A New York, l’oracle de Sasha Bonét

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (5/5). Rencontre avec la romancière qui s’est établi dans la plus grande ville du pays, qu’elle voit aussi comme celle qui condense une alternative pour le pays. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2026.)

New York (Etat de New York),

Envoyé spécial.

Est-ce son âme de romancière qui lui fait voir dans New York l’écrin d’un conte politique des deux Amériques ? Un cerveau forcément fertile en imagination et l’amourachement pour sa ville d’adoption produiraient ainsi un récit faisant de Big Apple non seulement le centre du monde (c’est un fait avéré) mais aussi du continent.

La ville est son havre, depuis treize ans. Si son livre Les Porteuses d’eau (éditions les Léonides) parle des femmes de sa famille – et plus largement des femmes africaines-américaines –, du Sud, de Houston et de La Nouvelle-Orléans, il a été écrit ici. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire ce livre depuis le Sud, nous avoue-t-elle, installée dans un restaurant du centre de Manhattan. J’avais besoin de prendre un peu de recul par rapport à cet endroit. »

New York, l’endroit de tous les reculs, de tous les exils productifs. Mais New York, ce n’est pas l’Amérique, n’est-ce pas, lui objecte un chœur invisible d’observateurs ? D’une voix posée, Sasha Bonét rappelle que le président des États-Unis est un New-Yorkais. « C’est sa ville. C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a grandi. » Entre deux bouchées de quinoa tiède et goûtu, l’autrice vient sacrément d’écorner le romantisme qui se met à flotter dès qu’on évoque New York. « Il est important de s’en souvenir. Il ne vient pas du Nebraska ni du Texas. Il est d’ici », insiste-t-elle.

Une ville est-elle responsable en soi des agissements d’un de ses enfants ? Certes non. Mais la romancière y voit autre chose que le hasard de la naissance : « Je pense que c’est emblématique de quelque chose que cette ville incarne également, à savoir cette forme d’hypercapitalisme. »

C’est donc un New-Yorkais qui a aussi « révélé au monde la vérité sur ce pays ». Toujours sur le mode du débit maîtrisé, la néo-New-Yorkaise procède pourtant à une rafale ordonnée : « Le sexisme et cette culture du viol, la façon dont les femmes sont traitées ; et cette mentalité qui consiste à faire passer ses propres besoins avant tout, comme si la réussite individuelle comptait plus que celle de la collectivité ; l’argent qui fait la loi, il règne en maître sur l’éthique, la morale, l’intégrité, etc. » « New York est toujours un baromètre du pays à bien des égards », ajoute-t-elle comme une épigraphe.

La preuve : si Big Apple a vu naître un président suprémaciste et raciste, elle a confié son destin depuis un an à… un socialiste. Zohran Mamdani est donc le nom qui apparaît sur la deuxième face de cette pièce.

Lors du Festival America, Sasha Bonét avait tenu à attirer l’attention du public de passionnés de littérature américaine : « Il y a comme un changement aux États-Unis depuis l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent et montre une voie d’unité en opposition à Trump. Mamdani montre que l’on peut tenir ses promesses. »

En attendant un thé qui tarde à arriver, elle ajoute, pour l’Humanité : « Je pense qu’il est en train de montrer ce qu’il est possible de faire. Le pays a les yeux rivés sur lui. Les jeunes démocrates l’observent et peuvent s’inspirer de sa campagne pour élaborer les leurs, car c’est en réalité ce que veulent les gens. »

Lancement du système de garde d’enfants universel et gratuit, gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », annonce des deux premières épiceries municipales : depuis son entrée en fonction en janvier 2026, le jeune maire (34 ans) qui se réclame du socialisme démocratique applique méthodiquement son programme. Une ambiance singulière plane sur la grande ville, mélange de mieux-être concret et de légèreté d’esprit. Le maire est populaire, la vie change. L’autrice ressent « un sentiment de solidarité et d’espoir quant à ce qui est possible ».

De manière contre-intuitive, Sasha Bonét distingue pourtant un trait commun entre les deux visages de ce conte new-yorkais. « Exactement comme Trump qui a, dès son premier jour, signé des décrets présidentiels et s’est immédiatement mis au travail, Mamdani a pris des décisions. Dès son entrée en fonction, nous avons constaté des changements. Justement, les gens veulent que ça change », note-t-elle. Les midterms devraient sanctionner le premier et abonder le capital politique du second.

Né en Ouganda, le New-Yorkais Zohran Mamdani ne pourra pas succéder à la Maison-Blanche au New-Yorkais Donald Trump. Une impossibilité constitutionnelle. En revanche, la presse bruisse de conjectures concernant une possible candidature d’une autre New-Yorkaise. Une jeune femme, socialiste elle aussi, députée : Alexandria Ocasio-Cortez, potentielle matière à un autre conte politique. On se reverra alors.

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