« Le programme progressiste est devenu le programme démocrate »

Ancien collaborateur de Bernie Sanders, le jeune candidat brigue un poste au Sénat dans la circonscription du Vermont où son mentor fut lui-même élu. Mesures en faveur de la couverture médicale universelle, de la taxation des riches, arrêt de l’envoi d’armes à Israël… à quelques semaines des élections de mi-mandat et à deux ans de la présidentielle, il mesure le chemin parcouru par la gauche. (Article publié dans l’Humanité du 13 octobre 2026).

Professeur de sociologie, ancien collaborateur de Bernie Sanders, Nikhil Goyal, a franchi le pas et s’est lancé en politique. A 31 ans, il sera sans aucun doute élu au Sénat Local pour la circonscription de Burlington, la plus importante ville du Vermont. Celle dont Bernie Sanders a été élu maire en 1981, avant d’en devenir député puis sénateur au Congrès de Washington, avec un mandat qui se termine en 2030. Comme un passage de témoin.

Pourquoi avez-vous décidé de vous présenter aux élections ?

Je me présente parce que les travailleurs sont chassés de notre État par la flambée des prix. Nous avons les coûts de santé les plus élevés de tout le pays, des impôts fonciers qui montent en flèche tandis que nos voisins sont terrorisés dans nos rues par des agents fédéraux. Et je crois que nous avons besoin d’un leadership audacieux et ambitieux qui non seulement se batte pour les travailleurs mais leur apporte aussi des résultats concrets.

Nous nous trouvons à un moment remarquable de l’histoire américaine avec une prise de conscience croissante du fait que nous avons besoin d’élus capables d’apporter une réponse à l’ampleur et à la gravité de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Ou plutôt, devrais-je dire, des crises : économique, sociale, politique, démocratique.

J’ai le sentiment que nous sommes à un moment critique où nous pouvons soit continuer à emprunter la voie de l’oligarchie et du fascisme revanchard, avec une concentration toujours plus grande de la richesse et du pouvoir entre les mains d’une poignée de personnes, soit reprendre le pouvoir et veiller à répondre aux besoins essentiels des gens ordinaires pour qu’ils puissent mener une vie agréable.

Au début de la campagne, vous n’aviez aucune notoriété. À la fin, vous êtes arrivés en tête de la primaire. Comment avez-vous réussi à faire cela ?

J’ai lancé cette campagne par une journée très froide de janvier. Cela semble assez surréaliste d’y repenser aujourd’hui, dix mois plus tard. Et j’ai entamé cette course avec une notoriété inférieure à 10 %. Je ne m’étais jamais présenté à une élection auparavant.

J’ai passé de très nombreuses années à m’engager dans l’élaboration de politiques et la défense de causes, notamment l’éducation au sein des communautés. J’ai travaillé pour le sénateur Bernie Sanders au Sénat en tant que membre de son équipe, et mon rôle consistait à l’assister et à défendre son programme à travers mon travail. J’ai également été professeur de sociologie dans trois universités différentes, éducateur auprès de jeunes et de personnes incarcérées, à qui j’enseignais la sociologie.

Mais une grande partie de ce travail ne vous apporte pas forcément une grande notoriété. C’est donc en me lançant dans cette campagne que j’ai pris conscience de l’existence de ces obstacles majeurs. Il m’incombait de faire le travail nécessaire pour aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent, pour diffuser ce message et, surtout, pour les écouter.

La qualité la plus importante d’un élu est de savoir écouter, de discuter réellement avec les gens des difficultés et des épreuves qu’ils traversent. Les reconnaître, en prendre note, puis élaborer un programme qui s’y attaquera de front. Mon équipe et moi avons frappé à plus de 7 200 portes au total. Cette mentalité est donc fondamentale, au cœur dans ma campagne.

Je pense que cela a clairement porté ses fruits. Nous avons élargi l’électorat. Nous avons tendu la main à des personnes qui n’avaient jamais voté auparavant aux primaires : des immigrés, des étudiants, des personnes à faibles revenus. Nous avons mobilisé les communautés népalaises, somaliennes, bosniaques et tibétaines, des personnes qui n’avaient jamais vraiment été représentées en politique.

Non seulement nous avons gagné, mais nous avons remporté une victoire écrasante avec plus de voix que n’importe quel autre candidat en lice, et dans certains cas, plus que des candidats d’autres scrutins.

Vous décririez-vous comme un socialiste démocratique ?

Je me considère comme un social-démocrate. Je sais qu’en Europe, ces termes sont parfois synonymes mais je fais la distinction entre les deux en ce sens que je crois fermement au programme du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et que j’y adhère pleinement.

C’est l’idée selon laquelle nous devons garantir un minimum vital pour que personne ne souffre de la faim, ne soit privé d’éducation, de soins de santé ni de ses besoins fondamentaux, et que les marchés soient très strictement réglementés et soumis à un contrôle démocratique.

Il s’agit là de renforcer la position des travailleurs, la participation et la propriété par exemple en siégeant aux conseils d’administration des entreprises, voire au sein de coopératives, et par le biais de la participation aux bénéfices. Il faut veiller à ce que les entreprises ne servent pas uniquement à améliorer leurs résultats financiers, mais contribuent réellement au bien commun.

Je crois donc sincèrement en une économie mixte dans ce sens. Tout en étant fermement convaincu que nous devons évoluer vers une propriété plus démocratique de l’économie. Je sais bien qu’il existe toute une gamme de points de vue, mais certaines personnes se qualifient de « socialistes démocratiques ». Croient-elles réellement que tous nos moyens de production devraient être entièrement contrôlés par l’Etat ?

Ce que vous venez de dire aurait pu également être dit par Zohran Mamdani qui, lui, se réclame du socialisme démocratique.

Je fais la distinction entre les deux car j’aime être précis. Les personnes qui se réclament du socialisme démocratique souhaitent peut-être, à terme, évoluer vers une situation où le capitalisme serait aboli. Je ne veux pas créer cette situation. Je veux mettre fin au capitalisme néolibéral et instaurer des modèles économiques sociaux-démocrates. Mais dans ce cadre, je ne pense pas que cela nous limite, cela ne nous empêche pas d’avoir, disons, la propriété publique de certaines industries. Je fais simplement la distinction avec l’idée traditionnelle du socialisme. Personnellement, cependant, je ne pense pas qu’il y ait un grand écart entre ce que je dis et ce que disent certaines personnes.

Dans quelques jours auront lieu les élections de mi-mandat. La gauche progressiste semble avoir un certain élan aux États-Unis. Comment voyez-vous cela ?

Cela fait dix ans que Bernie Sanders s’est présenté pour la première fois à la présidence. Et regardez le chemin parcouru par la gauche progressiste. Le programme progressiste est devenu, en grande partie, le programme démocrate. Nous avons vu presque tous les sénateurs démocrates américains voter contre l’envoi d’armes et d’aide militaire à Israël. Pouvez-vous imaginer que cela se soit déjà produit dans l’histoire des États-Unis avant cela ? Parlons de la couverture médicale universelle : des dizaines et des dizaines de membres de la Chambre des représentants coparrainent ce projet, et ils sont de plus en plus nombreux au Sénat américain.

La gratuité des frais d’inscription dans les universités publiques est désormais une idée presque universellement acceptée au sein du Parti démocrate.

Le refus des fonds des comités d’action politique (PAC) des entreprises, y compris les fonds de l’AIPAC (le grand lobby pro-israélien aux États-Unis – NDLR) occupe désormais une place prépondérante au sein du parti. Tout comme la volonté d’aller vers 100 % d’énergies renouvelables propres. On pourrait ajouter la taxation des riches. Toutes ces mesures sont désormais même adoptées par certains démocrates des États indécis.

Ce sont là des enjeux qui étaient autrefois considérés comme marginaux, mais qui font désormais partie du courant dominant.

De nombreux candidats ont remporté leurs primaires, de Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez à New York à Angie Nixon en Floride, en passant par Abdul El-Sayed dans le Michigan ou Peggie Flanagan dans le Minnesota. Cela montre le profond mécontentement envers l’establishment du Parti démocrate et le statu quo. Je suis fier d’être démocrate mais le parti démocrate a perdu deux élections face à Donald Trump. C’est inacceptable et cela met en évidence l’incapacité du parti à aller à la rencontre des gens là où ils se trouvent. J’ai bon espoir que nous assistions à une forte vague démocrate, mais surtout à une vague progressiste qui nous mettra en position de gagner et de reprendre la Maison Blanche en 2028.

David Sirota voit Bernie Sanders comme l’équivalent d’un Barry Goldwater pour le parti démocrate.  Qu’en pensez-vous ?

D’un point de vue historique, je ne sais pas si j’utiliserais exactement la même formulation, mais je pense que ce que nous voyons, c’est que Bernie Sanders était un visionnaire.

Nous avons eu Occupy, le combat pour le salaire minimum à 15 dollars, Black Lives Matter, nous avons eu tous ces mouvements sociaux qui ont changé le vocabulaire avec lequel nous envisagions la politique américaine et la vie américaine. Mais en 2016, lors de la première campagne présidentielle de Bernie, le pays n’était pas encore tout à fait prêt à entendre l’idée que les soins de santé devraient être un bien public universel ou encore que les États-Unis ne devraient pas accorder un chèque en blanc à l’État d’Israël.

Il était en avance sur son temps. S’il avait quelques années en moins, j’aurais espéré qu’il se présente à nouveau à la présidence.  C’est un orateur et un penseur d’une grande vivacité et d’un dynamisme exceptionnel. Mais à certains égards, le parti démocrate est devenu le parti de Bernie. C’est certainement le cas pour les électeurs de moins de 45 ans. C’est tout simplement écrasant. Et de plus en plus, les électeurs plus âgés le soutiennent aussi. Parce que les républicains ont encore tout foiré. C’est ce qu’ils font quand ils arrivent au pouvoir : ils détruisent l’économie américaine, ils nous entraînent dans des guerres profondément destructrices, qui font des morts. C’est du déjà-vu. Ils vont donc se prendre une raclée lors de ces élections de mi-mandat.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix

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