Archives mensuelles : novembre 2021

De Harvard à John Deere, l’Amérique redécouvre les vertus de la grève

La reprise économique après la pandémie se fait sur un mode revendicatif. Les mobilisations pour de meilleurs salaires se développent dans tous les secteurs, tandis que des millions de travailleurs ont démissionné de leur emploi. (Article publié dans l’Humanité du 16 novembre 2021.)

Grève à Harvard. Le fait s’avère suffisamment singulier pour être noté. Si la direction de la plus prestigieuse université de la côte Est ne formule pas de nouvelles propositions aujourd’hui, les membres du syndicat Harvard Graduate Students Union (HGSU), qui regroupe les étudiants salariés par l’université, du chargé de cours à l’assistant de recherches, tiendront, mercredi, le piquet de grève sur le campus (Actualisation: un accord de dernière minute a été atteint qui sera soumis à l’approbation des adhérents). Après sept mois de négociations, l’administration d’Harvard se montre toujours pingre, malgré un « fonds de dotation » – en fait, le capital – qui ne cesse d’augmenter pour s’établir à 53 milliards de dollars. Les revendications portent sur le niveau des salaires comme sur l’assurance-maladie. « L’année dernière, le coût de la vie a augmenté de 4 % à Cambridge. Votre proposition d’une augmentation de 2,5 % cette année, puis de 3 % pour chacune des deux prochaines années signifie une baisse du salaire réel des étudiants salariés », écrit le syndicat dans une lettre adressée à la direction de l’université. Il y a deux semaines, c’est l’université de Columbia, à New York, qui connaissait un mouvement de grève pour les mêmes raisons : pouvoir d’achat et protection sociale. Ici aussi, la « valorisation » financière s’est envolée durant la pandémie et, ici aussi, l’administration de l’université se comporte comme une direction d’entreprise capitaliste lambda, manœuvrant d’abord pour éviter toute syndicalisation des salariés, puis ne donnant pas droit à leurs revendications.

Dans l’actualité sociale, les noms ­d’Harvard et de Columbia voisinent ces dernières semaines avec ceux d’entreprises industrielles « traditionnelles ». Il faut passer de la côte Est au Midwest pour poursuivre cette chronique. Depuis le 14 octobre, 10 000 salariés du constructeur de matériels agricoles John Deere sont en grève, notamment sur les sites de l’Iowa et de l’Illinois. Ils ont déjà voté à deux reprises contre une proposition de nouvelle convention collective pourtant négociée par le syndicat majoritaire, l’UAW (United Auto Workers). Fin octobre, ils ont rejeté, à 55 %, la seconde mouture de cet accord qui prévoyait une augmentation immédiate des salaires de 10 % puis de 3 à 5 % les années suivantes. «Certains travailleurs suggèrent que la hausse initiale des salaires est encore trop faible pour une compagnie qui devrait réaliser 6 milliards de profits cette année », souligne le New York Times. Les mêmes causes – rémunérations insuffisantes et protection sociale défaillante – ont produit les mêmes effets sur plusieurs sites de Kellogg’s : 1 400 salariés sont toujours en grève. La seule réponse qu’ils aient reçue de la multinationale de l’agroalimentaire est un procès intenté au syndicat qui mène le conflit sur le site d’Omaha (Nebraska).

En octobre, le nombre de jours de grève a battu un record, au point qu’un hashtag a été créé à cet effet : « striketober », contraction des mots anglais strike (grève) et october (octobre). Selon les estimations des directions syndicales, plus de 100 000 salariés (des mineurs de l’Alabama aux infirmières de Californie en passant par les « petites mains » de l’industrie du cinéma et du divertissement à Hollywood) ont été mobilisés dans des actions revendicatives, allant jusqu’au déclenchement d’une grève. Ce mouvement intervient dans un double contexte : celui d’une reprise économique après la pandémie qui se fait aux dépens des salariés et celui d’une paralysie parlementaire qui ne permet pas à des mesures sociales (comme la prise en charge élargie de soins, notamment dentaires) de devenir des réalités pour des millions de salariés. Combiné au phénomène de « grande démission » (depuis le printemps, 4 millions d’Américains quittent leur emploi chaque mois), qui provoque une pénurie de main-d’œuvre, cela donne une ambiance de « grève générale », selon Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. »

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Censure : la nouvelle « liste noire » des républicains

Le parti de Donald Trump veut chasser des écoles les œuvres de Toni Morrison et les mots qui contestent l’ordre établi. (Article publié dans l’Humanité du 15 novembre 2021.)

La saison de la chasse est officiellement ouverte aux États-Unis. Le gibier : les livres qui « corrompent » les écoliers avec des concepts aussi « pornographiques » que le « racisme structurel » ou le « privilège blanc ». Dans le rôle des chasseurs-censeurs : les républicains. Ces derniers ont constaté, lors d’une série d’élections en Virginie, début novembre, la profitabilité électorale de cette nouvelle « guerre culturelle ». Dans un État où le GOP (Grand Old Party) n’avait plus remporté un scrutin depuis 2009, il a réa- lisé le grand chelem en battant les sortants démocrates pour les postes de gouverneur, lieutenant-gouverneur et procureur général. Alors qu’une partie de l’électorat démocrate, déçue par l’absence d’avancées sociales concrètes, s’abstenait, le Parti républicain mobilisait sa base grâce notamment à l’instrumentalisation de la « critical race theory » (théorie critique de la race), un courant de recherche qui existe, mais dont le parti de Trump accusait la gauche « wokiste » de vouloir l’imposer dans les écoles primaires et les collèges. Une intox, évidemment, mais qui a fonctionné à merveille.

Cette peur de l’endoctrinement des enfants sert désormais à un nouveau maccarthysme. Partout dans le pays, des élus républicains sortent les ciseaux de la censure. Au Texas, toujours pionnier lorsqu’il s’agit de faire avancer l’agenda réactionnaire, le gouverneur, Greg Abbott, a signé un décret demandant aux responsables du système éducatif de l’État de traquer les livres au « contenu pornographique et obscène » et de les retirer des bibliothèques. Il a refusé de donner la définition d’un contenu obscène concernant un livre, mais on devine. À l’autre bout du pays, l’élu républicain Chuck Wichgers se montre plus explicite : il veut rendre illégal dans les écoles l’emploi d’un certain nombre de mots, parmi lesquels « suprémacisme blanc », « racisme systémique », « woke », « patriarcat », « multiculturalisme », « justice sociale ».

Même les romans sont dans le viseur des républicains, particulièrement ceux de Tony Morrison. Dans la banlieue de Wichita, l’Œil le plus bleu a été interdit par un comité d’école. Dans un comté en Virginie, c’est Beloved. Pour certains républicains, cela ne suffit pas d’interdire. Il faut les brûler. « Je pense que nous devrions jeter ses livres au feu », a tranquillement proposé Rabih Abuismail, membre du comité de l’école – la fonction est élective – de Courtland (Virginie). Une solution approuvée par Kirk Twigg, autre élu dans un comité d’école, afin d’être certain que « nous éradiquons ces mauvais trucs ».

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Virginie: les raisons d’une défaite pour les démocrates

Les électeurs du parti de l’actuel président, notamment les jeunes et les membres des minorités, insatisfaits de son maigre bilan, se sont moins mobilisés que les républicains. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2021.)

Elle était inenvisageable il y a six mois. Annoncée comme possible dans la dernière ligne droite. Elle s’est concrétisée mardi : les démocrates ont subi une lourde défaite en Virginie, le 12e État le plus peuplé du pays, lors d’un scrutin qui pourrait bien faire figure de répétition générale pour les élections de mi-mandat de novembre 2022. Cet ancien État conservateur était, peu à peu, devenu une place forte démocrate au point qu’il ne figurait plus dans la liste des Swing States, ceux qui font les destins présidentiels. Depuis 2008, tous les candidats démocrates l’emportent, Joe Biden se payant même le luxe d’une avance inédite de 10 points.

Mais, hier, les démocrates ont subi un sérieux revers. Pour le poste de gouverneur, Glenn Youngkin, un homme d’affaires de 54 ans sans expérience politique, a devancé, avec 50,7 % des suffrages, l’ancien titulaire (entre 2014 et 2018) du poste Terry McAuliffe (48,6 %). Il a axé sa campagne sur l’un des nouveaux mantras de la droite trumpisée : les accusations portées contre la gauche de truffer le cerveau des écoliers avec des considérations « wokistes », telles que la « théorie critique de la race ». Il sera accompagné à la tête de l’État par deux autres républicains : Winsome Sears, première femme africaine-américaine élue au poste de lieutenant-gouverneur, et Jason Miyares, d’origine latino, à celui d’attorney general, équivalent d’un ministre de la Justice à l’échelle d’un État. Le GOP (Grand Old Party) a également engrangé des victoires qui pourrait lui permettre de faire basculer la chambre locale et à terme menacer les dernières mesures législatives, comme l’abolition de la peine de mort, votée en février de cette année.

Le scrutin virginien offre une sorte de « modèle » pour les midterms qui se dérouleront dans un an. La majorité des démocrates au Congrès semble plus menacée que jamais. Elle tient à huit sièges (après une perte de 13 sièges en 2020) à la Chambre des représentants et à un seul poste de sénateur à la chambre haute. En Virginie, le résultat ne s’est pas noué autour des « swing voters » qui auraient changé de camp mais sur un différentiel de participation. Les candidats républicains ont retrouvé 85 % des voix qui s’étaient portées sur Donald Trump tandis que leurs concurrents démocrates n’ont réussi à mobiliser que 66 % des électeurs de Joe Biden. Dans le comté de Fairfax, voisin de la capitale fédérale, Washington DC, et habituel vivier de voix pour le parti de l’âne, le déficit se monte à 138 000 électeurs. La victoire dans l’ensemble de l’État s’est jouée à 70 000 voix. À Norfolk, où 43 % des habitants sont africains-américains, près de la moitié des électeurs de Biden en 2020 ne se sont pas déplacés, signe d’une démobilisation de franges traditionnelles de l’électorat démocrate. Plusieurs enquêtes d’opinion avaient mis en lumière le très net recul du taux de soutien à l’administration Biden parmi les jeunes et les « minorités » (Africains-Américains et Latinos), sans lesquels le Parti démocrate ne peut envisager aucune victoire.

Ce « décrochage » s’explique aisément : aucune des grandes promesses de campagne de Joe Biden n’a été transformée en loi. Deux grandes lois (infrastructures, réformes sociales) sont en discussion au Congrès mais elles sont en butte au refus d’une poignée d’élus démocrates centristes, parmi lesquels les très médiatisés sénateurs Joe Manchin et Kyrsten Sinema – dont les votes sont essentiels dans un contexte d’égalité parfaite au Sénat. Face à cette fronde interne ultra minoritaire, Joe Biden et l’establishment démocrate continuent de vouloir négocier, abandonnant à chaque étape une mesure phare (dernièrement, l’instauration de congés parentaux et maladie) sans pour autant obtenir un engagement des récalcitrants sur les autres aspects des lois. Comme le soulignait hier le Gravel Institute, un think tank progressiste, dans un tweet : « Il ne peut pas être plus clair que si les démocrates ne rendent pas la vie des gens meilleure dans les prochains mois, les républicains gagneront en 2022. Biden n’aura rien accompli pendant son mandat et Trump l’emportera en 2024. »

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