Archives de Catégorie: Non classé

Armes à feu : une impuissance américaine

La tuerie d’Uvalde a remis en lumière la puissance du lobby qui empêche le vote de toute législation pourtant souhaitée par une majorité de l’opinion publique. (Article publié dans l’Humanité magazine du 9 juin 2022.)

Des tueries en cascade

Le mois de mai a été marqué par deux des pires tueries de masse (mass shooting) de ces dernières années. Le 14 mai, Payton Gendron, 18 ans, tue 10 personnes dans le supermarché d’un quartier africain-américain de Buffalo, dans l’Etat de New York. Ses motivations sont ouvertement racistes. Sur son fusil d’assaut, il avait écrit l’insulte « Nigger ». Les enquêteurs ont découvert qu’il était un adepte du « grand remplacement », la théorie complotiste d’extrême-droite créée par le français Renaud Camus. Dix jours plus tard, c’est un autre adolescent de 18 ans, Salvador Ramos, latino de nationalité américaine, qui, à l’aide de deux fusils semi-automatiques, sème la mort dans une école d’Uvalde, à 150 kilomètres à l’ouest de San Antonio, au Texas. Dix-neuf enfants sont tués ainsi que deux adultes, le pire carnage dans une école depuis celle de Newton (Connecticut), en 2012.

Ces deux drames constituent la partie visible d’un iceberg : les « mass shootings » sont le quotidien des Etats-Unis. L’organisation indépendante The Gun Violence Archive les recense. Elle les définit comme une fusillade au cours de laquelle au moins quatre personnes ont été touchées ou tuées, en dehors du criminel. 212 épisodes de cette nature ont d’ores et déjà eu lieu depuis le début de cette année. 2021 a marqué un record en la matière : 693 (contre 611 en 2020 et 417 en 2019). Selon Education Week, 34 fusillades ont eu lieu dans des établissements scolaires, un record.

Que dit le second amendement ?

C’est l’amendement sur lequel s’appuient les opposants à toute législation. Qu’y lit-on ? « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. » Une lecture « absolutiste » de cet amendement, partie intégrante de la Bill of Rights s’est imposé durant ces dernières décennies, suite à une véritable guerre idéologique menée par la NRA et les républicains. Une autre lecture « relativiste » insiste sur deux points : le contexte, avec un pays en formation après une guerre d’indépendance menée contre la tyrannie anglaise, et la notion de « milice » et de « peuple », qui évoquent une sorte de droit collectif. Or, c’est bien la notion de possession individuelle qui constitue désormais la « doxa » du lobby des armes – notamment la puissant National Rifle Association (4 millions de membres) pour justifier l’absence de restrictions ou de contrôle à la possession des armes à feu. En 2008, la Cour suprême a estimé, pour la première fois, que le second amendement protège un droit individuel à détenir et garder des armes chez soi dans le but de se défendre.

Une opinion publique favorable au contrôle
Selon une étude du Pew Research Center, 53% des Américains se disent favorables à des lois plus strictes contre 32% qui se satisfont de leur état actuel, 14% préférant une législation encore moins stricte. Déclinaison d’une polarisation générale de la vie politique, les électeurs démocrates sont largement favorables au renforcement du contrôle tandis que les républicains s’y montrent de plus en plus hostiles. Pourtant un certain nombre de mesures font consensus : empêcher toute personne présentant des problèmes psychiatriques d’acheter des armes (90% chez les démocrates, 85% chez les républicains), soumettre les achats sur Internet ou dans des foires à une vérification d’antécédent (92% et 70%), impossibilité de porter une arme sans un permis spécifique (92 et 65%).

De moins en moins de détenteurs d’armes à feu

Selon le General Social Survey, grande enquête sociologique réalisée depuis 1972 par le National Opinion Research Center de l’Université de Chicago, de moins en moins d’Américains possèdent une arme à feu. Ils étaient 20 % en 2010 contre 30 % en 1985, année où le taux s’affichait au plus haut. On trouve une arme dans 32 % des foyers (contre 54 % en 1977). Ce recul s’explique par les changements démographiques et la montée en puissance des « minorités ». Or, la possession d’une arme à feu est d’abord et avant tout une affaire de Blancs (47% d’entre eux en possèdent une contre 37% des Africains-Américains, 26% des Latinos et 20% des Asiatiques)..

Pour autant, le pays compte de plus en plus d’armes à feu. La conclusion est simple : les détenteurs en possèdent un nombre grandissant. D’où ce chiffre affolant : le pays comptait en 2018, selon un rapport du Graduate Institute of International and Development Studies, 393 millions d’armes pour 326 millions d’habitants. C’est dans le Sud profond et les grandes plaines (pratique de la chasse) que l’on retrouve les plus forts taux de possession mais les taux d’homicides par armes à feu s’avèrent les plus élevés au cœur de l’ex-Confédération, soit dans les anciennes terres esclavagistes.

Une loi bloquée par les républicains

La Chambre des représentants a adopté à deux reprises (2019 et 2021) une loi renforçant le contrôle des armes à feu. Le texte proposé se voulait pourtant a minima : extension de l’examen des antécédents en cas d’achat sur internet et dans des foires, allongement de la durée d’attente de délivrance des armes en cas de problème lors de la vérification instantanée des antécédents, mais aucune mention de l’interdiction des fusils semi-automatiques. Au Sénat, les républicains s’y opposent et menacent d’utiliser le « filibuster » (obstruction parlementaire) obligeant à une supermajorité de 60 sénateurs, alors que les démocrates ne disposent que d’une majorité simple de 50 sénateurs (sur 100). Minoritaires dans les urnes (ils n’ont remporté le « vote populaire » qu’à une reprise lors des sept dernières élections présidentielles), les républicains imposent des idées minoritaires grâce au système institutionnel dessiné au 18e siècle et qui leur accorde une sorte de droit de minorité de blocage. Ils peuvent aussi compter sur la Cour Suprême qui, en juin, pourrait limiter encore plus le droit des Etats fédérés de légiférer en la matière.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages, Non classé

AR-15, le fusil fétiche de la NRA et des tueurs de masse

Pour le lobby des armes, il n’y a pas plus « uniquement américain » que ce semi-automatique que l’on retrouve dans les « mass shootings » les plus meurtriers. La société Daniel Defense l’a popularisé grâce à un marketing sans bornes et à la vente par correspondance. (Article publié dans l’Humanité du 1er juin 2022.)

«Le fusil le plus populaire d’Amérique », selon la National Rifle Association. Aussi le fusil préféré des tueurs de masse. Uvalde : AR-15. Buffalo : AR-15. Parkland (2018) : AR-15. Las Vegas (2017) : AR-15. Sandy Hook (2012) : AR-15. AR pour ArmaLite Rifle, du nom de la société qui en a conçu le premier modèle, à la fin des années 1950, dans un but militaire. En 1959, elle le revend à Colt, qui le manufacture dès lors à grande échelle pour l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam : le fameux M-16 de Rambo, totalement automatique. Dans sa version civile, c’est une arme semi-automatique : elle tire au coup par coup, mais se recharge toute seule tant qu’il reste des munitions dans le chargeur.

Disons que l’AR-15 est une arme de semi-guerre. Et en vente libre. Un clic, un virement et hop !, à domicile en moins de 48 heures. C’est exactement la façon dont a procédé Salvador Ramos. Quatre jours après son anniversaire – 18 ans –, il en a acheté un exemplaire pour 1 870 dollars (1 737 euros), puis affiché son reçu sur le réseau social Yubo. Aussi simple qu’une commande de livres sur Amazon. Un colis pas plus lourd que ça : l’AR-15 pèse 2,7 à 3,8 kg, selon les versions, ce qui, en plus de sa fiabilité, en fait l’arme sur laquelle la NRA ne tarit pas d’éloges. En 2016, elle publie sur son site un article sur les « 10 raisons de posséder un AR-15 ». On peut y lire : « Tandis que ceux qui détestent les armes vous feraient penser que l’AR-15 n’est rien d’autre qu’une machine de guerre, en vérité, c’est l’arme de chaque jour – le fusil de chaque homme, fièrement possédé par des hommes et femmes patriotiques de tout âge, de toute couleur et de tout centre d’intérêt. » Recommandé pour la chasse, le loisir et l’autodéfense. Dernier argument : « Posséder un AR-15 est aussi uniquement américain que le baseball, l’apple pie et le second amendement. C’est un exemple classique de l’exceptionnalisme, l’indépendance et l’ingéniosité américains – toutes choses qui font de nous “la terre de la liberté et la patrie des courageux” (dernière strophe de l’hymne américain-NDLR). »

À la liste des singularités américaines, on peut ajouter le « mass shooting ». De préférence donc avec un AR-15, dont 11 millions d’exemplaires sont en circulation, selon CBS News. Si Colt a stoppé sa production en 2019, le modèle est toujours produit par d’autres manufacturiers qui avaient profité de la fin de la licence exclusive de Colt en 1977 pour développer leurs propres modèles. L’un d’eux, Daniel Defense, se distingue. Pas tant pour les qualités intrinsèques de ses armes, ni par sa part de marché (juste 1 %), que pour son agressivité commerciale et politique. Il a d’abord été l’un des pionniers de la vente par correspondance, agrémentée d’offres de paiement en plusieurs fois : « Lancez-vous dans l’aventure maintenant, payez plus tard ! » Puis a développé une politique de publicités qui font le buzz, multipliant les références au jeu vidéo aussi populaire qu’ultraviolent Call of Duty, dont étaient adeptes Salvador Ramos comme Adam Lanza, le tueur de Sandy Hook (28 morts, dont 20 enfants en 2012). Fin 2021, deux jours après Noël, l’une d’elles présente un homme habillé comme Santa Claus (le père Noël), cigare aux lèvres, casque militaire sur la tête, fusil en main : un MK-18 produit par la maison.

Rien n’arrête Marty Daniel, le fondateur de Daniel Defense, pas même la limite d’âge. « Un fusil qui tire comme l’arme de papa et de maman » : voilà le sous-titre d’une publicité pour le JR-15, réplique exacte du fusil semi-automatique à destination des enfants. Il pèse moins d’un kilo, mesure 80 centimètres et peut contenir jusqu’à 10 cartouches en calibre 22 Long Rifle. Sur le côté, une gravure affiche des os croisés et un crâne de bébé portant une tétine. Cette arme permettra « aux adultes d’introduire leurs enfants aux sports de tir ». Coût : 389 dollars. Le 16 mai dernier, la compagnie publie, sur Twitter et Facebook, une photo d’un jeune garçon assis par terre les jambes croisées, un fusil d’assaut dans ses mains, accompagnée de ce commentaire : « Entraînez un enfant de la façon dont il doit l’être et, quand il sera plus vieux, il ne s’en départira pas. » « Des compagnies comme Daniel Defense glorifient la violence et la guerre dans leur marketing », dénonce Nick Suplina, vice-président d’Everytown for Gun Safety, un groupe qui prône le contrôle des armes, cité par le New York Times.

Après le massacre d’Uvalde, le compte Twitter est passé en mode privé, et Daniel Defense fait profil bas. Lors de la conférence annuelle de la NRA, qui s’est déroulée en fin de semaine dernière à Houston, dans le même État qu’Uvalde, et seulement trois jours après le massacre, le stand que la société avait réservé est resté vide. Le business reprendra vite ses droits. D’autant que Marty Daniel a un agenda politique. Il ne se contente pas de fabriquer et commercialiser en nombre des armes, il veut aussi vendre le droit à en disposer sans restriction.

En 2013, un an après le massacre de Sandy Hook, il entend diffuser une publicité de 60 secondes à la mi-temps du Super Bowl, la finale du championnat de football américain, l’événement le plus regardé de l’année outre-Atlantique. Il connaît pertinemment la politique de la National Football League (NFL) en la matière : pas de publicité pour des armes. Marty Daniel fait alors le tour des médias conservateurs, dont Fox News, la chaîne préférée des républicains, et son émission phare Fox and Friends, avec ce mot d’ordre : « Appelez la NFL et dites : “Allez, passez cette pub.” » Ces dernières années, son épouse et lui ont bruyamment manifesté leur soutien à Donald Trump, versant 300 000 dollars à sa campagne et rejoignant un groupe nommé 2nd Amendment Coalition, qui conseille le milliardaire en matière de politique publique sur les armes. Cette dernière se résume assez facilement : aucune loi. En 2022, le couple a encore donné 70 000 dollars à des candidats républicains. Politiser le business, c’est aussi l’assurance de le faire fructifier. Depuis une semaine, c’est silence radio du côté de Marty Daniel. Un communiqué adresse « pensées et prières » aux familles de victimes. Mais les chaînes de production continuent de tourner.

Poster un commentaire

Classé dans Eclairages, Non classé

Tueries de masse : les Etats-Unis face au démon des armes

Après un nouveau massacre dans une école du Texas, la question de cette violence endémique se repose, comme celle de l’incapacité des pouvoirs publics à l’endiguer. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2022.)

«C’est presque comme une rediffusion. » Une école, des balles, des enfants morts… Neil Heslin a vécu cela en 2012 à Newton (Connecticut) où son fils Jesse Lewis a fait partie des victimes de la pire tuerie dans une école primaire aux États-Unis (26 morts, dont 20 enfants). Et c’est donc à une « rediffusion » qu’il a eu le sentiment d’assister – comme des millions d’Américains –, mardi, en ouvrant son poste de télévision. Une école, des balles, des enfants morts. À Robb Elementary School, à Uvalde, une ville de 15 000 habitants à 150 kilomètres à l’ouest de San Antonio, Texas. Dix-neuf gamins de 7 à 10 ans et deux enseignantes tués.

Le meurtrier : un adolescent de 18 ans (depuis le 16 mai), Salvador Ramos, un Latino de nationalité américaine. Comme Adam Lanza, il y a près de dix ans à Newton, qui avait commencé le massacre en tuant sa propre mère, il a d’abord tiré sur un de ses proches (en l’occurrence sa grand-mère, dont l’état est annoncé comme stable). Puis, vêtu d’une tenue paramilitaire et armé de deux fusils semi-automatiques, il s’est rendu dans l’établissement scolaire qui accueille plus de 500 enfants, dont près de 90 % d’origine hispanique. Le tout annoncé via des messages privés sur Facebook, dans lesquels pourtant il ne livre aucune clé sur les motifs du massacre qu’il s’apprête à déclencher. Le 14 mai, les intentions racistes du tueur étaient claires : Payton Gendron, également âgé de 18 ans, adepte du « grand remplacement », a exécuté dix personnes dans le supermarché d’un quartier africain-américain de Buffalo (État de New York) avec un fusil automatique sur lequel il avait écrit « Nigger », avant d’être arrêté par les forces de police. Salvador Ramos, lui, a été tué par une unité spéciale près d’une heure après son irruption dans l’établissement.

« Rediffusion ». L’Amérique sous le choc, mais différemment. Une Amérique crie : « Assez ! » Une Amérique prie. Deux pays irréconciliables, même dans le deuil, qui se sont incarnés lors d’une conférence de presse, mercredi. Organisée par Greg Abbott, le gouverneur du « Lone Star State », elle a été interrompue par Beto O’Rourke, son concurrent démocrate lors du prochain scrutin de novembre, surgissant pour accuser les élus républicains « de ne rien faire », avant d’être accompagné vers la sortie par la sécurité. Greg Abbott a pu ensuite reprendre le fil de ses sophismes, estimant que si Salvador Ramos ne présentait aucun casier d’antécédents psychiatriques, « toute personne qui tue quelqu’un a un problème de santé mentale ». Interrogé sur le fait qu’un jeune de 18 ans puisse avoir accès à une arme semi-automatique comme celle utilisée par le tueur d’Uvalde, le gouverneur a répondu que, depuis soixante ans, on peut acheter au Texas, dès cet âge, un « fusil long », faisant mine de confondre la forme d’une arme et sa cadence de tir. Quant à son adjoint, le lieutenant gouverneur Dan Patrick, il n’envisage d’autres solutions que des entrées uniques dans les écoles pour filtrer  et l’armement des enseignants « là où les écoles le souhaitent ». Les officiels du deuxième État le plus peuplé du pays, l’un des plus laxistes en matière de contrôle des armes à feu depuis l’adoption d’une loi, l’an dernier, abrogeant la nécessité d’un permis pour les acheteurs de plus de 21 ans, ne comptent donc prendre aucune initiative législative. Pourtant, selon un sondage réalisé la même année par l’université du Texas et le journal The Texas Tribune, 60 % des habitants de l’État se disaient opposés à la levée de ces restrictions

La même distorsion se reproduit à l’échelle fédérale : une majorité d’Américains se prononcent pour le renforcement du contrôle des armes (vérification des antécédents, interdiction des armes semi-automatiques), mais le lobby des armes bloque toute loi sur le sujet (lire page 4). Selon une étude du Pew Research Center, 53 % des Américains se disent favorables à des lois plus strictes, contre 32 % qui se satisfont de leur état actuel et 14 % qui préféreraient une législation encore moins stricte. La ligne de partage suit les lignes partisanes entre électeurs démocrates, largement favorables au renforcement du contrôle, et républicains, de plus en plus hostiles. Pourtant, lorsque des mesures spécifiques sont évoquées, un consensus se dégage sur au moins trois d’entre elles : empêcher toute personne présentant des problèmes psychiatriques d’acheter des armes, soumettre les achats sur Internet ou dans des foires à une vérification d’antécédents, interdire de porter une arme dissimulée sans un permis spécifique. Même si leur base y concède, les élus républicains les refusent de toutes leurs forces.

C’est ce que les Américains devraient sans doute encore une fois constater dans les jours et semaines qui viennent. Une loi existe : elle a été votée à deux reprises (en 2019 et 2021) par la Chambre des représentants à majorité démocrate. En totale osmose avec la NRA (National Rifle Association), les républicains veulent empêcher son adoption. Leur tactique est à chaque fois la même : utiliser le fameux « filibuster », cette obstruction parlementaire qui permet de bloquer toute loi autre que budgétaire au Sénat, si une supermajorité de 60 sénateurs (sur 100) ne la votent pas. Les démocrates disposent actuellement d’une majorité simple de 50 sénateurs. La grande loi sociale et climatique de Joe Biden s’est brisée sur ce mur. Tout comme une loi garantissant le droit à l’avortement, alors que la Cour suprême s’apprête à invalider l’arrêt Roe v. Wade qui le garantit. Jeff Merkley, député démocrate de l’aile gauche, l’a ainsi rappelé : « Pour s’attaquer au problème des armes, il faut s’attaquer au fait que le Sénat est une institution brisée. » L’abrogation du « filibuster » ne nécessite que 50 voix, mais deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) s’y refusent, ramenant l’appel de Joe Biden (« Il est temps de transformer la douleur en action ») à un vœu pieux, préparant la répétition d’un scénario connu qui se termine immuablement par une nouvelle tuerie. Comme une énième « rediffusion ».

Poster un commentaire

Classé dans Actualités, Eclairages, Non classé

« Nous sommes de nouveau entrés dans une ère de dangers stratégiques durables »

Pour Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris, la guerre en Ukraine signe le retour du monde au 19e siècle sans centres d’autorités capables d’imprimer un ordre stable. (Article publié dans l’Humanité du 28 mars 2022.)

Quelle analyse faites-vous de la situation du point de vue de la stratégie des États-Unis ?

Vladimir Poutine a réussi cet exploit tout à fait extraordinaire de refonder l’unité de l’Occident et de l’Alliance atlantique. L’invasion de l’Ukraine a cristallisé et reconsolidé l’Alliance atlantique et l’Otan, les deux, donc, aux niveaux politique et militaire. Alors que les deux rives de l’Atlantique étaient en voie de se séparer de plus en plus profondément, à la fois politiquement et idéologiquement, au cours des dernières décennies, cette guerre créée une dynamique d’affrontement, entre Est et Ouest, non pas idéologique comme au temps de la guerre froide entre communisme et capitalisme, mais en des termes de compétition politique et stratégique interétatique entre l’Alliance atlantique et la Russie. On remarque une forme de prise conscience de la part des pays européens, qui ont très peu contribué à leur propre défense ces dernières décennies, de la nécessité d’augmenter significativement leur budget de défense, ainsi qu’une demande de présence accrue, à la fois politique et militaire, des États-Unis sur le continent européen. Les résultats sont à contre-courant des tendances des dernières décennies.

En ce qui concerne Joe Biden, il a géré de façon prudente, agissant à la fois sur des leviers diplomatiques et de sanctions économiques, sans jamais dépasser les limites qui pourraient entraîner une confrontation directe. C’est une gestion diplomatique qui a été comprise en Europe comme un retour à une certaine fiabilité américaine.

Existe-t-il un débat au sein des élites américaines sur le niveau de réponse à apporter à l’invasion de l’Ukraine par Vladimir Poutine ?

Au niveau des institutions de sécurité, il y a une forme de consensus pour appliquer la pression de façon systématique mais toujours en deçà d’un palier qui entraînerait des dynamiques plus larges. Quelques voix minoritaires existent, surtout des élus républicains, qui réclament des mesures d’action militaire plus directes. Personne au sein des institutions de sécurité n’est favorable à ce genre de scénario. Ils estiment que choisir une voie de confrontation directe ferait potentiellement basculer dans une troisième guerre mondiale. Les principes de la dissuasion nucléaire sont en marche et, de ce point de vue, les évolutions dépendent plus des décisions prises à Moscou qu’à Washington. Le consensus aux États-Unis est de ne pas franchir de seuil décisif.

Le refus de s’engager militairement tient-il à l’héritage des guerres de Bush et de l’opposition de l’opinion à de telles aventures, ou à la capacité nucléaire de la Russie ?

Ce n’est pas en raison d’une défiance des Américains vis-à-vis des guerres que les États-Unis ont adopté cette position stratégique mais tout à fait exclusivement du fait de leur raisonnement en termes de potentiel d’escalade en cas d’affrontement plus large et direct. L’état-major américain estime que le danger serait que la Russie utilise les avantages comparatifs dont elle dispose, à savoir les armes nucléaires. C’est l’équilibre nucléaire qui préside aux décisions américaines de rester sous un certain seuil dans la manière dont ils gèrent ce conflit.

Dans quelle mesure ce qui est en train de se dérouler en Europe va-t-il impacter le fameux « pivot asiatique » des États-Unis ?

Ce qui se passe implique une certaine forme de recentrage vers la partie occidentale de l’Eurasie, donc le continent européen. Ce qui n’était pas désiré par les États-Unis du fait évidemment du défi plus grand constitué, à leurs yeux, par la montée en puissance de la Chine. La consolidation de l’Alliance atlantique et de l’Otan crée potentiellement les conditions de mise à l’épreuve de la Chine à l’avenir par le système atlantique tout entier. La crise actuelle démontre pour l’instant aux Européens que l’alliance américaine est indispensable dans un monde devenu de plus en plus anarchique, là où les Européens, sur les questions russe comme chinoise, étaient beaucoup plus orientés vers l’économie et le commerce.

D’un côté, la situation pose problème aux États-Unis dans leur ambition d’orienter leurs énergies et leurs moyens vers l’Asie-Pacifique. Mais, dans le même temps, cela crée pour eux des conditions politiques meilleures du point de vue de la construction politique occidentale vis-à-vis de la Chine. Par exemple, la situation montre que les sanctions économiques concentrées et d’une très grande ampleur peuvent faire énormément de mal à de grandes économies. En ce sens, je ne pense pas que cela remette en cause les grandes orientations états-uniennes en Asie-Pacifique et vis-à-vis de la Chine.

Pour le dire d’une manière un peu triviale, c’est d’une certaine façon « tout bénéfice » pour la stratégie des États-Unis ?

D’abord, la situation est très périlleuse et nous n’en connaissons pas l’issue. Disons que, s’il n’y a pas une escalade au-delà d’un certain seuil, il est clair que, pour les États-Unis, ce que Poutine a initié représente une erreur stratégique de très grande envergure. Il est en train de construire ce qu’il voulait affaiblir. C’est son action mal pensée qui refonde l’unité atlantique. Pour les États-Unis, cela représente un gain au regard des divergences euro-américaines sur un certain nombre de sujets ces dernières années.

Quelle analyse faites-vous du vote aux Nations unis, où un certain nombre de pays se sont démarqués ?

En effet, 37 pays se sont abstenus, parmi lesquels l’Inde, l’Afrique du Sud, ainsi qu’une quinzaine d’autres pays africains. Ce vote ne veut pas nécessairement signifier un soutien à l’invasion de l’Ukraine. Il dit que les gouvernements d’une part importante de la population mondiale ne souscrivent pas une lecture binaire à la fois du conflit et des relations internationales. Une partie importante du monde, qu’on appelait autrefois le monde en voie de développement, ne veut pas rentrer dans des logiques d’affrontement binaire ou dans un schéma de compréhension de ce qui vient de se passer comme étant réduisible à une lutte entre démocraties et autocraties. Cela pourra certes changer au gré de ce qui se passera sur le champ de bataille dans ce moment de tragédie historique.

Cela dit aussi que les États-Unis ne dominent pas la politique internationale aujourd’hui. Ils ne se trouvent pas dans une position unipolaire comme ils l’ont été très brièvement et pas tout à fait entièrement à la fin de la guerre froide. Le monde a toujours été polycentrique et pluriel. L’apparente difficulté des États-Unis aujourd’hui à créer un ordre mondial reflète en fait une évolution historique évidente : que la puissance américaine n’est plus ce qu’elle était en 1991, ni en 1945. Ça, nous le savions déjà.

Quel est le « nouveau » qui émerge de cette crise majeure, donc ?

L’environnement international est caractérisé aujourd’hui par un retour au XIXe siècle, à une anarchie au sens littéral et étymologique, c’est-à-dire sans centres d’autorité capables d’imprimer un ordre stable. Cette situation d’anarchie implique nécessairement une remise en cause des conceptions libérales de la mondialisation qui ont eu cours depuis la fin de la guerre froide et qui se trouvaient déjà très fissurées ces dernières années. Le monde d’après, en supposant qu’il y ait un monde d’après, va être caractérisé par cette anarchie grandissante. On le voit dans la multiplication possible de conflits territoriaux et de possibles confrontations militaires – la Corée du Nord a profité de ce moment particulier pour lancer un missile balistique de portée plus longue que les missiles lancés précédemment. On le voit dans les fractures des flux internationaux et les déchirements des chaînes de production transnationalisées. Nous sommes sortis du cadre d’une certaine forme de régulation du monde par à la fois la mondialisation économique et financière et la prédominance des logiques économiques sur les logiques politiques. Nous sommes de nouveau entrés dans une ère à la fois de rivalités, de compétitions et de dangers stratégiques durables.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Californie, Texas : deux mondes (de plus en plus) à part

A coups de lois locales votées à foison, les deux États les plus peuplés du pays offrent deux modèles politiques et aux antipodes. Jusqu’où peut aller cette tectonique des plaques ? (Article publié dans l’Humanité du 8 février 2022).

Ils sont entrés dans l’Union à quelques années d’intervalles (1 845 pour le Texas, 1 850 pour la Californie), territoires arrachés par la guerre au Mexique. Ils sont désormais les deux États les plus peuplés du pays (39 millions en bordure de Pacifique, 29 au nord du Rio Grande) et affichent peu ou prou le même profil démographique avec la montée en puissance de la « minorité » Latinos (37 % à 39 % de la population). Pourtant, les vies quotidiennes dans le « Golden Gate State » (l’État doré, en référence à la ruée vers l’or) et « Lone Star State » (l’État de l’étoile solitaire, un indice, sans doute, sur la mentalité locale) possèdent de moins en moins de points communs.

À Los Angeles, Veronica, caissière dans un supermarché touche 14 dollars de l’heure (ce sera 15, début 2023) grâce à une loi votée en 2016. À Dallas, Latosha, serveuse dans un fast food ne décolle pas de 7,25 dollars, le minimum fédéral qui n’a pas évolué depuis 2009. Outre cette différence salariale, l’une et l’autre ne peuvent compter sur le même appui syndical : 5 % des salariés texans sont membres d’une organisation syndicale, 16 % des salariés californiens (11 % dans l’ensemble du pays.)

À Houston, Mike peut acheter n’importe quelle arme à feu sans que l’on ne vérifie ses antécédents (judiciaires ou psychiatriques). Comme, de plus, il dispose d’une licence, il peut porter de manière visible son Sig Sauer P320 dans son holster. À San Francisco, Stephen a dû passer un test écrit et transmettre des données personnelles afin d’obtenir un certificat qui lui permet d’acheter une arme. Mais, à l’armurerie, une fois choisi son Smith et Wesson Shield (à son grand regret, les armes d’assaut sont interdites dans cet État), il devra attendre dix jours avant autorisation définitive, le temps pour l’administration locale de procéder aux vérifications nécessaires.

En Californie, la dernière exécution d’un condamné à mort remonte au 17 janvier 2006. Au Texas, au 28 septembre 2021. Dans le premier État, la peine de mort fait toujours figure de loi mais plus de pratique. Il y a trois ans, le gouverneur démocrate Gavin Newsom a décrété un moratoire. C’est une situation que le Death penalty Center décrit comme une « abolition de fait ». Le second État compte pour le tiers des exécutions depuis leur reprise dans le pays, en 1976, après trois ans de moratoire national. Pour autant, la courbe pique heureusement du nez avec trois mises à mort légales en 2021 contre 40 en 2000.

À Fresno, Bob peut tranquillement fumer sur son balcon son joint de Marijuana acheté au magasin en bas de chez lui : depuis 2016, la consommation de la substance à des fins récréatives a été légalisée via un référendum (55 % des électeurs ont approuvé), faisant de la Californie un pionnier suivi, depuis, par seize autres Etats. Mais pas par le Texas évidemment, où seule l’huile de CBD est autorisée à des fins médicales. À Abilene, Bobby risque 180 jours de prison et 2 000 dollars d’amende s’il se faut attraper avec son « joint. »

Dans la Napa Valley, José, immigrant mexicain sans-papiers recruté pour travailler dans les vignobles, n’a rien à craindre (à part les pratiques de ses employeurs). Depuis 2017, et l’adoption d’une loi dite SB (Senate Bill) 54, la Californie est un « État sanctuaire » qui refuse de collaborer avec la police de l’immigration (ICE). Le mouvement de protection de ceux que Donald Trump continue d’appeler des « illegal aliens » est parti de Berkeley, la ville universitaire, dès 1971. Certaines cités comme Los Angeles disposent d’un budget destiné à l’aide légale des « sans papiers » qui se feraient, malgré tout, arrêter. À Forth Worth, Joselito a tout à craindre. Au Texas, la majorité républicaine a voté une loi coupant les vivres aux municipalités et départements de police qui s’y risqueraient et elles s’y risquent donc peu.

Les trajectoires des deux mastodontes démographiques des Etats-Unis matérialisent géographiquement le profond état de divisions politiques et idéologiques dans lequel se trouve le pays. Cette dérive des continents semble s’accélérer depuis le début de la présidence Biden. Alors que les grands textes signatures du président démocrate (la loi sociale et climatique et la réforme électorale) sont bloqués au Sénat (en raison, principalement de l’opposition de deux sénateurs pourtant démocrates, Joe Manchin et Kyrsten Sinema), les assemblées locales n’ont jamais été aussi productives. Le Texas a pris la tête d’une croisade réactionnaire tandis que la Californie confirme son rôle de laboratoire progressiste.

Remise en cause du droit à l’avortement, nouveau maccarthysme dans les écoles et purge électorale : dans son fief sudiste, le parti républicain marque incontestablement des points. La principale victoire de cette contre-révolution conservatrice tient en deux lettres et un chiffre : SB 8. Cette loi a pris effet le 1er septembre dernier. Elle interdit tout avortement, au-delà de 6 semaines de grossesse, un stade où la grande majorité des femmes ignorent qu’elles sont enceintes. Le viol et l’inceste ne constituent pas des exceptions. Autre disposition : elle fait des citoyens les garants de cette loi et leur permet de porter plainte au civil contre les organisations ou les personnes qui aideraient les femmes à avorter. Avec en prime, une récompense de 10 000 dollars pour ceux qui ont dénoncé un cas avéré. La Cour Suprême a refusé de suspendre cette loi qui contrevient à l’arrêt Roe v. Wade qui garantit, depuis 1973, le droit à l’avortement. Avec SB 3, les républicains texans s’attaquent aux manuels scolaires et à leur contenu. Ils tentent d’imposer une vision à sens unique – glorieux, forcément glorieux – de l’histoire américaine. La loi encadre ainsi la façon dont les enseignants doivent aborder les questions d’inégalités raciales et de genre tandis qu’une commission parlementaire a établi une liste de 850 livres jugés dangereux pour les écoliers. Une véritable « chasse aux sorcières », selon l’association des enseignants du Texas.

D’une chasse à l’autre : à l’instar de 18 autres États dirigés par les Républicains, le Texas a modifié son code électoral afin de décourager les classes populaires issues des minorités ainsi que les jeunes de voter. On peut déjà commencer à en mesurer les effets : à neuf mois des élections de mi-mandat, le taux de refus des demandes de procurations (beaucoup plus utilisées par les démocrates) est sept fois plus élevé que lors des précédents scrutins. Mais l’arme fatale demeure la suppression des bureaux de vote. Pas moins de 750 d’entre eux ont ainsi été fermés depuis 2013, selon un décompte, datant de septembre 2 019. Ils sont majoritairement situés dans les centres urbains, où vivent les électorats latinos et africains-américains. Le GOP (Grand Old Party, surnom du parti républicain) local n’oublie pas un autre « segment » essentiel de l’électorat démocrate – la jeunesse – en fermant des bureaux sur les campus universitaires.

À l’Ouest, les progressistes voient du nouveau. Ancien bastion républicain (Ronald Reagan en a été gouverneur de 1967 à 1975) et laboratoire de la droite nativiste dans les années quatre-vingt-dix, la Californie a pris un impressionnant virage sur l’aile « gauche » ces deux dernières décennies. La bascule s’est opérée après l’adoption par référendum, en 1994, de la proposition 187 interdisant l’accès des immigrés sans-papiers aux services de santé et d’éducation. « Il y a alors eu une campagne pour convaincre les immigrés légaux de devenir citoyens, d’inscription sur les listes électorales. Les militants les plus aguerris se sont investis en politique. Miguel Contreras (fils d’immigrés mexicains travaillant dans les fermes, engagé après une rencontre avec César Chavez, pionnier du syndicalisme et du mouvement des droits civiques) a constaté que les immigrés latinos étaient les plus pro-syndicats. Il a donc décidé d’utiliser les ressources syndicales pour inscrire les latinos sur les listes électorales. Cela a totalement changé la politique à Los Angeles puis dans l’État », nous racontait, en 2020, Chris Zepeda-Millàn, professeur au département d’études chicanos à UCLA. C’est ce travail de politisation des Latinos qui n’a pas été fait entre Dallas et San Antonio et explique qu’à composition démographique identique, le Texas demeure un fief républicain. Autre spécificité californienne : l’entrée en politique des militants syndicalistes qui portent directement, au Parlement de Sacramento, des revendications du mouvement syndical, mais pas uniquement. La session 2 021 a été l’une des plus prolifiques de l’histoire de l’État. Pas moins de 770 textes de lois ont été adoptés. Tous azimuts. Sur le front social : la Californie est le premier État imposant au patronat du textile un paiement à l’heure, pas à la pièce. Changement climatique : compost obligatoire, interdiction à la vente des souffleurs thermiques. Réforme du système pénal : fin des peines planchers dans les affaires de drogue, suppression de la catégorie pénale « viol conjugal » pour laquelle les peines encourues étaient moindres que celle d’un viol. Éducation : programme d’études « ethniques » obligatoire pour tous au lycée. Élections : généralisation du vote par correspondance.

Sollicité par l’Humanité, Mark Kesselman, co-auteur d’un livre-référence sur la politique américaine (« The politics of power »), tempère d’abord : « Il y a en Californie des comtés très conservateurs et au Texas, des villes « bleues » (démocrates) comme Austin et l’État est d’ailleurs plus « pourpre » (mélange de bleu et de rouge, soit un État de plus en plus indécis) que « rouge » puisque la marge de Trump n’était pas énorme ». Puis ajoute : « Mais il est vrai que les deux États sont deux mondes bien différents. Et ils le deviennent de plus en plus en raison des politiques publiques et lois qui accentuent les différences socio-politico-culturelles. » Jusqu’où peut aller cette tectonique des plaques dans un pays qui se trouve, selon la formule de l’un des deux journalistes du Watergate, Carl Bernstein, dans un climat de « guerre civile froide » ?

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

L’insulte aux militaires décédés: le début de la fin pour Trump?

Alors que les sondages s’avèrent de plus en plus mauvais pour l’hôte de la Maison-Blanche, des révélations tombent en cascade sur sa façon d’être et de penser. « Il fera n’importe quoi pour l’emporter », prévient son ancien avocat. (Article publié dans l’Humanité du 7 septembre 2020.)

C’est une forme de manifestation qu’affectionnent les pro-Trump : en vrais « déclassés » de l’Amérique, ils montent à bord de leurs bateaux et défilent ensemble, sur un lac ou une rivière, drapeaux au vent, casquettes « Maga » (Make America Great Again) de capitaine du dimanche vissées sur la tête. Samedi, sur le lac Travis, au nord-ouest d’Austin (Texas), les choses ne se sont pas passées comme prévu et le bureau du shérif a reçu des appels de détresse en batterie. « Certains prenaient l’eau, d’autres étaient à l’arrêt, d’autres encore chaviraient… », a raconté Kristen Dark, sa porte-parole. On peut céder à l’allégorie facile : la campagne de Trump coule. Il est sans doute trop hardi (ou trop tôt) pour l’affirmer mais, depuis plusieurs jours, les mauvaises nouvelles succèdent aux révélations néfastes pour un président qui aborde la dernière ligne dans une situation de grande fragilité politique.

Jeudi, le magazine The Atlantic a publié une longue enquête dans laquelle plusieurs sources affirment que le président américain a qualifié de « losers » et « crétins » des soldats américains morts pendant la Première Guerre mondiale. En novembre 2018, afin de commémorer les cent ans de la fin de la Grande Guerre, Trump avait annulé son déplacement dans un cimetière américain près de Paris, prétextant que les conditions météorologiques ne permettaient pas à son hélicoptère de décoller. « Pourquoi devrais-je aller à ce cimetière ? C’est rempli de losers », aurait-il lancé à ses conseillers. Quant aux 1541 soldats américains morts pendant la bataille du bois de Belleau, ils ne seraient que des « crétins ». « Qui étaient les gentils ? » pendant ce conflit, a-t-il demandé à ses conseillers. Autre épisode raconté par le magazine : au cimetière militaire national d’Arlington, alors que son chef de cabinet, l’ancien général John Kelly, vient rendre hommage à son fils, un marine tué en Afghanistan en 2010 à l’âge de 29 ans, Trump lui glisse à l’oreille : « Je ne comprends pas. Quel intérêt il y avait pour eux ? » En 2015, il s’en était publiquement pris à John McCain, sénateur républicain, prisonnier de guerre torturé au Vietnam pendant cinq ans. « C’est un héros parce qu’il a été capturé. J’aime les gens qui ne sont pas capturés », avait-il déclaré. Donald Trump avait échappé à la conscription en 1968, officiellement en raison d’une excroissance osseuse au talon… La Maison-Blanche a démenti l’ensemble des accusations dénonçant l’anonymat des sources. Donald Trump a même demandé le renvoi de Jennifer Griffin, une journaliste de Fox News, la chaîne conservatrice, qui a confirmé en partie les propos « dénigrant » des soldats américains morts au combat.

Si John Kelly demeure muet depuis les révélations, un autre ancien proche de Donald Trump a décidé de parler. Il s’agit de son ancien avocat, Michael Cohen, condamné à trois ans de prison pour diverses fraudes et violation des lois électorales. Il publie ses mémoires dont CNN a obtenu une copie. On y apprend que Trump avait embauché un « Faux-Bama », un sosie de son prédécesseur afin de tourner une vidéo dans laquelle il l’a « rabaissé rituellement avant de le virer ». Le président américain y est décrit comme un menteur, un prédateur, un escroc, une brute et un raciste. Comme pour donner raison à ce portrait, Trump a ordonné, ce week-end, la suppression des formations contre le racisme dispensées dans l’administration fédérale, qui relèvent, selon lui, de la « propagande clivante et anti-américaine ». Michael Cohen dépeint également son ancien client comme un adorateur de Poutine et de la façon dont il tient la Russie sous sa coupe. Là encore, le contenu du livre trouve écho dans l’actualité : Trump a déclaré, vendredi, ne pas avoir vu de preuves de l’empoisonnement de l’opposant russe Alexeï Navalny. Interviewé par CNN, l’ancien avocat estime, enfin, que « Donald Trump fera tout et n’importe quoi pour gagner ». Il se dessine de plus en plus clairement que « faire n’importe quoi » sera la condition de sa réélection : même Fox News, la principale chaîne du Trumpistan, lui donne, dans la dernière livraison de sondages, un retard de 4 à 10 points dans tous les Swing States.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Battu mais réélu : l’incroyable scénario légal

Dans les méandres des textes légaux et d’une lecture extensive des pouvoirs présidentiels, Donald Trump pourrait trouver le chemin pour ne pas se soumettre au verdict des urnes. (Article publié dans l’Humanité du 29 juillet 2020.)

C’est un scénario de science politique-fiction totalement réaliste : Donald Trump est battu le 3 novembre mais deux mois et demi plus tard il plastronne sur le Mall de Washington et prête serment pour la seconde fois. Publié par le célèbre magazine Newsweek, il est détaillé par un éditorialiste maison, Tom Rogers, et un ancien sénateur démocrate du Colorado, Timothy Wirth. Accrochez vos ceintures et révisez votre droit constitutionnel américain.

Cela commence donc le soir du 3 novembre : Biden remporte le vote populaire ainsi que le collège électoral grâce à des victoires sur le fil dans les « Swing States » de l’Arizona, du Wisconsin, du Michigan ou de la Pennsylvanie. Aussitôt, Trump crie à la fraude et à l’interférence de la Chine, dont il n’a cessé, durant toute la campagne, de dénoncer le rôle. Cela relève de la sécurité nationale, argue-t-il, ce qui lui permet d’invoquer des « pouvoirs d’urgence ». Le département de la Justice est chargé d’une enquête dans les quatre États. La date du vote du collège électoral se rapproche et les investigations s’éternisent. Les législatures de ces quatre États – dominés par les républicains – refusent de certifier les résultats tant que les doutes sur la « sécurité nationale » persistent. Les démocrates saisissent alors la Cour Suprême qui se contente de rappeler que la date du 14 décembre est impérative et que, légalement, le président est dans ses droits. Le collège électoral se réunit donc sans les quatre États concernés : ni Biden, ni Trump n’obtiennent une majorité. L’élection se jouera à la Chambre des représentants. Les démocrates ont maintenu leur majorité obtenue en 2018. Bonne nouvelle pour Biden ? Détrompez-vous. Le vote se déroule par État qui compte chacun pour une voix. À ce jour, même si les démocrates comptent 235 élus contre 197 aux républicains, la plus forte concentration de leurs députés dessine un rapport de forces inverse en nombre d’États : 26 pour Trump, 23 pour Biden. Donald J. Trump est élu pour un second mandat. « Nous n’arrivons pas à nous convaincre qu’il s’agit d’un scénario farfelu, commentent les deux auteurs. Nous avons vu Trump menacer d’invoquer la loi contre l’insurrection de 1807 pour envoyer l’armée contre les manifestants de son propre pays. » Ils terminent par cette question : « Que faisons-nous en tant que citoyens contre la réalité menaçante d’un Complot contre l’Amérique ? » La référence au roman de Philip Roth dans lequel la victoire de Charles Lindbergh face au président sortant Roosevelt projette l’Amérique dans un système autoritaire.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Bloomberg, joker des élites centristes ou mistigri ?

Culture sexiste, positions antisociales, pratiques racistes, arrosage financier tous azimuts : le pedigree du milliardaire, ancien républicain et nouveau favori de l’élite démocrate, en hausse dans les sondages, refait surface (article publié dans l’Humanité du 18 février)

Il voulait rester dans son coin, presque à l’abri des regards indiscrets, jusqu’au 3 mars, jour du Super Tuesday (15 États voteront, dont la Californie et le Texas), pour lequel il dépense des sommes inédites dans l’histoire du pays. Raté. Sa percée récente dans les sondages lui a attiré les foudres de ses adversaires et l’attention des médias. Michael Bloomberg est désormais celui dont tout le monde parle… et cela ne tourne guère à son avantage.

Durant le week-end, les deux grands titres de la presse outre-Atlantique ont livré des enquêtes au long cours sur le milliardaire. Le Washington Post s’est penché sur la culture sexiste dans laquelle le fondateur du groupe éponyme a fait baigner salariés et cadres durant de nombreuses années. Les « blagues » et références sexuelles étaient manifestement légion. L’article rappelle également les nombreuses actions intentées en justice, soldées par des accords secrets entre Bloomberg et les plaignantes. L’une d’entre elles a affirmé que le PDG lui aurait conseillé de se faire avorter alors qu’elle venait de lui annoncer être enceinte. « Il m’a dit de “le tuer”, d’une voix grave et monotone », a-t-elle déclaré. « J’ai demandé : “Quoi ? Que viens-tu de dire ?” Il m’a regardée et a répété de manière délibérée : “Tue-le.” » De nombreux conseillers des candidats en lice ont demandé la levée de la clause de confidentialité afin que chacun puisse avoir accès au contenu des plaintes et accords.

Le New York Times s’est, quant à lui, penché sur la toile financière tissée depuis de nombreux mois par l’ancien maire de New York. Michael Bloomberg avait renoncé courant 2019 à se présenter dans le cadre de la primaire démocrate, lui, l’ancien républicain (il fut élu sous cette étiquette à la mairie de New York en 2002) devenu indépendant, avant de se raviser en novembre 2019. Il a depuis injecté 400 millions de dollars dans sa campagne. L’enquête du journal montre que, depuis qu’il a quitté l’hôtel de ville de New York en 2013, Bloomberg a dépensé 10 milliards de dollars (pour une fortune estimée à 60 milliards de dollars) dans des buts de « charité » et politiques. En 2019, ses versements ont atteint 3,3 milliards, signe évident qu’il préparait son entrée en piste malgré ses dénégations. Ses « dons » sont déversés tous azimuts : aux députés démocrates, au DNC (l’instance nationale du Parti démocrate) lui-même, à des associations prônant le contrôle des armes à feu ou contre le changement climatique. À chaque fois, l’argent versé s’accompagne de très strictes consignes sur la stratégie à suivre par les organisations subventionnées.

Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là pour celui qui vient de fêter ses 78 ans. Ressortent également toutes les politiques et prises de position. Un florilège de nature à décourager tout électeur démocrate normalement constitué. Il s’est opposé au Smic à 15 dollars, jugeant qu’augmenter les salaires constituait une bien piètre idée. Il a attribué la crise des subprimes au fait que des prêts avaient été consentis à des familles populaires membres des minorités. En tant que maire de New York, il avait mis en place la politique du « stop and frisk » (arrestation et fouille au faciès), justifiée – comme on peut l’entendre dans un enregistrement récemment diffusé – par le « fait » que 95 % des auteurs de délit sont issus des minorités.

Depuis plusieurs semaines, Bloomberg mène une opération « amende honorable » sur tous les sujets et tente de s’aligner avec le centre de gravité idéologique du Parti démocrate, proposant même d’alourdir l’imposition des plus riches. Après l’effondrement en cours de la candidature de Joe Biden et les limites de celles de Pete Buttigieg et Amy Klobuchar, l’establishment, affolé par la dynamique Sanders (renforcée par le soutien récent de l’actuel maire de New York, Bill de Blasio et un très bon sondage dans le Nevada), ne semble plus jurer que par lui. Le DNC a même changé ses règles pour lui permettre de monter sur la scène, mercredi 19, de l’Hôtel Paris, à Las Vegas, pour le neuvième débat entre prétendants à l’investiture démocrate. Mais Bloomberg semble désormais hésiter. Il sait qu’il devra faire face à la charge de Bernie Sanders et certainement des autres présents. Aucun billet de banque ne lui sera alors utile.

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

Warren-Sanders : alliance ou lutte fratricide?

Les deux sénateurs, en compétition pour le vote progressiste des primaires démocrates, ont conclu un pacte de non-agression même s’ils occupent, peu ou prou, le même espace politique.

Et pendant l’impeachment, la primaire démocrate continue. Elle passe certes au second plan mais elle n’en est pas moins décisive dans la perspective d’empêcher un second mandat de Donald Trump, selon le candidat et le programme dont se dotera le parti de l’âne. Cible du coup de fil du président américain à son homologue ukrainien, Joe Biden pourrait en profiter pour parfaire son image de meilleur opposant. Mais elle risque aussi de jeter le doute sur les affaires de son fils et entretenir l’idée d’une confusion des genres chez l’ancien vice-président de Barack Obama.

En tout cas, sa position de leader est remise en cause dans deux sondages publiés ces derniers jours et c’est Elizabeth Warren qui a pris la corde, confirmant une dynamique amorcée au printemps après des mois de basses eaux, depuis le lancement de sa campagne à Noël 2018. En mars-avril, les enquêtes d’opinion ont montré qu’elle prenait une forme d’ascendant sur Bernie Sanders, avec lequel elle a conclu un pacte de non-agression.

Le secret de sa percée ? Il tient principalement en une phrase : « J’ai un plan ». Sur tous les sujets, l’ancienne professeure de droit à Harvard, dégaine un plan fort détaillé et, le plus souvent, radical. A Biden qui avance péniblement avec l’unique gonfalon du vote utile, elle oppose un anti-trumpisme de substance. La mesure qui a le plus marqué les esprits consiste en la création d’une sorte d’impôt sur la fortune : taxe de 2% sur les patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars (45,5 millions d’euros) et de 3% sur ceux de plus d’un milliard de dollars. Recettes attendues : 2 750 milliards de dollars sur dix ans, qui permettront de financer ses autres « plans », comme la gratuité partielle de l’enseignement supérieur, l’effacement d’un tiers de la dette étudiante et la création d’un service public de la petite enfance. Son positionnement progressiste est renforcé par son alignement sur deux propositions estampillées « Bernie » : instauration d’un système de santé universel dit « Medicare for All» et refus d’accepter les dons des gros donateurs et des entreprises.

Malgré son âge (70 ans), elle incarne une forme de renouvellement, en tant que femme entrée tardivement dans l’arène politique. Pour l’anecdote : sollicitée dès 2016 pour défier Hillary Clinton, elle avait décliné, laissant le champ libre à… Sanders et se garda bien, jusqu’au bout de soutenir l’un ou l’autre.

Les « jauges » des meetings d’Elizabeth Warren ressemblent à s’y méprendre à celles de « Bernie » durant l’année de son émergence politique, en 2015 : entre 12 et 15.000 personnes à New York, Seattle ou Minneapolis. La « sociologie » de ses électeurs aussi : plutôt jeunes, éduqués et urbains. Pendant ce temps-là, la base de Sanders a muté : plus multicolore, plus « working class ». Warren aurait-elle piqué la « martingale » de Sanders?

En tout cas, elle se distingue de son collègue de la chambre haute du Congrès sur deux aspects d’importance. Contrairement à l’outsider de 2016, elle n’entretient pas des rapports empoisonnés avec l’appareil démocrate. Un article documenté du New York Times indiquait à quel point elle prenait soin de parler régulièrement avec les responsables locaux ou d’Etat du parti de l’âne tandis que Sanders n’a pas même pas pris contact avec le seul sénateur qui l’avait soutenu en 2016… Autre différence de taille analysée par Bhaskar Sunkara, le rédacteur-en-chef du magazine Jacobin : « Elle n’a pas pour l’instant jamais effleuré l’idée qu’il faut bâtir le genre de mouvement dont Sanders fait son argument principal, encore moins fait le moindre geste pour le construire. » Là où « Bernie » appelle à une « révolution politique », Warren se contente de compiler des plans. Elle a, par ailleurs, tenu à rappeler qu’elle était foncièrement favorable au capitalisme.

Les deux pourraient avoir destin lié jusqu’à la convention qui se tiendra en juillet. La répartition proportionnelle des délégués dans chaque Etat permettra aux deux figures progressistes de maintenir leur candidature jusqu’au bout, sauf si l’une d’entre elles « décrochait ». Et lors de la nomination, à Milwaukee, les délégués de l’un(e) auront peut-être la possibilité de se reporter sur l’autre. Dans les sondages, le cumul des deux s’établit désormais à près 40% tandis que le favori, Joe Biden, reste scotché à 30%. Mais on sait qu’en politique 1+1 ne font pas toujours 2.

Christophe Deroubaix

 

 

Poster un commentaire

Classé dans Non classé

L’axe Sanders-Warren impose le tempo idéologique des primaires démocrates

Les deux premiers débats avec les prétendants à l’investiture démocrate ont confirmé le virage à gauche de l’électorat démocrate et de nombre de ceux qui souhaitent le représenter.

Jamais un débat de primaires n’avait accueilli autant de participants, laissant craindre des échanges inaudibles voire une foire d’empoignes. Pourtant, le bilan de deux soirées consécutives de deux heures d’échanges (regardées par respectivement 15 et 18 millions d’Américains, soit de très bons taux d’audience), jeudi et vendredi derniers, dessine un paysage clarifié :  le virage à gauche se confirme, mettant en difficulté les « centristes », au premier rang desquels Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama qui a passé une soirée cauchemardesque.

Au petit jeu des « gagnants et perdants », auxquels s’adonnent traditionnellement éditorialistes et journalistes politiques, son nom faisait consensus dans la catégorie « losers ». Celui qui depuis son élection comme sénateur en 1973 a toujours épousé les positions les plus droitières de son parti (anti-IVG, pro-business, pro-lois répressives, pro-guerre, etc) s’est retrouvé en total décalage. Il a surtout subi un mémorable KO de la part de Kamala Harris, la sénatrice de Californie, qui a rappelé son opposition au busing (organisation de transports scolaires visant à promouvoir la mixité sociale) dans les années 70. « En Californie, il y avait une petite fille qui a profité du busing pour intégrer une école publique. Et cette petite fille, c’était moi », lui a-t-elle lancé. Groggy, Biden a argué qu’il était opposé au « busing » organisé par le ministère de l’éducation. Depuis, de nouveaux documents ont été révélés, montrant qu’il était bel et bien aligné sur les thèses ségrégationnistes. Le coup porté au favori de l’establishment, populaire parmi les électeurs africains-américains, est sérieux, sans que l’on puisse dire encore s’il sera définitif. Kamala Harris, dont le père est africain-américain et la mère indienne, a émergé comme une prétendante de premier rang à l’investiture.

Pour les autres « gagnants », les avis divergeaient mais c’est William Pitt Rivers, éditorialiste à Truthout, le site progressiste, qui a visé dans le mille : « Je tiens à féliciter le programme présidentiel de Bernie Sanders pour avoir remporté les deux débats du parti démocrate. » Les propositions du sénateur du Vermont sont devenues le bien commun du parti démocrate et surtout de ses électeurs qui les plébiscitent : salaire minimum à 15 dollars (qui est déjà une réalité dans une dizaine d’Etats comptant près de 100 millions d’habitants), gratuité des études dans les universités publiques et « Medicare for All », système de santé publique. Deux moments ont symbolisé ce virage à gauche. Pour la première fois dans l’histoire électorale, des candidats (en l’occurrence Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Kamala Harris) de l’un des deux grands partis se sont prononcés pour la suppression pure et simple des assurances privées en matière de santé. Sur la question de l’immigration, une immense majorité des candidats s’est déclarée favorable à l’accès aux soins pour les sans-papiers et pour la décriminalisation de l’immigration « clandestine ». Julian Castro, ancien ministre du logement de Barack Obama, a livré un passionné plaidoyer pour une Amérique ouverte, critiquant implicitement les politiques d’expulsions des immigrés sans statuts qui connurent un pic, pendant la présidence de… Barack Obama.

2016 a mis fin à l’ère clintonienne. 2020 s’annonce sous les auspices d’un regard critique sur les années Obama. Mais les électeurs africains-américains portent toujours un regard positif sur ses deux mandats. Or, aucun candidat ne peut prétendre à l’investiture démocrate sans une part significative de ce vote. Voilà l’une des principales difficultés de l’axe Sanders-Warren qui, s’il a remporté la bataille idéologique, n’en a pas pour autant gagné le processus particulier d’une élection primaire.

Christophe Deroubaix

Poster un commentaire

Classé dans Non classé