Sanders-Warren: l’axe mis à mal?

Alliés programmatiques, les deux sénateurs sont de fait rivaux dans la primaire qui a commencé de façon chaotique dans l’Iowa et se dirige vers le New Hamsphire où une primaire a lieu mardi 11février. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 6 février 2020)

 

Pour l’establishment démocrate, la gauche ressemble à une hydre. Avec la victoire, en 2016, d’Hillary Clinton face à Bernie Sanders, le social-libéralisme version US, pensait avoir remporté la partie. Mais une improbable défaite et quatre ans plus tard, la gauche a repoussé…à deux têtes : Bernie Sanders, toujours là, malgré ses 79 ans et une attaque cardiaque, et Elizabeth Warren, 70 ans.

La popularité des programmes sur lesquels ils mènent campagne illustre un virage à gauche de l’électorat démocrate amorcé après la crise de 2008 et qui s’est accéléré avec la victoire de Donald Trump. Les deux se déclarent favorables à la création d’un système de santé publique (Medicare for All) avec suppression des assurances privées, le SMIC à 15 dollars, l’annulation de la dette étudiante et la gratuité des études supérieures… Les différences relèvent plus du degré que de la nature. En termes de réforme fiscale, ils proposent d’instaurer ce qu’en France on appellerait un Impôt sur la fortune: une taxe sur le patrimoine, à partir de 32 millions (Sanders) ou 50 millions (Warren). « Je vois une seule grande différence : sur le changement climatique, analyse John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William Patterson (New Jersey). Sanders a vraiment pris la mesure de la menace avec sa proposition de « New Deal écologique ». On peut aussi voir une nuance sur le Medicare for All : Sanders assume l’augmentation des impôts pour tous alors que Warren ne l’a pas assumé et en a payé les conséquences en reculant finalement dans les sondages.»

« C’est le discours qui entoure les propositions qui change, poursuit l’universitaire. Sanders dirige ses attaques contre la classe des milliardaires et critique le capitalisme. Warren vise les mêmes mais parle de corruption systémique et se déclare fidèle au capitalisme. »  Une nuance que corrobore Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas: « D’un côté il y a une gauche socialiste, de rupture avec le capitalisme, incarnée par Bernie Sanders, qui refuse tout financement par les gros donateurs, et fédère les radicalités sociétales de gauche par son alliance avec Alexandria Ocasio-Cortez. De l’autre, une gauche keynésienne et rooseveltienne avec Elizabeth Warren qui ne refuse pas le capitalisme mais souhaite revenir à sa version la plus efficiente, celle des années 1930-1970. »

Le contraste le plus marquant relève moins de la substance que de la « méthode » de gouvernement. « J’ai un plan », oppose Elizabeth Warren à chaque problème soulevé lors d’un débat. « Il nous faut une révolution politique », appelle de ses vœux Bernie Sanders, depuis 2016. Dans un point de vue publié dans le quotidien britannique The Guardian, Bhaskar Sunkara, fondateur du magazine marxiste Jacobin et pro-Sanders, insiste sur cette différence fondamentale : « Le changement ne viendra pas de politiques responsables ou de plans intelligents. Il viendra de la mobilisation des gens dans la rue, sur leur lieu de travail, dans leur quartier. Sanders est le seul qui peut ouvrir cette possibilité (…) Elizabeth Warren est une progressiste qui peut prendre une part importante à la large coalition pour le changement mais nous avons besoin d’un socialiste démocratique pour diriger cette coalition.»

Ces deux gauches sont complémentaires jusque dans leur sociologie. Warren recrute parmi « la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle », souligne John Mason. « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », ajoute-t-il.

Mais l’axe peut-il tenir alors que la campagne est entrée dans les turbulences de la dernière ligne droite avant les votes ? Un pacte de non-agression avait été tacitement conclu entre les deux parties. Il y a eu comme une infraction, mi-janvier, lors d’un débat lorsque Elizabeth Warren a déclaré que son collègue de la chambre haute lui avait assuré, en privé en 2018, qu’une femme ne pourrait pas gagner la prochaine élection présidentielle face à Donald Trump. Au terme du débat, l’échange entre les deux amis fut bref et froid… mais la tension est retombée les jours suivants.

Alliés stratégiques mais rivaux de fait. Surtout, un seul des deux peut prétendre à la nomination. Entre août et octobre, la sénatrice du Massachussetts a dominé les sondages avant que la courbe ne pique du nez sans que Sanders ne semble réellement en profiter. C’est, au début de l’année 2020, que la candidature du presque octogénaire a décollé, comblant le retard, dans les sondages nationaux, sur Joe Biden, le favori de l’establishment et ancien vice-président de Barack Obama. Pour les « pollsters » et observateurs, il ne faisait plus de doute que la primaire allait tourner au duel. Si mano a mano il doit y avoir, cela se fera peut-être sans Biden. Sa 4e place dans l’Iowa place sa campagne au bord du gouffre. Sanders, en revanche, a assumé son statut de favori.

Mais, du côté de son équipe de campagne, on s’inquiète quand même des futurs scores de Warren que l’on espère bons… Explication par un directeur régional de la campagne de Sanders : « On ne souhaite pas que Warren tombe trop bas et surtout pas en dessous du seuil de 15% qui l’empêcherait d’obtenir des délégués.» Sanders sait qu’il aura besoin des délégués de Warren à la convention qui se déroulera en juillet à Milwaukee (Wisconsin). A priori, aucun candidat ne franchira seul la barre des 50%. Dans cette convention qui s’annonce sans majorité absolue au 1er tour, certains observateurs imaginent un scénario presque fou : que l’establishment se rallie à Warren, « moindre mal » par rapport à Sanders. Dans la dernière ligne droite, la candidate cultive d’ailleurs cet argument de l’unité dont elle peut être la garante entre les deux ailes. « Bernie », lui, creuse le même sillon de sa « révolution politique », certain que seule une dynamique populaire pourra venir à bout de l’establishment démocrate puis de Trump.

 

 

 

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