« La stratégie républicaine de redécoupage électoral pourrait être contre-productive »

Sentant venir le vote-sanction, Donald Trump a lancé une opération massive de redécoupage des circonscriptions, mais l’issue de ce coup de Jarnac est incertain, selon Olivier Richomme, professeur à l’Université Lumière Lyon 2. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

A moins d’un mois des élections de mi-mandat, les républicains sont distancés dans les sondages mais comptent sur le tripatouillage des cartes électorales pour amortir le choc voire maintenir leur majorité.

Peut-on affirmer que les républicains ont gagné la bataille du redécoupage électorale que Donald Trump a lancé dès l’été 2025?

Il est vrai que les républicains ont lancé un cycle de redécoupage électoral (appelé gerrymandering) qui peut leur octroyer un petit avantage. Cela ne permettra sans doute pas de sauver leur très courte majorité mais limitera peut-être l’ampleur d’une victoire démocrate. Il faut rappeler aussi qu’à la Chambre des représentants les républicains disposent d’un avantage structurel en raison de la répartition de la population sur le territoire.

En effet, les électeurs démocrates sont concentrés dans les grands centres urbains alors que les électeurs républicains sont répartis de façon plus uniforme. Avec un scrutin uninominal dans des circonscriptions géographiques, le parti démocrate part avec un désavantage de 6 ou 7 points. C’est-à-dire que, pour obtenir 50 % des sièges à la Chambre, il leur faut obtenir plutôt 56 % ou 57 % des suffrages au niveau national.

Les républicains disposent donc d’un double avantage structurel ?

Oui, mais on peut se demander si les stratégies républicaines de redécoupage électoral s’avéreront payantes. Premièrement, certains États démocrates, notamment la Californie (+ 5 circonscriptions démocrates), ont tenté de compenser les gains obtenus au Texas (+ 5 circonscriptions républicaines). Ce qui ne fut pas chose facile car, depuis une quinzaine d’années, les démocrates ont tenté de réformer le charcutage électoral notamment en adoptant dans plusieurs États des commissions indépendantes chargées du redécoupage.

Les électeurs sont très sensibles au conflit d’intérêts lorsque des élus choisissent eux-mêmes les frontières de leurs circonscriptions. Les démocrates partent donc avec un désavantage dans ce domaine. Par exemple, il a fallu que le gouverneur de Californie fasse passer un référendum pour demander à la population de suspendre la commission indépendante afin de compenser les efforts républicains du Texas.

Dans certains États, cette manœuvre n’était pas possible et les démocrates ne pouvaient pas lancer un cycle de redécoupage à leur guise, il leur fallait attendre le recensement décennal (en 2030, NDLR) ou passer par une commission indépendante.

Deuxièmement, les gains électoraux avaient déjà été maximisés en 2011 ou 2021. Par conséquent, la proposition de Donald Trump est risquée et c’est pour cette raison que le président n’a pas réussi à emmener un grand nombre d’États républicains avec lui. Les juges sont intervenus parfois, comme dans le Missouri. Surtout, les élus ont hésité, comme en Indiana, entre la peur de déplaire à Trump et le danger de perdre leurs sièges.

Tout le monde sait que 2026 sera l’année d’une vague bleue car le président et ses politiques douanières, militaires et économiques sont très impopulaires, mais personne ne sait de quelle ampleur elle sera. Combien de républicains « Make America Great Again » n’iront pas aux urnes si Donald Trump n’est pas en lice ?

Cette tentative de gagner une élection sur le tapis vert pourrait donc se solder par un échec ?

Redessiner la carte électorale en se fondant sur les résultats de 2024 pourrait être contre-productif et les républicains pourraient perdre plus de sièges que s’ils n’avaient rien fait. Au final, sur le papier, les républicains ont, en théorie, neuf sièges de plus qui leur sont favorables. Mais il n’est pas dit qu’au Texas et en Floride ce pari s’avère payant. Le redécoupage électoral est en fait un jeu à somme nulle. Des élus républicains sont désormais exposés à cette vague bleue.

On ne saura qu’en novembre si le coup de poker de Trump – comme George W. Bush l’avait fait avant lui en 2003 au Texas – lui permettra de maintenir sa courte majorité. La digue du charcutage électoral pourrait ne pas résister à un taux d’impopularité historique. Ou, pour le dire autrement, le prix de l’essence est sûrement plus fort que le gerrymandering. Une chose est certaine cependant : en ne respectant pas, une fois de plus, les normes démocratiques, les républicains ont ouvert la boîte de Pandore.

la Cour Suprême a permis que des dispositions de la loi sur les droits civiques ne puissent plus être invoquées. Cela va-t-il favoriser les républicains?

Effectivement. Une des raisons pour lesquelles les républicains ont pu augmenter le nombre de circonscriptions qui leur seront favorables est que, en 2026, la Cour suprême, dans l’arrêt Callais, a remis en cause la section II de la grande loi sur le vote de 1965 (Voting Rights Act). Celle-ci protégeait les circonscriptions dans lesquels des Africains-Américains étaient élus, en particulier dans le Sud, dans les États de l’ancienne confédération.

Libérés de la menace d’un procès pour discrimination ethno-raciales, les élus républicains se sont empressés de lancer un nouveau cycle de redécoupage juste avant les élections de mi-mandat. Cet arrêt, couplé à l’arrêt Rucho de 2019 qui valide la constitutionnalité du redécoupage électoral à visée partisane, a permis à la Caroline du Nord, la Louisiane, l’Alabama et le Tennessee, d’éliminer quatre circonscriptions à « minorité majoritaire » (permettant d’élire un candidat africain-américain), une circonscription dans chaque État.

Il se trouve que l’affiliation partisane démocrate et l’affiliation ethno-raciale sont fortement corrélées, aux États-Unis. Les élus africains-américains sont presque exclusivement des démocrates. En éliminant ces circonscriptions, les républicains font perdre quatre démocrates dont trois élus africains-américains. Et ils peuvent justifier ce retour en arrière qui pourrait apparaître discriminatoire comme étant motivé seulement par un intérêt partisan.

L’hypocrisie des juges ici est de prétendre qu’ils ne peuvent distinguer entre intention partisane et intention discriminatoire. L’arrêt Callais garanti donc que les dernières circonscriptions démocrates du Sud (en dehors de grandes villes) vont disparaître à l’avenir, et avec elles des sièges d’élus démocrates et africains-américains. Au-delà de l’aspect partisan c’est aussi la diversité du corps politique à la Chambre des représentants qui est en jeu.

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