Archives mensuelles : février 2020

Bloomberg, joker des élites centristes ou mistigri ?

Culture sexiste, positions antisociales, pratiques racistes, arrosage financier tous azimuts : le pedigree du milliardaire, ancien républicain et nouveau favori de l’élite démocrate, en hausse dans les sondages, refait surface (article publié dans l’Humanité du 18 février)

Il voulait rester dans son coin, presque à l’abri des regards indiscrets, jusqu’au 3 mars, jour du Super Tuesday (15 États voteront, dont la Californie et le Texas), pour lequel il dépense des sommes inédites dans l’histoire du pays. Raté. Sa percée récente dans les sondages lui a attiré les foudres de ses adversaires et l’attention des médias. Michael Bloomberg est désormais celui dont tout le monde parle… et cela ne tourne guère à son avantage.

Durant le week-end, les deux grands titres de la presse outre-Atlantique ont livré des enquêtes au long cours sur le milliardaire. Le Washington Post s’est penché sur la culture sexiste dans laquelle le fondateur du groupe éponyme a fait baigner salariés et cadres durant de nombreuses années. Les « blagues » et références sexuelles étaient manifestement légion. L’article rappelle également les nombreuses actions intentées en justice, soldées par des accords secrets entre Bloomberg et les plaignantes. L’une d’entre elles a affirmé que le PDG lui aurait conseillé de se faire avorter alors qu’elle venait de lui annoncer être enceinte. « Il m’a dit de “le tuer”, d’une voix grave et monotone », a-t-elle déclaré. « J’ai demandé : “Quoi ? Que viens-tu de dire ?” Il m’a regardée et a répété de manière délibérée : “Tue-le.” » De nombreux conseillers des candidats en lice ont demandé la levée de la clause de confidentialité afin que chacun puisse avoir accès au contenu des plaintes et accords.

Le New York Times s’est, quant à lui, penché sur la toile financière tissée depuis de nombreux mois par l’ancien maire de New York. Michael Bloomberg avait renoncé courant 2019 à se présenter dans le cadre de la primaire démocrate, lui, l’ancien républicain (il fut élu sous cette étiquette à la mairie de New York en 2002) devenu indépendant, avant de se raviser en novembre 2019. Il a depuis injecté 400 millions de dollars dans sa campagne. L’enquête du journal montre que, depuis qu’il a quitté l’hôtel de ville de New York en 2013, Bloomberg a dépensé 10 milliards de dollars (pour une fortune estimée à 60 milliards de dollars) dans des buts de « charité » et politiques. En 2019, ses versements ont atteint 3,3 milliards, signe évident qu’il préparait son entrée en piste malgré ses dénégations. Ses « dons » sont déversés tous azimuts : aux députés démocrates, au DNC (l’instance nationale du Parti démocrate) lui-même, à des associations prônant le contrôle des armes à feu ou contre le changement climatique. À chaque fois, l’argent versé s’accompagne de très strictes consignes sur la stratégie à suivre par les organisations subventionnées.

Les mauvaises nouvelles ne s’arrêtent pas là pour celui qui vient de fêter ses 78 ans. Ressortent également toutes les politiques et prises de position. Un florilège de nature à décourager tout électeur démocrate normalement constitué. Il s’est opposé au Smic à 15 dollars, jugeant qu’augmenter les salaires constituait une bien piètre idée. Il a attribué la crise des subprimes au fait que des prêts avaient été consentis à des familles populaires membres des minorités. En tant que maire de New York, il avait mis en place la politique du « stop and frisk » (arrestation et fouille au faciès), justifiée – comme on peut l’entendre dans un enregistrement récemment diffusé – par le « fait » que 95 % des auteurs de délit sont issus des minorités.

Depuis plusieurs semaines, Bloomberg mène une opération « amende honorable » sur tous les sujets et tente de s’aligner avec le centre de gravité idéologique du Parti démocrate, proposant même d’alourdir l’imposition des plus riches. Après l’effondrement en cours de la candidature de Joe Biden et les limites de celles de Pete Buttigieg et Amy Klobuchar, l’establishment, affolé par la dynamique Sanders (renforcée par le soutien récent de l’actuel maire de New York, Bill de Blasio et un très bon sondage dans le Nevada), ne semble plus jurer que par lui. Le DNC a même changé ses règles pour lui permettre de monter sur la scène, mercredi 19, de l’Hôtel Paris, à Las Vegas, pour le neuvième débat entre prétendants à l’investiture démocrate. Mais Bloomberg semble désormais hésiter. Il sait qu’il devra faire face à la charge de Bernie Sanders et certainement des autres présents. Aucun billet de banque ne lui sera alors utile.

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Sanders : une victoire dans le New Hampshire et quelques nuages

Arrivé en tête lors de la première vraie primaire de l’année, le sénateur du Vermont doit faire face à un bloc centriste éparpillé mais puissant. (Article publié dans l’Humanité du 13 février 2020)

Enfin une victoire incontestable. Bernie Sanders a remporté mardi la primaire du New Hampshire, premier vote au suffrage universel direct de la saison 2020 conduisant à la désignation du candidat démocrate qui affrontera Donald Trump le 3 novembre. Le candidat qui se réclame du « socialisme démocratique » était déjà arrivé en tête des votes dans l’Iowa (6000 suffrages d’avance au 1er tour, 1000 au second) mais le filtre de la forme caucus, l’accident industriel du report des votes et sa gestion chaotique par les instances locales du parti démocrate se sont combinés pour l’empêcher de revendiquer la victoire.

Dans le New Hamsphire, le sénateur de l’Etat du Vermont a engrangé 25,7% des suffrages. Il est talonné par Pete Buttigieg (24,4%) qui confirme sa percée de l’Iowa. La surprise de ce vote a les traits d’Amy Klobuchar, sénatrice centriste de Minnesota, qui a fait fructifier une excellente prestation lors du dernier débat. Les difficultés se confirment, en revanche, pour Elizabeth Warren (9,3%) et surtout Joe Biden (8,4%), qui a quitté l’Etat avant même la proclamation des résultats. Bonne nouvelle pour les démocrates : la participation s’est affichée en hausse (près de 300.000 électeurs contre 250.000 en 2016) ce qui valide l’hypothèse d’un caucus de l’Iowa à la participation décevante car « phagocyté » par la procédure d’impeachment.

Célébrant sa victoire avec les militants et sympathisants, à Manchester, ancienne ville industrielle, « Bernie » a lancé : « Cette victoire ce soir est le début de la fin pour Donald Trump (…) Mais le but de notre campagne n’est pas seulement de battre Trump, c’est de transformer le pays. » Soucieux de se glisser dans le costume du favori rassembleur, il a salué ses concurrents et assuré qu’il n’avait aucun doute sur la capacité « de nous unir ensemble. » Sous-entendu : derrière lui.

Plus personne ne conteste désormais que l’outsider Sanders a pris la pole position. Deux sondages nationaux publiés mardi le donnent en tête. Cependant, les résultats du New Hampshire ne dessinent pas un boulevard vers Milwaukee, où aura lieu la convention démocrate en juillet. Le « bloc centriste » est plus puissant, dans les urnes, que l’aile gauche, dans un Etat où Sanders avait remporté 60% des voix en 2016 contre Hillary Clinton. L’affaiblissement, voire même l’effondrement, de la campagne d’Elizabeth Warren, en tête des sondages nationaux fin 2019, constitue même une mauvaise nouvelle : en passant sous la barre des 15%, elle n’engrange aucun délégué. Si cela devait se confirmer lors des prochains votes, Sanders ne pourrait, au final, compter que sur ses propres délégués, sans quasiment aucune réserve lors de la convention.

Face à un Sanders, installé dans le statut du « front runner », le casse-tête de l’establishment s’est malgré tout renforcé dans le New Hampshire. Il y a désormais quatre candidats pour un fauteuil et chacun d’entre eux présente d’immenses faiblesses. Pete Buttigieg a mangé son pain blanc, si l’on peut dire, avec les deux premiers Etats. Les scrutins au Nevada (22 février) et en Caroline du Sud (29 février), où, respectivement, le vote des Latinos et les Africains-Américains, seront déterminants vont agir comme une sorte de juge de paix pour un candidat peu populaire auprès des « minorités ». La problématique semble la même pour Amy Klobuchar. Joe Biden en revanche mise tout sur l’Etat sudiste, où les Africains-Américains représentent un tiers des électeurs démocrates et où sa côte de popularité demeure intacte. Et puis, il y a Michael Bloomberg, le milliardaire, absent des premières étapes par choix stratégique, qui inonde la Californie et les autres Etats du Super Tuesday (3 mars) de centaines de millions de dollars (équivalent de l’ensemble du budget de Sanders lors de sa campagne en 2016). Premier effet : il perce dans les sondages nationaux (entre 11 et 17%) et marque des points auprès de l’électorat africain-américain (22%).

Du côté de l’équipe de campagne de Sanders, on peut penser qu’il vaut mieux diviser l’establishment pour régner. Et du côté de ce dernier, certains ne sont pas loin d’envisager que quatre candidats ratissent plus large que deux.

 

 

 

 

 

 

 

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New Hampshire : ce qu’en attendent les principaux candidats

La purée de pois de l’Iowa n’est pas encore dissipée, mais un peu de lumière pourrait venir de cet Etat pourtant peu peuplé que Sanders avait remporté en 2016.

Après le fiasco de l’Iowa, première étape sans vainqueur déclaré (1), voici désormais le New Hamsphire où, sauf improbable et totalement catastrophique surprise, un lauréat sortira des urnes. On passe du tarabiscoté caucus à la plus simple primaire où les électeurs votent, et à la fin, celui qui a remporté le plus de suffrages l’emporte. De ce côté-ci de l’Atlantique, le suffrage universel direct nous semble être la quintessence de la démocratie électorale. Pas aux Etats-Unis, où les filtres (collège électoral, sénat où sont surreprésentés les Etats ruraux, système du caucus) sont multiples.

Le New Hamsphire n’est guère plus représentatif de l’Amérique de 2020 que l’Iowa (les blancs constituent 90% de la population de ces deux Etats) et il pèse encore moins démographiquement : 1,35 millions d’habitants contre 3 millions. Mais politiquement, le gain est mille fois supérieur à la mise. Et il a l’intérêt d’être un « swing state ».

Pour les six candidats candidats qui peuvent encore prétendre à l’investiture démocrate, les enjeux sont évidemment différents.

Pour Bernie Sanders, la victoire est la seule option s’il veut maintenir sa dynamique. En 2016, il avait ébranlé l’establishment par une écrasante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%). Le type de primaire dans cet Etat qui permet aux indépendants déclarés de voter lui est favorable, lui-même revendiquant cette étiquette d’indépendant. Les derniers sondages lui accordent de 7 à 8% d’avance. Une victoire confirmerait qu’il est bien le « front runner », d’autant qu’il figure dans le duo de tête dans tous les sondages réalisés dans les autres Etats. Une défaite serait logiquement lue comme une réussite des attaques portées dans la dernière ligne droite, notamment par Joe Biden et Pete Buttigieg, contre sa radicalité et son label «socialiste. »

Pour Pete Buttigieg, co-vainqueur de l’Iowa, l’important est de confirmer son émergence. Une victoire conforterait son statut d’alternative la plus crédible à Sanders. Une deuxième place, juste derrière Sanders, ne l’altérerait pas. Quelle portée aura la charge de Sanders contre les riches donateurs de la campagne de Buttigieg ? Quel impact de l’attaque en règle lancée par Biden via un clip TV contre ce maire « inexpérimenté » d’une petite ville du Midwest ? Et peut-être principalement : dans quelle mesure la très bonne prestation d’Amy Klobuchar lors du débat entre prétendants, vendredi dernier, va-t-elle lui permettre de grignoter l’électorat centrise de Buttigieg ? Les derniers sondages indiquaient un tassement de ce dernier au bénéfice de la sénatrice du Minnesota.

Puisque l’on parle de Joe Biden… L’ancien vice-président de Barack Obama n’en est pas encore à jouer sa survie. Celle-ci se dénouera, ou pas, en Caroline du Sud, le 29 février prochain, où le poids des Africains-Américains est de première importance. Il a d’ailleurs annoncé qu’il prendrait un autre « coup » dans le New Hampshire après celui reçu dans l’Iowa. Une façon de dédramatiser, en l’annonçant, une défaite programmée. Mais de quelle ampleur ?

On ne sait si Elizabeth Warren joue encore quelque chose dans cette campagne. Ou alors c’est maintenant ou jamais. Si Sanders prend la pole position de l’aile gauche, cela risque d’être définitif et la sénatrice du Massachusetts ne disposera plus de ficelles à tirer pour renverser la tendance. Demeure une inconnue et de taille : franchira-t-elle le seuil des 15% qui permet de décrocher des délégués qui compteront à la convention de Milwaukee en juillet ?

Enfin, un candidat ne sollicite pas le suffrage des électeurs du New Hamsphire mais y regardera de très près : Michael Bloomberg, qui a choisi de zapper les quatre premières étapes de février pour se concentrer sur le Super Tuesday du 3 mars (Californie et Texas au menu). Son scénario idéal pour se présenter en recours auprès de l’establishment : une victoire de Sanders et un morcellement entre les trois candidats centristes.

 

  • En l’état, on sait que Bernie Sanders a remporté, lors du 1er tour, 6000 suffrages, et un millier au second, de plus que Pete Buttigieg mais que ce dernier devrait disposer, selon les résultats communiqués dimanche par les instances démocrates de l’Iowa, de 14 délégués à la convention nationale contre 12 à Sanders, 8 à Warren et 6 à Biden. Au regard des irrégularités et erreurs constatées, Associated Press et le New York Times n’ont pas déclaré de vainqueur.

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Sanders-Warren: l’axe mis à mal?

Alliés programmatiques, les deux sénateurs sont de fait rivaux dans la primaire qui a commencé de façon chaotique dans l’Iowa et se dirige vers le New Hamsphire où une primaire a lieu mardi 11février. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 6 février 2020)

 

Pour l’establishment démocrate, la gauche ressemble à une hydre. Avec la victoire, en 2016, d’Hillary Clinton face à Bernie Sanders, le social-libéralisme version US, pensait avoir remporté la partie. Mais une improbable défaite et quatre ans plus tard, la gauche a repoussé…à deux têtes : Bernie Sanders, toujours là, malgré ses 79 ans et une attaque cardiaque, et Elizabeth Warren, 70 ans.

La popularité des programmes sur lesquels ils mènent campagne illustre un virage à gauche de l’électorat démocrate amorcé après la crise de 2008 et qui s’est accéléré avec la victoire de Donald Trump. Les deux se déclarent favorables à la création d’un système de santé publique (Medicare for All) avec suppression des assurances privées, le SMIC à 15 dollars, l’annulation de la dette étudiante et la gratuité des études supérieures… Les différences relèvent plus du degré que de la nature. En termes de réforme fiscale, ils proposent d’instaurer ce qu’en France on appellerait un Impôt sur la fortune: une taxe sur le patrimoine, à partir de 32 millions (Sanders) ou 50 millions (Warren). « Je vois une seule grande différence : sur le changement climatique, analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson (New Jersey). Sanders a vraiment pris la mesure de la menace avec sa proposition de « New Deal écologique ». On peut aussi voir une nuance sur le Medicare for All : Sanders assume l’augmentation des impôts pour tous alors que Warren ne l’a pas assumé et en a payé les conséquences en reculant finalement dans les sondages.»

« C’est le discours qui entoure les propositions qui change, poursuit l’universitaire. Sanders dirige ses attaques contre la classe des milliardaires et critique le capitalisme. Warren vise les mêmes mais parle de corruption systémique et se déclare fidèle au capitalisme. »  Une nuance que corrobore Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas: « D’un côté il y a une gauche socialiste, de rupture avec le capitalisme, incarnée par Bernie Sanders, qui refuse tout financement par les gros donateurs, et fédère les radicalités sociétales de gauche par son alliance avec Alexandria Ocasio-Cortez. De l’autre, une gauche keynésienne et rooseveltienne avec Elizabeth Warren qui ne refuse pas le capitalisme mais souhaite revenir à sa version la plus efficiente, celle des années 1930-1970. »

Le contraste le plus marquant relève moins de la substance que de la « méthode » de gouvernement. « J’ai un plan », oppose Elizabeth Warren à chaque problème soulevé lors d’un débat. « Il nous faut une révolution politique », appelle de ses vœux Bernie Sanders, depuis 2016. Dans un point de vue publié dans le quotidien britannique The Guardian, Bhaskar Sunkara, fondateur du magazine marxiste Jacobin et pro-Sanders, insiste sur cette différence fondamentale : « Le changement ne viendra pas de politiques responsables ou de plans intelligents. Il viendra de la mobilisation des gens dans la rue, sur leur lieu de travail, dans leur quartier. Sanders est le seul qui peut ouvrir cette possibilité (…) Elizabeth Warren est une progressiste qui peut prendre une part importante à la large coalition pour le changement mais nous avons besoin d’un socialiste démocratique pour diriger cette coalition.»

Ces deux gauches sont complémentaires jusque dans leur sociologie. Warren recrute parmi « la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle », souligne John Mason. « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », ajoute-t-il.

Mais l’axe peut-il tenir alors que la campagne est entrée dans les turbulences de la dernière ligne droite avant les votes ? Un pacte de non-agression avait été tacitement conclu entre les deux parties. Il y a eu comme une infraction, mi-janvier, lors d’un débat lorsque Elizabeth Warren a déclaré que son collègue de la chambre haute lui avait assuré, en privé en 2018, qu’une femme ne pourrait pas gagner la prochaine élection présidentielle face à Donald Trump. Au terme du débat, l’échange entre les deux amis fut bref et froid… mais la tension est retombée les jours suivants.

Alliés stratégiques mais rivaux de fait. Surtout, un seul des deux peut prétendre à la nomination. Entre août et octobre, la sénatrice du Massachussetts a dominé les sondages avant que la courbe ne pique du nez sans que Sanders ne semble réellement en profiter. C’est, au début de l’année 2020, que la candidature du presque octogénaire a décollé, comblant le retard, dans les sondages nationaux, sur Joe Biden, le favori de l’establishment et ancien vice-président de Barack Obama. Pour les « pollsters » et observateurs, il ne faisait plus de doute que la primaire allait tourner au duel. Si mano a mano il doit y avoir, cela se fera peut-être sans Biden. Sa 4e place dans l’Iowa place sa campagne au bord du gouffre. Sanders, en revanche, a assumé son statut de favori.

Mais, du côté de son équipe de campagne, on s’inquiète quand même des futurs scores de Warren que l’on espère bons… Explication par un directeur régional de la campagne de Sanders : « On ne souhaite pas que Warren tombe trop bas et surtout pas en dessous du seuil de 15% qui l’empêcherait d’obtenir des délégués.» Sanders sait qu’il aura besoin des délégués de Warren à la convention qui se déroulera en juillet à Milwaukee (Wisconsin). A priori, aucun candidat ne franchira seul la barre des 50%. Dans cette convention qui s’annonce sans majorité absolue au 1er tour, certains observateurs imaginent un scénario presque fou : que l’establishment se rallie à Warren, « moindre mal » par rapport à Sanders. Dans la dernière ligne droite, la candidate cultive d’ailleurs cet argument de l’unité dont elle peut être la garante entre les deux ailes. « Bernie », lui, creuse le même sillon de sa « révolution politique », certain que seule une dynamique populaire pourra venir à bout de l’establishment démocrate puis de Trump.

 

 

 

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L’élite centriste se cherche un plan B comme Buttigieg… ou Bloomberg

Avec l’effondrement de Joe Biden, l’establishment pourrait se tourner vers le jeune candidat qui a percé dans l’Iowa ou le milliardaire en embuscade en Californie.

 

Trois jours après le caucus de l’Iowa, le parti démocrate ne cesse de repousser les frontières de l’amateurisme et du ridicule. Après le bug initial (de quelle nature ? mystère) qui a empêché la publication des résultats le soir même, les responsables démocrates de l’Etat ont dévoilé des données…portant sur 62% des bulletins, sans préciser quand le reste sera rendu public. Puis sur 85%. Puis le New York Times a découvert des anomalies dans les retranscriptions. Bref, c’est la bouteille à l’encre.

S’il apparaît que Bernie Sanders arrive en tête des suffrages, c’est Pete Buttigieg qui – pour l’heure – devance légèrement (de 0,1%) le sénateur du Vermont en nombre de délégués et, en l’état, pourrait être déclaré vainqueur. Alors que l’ancien vice-président Joe Biden n’occupe que la quatrième position, l’establishment a-t-il trouvé son plan B ? Le CV de Buttigieg respire la « modernité »: jeune, (à 37 ans, il fait partie de la génération montante des Millennials), surdiplômé (Harvard, Oxford), maire de South Bend (Indiana), petite ville du Midwest de 2012 à 2020, ancien militaire ayant servi en Afghanistan, assumant son homosexualité et posant volontiers avec son mari Chasten.

Politiquement, il est considéré comme un « centriste » et a réservé ses dernières flèches, avant le caucus de l’Iowa, aux propositions « irréalistes » de Bernie Sanders, a souvent mis l’accent sur sa foi évangélique. Il ne s’en prononce pas moins pour le «Medicare for All » mais en maintenant les assurances privées, pour une gratuité des études supérieures publiques pour 80% des familles qui gagnent moins de 100.000 dollars par an, contre la peine de mort… Ce qui en fait un candidat moins centriste qu’Hillary Clinton en 2016, signe d’une poussée générale vers la gauche. Les sondages réalisés à la sortie des urnes en Iowa montrent que sa candidature trouve un écho à peu près égal parmi les générations, les classes sociales et les définitions politiques (modéré ou « liberal »), ce qui lui permettra de se présenter comme le garant de l’unité de la famille démocrate.

La nouvelle coqueluche des médias devrait obtenir un bon score dans le New Hampshire, mais quid des Etats où les électeurs latinos et africains-américains comptent ? Les sondages indiquent qu’il ne dépasse guère la barre des 10% parmi ces électorats. Il pourrait également traîner, comme le sparadrap du capitaine Haddock, les attitudes racistes de la police de South Bend auxquelles il n’a jamais mis un terme. Enfin, ces relations avec les riches donateurs privés constituent un autre angle d’attaque pour ses opposants de gauche. En cas de besoin, le bloc social-libéral dispose d’un plan B bis : le milliardaire Bloomberg qui déverse des centaines de millions de dollars en Californie.

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La primaire démocrate trébuche dès la première foulée

Dans l’Iowa, un incroyable fiasco masque la victoire probable de Bernie Sanders, l’émergence de Pete Buttigieg et l’écroulement de Joe Biden (article publié dans l’Humanité du 5 février 2020).

Bernie Sanders a remporté, en voix, le caucus de l’Iowa, Pete Buttigieg a effectué une percée au détriment de Joe Biden, quatrième ; l’aile gauche remporte la moitié des voix dans un Etat rural et conservateur et les cartes sont rebattues au sein de l’establishment démocrate : tout ce qu’il fallait retenir du premier vote du cycle des primaires démocrates a quasiment disparu derrière une purée de pois générée par une immense confusion. Cela relève d’ailleurs plus de l’accident industriel que du simple « bug »: l’un des deux grands partis du pays le plus puissant de la planète se montre incapable de gérer un vote dans un Etat à peine plus peuplé que le département du Nord… On ne connait toujours pas la nature du problème, laissant place à toutes les interprétations. L’Iowa vient sans doute de perdre son statut disproportionné de faiseur de rois tout comme la forme du « caucus » a vécu ces derniers soubresauts mais l’essentiel est ailleurs : ce désastre fait quasiment de Donald Trump, le double vainqueur de la soirée: incontesté dans son propre camp (97% des voix), il se délecte de l’amateurisme de ses adversaires démocrates.

Chat échaudé craignant l’eau froide, la campagne de Bernie Sanders n’avait pas attendu que la bureaucratie locale démocrate vienne à bout des problèmes en décidant en pleine nuit de publier ses propres relevés. En 2016, novice en la matière, il avait laissé la main au parti démocrate qui, sans publier le détail des votes, déclarait une victoire d’Hillary Clinton d’une courte tête (49,6% contre 49,2%). La thèse du « hold up » est de plus en plus communément admise.

Si les résultats diffusés par Sanders étaient officiellement confirmés, ils produiraient une confirmation et une déflagration. La bataille entre l’aile gauche et l’establishment centriste aura bien lieu, et le vent semble plutôt souffler dans les voiles de la première, puisque ses deux candidats obtiennent un score plus élevé (près de 30% pour Sanders et 20% pour Warren) que ne le disaient les derniers sondages. Mais, manifestement l’incarnation des élites centristes ne sera pas Joe Biden (autour de 15%). Une quatrième place pour un ancien vice-président, favori des élites, cela semble rédhibitoire même si sa campagne « zombie » va sans doute se poursuivre jusqu’à trouver sa tombe naturelle. Le plan B du bloc social-libéral prend les traits d’un jeune maire du Midwest, Pete Buttigieg (environ un quart des voix) mais peut-être aussi d’un milliardaire octogénaire, Michael Bloomberg, qui attend son heure en Californie et y déverse des centaines de millions de dollars.

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Bernie versus Biden : cinq clés pour comprendre les primaires démocrates

La primaire du parti démocrate qui commence aujourd’hui dans l’Iowa s’annonce comme un face à face entre les représentants de l’establishment centriste et de l’aile gauche (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2020.)

L’Iowa est un Etat rural de 3 millions d’habitants, dont les électeurs sont blancs à 91% et qui ne fait plus partie de la liste des « swing states ». Il est donc sans intérêt politique… Sauf ce lundi 3 février où le caucus qui s’y tient va donner le « la » de la primaire démocrate. Le New Hamsphire (11 février), le Nevada (22) et la Caroline du Sud (29) commenceront ensuite à composer une « petite musique », avant le grand concert du Super Tuesday du 3 mars qui met en jeu une quinzaine d’Etats dont la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste du pays. Voici les principaux éléments du paysage au matin de la « bataille. »

 

 

  1. La dynamique Sanders

Tout semblait réuni pour une campagne sans souffle : l’âge du capitaine (79 ans) et la faiblesse de ses artères (infarctus en octobre dernier), une « concurrence » au sein de l’aile gauche par Elizabeth Warren qui pouvait en plus présenter le double visage du renouvellement et de la féminisation, un amoindrissement de l’effet de surprise. Et pourtant, depuis le début de l’année 2020, la dynamique est clairement du côté du sénateur qui se définit comme un adepte du socialisme démocratique. Elle se mesure évidemment dans les sondages : jour après jour, il réduit, à l’échelle du pays, l’écart avec Joe Biden. La dernière enquête réalisée par NBC News et le Wall Street Journal le place même en tête d’un tout petit point. Mais cette primaire est une course d’étapes et les premières d’entre elles s’avèrent souvent déterminantes.

Dans l’Iowa, Sanders posséderait quelques points d’avance sur Joe Biden, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg . Dans le New Hampshire où il avait enregistré en 2016 une retentissante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%) l’avantage est plus net: une dizaine de points. Dans le Nevada, premier Etat à voter qui comporte une part significative de Latinos, il est placé au coude à coude avec l’ancien vice-président. Les nouvelles des sondeurs sont également bonnes concernant le gros lot californien: l’écart se creuse avec les autres candidats (+14% selon la dernière étude parue).

Toutes les enquêtes soulignent que les électeurs déclarés de Sanders se déclarent les plus certains de leur choix. Le socle est solide et… enthousiaste. Le bilan de la collecte de fonds de 2019 dévoile une base de donateurs de cinq millions de personnes. La coalition « sandernista » repose sur les jeunes électeurs (47% des moins de 35 ans votent pour lui), les Latinos (beaucoup plus qu’en 2016) et les salariés de revenus faibles ou moyens.

La « résilience » de l’homme politique Sanders a sans doute à voir avec l’enracinement du mouvement qu’il incarne : « une alternative doctrinale au social-libéralisme », selon Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas, dont la demande a grandi à partir de « la grande récession de 2008, rupture déterminante. » Les électeurs de Sanders sont d’ailleurs les seuls à avoir une vue plus positive du socialisme que du capitalisme.

 

  1. La panique de l’establishment

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train Sanders a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», constate John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Depuis le redressement des courbes sondagières de « Bernie », la riposte des élites centristes se déploie de manière désordonnée. Hillary Clinton a tapé à côté de la plaque en lâchant à propos de son rival de 2016: « Personne ne l’aime ». Aussitôt, sur Twitter, le hashtag ILikeHim (Je l’aime) a fait des ravages. Dans l’Iowa, un super PAC (comité d’action politique supposément indépendant des partis politiques, sans plafond de dépenses) a diffusé des sports TV négatifs contre Sanders, une première dans cette campagne. Contre-productif selon un autre stratège démocrate qui livre ses états d’âme dans un article de Politico : « Si vous attaquez Sanders et son programme de socialisme démocratique, vous ne faites pas qu’attaquer Sanders, vous attaquez le socialisme démocratique lui-même. Et dans un parti où il y a une vague de jeunes socialistes démocratiques constituant une nouvelle et imprévisible force, vous risquez le désastre. »

Le plan A de l’establishment – Joe Biden – ne s’est pas totalement écroulé : il maintient ses positions grâce à un soutien massif des électeurs de plus de 50 ans (et surtout de plus de 65 ans) et des africains-américains. Mais deux défaites voire trois dans le premier mois de campagne plomberaient son argument principal de rassembleur seul capable de battre Trump. Un plan B se profile : Michael Bloomberg, milliardaire new-yorkais, une sorte d’effet miroir de Trump, côté démocrate. Il a déjà dépensé 230 millions de dollars de sa propre fortune en spots télé et radio avec un retour sur investissement maigre jusqu’ici. Il a certes gagné en notoriété et un peu dans les sondages nationaux où il dépasse désormais Pete Buttigieg mais toujours en dessous de la barre des 10%. Ayant fait l’impasse sur février, l’ancien maire de New York a mis tous ses jetons sur le Super Tuesday et la Californie : la dernière enquête KQED/NPR le place à 4%… Pour le bloc clintono-obamesque, il existe un plan C : la Convention (lire plus bas).

 

  1. Vote utile et vote de conviction

En anglais des Etats-Unis, cela s’appelle « electability». La force de la candidature de Joe Biden repose sur un seul et unique point : sa capacité à battre Donald Trump le 4 novembre prochain. Et la seule évidence de cet argument unique est puisé… dans les sondages. Comme Hillary Clinton en 2016. Ce qui en fait un argument pour le moins fragile. D’autant que sa campagne ne dispose d’aucune roue de secours en l’absence de « marqueur » programmatique identifiable et qu’elle se trouve lestée par un « casier politique » lourd, depuis son élection au Sénat en 1972 : de la « réforme » de l’aide sociale aux lois pénales répressives, du financement de ses campagnes par les grands groupes (notamment de l’industrie bancaire) au soutien à la guerre en Irak. Dans un article récent, Joel Bleifuss, rédacteur-en-chef du magazine socialiste In These Times, démonte l’argument : « Ce thème est utilisé comme une massue contre toute politique de transformation. Tout grand changement ferait fuir les électeurs indépendants et aiderait à la réélection de Trump. Mais cela fait l’impasse sur le fait que ces idées novatrices permettent de mobiliser un électorat qui sinon resterait chez lui. »

Le « turn out » (la participation), sésame des victoires : c’est l’analyse de Bernie Sanders. Et, selon lui, celle-ci, ne peut reposer que sur un contenu transformateur. Ses propositions-phares de 2016 (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans le public, SMIC à 15 dollars) sont devenues centrales (et majoritaires) dans l’opinion. A titre d’exemple, 85% des démocrates (et même 52% des républicains) sont favorables à un système de santé public, soit 70% des Américains contre 21% en 2014.

 

  1. Warren-Sanders : un axe durable ?

Ils étaient amis et alliés. Ils sont désormais deux rivaux plutôt en froid. Redeviendront-ils alliés ? La dernière ligne droite avant le vote en Iowa a été émaillée de bousculades et tentatives de crocs-en-jambe : une note interne à l’équipe de campagne de Sanders ciblait Warren comme la candidate des jeunes blancs bien portants, la sénatrice a ensuite prêté à son collègue de la chambre haute une déclaration sur l’impossibilité pour une femme de devenir présidente. La poussière n’est pas tout à fait retombée mais l’escalade s’est arrêtée là. Si Warren ne recolle pas à Sanders dans l’Iowa, elle ne pourra plus prétendre incarner l’aile gauche. Sa campagne se poursuivra malgré tout. C’est même le souhait de l’équipe de campagne de Sanders : à deux, il est possible de « ratisser », ou disons plutôt mobiliser, plus large. L’accord programmatique est presque total, la seule différence d’importance portant sur le « New Deal vert » que propose Sanders. La complémentarité sociologique constitue un autre atout : « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren, qui s’appuie sur la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle, mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », indique John Mason. En théorie, cet axe est fait pour durer jusqu’à la convention que le parti démocrate a choisi d’organiser à Milwaukee, ville industrielle du Wisconsin, Etat remporté par Trump en 2016. En pratique ?

 

  1. La perspective d’une convention contestée ?

Sauf dynamique historique du côté de Sanders ou ralliement précoce et précipité des centristes autour de la candidature Biden, aucun des candidats ne disposera seul d’une majorité absolue en arrivant à Milwaukee. Scénario le plus probable : le nom du nominé ne sera pas connu dès le 1er tour et l’on entrera alors dans l’inconnu d’une convention contestée, faite de négociations, de reports et voix, d’entrée en piste des « super délégués » (qui ne peuvent plus voter dès le 1er tour) et des potentiels coups de Jarnac. Selon un article de Politico publié ce week-end, des membres de la direction démocrate sont en train de se concerter afin de changer certaines règles. Tom Perez, le président du DNC (democratic national committee, l’organe décisionnaire) a aussitôt démenti. Il y a quelques jours, l’ancien ministre du travail de Barack Obama avait pourtant nommé à la tête des commissions des élus notoirement opposés à Bernie Sanders. Ce dernier sait que, pour éviter tout hold up, sa « révolution politique » doit commencer dès l’Iowa par une victoire franche et massive.

Christophe Deroubaix

 

 

 

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