Bernie versus Biden : cinq clés pour comprendre les primaires démocrates

La primaire du parti démocrate qui commence aujourd’hui dans l’Iowa s’annonce comme un face à face entre les représentants de l’establishment centriste et de l’aile gauche (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2020.)

L’Iowa est un Etat rural de 3 millions d’habitants, dont les électeurs sont blancs à 91% et qui ne fait plus partie de la liste des « swing states ». Il est donc sans intérêt politique… Sauf ce lundi 3 février où le caucus qui s’y tient va donner le « la » de la primaire démocrate. Le New Hamsphire (11 février), le Nevada (22) et la Caroline du Sud (29) commenceront ensuite à composer une « petite musique », avant le grand concert du Super Tuesday du 3 mars qui met en jeu une quinzaine d’Etats dont la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste du pays. Voici les principaux éléments du paysage au matin de la « bataille. »

 

 

  1. La dynamique Sanders

Tout semblait réuni pour une campagne sans souffle : l’âge du capitaine (79 ans) et la faiblesse de ses artères (infarctus en octobre dernier), une « concurrence » au sein de l’aile gauche par Elizabeth Warren qui pouvait en plus présenter le double visage du renouvellement et de la féminisation, un amoindrissement de l’effet de surprise. Et pourtant, depuis le début de l’année 2020, la dynamique est clairement du côté du sénateur qui se définit comme un adepte du socialisme démocratique. Elle se mesure évidemment dans les sondages : jour après jour, il réduit, à l’échelle du pays, l’écart avec Joe Biden. La dernière enquête réalisée par NBC News et le Wall Street Journal le place même en tête d’un tout petit point. Mais cette primaire est une course d’étapes et les premières d’entre elles s’avèrent souvent déterminantes.

Dans l’Iowa, Sanders posséderait quelques points d’avance sur Joe Biden, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg . Dans le New Hampshire où il avait enregistré en 2016 une retentissante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%) l’avantage est plus net: une dizaine de points. Dans le Nevada, premier Etat à voter qui comporte une part significative de Latinos, il est placé au coude à coude avec l’ancien vice-président. Les nouvelles des sondeurs sont également bonnes concernant le gros lot californien: l’écart se creuse avec les autres candidats (+14% selon la dernière étude parue).

Toutes les enquêtes soulignent que les électeurs déclarés de Sanders se déclarent les plus certains de leur choix. Le socle est solide et… enthousiaste. Le bilan de la collecte de fonds de 2019 dévoile une base de donateurs de cinq millions de personnes. La coalition « sandernista » repose sur les jeunes électeurs (47% des moins de 35 ans votent pour lui), les Latinos (beaucoup plus qu’en 2016) et les salariés de revenus faibles ou moyens.

La « résilience » de l’homme politique Sanders a sans doute à voir avec l’enracinement du mouvement qu’il incarne : « une alternative doctrinale au social-libéralisme », selon Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas, dont la demande a grandi à partir de « la grande récession de 2008, rupture déterminante. » Les électeurs de Sanders sont d’ailleurs les seuls à avoir une vue plus positive du socialisme que du capitalisme.

 

  1. La panique de l’establishment

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train Sanders a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», constate John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Depuis le redressement des courbes sondagières de « Bernie », la riposte des élites centristes se déploie de manière désordonnée. Hillary Clinton a tapé à côté de la plaque en lâchant à propos de son rival de 2016: « Personne ne l’aime ». Aussitôt, sur Twitter, le hashtag ILikeHim (Je l’aime) a fait des ravages. Dans l’Iowa, un super PAC (comité d’action politique supposément indépendant des partis politiques, sans plafond de dépenses) a diffusé des sports TV négatifs contre Sanders, une première dans cette campagne. Contre-productif selon un autre stratège démocrate qui livre ses états d’âme dans un article de Politico : « Si vous attaquez Sanders et son programme de socialisme démocratique, vous ne faites pas qu’attaquer Sanders, vous attaquez le socialisme démocratique lui-même. Et dans un parti où il y a une vague de jeunes socialistes démocratiques constituant une nouvelle et imprévisible force, vous risquez le désastre. »

Le plan A de l’establishment – Joe Biden – ne s’est pas totalement écroulé : il maintient ses positions grâce à un soutien massif des électeurs de plus de 50 ans (et surtout de plus de 65 ans) et des africains-américains. Mais deux défaites voire trois dans le premier mois de campagne plomberaient son argument principal de rassembleur seul capable de battre Trump. Un plan B se profile : Michael Bloomberg, milliardaire new-yorkais, une sorte d’effet miroir de Trump, côté démocrate. Il a déjà dépensé 230 millions de dollars de sa propre fortune en spots télé et radio avec un retour sur investissement maigre jusqu’ici. Il a certes gagné en notoriété et un peu dans les sondages nationaux où il dépasse désormais Pete Buttigieg mais toujours en dessous de la barre des 10%. Ayant fait l’impasse sur février, l’ancien maire de New York a mis tous ses jetons sur le Super Tuesday et la Californie : la dernière enquête KQED/NPR le place à 4%… Pour le bloc clintono-obamesque, il existe un plan C : la Convention (lire plus bas).

 

  1. Vote utile et vote de conviction

En anglais des Etats-Unis, cela s’appelle « electability». La force de la candidature de Joe Biden repose sur un seul et unique point : sa capacité à battre Donald Trump le 4 novembre prochain. Et la seule évidence de cet argument unique est puisé… dans les sondages. Comme Hillary Clinton en 2016. Ce qui en fait un argument pour le moins fragile. D’autant que sa campagne ne dispose d’aucune roue de secours en l’absence de « marqueur » programmatique identifiable et qu’elle se trouve lestée par un « casier politique » lourd, depuis son élection au Sénat en 1972 : de la « réforme » de l’aide sociale aux lois pénales répressives, du financement de ses campagnes par les grands groupes (notamment de l’industrie bancaire) au soutien à la guerre en Irak. Dans un article récent, Joel Bleifuss, rédacteur-en-chef du magazine socialiste In These Times, démonte l’argument : « Ce thème est utilisé comme une massue contre toute politique de transformation. Tout grand changement ferait fuir les électeurs indépendants et aiderait à la réélection de Trump. Mais cela fait l’impasse sur le fait que ces idées novatrices permettent de mobiliser un électorat qui sinon resterait chez lui. »

Le « turn out » (la participation), sésame des victoires : c’est l’analyse de Bernie Sanders. Et, selon lui, celle-ci, ne peut reposer que sur un contenu transformateur. Ses propositions-phares de 2016 (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans le public, SMIC à 15 dollars) sont devenues centrales (et majoritaires) dans l’opinion. A titre d’exemple, 85% des démocrates (et même 52% des républicains) sont favorables à un système de santé public, soit 70% des Américains contre 21% en 2014.

 

  1. Warren-Sanders : un axe durable ?

Ils étaient amis et alliés. Ils sont désormais deux rivaux plutôt en froid. Redeviendront-ils alliés ? La dernière ligne droite avant le vote en Iowa a été émaillée de bousculades et tentatives de crocs-en-jambe : une note interne à l’équipe de campagne de Sanders ciblait Warren comme la candidate des jeunes blancs bien portants, la sénatrice a ensuite prêté à son collègue de la chambre haute une déclaration sur l’impossibilité pour une femme de devenir présidente. La poussière n’est pas tout à fait retombée mais l’escalade s’est arrêtée là. Si Warren ne recolle pas à Sanders dans l’Iowa, elle ne pourra plus prétendre incarner l’aile gauche. Sa campagne se poursuivra malgré tout. C’est même le souhait de l’équipe de campagne de Sanders : à deux, il est possible de « ratisser », ou disons plutôt mobiliser, plus large. L’accord programmatique est presque total, la seule différence d’importance portant sur le « New Deal vert » que propose Sanders. La complémentarité sociologique constitue un autre atout : « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren, qui s’appuie sur la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle, mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », indique John Mason. En théorie, cet axe est fait pour durer jusqu’à la convention que le parti démocrate a choisi d’organiser à Milwaukee, ville industrielle du Wisconsin, Etat remporté par Trump en 2016. En pratique ?

 

  1. La perspective d’une convention contestée ?

Sauf dynamique historique du côté de Sanders ou ralliement précoce et précipité des centristes autour de la candidature Biden, aucun des candidats ne disposera seul d’une majorité absolue en arrivant à Milwaukee. Scénario le plus probable : le nom du nominé ne sera pas connu dès le 1er tour et l’on entrera alors dans l’inconnu d’une convention contestée, faite de négociations, de reports et voix, d’entrée en piste des « super délégués » (qui ne peuvent plus voter dès le 1er tour) et des potentiels coups de Jarnac. Selon un article de Politico publié ce week-end, des membres de la direction démocrate sont en train de se concerter afin de changer certaines règles. Tom Perez, le président du DNC (democratic national committee, l’organe décisionnaire) a aussitôt démenti. Il y a quelques jours, l’ancien ministre du travail de Barack Obama avait pourtant nommé à la tête des commissions des élus notoirement opposés à Bernie Sanders. Ce dernier sait que, pour éviter tout hold up, sa « révolution politique » doit commencer dès l’Iowa par une victoire franche et massive.

Christophe Deroubaix

 

 

 

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