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George Floyd: fin d’une histoire, suite d’un débat

(Article publié dans l’Humanité du 10 juin 2020.)

Dans la plus stricte intimité mais dans le plus national des hommages. Hier, c’est à la fois la douleur d’une famille et celle d’une certaine Amérique qui ont accompagné George Floyd dans sa « dernière demeure », selon l’expression consacrée, qu’il n’aurait jamais dû rejoindre dans la force de l’âge qui était la sienne. La famille de l’homme tué par un policier blanc, le 25 mai dernier, a préféré organiser les funérailles en deux temps. Lundi, ce sont des milliers de personnes qui ont pu rendre un dernier hommage à George Floyd, placé dans un cercueil ouvert à l’église Fountain of Praise. C’est dans ce même édifice religieux que son éloge funèbre sera prononcé par le révérend Al Sharpton, figure du mouvement des droits civiques, symbole de l’intime et de la politique qui ne peuvent, en ces circonstances, que se mêler.

Houston, c’est la ville dans laquelle a grandi ce natif de Fayetteville (Caroline du Nord). A Third Ward, le Harlem local situé au sud du centre-ville, quartier pauvre, loi d’airain socio-économique lorsque l’on est un jeune noir aux Etats-Unis. Et, comme nombre de ses « frères », il a trouvé un terrain d’expression dans le sport, le basket et le football américain en l’occurrence. Ses copains l’appelaient le « gentil géant ». Il mesurait 1,93m, un peu moins que Michael Jordan, l’idole de sa génération qui commençait à dicter sa loi avec les Chicago Bulls, alors que George Floyd entrait à l’université – premier de sa famille à franchir ce cap – grâce à une bourse sportive accordée par un établissement en Floride. Mais quand la gloire ne s’offre pas, plus dure est la chute.

Au stade des rêves, succède celui des petits délits et des passages en prison. L’une de ces arrestations concernait une vente de drogue pour 10 dollars. Verdict : dix mois de prison. Système judiciaire d’autant plus impitoyable que le pouvoir politique lui a lâché la bride sur le cou avec la « loi sur le crime » de 1994 (peines planchers, condamnation à perpétuité après trois délits, quelle qu’en soit la nature), promue et signée par Bill Clinton.

Dans les quartiers relégués de ces grandes métropoles américaines, il n’y a souvent qu’un seul havre de paix : l’église. Celle où il allait passer le plus clair de son temps après avoir purgé une ultime peine de prison était la bien nommée Resurrection, où l’on baptisait au milieu du terrain de basket-ball. Sur ce dernier, George Floyd pouvait aussi être le grand frère prenant en main les mômes du quartier. Il s’investira ensuite dans un programme d’aide aux personnes souhaitant décrocher de la drogue. Pour les couper d’un milieu qui fait souvent replonger, on les emmenait loin de ce quartier de Third Ward. Très loin ? Tout au nord : dans le Minnesota. C’est ainsi que George Floyd découvrit Minneapolis, avant de former le projet, en 2017, d’y déménager comme une bonne vieille histoire de rédemption dont on trouve tant d’exemples, de la littérature au cinéma. D’ailleurs, lorsqu’il était revenu à Houston, en 2018, pour les funérailles de sa mère, il avait partagé une forme d’enthousiasme avec ses proches : il se sentait comme chez lui dans la plus grande ville du Minnesota. Il y avait trouvé un emploi d’agent de sécurité, dans un centre pour SDF géré par l’Armée du Salut. Pour compléter ses revenus, il embauchait le soir comme « videur » dans un bar-discothèque. Tous ceux qui ont croisé son chemin décrivent, dans un long portrait que lui consacre le New York Times, un homme attentionné, cool et bienveillant. Ils ont tous été sidérés lorsqu’ils ont visionné la vidéo captant ses derniers moments de vie, puis ses derniers mots : « Mama ! Mama ! » C’est auprès de sa mère que George Floyd repose désormais.

Mais l’Amérique n’est pas quitte de « l’affaire Floyd. » L’immense mouvement qui s’est levé après son meurtre porte des demandes de changements structurels par rapport auxquels chaque responsable politique, de l’échelon local au niveau fédéral, doit se positionner. Après avoir longuement rencontré la famille de George Floyd, lundi, Joe Biden a jeté le trouble, pour le moins, en s’opposant au « defunding» (la réduction des moyens alloués aux forces de police), l’une des mesures-phrases des mouvements de protestation.

Sans surprise, Donald Trump a pris position pour la thèse de la brebis égarée et en conséquence pour le maintien du statu quo. Organisant une conférence de presse lundi, en présence de représentants des forces de police, le président nationaliste a déclaré : « Parfois, nous pouvons voir des choses horribles comme celles dont nous avons été témoins récemment. Mais je dirais que 99.9 – allez, disons 99% –  (des policiers) sont des personnes vraiment supers. » Comme il n’y a donc aucun problème systémique dans la police, le dossier semble clos pour l’hôte de la Maison Blanche qui a consacré son traditionnel débarbouillage matinal à attaquer ses opposants et se glorifier : « MAKE AMERICA GREAT AGAIN. » A quelques heures des funérailles de George Floyd.

 

 

 

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L’Amérique dans les pas de George Floyd

(Article publié dans l’Humanité le 9 juin 2020, jour de l’inhumation à Houston de George Floyd.)

 

« La question n’est pas le sort des Noirs, de la population noire. La vraie question, c’est le sort de ce pays. » Les mots de l’écrivain James Baldwin prononcés en 1968 n’ont pas pris une ride. Ils collent parfaitement à la situation que traversent les Etats-Unis un demi-siècle plus tard. Ils pourraient figurer en épitaphe sur la pierre tombale de George Floyd, dont l’inhumation a lieu ce mardi dans sa ville natal de Houston (Texas). Cet Africain-Américain de 46 ans, tué le 25 mai dernier par un policier blanc, est désormais plus que sa seule identité. Il est une tragique destinée américaine qui a « réveillé » une partie du pays dont le « sort » est de nouveau sur la table.

 

Coronavirus, la poudrière

Le coronavirus a presque disparu…des gros titres de la presse, relayé en second plan par le mouvement de protestation. La réaction immédiate d’une partie de l’opinion publique doit sans doute beaucoup au contexte créé par la pandémie. Difficile de ne pas y voir – à l’instar de la métaphorique canicule dans le film de Spike Lee, « Do the right thing »– l’élément qui met le feu aux poudres. Le Covid-19 a principalement frappé l’Amérique urbaine, celle où les inégalités sont également les plus puissantes, où les défaillances du système de protection sociale apparaissent impitoyables pour les plus démunis, celle où les Africains-Américains sont surreprésentés. A partir de la première guerre mondiale, des millions de noirs du Sud sont partis dans les grandes villes du Nord et du Midwest à la recherche d’emplois industriels. La désindustrialisation, qui a commencé dès les années 60, puis l’exode des blancsvers les « surburbs », qui s’est accentuée à partir des années 1970, a, de Minneapolis à New York en passant par Detroit et Milwaukee, laissé les populations noires dans une situation de sous-emploi chronique dans des centres-villes paupérisés.

C’est là que le coronavirus a imposé des dégâts sanitaires et sociaux à des quartiers déjà abîmés et fragilisés. Selon les dernières données de APM Research Lab, un groupe de recherches indépendant, « le taux de mortalité des Noirs américains est 2,4 fois plus élevé que le taux de mortalité des blancs et 2,2 fois plus que celui des Asiatiques et Latinos. » La terrible crise économique a laminé des millions d’emplois en quelques semaines, parmi les moins qualifiés. Là encore, les Africains-Américains ont payé un lourd tribut. Les premiers éléments statistiques concernant la légère reprise économique de ces dernières semaines montrent que celle-ci a moins profité aux… Africains-Américains. Cruelle ironie : George Floyd a été atteint par le Covid-19 et s’en est tiré. Il n’a pas survécu à un fléau à la fois plus ancien : le racisme systémique des forces de police.

 

La police, l’éternelle allumette

Pour la première fois, sans doute, dans l’histoire des Etats-Unis, le rôle de la police se trouve au cœur d’un débat public. Avec une rapidité assez étonnante, les partisans d’une « réforme » ou d’une « redéfinition » marquent des points. Et lesquels ! La décision la plus symbolique est venue dimanche de Minneapolis, la ville où George Floyd a rendu son dernier souffle. Le conseil municipal a voté pour le « démantèlement » du département de police locale. Il ne s’agit pas d’une « réorganisation » mais de la reconstruction à partir de zéro « d’un nouveau modèle de sécurité publique. » Samedi, le jeune maire démocrate, Jacob Frey, s’y était opposé. Mais le vote à la majorité qualifiée du conseil municipal l’empêche d’y opposer son veto. Les conseillers municipaux ont également annoncé que les fonds jusqu’ici alloués à la police de la ville seront dirigés vers des projets s’appuyant sur la population. Quelle forme prendra le « nouveau modèle » ? « L’idée de ne pas avoir de police n’est certainement pas un projet à court terme », a lâché la conseillère municipal Alondra Cano. Aucun élu n’a avancé de pistes, et il semble que la dimension expérimentale

Le « defunding », soit la réduction des budgets consacrés aux forces de police, est devenu, en quelques jours, un slogan rassembleur…et une réalité dans un nombre grandissant de villes. Le maire démocrate de Los Angeles avait ouvert le bal, en annonçant une réduction de 150 millions de dollars du budget du LAPD. Celui de New York, Bill de Blasio, a finalement cédé aux pressions d’une partie de sa majorité et des associations de droits civiques en acceptant ce qu’il refusait d’envisager, encore vendredi dernier : baisser le budget de la police et réorienter ces sommes vers les budgets sociaux. Il n’a livré, pour l’instant, aucun montant, mais le revirement est spectaculaire dans une ville où le budget de la police a augmenté de 22% entre 2014 et 2019, pour s’établir à 6 milliards de dollars, alors que les taux de la criminalité sont au plus bas. Dans d’autres métropoles, des premiers pas plus timides – interdiction d’utilisation des gaz lacrymogènes ou des techniques d’arrestation musclées – ont été effectués. Partout, le « statu quo » est impossible.

 

Contrat social : le volcan

Joe Biden rencontrera, avant la cérémonie d’hommage, la famille de George Floyd. Donald Trump ne sera évidemment pas du voyage. Le président en exercice a seulement convoqué le nom du défunt lors d’un indigne exercice d’auto-satisfaction à propos des relatifs bons chiffres de l’économie et s’est bien gardé d’utiliser un mot pourtant au cœur du grand débat du moment : racisme. Ici aussi, l’affaire George Floyd révèle une fracture américaine face à la revendication de redéfinition du « contrat social », porté par les manifestations géantes.

Le parti républicain, dont l’électorat est plus âgé et plus blanc que la moyenne de la population du pays, continue de marteler une unique réponse : « Loi et Ordre. » Cette position semble de plus en plus intenable dans une société où les mentalités ont évolué. Donald Trump a d’ailleurs dû battre en retraite, en donnant l’ordre à la garde nationale de se retirer de Washington. Il a justifié sa décision par le fait que la situation était « parfaitement sous contrôle » et que le « nombre de manifestants diminuait », alors qu’il a en réalité augmenté. Le même jour, trois anciens chefs d’Etat-major avaient condamné l’envoi de troupes, joignant leurs voix à celle, notamment, du secrétaire de la Défense, Mark Esper.

Le parti démocrate, dont l’électorat est plus jeune et plus divers que la moyenne de la population du pays, se montre attentif à cette thématique, même si localement – on l’a vu à Minneapolis et New York – les divisions internes à la coalition sont d’importance. Elles pourraient s’approfondir autour de la loi que prépare le groupe démocrate à la Chambre des représentants sur la réforme de la police qui évite, pour l’instant, d’envisager un « defunding. »

 

 

 

 

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Naissance d’un mouvement

Article publié dans l’Humanité du 8 juin 2020.

Retenez la date : le 6 juin. Les Etats-Unis ont connu samedi la naissance d’un mouvement. Partout dans le pays, des centaines de milliers de personnes dans des centaines de rassemblements ont porté un message non seulement de protestation contre les violences policières mais plus largement contre le racisme systémique. Le pays est entré dans la troisième phase de réaction au meurtre de George Floyd, un Africain-Américain de 46 ans, par un policier blanc: après celle, épidermique des premiers jours (marquée par des émeutes), puis pacifique (depuis le milieu de la semaine dernière), voici la phase politique. La nature du message a changé, l’étendue des voix qui le portent également. « Oui, il y a aura eu un avant et un après, estime Jesse Jackson, figure du mouvement des droits civiques, dans un entretien publié par le Journal du Dimanche. Toutes ces manifestations constituent un immense progrès parce que des millions de gens ont voulu exprimer leur révolte face à l’impunité dont jouit trop souvent la police dans ce pays.»

Les grandes métropoles ont été au rendez-vous et des villes moyennes ou plus petites sont entrées dans la danse. A New York, les manifestants se sont rassemblés à Central Park avant de marcher vers Brooklyn, malgré le couvre-feu. A San Francisco, les manifestants ont défilé sur le Golden Gate Bridge. A Los Angeles, où des émeutes avaient ponctué le non-lieu des policiers ayant battu Rodney King en 1992, deux marches se sont déroulées autour de deux campus, l’une à l’initiative des étudiants noirs, l’autre menée par des associations latinas. A Washington D.C., le défilé est passé par « Black Lives Matter Plaza », nouveau nom d’un square rebaptisé en fin de semaine dernière par Muriel Bower, la mairesse de la ville-capitale, qui a fait peindre en jaune les lettres du slogan sur la chaussée. Le message est évidemment aussi destiné au locataire d’un lieu public bien connu située juste à côté : la Maison Blanche.

Le mouvement grandissant de protestation s’est également enraciné, en dehors des métropoles, dans cette Amérique que l’on dit « profonde » et qui serait condamnée à succomber aux sirènes trumpistes. On a manifesté à Marion (Ohio), Simi Valley (Californie), Richmond (Kentucky), Athens (Georgie), au Havre, (Montana), à Garden City (Kansas), à Harvard (Nebraska), autant de « déserts protestataires », ou encore à Huntsville (Texas), à quelques pas de la prison et de sa chambre d’exécution. Encore plus surprenant, une marche a eu lieu dans une petite ville texane de 10.000 habitants, dénommée Vidor, connue pour être une place forte du Klu Klux Klan et des suprémacistes blancs. « Désormais, Vidor, Texas, sera connue pour l’amour », a lancé Michael Cooper, le président de la section locale de la N.A.A.C.P., la grande organisation de défense des droits civiques des Africains-Américains.

Mais la manifestation qui donne sans doute le tempo du nouveau cycle qui s’ouvre s’est tenue dans la ville-épicentre de Minneapolis. Les images ont fait le tour du pays. Le jeune maire démocrate, Jacob Frey, 38 ans, a quitté le rassemblement après avoir refusé d’envisager la réduction des moyens accordés à la police (« defunding »). « Honte », lui ont lancé des dizaines de participants. Quatre conseillers municipaux avaient préalablement appelé au démantèlement du département de police locale. Parmi eux, Jeremiah Ellison, le fils de Keith Ellison, ancien député de la ville, figure nationale des pro-Sanders, et actuel procureur de l’Etat du Minnesota, en charge des poursuites contre les policiers impliqués dans la mort de George Floyd. « Et quand nous l’aurons fait, nous n’allons pas recoller les morceaux, a ajouté, sur Twitter, le jeune conseiller municipal. Nous allons fondamentalement repenser notre approche de la sécurité publique. » Les appels au désinvestissement voire à la dissolution des forces de police se multiplient un peu partout sur le territoire américain. La question du rôle des départements de police créé souvent des clivages au sein même de la coalition démocrate, entre les « liberals » (disons : progressistes bon teint) et les militants et élus, plus jeunes et plus radicaux. Les curseurs bougent. Dès mercredi dernier, Eric Garcetti, le maire démocrate de Los Angeles, a annoncé une réduction de 150 millions de dollars du budget du LAPD. A New York, la plus grande ville du pays, Corey Johnson, président du conseil municipal et deux conseillers municipaux, ont proposé une coupe drastique dans le budget du NYPD gardé intact par le maire, Bill de Blasio, alors que des mesures d’austérité sont imposés à des budgets sociaux. Bill de Blasio, pourtant élu sur une plateforme progressiste en 2012, est confronté à une fronde contre sa gestion des violences policières (il a mis cinq années avant de renvoyer l’agent impliqué dans la mort d’Eric Gardner) et le maintien du statu quo du rôle de la police, puissance au sein de la puissance publique et potentielle force de nuisance électorale, à travers leurs syndicats, principalement conservateurs.
Si le séisme sociétal et politique déclenché par le meurtre de George Lloyd secoue le parti démocrate, c’est bien le parti républicain qui se trouve le plus affaibli par l’évolution de la situation. « Loi et ordre », a encore twitté Donald Trump, calfeutré dans une Maison Blanche, désormais cernée de barricades. Un appel « hors sol » alors que les rassemblements sont désormais délestés des dérives émeutières. Face à la question centrale soulevée – le racisme systémique -, le président nationaliste reste littéralement sans voix. Et, tandis que ses appels à la mobilisation de l’armée ont été contestés dans son propre camp, sa prise sur le cours – électoral et politique – des choses semble s’affaiblir de jour en jour.

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Le carnage américain

Système de santé coûteux et inégalitaire, filet de protection sociale insuffisant, trumpisme en (in)action : les classes populaires règlent l’addition d’une catastrophe sanitaire et politique évitable. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2020).

 

Lors de son discours d’inauguration, en janvier 2017, Donald Trump dépeignait, sur l’inspiration de son conseiller d’extrême-droite, Steve Bannon, un « carnage américain » purement fantasmatique. Cette auto-fiction est devenue une réalité : le pays compte près de 900.000 cas positifs (un tiers des cas mondiaux)et 39.000 personnes en sont mortes, 26,5 millions d’Américains ont perdu leur emploi en quelques semaines, dont une bonne proportion qui a, du jour au lendemain, vu s’envoler son assurance santé qui y était liée. Les 330 millions d’habitants des Etats-Unis subissent une triple peine : le coronavirus (comme l’ensemble de la planète), un système de santé et de protection sociale défaillant et le trumpisme, entre déni et darwinisme social rentré. Un drame supplémentaire pourrait s’ajouter alors que l’hôte de la Maison Blanche encourage les mouvements quasi-insurrectionnels contre des gouverneurs démocrates dans un pays dont le climat relève, selon le journaliste Carl Bernstein, de « la guerre civile froide. »

 

Le carnage sanitaire : un quart des morts de la planète

Des infirmières vêtues de simples sacs poubelles de fortune, des corps entassés dans des couloirs d’hôpitaux, la pénurie de matériels de toutes sortes, y compris des indispensables respirateurs : ces images ne sont pas propres aux Etats-Unis mais elles sont sans doute les plus inattendues en provenance de la plus grande puissance du monde.

Facilitée par l’incurie de l’administration Trump, ce « carnage sanitaire », à vrai dire, n’a pas commencé cette année : il était rampant. Hier, et encore plus aujourd’hui, ce sont les classes populaires qui en paient le plus lourd tribut. Non assurés ou mal-assurés, les plus démunis traînent depuis des années les facteurs de comorbidité (obésité, diabète) non-soignés ou mal-soignés qui s’avèrent mortifères, au révélateur du coronavirus. D’autant que la nécessaire distanciation physique s’avère souvent impossible, comme le rappelait dans le magazine en ligne The Intercept, l’épidémiologiste Elizabeth Pathak : «Quand vous êtes membre des classes populaires à New York, vous êtes dans la promiscuité à chaque étape de votre vie, en commençant par la salle de bains. La promiscuité règne chez vous. La promiscuité règne dans les transports publics. La promiscuité règne sur le lieu de travail. La promiscuité règne dans les écoles. » Ville la plus dense et l’une des plus inégalitaires du pays, New York constitue, avec ses 17.000 morts, l’épicentre de l’épidémie aux Etats-Unis. Et, finalement, la promiscuité a également régné dans les urgences des hôpitaux, où se sont conjugués les effets de décennies de sous-investissement et ceux d’un système de santé aussi coûteux qu’inégalitaire. Le pays consacre 18% de son PIB aux dépenses de santé (11% en France), dont un quart est avalé par les frais administratifs, reflet de la complexité quasiment kafkaïenne de l’édifice intégralement géré par les compagnies privées. La couverture supposément universelle apportée par l’Obamacare n’assure qu’une prise en charge minimale, tout comme les contrats des entreprises, souvent insuffisante pour les familles qui doivent mettre de leur poche, souvent poussée à la banqueroute personnelle, lorsqu’un problème grave survient ou…qui ne se soignent pas. En 2018, 44% des Américains ont reporté une visite médicale en raison de son coût. Terreau fertile sur lequel s’est répandu le coronavirus à grande vitesse.

 

Carnage social : retour vers la Grande Dépression

26,5 millions d’Américains se sont inscrits au chômage depuis le 13 mars. En quelques semaines, c’est comme si les 23 millions d’emplois crées entre 2010 et 2020, dans l’après-krach de 2008 s’étaient volatilisés. Ce chiffre ne résume que partiellement l’étendue du drame, puisqu’il n’incorpore par les salariés sans-papiers, ceux qui travaillaient sans déclaration de leur employeur et les «auto-entrepreneurs ». Au total, le taux de chômage s’établit à 20%, un niveau jamais atteint depuis la Grande Dépression. Il nous rappelle que la plus puissante économie du monde est également la moins protectrice.

La loi « coronavirus » de 2000 milliards de dollars votée par le Congrès a, en partie, resserré les mailles du filet de protection sociale. Sur l’insistance des démocrates et de Bernie Sanders, qui a mis dans la balance son vote au Séant, le « package » inclut une allocation hebdomadaire de 600 dollars pour chaque chômeur pendant quatre mois en plus des allocations versées par chaque Etat. La prime spéciale de 1200 dollars par personne (Sanders avait proposé 2000 dollars) et 2400 par famille (plus 500 dollars par enfant) commence à arriver sur les comptes en banque. Elle sert à payer l’ordinaire, notamment la nourriture, dans un pays où 80% des habitants disent vivre avec leur seul salaire du mois et où la moitié de ceux-ci assurent ne pas pouvoir faire face à une dépense imprévue de 400 dollars.

Pour une majorité des nouveaux chômeurs, la peine est double puisque leur assurance-santé était liée à leur emploi. Certains pourront prétendre à la couverture de « Medicaid » (lire papier ci-contre) mais selon un cabinet d’études, 5 millions resteraient dénués de toute couverture. Selon une enquête du Pew Research Center, ce sont les hispaniques – surreprésentés dans les boulots du bas de l’échelle sociale – qui seront les premières victimes de ce carnage social.

 

Le carnage politique : laissez-faire le marché et la nature

Comme si le système d’organisation sociale ne suffisait pas à les mettre au supplice, les habitants des Etats-Unis endurent une torture supplémentaire : le trumpisme. Par ses mots et déclarations, Donald Trump a contribué à créer un climat de déni et de sous-estimation. Par ses actions, il a aggravé la situation. Son nationalisme assumé pourrait parfois faire oublier qu’il est également un libéral patenté. En l’occurrence, il a refusé de faire de l’Etat fédéral le coordinateur de la réponse publique à la catastrophe sanitaire, renâclant, par exemple, à appliquer une loi de 1950 lui permettant de réquisitionner Ford afin que le constructeur automobile construise des respirateurs, dont l’acheminement vers les hôpitaux a ainsi pris des semaines de retard. Conséquence : les Etats fédérés ont été livrés en pâture aux fournisseurs dans un climat de « nouveau far west », pour reprendre la formule du gouverneur de Californie, Gavin Newsom. Et, pour poursuivre sur l’exemple des essentiels respirateurs, ils se sont arrachés aux enchères, les prix flambant de 25.000 à 45.000 dollars.

Dernière lubie : la réouverture au plus vite de l’économie. Il cache à peine qu’il entend aborder l’élection présidentielle de novembre avec les moins catastrophiques chiffres possibles. D’autant que nombre d’Etats-clés (Michigan, Pennsylvanie, Nevada et Ohio) sont parmi les plus touché par l’immense récession. Un deuxième mandat vaut bien quelques milliers de mots supplémentaires…

 

 

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Sanders rallie Biden sans barguigner

Face à Donald Trump, le sénateur du Vermont a fait le choix d’apporter son soutien rapidement et sans conditions préalables. (Article publié dans l’Humanité du 15 avril 2020).

2020 ne ressemble décidément pas à 2016. Quelques jours seulement après son retrait de la course à la nomination démocrate, Bernie Sanders à apporté à Joe Biden un soutien aussi rapide que sans ambages. Il y a 4 ans, son ralliement à Hillary Clinton n’était intervenu qu’en juillet. Contexte de coronavirus oblige, l’événement a eu lieu via une visioconférence. « Nous avons besoin de toi à la Maison Blanche », a lancé le sénateur du Vermont à l’ancien vice-président de Barack Obama. « Aujourd’hui, je demande à tous les Américains, à tous les démocrates, indépendants, et à de nombreux républicains de se rassembler dans cette campagne et de défendre votre candidature, que je soutiens », a-t-il ajouté. Les deux responsables politiques entretiennent une relation cordiale qu’ils ont cultivé, en direct. Mais, pour Sanders, c’est l’urgence de défaire « le président le plus dangereux de l’histoire moderne de ce pays » qui a motivé cette décision que nombre de ses soutiens trouvent prématurée car elle limite la pression que les « sandernistas » peuvent exercer sur l’establishment en termes de programme et de futures nominations.

Ce dialogue est intervenu quelques heures avant l’annonce des résultats de la primaire du Wisconsin, remportée par Biden (63% contre 32%). Sans surprise. Un autre scrutin qui s’est déroulé la semaine dernière a, en revanche, produit un résultat plus inattendu : le juge républicain sortant à la Cour Suprême locale a été lourdement battu (55-45) par sa challenger démocrate. Les républicains, Donald Trump en tête, pariaient sur une surmobilisation d’une base trumpiste galvanisée. Ils avaient d’ailleurs obtenu de la justice que le scrutin se tienne malgré l’épidémie de coronavirus. C’est l’inverse qui s’est produit : les démocrates se sont beaucoup plus mobilisés, signe d’une volonté évidente d’en découdre avec l’hôte de la Maison Blanche.

 

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Bernie Sanders met fin à « sa campagne, pas à sa lutte »

Le sénateur qui se réclame du socialisme démocratique a pris acte du fait que, dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, il ne disposait plus d’aucune possibilité de combler son retard sur Joe Biden. (Article publié dans l’Humanité du 9 avril 2020.)

Alors que son nom figurait encore sur les bulletins de vote lors d’un surréaliste scrutin dans le Wisconsin, mardi, Bernie Sanders a annoncé hier son retrait de la course à l’investiture du parti démocrate. La nouvelle a pu surprendre observateurs et acteurs politiques : rien le laissait présager que le sénateur du Vermont puisse mettre fin à sa campagne, même s’il n’avait pas caché qu’après une succession de défaites, lui et son équipe « réexaminaient » le sens de sa candidature. C’est encore ce qu’il avait répété dans une interview exclusive publiée dans le magazine progressiste The Nation, publiée hier midi. Dans un échange mené, le 1er avril, par John Nichols, un journaliste qui suit Sanders depuis de très nombreuses années, le challenger de Joe Biden ne cachait pas qu’il y avait débat parmi ses proches et soutiens. « Certains disent : «C’est probablement une bonne idée de s’assoeir avec Biden et d’essayer de conclure quelque chose. » D’autres me disent : « Il faut se battre jusqu’au dernier vote à la convention. » Et d’ajouter : « Dieu sait à quoi cette convention va ressembler. Ce ne sera pas une convention réelle. Ce sera une convention virtuelle. » Et désormais, sans suspense : elle intronisera Joe Biden comme le porte-drapeau du parti démocrate afin de chasser Donald Trump de la Maison Blanche.

S’il avait refusé de jeter l’éponge après un retentissant retournement à son désavantage lors du Super Tuesday – comme l’y appelaient de nombreuses voix de l’establishment – puis lors de revers successifs les semaines suivantes, Sanders n’avait pas, pour autant perdu, le sens des réalités. Il le disait en ces termes à « The Nation » : « Pour être honnête, je suis raisonnablement doué en arithmétique et je comprendre que nous avons 300 délégués de moins que Biden et que notre chemin vers la victoire serait très étroit. Je comprends aussi qu’au moins une douzaine d’Etats ont reporté leur primaire. Et je comprends que, croyez-moi, que la nature de la campagne – et cela est très, très douloureux – a radicalement changé. Cela a changé pour Biden. Cela a changé pour moi. » En réalité, elle a beaucoup plus changé pour Sanders que pour Biden. Ce que la mathématique politique rendait presque improbable, le surgissement de l’épidémie de coronavirus l’a rendu impossible.

Au moment où la courbe des cas et décès liés au coronavirus est devenue exponentielle, la campagne des primaires a, de fait, été reléguée au second plan. L’épidémie a « immobilisé » le rapport des forces là où il en était : favorable à l’ancien vice-président de Barack Obama. Quelques semaines plus tôt, il était exactement l’inverse. Après une année 2019 poussive où Elizabeth Warren semblait pouvoir incarner l’aile progressiste, Bernie Sanders – malgré son âge (78 ans) et un goût de déjà-vu – a repris la corde au moment où cela compte le plus : lors de la cristallisation de janvier, puis lors des premiers votes avec trois victoires d’affilée au vote populaire. Tout le monde le considérait alors comme le favori. La manœuvre, alors diligentée par l’establishment, figurera sans doute dans les manuels de campagne ou les bibles d’étudiants en sciences-politiques : retrait de Pete Buttigieg et d’Amy Klobuchar derrière Joe Biden, éclatant vainqueur de la primaire en Caroline du Sud. Le rassemblement ne s’opérait pas du côté des progressistes, Elizabeth Warren restant en piste. Le Super Tuesday – quatorze Etats avec un tiers du total des délégués – devait constituer le tremplin pour Bernie Sanders. Il a finalement fonctionné comme une trappe s’ouvrant sous les pieds de l’outsider socialiste.

Bernie Sanders a mis fin à sa campagne, pas à sa carrière politique. On le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings – si tant est que ceux-ci puissent de nouveau se tenir d’ici novembre – afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. L’Histoire ne manque jamais d’ironie : c’est au moment où une crise sanitaire, sociale et économique quasiment sans égale met en lumière le bien-fondé des propositions de Sanders que ce dernier doit renoncer à les porter directement auprès des électeurs. On ne doute pas que, opiniâtre, voire têtu, il continuera de les porter: c’est l’Histoire de plus d’un demi-siècle d’engagement.

 

 

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Le crash de l’axe Sanders-Warren place Biden en orbite

L’ancien vice-président a remporté une majorité d’Etats, mardi, profitant de l’unité des modérés face à la division des progressistes. (Article publié dans l’Humanité du 12 mars.)

Ils ont attendu longtemps mais rien n’est venu. Les militants et sympathisants de Bernie Sanders ont voulu croire jusqu’à la dernière seconde qu’Elizabeth Warren allait mettre son poids dans la balance. Lors de l’annonce de son retrait de la campagne, le 5 mars dernier, la sénatrice du Massachussetts avait fait part de son besoin de temps afin d’annoncer lequel des deux candidats encore en course – Sanders ou Biden – elle allait soutenir. Puis rien… Le « mini Tuesday » du 10 mars est arrivé et Sanders n’a pu se prévaloir du soutien de l’autre figure marquante de l’aile progressiste, seule possibilité, sans doute, pour lui de renverser la vapeur.

Les résultats du vote dans les six Etats qui ont voté mardi renforcent l’avantage pris par Joe Biden. Il a remporté haut la main (53% contre 36%) l’Etat crucial du Michigan, dans lequel Sanders avait décroché une retentissante victoire en 2016 face à Hillary Clinton. L’ancien vice-président domine sans surprise dans le Mississippi, le Missouri et, de façon plus inattendue en Idaho. Bernie Sanders gagne le très peu peuplé Dakota du Nord et a pris un léger avantage dans l’Etat du Washington, le deuxième pourvoyeur de délégués de la soirée, où les bulletins étaient encore comptés, à l’heure où ces lignes étaient écrites. L’écart, en nombre de délégués, s’est encore creusée et il pourrait s’établir, à 150. Rien n’apparaît définitif au regard des 4000 délégués qui se rendront à la convention de Milwaukee, dont la moitié n’ont pas encore été élus. Mais il faudrait un retournement aussi spectaculaire que celui qui a permis à Biden de se relancer, suite à une victoire massive en Caroline du Sud et au soutien de deux des candidats modérés, Pete Buttigieg et Amy Klobuchar.

Le sénateur du Vermont a donc besoin d’un succès et de renforts. Ce qui nous ramène à Elizabeth Warren. Depuis les premiers débat, les deux élus à la chambre haute du Congrès affichaient une unité sans failles. Ils étaient « amis », rien ne pouvait se glisser entre eux, à peine plus entre leurs programmes. L’axe progressiste défendait un système d’assurance-maladie universel et public (dit Medicare for All), la création d’un impôt sur la fortune, l’annulation de la dette étudiante, etc… Le duo a commencé à se fissurer lors de la « cristallisation » du mois de janvier, quelques semaines avant le premier vote, alors qu’Elizabeth Warren, en tête des sondages durant les derniers mois de 2019, reculait inexorablement tandis que Bernie Sanders émergeait. Lors d’un débat, la première accusait le second de lui avoir dit en privé « qu’une femme ne pourrait pas devenir présidente», ce que celui-ci niait. Sur les réseaux sociaux, le débat s’envenimait entre soutiens de l’une et de l’autre.

Après le ralliement express derrière Biden, début mars, Elizabeth Warren a clairement fait le choix stratégique de rester en piste dans l’espoir de capter une frange de l’électorat de Buttigieg et Klobuchar, dont elle apparaissait, dans les enquêtes d’opinion, comme le second choix. Mais ces électeurs ont suivi les consignes et se sont reportés massivement sur Biden, laissant la sénatrice sans victoire, avec peu de délégués (69) et aucune voie possible vers la nomination. Une union préalable aurait sans doute permis à Sanders de remporter le Massachusetts, le Minnesota et le Texas, créant une « dynamique » apte à concurrencer celle créée autour du candidat de l’establishment.

Demeure la question : pourquoi, depuis, Warren n’a-t-elle pas apporter son soutien à son « ami de longue date » ? L’explication relève-t-elle du personnel (indépassable déception, amertume face aux attaques) ou du politique ? Est-elle en train de négocier avec Joe Biden ? Un article récent de Politico relate les longs échanges entretenus fin 2014 par Elizabeth Warren et Hillary Clinton au terme desquels la première s’est engagée à ne pas être candidate après acceptation par la seconde d’un certain nombre de conditions. Déçus par ce renoncement, des milieux progressistes se tournèrent alors vers un autre sénateur, unique socialiste déclaré du Congrès, un certain Bernie Sanders.

 

 

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Le Nevada place Sanders en orbite

Sa victoire éclatante dans le premier Etat à forte proportion d’électeurs latinos renforce le sénateur du Vermont dans son statut de grand favori. L’establishment prépare une « convention contestée. » (Article publié dans l’Humanité du 24 février 2020)

Désormais, il n’y a plus aucune contestation ou ratiocination possibles : après son écrasante victoire dans le Nevada, Bernie Sanders est le favori pour décrocher l’investiture du parti démocrate afin d’affronter Donald Trump. La victoire, en nombre de voix, dans l’Iowa avait été écrasée par l’immense bug démocratique. Celle, dans le New Hampshire, se révéla moins éclatante que ne le suggéraient les derniers sondages. Les résultats dans le Nevada sont sans appel : selon des résultats partiels, il aurait obtenu 35% dès le 1er tour devant Joe Biden (18,5%) et Pete Buttigieg (15,5%) tandis qu’ Elizabeth Warren (12%) n’a enregistré aucun rebond après une performance remarquée (contre le sexisme de Bloomberg) lors du dernier débat. Au second tour, il progresse encore (près de 40%). Soit un niveau plus élevé que ne le supposaient les dernières enquêtes d’opinion. Sa progression entre les deux tours (il s’agissait d’une primaire sous forme de caucus comme dans l’Iowa) invalide l’hypothèse selon laquelle il se heurterait à un « plafond » électoral ne lui permettant pas de rassembler au-delà d’une base certes solide et galvanisée. D’autant que les électeurs se définissant comme « modérés » l’ont également placé en tête.

Tous les indicateurs qui parviennent de l’Etat dont Las Vegas est la ville principale sont autant de feux verts pour Sanders. La participation a été beaucoup plus élevée qu’en 2016: le promoteur de la « révolution politique » pourra continuer à argumenter que sa campagne mobilise des électeurs restés jusque-là en marge du processus électoral, clé, selon lui, du scrutin présidentiel de novembre prochain. Le travail entamé auprès des Latinos depuis quatre ans a payé. Le magazine en ligne The Intercept a aussitôt publié un article : « Comment les jeunes latinos ont donné la victoire à Tio (Oncle, NDLR) Bernie. »

Autre oracle favorable : le vote des syndiqués. Les dernières semaines de campagne avaient été émaillées d’escarmouches entre l’équipe de Sanders et la direction du syndicat Culinary Workers Union. En cause : la proposition de Medicare for All, une assurance publique qui remplacerait toutes les assurances privées du pays. Or, le syndicat a récemment négocié avec les employeurs (notamment des casinos) un accord avec un volet « benefit » (avantages) concernant une protection santé privée et ne veut pas basculer dans un système public. « Son finish impressionnant sur le Strip de Vegas (où se trouvent les casinos, NDLR) indiquent que les syndiqués n’ont pas suivi leur direction syndicale et ont soutenu le socialiste », relate le journal The Washington Examiner.

C’est donc avec ce fameux « momentum » dans ses bagages que Bernie Sanders a pris la direction de la Caroline du Sud, prochaine étape des primaires. Joe Biden, qui a évité le naufrage dans le Nevada, compte sur cet Etat où l’électorat africain-américain est puissant pour redonner du souffle à sa candidature. Viendra ensuite le Super Tuesday et ses deux gros lots : la Californie (415 délégués sur les 4000) et le Texas (228).

L’establishment démocrate s’est rendu à l’évidence : personne ne pourra empêcher « Bernie » qui se réclame du socialisme démocratique d’arriver en position de force lors de la convention de Milwaukee (13 au 16 juillet) avec le plus grand nombre de délégués. Selon les projections du site spécialisé 538, il disposerait de 1800 délégués, soit 45% du total. Mais l’establishment n’a pas renoncé pour autant à barrer la route au vieux sénateur. Et sa dernière carte s’appelle Bloomberg, qui, selon le site Politico, « est tranquillement en train de comploter pour une convention contestée. » Cette formule renvoie à une convention où aucun candidat n’obtient une majorité absolue dès le 1er tour. Lors du deuxième tour, les « superdélégués » entrent en piste : ils ne sont pas élus par les électeurs lors du processus des primaires mais nommés par le DNC (democratic national committee, l’instance dirigeante du parti démocrate). Ils pourraient donc très bien se reporter sur un candidat centriste (Bloomberg ?) derrière lequel se rallieraient tous les autres (Biden, Buttigieg, Klobuchar). Un scénario en forme de hold up. Demeure une question : que fera la personnalité démocrate la plus populaire, à savoir Barack Obama?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Sanders : une victoire dans le New Hampshire et quelques nuages

Arrivé en tête lors de la première vraie primaire de l’année, le sénateur du Vermont doit faire face à un bloc centriste éparpillé mais puissant. (Article publié dans l’Humanité du 13 février 2020)

Enfin une victoire incontestable. Bernie Sanders a remporté mardi la primaire du New Hampshire, premier vote au suffrage universel direct de la saison 2020 conduisant à la désignation du candidat démocrate qui affrontera Donald Trump le 3 novembre. Le candidat qui se réclame du « socialisme démocratique » était déjà arrivé en tête des votes dans l’Iowa (6000 suffrages d’avance au 1er tour, 1000 au second) mais le filtre de la forme caucus, l’accident industriel du report des votes et sa gestion chaotique par les instances locales du parti démocrate se sont combinés pour l’empêcher de revendiquer la victoire.

Dans le New Hamsphire, le sénateur de l’Etat du Vermont a engrangé 25,7% des suffrages. Il est talonné par Pete Buttigieg (24,4%) qui confirme sa percée de l’Iowa. La surprise de ce vote a les traits d’Amy Klobuchar, sénatrice centriste de Minnesota, qui a fait fructifier une excellente prestation lors du dernier débat. Les difficultés se confirment, en revanche, pour Elizabeth Warren (9,3%) et surtout Joe Biden (8,4%), qui a quitté l’Etat avant même la proclamation des résultats. Bonne nouvelle pour les démocrates : la participation s’est affichée en hausse (près de 300.000 électeurs contre 250.000 en 2016) ce qui valide l’hypothèse d’un caucus de l’Iowa à la participation décevante car « phagocyté » par la procédure d’impeachment.

Célébrant sa victoire avec les militants et sympathisants, à Manchester, ancienne ville industrielle, « Bernie » a lancé : « Cette victoire ce soir est le début de la fin pour Donald Trump (…) Mais le but de notre campagne n’est pas seulement de battre Trump, c’est de transformer le pays. » Soucieux de se glisser dans le costume du favori rassembleur, il a salué ses concurrents et assuré qu’il n’avait aucun doute sur la capacité « de nous unir ensemble. » Sous-entendu : derrière lui.

Plus personne ne conteste désormais que l’outsider Sanders a pris la pole position. Deux sondages nationaux publiés mardi le donnent en tête. Cependant, les résultats du New Hampshire ne dessinent pas un boulevard vers Milwaukee, où aura lieu la convention démocrate en juillet. Le « bloc centriste » est plus puissant, dans les urnes, que l’aile gauche, dans un Etat où Sanders avait remporté 60% des voix en 2016 contre Hillary Clinton. L’affaiblissement, voire même l’effondrement, de la campagne d’Elizabeth Warren, en tête des sondages nationaux fin 2019, constitue même une mauvaise nouvelle : en passant sous la barre des 15%, elle n’engrange aucun délégué. Si cela devait se confirmer lors des prochains votes, Sanders ne pourrait, au final, compter que sur ses propres délégués, sans quasiment aucune réserve lors de la convention.

Face à un Sanders, installé dans le statut du « front runner », le casse-tête de l’establishment s’est malgré tout renforcé dans le New Hampshire. Il y a désormais quatre candidats pour un fauteuil et chacun d’entre eux présente d’immenses faiblesses. Pete Buttigieg a mangé son pain blanc, si l’on peut dire, avec les deux premiers Etats. Les scrutins au Nevada (22 février) et en Caroline du Sud (29 février), où, respectivement, le vote des Latinos et les Africains-Américains, seront déterminants vont agir comme une sorte de juge de paix pour un candidat peu populaire auprès des « minorités ». La problématique semble la même pour Amy Klobuchar. Joe Biden en revanche mise tout sur l’Etat sudiste, où les Africains-Américains représentent un tiers des électeurs démocrates et où sa côte de popularité demeure intacte. Et puis, il y a Michael Bloomberg, le milliardaire, absent des premières étapes par choix stratégique, qui inonde la Californie et les autres Etats du Super Tuesday (3 mars) de centaines de millions de dollars (équivalent de l’ensemble du budget de Sanders lors de sa campagne en 2016). Premier effet : il perce dans les sondages nationaux (entre 11 et 17%) et marque des points auprès de l’électorat africain-américain (22%).

Du côté de l’équipe de campagne de Sanders, on peut penser qu’il vaut mieux diviser l’establishment pour régner. Et du côté de ce dernier, certains ne sont pas loin d’envisager que quatre candidats ratissent plus large que deux.

 

 

 

 

 

 

 

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New Hampshire : ce qu’en attendent les principaux candidats

La purée de pois de l’Iowa n’est pas encore dissipée, mais un peu de lumière pourrait venir de cet Etat pourtant peu peuplé que Sanders avait remporté en 2016.

Après le fiasco de l’Iowa, première étape sans vainqueur déclaré (1), voici désormais le New Hamsphire où, sauf improbable et totalement catastrophique surprise, un lauréat sortira des urnes. On passe du tarabiscoté caucus à la plus simple primaire où les électeurs votent, et à la fin, celui qui a remporté le plus de suffrages l’emporte. De ce côté-ci de l’Atlantique, le suffrage universel direct nous semble être la quintessence de la démocratie électorale. Pas aux Etats-Unis, où les filtres (collège électoral, sénat où sont surreprésentés les Etats ruraux, système du caucus) sont multiples.

Le New Hamsphire n’est guère plus représentatif de l’Amérique de 2020 que l’Iowa (les blancs constituent 90% de la population de ces deux Etats) et il pèse encore moins démographiquement : 1,35 millions d’habitants contre 3 millions. Mais politiquement, le gain est mille fois supérieur à la mise. Et il a l’intérêt d’être un « swing state ».

Pour les six candidats candidats qui peuvent encore prétendre à l’investiture démocrate, les enjeux sont évidemment différents.

Pour Bernie Sanders, la victoire est la seule option s’il veut maintenir sa dynamique. En 2016, il avait ébranlé l’establishment par une écrasante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%). Le type de primaire dans cet Etat qui permet aux indépendants déclarés de voter lui est favorable, lui-même revendiquant cette étiquette d’indépendant. Les derniers sondages lui accordent de 7 à 8% d’avance. Une victoire confirmerait qu’il est bien le « front runner », d’autant qu’il figure dans le duo de tête dans tous les sondages réalisés dans les autres Etats. Une défaite serait logiquement lue comme une réussite des attaques portées dans la dernière ligne droite, notamment par Joe Biden et Pete Buttigieg, contre sa radicalité et son label «socialiste. »

Pour Pete Buttigieg, co-vainqueur de l’Iowa, l’important est de confirmer son émergence. Une victoire conforterait son statut d’alternative la plus crédible à Sanders. Une deuxième place, juste derrière Sanders, ne l’altérerait pas. Quelle portée aura la charge de Sanders contre les riches donateurs de la campagne de Buttigieg ? Quel impact de l’attaque en règle lancée par Biden via un clip TV contre ce maire « inexpérimenté » d’une petite ville du Midwest ? Et peut-être principalement : dans quelle mesure la très bonne prestation d’Amy Klobuchar lors du débat entre prétendants, vendredi dernier, va-t-elle lui permettre de grignoter l’électorat centrise de Buttigieg ? Les derniers sondages indiquaient un tassement de ce dernier au bénéfice de la sénatrice du Minnesota.

Puisque l’on parle de Joe Biden… L’ancien vice-président de Barack Obama n’en est pas encore à jouer sa survie. Celle-ci se dénouera, ou pas, en Caroline du Sud, le 29 février prochain, où le poids des Africains-Américains est de première importance. Il a d’ailleurs annoncé qu’il prendrait un autre « coup » dans le New Hampshire après celui reçu dans l’Iowa. Une façon de dédramatiser, en l’annonçant, une défaite programmée. Mais de quelle ampleur ?

On ne sait si Elizabeth Warren joue encore quelque chose dans cette campagne. Ou alors c’est maintenant ou jamais. Si Sanders prend la pole position de l’aile gauche, cela risque d’être définitif et la sénatrice du Massachusetts ne disposera plus de ficelles à tirer pour renverser la tendance. Demeure une inconnue et de taille : franchira-t-elle le seuil des 15% qui permet de décrocher des délégués qui compteront à la convention de Milwaukee en juillet ?

Enfin, un candidat ne sollicite pas le suffrage des électeurs du New Hamsphire mais y regardera de très près : Michael Bloomberg, qui a choisi de zapper les quatre premières étapes de février pour se concentrer sur le Super Tuesday du 3 mars (Californie et Texas au menu). Son scénario idéal pour se présenter en recours auprès de l’establishment : une victoire de Sanders et un morcellement entre les trois candidats centristes.

 

  • En l’état, on sait que Bernie Sanders a remporté, lors du 1er tour, 6000 suffrages, et un millier au second, de plus que Pete Buttigieg mais que ce dernier devrait disposer, selon les résultats communiqués dimanche par les instances démocrates de l’Iowa, de 14 délégués à la convention nationale contre 12 à Sanders, 8 à Warren et 6 à Biden. Au regard des irrégularités et erreurs constatées, Associated Press et le New York Times n’ont pas déclaré de vainqueur.

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