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Le spectre de la défaite plane sur le parti de Biden

Faute de mobiliser leur électorat, les démocrates devraient perdre leur majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat, qui se déroulent ce mardi. Seule incertitude : l’ampleur du revers. (Article publié dans l’Humanité du 8 novembre 2022).

La « malédiction » va encore frapper. Seule l’intensité demeure inconnue. La « malédiction », c’est celle des « midterms », ces élections qui interviennent au milieu du mandat présidentiel. Elles s’apparentent le plus souvent à un référendum sur le parti au pouvoir et cela tourne rarement à l’avantage de celui-ci. W. Bush en 2006, Obama en 2010 puis 2014 et Trump en 2018 avaient essuyé des revers, voire de lourdes défaites. À cinq reprises seulement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’hôte de la Maison-Blanche a réussi à sauvegarder sa majorité au Congrès. Le dernier « exploit » en date remonte à 2002 lorsque, dans le climat nationaliste post-11Septembre, George W. Bush avait même renforcé son emprise au Congrès.

Tout semble en place pour que Joe Biden n’échappe pas à la règle. Les derniers sondages accordent un léger avantage en nombre de voix aux républicains. Cela suffira au GOP (Grand Old Party, son surnom) pour reprendre la Chambre des représentants, au sein de laquelle les démocrates ne disposent que d’une majorité de 5 sièges. Le « redécoupage » électoral (gerrymandering), où les républicains se montrent plus « habiles » que les démocrates, et la plus forte concentration des électeurs progressistes dans les circonscriptions des deux côtes (Est et Ouest) rendent la tâche encore plus ardue cette année qu’en 2020 pour le parti de Biden. Ce dernier devrait s’assurer une avance de 3 % pour prétendre y préserver sa majorité, ce qui relèverait du quasi-miracle politique au regard des derniers sondages. Selon le site RealClearPolitics, les démocrates devraient perdre une trentaine de sièges. Le sort de la Chambre quasiment scellé, la conquête du Congrès par les républicains va donc se jouer au Sénat, où l’actuelle égalité parfaite (50-50) entre les deux camps est départagée par la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Quatre « duels » s’avèrent cruciaux : en Pennsylvanie (où ce week-end, Joe Biden, Barack Obama et Donald Trump ont fait campagne), Géorgie, Arizona et Nevada, soit quatre États qui avaient accordé une maigre majorité en voix à Joe Biden lors de l’élection présidentielle en 2020, lui permettant d’être majoritaire au « collège électoral. » Les derniers sondages indiquent que les candidats démocrates et républicains s’y trouvent au coude-à-coude. « Sauver » le Sénat reviendrait pour les démocrates à empêcher les républicains de légiférer. Deux ans de blocage institutionnel (d’ici le prochain scrutin présidentiel de 2024) s’annonceraient sans doute sous de moins sombres augures pour le pays que deux années de majorité républicaine au Congrès. Comme le chantent les supporters de football américain lorsque leur équipe est assiégée : « Défense, défense, défense ».

Pourtant, en août, les stratèges du parti de l’âne ont été traversés d’une idée « offensive ». Celle-ci a prospéré à partir des résultats d’un référendum au Kansas, un État conservateur où Donald Trump a recueilli 56 % des suffrages en 2020. Le 2 août, 59 % des électeurs décidaient de maintenir le droit à l’avortement dans la Constitution locale. Quelques semaines après la décision de la Cour suprême de ne plus considérer comme constitutionnel le droit à l’IVG, cette victoire éclatante pour le mouvement « pro-choix » avait été permise par une inscription massive d’électrices. Dès lors, pour l’appareil démocrate, la martingale pouvait reposer dans ce seul mot : « abortion » (avortement), transformé en message central d’un parti pourtant au pouvoir depuis dix-huit mois.

Ce songe d’une fin d’été a vite viré à une sorte de lent cauchemar quand les courbes des sondages, après s’être redressées, ont de nouveau plongé. Comme souvent, c’est Bernie Sanders qui a sonné l’alarme. Dans un point de vue publié par le quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste écrivait : « De mon point de vue, tandis que la question de l’avortement doit demeurer au premier plan, ce serait une faute politique pour les démocrates d’ignorer l’état de l’économie et permettre aux mensonges et distorsions des Républicains de rester sans réponse. » L’un de ses proches, le député de Californie, Ro Khanna, quant à lui, partageait sa stupeur stratégique : « Nous devrions crier sur tous les toits que nous mettons de l’argent dans les poches de ceux qui travaillent et que nous ramenons les emplois délocalisés tandis qu’ils (les républicains – NDLR) veulent diminuer les impôts pour les riches. » Très peu de candidats démocrates ont en effet mené campagne sur la loi IRA (Inflation Reduction Act), certes plus modeste que le plan initial (Build Back Better) mais prévoyant notamment un investissement de 370 milliards sur dix ans afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre. L’annulation d’une partie de la dette étudiante, une promesse de campagne de Joe Biden, tardivement mise en œuvre, passe également sous les radars de la campagne. Quant à l’inflation, c’est la patate chaude dont personne ne veut. Pourtant, comme le rappelle dans un tweet Robert Reich, ancien ministre du Travail de Bill Clinton et désormais proche de l’aile gauche, « il faut rappeler que si l’inflation est à son plus haut depuis cinquante ans, les profits sont à leur plus haut depuis soixante-dix ans ». Un « angle d’attaque » ignoré par l’immense majorité des candidats démocrates dont un certain nombre, il est vrai, financent leurs campagnes grâce aux dons de ces mêmes grandes entreprises. Même pusillanimité concernant la question de la criminalité, sujet fétiche des républicains. Les récentes données du Bureau of Justice Statistics indiquent que les taux de crimes violents n’ont pas varié ces dernières années, contrairement aux assertions du GOP. Une enquête du Center for American Progress montre que les chiffres des homicides sont moins élevés dans les villes où les procureurs sont progressistes que dans celles où ils sont plus attachés à la doxa répressive. Munition ignorée par les démocrates qui ont préféré, Joe Biden en tête, mettre en garde, dans la dernière ligne droite, contre le danger pour la démocratie que représenterait un retour en force au Capitole d’un Parti républicain radicalisé.

Au final, le parti du président en place a méprisé des leviers qui lui auraient permis de mobiliser son électorat. Dans un pays ultrapolarisé, l’élection se joue sur le différentiel de participation, beaucoup plus que sur les « swing voters » (les électeurs indécis). Les républicains, chauffés à blanc par le trumpisme, répondront présent. La variable principale réside donc au sein des franges essentielles de l’électorat démocrate, déçues par le bilan de Biden, à savoir les jeunes et les « minorités », qui, dans un dernier sursaut principalement motivé par l’anti-trumpisme, pourrait démentir le scénario. Car, dans l’ombre de ces midterms, se profile le spectre d’un retour de Donald Trump. Celui-ci envisagerait d’annoncer sa candidature à la prochaine élection présidentielle dès la semaine prochaine. D’une « malédiction » à l’autre.

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« Comment les institutions favorisent les républicains »

Entretien avec Ludivine Gilli, Docteure en histoire, directrice de l’Observatoire de l’Amérique de Nord de la Fondation Jean-Jaurès et autrice (« La révolution conservatrice aux États-Unis »). La chercheuse y décrypte la stratégie des républicains qui s’appuient sur le système politico-institutionnel pour renforcer leur emprise sur la société. (Entretien publié dans l’Humanité du 8 novembre)

Si les républicains sont régulièrement minoritaires dans les urnes (W. Bush est le seul candidat républicain à avoir remporté le « vote populaire » depuis la fin de la guerre froide), ils réussissent néanmoins à engranger des victoires politiques. Tentatives d’explications de ce paradoxe.

En quoi le système politico-judiciaire favorise-t-il les républicains et permet à un « vent réactionnaire », comme vous le nommez, de souffler sur les États-Unis ?

C’est au Sénat qu’il faut s’intéresser en priorité pour comprendre l’avantage dont bénéficient aujourd’hui les républicains et comment il permet à certaines idées minoritaires de s’imposer à une majorité plus modérée. Chacun des 50 États – quelle que soit sa population – est doté de deux sénateurs. Les États les moins peuplés sont donc surreprésentés par rapport à leur poids démographique. Or, aujourd’hui, les États les moins peuplés sont principalement conservateurs. Les républicains sont donc surreprésentés au Sénat par rapport à leur poids au sein du pays. Ils parviennent ainsi à voter des lois conservatrices en décalage avec la volonté populaire ou à bloquer des lois progressistes. De plus, c’est au Sénat que se joue le lien avec le pouvoir judiciaire : ce sont les sénateurs qui confirment les juges fédéraux, au premier rang desquels les juges à la Cour suprême. Par ce biais, l’avantage républicain au Sénat se répercute au sein de l’appareil judiciaire, qui s’est politisé au cours des dernières décennies et dont le pouvoir sur la société est considérable. C’est ainsi que les décisions réactionnaires rendues en juin 2022 par la Cour suprême sur l’avortement, les armes à feu ou le changement climatique deviennent possibles, à rebours de l’opinion publique. Rappelons en effet qu’une très large majorité de la population est favorable au droit à l’avortement dans tous ou la plupart des cas, comme elle est favorable à certaines restrictions d’accès aux armes ou au mariage pour tous.

Les républicains ne se contentent pas d’utiliser les institutions, ils portent atteinte à la démocratie. Le 6 janvier ne constituait donc pas un accident ou une parenthèse ?

L’avenir fera peut-être du 6 janvier 2021 une parenthèse si le climat s’assainit. En revanche, il ne s’agit en effet pas d’un accident. L’attaque portée contre le Capitole ce jour-là est l’aboutissement des méthodes de plus en plus contestables mises en œuvre au fil des ans par les républicains les plus conservateurs. Ils ne se sont pas contentés de l’avantage structurel dont ils disposent. Ils l’ont exploité pour se maintenir au pouvoir. Par exemple en dessinant des contours avantageux aux circonscriptions électorales sur lesquelles ils avaient la main. C’est le « gerrymandering », que démocrates comme républicains ont pratiqué et pratiquent toujours dans plusieurs États. Certains États républicains sont cependant allés plus loin encore en limitant l’accès au vote de leurs opposants par une multitude de mesures comme la suppression de bureaux de vote dans les quartiers votant davantage démocrate, ou le renforcement des contraintes pour s’inscrire sur les listes électorales. Et aujourd’hui, des centaines de candidats républicains aux élections de mi-mandat continuent de nier la victoire de Joe Biden aux élections de 2020 et refusent de promettre qu’ils accepteront les résultats des élections de 2022, arguant de fraudes dont l’occurrence est pourtant rarissime.

Quelles options s’offrent aux démocrates pour contrer cette « révolution conservatrice » minoritaire ?

Dans l’immédiat, les démocrates disposent de peu d’options pour inverser la tendance. À court terme, leur seule option est de parvenir à mobiliser davantage d’électeurs qui leur sont favorables mais boudent les urnes. Sans cela, ils resteront structurellement handicapés au sein des trois pouvoirs fédéraux : le législatif, l’exécutif (du fait du suffrage présidentiel indirect) et le judiciaire, car les juges fédéraux sont nommés par le président et confirmés par le Sénat. La Cour suprême compte actuellement 6 juges conservateurs contre 3 progressistes. Tous sont nommés à vie. Étant donné leurs âges respectifs, la majorité conservatrice a de bonnes chances de rester en place jusqu’aux années 2050, sauf réforme d’ampleur. De plus, les mêmes dynamiques sont à l’œuvre sur le plan local. C’est d’ailleurs en partie la mainmise des conservateurs sur le pouvoir local qui leur permet de préserver leur pouvoir fédéral car les circonscriptions électorales avantageuses sont dessinées par les États. Dans ces circonstances, les démocrates peuvent mettre en place leurs politiques dans les États qu’ils tiennent, mais pour obtenir un effet rapide au niveau fédéral, il faudrait une réforme structurelle… qui nécessiterait une majorité qualifiée au Congrès, et donc des voix républicaines qui ne viendront pas.

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Droit à l’avortement: le grand bond en arrière

La Cour suprême a aboli l’arrêt Roe v. Wade, datant de 1973, qui faisait de l’interruption volontaire de grossesse un droit protégé par la Constitution. Dans la foulée, le Missouri est le premier Etat à interdire ce droit.

Le corps des femmes américaines n’est plus protégé par la Constitution. Ainsi en a décidé vendredi 24 juin la Cour Suprême des États-Unis dans un arrêt au contenu malheureusement attendu depuis qu’une première ébauche avait fuité début mai. L’arrêt Roe v. Wade, pris en 1973, qui considérait le droit à l’avortement comme constitutionnel est invalidé. Il faudra lire avec précision les deux cent pages de ce nouvel arrêt qui sera connu sous le nom de Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, mais le premier « draft », obtenu et publié par le site journalistique Politico livrait des indications qui n’ont pas été contredites.

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé » : ces mots figuraient en toutes lettres dans le document, laissant augurer du pire. Les arguments avancés par le signataire de l’avis de la majorité de la Cour – Samuel Alito, un spécialiste des commentaires publics à caractère directement politiques voire militants – semblaient déjà sans appel : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ».

« La Constitution ne fait aucune référence à l’avortement et aucun de ses articles ne protège implicitement ce droit« , écrit, dans la version finale, le même juge Samuel Alito qui estime que Roe v. Wade « était totalement infondé dès le début » et « doit être annulé ».

La Cour Suprême, libre de déterminer les dossiers sur lesquels elle s’exprime, avait décidé, l’automne dernier, de se saisir d’une loi votée par le Mississippi en 2018 qui interdisait tout avortement après 15 semaines de grossesse. Les élus locaux savaient pertinemment que le texte contrevenait à la jurisprudence de 1973 et qu’il serait bloqué par la justice. Leur stratégie était de remonter un à un les échelons du système judiciaire américain jusqu’au sommet : la cour suprême. Depuis 2019, les législatures d’État dominées par le GOP ont voté pas moins de 300 nouvelles règles dans 28 États. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste.

Le tremblement de terre politique que vient de déclencher la cour suprême a été préparé de longue date par le mouvement conservateur de plus en plus en osmose avec la droite chrétienne. Invalider Roe est devenu au fil des années un marqueur pour tout candidat républicain que le « bloc évangélique » (la formule est de John Mason, professeur de sciences-politiques), prenait de plus en plus de pouvoir au sein du GOP. Et c’est d’ailleurs pour cette raison – faire la peau du droit à l’avortement – que Donald Trump, dont la personnalité répond assez peu aux standards de vie des fondamentalistes chrétiens, avait recueilli, en 2016 et 2020, 77 % puis 84 % des suffrages des électeurs évangéliques blancs. La nomination par un président pourtant minoritaire dans les urnes (3 millions de voix de moins que Hillary Clinton) de trois nouveaux juges (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett) a permis de « sécuriser » une majorité ultraconservatrice au sein de la plus haute instance judiciaire des États-Unis, dont le rôle dans un pays de « common law », où la jurisprudence fait aussi le droit, est donc forcément très politique.

Voilà qui est donc fait : « Roe v. Wade » est à terre. Dans la foulée, le Missouri a été le premier État à interdire l’avortement. Une douzaine d’autres (Arkansas, Idaho, Kentucky, Louisiane, Mississippi, Dakota du Nord et du Sud, Oklahoma, Tennessee, Texas, Utah et Wyoming). Ces derniers, tous dirigés par les républicains, ont voté durant ces dernières années des « trigger laws » (littéralement « lois gâchettes ») : elles étaient anticonstitutionnelles hier car elles contrevenaient à « Roe », elles s’appliquent donc automatiquement. D’autres États conservateurs ne tarderont pas à faire voter des lois dans le même sens. Le pays sera rapidement coupé en deux.

Pour le mouvement conservateur, la victoire politique est éclatante, mais elle ne signe pas la cessation des « hostilités » sur le sujet. Comme le rappelait Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, juste après la fuite du « draft » : « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout. » Mitch Mc Connell, le leader des républicains au Sénat, avait laissé entendre que cela pourrait faire l’objet d’une loi si le GOP remportait les élections de mi-mandat de novembre prochain. Il se heurterait pourtant au même obstacle qu’il oppose aux démocrates tentant de légiférer au Congrès afin de « sacraliser » le droit à l’avortement : le fameux « filibuster », cette pratique d’obstruction parlementaire qui nécessite une supermajorité de 60 sénateurs – ce dont ne disposent ni les démocrates, ni les républicains – pour les lois autres que budgétaires.

Faute de possibilité dans le champ de la loi, le mouvement conservateur avance ses pions dans celui du droit. Sa prochaine bataille réside dans la reconnaissance du statut de personnalité au « fœtus ». En ce cas, il serait placé sous la protection du 14e amendement de la Constitution.Ce dernier a été ratifié après la guerre de Sécession, en 1868, et visait à protéger les droits des anciens esclaves émancipés par le 13e amendement (1865) en garantissant la citoyenneté à toute personne née aux États-Unis (droit du sol) et en en affirmant l’égale protection face à la loi de tous ceux qui se trouvent sur le territoire. Si, par une décision jurisprudentielle, le fœtus était reconnu comme un individu, dès la conception ou dès le premier battement de cœur, le 14e amendement s’appliquerait à lui.

Même les plus conservateurs des juges – notamment Antonin Scalia – ont toujours émis les plus grands doutes sur cette théorie. Mais le principe d’une dynamique – et c’est bien ce qu’a enclenché la droite chrétienne – est de faire sauter des verrous considérés comme solides peu de temps avant. La preuve: dans un texte complémentaire à l’avis majoritaire dans le cas de Roe v. Wade, le juge Clarence Thomas avance des arguments afin de renverser des jurisprudences qui autorisent aujourd’hui la contraception, les relations entre personnes du même sexe ainsi que le mariage gay.

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Tueries de masse : les Etats-Unis face au démon des armes

Après un nouveau massacre dans une école du Texas, la question de cette violence endémique se repose, comme celle de l’incapacité des pouvoirs publics à l’endiguer. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2022.)

«C’est presque comme une rediffusion. » Une école, des balles, des enfants morts… Neil Heslin a vécu cela en 2012 à Newton (Connecticut) où son fils Jesse Lewis a fait partie des victimes de la pire tuerie dans une école primaire aux États-Unis (26 morts, dont 20 enfants). Et c’est donc à une « rediffusion » qu’il a eu le sentiment d’assister – comme des millions d’Américains –, mardi, en ouvrant son poste de télévision. Une école, des balles, des enfants morts. À Robb Elementary School, à Uvalde, une ville de 15 000 habitants à 150 kilomètres à l’ouest de San Antonio, Texas. Dix-neuf gamins de 7 à 10 ans et deux enseignantes tués.

Le meurtrier : un adolescent de 18 ans (depuis le 16 mai), Salvador Ramos, un Latino de nationalité américaine. Comme Adam Lanza, il y a près de dix ans à Newton, qui avait commencé le massacre en tuant sa propre mère, il a d’abord tiré sur un de ses proches (en l’occurrence sa grand-mère, dont l’état est annoncé comme stable). Puis, vêtu d’une tenue paramilitaire et armé de deux fusils semi-automatiques, il s’est rendu dans l’établissement scolaire qui accueille plus de 500 enfants, dont près de 90 % d’origine hispanique. Le tout annoncé via des messages privés sur Facebook, dans lesquels pourtant il ne livre aucune clé sur les motifs du massacre qu’il s’apprête à déclencher. Le 14 mai, les intentions racistes du tueur étaient claires : Payton Gendron, également âgé de 18 ans, adepte du « grand remplacement », a exécuté dix personnes dans le supermarché d’un quartier africain-américain de Buffalo (État de New York) avec un fusil automatique sur lequel il avait écrit « Nigger », avant d’être arrêté par les forces de police. Salvador Ramos, lui, a été tué par une unité spéciale près d’une heure après son irruption dans l’établissement.

« Rediffusion ». L’Amérique sous le choc, mais différemment. Une Amérique crie : « Assez ! » Une Amérique prie. Deux pays irréconciliables, même dans le deuil, qui se sont incarnés lors d’une conférence de presse, mercredi. Organisée par Greg Abbott, le gouverneur du « Lone Star State », elle a été interrompue par Beto O’Rourke, son concurrent démocrate lors du prochain scrutin de novembre, surgissant pour accuser les élus républicains « de ne rien faire », avant d’être accompagné vers la sortie par la sécurité. Greg Abbott a pu ensuite reprendre le fil de ses sophismes, estimant que si Salvador Ramos ne présentait aucun casier d’antécédents psychiatriques, « toute personne qui tue quelqu’un a un problème de santé mentale ». Interrogé sur le fait qu’un jeune de 18 ans puisse avoir accès à une arme semi-automatique comme celle utilisée par le tueur d’Uvalde, le gouverneur a répondu que, depuis soixante ans, on peut acheter au Texas, dès cet âge, un « fusil long », faisant mine de confondre la forme d’une arme et sa cadence de tir. Quant à son adjoint, le lieutenant gouverneur Dan Patrick, il n’envisage d’autres solutions que des entrées uniques dans les écoles pour filtrer  et l’armement des enseignants « là où les écoles le souhaitent ». Les officiels du deuxième État le plus peuplé du pays, l’un des plus laxistes en matière de contrôle des armes à feu depuis l’adoption d’une loi, l’an dernier, abrogeant la nécessité d’un permis pour les acheteurs de plus de 21 ans, ne comptent donc prendre aucune initiative législative. Pourtant, selon un sondage réalisé la même année par l’université du Texas et le journal The Texas Tribune, 60 % des habitants de l’État se disaient opposés à la levée de ces restrictions

La même distorsion se reproduit à l’échelle fédérale : une majorité d’Américains se prononcent pour le renforcement du contrôle des armes (vérification des antécédents, interdiction des armes semi-automatiques), mais le lobby des armes bloque toute loi sur le sujet (lire page 4). Selon une étude du Pew Research Center, 53 % des Américains se disent favorables à des lois plus strictes, contre 32 % qui se satisfont de leur état actuel et 14 % qui préféreraient une législation encore moins stricte. La ligne de partage suit les lignes partisanes entre électeurs démocrates, largement favorables au renforcement du contrôle, et républicains, de plus en plus hostiles. Pourtant, lorsque des mesures spécifiques sont évoquées, un consensus se dégage sur au moins trois d’entre elles : empêcher toute personne présentant des problèmes psychiatriques d’acheter des armes, soumettre les achats sur Internet ou dans des foires à une vérification d’antécédents, interdire de porter une arme dissimulée sans un permis spécifique. Même si leur base y concède, les élus républicains les refusent de toutes leurs forces.

C’est ce que les Américains devraient sans doute encore une fois constater dans les jours et semaines qui viennent. Une loi existe : elle a été votée à deux reprises (en 2019 et 2021) par la Chambre des représentants à majorité démocrate. En totale osmose avec la NRA (National Rifle Association), les républicains veulent empêcher son adoption. Leur tactique est à chaque fois la même : utiliser le fameux « filibuster », cette obstruction parlementaire qui permet de bloquer toute loi autre que budgétaire au Sénat, si une supermajorité de 60 sénateurs (sur 100) ne la votent pas. Les démocrates disposent actuellement d’une majorité simple de 50 sénateurs. La grande loi sociale et climatique de Joe Biden s’est brisée sur ce mur. Tout comme une loi garantissant le droit à l’avortement, alors que la Cour suprême s’apprête à invalider l’arrêt Roe v. Wade qui le garantit. Jeff Merkley, député démocrate de l’aile gauche, l’a ainsi rappelé : « Pour s’attaquer au problème des armes, il faut s’attaquer au fait que le Sénat est une institution brisée. » L’abrogation du « filibuster » ne nécessite que 50 voix, mais deux démocrates (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) s’y refusent, ramenant l’appel de Joe Biden (« Il est temps de transformer la douleur en action ») à un vœu pieux, préparant la répétition d’un scénario connu qui se termine immuablement par une nouvelle tuerie. Comme une énième « rediffusion ».

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La puissance intacte du lobby des armes

Pourtant minoritaire dans l’opinion publique, il empêche le vote de toute législation encadrant même au minimum l’achat et le port d’armes à feu. (Article publié dans l’Humanité du 27 mai 2022.)

La réunion se tiendra aujourd’hui comme prévu. À Houston, dans l’État où s’est déroulée, mardi 24 mai, une nouvelle tuerie de masse, la National Rifle Association tient son premier meeting annuel depuis trois ans. Donald Trump y est attendu, ainsi que le gouverneur du Texas, Greg Abbott. Nul doute qu’une fois expédiée la sympathie pour les familles, ils répéteront tous en chœur la doxa du lobby des armes à feu : ce sont les humains qui tuent, pas les armes, donc il est inutile de légiférer sur la possession de ces dernières. Mieux : une arme entre les mains d’un good guy peut devenir la solution. Même si l’organisation traverse des problèmes internes, avec Wayne LaPierre, son président depuis trente ans, sur la sellette, son emprise sur la politique américaine ne semble pas se relâcher. Elle le doit à ses 4 millions de membres, mais aussi et surtout à la bataille idéologique qu’elle a menée depuis des décennies, conjointement avec les fabricants d’armes à feu (20 millions vendues rien que l’an dernier) et le Parti républicain, désormais totalement acquis à leur cause.

Le lobby des armes a d’abord imposé sa lecture absolutiste du célèbre deuxième amendement de la Constitution. Que dit-il ? « Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, il ne pourra être porté atteinte au droit du peuple de détenir et de porter des armes. » Rédigé dans le contexte d’un pays en formation après une guerre d’indépendance où les « milices » ont joué un rôle d’importance, cet amendement assure, selon ceux qui en ont une interprétation « relativiste », un droit collectif. Mais dans le débat public comme devant les tribunaux, c’est la notion de possession individuelle qui prime. En 2008, dans le cas du District of Columbia v. Heller, la Cour suprême avait estimé, pour la première fois, que le deuxième amendement protégeait un droit individuel à détenir et garder des armes chez soi dans le but de se défendre. Au nom de cette jurisprudence, une cour d’appel fédérale vient d’ailleurs de bloquer une loi californienne qui interdisait la vente d’armes semi-automatiques aux personnes de moins de 21 ans. Elle a ajouté un autre argument presque terrifiant : la tradition, depuis la fondation du pays, qui autorise les jeunes adultes à porter des armes. En juin, la plus haute instance judiciaire du pays pourrait encore élargir la brèche, dans le cas d’une loi de l’État de New York, et rendre de plus en plus difficiles des législations visant au contrôle des conditions de vente d’armes par les États fédérés eux-mêmes.

Comme pour l’avortement, la seule solution passerait alors par une loi fédérale, qui se heurtera au « filibuster ». Droit à l’avortement et contrôle des armes à feu : d’autres analogies existent entre deux des plus brûlants dossiers de la politique américaine. Dans les deux cas, l’opinion publique, favorable au droit des femmes à disposer de leur corps comme au renforcement des contrôles sur les achats d’armes, s’inscrit à rebours des positions républicaines. Dans les deux cas, les « bases » (chrétiens évangéliques, détenteurs d’armes à feu) sont en rétractation numérique. Les deux racontent la même capacité d’une minorité à imposer ses vues via des institutions datant du XVIIIe siècle.

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Roe v. Wade : le droit à l’avortement attaqué

Selon un document provisoire publié par la presse, la Cour suprême s’apprête à annuler l’arrêt pris en 1973 qui protège les femmes. Cette décision constituerait une victoire pour les républicains et les chrétiens évangéliques. (Article publié dans l’Humanité du 04 mai 2022.)

« Nous estimons que Roe v. Wade doit être annulé. » Ces quelques mots ont provoqué aux États-Unis un début de tremblement de terre politique. On peut les lire dans un document provisoire rédigé par le juge Samuel Alito, considéré comme l’un des plus conservateurs de la Cour suprême, rendu public par le site Politico. C’est par une fuite – sans doute provoquée par un(e) assistant(e) de l’un(e) des juges – que le pays a donc pris connaissance de ce virage historique qu’une majorité de la Cour entend faire prendre à la jurisprudence et donc à la situation de dizaines de millions de femmes. Dans ce « draft » (ébauche), on peut aussi lire cette considération du juge Alito : « La conclusion inéluctable est que le droit à l’avortement n’est pas profondément enraciné dans l’histoire et les traditions de la Nation » et qu’il « n’est protégé par aucune disposition de la Constitution ». Si une telle décision était confirmée – on voit mal comment elle ne le serait pas –, elle marquerait un terrible retour en arrière concernant les droits des femmes et projetterait le pays dans une terrible division politique et sociétale.

Pourquoi la Cour suprême s’en mêle ?

Les États-Unis sont un pays de « common law ». Pour schématiser, c’est la jurisprudence qui fait le droit, pas les codes juridiques (comme le Code civil en France). Les décisions des tribunaux sont donc, par nature, « politiques » dans le sens où ils participent à la fabrique de la loi. Et, au sommet de l’architecture juridique, domine la Cour suprême, sans doute l’instance judiciaire la plus puissante au monde. Composée de neuf membres nommés à vie par le président, elle a, depuis sa création en 1789, joué un rôle essentiel dans la vie du pays. À titre d’exemple, elle a justifié la ségrégation (Plessy v. Ferguson en 1896), puis appelé à la déségrégation dans les écoles publiques (Brown v. Board en 1954).

La Cour suprême constitue la clé de voûte de la stratégie des républicains dans leur guerre contre le droit à l’avortement. Dans leur viseur : la décision prise en 1973, connue sous le nom de Roe v. Wade, qui garantit la constitutionnalité de ce droit. Depuis plusieurs années, les législatures d’État dominées par le GOP (Grand Old Party, son surnom) ont voté des lois restreignant l’exercice de ce droit : pas moins de 300 nouvelles règles édictées dans 28 États depuis 2019. La Géorgie a, par exemple, interdit l’IVG dès le premier battement de cœur du fœtus. L’Alabama totalement, y compris en cas de viol ou d’inceste. Les élus conservateurs savaient que les textes ainsi votés contrevenaient à Roe v. Wade et qu’ils seraient contestés devant les tribunaux. Ils étaient également parfaitement conscients que les tribunaux les retoqueraient. Le but de la manœuvre était limpide : que la Cour suprême s’en saisisse, l’instance judiciaire bénéficiant du privilège de choisir les cas qu’elle auditionne. Et c’est ce qu’elle fit avec une loi votée en 2018 par l’État du Mississippi interdisant les avortements après quinze semaines de grossesse alors que la plupart des experts situent à vingt-quatre semaines la viabilité d’un fœtus. Avec la nomination de trois juges par Donald Trump (Neil Gorsuch, Brett Kavanaugh et Amy Coney Barrett), l’issue ne présentait donc aucun caractère de surprise.

Sur le plan politique, « ce serait un triomphe pour la droite évangélique qui, depuis le milieu des années 1970, ne rêve que de cela. Elle a conquis le Parti républicain de Reagan à Trump et, surtout, a patiemment investi la magistrature fédérale jusqu’à la Cour suprême », souligne, dans un tweet, Simon Grivet, maître de conférences à l’université de Lille. Les chrétiens évangéliques blancs avaient dépassé toutes les réticences qu’avait pu leur inspirer un personnage comme Donald Trump à cette seule fin : en finir avec Roe v. Wade. Ils avaient ainsi massivement voté pour lui en 2016 (77 %) et encore plus en 2020 (84 %). Comme le justifiait, Ralph Reed, l’une des figures historiques de la droite chrétienne : « Jésus s’est allié à des messagers imparfaits et Trump est un messager imparfait. »

Quel effet aurait une telle décision ?

Si Roe v. Wade était annulé, le droit à l’avortement ne serait, dès lors, plus protégé par la Constitution. Chaque État pourrait décider du statut de l’avortement. Les États du sud du pays et quelques-uns du Midwest – où se trouvent les plus fortes proportions de chrétiens évangéliques – interdiront cette pratique qui sera, en revanche, autorisée dans les États des deux côtes. Deux lois pour un même pays. Le cas du Texas offre déjà une préfiguration. Les femmes de cet État qui souhaitent pratiquer un avortement se sont, dans un premier temps, dirigées vers l’État voisin de l’Oklahoma avant que celui-ci ne vote également des lois restrictives. Pour certaines, la lointaine Californie, voire le pays voisin du Mexique deviennent des destinations plus « sûres ». Cela forme évidemment un obstacle financier que ne pourront surmonter les femmes les moins aisées. Mais, pour Ryan Grim, journaliste pour le site d’investigation The Intercept, « laisser le choix du droit à l’avortement aux États n’est évidemment pas le but final. Leur but est de l’interdire partout ».

La droite évangélique pourrait aussi s’engouffrer dans la brèche grande ouverte pour remettre en cause d’autres droits. C’est le sens de l’alarme d’Alexandria Ocasio-Cortez : « Comme nous en avons alerté, Scotus (la Cour suprême – NDLR) ne veut pas seulement s’en prendre à l’avortement – ils veulent s’en prendre au droit à la vie privée sur lequel Roe repose, ce qui inclut le mariage gay et les droits civils. » Dans l’arrêt Roe v. Wade, la Cour a en effet statué (par sept voix contre deux) que le droit à la vie privée (privacy) contenu dans le 14e amendement de la Constitution s’étendait à la décision d’une femme de se faire avorter. La juge progressiste Ruth Bader Ginsburg y voyait déjà, en 1992, une « faille » que les conservateurs ont exploitée.

Que peuvent faire Joe Biden et la majorité démocrate ?

Cette révélation de Politico a déclenché un torrent de réactions. À droite, on s’en réjouit. « C’est la meilleure et la plus importante nouvelle de notre vie », a commenté la députée d’extrême droite Marjorie Taylor Greene tandis que le sénateur Josh Hawley appelait la Cour à publier « dès maintenant » son arrêt. Du côté des démocrates et des organisations de planning familial, la consternation la dispute à la colère. Au petit matin de mardi, des dizaines de manifestantes se sont rassemblées devant la Cour suprême, qui se trouve juste en face du Capitole, le siège du Congrès. Il serait étonnant que des juges non élus et nommés à vie se montrent sensibles à un rapport de forces.

Il ne reste donc qu’une seule issue : le vote d’une loi fédérale, auquel a immédiatement appelé Bernie Sanders. Les démocrates disposent d’une majorité à la Chambre des représentants ainsi qu’au Sénat (avec la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris). Cela ne suffirait pas car les républicains useraient du « filibuster », pratique d’obstruction parlementaire nécessitant un vote de 60 sénateurs, ce dont ne disposent pas les démocrates. Il faudra alors abolir le « filibuster », ce qui requiert une majorité simple de 50 sénateurs. Joe Manchin, le démocrate conservateur, qui s’est opposé à toutes les lois sociales et climatiques refusera-t-il de lever un obstacle sur le chemin de la pérennisation du droit des femmes ? La probabilité que Joe Biden tente ce coup de poker où il place tous les élus démocrates face à leur responsabilité historique est extrêmement faible. En revanche, le président va en faire un argument central de la campagne des élections de mi-mandat, d’autant qu’une majorité d’Américains (58 %) est favorable au maintien de Roe v. Wade. Il a d’ores et déjà appelé les Américains à voter pour les législatives afin de défendre dans les urnes le droit « fondamental » à l’avortement. La prochaine décision de la Cour suprême pourrait bien constituer un point de bascule dans cette campagne où les démocrates sont mal engagés. Mais Joe Biden peut-il réellement promettre qu’une victoire démocrate débouchera à coup sûr sur une loi sanctuarisant le droit à l’avortement ?

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Joe Biden propose un budget plus sécuritaire que social

Le président américain a dévoilé son plan très « modéré ». C’est désormais au pouvoir législatif, soit le Congrès, où le bras de fer entre les centristes et l’aile gauche est annoncé, de s’emparer du sujet. (Article publié dans l’Humanité du 30 mars 2022.)

Cap au centre. À un peu plus de sept mois des élections de mi-mandat, Joe Biden a manifestement choisi la stratégie avec laquelle il va tenter de maintenir une majorité démocrate au Congrès. Elle transpire dans la proposition de budget que le président en exercice a transmise aux deux chambres. Évidemment, en dernier recours, ce sont ces dernières qui voteront le budget des États-Unis mais, comme le déclare Joe Biden dans un communiqué : « Les budgets sont des déclarations de principes, et le budget que je rends public aujourd’hui envoie un message clair que nous valorisons la responsabilité fiscale, la sûreté et la sécurité dans notre pays et à travers le monde et les investissements nécessaires pour poursuivre une croissance équitable et construire une Amérique meilleure. »

En l’occurrence, le document est surtout une déclaration de victoire pour l’aile centriste de sa coalition. Si les investissements publics pour l’année fiscale 2023 se montent à 1 600 milliards de dollars, en hausse de 7 %, la première priorité évoquée est celle de réduire le déficit de 1 000 milliards au cours de la décennie, une marotte des conservateurs fiscaux encore puissants au sein du groupe démocrate. Surtout, ce sont les volumes budgétaires des postes « régaliens » qui donnent satisfaction aux « modérés ».

Le moment n’est manifestement plus aux grandes réformes sociales et climatiques, dont les annonces avaient rythmé le début de sa présidence avant de s’embourber dans les négociations sans fin avec les deux sénateurs démocrates récalcitrants Joe Manchin et Kyrsten Sinema. Elles figurent certes dans le document mais sans financement. L’an II de Biden est marqué par une inflation souhaitée des budgets de la sécurité nationale avec 813 milliards de dollars, soit une hausse de 31 milliards et de 4 % par rapport à son état actuel, déjà le plus haut depuis la fin des années Bush. La police de l’immigration et des frontières – dont le rôle est fortement critiqué à gauche – verrait ses moyens augmenter de 13 %.

Une réforme fiscale constitue l’autre pilier de cette feuille de route. Une taxe minimale sur les millionnaires serait créée : les foyers dont le patrimoine dépasse les 100 millions de dollars devraient payer en impôts un minimum de 20 % de leurs revenus et sur les gains potentiels de leurs actions et obligations. Le taux marginal d’imposition sur les revenus passerait de 37 à 39,6 % et celui sur les sociétés de 21 à 28 %. Cette dernière proposition n’a quasiment aucune chance de devenir réalité, puisque Kyrsten Sinema refuse depuis le début du mandat de Biden toute augmentation de la fiscalité sur les entreprises. Titulaire d’un poste central (président de la commission budgétaire du Sénat) dans le processus à venir, Bernie Sanders a accueilli cette proposition avec diplomatie et fraîcheur, mettant l’accent sur le besoin de lutter contre l’accroissement des inégalités et les effets du changement climatique et stipulant que les États-Unis n’ont « pas besoin d’une hausse massive du budget militaire ».

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En échec sur sa loi sociale, Biden pivote vers la loi sur les droits civiques

Le président américain veut – enfin – changer les règles du Sénat afin de surmonter l’obstruction des républicains et faire adopter deux textes de loi censés sacraliser l’exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Un an après son entrée en fonction, Joe Biden a abattu mardi ses dernières cartes. Incapable de faire voter au Sénat la grande loi sociale et climatique qui comporte nombre de ses promesses de campagne, il a décidé de jeter le peu de capital politique qui lui reste dans une nouvelle grande législation sur les droits électoraux et civiques ainsi que dans une réforme des règles du Sénat. Un casus belli absolu pour les républicains et une grande première pour celui qui a été sénateur durant trente-six ans. La force du propos s’est appuyée sur une forte charge symbolique. Le président en exercice s’est déplacé avec la vice-présidente, Kamala Harris, jusqu’à Atlanta – la ville de Martin Luther King –, métropole d’un État, la Géorgie, qui a basculé en sa faveur lors de l’élection de novembre 2020 et le « ground zero » (l’épicentre) d’une vaste entreprise du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) pour restreindre le droit de vote.

C’est en effet la conclusion qu’a tirée le parti de Trump de sa défaite présidentielle. Officiellement, il s’agit de lutter contre une fraude dont aucune étude ou enquête n’a pu établir la véracité. En réalité, l’objectif est de décourager les électeurs démocrates de voter en multipliant les obstacles. L’État de Géorgie a été pionnier : une loi restreint les possibilités de vote anticipé (avant le jour même de l’élection) et par correspondance – majoritairement utilisé par les démocrates –, diminue le nombre de bureaux de vote et permet aux responsables électoraux de l’État – tous républicains – de prendre la main sur les comtés (dont les plus urbains votent massivement démocrate), à rebours de décennies de tradition. Depuis un an, 34 lois de cet acabit ont été votées par les républicains dans 19 États.

Les démocrates ont rapidement identifié le danger et rédigé deux textes de loi : le John Lewis Voting Rights Act (en hommage au militant des droits civiques et député démocrate décédé en juillet 2020) et le Freedom to Vote Act, dont l’adoption permettrait une « sanctuarisation » du suffrage universel. Affairé sur le front des lois sociales et climatiques, Joe Biden n’a relancé la défense des droits civiques que ces derniers mois, au grand dam des organisations qui luttent pour ceux-ci. Stacey Abrams, fondatrice de l’une d’elles qui a permis d’inscrire 1 million d’électeurs sur les listes électorales de Géorgie et candidate, en 2018, au poste de gouverneur (ayant échoué de peu face au sortant républicain), était absente lors du discours de Biden pour « conflit d’agenda ». En fait, l’inaction de la Maison-Blanche a agacé nombre d’élus, militants et électeurs, notamment africains-américains, principales cibles des lois républicaines. Quant à James Woodall, ancien président de la NAACP, la plus ancienne organisation des droits civiques, en Géorgie, il prévenait : « Nous n’avons pas besoin de plus de discours, nous n’avons pas besoin de plus de platitudes. Nous avons besoin d’action et nous en avons besoin immédiatement. »

Le discours de Joe Biden a sans doute répondu à son attente. Très offensif, le président américain a d’abord lancé : « Cela fait deux mois que j’ai des conversations discrètes avec les membres du Congrès. J’en ai assez d’être silencieux. » Il a ensuite dénoncé les législations votées par les républicains, les qualifiant de lois « Jim Crow 2.0 », en référence aux lois dites « Jim Crow », qui ont codifié la ségrégation raciale dans les États du sud des États-Unis de la fin de la guerre de Sécession (1865) à 1965.

Après le constat, l’action : « Pour protéger la démocratie, je soutiens un changement des règles du Sénat, quel qu’il soit, pour empêcher une minorité de sénateurs de bloquer l’avancée sur l’accès au droit de vote. » Parlant d’un « tournant » dans l’histoire de son pays, l’hôte de la Maison-Blanche a assuré que « chaque membre du Sénat serait jugé par l’Histoire ». « L’Histoire n’a jamais été indulgente envers ceux qui se sont mis du côté de la restriction de l’accès au vote. Ni envers ceux qui se sont mis du côté de la subversion des élections », a-t-il appuyé.

Dans la ligne de mire des démocrates : le « filibuster ». Une règle propre au Sénat qui permet à la minorité républicaine de mener une obstruction parlementaire et de bloquer certaines lois. Adoptée en 1917, utilisée quasi exclusivement par les ségrégationnistes sudistes jusque dans les années 1960 et ressortie du placard par Mitch McConnell, le chef des républicains au Sénat, elle impose une supermajorité de 60 voix (sur les 100 sénateurs) pour tous les textes autres que budgétaires. Avec 50 sénateurs plus la voix prépondérante de la vice-présidente, Kamala Harris, les démocrates disposent d’une majorité… stérile en raison de ce « filibuster » qui peut être mis en sommeil par un vote à la majorité simple. Les républicains avaient procédé de la sorte afin de faire valider les nominés à la Cour suprême durant le mandat de Trump.

Pour faire sauter ce verrou et adopter les deux grandes lois électorales, le groupe démocrate se doit d’être uni. Ce qu’il n’est pas actuellement. Kyrsten Sinema (Arizona) et Joe Manchin, le sénateur démocrate conservateur de la Virginie-Occidentale, torpilleur de la grande loi sociale et climatique, y sont opposés. Ce dernier argue qu’une loi d’une telle envergure doit faire l’objet d’un vote « bipartisan », ce qui revient de fait à accorder un droit de veto aux républicains, qui font bloc contre ces textes. Cette posture lui a valu une réponse cinglante de Jim Clyburn, élu africain-américain de Caroline du Sud et numéro 3 démocrate à la Chambre des représentants : « Je suis, comme vous le savez, une personne noire, descendant de personnes à qui l’on a accordé le droit de vote par le 15e amendement à la Constitution des États-Unis. Le 15e amendement n’a pas été l’objet d’un vote bipartisan, c’est le vote d’un seul parti (républicain – NDLR) qui a donné aux Noirs le droit de vote. Manchin et les autres doivent arrêter de dire cela car cela me cause une grande douleur que quelqu’un suppose que le 15e amendement de la Constitution des États-Unis n’est pas légitime car il n’a pas eu de soutien bipartisan. » Avec son discours, Joe Biden a placé « Manchin et les autres » face à l’Histoire.

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Bernie Sanders appelle à une « correction majeure de trajectoire »

Dans un entretien au quotidien britannique The Guardian, le sénateur socialiste souhaite que la grande loi sociale et climatique soit mise au vote au Congrès. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Vingt-quatre heures avant le grand discours de Joe Biden sur les droits civiques à Atlanta, Bernie Sanders avait déclenché le signal d’alarme. Dans un entretien accordé au quotidien britannique The Guardian, le président de la puissante commission du Budget au Sénat appelait les démocrates à une « correction majeure de trajectoire » en se concentrant sur les besoins des classes populaires et en s’opposant aux « puissants intérêts des grandes entreprises ». « Ce n’est pas un grand secret que le Parti républicain obtient de plus en plus de soutien de la part des salariés. Ce n’est pas parce que le Parti républicain a quoi que ce soit à leur dire. C’est parce que, de bien des façons, le Parti démocrate leur a tourné le dos », argumente Bernie Sanders.

Il fait évidemment référence à la loi Build Back Better, votée par la Chambre des représentants mais bloquée au Sénat par le refus du sénateur démocrate Joe Manchin. Bernie Sanders avait demandé aux dirigeants démocrates de soumettre au vote ce « package » législatif, afin que chacun assume son choix. Soit exactement la stratégie désormais adoptée par Joe Biden sur la question des droits civiques. « Les gens peuvent comprendre que, parfois, vous ne disposez pas des votes suffisants, expose le sénateur socialiste. Mais ils ne peuvent pas comprendre que vous n’ameniez pas au vote des lois importantes qui ont le soutien de 70 à 80 % des Américains. »

Interviewé le 6 janvier, soit le jour anniversaire de l’assaut du Capitole, Bernie Sanders défend l’idée que le meilleur moyen de sauver la démocratie ne réside pas seulement dans des lois protégeant le droit de vote mais plutôt  de s’attaquer aux inquiétudes « de la vaste majorité des Américains », pour lesquels « il y a une déconnexion entre la réalité de leur vie et ce qui se passe à Washington ». Il a rappelé que des millions d’Américains vivaient des « réalités douloureuses » telles que les « bas salaires, des emplois sans issue, des dettes personnelles, l’absence de logement ou le manque de couverture maladie ».

L’aile gauche de la coalition démocrate s’est sentie flouée par la façon dont le vote a eu lieu avec deux grandes lois rassemblant les principales promesses de campagne de Joe Biden : la première portant sur les infrastructures, la seconde sur des réformes sociales (création d’un congé maladie et parental, programme public d’aide à la garde d’enfants, création de 300 000 emplois publics pour faciliter la transition écologique). Elle souhaitait lier l’adoption des deux. L’establishment démocrate a préféré découpler, ouvrant la porte à l’obstruction de Joe Manchin, avec lequel Joe Biden a négocié dans les salons feutrés sans le faire bouger d’un iota.

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Nouveau produit chez Starbucks : le syndicat

Les salariés de deux cafés de Buffalo ont voté en faveur de la création d’une section syndicale, une grande première au sein de cette multinationale. (Article publié dans l’Humanité du 13 décembre 2021.)

Ils et elles s’appellent Will, Michelle ou Lexi. Ils et elles sont salarié·es (« partenaires », dans la novlangue entrepreneuriale), moyennement payé·es, souvent peu qualifié·es. Ils et elles sont désormais le pire cauchemar d’une multinationale mondialement connue. Jeudi, ils et elles ont fait l’histoire sociale des États-Unis en votant en faveur de la création d’un syndicat dans deux cafés Starbucks de Buffalo, deuxième ville (260 000 habitants) de l’État de New York. « C’est une victoire tellement énorme, un rêve devenu réalité », s’est réjouie l’une des employés, Lexi Rizzo, citée par l’AFP. « C’est l’aboutissement d’un long chemin », a réagi Michelle Eisen, employée depuis plus de onze ans dans l’un des deux cafés. La bataille a été tellement dure, raconte-t-elle, « avec tout ce que Starbucks nous a jeté à la figure ».

Le coup porté à la chaîne, qui pèse 26 milliards de dollars de chiffre d’affaires et 3,5 milliards de profits, est d’importance : à l’instar d’Amazon, elle s’était juré d’empêcher toute syndicalisation. Les deux firmes ne partagent pas seulement leur « lieu de naissance » (Seattle) mais aussi une même rhétorique. Elles prétendent apporter à leurs employés un salaire, une protection sociale et des conditions de travail décents. Tout plutôt qu’un syndicat. Sentant le vent d’un mouvement de revendication salariale monter, Starbucks comme Amazon avaient d’ailleurs porté leur salaire minimum à 15 dollars. Comme on boucle à double tour une porte coupe-feu. L’étincelle née dans les fast-foods de New York en 2012 – « 15 dollars plus un syndicat » – était devenue brasier. Les deux compagnies ont consenti à l’augmentation du salaire minimum pour mieux conjurer le spectre syndical. Et pour cause. Will Westlake, 24 ans, dont le témoignage a été recueilli par l’AFP, a rapidement vu l’envers du décor du discours officiel sur les valeurs progressistes de Starbucks : « Quand j’ai commencé, je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le cas. » Il découvre que les salaires n’évoluent pas et que les cadences de travail sont intenses.

En pleine campagne pour la syndicalisation, les « partenaires » de Buffalo ont reçu la visite de Brittany Harrison. Ancienne manager d’un Starbucks en Arizona, elle est considérée comme une « lanceuse d’alerte » après avoir témoigné des « méthodes » de la direction de la chaîne dans un article publié par le New York Times. Aussitôt licenciée et privée de protection sociale alors qu’elle se trouve en pleine chimiothérapie pour lutter contre une leucémie. La jeune femme de 28 ans avait raconté par le menu toutes les pratiques et manœuvres antisyndicales de Starbucks. Un récit qui prenait tout son sens au moment où défilaient à Buffalo « managers » et responsables régionaux, maniant alternativement « fake news », menaces voilées et « carottes » (annonce du relèvement des salaires et de la prise en compte de l’ancienneté). Elles n’ont pas suffi. «Même s’il s’agit d’un petit nombre de travailleurs, le résultat a une énorme importance symbolique et les symboles sont importants lorsqu’il s’agit d’organiser un syndicat, commente pour le New York Times John Logan, professeur à l’université de San Francisco. Les travailleurs qui veulent constituer un syndicat aux États-Unis doivent prendre des risques considérables et cela aide s’ils constatent que d’autres ont pris ces risques et ont réussi. » C’est bien la crainte de Starbucks : que les cafés d’Elmwood Avenue et près de l’aéroport de Buffalo constituent désormais le « ground zero » de la syndicalisation dans la chaîne. « Je ne pense pas que cela va s’arrêter à Buffalo », estime d’ailleurs Lexi Rizzo, dans le quotidien new-yorkais. « Cela pourrait déclencher une vague au sein de l’entreprise », confirme à l’AFP Cedric de Leon, professeur de sociologie à l’université Massachusetts Amherst.

Cette victoire saluée comme « historique » par Bernie Sanders intervient dans un climat général de mobilisations sociales et de grèves actives. Le mois d’octobre a marqué un point culminant. En pleine reprise économique, les conflits se sont multipliés, des étudiants-chercheurs d’Harvard et Columbia aux mineurs de l’Alabama, en passant par les « petites mains » des studios d’Hollywood, les ouvriers de la métallurgie et de l’agroalimentaire, donnant naissance sur les réseaux sociaux au mot « Striketober », contraction de « strike » (grève) et « october » (octobre). La lutte des travailleurs de John Deere, leader mondial de machines agricoles, s’est soldée par une victoire totale avec l’augmentation des salaires de 20 % sur les six ans du nouvel accord d’entreprise et une prime immédiate de 7 500 euros. Du côté de Kellogg’s, les 1 400 salariés en grève depuis début octobre ont repoussé les dernières propositions de la direction, jugées insuffisantes. La direction de la multinationale prétend les licencier et les remplacer.

Et puis il y a la grève « de fait » : le « big quit », la « grande démission. » Quatre millions de salariés quittent chaque mois leur emploi. Robert Reich, ancien ministre du Travail sous Bill Clinton et désormais proche de Bernie Sanders y voit une forme de « grève générale » : «Les salariés américains montrent leurs muscles pour la première fois depuis des décennies, se félicite-t-il. ​​​​​​​À travers le pays, ils refusent de revenir à des emplois abrutissants et mal payés. » Et, pour nombre d’entre eux, ils voient une planche de salut dans un objet diabolisé par quatre décennies de néolibéralisme : une organisation syndicale.

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