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« Chez les démocrates, une situation inédite depuis les années 60 »

Ancien conseiller de Bernie Sanders, scénariste du film « Don’t look up » et fondateur du média d’investigation The Lever, David Sirota est une voix majeure de la gauche américaine. (Article publié dans l’Humanité magazine du 17 avril 2025.)

La série de meetings de Bernie Sanders pour « combattre l’oligarchie » rencontre un immense succès, comment l’expliquez-vous ?

Cela renvoie à deux éléments. Il y a d’abord beaucoup d’insatisfaction à l’égard du parti démocrate qui n’est pas perçu comme un véritable parti d’opposition. Ensuite, notre société est organisée autour de la célébrité, de la renommée, de la notoriété. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez disposent de cet atout. Ils essaient donc, à juste titre, de l’utiliser pour galvaniser une véritable opposition à Trump et aux républicains. Ce ne sont pas seulement les partisans des campagnes présidentielles de Bernie Sanders qui s’y retrouvent. Il s’agit d’une coalition idéologique plus large.

« Combattre l’oligarchie », le mot d’ordre de la tournée de Bernie Sanders, ce serait également combattre l’establishment démocrate ?

Non. Je m’explique. Nous vivons un moment où, pour la première fois depuis très longtemps, les sondages nous disent que la base électorale du Parti démocrate est profondément mécontente de la direction du parti. Nous devons comprendre à quel point cette situation est unique, du moins au cours des cinquante dernières années. Il faut remonter aux années 1960, au mouvement pour les droits civiques puis aux mobilisations contre la guerre du Vietnam pour retrouver un tel état de fait. La base du parti a toujours fait preuve d’une grande déférence à l’égard de la direction. Obama disposait d’un « mandat » puissant de l’électorat et on pouvait espérer que la dynamique se poursuive lors de sa prise de pouvoir.

Cela ne s’est pas produit mais le parti s’est malgré tout rangé derrière lui. Ce fait a créé, à mon sens, les conditions d’une réaction brutale, d’une déception qui a alimenté l’ascension de Donald Trump. Ce que nous voyons aujourd’hui est différent, et je pense que c’est une énorme opportunité de faire évoluer ce parti vers une position beaucoup plus consistante…

Pour revenir à votre question : l’oligarchie dispose certes de beaucoup de pouvoir sur l’establishment démocrate mais les deux ne sont pas synonymes pour autant. Je ne pense pas que l’ensemble du Parti démocrate ou de la direction démocrate soit une entreprise purement oligarchique. En revanche, les multinationales et les grands donateurs ont beaucoup de pouvoir sur l’establishment démocrate. Et c’est à cette influence qu’il faut mettre fin.

Comment définiriez-vous le trumpisme ?

La coalition républicaine était autrefois composée de milliardaires très puissants, d’une partie de la classe aisée et d’une partie de la classe ouvrière culturellement conservatrice. Ce qui a changé, c’est que la classe aisée – la classe moyenne supérieure, disons – se trouve désormais dans la coalition démocrate tandis que les républicains essaient encore plus d’intégrer les milieux populaires, y compris multiraciaux, puisque les résultats des dernières élections montrent qu’ils ont augmenté leur score parmi les personnes de couleur.

Le trumpisme représente une tentative d’amalgamer une rhétorique « America first » (l’Amérique d’abord) et une absence de croyance dans les normes démocratiques au corpus idéologique républicain. Ma description de base du trumpisme serait celle-ci : nationaliste, autoritaire, replié sur lui-même, conservateur sur le plan culturel, qui tente de fusionner des thèmes racistes et xénophobes au sein de la coalition républicaine.

Le Parti républicain détient la présidence et le Congrès, et d’une certaine manière la Cour suprême, mais Trump utilise des ordres exécutifs et des décrets. Pourquoi ?

Il y a deux raisons à cela. La première est pratique : ils auraient du mal à faire voter certaines politiques même par un Congrès républicain. Le Congrès est l’institution la plus démocratique du pays avec des députés élus tous les deux ans. Trump a compris que les élus doivent retourner dans leur circonscription et affronter l’impopularité des mesures. Ensuite, il y a une tentative pour créer de nouvelles normes et un nouveau paradigme où le président et le pouvoir exécutif n’ont pas besoin d’obtenir l’aval du Congrès.

C’est l’idée du roi-élu qui peut gouverner par décrets, ignorer les décisions de justice, se débarrasser d’agences indépendantes. Ce qui est différent de la définition que nous avons donnée historiquement du gouvernement, avec l’exécutif censé être une branche du gouvernement mais égale avec les deux autres (législatif et judiciaire, NDLR). Il s’agit d’une tendance qui va bien au-delà de Trump. La théorie de l’exécutif unitaire s’est développée depuis le début des années 1980. Il y a des idéologues au sein de l’administration Trump qui ont un plan délibéré.

Un article récent du politologue Alan Abramowitz défend l’idée que ce sont les questions raciales et culturelles et non économiques qui expliquent la domination du Parti républicain parmi la classe ouvrière blanche. Qu’en pensez-vous ?

Le Parti républicain a réalisé un travail efficace pour dépeindre le Parti démocrate comme se souciant uniquement des Américains non-blancs, ce qui n’est pas une description juste. Et les démocrates n’ont clairement pas fait un travail efficace pour échapper à cette caractérisation. Cela a attiré une partie de la classe ouvrière blanche dans le camp républicain, même si de nombreuses politiques économiques républicaines sont mauvaises pour la classe ouvrière.

Cette dynamique n’explique pas pour autant pourquoi le Parti républicain gagne de plus en plus d’électeurs de couleur, même si les démocrates restent majoritaires parmi eux. La dénonciation du racisme des républicains n’a pas vraiment permis aux démocrates de préserver leur ancienne coalition. Et cela s’explique en partie par le fait que le message économique des démocrates a été assez faible. Les personnes de couleur votent sur la base de nombreuses questions et pas seulement raciales ou ethniques. Ils votent sur le besoin de justice économique, par exemple.

Que pensez-vous de l’idée que l’Amérique vivrait un immense paradoxe avec une vie politique qui vire à droite et une société qui évolue vers plus d’ouverture culturelle et de progressisme ?

Qu’il s’agisse de questions sociétales, comme le droit à l’avortement, ou économiques, comme la méfiance à l’égard du pouvoir des grands groupes ou le mécontentement à l’égard d’un système de santé géré par des entreprises privées, je ne dirais pas forcément que ce sont des valeurs de gauche qui l’emportent mais ce ne sont certainement pas des valeurs de droite. Quant à la vie politique qui virerait à droite, je ne le formulerais pas ainsi.

Nous sommes à une époque – je dirais que nous y sommes depuis 2016 – où il y a un désir de changement structurel, en particulier en ce qui concerne l’économie. Il y a eu un mandat de Trump, puis un mandat de Biden, puis un nouveau mandat de Trump. La majorité au Congrès a changé à plusieurs reprises. Les deux partis promettent d’amener ce changement. Mais, désormais, les gens sont à bout de patience. Ce désir de changement s’exprime parfois de manière chaotique mais il est la constante de la vie politique du pays depuis plusieurs années.

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« Des mesures extrémistes et des décisions inattendues »

Entretien avec Ludivine Gilli, historienne et directrice de l’observatoire Amérique du Nord à la Fondation Jean Jaurès. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 16 janvier 2025.)

Donald Trump revient à la Maison Blanche. Quelles sont les différences avec sa première prise de fonction il y a huit ans ?
C’est un Donald Trump aussi volatil mais mieux préparé qui s’apprête à prêter serment. En 2016, son élection l’avait pris au dépourvu. Il était arrivé au pouvoir sans feuille de route, ni le personnel pour gouverner. Il revient à Washington avec l’expérience du fonctionnement de l’administration et surtout un réseau de soutiens dont il a éprouvé la loyauté.
Comme en 2017, il disposera de majorités à la Chambre et au Sénat, mais de majorités plus minces, qui lui donneront du fil à retordre. Car, s’il a depuis mis le Parti républicain au pas et peut compter sur un socle de fidèles au Congrès, les divergences politiques internes n’y sont pas nulles.
En termes de programme, plusieurs organisations conservatrices comme la Heritage Foundation (et son très médiatisé projet 2025) mais surtout l’America First Policy Institute lui offrent des mesures clés en main dans tous les domaines : du démantèlement de l’État à l’immigration, en passant par l’insertion de la religion à l’école. Ces mesures seront regardées avec bienveillance par la Cour suprême, devenue solidement conservatrice.
Donald Trump revient par ailleurs aux affaires dans un état d’esprit vengeur contre tous ses opposants démocrates, républicains, procureurs, patrons de la tech, médias et bien d’autres, qu’il a menacés de poursuites, de prison ou de tribunal militaire.


Comment analysez-vous la composition de l’administration ? Quelles sont ses caractéristiques ? Que disent-elles du projet trumpiste ?
Le maître mot est loyauté. Le point commun à tous les heureux élus est qu’ils ont prêté allégeance au chef. Donald Trump s’entoure de personnes dont il pense qu’elles feront ce qu’il exige, quoi qu’il leur demande. Cela indique qu’il entend garder la main sur son administration.
En termes de profil, les nominés sont non conventionnels et forment un assemblage assez disparate où un Elon Musk côtoie une Lori Chavez-DeRemer, défenseuse des syndicats et des travailleurs. On y trouve principalement des milliardaires et multimillionnaires, outsiders et chefs d’entreprise. Quelques-uns sont issus du monde politique. Plusieurs, comme Pete Hegseth, Tulsi Gabbard, Kash Patel ou Robert Kennedy Jr., sont contestés car ils sont sous-qualifiés pour le poste auquel ils prétendent et ont défendu des positions controversées.
La plupart des nominés sont des tenants de lignes radicales, de l’immigration au prétendu wokisme au sein de l’armée, en passant par le soutien à Israël. Les nominations de Pam Bondi à la justice et de Kash Patel au FBI suscitent des inquiétudes parmi les défenseurs de la démocratie, qui redoutent une instrumentalisation de ces deux institutions à des fins de représailles politiques contre de prétendus « ennemis de l’intérieur ».
La liste compte également plusieurs idéologues comme Stephen Miller, Brooke Rollins et Russel Vought, qui souhaitent dynamiter l’État de l’intérieur. La combinaison disparate de fidèles radicaux, dont certains à forte personnalité, laisse présager des mesures extrémistes mais aussi des décisions inattendues et une forte instabilité, nourrie par un président adepte du chaos.

Trump avait dû faire face, dès le début de son premier mandat, à un mouvement qui s’était baptisé la « résistance ». Rien de tel cette année. Comment l’expliquez-vous ? Faut-il s’attendre, malgré tout, à des formes de résistance dans certains Etats fédérés ?
En 2016, la victoire de Donald Trump avait été un électrochoc pour ses opposants, que la plupart n’imaginaient pas possible. C’est ce choc qui avait provoqué des manifestations de millions de personnes au début de son mandat. Depuis, il s’est installé dans le paysage médiatique, et ses outrances répétées ont généré une forme d’accoutumance. Par ailleurs, l’élection de 2024 s’annonçait serrée. La victoire de Trump n’a donc pas été une surprise et n’a pas suscité la sidération constatée en 2016.
Cela ne signifie pas que l’opposition au futur président est inexistante. Depuis 2016, les défenseurs des droits et libertés n’ont cessé d’œuvrer pour sanctuariser autant que possible ces droits et libertés et ont obtenu des succès du niveau local au niveau fédéral. L’opposition s’appuiera sur ces réussites associatives ou politiques, mais aussi sur l’inertie du système administratif et sur le système judiciaire. Elle sera plus aisée dans les États « bleus », dont les gouverneurs ont déjà annoncé leur intention de résister, tout en préparant les élections de mi-mandat.

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« Le déclin de la puissance américaine est relatif»

Les Etats-Unis demeurent une puissance centrale, estime Philip Golub, professeur de relations internationales à l’Université américaine de Paris, malgré la montée en puissance de la Chine et la perte de crédit liée au soutien inconditionnel au gouvernement Netanyahou. (Article publié dans l’Humanité du 6 novembre 2024.)

Le contexte international de cette élection est un peu inédit avec la guerre en Ukraine et celle à Gaza. Comment voyezvous la place qu’a prise ou n’a pas prise la question des relations internationales dans cette campagne électorale?
Les questions internationales ne jouent généralement pas un rôle déterminant dans les élections états-uniennes. Il y a bien sûr des exceptions. La guerre du Vietnam a eu un impact sur les résultats des élections en 1968 et en 1972, avec une fracture au sein du Parti démocrate. La guerre en Ukraine ne fait pas partie de cette catégorie.
Pour ce qui est de la guerre au Moyen-Orient – la guerre à Gaza et celle au Liban font partie d’une seule et même guerre, en réalité –, il y a eu un impact un peu plus fort du fait des mobilisations sur les campus et de l’importance de la population arabo-américaine au Michigan, qui représente 3 % du vote local et qui pourrait bien faire basculer l’État du côté de Trump, soit par l’abstention, soit, plus curieusement, par un vote de rejet de l’administration Biden, via un vote Trump.
Sous la présidence de Barack Obama, les États-Unis avaient décidé d’un pivot asiatique. Mais on a l’impression que l’Histoire ramène toujours le pays sur le terrain moyen-oriental. Comment analysez-vous la gestion par l’administration Biden de ce qui s’est déroulé depuis le 7 octobre ?
D’abord, il faut rappeler la position stratégique des États-Unis comme acteur international sécuritaire central dans différentes régions du monde, qui est le prix à payer de la globalisation de la puissance américaine après 1945. Elle explique le fait que les États-Unis se retrouvent constamment aspirés dans des conflits régionaux qu’ils géraient beaucoup plus facilement autrefois, du fait de leur position de prédominance plus forte entre 1945 et 1995.
La question du pivot asiatique reste au cœur des préoccupations stratégiques états-uniennes et n’a jamais disparu de l’horizon ni intellectuel, ni politique, ni matériel du pays. La montée en puissance de la Chine pose pour les États-Unis un défi structurel de long terme que les décideurs de la politique internationale, les institutions de sécurité en particulier, considèrent comme étant absolument essentiel. Donc, cela n’a pas disparu et ne disparaîtra pas.
Les crises du Moyen-Orient viennent perturber cette orientation stratégique. La gestion par l’administration Biden de la guerre à Gaza et de celle menée au Liban a été, comme l’a dit l’ancien ambassadeur israélien à Paris, Élie Barnavi, pathétique. C’est pathétique dans le sens où l’administration Biden a tenté, au moins rhétoriquement, à plusieurs reprises, de restreindre la machine de guerre israélienne à Gaza, mais sans effet.
Sa position rhétorique était en fait contradictoire : elle affirmait un soutien inconditionnel à l’autodéfense de l’État d’Israël et soutenait en même temps un régime d’extrême droite qui s’oppose constamment aux positions des États-Unis sur la solution à deux États mais aussi de défense du droit international et du droit humanitaire international. Il y a un mélange d’incapacité et de non-décision de l’administration américaine par rapport à ce conflit. Et ne pas arrêter la vente des armes à Israël, c’est une non-décision qui est une décision.
Et celle-ci a des implications sur la position symbolique des États-Unis dans le système international. Elle s’est attiré une critique quasiment universelle, venant du Sud global, mais aussi d’alliés des États-Unis, comme la France, sur ce double langage, cette double politique qui affirme la primauté du droit international et du droit humanitaire international en Ukraine mais qui nie ces mêmes valeurs et ces mêmes droits quand il s’agit de Gaza.
En 2019, dans un entretien à l’Humanité, vous souligniez les formes de continuité de la politique étrangère de Donald Trump avec celle de Barack Obama. Dans l’hypothèse où il serait élu, peut-on s’attendre à ce que la continuité s’impose, ou les ruptures pourraient-elles dominer ?
J’affirme depuis des années que Donald Trump est un symptôme d’un changement sociologique, donc politique profond de la société au cours des quarante dernières années, reflétant de nouvelles fractures américaines en même temps que des divisions historiques du pays (Nord-Sud, questions raciales). C’est un symptôme qui est devenu une cause agissante de cette même transformation.
Lors de son premier mandat, il y a eu plus de continuité que de rupture en matière de politique internationale, sans doute aussi du fait du poids persistant des structures institutionnelles américaines, que ce soit les institutions de sécurité ou les engagements historiques des États-Unis, en Europe, en Asie orientale, au Moyen-Orient ou ailleurs. Dans un second mandat, ces formes de continuité devraient devenir plus friables, moins évidentes. Réélu, Donald Trump disposera d’une administration à sa mesure.
D’après ce que nous savons, il y aura un changement de personnel important, que ce soit au département d’État, au ministère de la Défense ou dans les agences. Il peut y avoir une forme d’imposition d’une présidence impériale autocratique où le président, libéré des contraintes institutionnelles, sera libre d’agir à sa guise.
Donc, on peut penser qu’il y aura une accentuation des tendances unilatérales de la politique américaine déjà présente lors de son premier mandat et qui est aussi une constante du Parti républicain : l’unilatéralisme aussi faisait partie de la politique internationale de George W. Bush.
Qu’est-ce que cela voudra dire au plan de la structure internationalisée de la puissance américaine ? Il est un peu trop tôt pour le dire. Ce que nous savons, c’est qu’une pression très intense se fera jour au niveau des alliés. Trump est quelqu’un de cohérent et de consistant. Il faut prendre ce qu’il dit au sérieux.
En 1990, dans une interview à Playboy Magazine, il affirmait déjà avec force sa conviction que les alliés des États-Unis étaient en fait des passagers clandestins. Il citait alors le Japon, qui était un sujet majeur aux États-Unis et auquel il reprochait de jouir des bénéfices induits de la protection américaine sans la financer.
Une partie de l’électorat états-unien ressent manifestement une forme de déclin : un déclin intérieur et, en ce qui nous concerne, un déclin sur la scène internationale. Comment voyez-vous cette question ?
Il faut évidemment effectuer une distinction entre le déclin absolu et le déclin relatif. Il n’y a pas de déclin absolu des États-Unis dans le système international. Les taux de croissance américains sont parmi les plus forts au monde. L’économie américaine dans son ensemble va relativement bien.
La société va mal, très mal même, mais l’économie va relativement bien. C’est une contradiction. On peut l’expliquer en reprenant l’histoire des quarante dernières années, et la manière dont la mondialisation et la transnationalisation des flux ont transformé l’économie et la société américaines.
La question importante ici, c’est la position des États-Unis dans le système international. Il y a un déclin relatif, en raison de l’émergence d’une nouvelle puissance qu’est la Chine, mais pas absolu. Les États-Unis ne sont certes plus dans la position dans laquelle ils se trouvaient en 1945 de primauté indiscutable au niveau international.
La Chine représente aujourd’hui un concurrent, un défi, un adversaire, cela dépend des voix que l’on entend aux États-Unis, en tout cas un compétiteur stratégique de tout premier plan. Encore une fois, cela conduit à un déclin relatif, pas absolu. Mais il y a un déclin plus subtil, c’est celui de la crédibilité des États-Unis dans le système international, dû notamment au positionnement américain dans le cadre de la guerre à Gaza.

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Kamala, Trump, Gaza: les vérités d’un syndicaliste

Carl Rosen, le président du syndicat indépendant United Electrical Radio and Machine Workers of America (UE) explore les enjeux de cette élection et affirme la nécessité de la constitution d’un troisième parti. (Article publié dans l’Humanité du 24 octobre 2024.)

Pittsburgh (Etats-Unis),
Envoyé spécial.

Créé dans les années 30, The United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) a toujours assumé son indépendance, son orientation progressiste et son fonctionnement interne démocratique. Son président depuis 2019, Carl Rosen, continue de porter cette voix singulière dans le mouvement syndical américain.

Vous avez décidé de ne pas soutenir officiellement Kamala Harris. Pourquoi ?
Nous n’avons pas pour habitude de soutenir officiellement des candidats à la présidence. Nous avons fait une exception pour Bernie Sanders lorsqu’il s’est présenté aux primaires, en raison de sa position unique en tant qu’allié du mouvement ouvrier. Il n’est malheureusement qu’une exception au niveau national au sein du Parti démocrate. Nous considérons que cette formation est largement dominée par les grandes entreprises et les intérêts financiers.
Il est fréquent, lors des élections présidentielles, de n’avoir que deux choix. Comme cette année. Nous aidons alors à déterminer le terrain sur lequel nous allons nous organiser et nous battre au cours des quatre prochaines années. Et l’un des candidats crée de meilleures ouvertures pour cela que l’autre. C’est pourquoi nous recommandons de voter pour eux, comme Kamala Harris. Mais leur apporter un soutien officiel signifierait que nous croyons en ce qu’ils représentent.

Ces dernières années, Trump a, semble-t-il, obtenu des gains parmi les classes populaires. Comment l’expliquez-vous ? Et de quelle manière le mouvement ouvrier peut-il riposter ?
L’explication réside dans l’incapacité du capitalisme à répondre aux besoins de la classe ouvrière. Depuis les années 1970, le niveau de vie des travailleurs n’a pas suivi la croissance de la productivité. Cela signifie qu’une part de plus en plus importante de la richesse et des revenus de ce pays va dans les poches des plus riches et laisse tous les autres sur le carreau. Cela entraîne également une dégradation du secteur public et des services qui y sont fournis. D’un point de vue matériel, les gens ont donc l’impression d’être laissés-pour-compte.
Les démocrates ne sont pas disposés à contrecarrer cela puisqu’ils sont alliés aux grandes entreprises. Vous ajoutez le fait que les ultra-riches sont prêts à soutenir, quelqu’un comme Trump et à utiliser toutes les formes de communication qu’ils peuvent (de Fox News à X) pour diffuser de fausses idées qui donnent, pour une partie de la population, un sens, à ce qui se déroule dans le pays.
La stratégie de notre syndicat, c’est essayer d’être sincère avec nos membres, et non pas d’essayer de les convaincre que Kamala Harris est la meilleure chose qui soit.

Votre syndicat a pris des positions fortes concernant la guerre à Gaza. En quoi estimez-vous qu’il s’agit d’un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier ?
La guerre est toujours un sujet d’importance pour le mouvement ouvrier. Ce sont les travailleurs qui font la guerre et cette fois-ci, ce ne sont pas les travailleurs américains, mais ceux d’autres pays qui sont sous le feu des armes. Au final, la richesse de notre pays est déversée dans les égouts pour larguer ces bombes massives sur les populations au Moyen-Orient. Comme l’a dit un ancien président des États-Unis (Dwight Eisenhower, ndlr), chaque dollar dépensé pour les armes et les bombes est un vol à la classe ouvrière car c’est un prélèvement d’argent qui pourrait être utilisé pour répondre aux besoins sociaux. La guerre est encore plus un sujet d’importance lorsqu’elle consiste à opprimer brutalement un groupe de personnes pour le bénéfice supposé d’un autre groupe de personnes. Au passage, je ne pense pas que les actions du gouvernement israélien soient à son avantage. Au contraire, Israël a détruit sa position dans le monde.

Vous appelez à la création d’un troisième parti, un Labor Party. Ce n’est pas la première fois qu’un tel appel est lancé mais pourquoi maintenant ?
Premièrement, il est toujours temps de construire un Labor party dans ce pays. Mais ce qui s’est passé ces dernières années a vraiment mis en lumière ce qui arrive lorsque nous ne disposons pas de ce genre d’organisation. Le Parti démocrate s’enfonce de plus en plus dans la défense des grandes entreprises et ne prête pas suffisamment attention aux besoins de la grande majorité du peuple américain, qu’il soit urbain ou rural. Il permet au Parti républicain de sombrer dans le fascisme, ou du moins le néo-fascisme, et d’emporter tout notre champ politique loin vers la droite.
Nous n’en avons pas encore parlé, mais cette évolution peut être attribuée à la désindustrialisation des États-Unis, qui a été un facteur déterminant. Cela a été mis en œuvre délibérément par l’élite capitaliste américaine, les démocrates et les républicains avec la concordance des accords commerciaux, de la politique étrangère et militaire conçus pour rendre les régions moins développées du monde sûres pour les États-Unis, afin que les entreprises américaines puissent y transférer leurs emplois.
Les régions où Trump fait des scores importants sont des endroits où il y avait autrefois des emplois décents dans les usines, dont beaucoup étaient syndiqués. Les usines ont fermé et quitté le pays. Le monde du travail, la seule institution semi-progressiste du pays, où les gens pouvaient se sentir à l’aise, se retrouver entre personnes de couleurs différentes ou être exposées à de meilleures idées, s’est retrouvé au bord du gouffre. Ce qui reste, c’est un bourbier à remplir pour les démagogues de droite.

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« Kamala Harris devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à Biden et l’incarnation d’un avenir différent »

Entretien avec Bill Fletcher Jr, militant socialiste, syndicaliste et auteur sur les enjeux de la convention démocrate qui se déroule à Chicago. (Article publié dans l’Humanité du 20 août 2024.)

Kamala Harris a réduit l’écart avec Donald Trump dans les sondages. Pensez-vous qu’elle mène la bonne campagne pour vaincre Trump ?

Kamala Harris mène une campagne remarquable, surtout si l’on considère les conditions dans lesquelles elle est entrée en campagne. Elle a suscité un niveau d’enthousiasme que je n’ai pas vu depuis de nombreuses années. Le colistier qu’elle a choisi est apprécié par le mouvement syndical et dispose d’un excellent bilan sur les questions LGBTQ. Elle mène une campagne en faveur de la démocratie mais aussi de la justice économique.

Elle doit valoriser certaines des grandes réalisations de l’administration Biden, tout en mettant l’accent sur ce qu’il faut faire à l’avenir. Le ticket ne peut pas se laisser distraire par les attaques sur le passé militaire de Walz et certainement pas sur la façon dont il a répondu à la montée en puissance de Black Lives Matter en 2020.

Les délégués du mouvement « uncommitted » porteront un message clair : cessez-le-feu, arrêt des livraisons d’armes. Ont-ils réellement une influence sur la question de la guerre à Gaza ?

Oui, et je pense que le choix de Harris de prendre Walz comme colistier reflète, en partie, la reconnaissance du fait qu’un sioniste déclaré comme colistier lui ferait du tort (Josh Shapiro, gouverneur de Pennsylvanie, a, un temps fait figure de favori, NDLR). Elle devra marcher sur une ligne de crête entre le soutien à son patron – Biden – et l’incarnation d’un avenir différent.

Je pense qu’elle essaie, au moins, d’offrir une vision différente de l’avenir du Moyen-Orient. Cela dit, le mouvement pro-palestinien doit maintenir la pression sur Biden et Harris tout en comprenant que le fait de ne pas participer à cette élection ou d’opter pour un tiers parti équivaut à voter pour Trump.

Sur quel programme Kamala Harris va-t-elle mener campagne ?

On a l’impression que le programme va poursuivre dans la direction prise par Biden sur le plan intérieur, c’est-à-dire s’éloigner des politiques néolibérales. Mais il reste des différences importantes et des incertitudes au sein des cercles dirigeants sur ce que devrait être un scénario économique post-néolibéral. Cela offre à la gauche des opportunités si nous arrivons à articuler notre opposition à Trump et à MAGA et l’idée que nous devons être les défenseurs d’une démocratie renforcée.

La gauche dispose donc de marges de manœuvre ?

La gauche américaine – et plus particulièrement la gauche socialiste – doit être refondée. Une grande partie de la gauche socialiste a une conception trop limitée des stratégies nécessaires pour construire un mouvement majoritaire capable de gagner le pouvoir dans le contexte du capitalisme démocratique (en tant qu’étape vers le socialisme).

Nos organisations au sein de la gauche socialiste sont trop faibles et diffuses. Mais les opportunités du moment sont énormes et défaire le projet MAGA (Make America Great Again) représente une opportunité. Il me semble que nous avons beaucoup à apprendre du nouveau Front populaire français !

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« Que Joe Biden perde ou gagne, il faudra clarifier l’offre démocrate »

Derrière Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, l’aile gauche tente d’influencer de l’intérieur le programme du président sortant, souligne Tristan Cabello, maître de conférences à l’université Johns Hopkins, historien spécialiste des États-Unis. (Article publié dans l’Humanité du 18 juillet 2024.)

Alors que Donald Trump sort renforcé de la convention républicaine, le débat interne à la coalition démocrate n’a toujours pas été tranché sur le maintien de la candidature de Joe Biden, toujours en retard dans les sondages.

Dans quelle mesure la tentative d’assassinat de Donald Trump modifie-t-elle la stratégie des démocrates ?

Je me demande encore s’il existe une véritable stratégie de campagne au sein du Parti démocrate. Elle reste difficile à cerner. Cette tentative d’assassinat survient à la fin d’une semaine de débats sur l’âge et les capacités de Joe Biden. Sa candidature ne fait plus consensus au sein du Parti démocrate.

Or, cet attentat renforce encore plus la candidature de Donald Trump, qui passe du statut de multi-condamné à celui de victime, survivant d’un attentat. C’est le discours qu’il préfère : « Je suis une victime, mais je reste fort pour vous défendre, vous, l’électorat républicain. » Les démocrates ne peuvent répondre à cet acte que politiquement : renforcer la lutte contre les armes à feu, le terrorisme intérieur, mais aussi s’attaquer sérieusement au problème de la santé mentale aux États-Unis.

Ils peuvent également prôner des discours de « raison » et d’unité nationale, qui seraient moins porteurs. Cela se transformera donc en une bataille de discours et de narration. Cependant, l’option républicaine, jouant sur les émotions et les sentiments, ainsi que sur l’idée d’un grand sauveur, me semble beaucoup plus efficace pour dynamiser la base républicaine et convaincre certains indépendants.

Des élus de plus en plus nombreux demandent à Joe Biden de se retirer. Mais l’aile gauche semble le soutenir. Comment l’expliquez-vous ?

Les représentants modérés ou de l’aile conservatrice du Parti démocrate pourraient perdre leur siège en novembre si Biden ne remporte pas l’élection. Des élus comme Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) sont relativement protégés, dans des circonscriptions qui ne peuvent pas vraiment basculer à droite. Ils ont tout à gagner à soutenir Joe Biden, même si leurs électeurs, souvent jeunes, urbains et issus des classes plus défavorisées, sont très critiques de cette administration, notamment à cause de la gestion de la guerre à Gaza.

Le message d’AOC est clair : choisir d’influencer le programme du candidat Biden de l’intérieur. Et en effet, lors de son meeting dans le Michigan, le candidat a dévoilé les premiers aspects d’un programme plus à gauche avec des mesures très attendues : élargir la Sécurité sociale et Medicare, éliminer toutes les dettes médicales, augmenter le salaire minimum, plafonner l’insuline à 35 dollars pour tous et construire plus de logements sociaux. Les détails ne sont pas encore connus, mais c’est un programme qui répondrait aux demandes des électeurs de l’aile progressiste du parti.

Vous semble-t-il y avoir des différences d’appréciation au sein de l’aile gauche, notamment entre Bernie Sanders et AOC ?

L’aile gauche du Parti démocrate est très divisée sur ces sujets. Il faut rappeler que, principalement à cause de son soutien à Gaza, Jamaal Bowman n’a pas remporté sa primaire dans sa circonscription à New York et ne siégera plus au Congrès. Cori Bush semble aussi en danger dans sa primaire. Ilhan Omar soutient le président, alors que Rashida Tlaib est beaucoup plus critique. Et AOC, qui a remporté sa primaire récemment, a décidé de soutenir le président.

Jusqu’à récemment, Bernie Sanders était plus distant. Il soutenait le président à demi-mot en l’encourageant à faire plus de meetings, de rencontres et d’interviews pour prouver ses capacités cognitives. Or, depuis le 13 juillet, après que Joe Biden a dévoilé une partie de son programme, Sanders est plus clair : il le soutient et a même écrit toute une tribune à ce sujet pour le New York Times.

Il souligne toujours ses désaccords avec Biden, comme le soutien des États-Unis à Israël et la nécessité d’un système de santé universel, mais il met aussi en avant les grandes avancées de son mandat (l’annulation de la dette étudiante, la réduction des coûts des médicaments et la défense des droits des femmes).

Sanders insiste maintenant sur l’importance de l’unité au sein du Parti démocrate pour combattre Trump. Pour lui, l’élection à venir présente un choix clair entre Biden, qui cherche à répondre aux besoins des familles travailleuses, et Trump, dont les politiques favorisent les riches et sapent la démocratie.

Ce pari de l’aile gauche d’investir la candidature de Biden afin d’y faire accepter un programme très progressiste ne comporte-t-il pas le risque que ce dernier ne soit associé à une éventuelle défaite du président sortant, discréditant ainsi toute idée de changement radical aux États-Unis ?

Oui et non. La victoire du candidat républicain ne serait pas vraiment une victoire des idées de la droite conservatrice. Elle reposerait avant tout sur la faiblesse du camp démocrate, qui peine à mobiliser sa coalition, ou sur un avantage au collège électoral, malgré une possible perte du vote populaire. Les idées progressistes resteraient majoritaires dans le pays (les Américains sont en majorité favorables à Medicare for All, à l’augmentation du salaire minimum, à la régulation des armes à feu et à la lutte contre les discriminations).

Si Donald Trump gagne, cela ouvrira de grands débats au sein du Parti démocrate. Contrairement au Parti républicain, il n’est pas toujours en phase avec sa base électorale, et il serait peut-être temps d’une mise à jour plus progressiste et moins centriste, dans le cadre d’une opposition ferme à un président de droite dure comme Trump. Si Joe Biden gagne, il faudra, par le parti et par la rue, faire pression sur son administration pour faire passer ces lois progressistes (qui, au passage, nécessiteront pour la plupart une majorité dans les deux chambres).

Il faudra également engager une véritable discussion sur l’avenir de ce parti qui, depuis Clinton, est élu sur une plateforme progressiste mais échoue, présidence après présidence, à apporter de vraies solutions aux problèmes de la classe ouvrière et de la classe moyenne aux États-Unis. Que Joe Biden perde ou gagne l’élection présidentielle, il faudra clarifier l’offre démocrate, remodeler le fonctionnement du parti et préparer la suite.

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« Comme en 1968 et 1985, Columbia est à l’avant-garde du mouvement de protestation »

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington DC. (Article publié dans l’Humanité du 01er mai 2024.)

Washington, Envoyé spécial.

Les mobilisations auxquelles on assiste sur les campus américains s’inscrivent-elles dans une tradition qui remonte aux années 60 ?

Leurs tactiques – rassemblements, enseignements, marches, villes de tentes (utilisées pour la première fois par le mouvement de désinvestissement sud-africain) et enchaînements à l’intérieur des bâtiments universitaires – s’inspirent en effet d’un répertoire établi par les étudiants en 1968 (contre la guerre du Vietnam) et en 1985 (contre l’apartheid sud-africain). Dans les deux cas, les étudiants étaient motivés par l’indignation morale face, respectivement, à la guerre et à l’apartheid et à la complicité de leur gouvernement. Ils ont demandé aux universités de se désinvestir des entreprises qui soutenaient la guerre ou l’apartheid sud-africain. Dans les deux cas, l’université de Columbia a été à l’avant-garde du mouvement de protestation, en grande partie à cause des mesures extrêmes qu’elle a prises à l’encontre de ses étudiants. Une fois de plus, les administrateurs de l’université de Columbia (ainsi que les administrateurs de plusieurs autres universités qui suivent leur exemple) semblent déterminés à utiliser le type de mesures répressives qui ont échoué de manière si spectaculaire contre les mouvements d’étudiants des universités précédentes.

En 1968, les administrateurs de l’université Columbia ont demandé à la police de New York (NYPD) d’arrêter leurs étudiants. La police en a arrêté 700 et blessé 100. Ces arrestations ont polarisé le campus et entraîné une forte augmentation du nombre de manifestants à Columbia, puis dans d’autres universités du pays.  En 1970, Nixon a fait appel à la garde nationale pour mettre fin aux manifestations étudiantes à Kent State. Elle a tué quatre étudiants. En 1972, les États-Unis se retirent du Vietnam.

En 1985, des étudiants de Columbia construisent des villes de tentes qui ressemblent à des bidonvilles sud-africains. L’administration réprime durement, expulsant un grand nombre d’étudiants peu avant la remise des diplômes, dont plusieurs étudiants sud-africains qui risquent l’expulsion, la torture et même la mort dans leur pays d’origine. Les mesures administratives se sont retournées contre eux de manière spectaculaire. Les étudiants qui ne s’intéressaient guère à la politique étrangère étaient désormais furieux et mobilisés par les mesures injustes prises à l’encontre de leurs camarades de classe. Ils étaient également motivés par le respect et la compassion envers les courageux étudiants sud-africains. Le mouvement a été imité dans les universités du pays. Les jeunes quittent leurs dortoirs pour s’installer dans des bidonvilles et des villages de tentes improvisés sur le campus. Finalement, Columbia a cédé. D’autres universités ont fait de même sur le campus, et finalement le gouvernement américain. En 1989, l’apartheid sud-africain a pris fin.

Vous avez évoqué les continuités. Voyez-vous des différences ?

Tout d’abord, bien qu’ils demandent à l’université de Columbia de se désinvestir des entreprises qui soutiennent un État d’apartheid, celui-ci représente une minorité qui a été victime du pire génocide de l’histoire de l’Europe. En outre, les manifestations ont commencé peu après l’assassinat de 1 000 civils israéliens, dont des enfants, et la prise en otage de 250 autres. De ce fait, nombre de leurs opposants sur les campus se considèrent comme des victimes.

Une déclaration publiée le 7 octobre par l’association nationale Students for Justice in Palestine (SJP), appelant à célébré ce qui s’était passé, est venue compliquer encore la situation. L’appel et la poignée de personnes célébrant ont choqué les campus qui connaissent le SJP, actif sur tous les campus universitaires depuis des décennies. Il travaille en étroite collaboration avec Jewish Voice for Peace (JVP), un groupe juif antisioniste. Les deux groupes ont longtemps affirmé clairement que s’ils condamnaient l’État israélien et le déni des droits des Palestiniens, ils n’étaient pas antisémites. En effet, contrairement à l’appel lancé par le SJP le 7 octobre, la plupart des Palestiniens ont été horrifiés par les attaques contre des civils et par les célébrations de ces attaques.

De nombreux donateurs et parents juifs ont toutefois pris la menace au sérieux. Et ils l’ont fait savoir aux universités. Columbia a été la première à interdire à la fois le SJP et le JVP.  D’autres campus n’ont interdit que le SJP. Sur ces campus, JVP a créé un parapluie pour protéger les militants interdits d’action. Sur d’autres campus encore, les administrateurs ont attendu de voir ce que les groupes allaient faire.

Deuxièmement, les républicains du Congrès ont vu dans les manifestations une occasion de gagner du terrain parmi les riches donateurs juifs et les électeurs démocrates juifs en pleine année électorale. Bien que 1968 ait également été une année électorale, les membres républicains du Congrès étaient alors moins cyniques. Et les opposants aux manifestations sans doute moins bruyants.

Le 12 décembre 2023, le Congrès républicain a convoqué les présidents de Harvard, de l’université de Pennsylvanie (Penn), du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de Columbia pour qu’ils témoignent.  La députée républicaine Elise Stefanik (qui a défendu la théorie antisémite du Grand Remplacement selon laquelle les Juifs introduisaient des immigrants non blancs dans le pays pour détruire la pureté raciale des Américains) a interrogé les présidents de ces trois établissements sur ce qu’elle prétendait être leur incapacité à protéger les étudiants juifs. Le président de l’université de Columbia était à l’étranger à ce moment-là et a pu reporter sa comparution. Une question hypothétique a été posée aux présidentes de Penn et de Harvard (qui était une femme noire). « L’appel au génocide juif était-il contraire à la politique de l’université ? »

Personne n’avait appelé au génocide des Juifs. La députée Stefanik a exigé une réponse par oui ou par non. Les présidents de Harvard et de Penn, sachant que certains étudiants juifs avaient entendu un appel au génocide dans le chant « From the River to the Sea » (de la rivière à la mer), ont répondu que cela dépendait du contexte. Peu après l’audience, les conseils d’administration des deux universités ont demandé aux présidents de démissionner. Lorsque Nemat Shafik, présidente de Columbia, a été appelée à témoigner le 17 avril, elle était préparée. Lorsque la commission lui a demandé pourquoi certains professeurs continuaient à enseigner à Columbia, elle a répondu qu’ils faisaient l’objet d’une enquête et les a nommés, ainsi que dix autres professeurs qui faisaient l’objet d’une enquête et dont elle aimerait s’assurer qu’ils n’enseigneront plus jamais à Columbia. Aucun des membres de la faculté n’avait été informé qu’il faisait l’objet d’une enquête ou qu’il était sur le point d’être licencié.

Le lendemain, Shafik a demandé à la police de New York d’arrêter les étudiants. Plus d’une centaine ont été arrêtés, suspendus de leurs cours et expulsés de leurs dortoirs, se retrouvant de fait sans abri à New York.  La répression des manifestants pacifiques a alimenté le mouvement. Même le chef de patrouille de la police de New York, John Chell, a déclaré que les étudiants « étaient pacifiques, qu’ils n’opposaient aucune résistance et qu’ils disaient ce qu’ils voulaient dire de manière pacifique ». 

L’attitude de la présidente n’est pourtant pas passé au sein même de l’Université.

La communauté de Columbia était défaite. Quelques jours plus tard, elle a voté pour condamner les actions de la présidente Shafik. Mais le président républicain de la Chambre des représentants s’est rendu à l’université de Columbia et a menacé de faire appel à la Garde nationale, qui n’avait pas été utilisée contre des étudiants depuis les meurtres de Kent State.

Entre-temps, la publicité faite autour de l’arrestation a attiré de nouveaux manifestants sur le campus de Columbia. Ils étaient souvent moins disciplinés, plus en colère et déconnectés de l’université. Un rabbin orthodoxe d’un séminaire voisin a envoyé un mémo disant aux étudiants juifs que « même la police de New York ne pouvait pas garantir leur sécurité sur le campus » et qu’ils devaient rentrer chez eux.

Mais de nombreux manifestants à Columbia (et ailleurs) sont juifs. Les juifs représentent 18 % des habitants de la ville de New York et 22 % des étudiants de l’université de Columbia, ainsi que 15 % des personnes arrêtées, suspendues et expulsées le 18 avril. De nombreux étudiants juifs sont particulièrement angoissés par les actions d’Israël, qu’ils considèrent comme les rendant complices d’un génocide. Les divisions sur les campus reflètent les divisions au sein de la communauté juive et de nombreuses familles juives.

La répression à Columbia ne semble pas avoir freiné la nationalisation du mouvement…

De nouveaux villages de tentes ont vu le jour dans des universités telles que Brown (Rhode Island), Emory (Atlanta), l’université du Texas (Austin), l’université de Californie du Sud (Los Angeles) et Berkeley (San Francisco). Dans de nombreux campus, les étudiants ont été confrontés à une répression brutale. À Austin, des policiers à cheval en tenue anti-émeutes ont frappé les étudiants et utilisé du gaz lacrymogène. À l’université d’Emory, la police a utilisé des balles au poivre et des tasers. À Yale, des policiers à cheval ont attaqué et arrêté des étudiants. À l’université de Californie du Sud, la police a arrêté plus d’une centaine d’étudiants.

Mais nous n’avons pas vu les mêmes niveaux de répression partout. À Washington DC, la police a refusé l’appel du président de l’université George Washington d’arrêter ses étudiants. A Brown, les administrateurs de l’université ont accepté d’organiser un vote sur le désinvestissement des entreprises qui alimentent la guerre à Gaza et la répression contre la Cisjordanie à l’automne prochain. Et à Barnard, la faculté a voté la défiance à l’égard de son président, pour la première fois dans l’histoire de l’établissement.

Quelle suite voyez-vous à ce mouvement ?

Il n’est pas certain que le mouvement de protestation perdure pendant les mois d’été, lorsque de nombreux campus sont fermés. Malheureusement pour les démocrates, c’est un président démocrate qui a envoyé de l’aide militaire et des armes à Israël, après avoir promis à Benjamin Netanyahou, le 7 octobre, que les États-Unis resteraient toujours à ses côtés. Alors que Joe Biden se montre de plus en plus critique à l’égard du gouvernement Netanyahou et de ses actions à Gaza et en Cisjordanie, il n’a pas encore suspendu l’aide militaire et l’équipement.

Pour une génération plus âgée, la menace de revivre 1968, lorsque les jeunes électeurs sont restés chez eux et que Nixon a accédé à la présidence, est terrifiante. Pour ajouter aux parallèles, le parti démocrate tiendra sa convention à Chicago en août (comme en 1968, où la convention s’était terminée dans l’affrontement de la police et des manifestants opposés à la guerre du Vietnam, NDLR)A, une ville qui compte en outre la plus grande population palestinienne du pays. Mais la seule alternative à Biden est Trump. Et Trump n’est pas un ami de la Palestine.

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« La grève chez les Big Three a donné un élan à l’ensemble du secteur automobile »

La victoire des salariés de Volkswagen à Chattanooga participe d’une dynamique que le mouvement syndical doit continuer à mettre à profit, estime Brandon Mancilla, président de l’UAW pour la région du nord-est, autour de New York.

Chicago (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

A 29 ans, Brandon Mancilla, l’ancien leader du syndicalisme étudiant à Harvard est le benjamin de la nouvelle équipe dirigeante du syndicat de l’automobile autour de Shawn Fain qui remporte succès sur succès.

Les ouvriers de l’usine Volkswagen de Chattanooga, dans le Tennessee, ont voté à une écrasant majorité (73%) en faveur de la création d’un syndicat. Qu’est-ce qui a donc changé depuis les tentatives infructueuses de 2014 et 2019 ?

Comme vous venez de le dire, les travailleurs tentent de s’organiser depuis dix ans. Donc, nous savions qu’il y avait un intérêt et un potentiel pour l’emporter. La principale différence, c’est que l’UAW a mené une réforme profonde et a changé. Cela a permis la grève de l’an dernier parmi les Big Three (Ford, General Motors et Stellantis, qui détient Chrysler, NDLR) qui a débouché sur une nouvelle convention collective record avec des salaires records. Cela a prouvé aux travailleurs de Volkswagen et à ceux dans l’ensemble du pays que l’UAW était un syndicat de combat capable de remporter des choses.

Les premières tentatives chez Volkswagen ont eu lieu pendant la pire période de l’histoire du syndicat, avec les effets post-krach et les scandales de corruption (l’ancienne direction a été décimée suite à une enquête du département de la justice, NDLR). La direction était tellement rétrograde que rien ne pouvait laisser penser aux travailleurs que le syndicat allait représenter au mieux leurs intérêts. La grève chez les Big Three a donné un élan à l’ensemble du secteur automobile. Les travailleurs ont vu que l’on pouvait gagner en s’organisant.

Dans ce contexte, nous avons fait confiance aux travailleurs eux-mêmes pour mener leur lutte. Cela a représenté le principal changement dans la façon de faire de l’UAW : nous avons mis à disposition une équipe de nouvelles personnes afin de les aider mais c’est une campagne que les travailleurs ont mené eux-mêmes. Ils sont les mieux placés pour savoir comment gagner.

C’est un peu le même principe que l’on a retrouvé dans la campagne de syndicalisation de Starbucks : un mouvement qui part du bas ?

Oui. C’est une campagne menée par les salariés eux-mêmes. A Starbucks, ce ne sont pas les syndicats Workers United ou SEIU qui sont allés faire signer les baristas. Ce sont les salariés eux-mêmes, rencontre après rencontre, lors de discussions personnelles, puis en formant un comité d’organisation. Et on se rend compte que c’est cela qui fonctionne.

Je viens du secteur de l’enseignement supérieur. Nous nous sommes organisés de la même manière, avec des comités d’organisation sur le site qui sont allés parler aux salariés, à leurs collègues, à leurs amis. Ils connaissent leur réseau, qui était qui. Ce type d’organisation relationnelle est vraiment la clé du succès que ce soit dans un petit magasin Starbucks ou une usine avec 4 ou 5000 salariés.

Mais je pense que la chose importante à souligner ici c’est la période de momentum dans laquelle nous nous trouvons. Les salariés s’organisent d’une façon que l’on a pas vu depuis des décennies. Nous devons tirer avantage de ce moment, de cet élan. Et ce n’est pas en embauchant plus de personnes que les syndicats vont y arriver mais en faisant confiance aux travailleurs.

Encore une question sur la syndicalisation dans le Sud. Estimez-vous qu’il s’agit également d’une question de droits civiques, pas seulement de droit syndical ?

Absolument. Le mouvement syndical parle d’organiser le Sud depuis 100 ans et jusqu’ici nous n’y arrivions pas. Des organisations existent mais avec un taux de syndicalisation très faible : elles doivent faire face aux pires lois contre le mouvement ouvrier, dénommées « droit au travail », à des entreprises œuvrant main dans la main avec les élus locaux (républicains, NDLR) pour réprimer les militants syndicaux et pour la justice sociale. Ainsi, le droit du travail et la montée en puissance du mouvement syndical dans le Sud ne peuvent pas être séparés des questions de droits civiques, de justice raciale et de justice sociale. Car pour l’emporter dans le Sud, vous n’avez pas d’autre chemin que de construire un mouvement fort, solidaire et multiracial de la classe ouvrière.

Les niveaux d’injustice et d’inégalité sont si élevés que l’on ne peut s’y attaquer sans donner aux travailleurs les moyens de se battre. La seule voie est de s’en prendre non seulement aux entreprises et à ses patrons, mais aussi aux élus locaux. De fait, vous allez être en première ligne pour lutter contre le virage à droite de ce pays à l’échelle nationale.

Le mouvement syndical remporte des victoires spectaculaires mais le taux de syndicalisation continue de chuter. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Nous menons certes de grandes campagnes d’organisation mais elles ne se trouvent pas encore au niveau qu’il faudrait. Je pense que chaque syndicat doit s’engager pleinement et investir dans cette nouvelle façon de faire, car c’est la seule chose qui fonctionne. On ne l’a jamais fait avant, ni au niveau local, ni national.

Quelques campagnes ne vont pas avoir un impact significatif sur le taux de syndicalisation, même si nous avons remis de l’énergie dans le mouvement syndical. Ensuite, aux Etats-Unis, la loi met tellement d’obstacles sur le chemin des travailleurs qui veulent s’organiser. Nous avons besoin d’une réforme fondamentale du droit du travail pour pouvoir revenir à la situation qui prévalait il y a 60 ou 70 ans, mais dans le même temps nous ne pouvons pas attendre une nouvelle loi. Nous devons être capables de nous prendre en charge nous-mêmes.

Sur un plan plus personnel, qu’est-ce qui vous a amené à vous engager dans le mouvement syndical ?

J’étais étudiant à Harvard et nous avons eu une élection pour créer un syndicat en 2016. Nous avons perdu mais le NLRB (National Labor Relations Board, agence indépendante du gouvernement fédéral qui est chargée de conduire les élections syndicales et d’enquêter sur les pratiques illégales dans le monde du travail, NDLR) a estimé que l’administration de l’université avait exclu un grand nombre d’électeurs éligibles.

Il a donc ordonné une deuxième élection, que nous avons remportée en 2017. En 2018, nous avons commencé à négocier un contrat et nous l’avons conclu en 2020. En quelques années, nous avons mené deux grèves, dont une en 2019 qui a duré 29 jours. L’enseignement supérieur se trouve au point où nous voulons que l’industrie automobile soit dans un ou deux ans. La dynamique est telle que chaque entité qui réussit à créer son syndicat et/ou à faire grève ou menacer de faire grève obtient une excellente convention collective.

J’étais président du syndicat des travailleurs diplômés à Harvard (Harvard Graduate Worker Union) qui était affilié à l’UAW, puisque ce syndicat nous avait proposé de nous aider (aujourd’hui 100.000 des 383.000 membres actifs du syndicat sont dans l’enseignement supérieur, NDLR). J’ai ensuite continuer mon investissement qui m’a conduit à être élu président de la région nord-est (50.000 membres) de l’UAW lors des premières élections directes de l’histoire du syndicat (auparavant, les dirigeants étaient désignés lors de Congrès, NDLR). On avait gagné cette réforme et j’ai décidé de me présenter à ce poste sur la liste de Shawn Fain.

Avez-vous été élevé dans une famille orientée vers le syndicalisme ?

Oui, mon père est syndiqué (sa famille a fui la guerre civile au Guatemala dans les années 80). Je ne dirais pas que ma famille était très active dans le mouvement syndical mais j’ai toujours baigné dans un climat de justice sociale, de solidarité internationale, de solidarité, et du mouvement pour les droits au travail. Ce n’était donc pas vraiment un hasard si j’ai décidé de me syndiquer lorsque nous avons commencé la lutte.

Un dirigeant syndical ne doit-il parler que des problèmes syndicaux ou doit-il prendre des positions sur d’autres sujets ?

L’UAW a toujours été un syndicat progressiste, qui a été investi dans le mouvement des droits civiques dans les années 60, puis dans le mouvement contre l’apartheid en Afrique du Sud, avant même que cela ne devienne dominant. Nous sommes fiers de cette histoire. Et nous sommes également fiers d’avoir été l’un des premiers syndicats à appeler au cessez-le-feu à Gaza.

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« Joe Biden doit éviter un référendum sur sa présidence »

Le président sortant, distancé dans les sondages, va tenter de remobiliser son électorat de 2020. Mais il porte désormais un bilan, notamment son appui inconditionnel à Benjamin Netanyahu qui provoque des failles dans sa coalition. Entretien avec Antoine Yoshinaka, professeur de science politique à l’Université de l’État de New York à Buffalo. (Article publié dans l’Humanité du 3 avril 2024).

Fait rarissime dans l’histoire des Etats-Unis, à cinq mois du scrutin présidentiel, tous les candidats sont connus. Le processus des primaires escamoté, la campagne a déjà commencé dont l’issue demeure incertaine.

Le remake du duel entre Joe Biden et Donald Trump sature l’espace médiatique. Mais est-ce qu’une troisième candidature – en l’occurrence , plutôt celle de Robert Kennedy Jr – peut potentiellement déjouer ce scénario ?

Elle pourrait brouiller les cartes. L’élection apparaît tellement serrée que quelques points de pourcentage dans tel ou tel Etat, en Géorgie ou dans le Michigan, peuvent faire la différence. Mais de quel côté ? A priori, sa candidature prendrait plus de voix à Biden qu’à Trump. Il faut mettre un bémol car il s’agit d’un candidat un peu hétérodoxe. Il a développé des positions sceptiques sur la vaccination bien avant la pandémie de Covid. Historiquement, ce n’était pas un enjeu très politisé, mais ça l’est devenu. Donc peut-il aller chercher des voix parmi une frange de l’électorat trumpiste? Il semblerait que ce soit du côté de la candidature de Biden que les craintes sont les plus grandes. Kennedy est un nom qui historiquement résonne beaucoup plus chez les démocrates. Et sa candidature s’ajoute à celle de Cornel West (philosophe africain-américain et ami de Bernie Sanders, NDLR) ou de Jill Stein (Green Party, NDLR) beaucoup moins connus mais clairement à gauche donc qui recueilleront des parmi voix les jeunes, les progressistes ou les minorités, etc.

La colistière, Nicole Shanahan, une ancienne démocrate, impliquée dans les causes environnementales, étant très riche, cela va permettre à Robert Kennedy Jr d’avoir accès aux médias et peut-être d’être présent dans de nombreux Etats. Les sondages le donnent très haut mais il faut faire attention : nous sommes encore loin du jour du vote et ses anciens discours vont ressurgir. Certains, notamment sur la génétique et le Covid, sortent quand même du champ gauche. Le candidat va apparaître comme moins sympathique. Mais, encore une fois, il suffit de quelques milliers de voix pour faire basculer une élection. Souvenons-nous de 2000 : il y avait 537 voix d’avance pour George Bush sur Al Gore avec Ralph Nader (Green Party) ayant recueilli 97.000 voix.

Quelles sont les forces et faiblesses des deux principaux candidats ?

La base de Trump semble être beaucoup plus solide mais son plafond apparaît plus bas. Sa base est très blanche et plutôt âgée. La question porte sur sa capacité à élargir celle-ci en gagnant des voix parmi les minorités. En 2020, il avait recueilli à peu près 10% des voix dans l’électorat afro-américain et un peu plus de 30% parmi les Latinos. Certains sondages le créditent de plus de 40% parmi les Latinos. Je serai étonné qu’au final ce soit cette proportion-là. Ou alors il s’agirait d’un réalignement racial historique aux Etats-Unis où les minorités votent depuis des décennies majoritairement pour les démocrates. Je pense qu’en ce moment, les sondages nous montrent non pas des intentions fermes mais des insatisfactions liées peut-être à l’inflation ou à d’autres sujets politiques et qui s’expriment de manière symbolique avec un refus affiché de ne pas voter pour Biden. Mais, encore une fois, cela peut se jouer à quelques points et le vote des Latinos dans le Nevada ou des Afro-Américains en Géorgie peuvent faire basculer l’élection. Mais, globalement, je pense que l’électorat de Trump ressemblera à celui de 2020.

Le principal enjeu réside donc dans la mobilisation de l’électorat de Biden ?

En 2020, Biden avait rassemblé une coalition beaucoup plus large que celle de Trump (81 millions d’électeurs contre 74 millions) dans une certaine mesure proche de celle de Barack Obama. Sera-t-il en mesure de reconstruire cette coalition? C’est LA grande question. A commencer par les jeunes électeurs qui votent massivement pour les démocrates mais dont la tendance à s’abstenir est plus forte. C’est le cas aussi des minorités qui traditionnellement participent moins que les électeurs plus âgés et blancs du parti républicain.

Dans la reconstruction de la coalition, les femmes jouent un rôle extrêmement important. Depuis les années Reagan, on constate un « gender gap » (fossé lié au genre) : les hommes votent plus républicain et les femmes plus démocrate. Cette élection sera la première depuis la décision de la cour suprême invalidant l’arrêt Roe v. Wade accordant une protection constitutionnelle au droit à l’avortement. Depuis juin 2022, on a vu lors des scrutins que les femmes étaient très mobilisées. Dans son discours sur l’état de l’Union, Joe Biden s’est fortement appuyé sur le mécontentement des femmes évoquant même leur « pouvoir politique ». Parmi l’électorat féminin, Trump agit comme un repoussoir et la campagne de Joe Biden va jouer là-dessus.

Comment voyez-vous le « facteur Gaza » dans la tentative de remobilisation de cette coalition ?

Il est clair qu’actuellement il existe un grand mécontentement notamment parmi les électeurs arabes-américains et/ou musulmans. Peu nombreux au niveau national, ils sont concentrés dans quelques Etats, notamment le Michigan qui est un « swing state » (Etat clé). On a vu lors de la primaire, un niveau important de vote « uncommitted » (non engagé »), à la fois à Dearborn, près de Detroit, où la population est majoritairement arabe et musulmane, mais aussi à Ann Arbor, la ville libérale où se trouve un important campus universitaire. Voilà des indices sur le rôle que cela peut jouer en novembre et aussi donc sur le défi de Joe Biden : d’ici novembre, il devra faire en sorte que l’élection ne soit pas un référendum sur sa présidence, ce qui est régulièrement le cas lorsqu’un sortant se représente. De ce point de vue, nous sommes face à une situation assez inusitée où s’affrontent un président sortant et un ex-président qui est presque sortant et qui a d’ailleurs mené sa campagne des primaires comme un sortant. Biden doit transformer cette élection en un choix.

Pour en revenir au « facteur Gaza », je remarque que la députée Ilhan Omar (membre du DSA, l’organisation des socialistes démocratiques, NDLR) a annoncé qu’elle voterait pour Biden malgré sa critique de la politique de la Maison Blanche de soutien à Netanyahou et un haut niveau de votes « uncommitted » (19%) dans son Etat du Minnesota. Je ne sais pas si cela jouera un rôle en novembre mais ces votes de protestation agissent clairement comme le canari dans la mine : ils indiquent une alerte pour Joe Biden.

Cette élection oppose deux hommes blancs très âgés et très impopulaires. Qu’est-ce que cela dit du système politique ?

Il faut faire attention aux extrapolations. Il y a à peine 16 ans, nous étions dans un discours post-racial après l’élection d’un candidat afro-américain de la nouvelle génération. On voit que cela peut fonctionner par cycle. Ce que cela dit surtout c’est qu’il est difficile pour un parti de déloger un président sortant surtout si l’establishment le soutient. En l’occurrence, cela fait plusieurs mois que Gavin Newson (gouverneur de Californie) ou Gretchen Whitmer (gouverneure du Michigan) ont dit qu’ils ne se présenteraient pas. Bernie Sanders, lui-même, a affirmé très tôt qu’il voterait pour Joe Biden. Ce dernier a pris soin de ne pas laisser trop de failles apparaître dans sa coalition. Il a pris des positions fortes en faveur des syndicats, particulièrement de l’UAW lors de la grève dans l’automobile. Il dispose du soutien de beaucoup de femmes, notamment sur la question de l’avortement. Pour l’establishment démocrate, Biden reste le meilleur véhicule pour bloquer le retour de Trump.

Depuis la fin de la guerre froide, le parti démocrate a remporté le vote populaire à sept reprises lors des huit élections présidentielles. Cela n’est jamais arrivé dans l’histoire du pays qu’un parti domine autant sur une telle période. Pour autant, nous constatons que les marges de victoires lors des élections pour le Congrès sont de plus en plus étroites. Et dans un pays polarisé, le collège électoral peut se jouer à une poignée de voix. Chacun des candidats va donc tenter de mobiliser ses propres électeurs sans pour autant délaisser les « swing voters », moins nombreux qu’avant mais dont le rôle peut s’avérer crucial si les scores sont serrés.

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« Shawn Fain et l’UAW politisent la grève »

Pour l’historien et professeur à l’Université de Californie-Santa Barbara, Nelson Lichtenstein, spécialiste du mouvement ouvrier, la stratégie de la nouvelle direction syndicale cherche à inscrire les débrayages dans le cadre d’un mouvement national plus large. (Article publié dans l’Humanité du 19 septembre 2023.)

Peut-on déjà parler d’une grève historique ?

Oui. Pour la première fois en 85 ans, les « Big Three » sont frappés en même temps, même s’il ne s’agit que d’une usine pour chacune des compagnies automobiles. La grève pourrait s’amplifier au fil des négociations. Dans le passé, l’UAW ciblait une compagnie et ensuite l’accord servait de modèle dans les négociations avec les deux autres. Mais, aujourd’hui, pour l’UAW qui ne représente que 40% des salariés du secteur automobile, cette sorte de négociation-type ne fonctionnerait pas forcément. Certains éléments indiquent que Stellantis, en particulier, pourrait hésiter à accepter accord passé avec Ford ou General Motors.

Lorsque le syndicat ciblait une seule entreprise, de nombreux travailleurs n’étaient que spectateurs. En déclenchant un mouvement dans les trois compagnies, un plus grand nombre de travailleurs sont amenés à participer à la lutte ou sont invités à se préparer à la lutte. Et les directions sont déstabilisées lorsqu’il s’agit de savoir quelles usines seront fermées ensuite. En outre, en faisant grève dans les trois entreprises, Fain (le président de l’UAW, N.D.L.R.) et l’UAW « politisent » la grève afin d’obtenir un plus grand soutien de l’opinion publique et en particulier de l’administration Biden.

Les grèves sur le tas – des occupations d’usine largement pratiquées dans les années 30 – sont désormais illégales. Cette grève « debout » (« stand up », en anglais, est le nom donné par le syndicat à sa stratégie, N.D.L.R.) retrouve néanmoins une partie de l’esprit et de l’engagement de l’époque de la Grande Dépression, lorsque le syndicat a été créé.

Les relations semblent tendues entre l’UAW, et Shawn Fain en particulier, et Joe Biden. Comment l’expliquez-vous?

Fain et l’UAW souhaitent que l’administration Biden exerce une sorte de pression sur les entreprises, en s’appuyant sur les prêts et subventions de plusieurs milliards de dollars qui leur sont offerts pour construire des usines de batteries électriques et opérer une transition écologique. C’est stratégique de la part de l’UAW, à l’instar des décennies passées où les syndicats souhaitaient une aide concrète pour gagner des grèves et créer des syndicats en échange de dons et d’un soutien lors des élections présidentielles. John L. Lewis s’est illustré en demandant à l’administration Roosevelt d’aider le syndicat de l’acier dans les moments difficiles, à la suite de l’échec de la petite grève de l’acier de 1937. De même, en 1945-46, pendant la guerre de Corée, lors de la récession de 1957-58, en 1970 lorsque le syndicat a frappé General Motors pour la première fois depuis 1946, et lors des négociations complexes autour du sauvetage de Chrysler en 1979-80 : dans tous ces cas, l’UAW a demandé à l’administration – généralement démocrate – d’aider le syndicat en échange d’une mobilisation des membres et d’un soutien électoral. Entre 1948 et 1964, toutes les campagnes présidentielles des démocrates ont débuté au Cadillac Square de Detroit, le jour de la fête du travail, par un grand rassemblement.

Fain et son équipe – certains nouveaux comme Branden Mancilla, 28 ans, qui a syndiqué les étudiants à Harvard – ont remporté l’élection interne à l’UAW en présentant une liste « dissidente », battant pour la première fois en soixante-dix ans la liste officielle de la direction. Cette victoire insurrectionnelle rappelle d’autres moments de l’histoire syndicale où de nouveaux dirigeants ont inauguré une nouvelle ère de militantisme. Dans l’automobile aujourd’hui, il ne s’agit pas précisément d’une nouvelle génération, mais plutôt d’un « front populaire » entre un ensemble de militants plus anciens et de nombreux radicaux inspirés par Bernie Sanders et d’autres mouvements contemporains.

Cette grève participe à un retour de la conflictualité sociale. Comment expliquer cela alors que le taux de syndicalisation est au plus bas ?

Aux États-Unis, le droit du travail est faible et peu respecté. Si les syndicats existants peuvent obtenir des augmentations de salaire et autres avancées, les capitalistes en profitent pour freiner le syndicalisme en attendant la prochaine récession pour sévir à nouveau. L’UAW cherche à inscrire sa grève dans le cadre d’un mouvement national plus large en faveur d’une transition écologique. Toutes les grandes avancées en matière de droits du travail et de droits civiques se produisent lorsque les intérêts d’un ensemble particulier d’acteurs du mouvement social coïncident avec ceux de l’ensemble de la société, voire même avec une partie de l’élite et des capitalistes. C’était vrai entre les années 1930 et 1960 et l’UAW saisit cette opportunité aujourd’hui.

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