Archives mensuelles : juin 2019

L’axe Sanders-Warren impose le tempo idéologique des primaires démocrates

Les deux premiers débats avec les prétendants à l’investiture démocrate ont confirmé le virage à gauche de l’électorat démocrate et de nombre de ceux qui souhaitent le représenter.

Jamais un débat de primaires n’avait accueilli autant de participants, laissant craindre des échanges inaudibles voire une foire d’empoignes. Pourtant, le bilan de deux soirées consécutives de deux heures d’échanges (regardées par respectivement 15 et 18 millions d’Américains, soit de très bons taux d’audience), jeudi et vendredi derniers, dessine un paysage clarifié :  le virage à gauche se confirme, mettant en difficulté les « centristes », au premier rang desquels Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama qui a passé une soirée cauchemardesque.

Au petit jeu des « gagnants et perdants », auxquels s’adonnent traditionnellement éditorialistes et journalistes politiques, son nom faisait consensus dans la catégorie « losers ». Celui qui depuis son élection comme sénateur en 1973 a toujours épousé les positions les plus droitières de son parti (anti-IVG, pro-business, pro-lois répressives, pro-guerre, etc) s’est retrouvé en total décalage. Il a surtout subi un mémorable KO de la part de Kamala Harris, la sénatrice de Californie, qui a rappelé son opposition au busing (organisation de transports scolaires visant à promouvoir la mixité sociale) dans les années 70. « En Californie, il y avait une petite fille qui a profité du busing pour intégrer une école publique. Et cette petite fille, c’était moi », lui a-t-elle lancé. Groggy, Biden a argué qu’il était opposé au « busing » organisé par le ministère de l’éducation. Depuis, de nouveaux documents ont été révélés, montrant qu’il était bel et bien aligné sur les thèses ségrégationnistes. Le coup porté au favori de l’establishment, populaire parmi les électeurs africains-américains, est sérieux, sans que l’on puisse dire encore s’il sera définitif. Kamala Harris, dont le père est africain-américain et la mère indienne, a émergé comme une prétendante de premier rang à l’investiture.

Pour les autres « gagnants », les avis divergeaient mais c’est William Pitt Rivers, éditorialiste à Truthout, le site progressiste, qui a visé dans le mille : « Je tiens à féliciter le programme présidentiel de Bernie Sanders pour avoir remporté les deux débats du parti démocrate. » Les propositions du sénateur du Vermont sont devenues le bien commun du parti démocrate et surtout de ses électeurs qui les plébiscitent : salaire minimum à 15 dollars (qui est déjà une réalité dans une dizaine d’Etats comptant près de 100 millions d’habitants), gratuité des études dans les universités publiques et « Medicare for All », système de santé publique. Deux moments ont symbolisé ce virage à gauche. Pour la première fois dans l’histoire électorale, des candidats (en l’occurrence Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Kamala Harris) de l’un des deux grands partis se sont prononcés pour la suppression pure et simple des assurances privées en matière de santé. Sur la question de l’immigration, une immense majorité des candidats s’est déclarée favorable à l’accès aux soins pour les sans-papiers et pour la décriminalisation de l’immigration « clandestine ». Julian Castro, ancien ministre du logement de Barack Obama, a livré un passionné plaidoyer pour une Amérique ouverte, critiquant implicitement les politiques d’expulsions des immigrés sans statuts qui connurent un pic, pendant la présidence de… Barack Obama.

2016 a mis fin à l’ère clintonienne. 2020 s’annonce sous les auspices d’un regard critique sur les années Obama. Mais les électeurs africains-américains portent toujours un regard positif sur ses deux mandats. Or, aucun candidat ne peut prétendre à l’investiture démocrate sans une part significative de ce vote. Voilà l’une des principales difficultés de l’axe Sanders-Warren qui, s’il a remporté la bataille idéologique, n’en a pas pour autant gagné le processus particulier d’une élection primaire.

Christophe Deroubaix

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Sanders assume son « socialisme démocratique »

(Article publié dans l’Humanité du 14 juin 2019)

Dans un discours prononcé mercredi, le sénateur du Vermont a livré un plaidoyer pour sa philosophie politique au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce « label ».

Alors que Joe Biden se contente de cultiver un argument unique (« Je suis le mieux placé pour battre Trump ») sans s’attarder sur le fond et qu’Elizabeth Warren décline, au contraire, point par point un programme qu’elle se garde bien de qualifier, Bernie Sanders, lui, a choisi d’assumer sa vision politique globale, en donnant, mercredi soir, dans la prestigieuse Université George Washington, un discours sur le « socialisme démocratique ». Les faits sont incontestablement liés. Tactiquement, le sénateur du Vermont tentait de faire d’une pierre deux coups : asséner, contre l’ancien vice-président de Barack Obama, que la défaite de Trump passait par une proposition radicale et affirmer que celle-ci s’incarnait dans le « socialisme démocratique » tandis la sénatrice du Massachusetts, dont les propositions tranchantes (super-impôt pour les plus riches, représentation des salariés dans les conseils d’administration, suppression du collège électoral) lui ont assuré une remontée dans les derniers sondages s’est affirmée, en début de campagne, « capitaliste jusqu’aux tréfonds ». Stratégiquement, le pari est aussi clair que risqué : imposer la question du « socialisme » comme élément central de la primaire démocrate.

En 2016, face à Hillary Clinton, « Bernie » défendait une « révolution politique » et des propositions iconoclastes pour l’establishment démocrate (SMIC à 15 dollars, système de santé universel, gratuité des études dans les universités publiques). Trois ans après, alors que celles-ci sont devenus le bien commun de quasiment tous les candidats en lice, il revendique ouvertement le label « socialiste » de son projet. Mais qu’entend-il par « socialisme démocratique» ? C’était tout l’enjeu de son discours au cours duquel Bernie Sanders a tenu à ancrer sa philosophie politique dans l’histoire américaine. Invoquant les figures de Franklin Delano Roosevelt et Martin Luther King, il a indiqué que sa philosophie politique s’incarnait dans des programmes fédéraux très populaires aux Etats-Unis : la « social security » (système de retraite), créée pendant le New Deal, et Medicare et Medicaid (systèmes de santé pour les plus de 65 ans et les enfants pauvres nés sous la présidence de Lyndon Johnson dans les années 60). Sa proposition centrale est de reprendre ce fil, « de finir le travail du New Deal » et de le compléter par l’adoption d’une « déclaration des droits économiques du 21e siècle » (santé, éducation, salaires, logement, environnement, retraites mais pas de référence au contrôle des moyens de productions), en référence à la « déclaration des droits » (Bill of Rights) de la Constitution du pays, formé des dix premiers amendements qui assurent les libertés fondamentales. « Les droits économiques sont des droits de l’homme », avait-il martelé dans une récente interview au magazine The Nation.

En début de semaine, un sondage confirmait que le mot « socialisme » gagnait en popularité. Quatre américains sur dix affirment préférer vivre dans une société socialiste que capitaliste. 55% des femmes de moins de 54 ans se trouvent dans cet état d’esprit. De précédentes enquêtes d’opinions ont montré que l’idée est largement majoritaire parmi les moins de 35 ans, cette génération baptisée « Millennials ». Avec son plaidoyer pour assumer un « socialisme démocratique », Sanders tente de mobiliser cette « base », au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce mot.

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