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« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche »

Le climat politique dans lequel le nouveau président a pris ses fonctions diffère de celui des années Obama. Entre-temps, les campagnes de Bernie Sanders et les mouvements sociaux ont modifié le rapport de forces. (Article publié dans l’Humanité du 23 février 2021.)

Personne n’en attendait ­réellement autant. Depuis son entrée dans le bureau ovale, Joe Biden a annoncé nombre de mesures clairement progressistes (1). Les premiers pas du 46e président des États-Unis s’écartent du milieu de la chaussée où il avait évolué durant toute sa carrière, depuis sa première élection au Sénat en 1972. Que s’est-il donc passé pour qu’un bon vieux centriste opposé, dans les années 1970, au « busing » (organisation des transports scolaires afin d’assurer la mixité sociale dans les écoles) et au financement fédéral de l’avor­tement, puis durant la décennie suivante, soutien des politiques de réductions massives d’impôts de Ronald Reagan et enfin rédacteur de l’ultra­répressive Crime Bill de 1994, connaisse une épiphanie progressiste à presque 80 ans ?

Le magazine marxiste ­Jacobin a son idée, toute contenue dans le titre d’un article signé Liza Featherstone : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » L’approche de John Mason est assez voisine. Lors d’un webi­naire organisé par la Fondation Gabriel-Péri, il y a quelques semaines, ce ­professeur de sciences ­politiques à l’université ­William-Paterson (New Jersey) a formulé l’hypothèse suivante : « Si Joe Biden est un centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti. Quand celui-ci évolue à gauche, il suit. » De fait, le programme de Joe Biden durant les primaires démocrates se situait plus à gauche que celui de Clinton en 2016 qui, lui-même, était plus à gauche que celui d’Obama en 2008.

Si aucune figure de gauche n’a trouvé sa place au sein de l’administration Biden, bien que des élus réellement progressistes y ont été nommés (Marcia Fudge au Logement, Deb Haaland à l’Intérieur, Xavier Becerra à la Santé), les trente premiers jours du président Biden – en partie encombrés par le deuxième procès raté en destitution de ­Donald Trump – n’en ont pas moins surpris par leur audace, au moins au regard du ­pedigree du bonhomme. « Biden n’était pas notre candidat rêvé. Il n’est pas notre président rêvé. Mais ce n’est pas une question de goût, mais de politiques, constate Ethan Earle, consultant ­politique. La gauche a trop souvent des difficultés à reconnaître ses propres victoires. Il faut donc qu’elle revendique le crédit des concessions arrachées à l’administration ­Biden. »

Aucune des mesures annoncées par Joe Biden n’est susceptible de lui coûter ­politiquement : elles sont devenues populaires au fil de la décennie écoulée. Occupy Wall Street (OWS), déclenché en septembre 2011, peut être considéré comme le point de départ de ce mouvement. Quelques mois plus tard, lors d’un « Left Forum » à New York, devant une assistance mi-médusée, mi-irritée, le cinéaste Michael Moore avait lancé : « Nous avons fait la part la plus difficile du travail : être majoritaires dans les esprits. »

« Voilà ce qui s’est passé, résume Bennett Carpenter, animateur du mouvement progressiste Durham for All, en Caroline du Nord. En 2011, Occupy s’est soulevé pour protester contre les inégalités économiques. En 2013, Black Lives Matter (BLM) a relancé le combat contre le racisme systémique. En 2016, la candidature de Bernie Sanders a dynamisé la gauche électorale et socialiste. Et puis il y a eu le mouvement Fight for $15, le mouvement des DREAMers et des activistes Latinxs, et beaucoup d’autres. Il faut comprendre tous ces mouvements comme une séquence dans laquelle chacun a tiré des ­leçons et contribué des avances l’un de l’autre. Mais il faut également comprendre ces mouvements comme une réaction progressive et grandissante aux défaillances du néo­libéralisme et de la dernière administration démocrate, dont Biden a fait partie. »

Un an après le lancement d’OWS, toujours à New York, des salariés des fast-foods ­déclenchaient une grève avec la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars. Ce qui leur a valu quelques lignes dans le New York Times. À peine une année plus tard, la ville de Seattle, sous l’égide de la conseillère municipale socialiste, Kshama Sawant, devenait pionnière en la matière. En 2015, Bernie Sanders, candidat à la primaire ­démocrate, intégrait cette mesure à son programme. « Vous vous souvenez que, jusqu’en 2015, cette revendication semblait ridicule pour beaucoup d’économistes et d’élus politiques, se remémore Nicholas Allen, responsable des affaires internationales pour le syndicat SEIU (2,2 millions de membres). Aujourd’hui, après avoir fait son chemin dans beaucoup de grandes villes, puis d’États, un tel salaire minimum semble non seulement raisonnable, mais absolument nécessaire pour relancer le pouvoir d’achat dans une économie dévastée par la crise. »

À l’instar du Fight for $15, l’histoire de la décennie écoulée est celle d’idées ­périphériques qui deviennent centrales dans la vie politique du pays. À des problématiques structurelles dans le pays, une nouvelle génération de militants apporte des réponses audacieuses et des formes d’actions souvent nouvelles. En 2018, le mouvement Sunrise se fait remarquer en occupant le bureau de la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, afin de faire avancer leur idée d’un « New Deal écologique ». Les militants demandent à une toute nouvelle élue de les rejoindre. À rebours des conventions de ce haut lieu de pouvoir, elle accepte. Elle s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, ­socialiste revendiquée, plus jeune élue de l’histoire du Congrès. L’establishment démocrate s’étouffe, mais une idée a percé. En 2021, elle est désormais favorablement accueillie par les électeurs.

Parfois, les frictions se jouent au sein même de l’aile gauche. En 2015, des militants de Black Lives Matter interrompent Bernie Sanders en train de discourir au pupitre. Ils trouvent que le candidat ne prend pas assez en compte la question du racisme systémique et renvoie toute avancée en la matière à des propositions uniquement économiques et sociales. Le débat agite durant des mois et des années le camp progressiste. Quatre ans plus tard, la plateforme « Sandernista » a ­intégré une nouvelle façon de penser en la matière. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs. 2020 n’est pas 2008. Ce qui a changé ? « Le plus grand mouvement de l’histoire américaine : Black Lives Matter. À la fois en nombre de participants, dans sa sociologie et dans sa géographie », répond Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Si le mouvement est plutôt composé de jeunes, « les organisateurs sont des militants ­extrêmement aguerris » qui ont fait d’un « travail de pédagogie » l’une de leurs grandes forces, comme le souligne l’universitaire. « Il y a cinq ans, personne n’avait entendu parler du “privilège blanc”. Aujourd’hui, tout le monde n’est pas forcément d’accord, mais le concept est connu », ajoute-t-elle encore. Pour le dire autrement, BLM impose les termes du débat sur le racisme. Tout comme Sunrise ou 350.org sur la question climatique. Tout comme l’avaient fait OWS puis le Fight for $15 sur le nerf des inégalités sociales.

Les deux campagnes du sénateur ­socialiste du Vermont ont fonctionné à la fois comme un laboratoire d’élaboration d’idées nouvelles (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans les universités publiques, création d’un impôt sur la fortune), une immense séance d’éducation populaire et un carrefour où se sont croisés les mouvements organisés ou non de la société sur les grandes questions qui taraudent les États-Unis : justice sociale, changement climatique, antiracisme, féminisme. Mais les confluences s’organisent aussi en dehors des temps électoraux. « Depuis les événements de Ferguson en 2014-2015, nos militants manifestent aux côtés de Black Lives Matter et en sont même partie prenante, pointe Nicholas Allen. Une alliance très naturelle puisque, souvent, ce sont les mêmes personnes impliquées. » L’intersectionnalité en pratique. À Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016, de jeunes militants environnementalistes se sont retrouvés aux côtés des Amérindiens dans la mobilisation contre la construction d’un oléoduc.

C’est donc dans un climat beaucoup plus favorable aux idées progressistes que Joe Biden prête serment et, d’une certaine façon, prend acte d’un nouveau rapport de forces. Pour Mark Kesselman, professeur de sciences politiques à la Columbia University (New York), il faut y ajouter une sorte de leçon de choses qu’a constituée le début de la présidence de Barack Obama : « Ce dernier a tout fait pour essayer de ­négocier avec les républicains, avec le résultat que l’on sait : il a perdu du temps, il a échoué, puis le Parti démocrate a été défait lors des élections du mi-mandat de 2010. Biden doit garder sa majorité assez mince et donc proposer des avancées pour mobiliser ses troupes. » Bémol : il rechigne toujours à faire siennes des idées qui deviennent ­dominantes, telle que l’instauration d’un système de santé universel (Medicare for all). « Biden est visiblement tiraillé entre ses instincts politiques – son affinité pour la collégialité avec la droite, son conservatisme naturel – et la réalité qui exige des mesures radicales », analyse Jacob Hamburger, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21. Raison de plus, selon Ethan Earle, « pour que la gauche, sur cette base, en bonne organisatrice doive engranger de l’adhésion et des adhésions pour aller plus loin ». Et donc emmener Joe Biden encore un peu plus loin à gauche. 

(1) En un peu plus d’un mois dans le bureau ovale, Joe Biden a défait une partie du bilan de Trump et ouvert un certain nombre de chantiers. D’un côté : fin de la construction du Mur à la frontière avec le Mexique, révocation du « Muslim ban », abandon de l’oléoduc Keystone XL, retour des Etats-Unis au sein de l’OMS et des Accords de de Paris. De l’autre : plan de relance de 1900 milliards de dollars, salaire minimum à 15 dollars, régularisation des onze millions de sans-papiers, abolition de la peine de mort fédérale, plan contre les discriminations, projet de loi pour renforcer le contrôle des armes à feu.

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Destitution de Trump : les démocrates échec et mat

Malgré l’apport de sept voix républicaines, le parti de Biden a échoué pour la deuxième fois en un an à faire condamner un ancien président qui en sort politiquement renforcé. (Article publié dans l’Humanité du 15 février 2021.)

Sans surprise mais pas sans leçons. La deuxième procédure d’impeachment de Donald Trump s’est terminée comme la première : par l’acquittement. Elle confirme que les républicains jouent toujours leurs cartes jusqu’au bout, pas forcément les démocrates. Reprenons. Après plusieurs jours de débats contradictoires (avec des vidéos inédites à l’appui) entre les élus démocrates – procureurs pour la circonstance – et l’équipe de défense de Donald Trump, les premiers n’ont pas réussi à réunir une majorité des deux tiers des sénateurs, seuil indispensable pour déclencher la destitution. Contrairement à l’« affaire ukrainienne » jugée début 2020, le vote a cette fois-ci été « bipartisan ». Sept sénateurs républicains (Richard Burr, de Caroline du Nord, Bill Cassidy, de Louisiane, Susan Collins, du Maine, Lisa Murkowski, d’Alaska, Mitt Romney, de l’Utah, Ben Sasse, du Nebraska, et Patrick J. Toomey, de Pennsylvanie) ont estimé que l’ancien président s’était bien rendu coupable d’« incitation à l’insurrection », le 6 janvier dernier, en appelant, lors d’un meeting, ses troupes à se rendre au Capitole pour empêcher le « vol de l’élection », avant que des centaines d’entre eux pénètrent de force dans le saint des saints législatif du pays. Il a manqué dix voix afin que Donald Trump devienne le premier président destitué de l’histoire du pays.

Le suspense n’a pas été franchement haletant. 43 des 50 sénateurs de droite ont donc estimé qu’il n’y avait aucun problème constitutionnel dans l’attitude du 45e président ce jour de janvier. L’establishment républicain a, semble-t-il, été tenté il y a quelques semaines de se débarrasser à peu de frais d’un Trump devenu embarrassant depuis sa défaite. Mais les sondages d’opinion (une immense majorité des électeurs continuent d’apporter leur soutien au milliardaire nationaliste) et un « blitz » de coups de fil dans les permanences électorales les ont rapidement ramenés à la « raison ». L’affaire étant gravissime (aucun assaut n’avait été donné au Capitole depuis celui des troupes anglaises en 1814), il a fallu, pour certains, préserver les apparences. Ainsi, Mitch McConnell, le leader républicain du Sénat, a critiqué l’homme avec lequel il a passé, depuis 2016, un pacte faustien, puis laissé planer le suspense sur la nature de son vote, avant d’annoncer qu’il se prononcerait pour l’acquittement mais que ce fut une « décision difficile » à prendre. Dans son dernier discours, il a estimé que Donald Trump était « responsable en pratique et moralement d’avoir provoqué les événements de ce jour ». Quelques minutes plus tard, il votait : « non coupable ». Responsable mais pas coupable. Durant le même laps de temps, il s’était employé à empêcher l’ouverture des débats alors que Donald Trump était encore dans le Bureau ovale, avant de juger « inconstitutionnel » le procès d’un président qui n’est plus en fonction, et enfin d’invoquer, samedi, un manque de temps pour refuser de convoquer des témoins. Méphistophélès et Machiavel.

Le témoignage accablant pour Donald Trump de la députée républicaine Jaime Herrera Beutler n’aura donc pu être entendu dans l’Hémicycle. Compromis passé par les démocrates, pourtant majoritaires au Sénat : sa transcription écrite figurera au dossier. Un procès sans témoins et sans l’accusé principal – les démocrates pouvaient lui adresser un « subpoena », une citation à comparaître – a débouché sur une victoire totale d’un président pourtant battu dans les urnes. « Guerre asymétrique totale : les républicains abusent du pouvoir et ne s’en excusent pas tandis que les démocrates abusent du pouvoir qu’ils ont », a twitté le journaliste Ari Berman. Le parti de Biden souhaitait-il solder le procès au plus vite afin de laisser place au vote de lois annoncées par le nouveau président ? Utilisera-t-il, en dernier recours, la section 3 du 14e amendement de la Constitution, rendant inéligible quiconque a été « engagé dans une insurrection », ce qui nécessite une majorité simple au Congrès ? Ou laissera-t-il Donald Trump libre de ses mouvements politiques à la tête d’un Grand Old Party plus « trumpisé » que jamais ?

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Chez Amazon, la bataille de Bessemer

En Alabama, aux États-Unis, les 5 800 salariés du site se prononcent sur la création d’une section syndicale. La multinationale a tout fait pour éviter ce précédent. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2021.)

«Je pense qu’il s’agit de la plus importante élection syndicale depuis des années. Nous ne parlons pas d’une simple compagnie, mais d’Amazon. » À partir de ce matin, les 5 800 salariés du site de Bessemer (Alabama) votent pour la création d’une section syndicale affiliée au RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union). Son président, Stuart Appelbaum, situe donc ainsi l’enjeu : « La plus importante élection syndicale depuis des années ». La firme créée par Jeff Bezos, dont la valorisation boursière a explosé avec la pandémie, n’a jamais dérogé à sa position antisyndicale. Elle pensait ainsi être bien au chaud en ouvrant un entrepôt en mars 2020 à Bessemer, dans la banlieue de Birmingham, la plus grande ville de l’Alabama, connue dans les années 1960 comme la « ville la plus ségréguée des États-Unis » : l’État, en plein cœur du Sud profond, est dominé par des républicains ultraconservateurs qui en ont fait un bastion « right to work », c’est-à-dire avec le moins de régulations sociales possible.

Le mastodonte de Seattle avait procédé comme à l’ordinaire, entre arguments massues, petits cadeaux et appétissantes carottes. Soit dans l’ordre : une promesse de 315 millions d’investissements et des milliers d’emplois, un don de 10 000 dollars au lycée de la ville afin de créer un programme scientifique et une embauche à 15 dollars minimum de l’heure accompagnée d’une protection sociale et de stock-options. Amazon a d’autant plus senti le vent social tourner aux États-Unis, depuis une petite décennie, que son quartier général est situé dans la ville de Seattle, pionnière dans la mise en œuvre du salaire minimum à 15 dollars. Le mouvement était parti des fast-foods new-yorkais à l’automne 2012. « On l’oublie un peu mais notre mot d’ordre était double : 15 dollars et un syndicat », tient à rappeler Jorel Ware, l’un des premiers grévistes. Amazon a vite compris que, dans un contexte de rejet grandissant du creusement des inégalités, elle n’échapperait pas au doublement du salaire minimum.

Elle a donc fait mine de prendre les devants. Tout, sauf un syndicat : telle est la devise (à peine) cachée d’Amazon. Au cœur de l’Alabama, personne n’avait rien trouvé à y redire, ni le maire démocrate africain-américain de Bessemer, ni le gouverneur blanc républicain de l’État, chacun y allant de son « petit » cadeau : 3,3 millions de dollars de fonds publics pour le premier, 41,7 millions d’exemptions fiscales pour le second.

Patatras : deux mois après l’ouverture en fanfare du « fulfillment center » (centre de gestion des commandes), terme plus moderne que « warehouse » (entrepôt) qui sonne trop révolution industrielle et XIXe siècle, des salariés prennent contact avec le RWDSU (67 000 membres). Pour la plupart, ils sont africains-américains et participent au mouvement de protestation après l’assassinat de George Floyd. Ils refusent les cadences infernales imposées par la direction du site. La législation américaine impose un vote majoritaire des salariés afin de créer une section syndicale. Dès le mois d’août, des « organizers » commencent à faire signer une pétition. Le mois suivant, un site Internet est créé avec informations et arguments. En octobre, permanents syndicaux et salariés de l’usine voisine d’abattage de volailles se présentent aux portes de l’entrepôt afin de distribuer des tracts.

À Seattle, la maison mère s’inquiète : un vote majoritaire créerait un précédent. Elle craint ce dernier comme la peste. Le boulet est passé près en 2014, dans le Delaware, l’État dont Joe Biden a été le sénateur pendant trente-cinq ans. Un manager avait alors inventé de toutes pièces une histoire : le syndicat avait abandonné sa famille après la mort de son père. Le New York Times avait découvert le pot aux roses mais trop tardivement. Les méthodes se sont, depuis, affinées, ou presque. Ces derniers jours, à Bessemer, des « managers » ont réuni des groupes de salariés (une quinzaine à chaque fois, pas plus) pour leur expliquer durant une demi-heure (non déduite du temps de travail) les méfaits d’une syndicalisation. « Ils présentent de la propagande antisyndicale déguisée en informations factuelles », a témoigné un salarié, requérant l’anonymat au site AL.com. L’exercice tourne parfois mal. « Pourquoi Amazon nous truffe-t-il la tête avec ces “faits” à sens unique ? » a lancé un des travailleurs. Réponse du manager : « Amazon est très claire sur sa position quant aux syndicats. » En effet. Ces happenings en forme de pression sociale sont sortis dans la presse et le porte-parole ne s’est pas démonté : « Nous voulons que les employés comprennent les enjeux de la création d’un syndicat. Si le syndicat est créé, cela impactera chacun sur le site et c’est important que les associés (sic) comprennent ce que cela signifie pour eux et leur travail quotidien chez Amazon. » D’après les statistiques fédérales, les salaires sont supérieurs de 34 % dans les entreprises qui disposent d’un syndicat.

Ces dernières années, Amazon a pu compter sur l’effet d’optique « 15 dollars » ainsi que sur l’immense rotation de ses salariés. Ce qui ne semble pas être le cas en Alabama. « Plus de 85 % des salariés sont des Africains-Américains. Et leur inquiétude principale est qu’ils ne se sentent pas traités avec respect, indique Stuart Applebaum. Nous voyons cela autant comme une bataille pour les droits civiques que comme une bataille sociale. »

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Harriet Tubman, la « Moïse noire » sur un billet vert

Changement de visage et de récit en vue sur la coupure de 20 dollars : la militante antiesclavagiste et féministe, en lieu et place du président raciste Andrew Jackson. (Article publié dans l’Humanité du 4 février 2021.)

Aux États-Unis, l’histoire se joue aussi sur le célèbre billet vert. Les visages qui s’y affichent sont étonnamment uniformes. Sur la coupure reine (1 dollar), George Washington, premier président, et sur celle de 5 dollars, Abraham Lincoln, auteur de la proclamation d’émancipation des esclaves. Pour celle de 10 dollars, Alexander Hamilton, premier secrétaire d’État au Trésor. 50 dollars : Ulysse Grant, général de l’armée de l’Union pendant la guerre de Sécession, puis président. 100 dollars : Benjamin Franklin, figure centrale des Lumières américaines. Et puis, il y a le billet de 20 dollars, l’une des coupures les plus usitées. Le visage qui s’y dessine semble taillé à la serpe. Le sourcil est broussailleux. Son histoire aussi.

Considéré par Donald Trump comme le premier président « populiste », Andrew Jackson, aux commandes de 1829 à 1837, a surtout été propriétaire d’esclaves (comme une majorité des Pères fondateurs, au demeurant) et l’auteur de la première déportation des Amérindiens. L’épisode historique est connu sous un nom presque poétique (la Piste des larmes), qui masque mal la violence de l’événement. Des dizaines de milliers d’Amérindiens, en majorité du peuple cherokee (dont le nom est toujours accolé à un modèle de Jeep…), ont été repoussés de force vers l’ouest du Mississippi pour « libérer » leurs terres au profit de la culture du coton, « l’or blanc » ramassé par des centaines de milliers d’esclaves.

D’ici peu, le visage du président raciste sera retiré du billet de 20 dollars. Joe Biden l’a annoncé, reprenant un projet lancé par Barack Obama en 2014. Donald Trump, qui avait fait accrocher dans le Bureau ovale un portrait de Jackson (remplacé, depuis l’arrivée de Joe Biden dans les lieux, par celui de Franklin), avait stoppé le processus. En lieu et place viendra s’apposer le visage d’une femme. Noire. Ancienne esclave. Antiesclavagiste. Féministe. Parfois surnommée « la Moïse noire. » Ci-devant : Harriet Tubman.

Née Araminta Ross, elle a vu le jour dans les années 1820 (il n’y avait pas de registres pour la naissance des esclaves), dans une plantation du Maryland, dernier État esclavagiste avant la « frontière » avec le Nord. Elle fait partie d’une fratrie de neuf enfants, ensuite séparée entre plusieurs maîtres. En 1849, elle s’émancipa en laissant derrière elle un mari, John Tubman, un homme libre qui se sentait bien là où il se trouvait, et emprunta le « chemin de fer souterrain » (underground railroad), mis en place par des abolitionnistes, noirs comme blancs, et des quakers. « Comme le chemin de fer, le vrai, a été installé aux États-Unis depuis peu, ils ont utilisé cette métaphore qui leur permettait d’avoir des discussions codées. Par exemple, un chef de station, c’était quelqu’un qui hébergeait les esclaves en fuite ; un conducteur, c’était celui qui les emmenait d’un endroit à un autre. Donc, ça leur permettait d’avoir des discussions devant d’autres gens sans être pris », expliquait à France CultureAnouk Bloch-Henry, auteure d’une biographie.

Libre, mais pas quitte. Une fois arrivée en Pennsylvanie, sa terre promise, Harriet Tubman repart en terre esclavagiste afin de libérer sa famille, puis d’autres esclaves. Avec son « mètre cinquante, presque complètement édentée », selon la description qu’en fait Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-Unis (éditions Agone), « toujours armée et le plus souvent déguisée, elle fit dix-neuf allers-retours excessivement risqués pour guider plus de trois cents esclaves vers la liberté ». Selon l’historien, « elle déclarait aux fugitifs : “Vous serez libres ou morts.” » Pendant la guerre de Sécession (1861-1865), elle s’engage aux côtés des troupes de l’Union. Elle est tour à tour infirmière, cuisinière, éclaireuse et espionne. En 1863, elle participe à un raid sur la rivière Combahee, en Caroline du Sud, au cours duquel des centaines d’esclaves sont libérés. Après la fin de l’esclavagisme et jusqu’à sa mort, en 1913, elle milite avec les suffragistes pour le vote des femmes.

« Elle est l’incarnation d’une triple oppression : elle est pauvre car née esclave, femme et noire », résume Nicolas Martin-Breteau, historien des États-Unis à l’université de Lille. Si l’intersectionnalité n’était pas encore née, celle qui fut surnommée « la Générale », en incarnait parfaitement la problématique. Durant la campagne présidentielle de 2016, Trump avait qualifié le choix du remplacement de Jackson de « purement politiquement correct ». « Une ancienne esclave remplaçant un propriétaire d’esclaves : c’est un signe du réagencement de la mémoire collective », rectifie l’universitaire. Tout comme le retrait des statues d’esclavagistes notoires dans l’espace public en constitue un autre. Un débat peut pourtant en entraîner un autre, qui traverse une partie du pays et que résume ainsi l’historien : « Est-ce la place d’Harriet Tubman d’être sur un billet de banque, symbole du capitalisme, qui s’est construit sur l’esclavagisme, elle qui était considérée comme un bien que l’on pouvait acheter avec ces mêmes dollars ? » Ne vaudrait-il pas mieux lui dédier un monument, à l’instar de celui inauguré par Barack Obama en hommage à Martin Luther King près du Mall de Washington ? Mais alors, il ne faudrait laisser, sur ces fameux billets, que des trombines d’hommes blancs, pour moitié esclavagistes ? La couleur du billet ne change pas. Celle de l’Histoire, oui.

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Une première salve pour défaire l’héritage Trump

Aussitôt installé dans le Bureau ovale, Joe Biden a signé une batterie de décrets et lancé un nombre de projets de lois censés marquer son empreinte.

Dix-sept. Aussitôt arrivé dans le Bureau Ovale, Joe Biden a apposé sa signature au bas de documents (décrets, mémorandums et proclamations). Littéralement, il a rayé d’un trait de plume une part de l’héritage de Donald Trump. Le « muslim ban », interdisant l’entrée sur le territoire américain de sept pays (Irak, Iran, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen) première décision prise par Donald Trump lors de son arrivée à la Maison Blanche, interdisant a été révoqué. Autre marqueur trumpiste : la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique. Elle a été stoppée. Joe Biden proposera également au Congrès l’adoption d’une loi qui ouvre, en huit ans, la citoyenneté pour les 700.000 « dreamers » (un statut accordé par Barack Obama avant la fin de ses mandats afin de protéger de l’expulsion ceux arrivés enfants aux Etats-Unis avec des parents sans-papiers) ainsi qu’aux 11 millions (chiffre, par définition, estimé) de sans-papiers, dont la moitié seraient Mexicains.

Sur la scène internationale, les Etats-Unis signent leur retour au sein de l’OMS (où ils seront représentés par l’immunologue Anthony Fauci à la relation pour le moins compliquée avec Donald Trump) et des Accords de Paris. La lutte contre le changement climatique est l’une des priorités de l’électorat démocrate, notamment de sa frange la plus jeune et la plus à gauche. Dans le même registre, le projet Keystone XL, projet d’oléoduc visant à transporter des hydrocarbures synthétiques et du bitume du Canada au golfe du Mexique, traversant les Etats-Unis sur près de 4000 kilomètres, est abandonné. « Nous allons lutter contre le changement climatique comme nous ne l’avons jamais fait jusqu’ici », a-t-il déclaré.

Dans le cadre de la lutte contre la pandémie, actuelle priorité numéro 1 des habitants du pays, alors que le nombre de morts du Covid (400.000) vient de dépasser celui des morts américains pendant la Seconde guerre mondiale, un décret rend obligatoire le port du masque ainsi que la distanciation sociale dans les lieux fédéraux et pour les agents fédéraux. Il a également fixé l’objectif d’atteindre le nombre de 100 millions de vaccinés au terme de ses 100 premier jours. Côté impact social, le moratoire sur les expulsions locatives est prolongé jusqu’en mars tandis qu’une pause sur le remboursement des prêts étudiants est décrété jusqu’en septembre. En revanche, il est resté sourd aux appels des progressistes d’annuler 50.000 dollars de dette étudiante par américain endetté pour en rester à sa promesse de campagne de 10.000 dollars qu’il soumettra au Congrès.

Un autre dossier d’importance pour cette présidence qui débute : celui des discriminations. Un décret porte sur la nécessité pour les agences fédérales de faire de l’égalité un facteur central dans leur action. Chacune d’entre elles devra examiner les moyens d’éliminer les discriminations systémiques dans leurs propres politiques et de contrecarrer les discriminations historiques dans le système social et les dépenses publiques. « Le président a promis de déraciner le racisme systémique de nos institutions et cette initiative est le premier pas dans ce travail historique », a commenté Susan Rice qui dirige le conseil de politique intérieure.

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Donald Trump en état de grâces douteuses

Celui qui voulait « assécher le marécage » a finalement accordé l’impunité à quelques gros crocodiles corrompus. Une sorte de testament politique. (Article publié dans l’Humanité du 21 janvier 2021.)

Avant de quitter les lieux de leur pouvoir, certains font tourner la broyeuse à papiers. Donald Trump a choisi la grande blanchisseuse. Quelques heures avant de quitter la Maison Blanche pour sa résidence de Mar o Lago, le 45e président des États-Unis a fait jouer à plein l’un des plus précieux privilèges : le droit de grâce. Il ne s’est évidemment pas appliqué aux condamnés des couloirs de la mort exécutés la semaine dernière dans la prison fédérale de Terre Haute, contrairement à la tradition qui veut qu’un président sur le départ ne donne pas son feu vert à de telles exécutions. La liste (143 personnes au total, 70 grâces et 73 commutations de peine) constitue une sorte de testament politique pour le milliardaire qui s’est positionné comme l’outsider, le candidat antisystème, celui qui allait assécher « le marécage » à Washington. Aucun « Américain lambda » n’y figure contrairement à pléthore de condamnés pour corruption, escroqueries voire meurtres.

Le nom le plus en vue est évidemment celui de Steve Bannon, son ancien conseiller, figure de l’extrême-droite nationaliste. Accusé d’avoir détourné des fonds prétendument destinés à la construction d’un mur à la frontière avec le Mexique, il plaidait pourtant… non-coupable. À ses côtés, on trouve Elliott Broidy, un homme d’affaires, l’un des collecteurs de fonds de sa campagne de 2016, poursuivi pour une campagne de lobbying illégale pour laquelle il a plaidé coupable. Pour une fois « bipartisan », Donald Trump a également absous républicains (trois anciens députés) comme démocrates (l’ancien maire de Detroit, Kwame Kilpatrick ou le « boss » clientéliste de New York, Sheldon Silver) pris la main dans le pot à dollars. Il avait déjà récemment fait le ménage dans le cadre de l’enquête sur la collusion entre la Russie et son équipe de campagne en 2016, refusant simplement sa grâce à ceux qui avaient collaboré avec la justice, à l’instar de son ancien avocat, Michael Cohen. L’impunité a été offerte à ses anciens conseillers, Paul Manafort et Roger Stone, à Charles Kushner, le père de son gendre, ainsi qu’à quatre ex-employés de Blackwater, un contractant du gouvernement fédéral, convaincus du meurtre de civils en Irak.

En revanche, les élus républicains qui pourraient être poursuivis pour avoir incité l’assaut contre le Capitole n’ont pas bénéficié d’un coup de pouce de dernière minute. Et Donald Trump a finalement renoncé à gracier de manière préventive les membres de sa famille ainsi que lui-même, ce qu’il envisageait le plus sérieusement du monde. Alors qu’il finalisait la liste avec ses avocats, son ancien allié, Mitch Mc Connell, lui portait ce qui pourrait être un coup de… grâce. « La foule a été nourrie de mensonges, a-t-il déclaré, à propos de l’assaut contre le Capitole le 6 janvier dernier. Ils ont été provoqués par le président et d’autres personnes puissantes. » Le leader des républicains au Sénat n’a pas fait connaître la nature de son vote lors de la procédure d’impeachment qui va être prochainement présenté devant la chambre haute du Congrès pour « incitation à l’insurrection ». Une majorité des deux-tiers est requise pour la destitution, ce qui nécessite l’apport de dix-sept sénateurs républicains. L’establishment du G.O.P. semble tenté par une mise hors d’état de nuire de Donald Trump, via son inéligibilité, mais soupèse la réaction de la base trumpiste.

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Biden président : fin de cycle, début d’une ère ?

Le champ de ruines laissé par Donald Trump est aussi un champ d’espoirs pour nombre d’Américains. Ils attendent du 46e président des États-Unis, qui entrera en fonction officiellement ce mercredi, des politiques audacieuses sur le Covid, les inégalités sociales et le racisme systémique. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2021.)

Ce mercredi 20 janvier 2021, vers midi, l’Amérique sera (définitivement ?) débarrassée de Donald Trump. Quelques heures plus tard, c’est une partie de son bilan qui rejoindra la broyeuse à papiers de l’Histoire : l’interdiction d’entrée sur le territoire de ressortissants de certains pays musulmans (« muslim ban »), le projet de pipeline géant Keystone XL, la sortie des États-Unis des accords de Paris. Il est tout à fait inhabituel qu’un président entrant en fonction défasse le jour même une partie de ce que son prédécesseur a fait pendant son mandat. Mais plus rien n’est tout à fait « classique » dans la vie politique américaine. Le contexte dans lequel le 46e président du pays prêtera serment sur les marches du Capitole, deux semaines après que des militants et miliciens ont tenté d’y pénétrer afin d’empêcher la certification de son élection, n’échappe pas à cette nouvelle règle. La capitale fédérale, traditionnellement ouverte aux partisans de l’heureux élu, ressemblera à un vaste camp retranché (lire encadré ci-contre), duquel s’extirpera, quasi incognito, un Donald Trump en partance pour la Floride, snobant la passation de pouvoir, mais toujours soumis à une procédure d’impeachment, en attendant que, redevenu simple citoyen, les procureurs ne lui demandent des comptes.

Lorsqu’il en aura terminé avec sa prestation de serment, Joe Biden, le plus vieux président de l’histoire du pays (78 ans depuis deux mois), fera face à un triptyque sans précédent : la pire division depuis la guerre de Sécession (1861-1865), la pire situation économique depuis le krach de 1929, la pire crise sanitaire depuis la grippe espagnole en 1919. Pour autant, le champ de ruines laissé par le trumpisme et un système social intrinsèquement inégalitaire est aussi un champ d’espoirs (certes mesurés) pour une partie de l’Amérique (lire notre reportage à Houston, page 6). Le traditionnel sondage Gallup qui précède l’entrée en fonction d’un nouveau président a été accompagné de ce commentaire : « Les attentes vis-à-vis de l’administration Biden sont significativement plus importantes que celles pour l’administration Trump dans sept domaines politiques : l’environnement, l’éducation, le respect international, l’amélioration des conditions de vie des minorités, le système de santé, les relations raciales et maintenir les États-Unis hors des guerres. »

En annonçant, avant même son arrivée dans le Bureau ovale, un plan de relance assez ambitieux puis en ­signant, aussitôt installé à sa table de travail, une batterie de décrets, Joe Biden envoie un signal : il compte faire changer les choses. Un peu, beaucoup, énormément ? C’est toute la question. S’agira-t-il de tenter de corriger les dysfonctionnements ou inégalités les plus criantes ou d’impulser un mouvement plus profond qui pourrait s’apparenter à une nouvelle « ère progressiste » ? Joe Biden connaît, a priori, sa propre intention mais sans doute pas la portée des politiques qu’il sera amené à décider, tant celles-ci dépendront également du poids et de la pression des mouvements sociaux comme d’élus au Congrès. Le « squad », avec Alexandria Ocasio-Cortez à sa tête, sera renforcé par l’arrivée de nouveaux arrivants très progressistes, tandis que, au Sénat, Bernie Sanders, président de la commission du Budget, aura un rôle central.

Joe Biden ira-t-il jusqu’à adopter une posture à la Franklin Delano Roosevelt, qui, après avoir entendu les propositions de progressistes, leur avait lancé : « Obligez-moi à les mettre en œuvre » ? Ou reproduira-t-il l’erreur fondamentale des années Obama, à savoir la recherche chimérique d’accords bipartisans ? La lecture du premier tome des Mémoires du premier président noir de l’histoire du pays se révèle à, cet égard, assez édifiante. Il y raconte, sans tout à fait porter un regard critique sur ses propres choix, comment le projet initial de réforme de la santé – désormais connu sous le nom d’Obamacare – a été dénaturé par sa recherche d’un vote « bipartisan », autrement dit de voix de quelques élus républicains, qui n’adviendra jamais. Sous la houlette de Mitch McConnell, le Parti républicain fut celui de l’obstruction plus que celui de l’opposition. Une stratégie en partie ­gagnante puisque Donald Trump a succédé à Barack Obama. Il ne faudra donc pas attendre un virage sur l’aile du GOP (Grand Old Party). Vieux routier de la politique américaine qui a toujours conduit sa carrière au centre de la route, Joe Biden semble en avoir pris acte, ne nommant dans son administration aucun républicain « modéré », contrairement à ce que fit Barack Obama.

Le nouveau président n’a guère plus nommé de représentants de l’aile gauche de la coalition démocrate, fidèle à une ligne qui confine à l’endiguement. Il ne peut, pour autant, ignorer que les idées de cette même aile gauche ont gagné du terrain au point de devenir pour la plupart majoritaires. Il en a intégré certaines, à l’instar de l’instauration d’un salaire minimum à 15 dollars, l’une de ses premières annonces, mais pas d’autres (Medicare for All, Green New Deal). La suite reste à écrire, à partir de ce mercredi 20 janvier 2021, midi. 

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« Joe Biden devra cibler les inégalités et les discriminations »

Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherche à l’Iris (*), le nouveau ­président aura intérêt à s’appuyer sur les mouvements sociaux anti­racistes et féministes. (Entretien publié dans l’Humanité du 20 janvier 2021.)

Joe Biden, avant même sa prise de fonction, a annoncé un certain nombre de propositions, parmi lesquelles une loi sur le salaire minimum à 15 dollars. Une présidence progressiste est-elle envisageable ?

Marie-Cécile Naves D’une part, l’aile progressiste du Parti démocrate a joué un rôle majeur dans la victoire de Biden, aux côtés des militants associatifs, et en taisant les divisions au sein du parti. Et donc, d’autre part, elle va demander des comptes au nouvel exécutif sur différents sujets (qui sont d’ailleurs des promesses de campagne) : environnement, inégalités de santé, réforme fiscale en faveur de la petite classe moyenne, etc. De plus, Biden dispose d’une majorité à la Chambre et, ce qui est aussi inespéré, au Sénat, ce qui lui ouvre de grandes perspectives sur le plan législatif. Pour autant, il va vouloir des lois bipartisanes, non seulement parce que c’est sa manière de faire de la politique, mais aussi dans le but de diviser un peu plus les républicains en se ralliant quelques modérés et en marginalisant les trumpistes.

Pour autant, le nouveau président a ­décidé d’ignorer l’aile gauche au sein de son administration. Comment l’expliquez-vous ?

Marie-Cécile Naves C’est en effet ce que montrent, pour l’heure, les nominations de ministres. Cela rejoint son idée de ne pas crisper les républicains modérés et ajoutons que, jusqu’au 5 janvier, la victoire des deux sénateurs démocrates en Géorgie était plus qu’incertaine : un Sénat républicain faisait courir le risque d’une non-validation de ministres ­socialistes. Un bémol : il a récemment dit qu’il avait envisagé de prendre Bernie Sanders dans son gouvernement, avant de renoncer parce que sa présence au Sénat est précieuse. Nous verrons s’il met plus la barre à gauche dans les nominations à venir avec le « spoil system » (remplacement des hauts responsables d’administration et des ambassadeurs).

Son mot d’ordre de « retour à la normale » est-il le bon remède pour une société extrêmement polarisée, sachant que la « normale » des deux mandats de Barack Obama a conduit à l’élection de Trump ?

Marie-Cécile Naves Biden a intérêt à entretenir le récit de l’Amérique unie, solidaire, apaisée. Dans les actes, sa politique devra cibler les inégalités et discriminations dans l’accès aux droits et aux ressources. Mais Biden n’est, pas plus qu’Obama, un homme providentiel. Toutefois, si Trump a été en partie élu par les anti­-Obama, ce n’est pas pour autant qu’il faut donner raison à cette Amérique raciste qui, on le voit, est encore plus galvanisée après quatre années de Trump ! L’« homme blanc en colère » n’est pas la victime qu’il prétend être.

Faut-il s’attendre à ce que les mouvements sociaux (Black Lives Matter pour ce qui concerne la question du racisme ou Sunrise pour celle du changement climatique) mettent la « pression » sur l’administration Biden ?

Marie-Cécile Naves Oui, il faut s’y attendre et ce sera logique. C’est grâce à l’immense mobilisation des mouvements antiracistes, et du militantisme des femmes noires en particulier, que Biden gagne les grandes villes de la Rust Belt et arrache la Géorgie. En outre, l’opposition à Trump, dès 2017, s’est faite d’abord dans la rue (Women’s Marches, défenseurs du climat…) et ces mouvements ont su non seulement construire un projet commun, mais aussi capitaliser sur un savoir-faire qu’ils comptent mettre en pratique à Washington et dont Biden aurait tort de se passer. 

(*) Autrice de la Démocratie féministe. Calmann-Lévy, 2020.

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Trump l’exécuteur-en-chef

Dans un pays pourtant en marche vers l’abolition de la peine capitale, où les États fédérés n’ont jamais aussi peu procédé à des exécutions, le président discrédité laisse un « legs » macabre. (Article publié dans l’Humanité du 12 janvier 2021.)

Ce mardi, Lisa Montgomery. Jeudi, Corey Johnson. Vendredi, Dustin Higgs. À quelques jours de son départ de la Maison-Blanche, le carnet d’exécutions de Donald Trump est plein. En décembre, il l’avait déjà rempli de deux noms supplémentaires : Brandon Bernard et Alfred Bourgeois. Alors que le nombre de mises à mort diminue d’année en année aux États-Unis, le président sortant fait en sorte que l’État fédéral devienne le principal exécuteur du pays : 10 condamnés à mort ont subi, en 2020, une injection létale. En comparaison, « seulement » sept exécutions ont été réalisées par les États fédérés (toutes dans le sud du pays, dont trois au Texas). L’État fédéral n’avait exécuté aucun condamné à mort depuis dix-sept ans. En instaurant ce quasi-travail de mort à la chaîne jusqu’au dernier jour de son mandat, le président nationaliste rompt également avec la tradition qui veut que les présidents sortants réélus sursoient aux exécutions. Le calcul relève évidemment du plus grand cynisme : envoyer un signal auprès de la base trumpiste dont il aura grand besoin lorsqu’il quittera la Maison-Blanche. Encore plus après le terrible épisode de l’invasion du Capitole qui l’a définitivement discrédité auprès de nombreux républicains (élus, mais surtout électeurs.) En matière de peine de mort, Donald Trump est fidèle à sa « fonction » : contrecarrer les évolutions lentes mais certaines de la société.

 Les États-Unis sont improprement considérés comme le pays de la peine de mort. Une « idée reçue » et une « idée fausse », considérait dès 2010 David Garland dans son livre Peculiar Institution : America’s Death Penalty in an Age of Abolition. En réalité, seule une partie du territoire poursuit cette pratique. Un tiers des États l’ont abolie. Le pionnier fut le Michigan… en 1847. Un autre tiers des États fédérés ne sont plus « pratiquants », même si la disposition est toujours contenue dans leur loi. Enfin, le dernier tiers qui exécute est géographiquement et politiquement localisé : il s’agit des terres sudistes de l’ancienne Confédération. Le pays avait pourtant presque touché au but avec un moratoire décrété en 1967, puis la décision de la Cour suprême, estimant, en 1972, dans l’affaire opposant William Furman à l’État de Géorgie, que la peine de mort violait la Constitution. En 1977, en pleine ambiance de « révolution conservatrice » qui allait amener Ronald Reagan à la Maison-Blanche, la machine à tuer légalement était relancée.

 Depuis cette date, 1 529 exécutions ont eu lieu. 82 % d’entre elles se sont déroulées dans des États qui pratiquaient l’esclavagisme. À lui seul, le Texas est responsable de 36 % des exécutions. Après le pic de 1999 (98), la courbe tend vers zéro sans toutefois toucher au but. En 2020, cependant, le nombre d’exécutions réalisées par les États fédérés n’a jamais été aussi faible (sept). Le nombre de condamnations à mort par les jurys s’est également inscrit à la baisse, passant de 312 en 1995 à 18 en 2020. Les juges étant élus, on y trouve aussi une indication de l’évolution de la « demande » beaucoup moins forte de leurs électeurs. Même si les sondages montrent une « opinion publique » partagée sur le sujet, l’attrait pour la peine capitale recule, les dynamiques démographiques jouant en faveur des abolitionnistes. La peine de mort demeure un « totem » pour les hommes blancs de plus de 50 ans, également les plus actifs sur le plan politique, notamment au sein du Parti républicain, mais les jeunes et les minorités, forces sociales ascendantes, y sont globalement opposés.

Si le New York Times estime, depuis plusieurs années, que la situation relève de l’« abolition de facto », le dernier pas vers la disparition juridique semble le plus problématique. Il relève d’abord de chaque État : le Texas et quelques autres États sudistes ne semblent guère s’engager sur cette voie. Avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, le combat pour l’abolition pourrait remporter une victoire éclatante. Dans son programme, l’ancien vice-président de Barack Obama a promis qu’il « travaillerait pour faire voter une loi qui élimine la peine de mort au niveau fédéral et incite les États à suivre l’exemple du gouvernement fédéral ».

 La faible majorité que détiennent les démocrates dans les deux Chambres pourrait rendre difficile l’adoption d’un tel projet de loi. Il se trouvera, à la Chambre des représentants comme au Sénat, quelques démocrates favorables à la peine de mort, même si leur nombre s’est drastiquement restreint ces dernières années. En tout cas, si le président élu tient promesse, ce sera l’occasion d’un grand débat public sur le sujet. Les exécutions programmées cette semaine vont certainement y contribuer. Le cas de Lisa Montgomery émeut et révolte une partie du pays. Elle serait la première femme exécutée depuis 1953. Le 5 janvier, elle a envoyé une demande de grâce à Donald Trump, restée à ce jour sans réponse. « Nous n’excusons pas ses actes (le meurtre, en 2004, d’une femme enceinte à Skidmore, dans le Missouri – NDLR). Tout dans cette affaire est extrêmement triste », écrivent ses avocats. Victime de violences et abus sexuels de la part de membres de sa famille pendant son enfance, elle souffre de problèmes psychiatriques « importants et incurables. » « La société a abandonné Lisa et, par extension, ses victimes », ajoutent les avocats. Et, désormais, la société va l’exécuter pour prétendre faire justice à ses victimes.

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Donald Trump, du Capitole…à la roche tarpéienne

Evénement sans précédent, l’intrusion de militants trumpistes dans l’enceinte du Congrès, signe la dérive d’un courant politique qui tend à faire sécession avec le reste de la société. (Article publié dans l’Humanité du 8 janvier 2021.)

Une tragédie et une farce. Mercredi, au Capitole, l’Histoire a joué simultanément sur ces deux registres. La prise du siège du Parlement de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde » s’est soldée par la mort d’une personne et par des dizaines de selfies de putschistes d’opérette, déchaînés puis presque goguenards, posant pour l’éternité. L’espace d’une journée particulière, cette troupe manifestement aussi haineuse qu’impréparée a réussi à stopper le processus démocratique, ne faisant finalement que retarder l’échéance. Le cours des choses a repris : la victoire de Joe Biden a été certifiée, hier, par le Congrès. Et Donald Trump a dû se résoudre à annoncer une « transition ordonnée. »

Une attaque inédite contre le pouvoir législatif

Les derniers non-invités à pénétrer dans le Capitole portaient un uniforme blanc et rouge. Ils étaient anglais. Nous étions en 1814, lors de la seconde guerre anglo-américaine. Le 6 janvier 2021, c’est un quarteron d’ultra-trumpistes qui a forcé les portes du Congrès. Tout a commencé quelques heures plus tôt par un meeting que Donald Trump organisait afin de protester, pour la énième fois, contre une élection « volée » et une « fraude massive », assertion jamais prouvée lors de la cinquantaine de recours en justice. Mais la foule présente le croit sur paroles. « Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais la défaite », a-t-il éructé, avant d’inviter sa troupe à se diriger vers le Capitole.

Consigne que la frange la plus exaltée a suivi à la lettre. Elle n’a eu qu’à affronter un dispositif de sécurité pour le moins sous-dimensionné. Quelques membres de la police du Capitole, dépendant du gouvernement fédéral, ont été débordés en deux temps, trois mouvements. Contrairement à n’importe quelle manifestation antiraciste, la garde nationale n’avait pas été mobilisée. Si certains apprentis-putschistes sont entrés par la grande porte, d’autres ont fracassé des fenêtres pour pénétrer dans le bâtiment. Aussitôt, les élus, au premier rang desquels le vice-président Mike Pence, ont été évacués. Quelques scènes immortalisées rentreront dans les manuels : Jake Angeli (son identité est désormais connue), avec bonnet en peau de bête et cornes, tout sourire au « perchoir », un de ses collègues posant ses bottes sur le bureau de la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi ; des agents en civil armes au poing, protégeant les portes de l’hémicycle barrées d’une armoire transformée en ultime rempart. La police a procédé à 52 arrestations (dont 4 pour port d’arme illégal), saisi six armes et retrouvé dans des immeubles voisins deux bombes artisanales.

Après une nuit de couvre feu et de condamnations unanimes, la certification a repris son cours, jeudi matin, confirmant la victoire de Joe Biden. « Ces tragédies nous rappellent que les mots comptent et que le pouvoir de vie et de mort se trouve dans la langue », a déclaré Barry Black, l’aumônier du Sénat au terme de la « cérémonie », une référence assez directe à Donald Trump. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il ne reconnaît pas sa défaite mais annonce qu’il fera place nette en temps et en heure.

Un trumpisme à tendance insurrectionnelle

L’Histoire retiendra que celui qui voulait « rendre sa grandeur à l’Amérique » a été l’instigateur de la profanation de ce qu’une immense majorité d’Américains considère comme un sanctuaire. Organisée de longue date ou improvisée (l’enquête le dira peut-être), cette intrusion ne peut pas être considérée comme un « accident », pas plus que le trumpisme ne l’est. Ce dernier est à la fois la conséquence et l’accélérateur d’une dérive du parti républicain depuis près d’un demi-siècle. On peut dater de la présidence Nixon ce virage à droite d’un parti qui, sous Eisenhower, adhérait au consensus du New Deal de Roosevelt.

Après la signature de la loi sur les droits civiques, la « stratégie sudiste » assumait de séduire les électeurs démocrates racistes et ségrégationnistes du Sud, tout en commençant à remettre en cause les acquis du New Deal. La « révolution conservatrice » a marché sur ses deux « jambes » : néo-libéralisme et néo-ségrégationnisme. Ronald Reagan n’a pas échappé à cette nouvelle règle du G.O.P. (Grand Old Party, le surnom du parti républicain). Si les « reaganomics » constituent l’empreinte majeure de son bilan, celui-ci contient également le durcissement de la guerre à la drogue, faux-nez de politiques discriminatoires à l’encontre des Africains-Américains, qui connaîtront leur paroxysme avec la loi sur la criminalité de 1994 promue par Bill Clinton et… Joe Biden.

Donald Trump a actualisé cette doxa en stigmatisant l’immigration latino, phénomène majeur des années quatre-vingt et 90 et en prenant des accents « souverainistes » alors que les effets du libre-échange étaient jugés de plus en plus négativement par une frange importante de la population tandis que l’explosion des inégalités depuis les années soixante-dix commençaient à craqueler le corps social. La particularité de ce qu’il est convenu d’appeler le trumpisme est d’avoir forgé une alliance officielle entre l’establishment républicain bon teint et la galaxie de milices et mouvements nationalistes, nativistes ou suprémacistes. Un jour, il signait une loi de réductions massives d’impôts pour les plus riches. Le lendemain, il refusait de condamner les suprémacistes blancs victimes de violence à Charlottesville. Un jour, il démantelait des réglementations environnementales et sociales. Le lendemain, il demandait aux « Proud boys » de se tenir prêts. Les puissants républicains « country club » ont parfois toussé ou hoqueté, mais ils n’ont jamais jeté l’éponge. Après tout, Trump leur avait permis de gagner la présidentielle en 2016 et appliquait, certes avec frasques et désordres, la politique qu’ils souhaitaient. Mais comme le veut la formule « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Et pour nombre de républicains, l’atterrissage a eu lieu le 6 janvier 2021.

Le parti républicain au bord de l’exlosion

Avant même l’improbable intrusion, les signes de discorde au sein d’un parti républicain largement trumpifié depuis 2016 étaient apparus en direct, sur toutes les chaînes de télévision, alors que s’ouvrait au Congrès la réunion de certification. Enjeu : fallait-il suivre Donald Trump jusqu’au bout de sa stratégie, non seulement de refus des résultats de l’élection du 3 novembre, mais de mobiliser tous les moyens, y compris non légaux, pour les faire invalider ? A quelques minutes d’intervalle, deux figures de la droite, ont défendu deux points de vue diamétralement opposés. Principe de réalité oblige, Mitch Mc Connell, chef des républicains au Sénat, cheville ouvrière des « années Trump », refusait de suivre son ancien champion jusque dans le précipice. Ted Cruz, candidat évangélique à la primaire de 2016, alors adversaire résolu du milliardaire, enfourchait allégrement les thèmes de la « fraude massive » et de la démocratie bafouée. Quelques minutes, plus tard, les failles allaient s’élargir, alors que des supporters de Trump faisaient irruption dans le bâtiment du Congrès. Jamais autant d’officiels républicains (y compris le vice-président en exercice, Mike Pence), n’avaient condamné avec autant de force un acte de Donald Trump. Battu, il est vrai, par Joe Biden, il ne leur sert plus à grand-chose. Mais les élites républicaines devront continuer à « gérer » la base trumpiste Selon un sondage réalisé sur le pouce, 20 % des Américains approuvent l’assaut du Capitole. Soit approximativement un électeur républicain sur deux. En haut de la pyramide, la coupure en deux apparaît à l’identique : plus de la moitié des représentants républicains ont refusé de certifier les résultats de l’élection, une proportion jamais vue dans l’histoire du pays. L’avenir du parti de Lincoln s’écrira-t-il en rabibochages de raison, en déchirements de long terme voire en scission ? Une chose est certaine : si Donald Trump quittera le pouvoir le 20 janvier, il continuera, fort de ses 74 millions d’électeurs, de hanter la vie politique du pays, que ce soit à la tête d’un nouveau parti, aux commandes d’une chaîne de TV, ou en électron « providentiel ».

Un retour à la « normale » ?

En annonçant une « transition ordonnée », le président battu a, de fait, pris acte de la situation : le Congrès ayant certifié le vote du collège électoral, aucun recours politique ou légal ne demeure à sa disposition. Dernière option : celle du coup de force. Il ne faut jamais parier de rien, surtout avec Donald Trump, mais les réactions de la société américaine ont montré qu’elle disposait d’anticorps suffisamment puissants pour circonscrire toute fièvre insurrectionnelle. Les événements du 6 janvier ne constitueront-ils donc qu’une parenthèse, un cauchemar passager ? Il faut plutôt envisager ce qui s’est déroulé au plus haut sommet de l’État comme le symptôme global d’un pays qui, au-delà des chiffres plus ou moins ronflants de l’économie, se porte de moins en moins bien : « brutalisation » de la société (rupture du contrat social, envolée des fortunes des milliardaires et des inégalités, impact terrifiant de la pandémie du Covid sur les classes populaires, notamment africaines-américaines et latinas), polarisation idéologico-politique dans un pays à l’histoire continuellement violente, confiscation démocratique (purges électorales, rôle intact des lobbyistes et influence grandissante des forces de l’argent.) C’est cette maladie que devra soigner Joe Biden. Il disposera pour cela d’une majorité, certes faible, dans les deux chambres du Congrès. Mercredi soir, dans une adresse solennelle, il s’est montré à la hauteur de la fonction, acculant Donald Trump à appeler ses troupes égarées à rentrer chez elles. À partir du 20 janvier, il lui faudra plus que des mots.

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