Nature du trumpisme, traces de l’esclavage et de la ségrégation mais aussi espoir de changement né à New York : durant le Festival America, des dizaines d’auteurs ont ausculté les entrailles de leur pays ? (Article publié dans l’Humanité du 01 octobre 2026).
Ils habitent tous trois le Mississippi, mais c’est dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Vincennes (Val-de-Marne) qu’ils se sont croisés pour la première fois. Aucune union à célébrer si ce n’est celle des lecteurs et des auteurs, principe matriciel du Festival America, qui organisait, du 24 au 27 septembre, sa douzième édition en cette année de 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis.
Le Mississippi, c’est « cet endroit affreux mais qui suscite beaucoup de créativité, d’où le nombre des auteurs », selon la description d’Addie E. Citchens (les Révérentes, Bourgois). Doyen d’une table ronde au titre emprunté au cinéma (Mississippi Burning, d’Alan Parker), John Grisham, dont les romans ont été portés plus qu’à leur tour sur grand écran, de la Firme à l’Affaire Pélican, a d’abord livré quelques souvenirs du « vieux Mississippi » : « Tout était ségrégué. Les écoles étaient totalement blanches, celles pour les Noirs se trouvaient de l’autre côté de la voie ferrée. À l’âge de 12 ans, je suis allé à un meeting du Klu Klux Klan, qui avait fait brûler une grande croix dans un champ. Quand j’ai eu 15 ans, la Cour suprême a décidé de déségréguer, mais les Noirs n’avaient pas le droit de vote. C’est seulement à l’université que j’ai commencé à côtoyer des Noirs et donc à me poser des questions. »
Oui, mais voilà, pour Addie E. Citchens, ce n’est pas vraiment de l’histoire ancienne : « Le changement, on le voit de manière très différente selon notre position sociale. Le Mississippi est toujours très ségrégué. Notre vote ne compte pas en raison du charcutage électoral. Notre situation n’a pas beaucoup changé. J’ai eu le bac en 1998 et mon bal de promo était toujours ségrégué. Pour moi, c’est toujours le bon vieux Mississippi », lâche l’autrice africaine-américaine, avec un accent légèrement traînant caractéristique du Sud.
Au commencement était l’esclavage
Troisième intervenante de cette table ronde, la double lauréate du National Book Award : Jesmyn Ward. « Mes parents et grands-parents m’ont raconté leur expérience de devoir quitter le centre-ville avant la tombée de la nuit et l’intégration dans les écoles blanches. L’histoire est toujours très présente. Elle vit encore dans l’école où ma fille va : majoritairement noire et sous-financée. Les inégalités persistent », tranche-t-elle. « Le Mississippi est toujours contrôlé par une poignée d’hommes blancs », admet John Grisham.
Cet échange ne relevait pas tout à fait d’une joute à fleurets pourtant mouchetés, mais évoluait néanmoins sur la corde instable entre l’hier et l’aujourd’hui et l’appréciation du chemin parcouru… ou pas. D’une formule : l’Amérique avait-elle seulement changé ou s’habillait-elle d’un manteau plus présentable ? Pendant trois jours, à Vincennes, des dizaines d’auteurs ont répondu, d’une façon ou d’une autre, à ce casse-tête qui n’a pas de réponse définitive. Romanciers, pour l’immense majorité, ils ont parlé des livres qu’ils ont écrits. Mais comment ceux-ci ne dessineraient-ils pas, pixel par pixel, un pays où la littérature a toujours fait office d’exercice d’histoire ? Comme l’a revendiqué Phillip B. Williams, auteur de Chez nous (Robert Laffont), « la fiction est tout aussi importante que les travaux universitaires ». Dévorez les pages de William Faulkner, Toni Morrison, Upton Sinclair, John Steinbeck ou Philip Roth et vous accompagnerez, à dos de mots et de personnages, la trajectoire des États-Unis d’Amérique.
Et cette histoire a commencé en 1619 avec le début de l’esclavage. En épigraphe de son roman les Porteuses d’eau (les Léonides), Sasha Bonét a choisi cette phrase de Toni Morrison, prix Nobel de littérature : « Si vous ne comprenez pas l’histoire des femmes africaines-américaines, vous ne comprenez pas l’histoire de l’Amérique. » Écho avec une dimension de genre (féminin, en l’occurrence) à la phrase de James Baldwin : « L’histoire du Noir en Amérique est l’histoire de l’Amérique – ou, plus précisément, est l’histoire des Américains. Ce n’est pas une très jolie histoire ; l’histoire d’un peuple n’est jamais très jolie. »
« Je voulais écrire sur les femmes et la féminité, mais j’ai dû capituler : j’ai fini par écrire sur l’assignation des femmes noires à la maternité, sur la transformation de leurs corps en industrie », explique la romancière new-yorkaise. Pour l’esclavagiste, chaque enfant-marchandise était un investissement capital. Elle ajoute : « Les femmes noires ont été assignées au soin : elles s’occupaient de leurs enfants mais aussi des enfants blancs. C’était vrai alors et ça l’est toujours. Allez dans n’importe quel jardin d’enfants à New York et vous verrez que les enfants blancs ont des nounous noires. »
Les tripes du capitalisme sauvage
On connaît l’objection : pourquoi continuer à parler de ce qui s’est passé il y a quatre cents, deux cents voire cinquante ans ? « On voit toujours une résistance à affronter cela », constate en effet Jesmyn Ward, dont la première phrase de son dernier roman, Nous serons tempête (Belfond), saisit, glace ou les deux : « La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. »
Pour Ta-Nehisi Coates, certainement l’intellectuel le plus tranchant de sa génération, la question est mal posée : « Il ne s’agit pas de savoir s’il faut écrire sur l’esclavage ou pas, mais qui va écrire sur l’esclavage. Est-ce que ce sont les descendants d’esclaves ou pas ? » Le premier film « moderne » fut The Birth of a Nation de D. W. Griffith (Naissance d’une nation, 1916), ode au Klu Klux Klan, et le livre le plus vendu aux États-Unis après la Bible demeure Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, rappelle l’auteur. « Quand vous êtes noirs en Amérique, vous comprenez mieux le pays que ceux qui brandissent le drapeau ou portent une casquette Maga, reprend le journaliste et auteur. Nous qui avons vécu sous le joug, nous en savons plus sur le pays. »
L’Amérique, c’est un peu le crime (de l’esclavage) au bras du vice (du capitalisme), pour emprunter à Chateaubriand. On sait depuis la Jungle (1906) d’Upton Sinclair que les tripes de ce « capitalisme sauvage » (thème d’une autre table ronde) se lisent à ciel ouvert dans l’industrie agroalimentaire. Pour son premier roman, Alaska Parano (Gaïa), Jake Maynard nous emmène dans une conserverie de saumon en Alaska à la fin des années 2000 au moment où le patronat a fait appel à des travailleurs étrangers moins payés. L’éditeur français a choisi un titre qui fait écho au Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, virée sous acide de l’adepte du journalisme gonzo dans le temple du stupre. « Ça peut avoir du sens car la plupart des gars sont sous drogue. Pour tenir », reconnaît le néoromancier.
Les gars d’Eli Cranor, eux, dormaient sur leur pupitre. L’ancien quarterback de football américain devenu professeur d’anglais en terminale raconte : « Au bout d’une semaine, ces deux élèves latinos ont été suffisamment en confiance pour me dire qu’ils bossaient la nuit dans une usine de transformation de poulets. Et raconter les conditions de travail. » Dans À la chaîne (Sonatine), le romancier décrit notamment l’absence de « pauses pipi ». Certains des salariés portent des couches. Un personnage ne boit pas du tout : elle en fera une fausse couche. Un avortement par exploitation, avec lequel n’ont aucun problème les républicains qui dirigent ces États du Sud où la législation sociale a été broyée et le droit des femmes à disposer de leurs corps laminé. Joyce Carol Oates en avait fait le thème d’Un livre de martyrs américains (2017), sur lequel elle est revenue : « Il parle de l’Amérique de Trump même si ça a été écrit avant son élection. Il parle de l’Amérique des chrétiens évangéliques blancs qui refusent les intellectuels, le droit à l’avortement, face à une Amérique urbaine et diplômée, favorable à ce même droit. On peut voir aujourd’hui cette Amérique très insulaire, très antimigrants, très anti-Europe. La différence, c’est que la classe des oligarques, le 1 %, exploite cette Amérique non diplômée pour arriver à son but unique : pas d’impôts. » Avec cette pointe de sourire ironique presque imperceptible, l’autrice de 88 ans s’est souvenue de sa première lecture à l’âge de 7 ans : Alice au pays des merveilles est ce « lieu d’irrationalité et de folie qui annonçait l’Amérique d’aujourd’hui ».
Pour combien de temps encore ? Les élections de mi-mandat, le 3 novembre, mettront-elles un coup d’arrêt à Donald Trump si ce n’est au trumpisme ? Une défaite électorale pourra-t-elle avoir raison de cette « volonté d’effacer tout ce que l’Amérique a conquis dans les années 1960 et 1970 : les droits civils, les droits des femmes (comme l’avortement), l’indépendance des agences fédérales », volonté exposée par Arnaud Miranda (les Lumières sombres, Gallimard) ?
« Trump est à la fois le produit de la radicalisation du Parti républicain ces dernières décennies, mais aussi d’un système de corruption généralisée, met en perspective Cole Stangler, journaliste et auteur (le Miroir américain, les Arènes). Mais il est impopulaire et c’est très important de le souligner. En novembre prochain, il y aura au Congrès plus d’élus socialistes et vraiment progressistes qu’il n’y en a jamais eu. »
Des livres jugés maléfiques
L’optimisme est rarement compagnon de la littérature. Il affleure pourtant chez Sasha Bonét : « Il se passe quelque chose comme un changement aux États-Unis avec l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent en montrant une voie d’unité d’opposition à Trump. Il montre que l’on peut tenir ses promesses. La question est : pourquoi les démocrates n’en font-ils pas de même ? » Ou Chris Pavone, auteur du thriller de l’année selon le New York Times (le Portier, Gallimard « Série noire ») : « Nous avons effectué un grand pas en élisant un maire socialiste démocrate. » Pour Taffy Brodesser-Akner, plume du New York Times magazine et autrice (le Compromis de Long Island, Calmann-Lévy), « ce n’est pas seulement que New York a retrouvé son influence nationale, mais aussi que les jeunes sont dynamiques et ne se laissent pas gagner par l’apathie ».
Les républicains semblent avoir identifié le danger : la jeunesse du monde et les mots. Pour la première fois, le Festival America s’est tenu sans le soutien de l’ambassade, dirigée par Charles Kushner, le père de Jared, gendre de Donald Trump, qui a décidé de réduire de 80 % son aide financière. Les organisateurs ont préféré se passer de cette aumône et sauvegarder leur esprit d’indépendance.
Aux États-Unis, les amis de M. Kushner ont lancé depuis plusieurs années une croisade contre ces livres maléfiques. Plus de 10 000 livres ont été interdits en 2025, dont près de 4 000 retirés des bibliothèques scolaires. Au palmarès des ouvrages bannis, on retrouve l’Œil le plus bleu, le premier roman de Toni Morrison, le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, la Servante écarlate, de Margaret Atwood, ou encore Entre le monde et moi, de Ta-Nehisi Coates. Ce dernier narre d’ailleurs, dans le Message, comment il s’est rendu en Caroline du Sud pour assister à une séance du conseil d’école qui entendait interdire son œuvre et s’est retrouvé au milieu d’un public acquis à sa cause : même un État sudiste profondément conservateur n’est pas à l’abri d’une bonne petite résistance organisée.
« La censure veut s’assurer que les prochaines générations n’auront pas accès à certaines idées ; supprimer l’accès aux livres, c’est supprimer pour les enfants, notamment des minorités, un accès au monde », souligne Dinaw Mengestu (Quelqu’un comme nous, Albin Michel), éphémère président du PEN America, l’une des principales associations dédiées à la défense de la liberté d’expression des écrivains. « L’Amérique a toujours été obsédée par le fait de contrôler l’histoire, poursuit Sasha Bonét. Les Blancs américains sont très enclins à protéger leur propre innocence. Je n’ai pas pu lire James Baldwin avant la fac. » Cahin-caha, les romanciers américains continuent pourtant de déjouer les plans de contrôle et de chroniquer ce bon vieux pays comme celui qui émerge.