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Donald et Joe, il était une fois deux Amériques

Itinéraires d’un vieux routier centriste de la politique et d’un milliardaire VRP de l’ethnonationalisme qui se croisent ce 3 novembre en incarnations de deux Amériques aux antipodes. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection définitivement hors norme n’en est plus à un paradoxe près. Pourtant, celui qui a trait à la « nature » des candidats, n’est pas loin de remporter la palme. Jugez plutôt. L’Amérique, pays encore plutôt jeune (38 ans d’âge médian contre 41 en France et 46 en Allemagne) et de plus en plus métissé, a le choix aujourd’hui entre deux homme blancs septuagénaires. Mais passons sur l’âge et la couleur de peau des capitaines ! Pays ultra-divisé politiquement et idéologiquement, chacune de ses portions d’Amériques devra s’incarner dans un porte-drapeau finalement assez improbable. Une Amérique « éternelle », blanche, conservatrice et chrétienne confie son destin à un milliardaire qui a successivement été démocrate, indépendant puis républicain, tout en cultivant les frasques et les divorces plus que l’exégèse de la Bible. Une Amérique « nouvelle », multicolore, ouverte et audacieuse place ses espoirs de bouter l’infâme hors de la Maison-Blanche, préalable à une nouvelle ère progressiste, en un vieux renard de la politique constant dans ses positions les plus droitières comme dans son vote indéfectible pour des lois qu’il sera appelé à retoquer demain. Mystères de la transsubstantiation politique. Que l’adage d’Edgard Faure (« Ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent ») aidera peut-être à désépaissir. En matière d’élections, la formation des vents, tempêtes voire tornades est sans doute le plus passionnant des sujets d’études. Mais, ici c’est le trajet des girouettes qui nous occupe.

Joseph Robinette Biden Jr. et Donald John Trump ne sont nés qu’à quelques années d’écart (1942 et 1946) et quelques kilomètres (moins de 200) l’un de l’autre, mais deux mondes totalement différents.

Le premier voit le jour dans une famille catholique irlandaise (avec une pointe de huguenots du côté de la grand-mère Robinette) à Scranton, Pennsylvanie. Le père, Joe Biden Sr, fils d’un ancien dirigeant d’American Oil Compagny, a dilapidé l’héritage à coups d’échecs entrepreneuriaux. Finis la belle vie, les matchs de polos, les virées de chasses dans les Adirondacks. La famille (Joe, l’aîné, a deux frères et une sœur) vit dans le sous-sol des grands-parents maternels Sans perspective dans un bassin où l’extraction du charbon commence son déclin, le déménagement s’impose. En 1952, direction le Delaware, où le paternel stabilise sa situation professionnelle en tant que vendeur de voiture. Joe peut aller à l’Université, en sortir avec un diplôme de droit. Il a rencontré sur les bancs de la fac, Neilia Hunter, avec laquelle il aura trois enfants. En 1969, il devient avocat et lorgne déjà vers la politique, en tant que…républicain.

Le second – quatrième d’une famille de cinq enfants – grandit dans une maison de style néo-Tudor dans un quartier chic du Queens (New York). La famille est riche. C’est son grand-père, originaire de Kallstadt (Rhénanie-Palatinat), Frederick Trump qui a fait fortune, à la fin du 19e siècle, pendant la ruée vers l’or en Alaska : il gère pensions, restaurants et bordels, ce dernier détail ayant disparu de la biographie familiale. Son fils, qu’il a prénommé Fred comme lui préfère la stabilité de la pierre : il décuplera la fortune initiale en construisant des dizaines de milliers d’appartements et maisons et, à vrai dire, tout ce que les aides publiques l’incitent à construire. En 1954, il est d’ailleurs l’objet d’une enquête officielle du Sénat pour abus de fonds publics. Vingt-sept ans plus tard, le Département de la Justice le confond pour violation de droits civils : Fred Trump ne veut pas de locataires noirs. Anecdote (ou pas) : à l’âge de 22 ans, il avait été arrêté lors d’une manif du Klu Klux Klan. Donald, le deuxième fils, n’est pas supposé perpétuer la dynastie. C’est à son frère aîné, Fred III que revient une charge… dont il ne veut pas. Son père, personnage dur et autoritaire, pour lequel ne compte qu’argent et réussite, le tout incarné en la Trump Organization, ne le lui pardonne pas. Alcoolique, Fred III meurt à l’âge de 42 ans. Donald, enfant difficile, adolescent placé en école militaire, s’est progressivement aligné sur la mission assignée : prendre la suite et faire encore mieux, encore plus « magnifique. » A peine sorti de la fac, il rentre dans l’entreprise familiale dont son père le bombarde immédiatement président. Un empire de plusieurs centaines de millions de dollars en héritage. Il a 25 ans. Son nom est connu, pas encore son prénom.

Joe Biden est, à la même époque, totalement inconnu. Son patronyme éclate lors des sénatoriales de novembre 1972, où il remporte, à 29 ans, une victoire à 100 contre 1 face au sénateur républicain (oui, Biden est devenu démocrate entre temps) J. Caleb Boggs. Ephémère euphorie politique foudroyée par le plus cruel des deuils : une semaine avant Noël, sa femme et sa fille de 18 mois, Naomi, succombent dans un accident de voiture. Sa sœur, Valerie, le convainc d’honorer son mandat. En janvier 1973, le « rookie » fait ses premiers pas dans une chambre haute où son ombre portée se fera de plus en plus grande, au fil des 35 ans de sa présence. Durant trois décennies et demi, « Senator Biden » se positionnera presque systématiquement à la droite d’un parti démocrate qui lui-même vire à droite afin de tenter de rattraper le parti républicain nixonisé. A peine introduit dans le puissant cénacle, il se lie d’amitié avec les sénateurs ségrégationnistes et ouvertement racistes John Stennis et James Eastland. Et fait cause commune contre le « busing », cette pratique visant à transporter dans des mêmes bus des élevés de quartiers différents afin d’assurer une certaine mixite dans les écoles. Ce qui lui vaudra un rappel douloureux de la part de Kamala Harris, pas encore sa colistière, lors de l’un des débats du parti démocrate en 2019.

A peine trentenaire, il n’est guère plus « éclairé » en matière d’avortement. En 1974, il déclare : « Je ne pense pas qu’une femme devrait être la seule à décider ce qui se passe dans son corps. » Un an auparavant, la cour suprême a pourtant statué (Roe v. Wade) : le droit à l’avortement est constitutionnel.  Il soutient ensuite l’ « amendement Hyde », voté en 1976, qui n’autorise l’utilisation de fonds fédéraux qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère. Il ne changera de position qu’en 2019 – décidément, une année d’épiphanie – alors qu’il se prépare à se lancer dans la course aux primaires démocrates. Pour purger son C.V. afin d’affronter un électorat beaucoup plus à gauche, il a également dû faire amende honorable sur la loi sur la criminalité de 1994 pour la rédaction de laquelle il avait sollicité le concours de Tom Scotto, le président de l’association nationale de la police. Signée par Bill Clinton, cette « crime bill » instituait des peines planchers et automatiques (perpétuité pour trois délits quel qu’en soit la nature). Selon la NAACP, la grande association des droits civiques, la population carcérale est passée, entre 1980 et 2015, de 500 000 à 2,2 millions, parmi lesquels 37% des personnes noires (alors qu’elles ne représentent que 13% de la population.) Un tel pedigree – même ripoliné à la repentance – se serait certainement avéré rédhibitoire pour la primaire 2020 si Joe Biden n’avait occupé la fonction de vice-président aux côtés de Barack Obama. C’est sans doute ce qui lui a sauvé la mise en février dernier, dans le cadre de la primaire démocrate, à l’occasion d’une écrasante victoire en Caroline du Sud grâce à un raz-de-marée parmi l’électorat africain-américain. Voilà comment le centriste le plus droitier du parti démocrate durant un quart de siècle est devenu le démocrate centriste le plus à gauche (au programme : salaire minimum à 15 dollars, investissements publics massifs, BidenCare, gratuité partielle des études supérieures, plan d’action contre le changement climatique) à se présenter depuis la « Grand Société » de Lyndon Johnson.

La fonction première de sa candidature n’en reste pas moins de faire barrage à un milliardaire, fils à papa, égotiste et certainement sociopathe, assurément nationaliste et xénophobe. D’après sa nièce, Mary Trump (1), Donald a appris, en étant le fils de son père, à s’adapter en milieu hostile et à décupler les attentes placées en lui. D’une certaine façon, c’est ce qu’il fera tout au long de sa vie. A commencer par porter à un niveau quasiment industriel une marotte de Papa Fred : profiter des fonds publics. Lorsqu’il se lance dans l’aventure à Manhattan, le jeune Donald profite d’une situation de crise de la ville de New York : comme dans les autres grandes villes, le chômage galope, les classes moyennes blanches fuient, la criminalité augmente. En rénovant des hôtels (Grand Hyatt) ou en construisant sa propre tour (Trump Tower), le jeune gouailleur convainc les élus qu’il rend service à la ville. Ils décident donc que la ville le lui rendra bien en exemptions fiscales. Comme l’a révélé le New York Times, c’est toujours l’argent du contribuable qui épongera ses dettes colossales laissées par l’aventure dans les casinos d’Atlantic City à la fin des années 80. Les banques qui ont suivi aveuglément Donald dans tous ses investissements n’ont d’autres choix que de le renflouer, sauf à couler avec lui. Egomaniaque comme peu, il veut son nom partout : les steaks Trump, un Trump Tour (qu’il envisageait comme un concurrent du Tour de France), l’Université Trump. Tout cela périclitera. Mais sa fortune restera intacte, par la grâce du gouvernement fédéral et de Wall Street. C’est la « marque » qui le protège : au milieu des années 2000, l’émission « The apprentice » lui apporte du cash (400 millions de revenus pour 14 saisons) et de l’exposition (le multirécidiviste de la banqueroute qu’il est autorisé à « virer » les mauvais candidats.)  « Je suis persuadé qu’il a compris quelque chose de la société américaine en animant cette émission de télé réalité », nous disait en 2016, en face d’un petit déjeuner à New York, Michael Zweig, auteur de « The Working Class Majority: America’s Best Kept Secret. » Le flair du marketeur ? A-t-il senti ce ressentiment racial qui mijote dans une frange de la population, dont la colère grandissante est proportionnellement inverse à son poids démographique déclinant ? Dès 2011, il adopte et propage la théorie des « birthers », selon laquelle l’acte de naissance de Barack Obama étant un faux, il n’aurait donc pu se présenter à l’élection présidentielle. Personne n’y prête vraiment attention. « C’est Donald. » Déjà, en 1989, il s’était payé une page dans le New York Times afin de réclamer la peine de mort pour cinq jeunes de Harlem (quatre africains-américains et un latino), accusés d’avoir violée une joggeuse (2). Les cinq jeunes seront innocentés. Donald Trump continue de les dire coupables.

L’épisode du « birther » ne sera pas un « one shot », un coup isolé. C’est un coup d’essai. L’ancien démocrate jet-seteur devient la coqueluche des milieux ultra-droitiers qui le poussent à renverser la table du G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) aux mains ce ces RINO (Republicans In Name Only). En juin 2015, dans le décor de mauvais goût doré du lobby de la Trump Tower, il dévide la bonne vieille pelote « nativiste. » Les Latinos sont des « violeurs », des « criminels », des « trafiquants de drogue. » Lui, président, un Mur sera construit. « C’est Donald » : le mépris initial de l’establishment républicain se mue en stupéfaction, puis en ralliement. Trump élu, les républicains « country club » rejoignent gaiement le trumpisme, son racisme, ses appels du pied au suprémacisme blanc, à condition qu’il s’accommode des classiques du conservatisme néo-libéral (truffer les tribunaux de juges de droite, alléger encore un peu plus les impôts) ce qui ne force pas la nature de l’impétrant. Romain Huret rappelle fort opportunément : « Il est une créature du conservatisme états-unien, qui a pris le contrôle du parti républicain dans les années 1970. Trump, c’est un peu comme Frankenstein, comme un mauvais fils dans lequel vous ne vous reconnaissez pas. Il surjoue les thématiques des conservateurs, leurs attitudes corporelles, leurs prises de parole. Il ressemble parfaitement à l’électorat conservateur moyen, qui voit dans Trump un ami, quelqu’un qui parle comme eux et les comprend. C’est sa meilleure arme. » A vrai dire, la seule qui lui reste, un rien émoussée dans un pays qui rejette ce projet trumpiste mais qui peut  encore couper là où ne l’attend pas : un jarret en Floride, désormais son Etat de résidence, un talon d’Achille en Pennsylvanie, l’Etat de naissance de Joe Biden. La dernière vague de sondage illustrait plutôt que l’arme fatale de 2016 s’était fait canif en 2020. La confirmation dans les urnes de cette ultime photographie créerait une situation pour laquelle rien, absolument rien, au cours de leur longue ne les avait vraiment préparés: Trump en loser, Biden en agent catalytique des espoirs progressistes.

1 « Trop et jamais assez. » Editions Albin Michel.

(2) « When they see us. » Série Netflix.

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Bernie Sanders met fin à « sa campagne, pas à sa lutte »

Le sénateur qui se réclame du socialisme démocratique a pris acte du fait que, dans le contexte de l’épidémie du coronavirus, il ne disposait plus d’aucune possibilité de combler son retard sur Joe Biden. (Article publié dans l’Humanité du 9 avril 2020.)

Alors que son nom figurait encore sur les bulletins de vote lors d’un surréaliste scrutin dans le Wisconsin, mardi, Bernie Sanders a annoncé hier son retrait de la course à l’investiture du parti démocrate. La nouvelle a pu surprendre observateurs et acteurs politiques : rien le laissait présager que le sénateur du Vermont puisse mettre fin à sa campagne, même s’il n’avait pas caché qu’après une succession de défaites, lui et son équipe « réexaminaient » le sens de sa candidature. C’est encore ce qu’il avait répété dans une interview exclusive publiée dans le magazine progressiste The Nation, publiée hier midi. Dans un échange mené, le 1er avril, par John Nichols, un journaliste qui suit Sanders depuis de très nombreuses années, le challenger de Joe Biden ne cachait pas qu’il y avait débat parmi ses proches et soutiens. « Certains disent : «C’est probablement une bonne idée de s’assoeir avec Biden et d’essayer de conclure quelque chose. » D’autres me disent : « Il faut se battre jusqu’au dernier vote à la convention. » Et d’ajouter : « Dieu sait à quoi cette convention va ressembler. Ce ne sera pas une convention réelle. Ce sera une convention virtuelle. » Et désormais, sans suspense : elle intronisera Joe Biden comme le porte-drapeau du parti démocrate afin de chasser Donald Trump de la Maison Blanche.

S’il avait refusé de jeter l’éponge après un retentissant retournement à son désavantage lors du Super Tuesday – comme l’y appelaient de nombreuses voix de l’establishment – puis lors de revers successifs les semaines suivantes, Sanders n’avait pas, pour autant perdu, le sens des réalités. Il le disait en ces termes à « The Nation » : « Pour être honnête, je suis raisonnablement doué en arithmétique et je comprendre que nous avons 300 délégués de moins que Biden et que notre chemin vers la victoire serait très étroit. Je comprends aussi qu’au moins une douzaine d’Etats ont reporté leur primaire. Et je comprends que, croyez-moi, que la nature de la campagne – et cela est très, très douloureux – a radicalement changé. Cela a changé pour Biden. Cela a changé pour moi. » En réalité, elle a beaucoup plus changé pour Sanders que pour Biden. Ce que la mathématique politique rendait presque improbable, le surgissement de l’épidémie de coronavirus l’a rendu impossible.

Au moment où la courbe des cas et décès liés au coronavirus est devenue exponentielle, la campagne des primaires a, de fait, été reléguée au second plan. L’épidémie a « immobilisé » le rapport des forces là où il en était : favorable à l’ancien vice-président de Barack Obama. Quelques semaines plus tôt, il était exactement l’inverse. Après une année 2019 poussive où Elizabeth Warren semblait pouvoir incarner l’aile progressiste, Bernie Sanders – malgré son âge (78 ans) et un goût de déjà-vu – a repris la corde au moment où cela compte le plus : lors de la cristallisation de janvier, puis lors des premiers votes avec trois victoires d’affilée au vote populaire. Tout le monde le considérait alors comme le favori. La manœuvre, alors diligentée par l’establishment, figurera sans doute dans les manuels de campagne ou les bibles d’étudiants en sciences-politiques : retrait de Pete Buttigieg et d’Amy Klobuchar derrière Joe Biden, éclatant vainqueur de la primaire en Caroline du Sud. Le rassemblement ne s’opérait pas du côté des progressistes, Elizabeth Warren restant en piste. Le Super Tuesday – quatorze Etats avec un tiers du total des délégués – devait constituer le tremplin pour Bernie Sanders. Il a finalement fonctionné comme une trappe s’ouvrant sous les pieds de l’outsider socialiste.

Bernie Sanders a mis fin à sa campagne, pas à sa carrière politique. On le trouvera encore au Sénat ou sur les estrades des meetings – si tant est que ceux-ci puissent de nouveau se tenir d’ici novembre – afin de faire prévaloir ses idées et défaire Donald Trump. L’Histoire ne manque jamais d’ironie : c’est au moment où une crise sanitaire, sociale et économique quasiment sans égale met en lumière le bien-fondé des propositions de Sanders que ce dernier doit renoncer à les porter directement auprès des électeurs. On ne doute pas que, opiniâtre, voire têtu, il continuera de les porter: c’est l’Histoire de plus d’un demi-siècle d’engagement.

 

 

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Visages de l’Amérique de Sanders

 

(Article publié dans l’Humanité du 14 mars)

Alors que l’on vote aujourd’hui dans cinq Etats (Ohio, Illinois, Missouri, Floride, Caroline du Nord), sept portraits de ces électeurs du candidat qui se définit comme socialiste.

 

Amanda Volner, 33 ans, étudiante, Oklahoma.

La famille Volner a connu des réveillons de Noël plus tranquilles que celui de 2015. « C’était super fun », grimace Amanda. Son père et son frère votent Trump. Elle, a choisi Bernie Sanders et a convaincu sa mère et ses trois sœurs d’en faire de même. Ambiance dans cette famille républicaine dans l’Etat le plus républicain du pays. Rien, absolument rien, ne prédisposait cette jeune femme de 33 ans à s’engager dans le mouvement incarné par un sénateur socialiste de 74 ans. Mais comme des centaines de milliers d’autres « Millennials » (la génération née à partir de 1982), elle prend le contre-pied de la génération « reaganienne » de ses parents. « J’ai entendu parler pour la première fois du sénateur Sanders l’an dernier de la part d’un étudiant », raconte-t-elle. « J’ai commencé à faire des recherches sur lui.» Bingo. « La principale raison de mon soutien est que j’estime que notre vie politique est corrompue par les riches. Bernie est le seul candidat qui veut stopper l’argent dans la politique et veut empêcher les riches d’acheter les élections. Des personnes pensent que les Millennials soutiennent Bernie car  ils veulent que tout leur tombe tout cuit dans le bec. Pensez : on est obligés d’avoir plusieurs jobs pour financer nos études et on doit aussi s’endetter. » Après avoir donné naissance à Harper, 3 ans, elle a repris des études d’ergothérapie à l’Université d’Etat de l’Oklahoma, sur le campus de Weatherford. Pour financer ses études, elle cumule des emplois de serveuse, vend du maquillage et fait des petits travaux de conception graphique. Le 1er mars, « Bernie » a remporté l’Oklahoma.

 

David Zuckerman, 44 ans, agriculteur et sénateur d’Etat, Vermont.

A quel David voulez-vous parler ? A l’agriculteur bio qui gère avec son épouse la Ferme de la Pleine Lune et se trouve sur le marché paysan de Burlington toutes les semaines ? Au militant du parti progressiste du Vermont, crée par Bernie Sanders en 1999 ? Ou à l’élu au Sénat local qui représente le comté de Chittenden ? Eh bien, les trois ne font qu’un : David Zuckerman, originaire du Massachussetts voisin, venu faire ses études à l’Université du Vermont et vermontais d’adoption. Depuis son installation dans ce petit Etat rural désormais mondialement connu grâce à son sénateur, Bernie Sanders, il porte ses trois casquettes. Président de la Commission Agriculture de la Chambre des représentants locale de 2005 à 2009, il a juste fait un « break » politique de quelques années lorsqu’il a, en 2010, installé sa ferme sur de nouvelles terres et converti son exploitation en bio. Le temps également de lancer une AMAP qui regroupe 250 familles. Et, en 2012, il a été élu sénateur de son comté. La percée de Sanders ne l’a pas étonné : « Sa force, c’est son populisme (au sens américain du terme qui n’est pas péjoratif, NDLR) économique : des électeurs qui ont des désaccords sur les questions « morales » ou de « société » ont beaucoup plus en commun depuis que les politiques économiques reaganiennes se sont emparées de ce pays. Ces électeurs sont fatigués de la stagnation économique que l’on subit depuis 30 ans. Et le message de Bernie passe auprès d’eux bien au-delà de ce que les experts pensaient.»

 

Ben Jealous, 43 ans, militant des droits civiques, Californie.

Nul n’est prophète en sa communauté. Ben ne le découvre pas. Mais il l’affronte au quotidien. Il demeure pourtant l’une des figures les plus populaires de cette communauté. Rien de personnel. C’est politique. Ben a été le président de la National Association for the Advancement of Colored People, la grande organisation de défenses des droits civiques des noirs fondé en 1909. Le 6 février dernier, « l’un des plus importants leaders des droits civiques de la nation» a officiellement apporté son soutien à Bernie Sanders. Il disait notamment ceci : « Je me souviens des mots du regretté Révérend Martin Luther King Jr, pour qui « un vrai leader n’est pas un chercheur de consensus mais un créateur de consensus ( …) Bernie Sanders a été courageux et cohérent dans son combat des maux que le Dr King décrivait comme les « triplets géants » du racisme, du militarisme et de l’avidité. »

Mais le message passe difficilement parmi les Africains-Américains du Sud. Hillary Clinton bénéficie d’une meilleure notoriété ainsi que des soutiens de l’appareil et de ses relais locaux (élus et pasteurs). Ben Jealous ne désespère pas, continue de prendre son bâton de pèlerin et de balader sa carrure de footballeur américain auprès de celle, plus frêle, du sénateur du Vermont. « Au fur et à mesure que nous construisons notre mouvement, nous devenons plus fort et nous obtenons plus de soutien des électeurs noirs et latinos. Notre arme secrète, ce sont les jeunes qui nous rejoignent en masse. »

 

Lucy Flores, 35 ans, candidate aux législatives, Nevada.

Elle pourrait battre les estrades, répétant qu’elle incarne le « rêve américain ». Elle, la première latina élue au parlement local du Nevada. Elle, qui sera peut-être en novembre prochain la représentante au Congrès des Etats-Unis de la 4e circonscription de cet Etat, englobant les quartiers nord de Las Vegas. Elle, qui a grandi dans une famille de treize ans. Abandonnée par sa mère à l’âge de 9 ans. Elle, dont toutes les sœurs sont tombés enceintes adolescentes. Elle, qui a dû subir un avortement à l’âge de 16 ans. Elle, qui a cherché dans les gangs une famille plus solide. Elle, qui a passé plusieurs mois en centre pour mineurs après un vol de voiture. Elle, qui a repris ensuite ses études : lycée puis université. Elle, qui s’est engagée dans des associations. Puis en politique

Elle pourrait être républicaine et voir le monde à partir d’elle. Mais elle est démocrate et se voit à partir du monde. Dans ces primaires, « en tant que jeune femme qui a dû lutter dans le monde de la politique dominée par les hommes », elle aurait pu soutenir Hillary Clinton. Mais elle a choisi Bernie Sanders car elle pense qu’il « se lève tous les matins » avec les mêmes préoccupations qu’elle : « mener la charge, avec des millions d’Américains, contre l’avidité sans fin de Wall Street qui menace l’existence même de la classe moyenne et maintient tant de personnes dans la pauvreté permanente» et « mener la révolution politique. »

 

Pramila Jayapal, 50 ans, militante associative, Etat de Washington.

Dans l’Etat de Washington, ce sont les femmes indiennes qui mènent la révolution. Enfin, elles ne sont évidemment pas seules mais il semble que l’on ne voit qu’elles. A Seattle, la socialiste Kshama Sawant a délogé, en 2013, un démocrate centriste pour siéger au conseil municipal et transformer le SMIC à 15 dollars de l’heure d’une revendication en loi pour tous les salariés. Quelques mois plus tard, c’est Pramila Jayapal qui décrochait un siège au Sénat local dans la même ville de Seattle. Cette cité pluvieuse où elle est arrivée, de son Inde natale, à l’âge de 16 ans, avec toutes les économies réalisées par sa famille : 5000 dollars. Elle a décroché une maîtrise de business, a travaillé pour Wall Street et l’industrie  des équipements médicaux avant d’effectuer un radical virage vers le monde associatif et la militance pour la justice sociale. « Mon voyage d’Inde vers Seattle m’a appris que si la démocratie est brisée, c’est à nous de la réparer. » Après le 11 septembre 2001, elle a fondé dans son quartier une « zone exempte de haine », protégeant les musulmans de représailles. Sénateur d’Etat, elle vise désormais la députation, en se présentant dans la circonscription très à gauche de Seattle. « Je ne combats pas pour le 1% mais pour les salariés, pas pour l’austérité mais pour notre système de retraites, pas pour expulser et briser des familles mais pour construire des familles de classes moyennes plus fortes, pas pour des prisons mais pour de l’éducation. »

 

RoseAnn DeMoro, syndicaliste, 66 ans, Washington D.C.

Quiconque a croisé RoseAnn DeMoro un jour, ne peut avoir oublié cette pétulance. La lutte est tout sourire. Energisante. Victorieuse aussi. Cette ancienne caissière de supermarché dans la banlieue de Saint-Louis est devenue l’une des syndicalistes les plus puissantes du pays, à la tête de la National Nurses United (NNU), fondé, en 2009, par la fusion de la California Nurses Association (que dirigeait alors RoseAnn), l’United American Nurses et la Massachusetts Nurses Association. Avec 185.000 membres, il est aujourd’hui le principal syndicat représentant les infirmiers et infirmières. Réputé pour sa combativité, à l’image de sa présidente, le NNU  a récemment syndiqué 6000 « nurses » à travers le pays (Floride, Illinois, Iowa, Missouri, Nevada, Texas). Dans la campagne des primaires démocrates, le syndicat a officiellement pris position pour Bernie Sanders rendant publiques les dix raisons pour lesquelles ce choix avait été fait. Parmi celles-ci : les propositions du candidat socialiste de créer un système de protection maladie universelle, de rendre gratuites les études universitaires, d’empêcher le financement des campagnes par les entreprises.

Le syndicat ne se contente pas d’une pétition. Partout, dans le pays, on aperçoit son bus rouge avec ses mots « Bernie président », sillonnant la campagne de primaire en primaire. RoseAnn DeMoro n’est jamais loin, non plus. Et lorsque la presse lui demande pourquoi elle ne soutient pas une femme, elle répond du tac au tac : « Dans mon esprit, il n’y a jamais eu de meilleur candidat féministe que Bernie Sanders. Nous avons besoin que plus d’un symbole à la Maison Blanche. Nous avons besoin de quelqu’un qui accomplira de grandes choses pour les femmes. »

 

John Erhardt, 46 ans, développeur web, Colorado.

Le deuxième mercredi de chaque mois, John se rend, sur les coups de 19 heures,  au Federal Bar and Grill, dans le centre de Denver. Il y retrouve des habitués, comme Kyle et Misty. Parfois, des nouveaux arrivent : « On vient d’emménager dans la ville et on voulait rencontrer des progressistes. » Car oui, cet apéro regroupe des progressistes. L’initiative baptisé « Drinking Liberally » a été lancée en 2003 à New York en plein « bushisme ». Elle a, depuis, essaimé sur l’ensemble du territoire. Dans la principale ville du Colorado, c’est John le maître de cérémonie. Electeur passionné d’Obama en 2008, électeur déçu d’Obama en 2012, il redécouvre l’engouement en 2016 avec Sanders. Trop occupé avec ses activités professionnelles de développeur web (avant il était ingénieur) et son statut de père, John a raté le premier meeting de Sanders à Denver en juin 2015 mais il a rattrapé le temps perdu. Participant à la victoire du candidat socialiste lors de la primaire du Colorado le 1er mars. « Sanders a le même message cohérent depuis des années. Sanders représente l’authenticité pas la politique basée sur les enquêtes d’opinion. Beaucoup de jeunes et de militants en ont assez des démocrates financés par le « big business ». Je me souviens d’Hillary disant en 2008 que l’argent qu’elle recevait des lobbyistes ne l’influençait pas. On a tous bien ri.»

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Portrait: Bernie Sanders, l’homme qui croit en la révolution politique

(Article publié dans l’Humanité du 1er mars 2016)

On ne connaît pas encore la fin de l’histoire d’un sénateur de 74 ans qui se proclame « socialiste », prône une « révolution politique » et rencontre l’adhésion de la jeune génération. Mais voici déjà les débuts…

« Vous allez voir comment il fait. Quels que soient l’endroit et le public, il ne déroge pas à sa règle : il pose tout sur la table et il en discute». Bernie Sanders vient d’arriver dans la cafétéria du lycée d’Hinesburg. Petit matin brumeux d’octobre 2012. Il pose son manteau et va serrer une à une les mains de la petite centaine de personnes présentes. Il échange quelques mots avec certains. Engage quelques conversations. Ici, on lui donne du « Bernie » pas du « Senator Sanders ». Le contact est direct, simple.

« Vous allez voir comment il fait. » L’homme qui parle à l’oreille de l’envoyé spécial de l’Humanité est le « chief of staff » (directeur de cabinet). Son CV dit beaucoup de Sanders. Il faut donc s’y arrêter. Huck Gutman n’est pas un jeune collaborateur sorti d’une école de droit ou de sciences-politiques. Huck Gutman est un professeur d’université – spécialité : poésie –, ami de la première heure du néo-vermontais Sanders (on y reviendra), qui s’est transformé en « dircab » dans les couloirs anonymes du building Dirksen du Sénat. Quelques semaines après notre rencontre, Huck (un surnom en référence à Huckleberry Finn, son prénom de naissance étant Stanley) est retourné à ses études, non par désaccord mais par principe: la politique est un engagement pas un métier.

« Vous allez voir comment il fait.» Nous y voilà donc. D’abord, un peu grincheux : « Qu’on commence par baisser le chauffage, on pourra ensuite parler d’économies d’énergie. » Puis, il attaque : « J’en suis à ma 32e rencontre lors de cette campagne. On me dit que je n’en ai pas besoin (de fait, Sanders a été réélu quelques jours plus tard avec 71% des suffrages, NDLR). Mais je suis un conservateur : je crois en la bonne vieille démocratie. Je vais vous donner ma perception des Etats-Unis car il faut que l’on se mette d’abord d’accord sur le diagnostic. » Explosion des inégalités, corruption du processus démocratique par l’argent, emprise grandissante de l’oligarchie : « tout est sur la table », comme l’avait annoncé Gutman. Le dialogue s’ensuit. C’est ainsi qu’un petit matin brumeux d’octobre, dans une cafeteria de lycée dans l’Etat le plus rural du pays, on a parlé des conditions pour dominer Wall Street, du bilan d’Obama mais aussi du printemps arabes, de la politique de Netanyahu, des accords de libre-échange. Après une heure trente d’échanges, « Bernie » a dit : « Je dois vous laisser. J’ai mon trente-troisième rendez-vous de campagne qui m’attend.» Avant d’emboiter le pas, Huck Gutman nous salue d’un regard signifiant: « Bon, vous avez vu ! »

Ce jour-là, même son ami de quarante ans n’aurait pas parié un dollar  sur une candidature de « Bernie » à la présidentielle, encore moins sur sa percée fracassante. Du coup, le Professeur Gutman a dû sortir des vers de Yehuda Amichai, l’un de ses poètes préférés, pour mettre à jour un livre écrit avec Sanders en 1997: « Un outsider à la Maison Blanche » (non traduit en français). Qui expose à la fois le parcours et la conception politique de l’homme public dont la côte de popularité est désormais la plus élevée du pays.

Côté biographie, voici : Bernard Sanders est né en 1941 dans le quartier new-yorkais de Brooklyn, fils d’Eliasz Gutman, juif polonais arrivé aux Etats-Unis, à l’âge de 17 ans, en 1921 et de Dorothy Sanders (née Glassberg). Lors de sa naturalisation, le père prit le nom de famille de son épouse… C’est à l’Université de Chicago que Bernard devient socialiste, s’engage dans le mouvement pour les droits civiques (il est de la marche sur Washington en août 1963 ponctuée par le discours de Martin Luther King, « I have a dream »), puis dans le mouvement pacifiste. « Mauvais étudiant », de son aveu même, mais dévoreur de livres (Jefferson, Lincoln, Debs, Marx, Lénine, Trosky, Freud…), il décroche malgré tout une maîtrise de sciences-politiques. On voit pourtant plus sa longue et fine silhouette dans la chaleur de toutes les réunions du monde que dans les ambiances feutrées des bibliothèques.

C’est ainsi qu’un jour de 1964, répondant à l’invitation d’un ami, il participe à un meeting à Plainfield et découvre…le Vermont, petit Etat rural, bastion républicain à l’époque. Il s’y installe définitivement en 1968. Trois ans plus tard, le voilà candidat du Liberty Union Party pour les sénatoriales. Il prend une trempe. Un an plus tard, sous les mêmes couleurs, il se présente au poste de gouverneur. Nouveau revers. Et ainsi de suite durant la décennie 70, à la fin de laquelle il quitte le mouvement et se lance dans la production de documentaires. Le premier porte sur Eugene Debs, syndicaliste, fondateur de l’IWW (Industrial workers of the world), candidat socialiste aux élections présidentielles en 1900 (0,63%), 1904 (2,98%), 1908 (2,83%), 1912 (5,99%) et 1920 (3,41%). Dans le bureau du sénateur Sanders, trône toujours un portrait d’Eugene Debs.

En 1980, un ami lui inocule de nouveau le virus de l’action politique. Richard Sugarman, professeur de religion, convainc « Bernie » qu’il peut devenir maire de Burlington, la principale ville de l’Etat et pôle universitaire, aux mains d’un parti démocrate hégémonique. Il joue ses seules cartes en main : campagne de terrain orientée sur les problèmes de fond, action militante, participation électorale de ceux qui se trouvaient aux marges du processus. Il l’emporte de dix voix. Le Sanders « moderne » est né : élévation des consciences par la clarté idéologique, mobilisation populaire et… intangibilité politique. Sanders veut parler « urbi et orbi », à la ville et au monde. Maire d’une ville de 40000 habitants, il revendique d’avoir une « politique étrangère. » Prend la défense du gouvernement sandiniste au Nicaragua, se rend sur place, développe des jumelages avec des villes étrangères et se retrouve ainsi en lune de miel, en 1988, à Yaroslav, URSS. La même année, il soutient Jesse Jackson dans sa candidature à la présidentielle.

En 1989, après deux mandats, il quitte l’hôtel de Ville. Mais le Capitole se profile à l’horizon. Il ne le sait pas encore car il ne l’a pas prévu. Au lieu de cela, il donne des cours à Harvard. Ce sont ses amis, encore eux, qui lui tirent la manche pour l’élection législative de 1990. En triangulaire, il défriche son chemin vers la Chambre des représentants avec 56% des voix, où sa première initiative est de créer un « caucus » (comité regroupant des élus) progressiste qui est, aujourd’hui, le plus important parmi les élus démocrates, signe d’une évolution vers la gauche des représentants et surtout de leurs électeurs. Pendant seize ans, il sera réélu sans coup férir tous les deux ans (durée d’un mandat de député aux Etats-Unis).

En 2006, ce sont les portes du Sénat qui s’ouvrent devant une silhouette un peu plus voutée et une chevelure désormais plus blanche que grise. Mais l’énergie est intacte : le 10 décembre 2010, il s’oppose à la reconduction des réductions massives d’impôts décidée sous W. Bush et prononce un discours de 8h35 minutes et 14 secondes. Lorsque l’opportunité lui est donnée de présider une commission, il choisit, lui, l’ancien objecteur de conscience opposée à la guerre du Vietnam, celle des anciens combattants, car il ne confond pas ceux qui déclarent les guerres et ceux qui sont envoyés les faire puis se retrouvent abandonnés à leur sort.

C’est face à ce même Capitole qu’il annonce, en avril 2015, dans un texte assez mal ficelé qui déborde de peu d’ambition, sa candidature à l’élection présidentielle. On connaît la suite – mais pas encore la fin – avec, dans le New Hamsphire le 9 février, la première victoire d’un candidat qui se proclame socialiste dans une primaire. Au fait, est-il un socialiste ou plutôt un « new dealer » (partisan du New Deal de Roosevelt), comme l’estime Noam Chomsky qui ne lui en apporte pas moins son soutien ? Il est de « gauche », tranche Eli Zaretsky, professeur d’Histoire à  la New School de New York et auteur de « Left, essai sur l’autre gauche aux Etats-Unis » (éditions du Seuil). « De gauche en ce sens qu’il pose les choses en termes de droits : le droit à la santé avec un vrai système de protection universelle, le droit à l’éducation avec la gratuité des études supérieures, le droit à un salaire décent avec le SMIC à 15 dollars. »

Ce qui différencie Sanders de tous les autres candidats ne réside peut-être pas tant dans son programme, en effet plus progressiste que tous les autres, que  dans la façon dont il compte le faire appliquer : par une « révolution politique. » « Pour moi, la politique ce n’est pas juste arriver avec des idées et un programme législatif à Washington –ce qui est nécessaire – mais c’est trouver les moyens d’impliquer les gens dans le processus politique, à les rendre puissants. Ce n’est pas facile, mais, en fait, c’est ce qui doit être fait», écrit Bernie Sanders son livre-mémoire. John Nichols, journaliste au magazine progressiste The Nation, qui en écrit la postface, nous le confirme : « Sanders croit vraiment en la révolution politique. Il veut vraiment mettre en marche une armée d’électeurs qui vont pousser le Congrès à changer. » Ce vieux routier du journalisme politique, auteur d’un livre sur l’histoire du socialisme aux Etats-Unis, qui s’entretient régulièrement avec Sanders était loin de penser, il y a quelques mois seulement, que le mouvement déclenché par le sénateur de 74 ans pourrait atteindre une telle intensité. « Quoi qu’il arrive désormais, Sanders a catalysé les évolutions progressistes de l’opinion publique, notamment de la jeune génération. Si ce n’est pas lui, ce sera quelqu’un d’autre, un latino, une femme, qui sait. Mais Sanders aura semé les graines de ce changement. »

 

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