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« Ne me laissez pas quitter cette terre sans justice »

Alors que Joe Biden se rend, ce lundi, en Oklahoma pour le centenaire du massacre « racial » de Tulsa, les derniers survivants demandent reconnaissance et réparation. (Article publié dans l’Humanité du 31 mai 2021.)

À quoi pouvait bien s’occuper, un jour chaud et tranquille de mai 1921, une petite fille de 7 ans dans le sud des États-Unis ? À la marelle ? À cache-cache ? Pour Viola Fletcher, c’était différent : « Je n’oublierai jamais la violence de la foule blanche lorsque nous avons quitté notre maison. Je vois encore les hommes noirs être tués, des corps noirs gisant dans les rues. Je sens encore l’odeur de la fumée et je vois le feu. Je vois encore les commerces noirs brûlés. J’entends encore les avions passant au-dessus de nos têtes. J’entends les cris. » Cheveux blancs, petites lunettes cerclées, boucles d’oreilles en forme de perles, la désormais centenaire a témoigné, mercredi 19 mai, devant le comité des affaires judiciaires de la Chambre des représentants, aux côtés de deux autres survivants de l’un des pires massacres de l’histoire américaine, qui n’en manque pourtant pas : son plus jeune frère, Hughes Van Ellis, et Lessie Benningfield Randle. « J’ai vécu avec ce massacre chaque jour. Notre pays peut oublier cette histoire, mais je ne peux pas ! » a-­ t-elle encore lancé.

Tout a commencé comme dans un roman de Faulkner. En ce lundi 30 mai 1921, c’est Memorial Day, jour férié en hommage aux militaires morts au combat. Dick Rowland, un cireur de chaussures de 19 ans, se rend dans l’immeuble qui abrite les seules toilettes du quartier autorisées aux Noirs. Il prend l’ascenseur. Trébuche. Bouscule Sarah Page. Elle est la « liftière ». Elle a 17 ans. Elle est blanche. Le jeune homme est placé en détention. Dans la communauté noire, la rumeur se répand : il va être lynché. La pratique est courante depuis la mise en place de la ségrégation dans le Sud à partir de 1868. Encore plus dans cet après-guerre. Dans la foulée de la sortie de Birth of a Nation, en 1915, le Klu Klux Klan a ressurgi, exploitant les peurs du « Noir » et du « Rouge ». La révolution bolchevique a semé une grande « peur rouge », tandis que le retour au civil des militaires démobilisés du front européen attise la « concurrence » à l’emploi. Durant l’été 1919, plusieurs villes du Nord-Est et du Midwest industriel ont connu des émeutes raciales lancées par des Blancs, parfois avec l’appui des autorités locales, contre des communautés noires. La revendication des droits civiques renaît timidement depuis 1909 et la création de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP).

À Tulsa, la prospérité, née du boom pétrolier, a attiré prospecteurs et entrepreneurs blancs, mais aussi de nombreux Noirs salariés et parfois diplômés. Mais ce que l’économie leur donne, la politique le leur retire. La première loi votée par l’Oklahoma, constitué en État en 1907, a institué la ségrégation dans les transports ferroviaires et établi des règles d’inscription sur les listes électorales qui en chassent les Noirs. Les villes peuvent prendre des mesures supplémentaires. Tulsa ne s’en prive pas. Dès 1916, elle établit la ségrégation résidentielle et la met en œuvre, malgré un arrêt de la Cour suprême qui la déclare inconstitutionnelle. D’après les estimations, 3 200 des 72 000 habitants de la ville sont membres du Klan.

La ville est une poudrière. L’étincelle survient le 31 mai 1921, au lendemain de l’arrestation de Dick Rowland, lorsqu’une confrontation oppose les Noirs présents devant le poste de police et des Blancs. Le déchaînement de violence dure deux jours. Selon les historiens, 300 Noirs sont tués, 10 000 autres deviennent des sans-abri. Greenwood, alors surnommé le « Black Wall Street », est réduit en cendres après qu’une dizaine d’avions, dépêchés par la police locale, ont largué des boules de térébenthine sur les toits des maisons.

Pourtant, comme l’a noté Van Ellis lors de son audition au Congrès, « même cent ans après, le massacre racial de Tulsa est une note de bas de page dans les livres d’histoire ». La fameuse Histoire populaire des États-Unis, de Howard Zinn, elle-même, n’en fait pas mention. C’est un épisode de la série Watchmen qui, en 2019, remet en lumière ce drame oublié. Les survivants, de leur côté, continuent de demander justice. En 2005, la Cour suprême a refusé de se saisir de leur cas. Mais, l’an dernier, ils ont de nouveau porté plainte afin d’obtenir des réparations de la part de l’État d’Oklahoma et de la Ville de Tulsa, qu’ils jugent responsables.

« On m’a retiré des opportunités, à moi et à ma communauté. Le Tulsa noir est encore un merdier aujourd’hui. Ils ne l’ont pas reconstruit. C’est vide. C’est un ghetto ! » a lancé Lessie Benningfield Randle, 106 ans, devant les élus. « On vous a appris que lorsque quelque chose vous était volé, vous alliez devant les tribunaux afin que justice soit rendue. Cela n’a pas été le cas pour nous », a déclaré lors de son audition Van Ellis, vétéran de la Seconde Guerre mondiale, portant ce jour-là une casquette de l’armée américaine. « On nous a fait sentir que notre lutte ne valait pas la peine, que nous comptions moins que les Blancs, que nous n’étions pas complètement américains. On nous a montré qu’aux États-Unis, pas tous les hommes étaient égaux devant la loi. On nous a montré que, lorsque des voix noires demandent la justice, personne ne s’en soucie. » Joe Biden se rend aujourd’hui à Tulsa pour commémorer cet événement tragique. Qu’y dira-t-il ? Répondra-t-il à la supplique d’Hughes Van Ellis : « S’il vous plaît, ne me laissez pas quitter cette terre sans justice. »

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Réforme de la police : l’appel de la famille Floyd

Invitée à la Maison-Blanche, un an jour pour jour après le meurtre de George, elle a pressé au vote d’une loi toujours en rade. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2021.)

«Si vous pouvez faire une loi fédérale pour protéger un oiseau, le pygargue à tête blanche, vous pouvez faire une loi fédérale pour protéger les personnes de couleur. » À l’instar de Philonise, l’un des frères de George, la famille Floyd n’a pas répondu à l’invitation de Joe Biden pour faire de la figuration mais pour diffuser un message. Si l’aigle mascotte des États-Unis mérite une protection législative, les Africains-Américains, victimes de meurtres policiers, aussi. Ce rappel est intervenu mardi, un an jour pour jour après le premier anniversaire du meurtre de George Floyd par Derek Chauvin. L’immense mouvement de protestation avait alors demandé des mesures radicales allant d’une « réforme » à un « définancement de la police »(« defund the police »). Sur le plan fédéral, rien ne s’est concrétisé.

La loi (George Floyd Justice in Policing Act), votée par la Chambre des représentants en mars, demeure bloquée au Sénat, où la menace d’obstruction (« filibuster ») des républicains oblige les démocrates à recueillir 60 voix alors qu’ils n’en disposent que de 50. La recherche d’une loi « bipartisane », afin de décrocher les dix voix républicaines nécessaires, fait pour l’instant s’enliser le texte.

Le point crucial de divergence porte sur l’« immunité qualifiée », une disposition légale qui permet aux policiers d’échapper à des procès s’ils affirment qu’ils ont agi « de bonne foi ». Les républicains ne veulent pas entendre parler d’une abolition de ce dispositif qui assure une immunité globale. L’aile gauche des démocrates en fait un point de passage obligatoire. Vendredi dernier, une dizaine de députés progressistes, emmenés par Ayanna Pressley et Cori Bush, ont envoyé une lettre aux sénateurs démocrates soulignant l’urgence qu’une loi contienne cette réforme. « Ils n’ont pas directement menacé de ne pas soutenir une loi qui mette fin à l’immunité qualifiée, mais les dix législateurs seraient en nombre suffisant pour faire pencher un vote dans une chambre divisée et à la majorité étroite », commente le New York Times. L’administration Biden paie, dans ce cas comme dans d’autres, son refus de tenter de mettre fin au filibuster, qui bloque de fait toute législation démocrate malgré leur majorité au Congrès. « Je ferai tout ce que je dois faire pour que cette loi soit votée, a insisté Philonise Floyd après sa rencontre avec des élus des deux bords à la Chambre. Il y a deux justices aux États-Unis, nous devons nous unir et corriger cette situation. »

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Floyd : une commémoration morale ou politique ?

Un an après le meurtre perpétré à Minneapolis par Derek Chauvin, la coalition démocrate au pouvoir n’a toujours pas transformé l’immense mobilisation antiraciste en projet législatif. (Article publié dans l’Humanité du 25 mai 2021.)

L’Amérique commémore, ce mardi, le meurtre de George Floyd par Derek Chauvin. Le pays n’est plus tout à fait le même que le 25 mai 2020. Les immenses mobilisations – ​​​​​​​« le plus important mouvement social de l’histoire du pays », selon l’historien Pape Ndiaye – ont provoqué une sorte de sursaut antiraciste. Malgré un système pénal intrinsèquement injuste et inégalitaire, le procès, d’une certaine façon exemplaire, de Derek Chauvin, reconnu coupable des trois chefs d’accusation, a permis que justice soit rendue. Et Joe Biden a remplacé Donald Trump à la ­Maison-Blanche, où il devrait recevoir aujourd’hui la famille de George Floyd. Sans se perdre dans les scénarios de politique-fiction, c’est une initiative que n’aurait, à coup sûr, pas prise l’ancien président. À l’époque, il n’avait déjà eu aucun mot de compassion pour la victime, martelant, à des fins de stratégie électorale, son mot d’ordre très nixonien de la « loi et l’ordre » après que certaines manifestations eurent dégénéré en émeutes.

Ce n’est d’ailleurs sans doute pas toute l’Amérique qui va commémorer le « moment George Floyd ». Disons : la moitié. Dans un pays polarisé comme jamais depuis la guerre de Sécession, ces sujets brûlants (racisme, police, justice), touchant au cœur de l’« identité » des États-Unis, ne peuvent évidemment échapper à la grande divergence idéologique. Dès l’été 2020, les enquêtes d’opinion révélaient deux « blocs » aux antipodes mais dans un contexte de rapport de forces qui avait profondément évolué durant la décennie écoulée. « Black Lives Matter (BLM) a imposé les termes du débat », constatait Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. « Le champ lexical du débat – « racisme structurel », « racisme systémique », « privilège blanc », « intersectionnalité » – le révèle. Soit un vocabulaire très progressiste. On est sur de l’antiracisme politique, pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté », ajoutait-elle. Pour autant, l’Amérique n’est pas quitte face à son « démon », comme le prouve la sinistre litanie des Africains-Américains tués par la police depuis un an.

La nature de la réponse politique à apporter divise la coalition démocrate. Il y a un an, lorsque le mot d’ordre « Defund the police » (définancement de la police) était lancé par BLM et repris par l’aile gauche, notamment par le Squad, emmené par Alexandria Ocasio-Cortez, l’establishment centriste, Joe Biden en tête, prenait immédiatement ses distances. Minneapolis, la ville où George Floyd a été tué, illustre ces oppositions. Le conseil municipal avait voté à l’unanimité le démantèlement du Minneapolis Police Department (MPD), contre l’avis du maire démocrate, Jacob Frey, baissant le budget de 8 millions de dollars (6,55 millions d’euros).

Un an après, le bilan est plus que mitigé. D’un côté, quelques avancées : interdiction de la pratique de l’étranglement, nomination à la tête de la police locale d’un officier africain-américain qui avait jadis intenté un procès à ce même MPD pour discrimination raciale, départ d’un chef syndicaliste ouvertement opposé à toute réforme. De l’autre : un quart des policiers ont quitté le MPD, créant un vide qui a conduit à l’augmentation de la criminalité, obligeant à l’augmentation du budget de 6,4 millions de dollars et à l’embauche de plus de 200 nouveaux agents de police tandis que se créaient des « patrouilles citoyennes ». Yes4Minneapolis, une coalition d’associations et d’ONG, veut tirer les conclusions de cet échec avec la création d’un département de la sécurité publique en lieu et place de l’actuel département de police. Elle fait actuellement signer une pétition afin de soumettre à référendum, en novembre, sa proposition.

Désormais au pouvoir à Washington, les démocrates sont au pied du mur, même si tout ne relève pas de l’échelon fédéral. « Nous voulons que quelque chose sorte de Washington. Nous voulons quelque chose qui changera la loi fédérale », a lancé Al Sharpton, pasteur et militant des droits civiques, lors d’un rassemblement organisé dimanche à Minneapolis, en hommage à George Floyd. Joe Biden pourrait faire des annonces en ce sens, ce mardi.

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Derek Chauvin condamné, « un tournant dans l’Histoire »

Par décision unanime d’un jury populaire, le policier a été reconnu coupable du meurtre de George Floyd. Grâce notamment au mouvement Black Lives Matter, le climat n’est plus à l’impunité. (Article publié dans l’Humanité du 22 avril 2021.)

«Coupable. » Il n’a fallu qu’une dizaine d’heures de délibération au jury pour rendre le verdict : Derek Chauvin est jugé « coupable » des trois chefs d’inculpation (meurtre au deuxième degré, meurtre au troisième degré et homicide involontaire) pour lesquels il comparaissait. Onze mois après la mort de George Floyd sous le genou de ce policier blanc de 45 ans, c’est « une victoire pour la justice », s’est félicitée la famille de la victime, tandis que le verdict était accueilli par une explosion de joie de la foule massée devant le tribunal.

Les 12 jurés – 7 femmes et 5 hommes – ont donc suivi les conclusions du procureur. « Cette affaire est exactement ce à quoi vous avez pensé au départ, en regardant cette vidéo, a lancé, lundi, Steve Schleicher dans son réquisitoire. C’était un meurtre, l’accusé est coupable des trois chefs d’accusation et il n’y a aucune excuse. (George Floyd​​​​​​​) a appelé à l’aide dans son dernier souffle, mais l’agent ne l’a pas aidé, (Derek Chauvin) est resté sur lui. » Au cours des trois semaines du procès, l’avocat de la défense avait tenté d’instiller le doute en arguant que George Floyd avait succombé à un abus de drogue.

Aux États-Unis, l’unanimité des 12 jurés est requise pour obtenir un verdict. Il suffisait donc d’un seul récalcitrant à l’évidence pour faire annuler le procès. Lorsque le tribunal a annoncé mardi soir que le jury avait rendu son verdict, au lendemain des réquisitoires, le doute n’était guère permis sur l’issue, un temps de délibération très rapide étant presque toujours de bon augure pour l’accusation. Derek Chauvin a été menotté et emmené en prison. Le juge, Peter Cahill, doit prononcer la sentence dans les deux mois qui viennent. L’ancien policier encourt au minimum douze ans et demi de prison. Le magistrat a toute latitude pour aggraver la peine s’il conclut à l’existence de circonstances aggravantes.

« C’est une victoire pour ceux qui luttent pour la justice contre l’injustice », s’est félicité l’avocat Ben Crump, entouré de la famille Floyd, concluant : « Nous quittons Minneapolis en sachant que l’Amérique est meilleure. » « Nous avions besoin d’une victoire dans ce dossier, c’était très important et nous l’avons eue, a confié à l’AFP Rodney Floyd, un des frères de la victime. Nous allons peut-être respirer un peu mieux maintenant. » Une référence aux derniers mots de son frère qui, sous le joug de Derek Chauvin, avait supplié : « Je ne peux pas respirer. » Cette expiration était devenue ensuite un slogan lors des immenses manifestations qui se sont déroulées aux États-Unis, « le plus important mouvement social de l’histoire du pays », selon l’historien Pap Ndiaye. Jamais autant de personnes ne s’étaient mobilisées dans autant de villes autour d’une cause commune : celle de la dénonciation des meurtres policiers et du racisme systémique.

Ce n’est pas seulement la masse des personnes mobilisées qui a fait évoluer le débat public outre-Atlantique mais également la teneur de leur message. « On est sur de l’antiracisme politique, pas sur une question morale de bien, de mal ou de bonne volonté », constatait, quelques semaines à peine après le déclenchement du mouvement, Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique, dans un entretien à l’Humanité L’empreinte de Black Lives Matter sur l’évolution des mentalités est désormais indélébile. Elle a permis d’instaurer un nouveau climat idéologique dans lequel il devient plus difficile, si ce n’est impossible, de trouver des circonstances atténuantes ou de « blanchir » des policiers. « Ce verdict est un tournant dans l’Histoire », estime Ben Crump.

Fait exceptionnel, le président des États-Unis, après avoir téléphoné à la famille de la victime, a prononcé un discours officiel. « Le verdict de culpabilité ne fera pas revenir George », a-t-il déclaré, dénonçant le racisme qui « entache » l’âme de l’Amérique. Joe Biden et de nombreux élus démocrates veulent y voir le signe d’un « changement significatif ». Quelques heures avant le verdict, une adolescente noire de 16 ans était tuée par la police dans l’Ohio, terrible symbole du chemin restant à parcourir.

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En Géorgie, l’heure de la purge électorale

Quelques mois après la victoire surprise de Joe Biden dans cet État sudiste, le parti de Trump a voté une loi qui restreint le libre exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2021.)

Jerome avait prévenu sa grand-mère LaToya : il vaudrait mieux s’y prendre autrement. Mais la vieille dame avait refusé de se départir de cette habitude prise depuis la première fois qu’elle avait pu glisser un bulletin dans une urne, après l’établissement des droits civiques dans les années 1960 : elle irait voter le jour J, le mardi qui suit le premier lundi de novembre. « Grandma, il va y avoir du monde, beaucoup de monde. Tu n’es plus toute jeune. Et tu as vu ce temps anormalement chaud et humide ? Vote avant. Vote par correspondance », avait plaidé le jeune homme. En vain. Il ne croyait pas si bien prévenir : quatre à sept heures d’attente dans ce bureau du centre-ville d’Atlanta. LaToya, qui, dans sa prime jeunesse, avait entendu les derniers sermons de Martin Luther King à l’Ebenezer Church, n’allait pas se décourager. Après cinq heures d’attente, les provisions d’eau s’étant retrouvées épuisées, une militante de Fair Fight, la plus grande organisation de droits civiques de l’État, s’approcha alors pour lui apporter une bouteille. Mais elle vit son chemin barré par un policier : « Madame, vous ne pouvez pas donner une bouteille d’eau. C’est la loi qui considère cela comme un crime. »

Cette scène est fictive mais pas irréaliste. Au creux des 98 pages de la nouvelle loi électorale récemment votée par la majorité républicaine des assemblées locales de Géorgie se trouve l’interdiction de distribution d’eau et de nourriture par des non-officiels. Il s’agit de la clause qui a fait le plus grand bruit, tant son caractère stupide apparaît évident, mais elle a le même objectif que des dizaines d’autres : décourager, via des mesures très ciblées, les électeurs démocrates de voter. Cette loi limite drastiquement le vote par correspondance, qui s’est révélé être le moyen privilégié d’expression électorale des électeurs démocrates, en réduisant la période du vote, en multipliant le nombre de pièces à produire, en diminuant le nombre de boîte aux lettres (de 94 à 23 dans la métropole d’Atlanta, place forte des démocrates) pour les poster et en interdisant les véhicules itinérants conduits par des fonctionnaires assermentés pour recueillir ces mêmes bulletins.

Elle restreint également la possibilité du « early voting », le vote anticipé autorisé dans la plupart des États. Comme les électeurs sont appelés aux urnes un mardi, une journée qui n’a jamais été déclarée fériée, une pratique ancienne favorise le vote avant l’heure. Désormais, les horaires des centres de vote ne sont plus libres : ils correspondent à ceux des bureaux, alors qu’ils sont censés faciliter le vote des salariés. De même l’obligation d’ouvrir le dimanche est abandonnée, laissant aux comtés le soin de décider : à n’en pas douter, ceux dirigés par les républicains n’ouvriront pas le dimanche, sapant la tradition des paroissiens des églises africaines-américaines d’aller voter après la messe.

Enfin, et surtout, ce texte transfère les pouvoirs électoraux du « secrétaire d’État » à l’assemblée locale. Lors de la dernière élection présidentielle, le titulaire de la première charge, pourtant élu républicain, un certain Brad Raffensperger, avait refusé de céder à l’injonction de Donald Trump : « trouver » les bulletins suffisants pour rattraper l’avance de 11 779 voix dont disposait Joe Biden. Pourtant, en 2018, le gouverneur républicain, Brian Kemp, avait fait radier 800 000 électeurs, principalement issus des minorités et des milieux populaires, des registres électoraux. Avec le Senate Bill 202, les républicains de Géorgie s’accordent les pouvoirs légaux pour réaliser en 2024 ce qui était illégal en 2020 : « voler » l’élection.

Depuis le début de l’année, les élus du GOP (Grand Old Party) ont présenté 361 projets de loi dans 47 États. La plus grande leçon tirée par les républicains après le revers de Donald Trump – leur septième défaite en nombre de voix en huit scrutins présidentiels depuis 1992 – se résumerait ainsi à la façon de Brecht : les Américains votent mal, changeons leur vote. Ou plus précisément : empêchons les démocrates de voter. « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale, décrypte, pour l’Humanité, Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter. Il en va de même pour les Latinos, les jeunes et surtout les étudiants. » Exemple type : au Texas, on peut voter avec un permis de port d’armes périmé mais pas avec une carte d’étudiant en cours de validité.

La loi votée en Géorgie a soulevé une vague d’opposition à laquelle les républicains ne s’attendaient sûrement pas. Même les multinationales Delta et Coca – dont le siège se trouve à Atlanta – ont été contraintes de s’y opposer. Une forme de boycott sportif et culturel se met en place : la ligue de base-ball a déplacé la finale de son All Star d’Atlanta à Denver, tandis que l’acteur Will Smith a annoncé qu’il ne tournerait pas, comme prévu, son prochain film, Emancipation, ​​​​​​​en Géorgie. À tous, Stacey Abrams, la figure démocrate la plus populaire de l’État, candidate au poste de gouverneure en 2018, a lancé : « Restez et luttez. »

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Le néolibéralisme n’est plus prophète en son pays

Dans un contexte d’explosion des inégalités et de poussée de la gauche, l’administration Biden veut lancer un plan d’investissements publics et augmenter la fiscalité des multinationales et des plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 12 avril 2021.)

« Je veux changer le paradigme. » Le 25 mars, lors de sa première conférence de presse, Joe Biden a répété cette phrase à trois reprises. Sans donner beaucoup de substance à cette ambition, si ce n’est : « Je veux faire avancer les choses. » Des « choses » avaient déjà avancé dans l’immense plan de sauvetage de 1 900 milliards de dollars (1  600 milliards d’euros) adopté ce même mois par le Congrès, avec des mesures d’aide aux familles et aux chômeurs. Mais, quelques jours plus tard, c’est un plan d’une autre nature que dévoilait le 46e président des États-Unis : il ne s’agit plus, ici, de relancer l’économie par la consommation, mais d’investir durablement dans les infrastructures, avec 2 000 milliards dans une première phase (potentiellement autant dans une seconde), étalée sur huit ans, avec un financement partiel par l’augmentation de l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 %. Enfin, Janet Yellen, la ministre de l’Économie et des Finances, annonce, début avril, que Washington propose au G20 d’instaurer un impôt minimum mondial sur les multinationales.

Investissements publics, augmentation de la fiscalité des entreprises : l’American Jobs Plan comme « l’impôt mondial » contreviennent à deux des principaux commandements de la bible néolibérale. S’agit-il juste d’une adaptation à des temps de crise ? D’un coup d’arrêt ? D’un tournant ? Serait-ce cela, le « paradigme » à changer ? Pour le New York Times, la réponse coule de source : « Dans ce processus, (le président) mine le centrisme néolibéral qu’il a travaillé à consacrer il y a plus de quatre décennies en tant que jeune sénateur des années Nixon et Carter. » Interrogé par le quotidien new-yorkais, l’historien Rick Perlstein abonde : « C’est une histoire intéressante. L’histoire de le voir tourner le dos à une direction idéologique qu’il a conduit le Parti démocrate à prendre. » Le « grand virage » est également l’hypothèse de Doug Sosnik, cité par le magazine The New Yorker. L’homme est l’ancien directeur politique de Bill Clinton. C’est dire s’il en connaît un rayon en matière de conversion des démocrates au néolibéralisme ! Pour lui, le verdict est sans appel : « Ils (l’équipe Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Un autre ancien de l’administration Clinton se montre un peu moins convaincu par cette soudaine conversion. Il s’agit de Robert Reich, ancien ministre du Travail. Économiste réputé, il est désormais l’une des voix les plus audibles de la gauche intellectuelle. « Pourquoi Biden ne revendique-t-il pas ces initiatives pour ce qu’elles sont – de larges investissements publics dans l’environnement, pour la classe ouvrière et les pauvres –, plutôt que de parler de chèques d’aide et de réparation de route ? Pourquoi ne pas remuer l’Amérique avec une vision de ce qu’une nation doit être, s’il s’agit réellement de troquer la fraude de la théorie du ruissellement pour une authentique croissance-innovation venant du bas ? »

L’absence de revendication idéologique serait donc le signe d’absence de volonté politique ? Ce plan ne serait-il que « pragmatique » ? « C’est un aspect des choses, souligne, pour l’Humanité, John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). D’un côté, toute une série d’actions, comme la création d’allocations familiales, visent à rattraper le retard du pays par rapport aux autres pays qui ont institué l’État providence. De l’autre côté, le niveau des inégalités est devenu tellement insupportable qu’il fallait redistribuer les cartes. On parle ici d’un “redémarrage keynésien”. » Joe Biden se pique d’ailleurs de discussions avec des historiens sur les héritages de Franklin Delano Roosevelt et Lyndon Johnson, les deux grands présidents démocrates réformateurs de l’ère du New Deal. Chroniqueur au New York Times, prix Nobel d’économie et grande figure du keynésianisme américain, Paul Krugman donne crédit au « reset » : « Le plan représente une sortie de l’extrémisme du libre marché, qui a dirigé la politique américaine ces dernières années, pour revenir à une tradition plus ancienne – la tradition qui a prévalu durant les années des plus grands succès économiques. » Et de conclure de l’une de ses formules tranchantes : « Les “bidenomics” sont aussi américains que l’apple pie. » Les États-Unis ont en effet été pionniers dans la progressivité de l’impôt sur le revenu (93 % dans les années 1950) et dans l’instauration d’un État providence, au demeurant imparfait en l’absence d’un système universel public de santé.

Mais suffit-il de revenir à la recette de l’avant-« révolution conservatrice » pour clore le chapitre de celle-ci ? L’économiste marxiste Richard Wolff ne donne aucun crédit à cette thèse. « Après quarante années de redistribution des richesses du bas vers le haut, ponctuées par la réforme fiscale de 2017 et de boom continu des marchés depuis les années 1980, tout ce que Biden fera contre cela sera un pas dans la bonne direction. Mais notre niveau jamais atteint d’inégalités a besoin d’une action en profondeur. Pour l’instant, rien de ce qui a été proposé ne correspond à cela », a-t-il réagi au micro de la radio KFPA. Si la gauche organisée s’accorde le crédit de ces évolutions (« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche », titrait, dès janvier, le magazine marxiste Jacobin), elle insiste, notamment par la voix d’Alexandria Ocasio-Cortez, que la situation nécessite d’aller plus loin, en termes à la fois d’investissement, de fiscalité et de réforme structurelle. Afin de vraiment changer de « paradigme ».

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« Las Vegas socialo » ou comment la gauche Sanders a fait sauter l’establishment

Lors d’élections internes, des membres du mouvement socialiste DSA ont été élus à la direction du Parti démocrate du Nevada. Un État largement remporté lors des primaires par Bernie Sanders. (Article publié dans l’Humanité du 22 mars 2021.)

Les socialistes ont pris le pouvoir à Las Vegas. Cela n’est pas le pitch d’un film de politique-fiction sorti de l’esprit brumeux d’un scénariste hollywoodien sous psychotropes. Encore moins un délire dystopique (pour eux) émanant d’adeptes de la théorie complotiste QAnon. Juste une réalité. Le 6 mars, les élections internes au Parti démocrate du Nevada ont consacré la victoire, face aux candidats soutenus par l’establishment, d’une équipe d’outsiders pro-Sanders et de tous les membres de la section locale du DSA (Democratic Socialists of America), l’organisation de gauche la plus influente outre-Atlantique.

La présidente Judith Whitmer sera accompagnée de Jacob Allen, Zaffar Iqbal, Ahmed Ade et Howard Beckerman, respectivement élus premier et second vice-présidents, secrétaire et trésorier d’un Parti démocrate devenu quasiment hégémonique dans cet État (victoire lors de la présidentielle sans discontinuer depuis 2008, trois des quatre sièges de députés, les deux sièges de sénateurs, le poste de gouverneur et la majorité dans les deux chambres locales). Avec ses 3 millions d’habitants, le Nevada n’a rien d’un monstre démographique (35e du pays), mais son statut de Swing State et son caucus qui arrive en début de processus des primaires lui octroient une sorte de surclassement politique.

Et c’est justement à l’occasion du vote de février 2020 qu’a commencé le chamboule-tout. Il y a un peu plus d’un an, Bernie Sanders frappait un grand coup dans ce bout de désert, urbanisé à partir des années 1950 : il rafle 47 % des délégués, loin devant Joe Biden (20 %), Pete Buttigieg (15 %) et Elizabeth Warren (10 %). La presse en fait le favori à la nomination démocrate. Hunter Thompson, le père du journalisme gonzo et auteur de Las Vegas Parano, se serait, à n’en pas douter, régalé de ce paradoxe : un vieux sénateur socialiste de 77 ans, contempteur du capitalisme qu’il définit comme une « économie de casino », fait sauter la banque dans la ville des casinos. Car c’est bien dans la principale ville de l’État (500 000 habitants mais 1,7 million pour le comté) que Bernie a construit sa victoire.

Il semblait y avoir terrain plus naturel pour la « révolution politique » que Las Vegas, créature de la mafia, son strip, ses machines à sous, son culte de l’argent facile et son habitus tape-à-l’œil. Et pourtant : dans les hôtels et restaurants où s’égaie une foule mêlant touristes étrangers en bamboche, retraités américains venus s’encanailler et accros aux bandits manchots, triment des femmes de ménage, des concierges, des cuisiniers. Ils sont le plus souvent immigrés. Et organisés.

Le syndicat Culinary Workers Union compte 60 000 membres. Une incroyable force de frappe dans la négociation avec les patrons de l’industrie du tourisme et du divertissement, mais aussi lors des élections du Parti démocrate. Et, justement, lors de la dernière primaire, la tension était montée entre les dirigeants syndicaux et… Bernie Sanders, les premiers n’étant pas convaincus – doux euphémisme – par la proposition de Medicare for All, un système public d’assurance-maladie proposé par le sénateur, au prétexte qu’ayant arraché un bon accord collectif au patronat avec une couverture santé, ils n’entendaient pas lâcher la proie pour l’ombre. Contrairement à la tradition, aucune consigne de vote n’était donnée. Les électeurs ont pourtant tranché : ce sera Bernie Sanders. Le 22 février 2020, parmi les délégués sandernistas célébrant l’éclatante victoire : Judith Whitmer, Jacob Allen, Zaffar Iqbal et Ahmed Ade.

En fait, le bras de fer avait été engagé dès la primaire démocrate de 2016 entre le camp progressiste et Hillary Clinton, soutenue par Harry Reid, sénateur du Nevada et leader de la majorité démocrate à la chambre haute. Malgré sa défaite, Sanders continue ensuite de parfaire son organisation et fait le pari de la jeunesse. Dans le Nevada, comme dans la Californie voisine, les millennials, étudiants ou jeunes salariés, sont principalement latinos. Très actifs, ils convainquent souvent leurs parents d’entrer dans le processus électoral. Les syndiqués constituent la deuxième « jambe » d’une machine qui devient irrésistible. En 2018, un cap est franchi avec la campagne législative d’Amy Vilela, une directrice financière qui se lance en politique après la mort de sa fille Shalynne, faute de couverture santé (1).

« Ils ne s’attendaient pas à ce que nous perfectionnons à chaque fois notre organisation et nous les battions sur ce terrain à chaque nouvelle étape », s’est félicitée Judith Whitmer auprès du site The Intercept. « Ils » ? L’establishment. « Ils » s’y attendaient quand même un peu car, avant la publication des résultats, l’équipe sortante avait vidé les caisses et transféré 450 000 dollars vers les comptes de campagne de la sénatrice démocrate Catherine Cortez Masto, qui remettra son mandat en jeu lors des élections de mi-mandat en 2022.

Le lendemain de la victoire, les permanents du parti annoncent leur démission en bloc. « J’ai des wagons entiers de noms et je pense que nous avons la capacité de nous adapter rapidement », relativise la nouvelle chairman auprès du Las Vegas Sun, laquelle fixe à l’organisation l’objectif « d’être présente toute l’année sur le terrain, pas seulement lors des élections ». Contrairement à l’adage, ce qui s’est passé à Vegas pourrait ne pas rester à Vegas.

(1) Elle figure dans le documentaire Cap sur le Congrès, aux côtés d’Alexandria Ocasio-Cortez et Cori Bush, toutes deux désormais députées.

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« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche »

Le climat politique dans lequel le nouveau président a pris ses fonctions diffère de celui des années Obama. Entre-temps, les campagnes de Bernie Sanders et les mouvements sociaux ont modifié le rapport de forces. (Article publié dans l’Humanité du 23 février 2021.)

Personne n’en attendait ­réellement autant. Depuis son entrée dans le bureau ovale, Joe Biden a annoncé nombre de mesures clairement progressistes (1). Les premiers pas du 46e président des États-Unis s’écartent du milieu de la chaussée où il avait évolué durant toute sa carrière, depuis sa première élection au Sénat en 1972. Que s’est-il donc passé pour qu’un bon vieux centriste opposé, dans les années 1970, au « busing » (organisation des transports scolaires afin d’assurer la mixité sociale dans les écoles) et au financement fédéral de l’avor­tement, puis durant la décennie suivante, soutien des politiques de réductions massives d’impôts de Ronald Reagan et enfin rédacteur de l’ultra­répressive Crime Bill de 1994, connaisse une épiphanie progressiste à presque 80 ans ?

Le magazine marxiste ­Jacobin a son idée, toute contenue dans le titre d’un article signé Liza Featherstone : « Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche. » L’approche de John Mason est assez voisine. Lors d’un webi­naire organisé par la Fondation Gabriel-Péri, il y a quelques semaines, ce ­professeur de sciences ­politiques à l’université ­William-Paterson (New Jersey) a formulé l’hypothèse suivante : « Si Joe Biden est un centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti. Quand celui-ci évolue à gauche, il suit. » De fait, le programme de Joe Biden durant les primaires démocrates se situait plus à gauche que celui de Clinton en 2016 qui, lui-même, était plus à gauche que celui d’Obama en 2008.

Si aucune figure de gauche n’a trouvé sa place au sein de l’administration Biden, bien que des élus réellement progressistes y ont été nommés (Marcia Fudge au Logement, Deb Haaland à l’Intérieur, Xavier Becerra à la Santé), les trente premiers jours du président Biden – en partie encombrés par le deuxième procès raté en destitution de ­Donald Trump – n’en ont pas moins surpris par leur audace, au moins au regard du ­pedigree du bonhomme. « Biden n’était pas notre candidat rêvé. Il n’est pas notre président rêvé. Mais ce n’est pas une question de goût, mais de politiques, constate Ethan Earle, consultant ­politique. La gauche a trop souvent des difficultés à reconnaître ses propres victoires. Il faut donc qu’elle revendique le crédit des concessions arrachées à l’administration ­Biden. »

Aucune des mesures annoncées par Joe Biden n’est susceptible de lui coûter ­politiquement : elles sont devenues populaires au fil de la décennie écoulée. Occupy Wall Street (OWS), déclenché en septembre 2011, peut être considéré comme le point de départ de ce mouvement. Quelques mois plus tard, lors d’un « Left Forum » à New York, devant une assistance mi-médusée, mi-irritée, le cinéaste Michael Moore avait lancé : « Nous avons fait la part la plus difficile du travail : être majoritaires dans les esprits. »

« Voilà ce qui s’est passé, résume Bennett Carpenter, animateur du mouvement progressiste Durham for All, en Caroline du Nord. En 2011, Occupy s’est soulevé pour protester contre les inégalités économiques. En 2013, Black Lives Matter (BLM) a relancé le combat contre le racisme systémique. En 2016, la candidature de Bernie Sanders a dynamisé la gauche électorale et socialiste. Et puis il y a eu le mouvement Fight for $15, le mouvement des DREAMers et des activistes Latinxs, et beaucoup d’autres. Il faut comprendre tous ces mouvements comme une séquence dans laquelle chacun a tiré des ­leçons et contribué des avances l’un de l’autre. Mais il faut également comprendre ces mouvements comme une réaction progressive et grandissante aux défaillances du néo­libéralisme et de la dernière administration démocrate, dont Biden a fait partie. »

Un an après le lancement d’OWS, toujours à New York, des salariés des fast-foods ­déclenchaient une grève avec la revendication d’un salaire minimum à 15 dollars. Ce qui leur a valu quelques lignes dans le New York Times. À peine une année plus tard, la ville de Seattle, sous l’égide de la conseillère municipale socialiste, Kshama Sawant, devenait pionnière en la matière. En 2015, Bernie Sanders, candidat à la primaire ­démocrate, intégrait cette mesure à son programme. « Vous vous souvenez que, jusqu’en 2015, cette revendication semblait ridicule pour beaucoup d’économistes et d’élus politiques, se remémore Nicholas Allen, responsable des affaires internationales pour le syndicat SEIU (2,2 millions de membres). Aujourd’hui, après avoir fait son chemin dans beaucoup de grandes villes, puis d’États, un tel salaire minimum semble non seulement raisonnable, mais absolument nécessaire pour relancer le pouvoir d’achat dans une économie dévastée par la crise. »

À l’instar du Fight for $15, l’histoire de la décennie écoulée est celle d’idées ­périphériques qui deviennent centrales dans la vie politique du pays. À des problématiques structurelles dans le pays, une nouvelle génération de militants apporte des réponses audacieuses et des formes d’actions souvent nouvelles. En 2018, le mouvement Sunrise se fait remarquer en occupant le bureau de la « speaker » démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, afin de faire avancer leur idée d’un « New Deal écologique ». Les militants demandent à une toute nouvelle élue de les rejoindre. À rebours des conventions de ce haut lieu de pouvoir, elle accepte. Elle s’appelle Alexandria Ocasio-Cortez, 29 ans, ­socialiste revendiquée, plus jeune élue de l’histoire du Congrès. L’establishment démocrate s’étouffe, mais une idée a percé. En 2021, elle est désormais favorablement accueillie par les électeurs.

Parfois, les frictions se jouent au sein même de l’aile gauche. En 2015, des militants de Black Lives Matter interrompent Bernie Sanders en train de discourir au pupitre. Ils trouvent que le candidat ne prend pas assez en compte la question du racisme systémique et renvoie toute avancée en la matière à des propositions uniquement économiques et sociales. Le débat agite durant des mois et des années le camp progressiste. Quatre ans plus tard, la plateforme « Sandernista » a ­intégré une nouvelle façon de penser en la matière. Comme l’ensemble du pays, d’ailleurs. 2020 n’est pas 2008. Ce qui a changé ? « Le plus grand mouvement de l’histoire américaine : Black Lives Matter. À la fois en nombre de participants, dans sa sociologie et dans sa géographie », répond Charlotte Recoquillon, chercheuse à l’Institut français de géopolitique. Si le mouvement est plutôt composé de jeunes, « les organisateurs sont des militants ­extrêmement aguerris » qui ont fait d’un « travail de pédagogie » l’une de leurs grandes forces, comme le souligne l’universitaire. « Il y a cinq ans, personne n’avait entendu parler du “privilège blanc”. Aujourd’hui, tout le monde n’est pas forcément d’accord, mais le concept est connu », ajoute-t-elle encore. Pour le dire autrement, BLM impose les termes du débat sur le racisme. Tout comme Sunrise ou 350.org sur la question climatique. Tout comme l’avaient fait OWS puis le Fight for $15 sur le nerf des inégalités sociales.

Les deux campagnes du sénateur ­socialiste du Vermont ont fonctionné à la fois comme un laboratoire d’élaboration d’idées nouvelles (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans les universités publiques, création d’un impôt sur la fortune), une immense séance d’éducation populaire et un carrefour où se sont croisés les mouvements organisés ou non de la société sur les grandes questions qui taraudent les États-Unis : justice sociale, changement climatique, antiracisme, féminisme. Mais les confluences s’organisent aussi en dehors des temps électoraux. « Depuis les événements de Ferguson en 2014-2015, nos militants manifestent aux côtés de Black Lives Matter et en sont même partie prenante, pointe Nicholas Allen. Une alliance très naturelle puisque, souvent, ce sont les mêmes personnes impliquées. » L’intersectionnalité en pratique. À Standing Rock, dans le Dakota du Nord, en 2016, de jeunes militants environnementalistes se sont retrouvés aux côtés des Amérindiens dans la mobilisation contre la construction d’un oléoduc.

C’est donc dans un climat beaucoup plus favorable aux idées progressistes que Joe Biden prête serment et, d’une certaine façon, prend acte d’un nouveau rapport de forces. Pour Mark Kesselman, professeur de sciences politiques à la Columbia University (New York), il faut y ajouter une sorte de leçon de choses qu’a constituée le début de la présidence de Barack Obama : « Ce dernier a tout fait pour essayer de ­négocier avec les républicains, avec le résultat que l’on sait : il a perdu du temps, il a échoué, puis le Parti démocrate a été défait lors des élections du mi-mandat de 2010. Biden doit garder sa majorité assez mince et donc proposer des avancées pour mobiliser ses troupes. » Bémol : il rechigne toujours à faire siennes des idées qui deviennent ­dominantes, telle que l’instauration d’un système de santé universel (Medicare for all). « Biden est visiblement tiraillé entre ses instincts politiques – son affinité pour la collégialité avec la droite, son conservatisme naturel – et la réalité qui exige des mesures radicales », analyse Jacob Hamburger, journaliste et fondateur du site Tocqueville 21. Raison de plus, selon Ethan Earle, « pour que la gauche, sur cette base, en bonne organisatrice doive engranger de l’adhésion et des adhésions pour aller plus loin ». Et donc emmener Joe Biden encore un peu plus loin à gauche. 

(1) En un peu plus d’un mois dans le bureau ovale, Joe Biden a défait une partie du bilan de Trump et ouvert un certain nombre de chantiers. D’un côté : fin de la construction du Mur à la frontière avec le Mexique, révocation du « Muslim ban », abandon de l’oléoduc Keystone XL, retour des Etats-Unis au sein de l’OMS et des Accords de de Paris. De l’autre : plan de relance de 1900 milliards de dollars, salaire minimum à 15 dollars, régularisation des onze millions de sans-papiers, abolition de la peine de mort fédérale, plan contre les discriminations, projet de loi pour renforcer le contrôle des armes à feu.

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Destitution de Trump : les démocrates échec et mat

Malgré l’apport de sept voix républicaines, le parti de Biden a échoué pour la deuxième fois en un an à faire condamner un ancien président qui en sort politiquement renforcé. (Article publié dans l’Humanité du 15 février 2021.)

Sans surprise mais pas sans leçons. La deuxième procédure d’impeachment de Donald Trump s’est terminée comme la première : par l’acquittement. Elle confirme que les républicains jouent toujours leurs cartes jusqu’au bout, pas forcément les démocrates. Reprenons. Après plusieurs jours de débats contradictoires (avec des vidéos inédites à l’appui) entre les élus démocrates – procureurs pour la circonstance – et l’équipe de défense de Donald Trump, les premiers n’ont pas réussi à réunir une majorité des deux tiers des sénateurs, seuil indispensable pour déclencher la destitution. Contrairement à l’« affaire ukrainienne » jugée début 2020, le vote a cette fois-ci été « bipartisan ». Sept sénateurs républicains (Richard Burr, de Caroline du Nord, Bill Cassidy, de Louisiane, Susan Collins, du Maine, Lisa Murkowski, d’Alaska, Mitt Romney, de l’Utah, Ben Sasse, du Nebraska, et Patrick J. Toomey, de Pennsylvanie) ont estimé que l’ancien président s’était bien rendu coupable d’« incitation à l’insurrection », le 6 janvier dernier, en appelant, lors d’un meeting, ses troupes à se rendre au Capitole pour empêcher le « vol de l’élection », avant que des centaines d’entre eux pénètrent de force dans le saint des saints législatif du pays. Il a manqué dix voix afin que Donald Trump devienne le premier président destitué de l’histoire du pays.

Le suspense n’a pas été franchement haletant. 43 des 50 sénateurs de droite ont donc estimé qu’il n’y avait aucun problème constitutionnel dans l’attitude du 45e président ce jour de janvier. L’establishment républicain a, semble-t-il, été tenté il y a quelques semaines de se débarrasser à peu de frais d’un Trump devenu embarrassant depuis sa défaite. Mais les sondages d’opinion (une immense majorité des électeurs continuent d’apporter leur soutien au milliardaire nationaliste) et un « blitz » de coups de fil dans les permanences électorales les ont rapidement ramenés à la « raison ». L’affaire étant gravissime (aucun assaut n’avait été donné au Capitole depuis celui des troupes anglaises en 1814), il a fallu, pour certains, préserver les apparences. Ainsi, Mitch McConnell, le leader républicain du Sénat, a critiqué l’homme avec lequel il a passé, depuis 2016, un pacte faustien, puis laissé planer le suspense sur la nature de son vote, avant d’annoncer qu’il se prononcerait pour l’acquittement mais que ce fut une « décision difficile » à prendre. Dans son dernier discours, il a estimé que Donald Trump était « responsable en pratique et moralement d’avoir provoqué les événements de ce jour ». Quelques minutes plus tard, il votait : « non coupable ». Responsable mais pas coupable. Durant le même laps de temps, il s’était employé à empêcher l’ouverture des débats alors que Donald Trump était encore dans le Bureau ovale, avant de juger « inconstitutionnel » le procès d’un président qui n’est plus en fonction, et enfin d’invoquer, samedi, un manque de temps pour refuser de convoquer des témoins. Méphistophélès et Machiavel.

Le témoignage accablant pour Donald Trump de la députée républicaine Jaime Herrera Beutler n’aura donc pu être entendu dans l’Hémicycle. Compromis passé par les démocrates, pourtant majoritaires au Sénat : sa transcription écrite figurera au dossier. Un procès sans témoins et sans l’accusé principal – les démocrates pouvaient lui adresser un « subpoena », une citation à comparaître – a débouché sur une victoire totale d’un président pourtant battu dans les urnes. « Guerre asymétrique totale : les républicains abusent du pouvoir et ne s’en excusent pas tandis que les démocrates abusent du pouvoir qu’ils ont », a twitté le journaliste Ari Berman. Le parti de Biden souhaitait-il solder le procès au plus vite afin de laisser place au vote de lois annoncées par le nouveau président ? Utilisera-t-il, en dernier recours, la section 3 du 14e amendement de la Constitution, rendant inéligible quiconque a été « engagé dans une insurrection », ce qui nécessite une majorité simple au Congrès ? Ou laissera-t-il Donald Trump libre de ses mouvements politiques à la tête d’un Grand Old Party plus « trumpisé » que jamais ?

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Chez Amazon, la bataille de Bessemer

En Alabama, aux États-Unis, les 5 800 salariés du site se prononcent sur la création d’une section syndicale. La multinationale a tout fait pour éviter ce précédent. (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2021.)

«Je pense qu’il s’agit de la plus importante élection syndicale depuis des années. Nous ne parlons pas d’une simple compagnie, mais d’Amazon. » À partir de ce matin, les 5 800 salariés du site de Bessemer (Alabama) votent pour la création d’une section syndicale affiliée au RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union). Son président, Stuart Appelbaum, situe donc ainsi l’enjeu : « La plus importante élection syndicale depuis des années ». La firme créée par Jeff Bezos, dont la valorisation boursière a explosé avec la pandémie, n’a jamais dérogé à sa position antisyndicale. Elle pensait ainsi être bien au chaud en ouvrant un entrepôt en mars 2020 à Bessemer, dans la banlieue de Birmingham, la plus grande ville de l’Alabama, connue dans les années 1960 comme la « ville la plus ségréguée des États-Unis » : l’État, en plein cœur du Sud profond, est dominé par des républicains ultraconservateurs qui en ont fait un bastion « right to work », c’est-à-dire avec le moins de régulations sociales possible.

Le mastodonte de Seattle avait procédé comme à l’ordinaire, entre arguments massues, petits cadeaux et appétissantes carottes. Soit dans l’ordre : une promesse de 315 millions d’investissements et des milliers d’emplois, un don de 10 000 dollars au lycée de la ville afin de créer un programme scientifique et une embauche à 15 dollars minimum de l’heure accompagnée d’une protection sociale et de stock-options. Amazon a d’autant plus senti le vent social tourner aux États-Unis, depuis une petite décennie, que son quartier général est situé dans la ville de Seattle, pionnière dans la mise en œuvre du salaire minimum à 15 dollars. Le mouvement était parti des fast-foods new-yorkais à l’automne 2012. « On l’oublie un peu mais notre mot d’ordre était double : 15 dollars et un syndicat », tient à rappeler Jorel Ware, l’un des premiers grévistes. Amazon a vite compris que, dans un contexte de rejet grandissant du creusement des inégalités, elle n’échapperait pas au doublement du salaire minimum.

Elle a donc fait mine de prendre les devants. Tout, sauf un syndicat : telle est la devise (à peine) cachée d’Amazon. Au cœur de l’Alabama, personne n’avait rien trouvé à y redire, ni le maire démocrate africain-américain de Bessemer, ni le gouverneur blanc républicain de l’État, chacun y allant de son « petit » cadeau : 3,3 millions de dollars de fonds publics pour le premier, 41,7 millions d’exemptions fiscales pour le second.

Patatras : deux mois après l’ouverture en fanfare du « fulfillment center » (centre de gestion des commandes), terme plus moderne que « warehouse » (entrepôt) qui sonne trop révolution industrielle et XIXe siècle, des salariés prennent contact avec le RWDSU (67 000 membres). Pour la plupart, ils sont africains-américains et participent au mouvement de protestation après l’assassinat de George Floyd. Ils refusent les cadences infernales imposées par la direction du site. La législation américaine impose un vote majoritaire des salariés afin de créer une section syndicale. Dès le mois d’août, des « organizers » commencent à faire signer une pétition. Le mois suivant, un site Internet est créé avec informations et arguments. En octobre, permanents syndicaux et salariés de l’usine voisine d’abattage de volailles se présentent aux portes de l’entrepôt afin de distribuer des tracts.

À Seattle, la maison mère s’inquiète : un vote majoritaire créerait un précédent. Elle craint ce dernier comme la peste. Le boulet est passé près en 2014, dans le Delaware, l’État dont Joe Biden a été le sénateur pendant trente-cinq ans. Un manager avait alors inventé de toutes pièces une histoire : le syndicat avait abandonné sa famille après la mort de son père. Le New York Times avait découvert le pot aux roses mais trop tardivement. Les méthodes se sont, depuis, affinées, ou presque. Ces derniers jours, à Bessemer, des « managers » ont réuni des groupes de salariés (une quinzaine à chaque fois, pas plus) pour leur expliquer durant une demi-heure (non déduite du temps de travail) les méfaits d’une syndicalisation. « Ils présentent de la propagande antisyndicale déguisée en informations factuelles », a témoigné un salarié, requérant l’anonymat au site AL.com. L’exercice tourne parfois mal. « Pourquoi Amazon nous truffe-t-il la tête avec ces “faits” à sens unique ? » a lancé un des travailleurs. Réponse du manager : « Amazon est très claire sur sa position quant aux syndicats. » En effet. Ces happenings en forme de pression sociale sont sortis dans la presse et le porte-parole ne s’est pas démonté : « Nous voulons que les employés comprennent les enjeux de la création d’un syndicat. Si le syndicat est créé, cela impactera chacun sur le site et c’est important que les associés (sic) comprennent ce que cela signifie pour eux et leur travail quotidien chez Amazon. » D’après les statistiques fédérales, les salaires sont supérieurs de 34 % dans les entreprises qui disposent d’un syndicat.

Ces dernières années, Amazon a pu compter sur l’effet d’optique « 15 dollars » ainsi que sur l’immense rotation de ses salariés. Ce qui ne semble pas être le cas en Alabama. « Plus de 85 % des salariés sont des Africains-Américains. Et leur inquiétude principale est qu’ils ne se sentent pas traités avec respect, indique Stuart Applebaum. Nous voyons cela autant comme une bataille pour les droits civiques que comme une bataille sociale. »

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