’intérêt. Aucun politologue n’a encore vraiment compris comment Joe Biden pensait remobiliser la base africaine-américaine en édulcorant le bilan d’un raciste patenté… Même Nancy Pelosi, la présidente de la chambre des représentants et fidèle alliée de Biden, s’en est étranglée : « Storm Thurmond ? Aucun de nous ne garde beaucoup de bons souvenirs à propos de Strom Thurmond. »

3 Le naufrage annoncé des « midterms »

« De mon point de vue, nous n’allons pas gagner les élections de 2022 si notre base n’est pas énergisée et si les électeurs ne comprennent pas les raisons de notre combat et en quoi nous sommes différents des républicains. Et ce n’est actuellement pas le cas. » Après son appel à une « correction majeure de trajectoire », Bernie Sanders a rappelé ce qui arrivera en novembre prochain en son absence.

Les élections de mi-mandat tournent presque toujours au désavantage du parti au pouvoir. Barack Obama avait subi une « raclée » (selon sa propre formule) en 2010 avec la perte de 64 sièges à la Chambre des représentants puis perdu la majorité au Sénat en 2014. Le taux de participation avait à peine dépassé le tiers de l’électorat. Donald Trump avait, quant à lui, perdu la Chambre en 2016, les candidats du parti républicain accusant un retard de dix millions de voix par rapport à leurs concurrents démocrates, dans le contexte de la plus forte participation depuis les années 1920 pour un tel scrutin.

Le cru 2 022 s’annonce du même tonneau. La majorité des démocrates à la Chambre tient à sept sièges et celle au Sénat à un seul siège. La base républicaine sera au rendez-vous : elle tient sa revanche sur l’élection présidentielle qu’elle estime avoir été « truquée » et « volée » (lire ci-contre). Et le GOP a profité du redécoupage des circonscriptions – qui font suite au recensement de la population de 2020 – pour faire du « gerrymandering » (charcutage électoral). Exemple typique : en Caroline du Nord, alors que Trump et Biden sont arrivés au coude à coude, 10 des 14 sièges reviendront aux républicains. Le maintien d’une majorité au Congrès relèverait donc du miracle. Pourtant, les sondages placent, en pourcentages, au coude à coude les deux partis, confirmant la règle selon laquelle, depuis 20 ans, les républicains ne remportent les élections que parce que les démocrates ont déçu leurs propres électeurs.

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« Comment la gauche peut continuer à peser »

Pour l’universitaire Bradley Smith, l’aile progressiste des démocrates états-uniens doit continuer à présenter des candidats face aux centristes sortants, tout en essayant de faire adopter la grande loi sociale et climatique. (Entretien publié dans l’Humanité du 20 janvier 2022.)

Quelle est votre appréciation générale de la première année de la présidence Biden ?

Bradley Smith Elle est assez mitigée. D’un côté, il est vrai que plusieurs mesures de l’administration Biden méritent d’être reconnues. Par exemple, le président démocrate a commencé son mandat en inversant par décrets toute une série de politiques de l’ère Trump en matière d’écologie, d’immigration et de droits des minorités. L’American Rescue Plan Act a protégé des millions de ménages contre les effets économiques les plus néfastes de la crise du Covid. L’Infrastructure Investment and Jobs Act permettra de moderniser les infrastructures énergétiques, routières et ferroviaires des États-Unis. L’administration Biden a également soutenu le Build Back Better Act, qui aurait établi des congés maladie, un congé maternité indemnisé, des écoles maternelles publiques et gratuites dès l’âge de 3 ans, la gratuité d’une partie des études supérieures, le tout financé par des hausses d’impôt sur les grandes entreprises et les hauts revenus. Même s’il semble que le passage de ce dernier projet de loi soit au point mort, le simple fait qu’un ensemble de réformes sociales si ambitieuses ait obtenu le soutien d’un président réputé plutôt modéré démontre le poids que l’aile progressiste du Parti démocrate exerce sur cette présidence. Néanmoins, celles et ceux qui voyaient en Biden un Franklin D. Roosevelt du XXIe siècle s’exposent à une déception prévisible, car, en presque cinquante années de carrière politique, Biden a plutôt accompagné le virage centriste qui a éloigné le Parti démocrate de l’héritage rooseveltien. Rien d’étonnant, donc, à ce que les promesses les plus progressistes de sa campagne soient diluées ou retardées en pratique.

Comment expliquer l’incapacité de Biden à transformer en lois ces promesses de campagne ?

Bradley Smith Une raison relève des rapports de forces au Congrès. Les démocrates ne bénéficient que de très courtes majorités à la Chambre des représentants (+ 5) comme au Sénat (+ 1). La moindre défection démocrate peut donc remettre en cause tout projet de loi porté par la Maison­-Blanche. Les démocrates ne formant pas un groupe homogène, il est parfois très difficile de réconcilier les différentes sensibilités du parti. Si le caucus progressiste du Congrès est le premier groupe démocrate à la Chambre, avec près d’une centaine d’élus issus de l’aile gauche, seul Bernie Sanders en est membre au Sénat. Cette situation permet aux élus démocrates les plus à droite d’exiger des concessions en échange de leur voix, surtout au Sénat. C’est ainsi que les ambitions de l’American Rescue Plan et de l’Infrastructure Investment and Jobs Act ont été revues à la baisse avant d’obtenir les voix nécessaires. C’est également ainsi que le sénateur Joe Manchin a enterré à lui seul le projet de loi Build Back Better en refusant d’y apporter son soutien. Mais la stratégie législative de Biden explique aussi certains de ses échecs. Après le vote de son plan de relance, en mars, sans une seule voix républicaine, Biden s’est donné pour priorité de mettre le consensus bipartisan au cœur de sa stratégie législative. Il s’agissait de démontrer qu’il était possible de s’unir après les profondes divisions des années Trump. Afin de rallier une partie des républicains, Biden a accepté de séparer le projet de loi sur les infrastructures de celui sur les mesures sociales. Résultat : le premier a bien été voté, bien que dans une forme diminuée, mais le second n’a toujours pas obtenu les voix nécessaires pour passer au Sénat.

Quel est le positionnement de la gauche et quel rôle peut-elle jouer ?

Bradley Smith L’aile gauche du parti, qui fait pression en interne sur l’administration Biden, est frustrée par la lenteur des réformes et par l’obsession du président pour le consensus bipartisan. Il est significatif qu’Alexandria Ocasio-Cortez et cinq autres élus de gauche ont décidé de ne pas participer au vote sur l’Infrastructure Investment and Jobs Act pour contester le fait que le contenu écologique du projet ait été largement vidé de sa substance, et que ce projet ait été dissocié des réformes sociales du Build Back Better Act. Compte tenu du bilan mitigé que l’on peut dresser de la première année de la présidence Biden, les démocrates ont raison de craindre une démobilisation qui pourrait leur coûter leurs majorités au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre. L’enjeu pour la gauche est donc double. D’une part, il est essentiel d’obtenir une victoire législative sur un projet de réforme progressiste le plus tôt possible en 2022, afin de susciter l’enthousiasme pour les élections de mi-­mandat. D’autre part, la gauche doit poursuivre sa stratégie de présenter des candidats progressistes face à des candidats centristes sortants aux primaires, afin de continuer de renforcer le caucus progressiste du Congrès (+ 17 élus depuis 2016). Autrement, si les républicains devaient regagner la majorité de la Chambre, du Sénat ou des deux, les éléments progressistes du programme de Biden seraient d’autant plus compromis que le poids de la gauche du Parti démocrate serait réduit et les marges de manœuvre de la formation dans son ensemble amputées.

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Bernie Sanders appelle à une « correction majeure de trajectoire »

Dans un entretien au quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste souhaite que la grande loi sociale et climatique soit mise au vote au Congrès. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Vingt-quatre heures avant le grand discours de Joe Biden sur les droits civiques à Atlanta, Bernie Sanders avait déclenché le signal d’alarme. Dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian, le président de la puissante commission du Budget au Sénat appelait les démocrates à une « correction majeure de trajectoire » en se concentrant sur les besoins des classes populaires et en s’opposant aux « puissants intérêts des grandes entreprises ». « Ce n’est pas un grand secret que le Parti républicain obtient de plus en plus de soutien de la part des salariés. Ce n’est pas parce que le Parti républicain a quoi que ce soit à leur dire. C’est parce que, de bien des façons, le Parti démocrate leur a tourné le dos », argumente Bernie Sanders.

Il fait évidemment référence à la loi Build Back Better, votée par la Chambre des représentants mais bloquée au Sénat par le refus du sénateur démocrate Joe Manchin. Bernie Sanders avait demandé aux dirigeants démocrates de soumettre au vote ce « package » législatif, afin que chacun assume son choix. Soit exactement la stratégie désormais adoptée par Joe Biden sur la question des droits civiques. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. »

Interviewé le 6 janvier, soit le jour anniversaire de l’assaut du Capitole, Bernie Sanders défend l’idée que le meilleur moyen de sauver la démocratie ne réside pas seulement dans des lois protégeant le droit de vote mais plutôt  de s’attaquer aux inquiétudes « de la vaste majorité des Américains », pour lesquels « il y a une déconnexion entre la réalité de leur vie et ce qui se passe à Washington ». Il a rappelé que des millions d’Américains vivaient des « réalités douloureuses » telles que les « bas salaires, des emplois sans issue, des dettes personnelles, l’absence de logement ou le manque de couverture maladie ».

L’aile gauche de la coalition démocrate s’est sentie flouée par la façon dont le vote a eu lieu avec deux grandes lois rassemblant les principales promesses de campagne de Joe Biden : la première portant sur les infrastructures, la seconde sur des réformes sociales (création d’un congé maladie et parental, programme public d’aide à la garde d’enfants, création de 300 000 emplois publics pour faciliter la transition écologique). Elle souhaitait lier l’adoption des deux. L’establishment démocrate a préféré découpler, ouvrant la porte à l’obstruction de Joe Manchin, avec lequel Joe Biden a négocié dans les salons feutrés sans le faire bouger d’un iota.

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Assaut du Capitole : Trump, l’incendiaire impuni

Un an après cette attaque sans précédent, les élus trumpistes multiplient les lois dans les États afin de restreindre l’exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 6 janvier 2022.)

La scène était plantée sur l’Ellipse, un parc situé au sud de la Maison-Blanche, mais le propos n’avait, quant à lui, rien d’elliptique. Que du Trump dans le texte. Du basique. Du direct. Du tripal. Du narcissique. Ce discours, c’est la lettre de mission adressée à un condensé du « peuple trumpiste », d’abord transi au milieu du froid de janvier puis chauffé (à blanc) par chacun des 11 000 mots prononcés en 1 h 10. Résumons : la grande œuvre réalisée par « moi, Donald, moi Donald, moi Donald » était sur le point d’être compromise par la « gauche radicale » avec l’assentiment des Rino (Republicans in Name Only, républicains de nom seulement). Le plus grand « raz de marée » électoral de l’histoire allait, en cette journée du 6 janvier 2021, être « volé » après « l’élection la plus corrompue dans l’histoire du pays, peut-être du monde ». Et ça se passait là, en bas de Pennsylvania Avenue, l’artère centrale de cette capitale fédérale qui relie tous les lieux de pouvoir. Les élus s’apprêtaient à certifier les résultats de l’élection du 8 novembre 2020 : 81 millions de voix et 306 grands électeurs pour Joseph R. Biden ; 74 millions de voix et 232 grands électeurs pour Donald J. Trump. « Stop the steal. » Il fallait « arrêter ce vol ».

Une invitation, presque un ordre. Pièce à conviction en forme d’extraits : « Maintenant, c’est au Congrès de faire face à cet assaut flagrant contre notre démocratie. Et après (le meeting – NDLR), nous descendrons la rue, et je serai avec vous. (…) Nous allons marcher vers le Capitole et nous allons acclamer nos braves sénateurs et députés et nous n’allons probablement pas tant acclamer que cela beaucoup d’entre eux. (…) Parce que vous ne reprenez pas possession de votre pays avec faiblesse. Vous devez montrer de la force et vous devez être forts. » Et ils ont marché. Comme le disait Karl Marx, « les idées deviennent des forces matérielles lorsqu’elles s’emparent des foules ». Et cette force matérielle a marché, renversé les maigres barrières de protection, fait reculer les minces effectifs de police mobilisés, pénétré avec effraction dans le lieu considéré comme le plus saint de la démocratie américaine.

Le dernier intrus portait un uniforme rouge de l’armée anglaise. C’était en 1814 lors de la seconde guerre anglo- américaine, qui scellait définitivement l’indépendance des États-Unis. Deux cent sept ans plus tard, le profanateur se présentait torse nu, muni d’une lance et d’une coiffe aux cornes de bison. S’est posé sur la chaise réservée au vice-président Mike Pence – que certains de ses acolytes recherchaient dans les couloirs au cri de « Hang Pence » (pendez Pence) – et a lâché pour la postérité : « Ce n’est qu’une question de temps, la justice arrive ! » Et elle est arrivée : « QAnon Shaman », Jacob Chansley dans le civil, 34 ans, a depuis été condamné à quarante et un mois de prison.

Préparé ou pas, coordonné ou pas ? L’affaire reste à éclaircir. On est en revanche certain du bilan : cinq morts (quatre émeutiers et un policier.) Un an après, « l’une des plus grosses enquêtes de l’histoire du FBI », selon Lorenzo Vidino, directeur du programme sur l’extrémisme de l’université George Washington, cité par l’AFP, a permis l’arrestation de 725 partisans de Donald Trump sur les 2 000 personnes « impliquées dans le siège ».

La sociologie des émeutiers arrêtés est éloquente : les accusés sont surtout des hommes (87 %), blancs et d’une moyenne d’âge de 39 ans, « plus élevée que l’âge habituel des extrémistes », souligne le chercheur. Ils sont originaires de tout le pays et ont des profils socio-économiques variés (avocat, paysagiste, agente immobilière…). À noter une surreprésentation des individus avec une expérience militaire et ayant fait faillite. On y retrouve des militants « ordinaires », convaincus par la rhétorique du chef de meute, Donald Trump, comme des conspirationnistes et des militants d’extrême droite. Ces derniers – membres notamment des groupuscules Proud Boys, Oath Keepers ou Three Percenters – ont clairement préparé le moment. Une quarantaine d’entre eux sont actuellement poursuivis pour « association de malfaiteurs ».

Demeure la question : ont-ils planifié l’attaque en lien avec l’entourage de Donald Trump ? Les procureurs laissent pour l’instant aux élus du Congrès le soin d’investiguer ces liens. Autant dire qu’aucune lumière ne sera faite : les républicains font bloc derrière Donald Trump et refusent de participer à l’enquête parlementaire. Le réalignement a eu lieu à peine quelques semaines après l’impensable assaut, passé un moment de sidération morale et de flottement politique : lors du second procès en destitution, l’immense majorité des élus du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) votaient contre la mise en accusation de l’ancien président pour « incitation à l’insurrection ». Steve Bannon et Mark Meadows, respectivement ancien conseiller et chef de cabinet de Trump, ont refusé de témoigner, récoltant des mises en examen. Le tout sous les applaudissements de l’électorat républicain : selon un récent sondage réalisé par le Washington Post, 62 % d’entre eux restent persuadés que l’élection de Biden a été frauduleuse et 83 % estiment « faible » ou « inexistante » la responsabilité d’un Donald Trump tout prêt, tout frais pour un retour en fanfare en 2024 que préparent les législateurs républicains dans les États en votant des lois électorales restrictives. C’est leur leçon du 6 janvier 2021 : empêcher les électeurs de voter afin de ne pas perdre. Un autre assaut contre la démocratie.

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Nouveau produit chez Starbucks : le syndicat

Les salariés de deux cafés de Buffalo ont voté en faveur de la création d’une section syndicale, une grande première au sein de cette multinationale. (Article publié dans l’Humanité du 13 décembre 2021.)

Ils et elles s’appellent Will, Michelle ou Lexi. Ils et elles sont salarié·es (« partenaires », dans la novlangue entrepreneuriale), moyennement payé·es, souvent peu qualifié·es. Ils et elles sont désormais le pire cauchemar d’une multinationale mondialement connue. Jeudi, ils et elles ont fait l’histoire sociale des États-Unis en votant en faveur de la création d’un syndicat dans deux cafés Starbucks de Buffalo, deuxième ville (260 000 habitants) de l’État de New York. « C’est une victoire tellement énorme, un rêve devenu réalité », s’est réjouie l’une des employés, Lexi Rizzo, citée par l’AFP. « C’est l’aboutissement d’un long chemin », a réagi Michelle Eisen, employée depuis plus de onze ans dans l’un des deux cafés. La bataille a été tellement dure, raconte-t-elle, « avec tout ce que Starbucks nous a jeté à la figure ».

Le coup porté à la chaîne, qui pèse 26 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 3,5 milliards de profits, est d’importance : à l’instar d’Amazon, elle s’était juré d’empêcher toute syndicalisation. Les deux firmes ne partagent pas seulement leur « lieu de naissance » (Seattle) mais aussi une même rhétorique. Elles prétendent apporter à leurs employés un salaire, une protection sociale et des conditions de travail décents. Tout plutôt qu’un syndicat. Sentant le vent d’un mouvement de revendication salariale monter, Starbucks comme Amazon avaient d’ailleurs porté leur salaire minimum à 15 dollars. Comme on boucle à double tour une porte coupe-feu. L’étincelle née dans les fast-foods de New York en 2012 – « 15 dollars plus un syndicat » – était devenue brasier. Les deux compagnies ont consenti à l’augmentation du salaire minimum pour mieux conjurer le spectre syndical. Et pour cause. Will Westlake, 24 ans, dont le témoignage a été recueilli par l’AFP, a rapidement vu l’envers du décor du discours officiel sur les valeurs progressistes de Starbucks : « Quand j’ai commencé, je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le cas. » Il découvre que les salaires n’évoluent pas et que les cadences de travail sont intenses.

En pleine campagne pour la syndicalisation, les « partenaires » de Buffalo ont reçu la visite de Brittany Harrison. Ancienne manager d’un Starbucks en Arizona, elle est considérée comme une « lanceuse d’alerte » après avoir témoigné des « méthodes » de la direction de la chaîne dans un article publié par le New York Times. Aussitôt licenciée et privée de protection sociale alors qu’elle se trouve en pleine chimiothérapie pour lutter contre une leucémie. La jeune femme de 28 ans avait raconté par le menu toutes les pratiques et manœuvres antisyndicales de Starbucks. Un récit qui prenait tout son sens au moment où défilaient à Buffalo « managers » et responsables régionaux, maniant alternativement « fake news », menaces voilées et « carottes » (annonce du relèvement des salaires et de la prise en compte de l’ancienneté). Elles n’ont pas suffi. «Même s’il s’agit d’un petit nombre de travailleurs, le résultat a une énorme importance symbolique et les symboles sont importants lorsqu’il s’agit d’organiser un syndicat, commente pour le New York Times John Logan, professeur à l’université de San Francisco. Les travailleurs qui veulent constituer un syndicat aux États-Unis doivent prendre des risques considérables et cela aide s’ils constatent que d’autres ont pris ces risques et ont réussi. » C’est bien la crainte de Starbucks : que les cafés d’Elmwood Avenue et près de l’aéroport de Buffalo constituent désormais le « ground zero » de la syndicalisation dans la chaîne. « Je ne pense pas que cela va s’arrêter à Buffalo », estime d’ailleurs Lexi Rizzo, dans le quotidien new-yorkais. « Cela pourrait déclencher une vague au sein de l’entreprise », confirme à l’AFP Cedric de Leon, professeur de sociologie à l’université Massachusetts Amherst.

Cette victoire saluée comme « historique » par Bernie Sanders intervient dans un climat général de mobilisations sociales et de grèves actives. Le mois d’octobre a marqué un point culminant. En pleine reprise économique, les conflits se sont multipliés, des étudiants-chercheurs d’Harvard et Columbia aux mineurs de l’Alabama, en passant par les « petites mains » des studios d’Hollywood, les ouvriers de la métallurgie et de l’agroalimentaire, donnant naissance sur les réseaux sociaux au mot « Striketober », contraction de « strike » (grève) et « october » (octobre). La lutte des travailleurs de John Deere, leader mondial de machines agricoles, s’est soldée par une victoire totale avec l’augmentation des salaires de 20 % sur les six ans du nouvel accord d’entreprise et une prime immédiate de 7 500 euros. Du côté de Kellogg’s, les 1 400 salariés en grève depuis début octobre ont repoussé les dernières propositions de la direction, jugées insuffisantes. La direction de la multinationale prétend les licencier et les remplacer.

Et puis il y a la grève « de fait » : le « big quit », la « grande démission. » Quatre millions de salariés quittent chaque mois leur emploi. Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders y voit une forme de « grève générale » : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. ​​​​​​​À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. » Et, pour nombre d’entre eux, ils voient une planche de salut dans un objet diabolisé par quatre décennies de néolibéralisme : une organisation syndicale.

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« Vous reprendrez bien un peu de SALT, les riches? »

Une disposition fiscale de la grande loi de Joe Biden représenterait un cadeau fiscal de 275 milliards d’euros pour les ménages les plus riches si le Sénat l’adoptait. (Article publié dans l’Humanité du 1er décembre 2021.)

SALT. L’acronyme signifie, en anglais, « sel. » Mais il pourrait bien avoir le goût d’une ciguë politique si les démocrates persistaient à vouloir adopter cette disposition contenue dans la grande loi sociale et climatique dont le nom – Build Back Better (Reconstruire en mieux) – reprend le slogan de campagne présidentielle de Joe Biden. Alors que le texte, adopté par la Chambre, arrive au Sénat, un homme a juré sa perte : Bernie Sanders. Cette disposition est « inacceptable », selon le président de la puissante commission budgétaire de la Chambre haute.

De quoi s’agit-il ? Pour faire simple : d’offrir aux plus riches 275 milliards de cadeaux fiscaux. Mais il faut entrer dans le détail pour mieux saisir la folle mécanique – qui met également à jour les contradictions de la coalition démocrate. La disposition se nomme donc SALT pour « State and Local Tax. » Elle ne figure pas dans le programme de Joe Biden ni d’aucun autre candidat. Elle est apparue comme par miracle au début de l’été alors que débutait au Congrès la rédaction du grand texte législatif censé renouer et compléter les politiques du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et de la Grande société de Lyndon Johnson. À peine entré en fonction, Joe Biden avait dressé une impressionnante liste de mesures sociales et climatiques. Au fil des négociations et des « oukases » de deux sénateurs « modérés » (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) dont le vote est essentiel, nombre d’entre elles passent par-dessus bord, comme le doublement du salaire minimum à 15 dollars ou la gratuité des « community colleges », ces universités publiques de proximité qui dispensent des cursus courts.

Mais un passager clandestin s’y glisse : SALT. Promu par quelques députés démocrates très centristes, il vise à mettre fin au plafonnement de déductions des impôts locaux et fonciers de la déclaration d’impôts fédéraux. Ce plafonnement avait été institué par la réforme fiscale de Donald Trump qui allégeait massivement les impôts pour les plus fortunés. Il constituait la seule disposition alourdissant un tantinet leur charge fiscale, une sorte d’intrus au sein d’une loi amenant les niveaux d’imposition à leur étiage. C’est ici que l’on entre dans la tactique politicienne. Ces impôts locaux et fonciers sont plus élevés dans les États plus dynamiques économiquement et plus riches qui se trouvent êtres également des États « bleus » (la couleur du parti démocrate) où les « upper classes » (classes supérieures) votent démocrate. Plutôt que de justice fiscale, il s’agissait en fait d’une petite mesquinerie trumpiste contre les plus prolixes donateurs démocrates. Et c’est exactement pour cette même raison qu’une poignée d’élus du parti de Biden se sont mis en tête de relever ce « plafond » de 10 000 à 80 000 dollars, ce dont, pour certains, ils seront également les bénéficiaires. L’addition totale a de quoi étourdir : 275 milliards de dollars sur dix ans, soit – en termes de montant – la deuxième mesure de la grande loi derrière la création d’un programme public de petite enfance mais devant l’instauration d’un congé maladie et parental pourtant ramené de 12 à 4 semaines car jugé trop onéreux.

L’affaire serait sans doute apparue beaucoup plus rapidement pour ce qu’elle est – un cadeau d’élus démocrates à leurs donateurs, énième exemple de la collusion entre l’establishment et le fameux « 1 % ») – si un acteur essentiel n’avait brouillé les pistes. Et pas n’importe lequel lorsqu’il s’agit de la coalition démocrate : des syndicats, notamment ceux des enseignants et des pompiers. Leur argument : dans un État où le coût de la vie est élevé (exemple : New York) un couple – Monsieur est pompier, Madame est enseignante – gagne 165 000 dollars par an et a perdu des milliers de dollars dans le tour de passe-passe des républicains. « Le plafonnement est un double coup porté à la classe moyenne, s’emporte même Randi Weingarten, puissante de la puissante fédération des enseignants. Non seulement il transfère un fardeau fiscal injuste des millionnaires vers les infirmières, éducateurs et employés du service public – ceux-là mêmes qui nous ont aidés à travers la pandémie – mais il punit également les collectivités qui ont eu la prévoyance d’investir dans les services publics. » L’argument n’est pas dénué de fondement. Sauf que… la réforme proposée ne bénéficiera pas à Joe le pompier et Jennifer l’institutrice. Selon le Tax Policy Center, « 94 % des bénéfices de la réforme iront aux 20 % les plus fortunés et 70 % aux 5 % du haut de l’échelle. »

Si le texte était confirmé par le Sénat, « le 1 % paierait moins d’impôts après le vote de la loi Build Back Better qu’après les baisses d’impôts de Trump en 2017. C’est inacceptable », fulmine Bernie Sanders. Pour le sénateur socialiste, cela relève à la fois de la « bad policy » (politique publique) et de la « bad politics » (mauvaise stratégie politique.) Afin de limiter la casse, Bernie Sanders et son collègue du New Jersey, Bob Menendez proposent un amendement qui exclue du champ d’application de la réforme les ménages gagnant plus de 400 000 dollars de revenus annuels, soit les 5 % les plus riches. « Il semblerait que les leaders démocrates essaient délibérément de perdre les élections de mi-mandat », commente le Daily Poster, un journal en ligne créé par David Sirota, ancien conseiller de Bernie Sanders, qui chronique depuis le début la marche vers ce « suicide collectif. ».

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De Harvard à John Deere, l’Amérique redécouvre les vertus de la grève

La reprise économique après la pandémie se fait sur un mode revendicatif. Les mobilisations pour de meilleurs salaires se développent dans tous les secteurs, tandis que des millions de travailleurs ont démissionné de leur emploi. (Article publié dans l’Humanité du 16 novembre 2021.)

Grève à Harvard. Le fait s’avère suffisamment singulier pour être noté. Si la direction de la plus prestigieuse université de la côte Est ne formule pas de nouvelles propositions aujourd’hui, les membres du syndicat Harvard Graduate Students Union (HGSU), qui regroupe les étudiants salariés par l’université, du chargé de cours à l’assistant de recherches, tiendront, mercredi, le piquet de grève sur le campus (Actualisation: un accord de dernière minute a été atteint qui sera soumis à l’approbation des adhérents). Après sept mois de négociations, l’administration d’Harvard se montre toujours pingre, malgré un « fonds de dotation » – en fait, le capital – qui ne cesse d’augmenter pour s’établir à 53 milliards de dollars. Les revendications portent sur le niveau des salaires comme sur l’assurance-maladie. « L’année dernière, le coût de la vie a augmenté de 4 % à Cambridge. Votre proposition d’une augmentation de 2,5 % cette année, puis de 3 % pour chacune des deux prochaines années signifie une baisse du salaire réel des étudiants salariés », écrit le syndicat dans une lettre adressée à la direction de l’université. Il y a deux semaines, c’est l’université de Columbia, à New York, qui connaissait un mouvement de grève pour les mêmes raisons : pouvoir d’achat et protection sociale. Ici aussi, la « valorisation » financière s’est envolée durant la pandémie et, ici aussi, l’administration de l’université se comporte comme une direction d’entreprise capitaliste lambda, manœuvrant d’abord pour éviter toute syndicalisation des salariés, puis ne donnant pas droit à leurs revendications.

Dans l’actualité sociale, les noms ­d’Harvard et de Columbia voisinent ces dernières semaines avec ceux d’entreprises industrielles « traditionnelles ». Il faut passer de la côte Est au Midwest pour poursuivre cette chronique. Depuis le 14 octobre, 10 000 salariés du constructeur de matériels agricoles John Deere sont en grève, notamment sur les sites de l’Iowa et de l’Illinois. Ils ont déjà voté à deux reprises contre une proposition de nouvelle convention collective pourtant négociée par le syndicat majoritaire, l’UAW (United Auto Workers). Fin octobre, ils ont rejeté, à 55 %, la seconde mouture de cet accord qui prévoyait une augmentation immédiate des salaires de 10 % puis de 3 à 5 % les années suivantes. «Certains travailleurs suggèrent que la hausse initiale des salaires est encore trop faible pour une compagnie qui devrait réaliser 6 milliards de profits cette année », souligne le New York Times. Les mêmes causes – rémunérations insuffisantes et protection sociale défaillante – ont produit les mêmes effets sur plusieurs sites de Kellogg’s : 1 400 salariés sont toujours en grève. La seule réponse qu’ils aient reçue de la multinationale de l’agroalimentaire est un procès intenté au syndicat qui mène le conflit sur le site d’Omaha (Nebraska).

En octobre, le nombre de jours de grève a battu un record, au point qu’un hashtag a été créé à cet effet : « striketober », contraction des mots anglais strike (grève) et october (octobre). Selon les estimations des directions syndicales, plus de 100 000 salariés (des mineurs de l’Alabama aux infirmières de Californie en passant par les « petites mains » de l’industrie du cinéma et du divertissement à Hollywood) ont été mobilisés dans des actions revendicatives, allant jusqu’au déclenchement d’une grève. Ce mouvement intervient dans un double contexte : celui d’une reprise économique après la pandémie qui se fait aux dépens des salariés et celui d’une paralysie parlementaire qui ne permet pas à des mesures sociales (comme la prise en charge élargie de soins, notamment dentaires) de devenir des réalités pour des millions de salariés. Combiné au phénomène de « grande démission » (depuis le printemps, 4 millions d’Américains quittent leur emploi chaque mois), qui provoque une pénurie de main-d’œuvre, cela donne une ambiance de « grève générale », selon Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. »

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Censure : la nouvelle « liste noire » des républicains

Le parti de Donald Trump veut chasser des écoles les œuvres de Toni Morrison et les mots qui contestent l’ordre établi. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2021.)

La saison de la chasse est officiellement ouverte aux États-Unis. Le gibier : les livres qui « corrompent » les écoliers avec des concepts aussi « pornographiques » que le « racisme structurel » ou le « privilège blanc ». Dans le rôle des chasseurs-censeurs : les républicains. Ces derniers ont constaté, lors d’une série d’élections en Virginie, début novembre, la profitabilité électorale de cette nouvelle « guerre culturelle ». Dans un État où le GOP (Grand Old Party) n’avait plus remporté un scrutin depuis 2009, il a réa- lisé le grand chelem en battant les sortants démocrates pour les postes de gouverneur, lieutenant-gouverneur et procureur général. Alors qu’une partie de l’électorat démocrate, déçue par l’absence d’avancées sociales concrètes, s’abstenait, le Parti républicain mobilisait sa base grâce notamment à l’instrumentalisation de la « critical race theory » (théorie critique de la race), un courant de recherche qui existe, mais dont le parti de Trump accusait la gauche « wokiste » de vouloir l’imposer dans les écoles primaires et les collèges. Une intox, évidemment, mais qui a fonctionné à merveille.

Cette peur de l’endoctrinement des enfants sert désormais à un nouveau maccarthysme. Partout dans le pays, des élus républicains sortent les ciseaux de la censure. Au Texas, toujours pionnier lorsqu’il s’agit de faire avancer l’agenda réactionnaire, le gouverneur, Greg Abbott, a signé un décret demandant aux responsables du système éducatif de l’État de traquer les livres au « contenu pornographique et obscène » et de les retirer des bibliothèques. Il a refusé de donner la définition d’un contenu obscène concernant un livre, mais on devine. À l’autre bout du pays, l’élu républicain Chuck Wichgers se montre plus explicite : il veut rendre illégal dans les écoles l’emploi d’un certain nombre de mots, parmi lesquels « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « woke », « patriarcat », « multiculturalisme », « justice sociale ».

Même les romans sont dans le viseur des républicains, particulièrement ceux de Tony Morrison. Dans la banlieue de Wichita, l’Œil le plus bleu a été interdit par un comité d’école. Dans un comté en Virginie, c’est Beloved. Pour certains républicains, cela ne suffit pas d’interdire. Il faut les brûler. « Je pense que nous devrions jeter ses livres au feu », a tranquillement proposé Rabih Abuismail, membre du comité de l’école – la fonction est élective – de Courtland (Virginie). Une solution approuvée par Kirk Twigg, autre élu dans un comité d’école, afin d’être certain que « nous éradiquons ces mauvais trucs ».

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Virginie: les raisons d’une défaite pour les démocrates

Les électeurs du parti de l’actuel président, notamment les jeunes et les membres des minorités, insatisfaits de son maigre bilan, se sont moins mobilisés que les républicains. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2021.)

Elle était inenvisageable il y a six mois. Annoncée comme possible dans la dernière ligne droite. Elle s’est concrétisée mardi : les démocrates ont subi une lourde défaite en Virginie, le 12e État le plus peuplé du pays, lors d’un scrutin qui pourrait bien faire figure de répétition générale pour les élections de mi-mandat de novembre 2022. Cet ancien État conservateur était, peu à peu, devenu une place forte démocrate au point qu’il ne figurait plus dans la liste des Swing States, ceux qui font les destins présidentiels. Depuis 2008, tous les candidats démocrates l’emportent, Joe Biden se payant même le luxe d’une avance inédite de 10 points.

Mais, hier, les démocrates ont subi un sérieux revers. Pour le poste de gouverneur, Glenn Youngkin, un homme d’affaires de 54 ans sans expérience politique, a devancé, avec 50,7 % des suffrages, l’ancien titulaire (entre 2014 et 2018) du poste Terry McAuliffe (48,6 %). Il a axé sa campagne sur l’un des nouveaux mantras de la droite trumpisée : les accusations portées contre la gauche de truffer le cerveau des écoliers avec des considérations « wokistes », telles que la « théorie critique de la race ». Il sera accompagné à la tête de l’État par deux autres républicains : Winsome Sears, première femme africaine-américaine élue au poste de lieutenant-gouverneur, et Jason Miyares, d’origine latino, à celui d’attorney general, équivalent d’un ministre de la Justice à l’échelle d’un État. Le GOP (Grand Old Party) a également engrangé des victoires qui pourrait lui permettre de faire basculer la chambre locale et à terme menacer les dernières mesures législatives, comme l’abolition de la peine de mort, votée en février de cette année.

Le scrutin virginien offre une sorte de « modèle » pour les midterms qui se dérouleront dans un an. La majorité des démocrates au Congrès semble plus menacée que jamais. Elle tient à huit sièges (après une perte de 13 sièges en 2020) à la Chambre des représentants et à un seul poste de sénateur à la chambre haute. En Virginie, le résultat ne s’est pas noué autour des « swing voters » qui auraient changé de camp mais sur un différentiel de participation. Les candidats républicains ont retrouvé 85 % des voix qui s’étaient portées sur Donald Trump tandis que leurs concurrents démocrates n’ont réussi à mobiliser que 66 % des électeurs de Joe Biden. Dans le comté de Fairfax, voisin de la capitale fédérale, Washington DC, et habituel vivier de voix pour le parti de l’âne, le déficit se monte à 138 000 électeurs. La victoire dans l’ensemble de l’État s’est jouée à 70 000 voix. À Norfolk, où 43 % des habitants sont africains-américains, près de la moitié des électeurs de Biden en 2020 ne se sont pas déplacés, signe d’une démobilisation de franges traditionnelles de l’électorat démocrate. Plusieurs enquêtes d’opinion avaient mis en lumière le très net recul du taux de soutien à l’administration Biden parmi les jeunes et les « minorités » (Africains-Américains et Latinos), sans lesquels le Parti démocrate ne peut envisager aucune victoire.

Ce « décrochage » s’explique aisément : aucune des grandes promesses de campagne de Joe Biden n’a été transformée en loi. Deux grandes lois (infrastructures, réformes sociales) sont en discussion au Congrès mais elles sont en butte au refus d’une poignée d’élus démocrates centristes, parmi lesquels les très médiatisés sénateurs Joe Manchin et Kyrsten Sinema – dont les votes sont essentiels dans un contexte d’égalité parfaite au Sénat. Face à cette fronde interne ultra minoritaire, Joe Biden et l’establishment démocrate continuent de vouloir négocier, abandonnant à chaque étape une mesure phare (dernièrement, l’instauration de congés parentaux et maladie) sans pour autant obtenir un engagement des récalcitrants sur les autres aspects des lois. Comme le soulignait hier le Gravel Institute, un think tank progressiste, dans un tweet : « Il ne peut pas être plus clair que si les démocrates ne rendent pas la vie des gens meilleure dans les prochains mois, les républicains gagneront en 2022. Biden n’aura rien accompli pendant son mandat et Trump l’emportera en 2024. »

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Wokisme, la fabrique d’un faux monstre

Un mouvement de conscientisation des inégalités a été transformé par la droite trumpisée en épouvantail, lui permettant de se lancer dans un nouveau maccarthysme. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2021)

Un démon « sape la république et la démocratie ». Jean-Michel Blanquer lance un think tank pour l’étudier, c’est dire l’imminence et la force d’un danger sur lequel le Figaro s’avère intarissable, entre « révolution culturelle en marche » et « totalitarisme soft », abonde le journaliste et écrivain américain Rod Dreher dans les colonnes… du Figaro. Il est désormais temps de dévoiler l’identité de l’agent destructeur : le « wokisme », une « idéologie » (dixit Alain Finkielkraut) qui fragmenterait les individus en les rabougrissant à une identité (de préférence « raciale » ou de genre) et établirait une police de la pensée traquant l’homme blanc hétérosexuel. Le wokisme va de pair avec la « cancel culture » : ceux qui ne pensent pas comme les nouveaux maîtres sont cloués au pilori sur la nouvelle place publique que sont devenus les réseaux sociaux. Né dans les universités américaines, ce maccarthysme à rebours commencerait à produire ses ravages en France, d’où l’intérêt quasi obsessionnel du ministre de l’Éducation nationale comme du quotidien détenu par la famille Dassault. Tous de crier à « l’importation en France de concepts américains ». Sauf que le wokisme, justement, est une invention de… la droite américaine.

Un peu d’histoire. Le terme « woke » existe bel et bien. Signifiant littéralement « éveillé », il provient de l’argot africain-américain et désigne de manière positive un état d’éveil et de conscience face à l’oppression qui pèse sur les minorités ethniques, sexuelles ou religieuses. Pour certains, les racines de l’expression plongeraient jusqu’aux années 1960 et le mouvement des droits civiques. Lors d’un discours à l’université Oberlin, le 14 juin 1965, Martin Luther King parle aux diplômés du jour de « leur grand défi : demeurer éveillé (ici “awake”) à travers cette révolution sociale » que le pasteur pensait alors en cours aux États-Unis. En tout état de cause, le mot ressurgit durant la décennie 2010. Peut-être à partir du mouvement Occupy Wall Street, en 2011. À coup sûr après la naissance de Black Lives Matter, en 2013. Le premier mettait en lumière, à travers son célèbre slogan du « 1 % contre les 99 % », l’explosion des inégalités sociales. Le second dénonçait la persistance d’un « racisme systémique », malgré l’égalité juridique des droits et l’élection du premier président noir de l’histoire du pays. Le mouvement #MeToo constitue en quelque sorte le troisième étage de cette fusée.

Les universités américaines ont effectivement servi de ferment à ces mouvements militants. Depuis des décennies, elles sont pionnières dans les études dites « de genre » ou « raciales » qui décortiquent les mécanismes complexes et sophistiqués des exploitations. Une approche résumée dès 1989 par l’universitaire Kimberlé Crenshaw dans le terme « intersectionnalité », qui vise à décrire une situation dans laquelle une personne regroupe « des caractéristiques raciales, sociales, sexuelles et spirituelles qui lui font cumuler plusieurs handicaps sociaux et en font la victime de différentes formes de discrimination ». Contester le système sous toutes ses facettes : l’entreprise ne va pas en effet sans dérives. La même Kimberlé Crenshaw regrettait d’ailleurs en 2020, lors d’une interview donnée à Time Magazine, la mauvaise utilisation par certains groupes de son outil conceptuel : « Il y a eu une distorsion. Il ne s’agit pas de politique identitaire sous stéroïdes. Ce n’est pas une machine à faire des mâles blancs les nouveaux parias. »

Trop heureuse de certaines dérives, la droite américaine fait de la partie le tout, transforme un mouvement d’idées en « mouvement politique ». Le woke devient wokisme, déguisé en épouvantail comme, trente ans plus tôt, le « politiquement correct ». Les deux puisent aux mêmes sources – entre la French Theory (Foucault, Derrida, Deleuze) et la bataille pour l’hégémonie culturelle (Gramsci) – et contestent l’ordre établi jusque dans ses mots et ses représentations. Comme dans les années 1990, les conservateurs crient aux atteintes à la « liberté d’expression ». Une partie de la presse mord à l’hameçon, qui s’effraie de ce « nouveau puritanisme » (The Atlantic) et de cette « gauche illibérale » (The Economist).

Dans un article récemment publié, le journaliste Michael Hobbes démonte l’argument : « Il y a soixante ans, vous pouviez dire “Les Noirs et les Blancs ne devraient pas avoir le droit de se marier ensemble” dans presque chaque église, lieu de travail ou université dans le pays. Aujourd’hui, ceux qui pensent cela hésitent à l’exprimer à peu près partout. Tant mieux. » C’est l’ensemble de la société américaine qui est plus woke. Et c’est précisément ce qui effraie la droite trumpisée. Après l’invention du wokisme, voici l’instrumentalisation de la « théorie de la race » (Critical Race Theory), courant académique né dans les années 1980, désormais accusé de truffer le cerveau des petits Américains de contre-vérités historiques. La ficelle est grosse, mais elle actionne un arsenal répressif des républicains là où ils sont au pouvoir. Ici, l’interdiction de diffuser dans les écoles le documentaire I Am Not Your Negro, consacré à l’auteur noir américain James Baldwin, ou la volonté de groupes de parents d’élèves de chasser de la bibliothèque le très séditieux Martin Luther King et la marche sur ­Washington. Là, au Texas notamment, la chasse aux mots (« antiracisme », « patriarcat », « privilège blanc », « racisme systémique ») et aux livres qui en parlent. Le wokisme vaut bien un nouveau maccarthysme.

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