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A New York, l’oracle de Sasha Bonét

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (5/5). Rencontre avec la romancière qui s’est établi dans la plus grande ville du pays, qu’elle voit aussi comme celle qui condense une alternative pour le pays. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2026.)

New York (Etat de New York),

Envoyé spécial.

Est-ce son âme de romancière qui lui fait voir dans New York l’écrin d’un conte politique des deux Amériques ? Un cerveau forcément fertile en imagination et l’amourachement pour sa ville d’adoption produiraient ainsi un récit faisant de Big Apple non seulement le centre du monde (c’est un fait avéré) mais aussi du continent.

La ville est son havre, depuis treize ans. Si son livre Les Porteuses d’eau (éditions les Léonides) parle des femmes de sa famille – et plus largement des femmes africaines-américaines –, du Sud, de Houston et de La Nouvelle-Orléans, il a été écrit ici. « Je ne pense pas que j’aurais pu écrire ce livre depuis le Sud, nous avoue-t-elle, installée dans un restaurant du centre de Manhattan. J’avais besoin de prendre un peu de recul par rapport à cet endroit. »

New York, l’endroit de tous les reculs, de tous les exils productifs. Mais New York, ce n’est pas l’Amérique, n’est-ce pas, lui objecte un chœur invisible d’observateurs ? D’une voix posée, Sasha Bonét rappelle que le président des États-Unis est un New-Yorkais. « C’est sa ville. C’est ici qu’il est né, c’est ici qu’il a grandi. » Entre deux bouchées de quinoa tiède et goûtu, l’autrice vient sacrément d’écorner le romantisme qui se met à flotter dès qu’on évoque New York. « Il est important de s’en souvenir. Il ne vient pas du Nebraska ni du Texas. Il est d’ici », insiste-t-elle.

Une ville est-elle responsable en soi des agissements d’un de ses enfants ? Certes non. Mais la romancière y voit autre chose que le hasard de la naissance : « Je pense que c’est emblématique de quelque chose que cette ville incarne également, à savoir cette forme d’hypercapitalisme. »

C’est donc un New-Yorkais qui a aussi « révélé au monde la vérité sur ce pays ». Toujours sur le mode du débit maîtrisé, la néo-New-Yorkaise procède pourtant à une rafale ordonnée : « Le sexisme et cette culture du viol, la façon dont les femmes sont traitées ; et cette mentalité qui consiste à faire passer ses propres besoins avant tout, comme si la réussite individuelle comptait plus que celle de la collectivité ; l’argent qui fait la loi, il règne en maître sur l’éthique, la morale, l’intégrité, etc. » « New York est toujours un baromètre du pays à bien des égards », ajoute-t-elle comme une épigraphe.

La preuve : si Big Apple a vu naître un président suprémaciste et raciste, elle a confié son destin depuis un an à… un socialiste. Zohran Mamdani est donc le nom qui apparaît sur la deuxième face de cette pièce.

Lors du Festival America, Sasha Bonét avait tenu à attirer l’attention du public de passionnés de littérature américaine : « Il y a comme un changement aux États-Unis depuis l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent et montre une voie d’unité en opposition à Trump. Mamdani montre que l’on peut tenir ses promesses. »

En attendant un thé qui tarde à arriver, elle ajoute, pour l’Humanité : « Je pense qu’il est en train de montrer ce qu’il est possible de faire. Le pays a les yeux rivés sur lui. Les jeunes démocrates l’observent et peuvent s’inspirer de sa campagne pour élaborer les leurs, car c’est en réalité ce que veulent les gens. »

Lancement du système de garde d’enfants universel et gratuit, gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », annonce des deux premières épiceries municipales : depuis son entrée en fonction en janvier 2026, le jeune maire (34 ans) qui se réclame du socialisme démocratique applique méthodiquement son programme. Une ambiance singulière plane sur la grande ville, mélange de mieux-être concret et de légèreté d’esprit. Le maire est populaire, la vie change. L’autrice ressent « un sentiment de solidarité et d’espoir quant à ce qui est possible ».

De manière contre-intuitive, Sasha Bonét distingue pourtant un trait commun entre les deux visages de ce conte new-yorkais. « Exactement comme Trump qui a, dès son premier jour, signé des décrets présidentiels et s’est immédiatement mis au travail, Mamdani a pris des décisions. Dès son entrée en fonction, nous avons constaté des changements. Justement, les gens veulent que ça change », note-t-elle. Les midterms devraient sanctionner le premier et abonder le capital politique du second.

Né en Ouganda, le New-Yorkais Zohran Mamdani ne pourra pas succéder à la Maison-Blanche au New-Yorkais Donald Trump. Une impossibilité constitutionnelle. En revanche, la presse bruisse de conjectures concernant une possible candidature d’une autre New-Yorkaise. Une jeune femme, socialiste elle aussi, députée : Alexandria Ocasio-Cortez, potentielle matière à un autre conte politique. On se reverra alors.

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A Ashburn, voyage au bout de l’enfer des data centers

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (4/5). Le nord de la Virginie accueille la plus forte concentration au monde de hangars à serveurs. Du côté des citoyens, l’heure est à la fronde. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2026.)

Ashburn (Virginie),

Envoyé spécial.

Des hangars, encore des hangars, toujours des hangars. À l’intérieur, des serveurs, des milliers, des millions de serveurs. Autour, des citoyens, d’abord inquiets, puis opposés et désormais furieux. Bienvenue dans la « data center alley », près de l’aéroport international de Washington D. C., plus grande concentration au monde de centres de données, par laquelle transite 70 % du trafic Internet mondial.

Si le paysage de tôles et pylônes provoque une forme d’angoisse dystopique, les chiffres, eux, donnent le vertige. Ashburn (50 000 habitants) ne compte pas moins de 177 sites répertoriés. Sterling (30 000 habitants), sa voisine, la talonne avec 80 infrastructures. Et ça n’est pas fini : 70 centres sont en construction dans la partie septentrionale de la Virginie et 142 en projet. Au cours de la seule année 2025, la puissance cumulée a doublé pour s’établir à 12 GW, soit l’équivalent de 12 centrales nucléaires, le tout sur un territoire grand comme l’Île-de-France.

Dès les années 1990, la Virginie a voulu profiter de sa proximité avec la capitale politique, en se montrant pionnière dans l’accueil de ces hangars à serveurs, à grands coups d’incitations fiscales. Les résultats ont dépassé les attentes des élus de l’époque : le développement de l’IA les a littéralement pulvérisées. Une autre courbe a explosé en même temps que les flèches des puissances installées : celle de l’opposition des habitants.

Cette dernière a commencé par quelques riverains et militants environnementaux, prêchant un peu dans le désert. Puis la suspicion a gagné la communauté entière : l’ogre n’était-il pas en train de dévorer le réseau électrique et les ressources en eau tout en polluant l’atmosphère ? Même l’argument économique ne tient plus. Les emplois créés se trouvent principalement dans la construction et sont donc par définition éphémères. S’il faut 1 500 ouvriers du bâtiment pour construire un hangar, 50 employés suffisent pour faire tourner le « data center » qui vient s’y installer.

L’État de Virginie a révélé que le montant des exemptions fiscales – votées en 2010 – s’est élevé pour la seule année 2023 à 928 millions de dollars (836 milliards d’euros). Certes, les data centers paient des impôts locaux, de très gros montants, mais le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Non » : la réponse est partie d’Ashburn et Sterling a fait tache d’huile, à une impressionnante vitesse, dans l’ensemble du pays. Une enquête menée par l’Annenberg Public Policy Center (APPC) de l’université de Pennsylvanie révèle que 61 % des Américains s’opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur région. Fait presque unique dans un pays ultrapolarisé, le sujet fait consensus puisqu’il emporte la majorité des démocrates (69 %), des républicains (54 %) et des indépendants (53 %).

Les élus locaux se trouvent désormais au pied du mur. Le comté de Loudoun, dans lequel se trouvent Ashburn et Sterling, doit étudier le 17 novembre une mesure visant à faire une pause législative de douze mois sur les data centers. Durant tout ce mois d’octobre, des manifestations ont eu lieu à travers la Virginie pour demander un moratoire.

Un peu plus au nord, dans l’État de New York, la gouverneure démocrate pourtant modérée, Kathy Hochul, a signé, en juillet dernier, un moratoire d’un an sur la construction de data centers. En Virginie, son homologue, Abigail Spanberger, s’est montrée moins audacieuse, avec la présentation de son projet, le Data Center Accountability Framework : il s’agit d’encadrer l’expansion, pas de la contrôler, encore moins de la mettre en pause.

« Ce cadre contient certaines dispositions utiles, mais il faut certainement aller plus loin », estime Saul Levin du Center for Nonviolent Conflict Research et auteur de The Hum, un podcast qui relate la résistance aux data centers. « Un moratoire est essentiel pour permettre aux collectivités de gagner du temps. C’est un outil extrêmement puissant et important qui contribue à rééquilibrer les rapports de force. »

C’est justement ce qui a été demandé le samedi 24 octobre dans les rues de Richmond, la capitale de la Virginie. Ils n’étaient que quelques centaines mais, désormais sur ce sujet, il n’y a pas besoin de faire masse dans les rues pour être audibles dans l’ensemble de la société. Ce qui inquiète la Big Tech. Comme le souligne Megan Mullin, directrice du Centre Luskin pour l’innovation à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla), « tout en haut de l’échelle des inquiétudes de l’opinion publique se trouvent le pouvoir des entreprises et un sentiment de malaise face aux implications de l’expansion rapide de l’IA pour l’avenir ».

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New York, capitale du socialisme américain

La plus grande ville du pays est également la plus importante productrice d’élus se réclamant du socialisme démocratique : un an après l’élection de Zohran Mamdani, deux nouvelles députées vont rejoindre Alexandria Ocasio-Cortez au Congrès. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2026.)

New York (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

On imagine un travelling : un groupe de joggeurs traçant leur chemin sportif dans les rues de New York, passant devant des immeubles dont les loyers ont été gelés puis tournant à l’angle d’une rue où une future épicerie municipale ouvrira ses portes dans quelques années, se félicitant, entre deux respirations, du lancement du programme de crèches publiques, tout en étant dépassés par des voitures qui ne cahotent plus tous les 10 mètres dans des nids-de-poule.

Une scène poussive d’un film de réalisme socialiste à la sauce new-yorkaise ? Plutôt un potentiel clip de l’équipe de communication de Zohran Mamdani. Rien dans cette description n’est métaphorique. Dix mois après la prise de fonction du nouveau maire, le sentiment que la vie a un peu changé crée une ambiance incontestablement particulière à New York.

Comme « un air de socialisme démocratique », diraient les plus audacieux. En tout cas, un « mood » singulier avec un maire que tout le monde nomme « Zohran », « très populaire, sauf auprès des propriétaires et des sionistes », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et animateur d’une émission de radio.

Résidant à Harlem, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins et auteur de La Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), développe : « La vie a changé, c’est clairement perceptible. Je le sens dans mon building : le propriétaire fait les réparations nécessaires. Les gens qui conduisent une voiture se félicitent de la disparition des nids-de-poule. Cet été, il y a eu plein d’activités gratuites. J’entends aussi des parents qui se demandent s’ils ne vont pas faire un autre enfant. La garde d’enfants privée à New York, c’est l’équivalent d’un deuxième loyer. »

Socialisme des nids-de-poule

Partisans comme détracteurs du jeune maire socialiste sont d’accord sur un point : il met en œuvre son projet. Et même un peu plus : dans son programme touffu, il n’y avait rien sur les maudites crevasses. Et pourtant, « Zohran » a fait de cette calamité new-yorkaise la première pierre de son action à la tête de la plus grande ville du pays et un élément de communication politique. Il lance un numéro vert et met en scène sur les réseaux sociaux. Cela devient viral. Les citoyens filment à leur tour les ornières remplies le jour même. Bilan revendiqué par l’hôtel de ville : 200 000 d’entre elles ont disparu de la surface new-yorkaise.

« Il a simplement commencé par la base : vous devez faire attention aux besoins des gens, décrypte Michael Zweig, professeur émérite d’économie, à ce besoin vital pour tout élu progressiste. C’est à partir de cela que vous obtenez de la légitimité. » Y aurait-il donc un « socialisme des nids-de-poule » comme il y eut jadis un « socialisme des égouts » (sewer socialism) ? Zohran Mamdani, lui-même, a utilisé dans un de ses discours l’analogie avec ses prédécesseurs socialistes qui s’étaient distingués, à partir des années 1910, par la constitution d’un réseau de tout-à-l’égout.

Le reste du programme, le maire le mieux élu depuis les années 1960 l’applique méthodiquement… ou presque. Assis dans le prestigieux fauteuil depuis à peine une semaine, il annonçait, début janvier, le lancement d’un système de garde d’enfants universel et gratuit. À ce stade, il s’agit d’une expérimentation, pas encore d’une généralisation, mais à une échelle suffisamment vaste – 100 000 jeunes enfants concernés – pour marquer les esprits… et les porte-monnaie.

L’été venu, les locataires furent eux aussi pourvus avec l’annonce du gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », l’augmentation du reste du parc privé étant plafonnée à 5 % par une loi de l’État qu’ont défendue bec et ongles les élus socialistes à Albany. « Mon loyer est de 2 100 dollars, je vais économiser 5 % sur deux ans, soit 100 dollars par mois, c’est loin d’être anecdotique », calcule James, par ailleurs militant d’une association de locataires dans le Queens.

Pour les aficionados de l’épicerie municipale, il faudra attendre un peu plus longtemps en revanche : le premier site – la Marqueta dans la partie est de Harlem – a été annoncé, ainsi que l’investissement (30 millions de dollars), mais les portes n’ouvriront qu’en 2029, en raison de lourds travaux.

Un scénario à la Bill Blasio ?

Deux points forts de son programme de campagne sont néanmoins restés au seul stade de l’écrit. La gratuité des bus, d’abord : Zohran Mamdani a dû reconnaître qu’il ne disposait pas du levier pour la mettre en place, faute du soutien de l’État de New York et de l’autorité gestionnaire, MTA. Même problème pour la taxation des riches que le maire seul ne peut établir. Or, la gouverneure démocrate modérée Kathy Hochul y est farouchement opposée.

Dans un pas de deux à la chorégraphie parfois changeante, Zohran Mamdani a réussi à l’emmener dans la généralisation des crèches, pas dans l’instauration d’une fiscalité plus juste. Un compromis a été trouvé avec une taxe sur les pied-à-terre, visant les logements de luxe inoccupés la majorité de l’année, mais le mot d’ordre « Tax the rich » n’implique pas que le sujet des résidences secondaires.

Le chantier reste donc ouvert… et absolument prioritaire. « S’il ne réussit pas à la mettre en œuvre, quelle différence y aurait-il avec Bill de Blasio ? » s’interroge Ted Hamm, auteur d’un livre sur la campagne de Mamdani (Run Zohran run, non traduit). Référence au maire progressiste qui avait procédé à la généralisation de la maternelle publique mais s‘était cassé les dents sur la fiscalité des plus riches avant de sombrer dans une chaotique campagne présidentielle.

Or, la nouvelle icône de la gauche américaine veut bâtir durablement, à la fois des politiques publiques et une coalition politique. Raison pour laquelle il a investi un peu de son capital politique lors des primaires démocrates pour les législatives en faveur de trois candidats – Brad Lander, Claire Valdez et Darializa Avila Chevalier –, les deux dernières étant membres du DSA (Democratic socialists of America), l’organisation à laquelle appartient Zohran Mamdani.

« Darializa, c’était un coup de poker incroyable », se remémore Tristan Cabello. La jeune candidate (32 ans), figure émergente du mouvement pro-palestinien sur les campus et opposée au principe même de prisons et de frontières, a devancé de quelques points le sortant Adriano Espaillat, pourtant président du comité hispanique à la Chambre des représentants.

Pression sur le parti démocrate

Avec Alexandria Ocasio-Cortez, New York comptera donc trois députées membres du DSA. Big Apple est d’ailleurs l’arbre américain qui produit le plus d’élus se réclamant du socialisme démocratique : cinq siègent à l’Assemblée de l’État de New York (Emily Gallagher, Phara Souffrant Forrest, Marcela Mitaynes, Claire Valdez qui sera remplacée après son élection au Congrès et Diana Moreno), trois à son Sénat (Julia Salazar, première socialiste élue à New York en 2018, Jabari Brisport et Kristen Gonzalez) et deux au conseil municipal (Tiffany Caban, Alexa Avilés).

On ne sait ce que Zohran Mamdani pense éventuellement de la construction du socialisme démocratique dans une seule ville, mais force est de constater que son élection « a initié un mouvement qui va au-delà de New York », comme le souligne Fanny Lauby, professeure associée de sciences politiques à l’université de Montclair (New Jersey). « La direction du Parti démocrate a enfin changé de ton. Il y a un an, c’était mépris et rejet. Ils vont bien être obligés de les incorporer et de les adouber. C’est la seule façon pour eux de survivre. » Désormais, dans le pays, quand des candidats se présentent en tant que socialistes, ils peuvent ajouter un sésame : « Comme Mamdani ». Carte de visite assez simple qui « dédiabolise » un mot – socialisme – encore associé par les Américains les plus âgés à l’expérience soviétique. Pour les nouvelles générations, en revanche, il serait plutôt synonyme d’alternative.

Selon un sondage Gallup, 57 % des 18-34 ans déclarent avoir une image positive du socialisme, contre seulement 43 % pour le capitalisme. Sur cette base, le DSA peut développer sa stratégie décryptée par Michael Zweig : « La clé, c’est les primaires. Elles doivent être coordonnées à l’échelle du pays. Vous pouvez avoir des particularités locales mais les principes sont les mêmes. Le DSA a joué le rôle d’unificateur. »

Des pairs parfois critiques

À l’épicentre de cette nouvelle force tellurique de la politique états-unienne se joue une autre tension, bien connue des progressistes dans le monde : celle qui oppose, parfois, une organisation à l’un de ses membres élus. « Sa coalition n’est pas docile. Le DSA le soutient mais se montre critique », rappelle Tristan Cabello.

À titre d’exemple : pourtant adoubée par Mamdani, Darializa Avila Chevalier a récemment demandé la démission de Jessica Tisch, la cheffe de la police héritée de l’ancienne administration. Le comité DSA de New York a publié un communiqué appuyant cette demande. Zohran Mamdani a rapidement fait savoir que sa position n’avait pas changé. Une divergence sans drame mais une divergence néanmoins publique.

« Nous n’avons pas la culture du communiqué, nous affirme pourtant Batul Hassan, membre du comité directeur du DSA New York, devant un thé en plein cœur du quartier Chinatown. Notre organisation intensifie la pression par l’éducation populaire. C’est l’une de nos priorités avec le renforcement des effectifs. On le répète sans cesse : des socialistes désorganisés ou non organisés, c’est une contradiction dans les termes. »

Principal moteur de l’adhésion (15 000 membres désormais pour une ville de 8,5 millions d’habitants) hormis Zohran Mamdani ? Les activités sociales : théâtre, chœur, artisanat ou footing. Plusieurs fois par semaine, les adeptes de la foulée déambulent dans Prospect Park, poumon vert de Brooklyn, devenu l’épicentre électoral de l’émergence du socialisme démocratique à New York et aux États-Unis. Entre deux respirations, devisent-ils des loyers bloqués, des crèches à venir et des nids-de-poule bouchés ?

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A Allentown, un vote-sanction contre Trump sur un air latino

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (3/5). Dans la 7e circonscription de  Pennsylvanie, les électeurs hispaniques, tentés par Donald Trump en 2024, semblent lui tourner le dos. (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2026.)

Allentown (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Faut-il consulter l’oracle Victor Martinez pour connaître l’issue du scrutin ? En tout cas, les équipes de campagne écoutent attentivement son émission quotidienne sur Radio Mega 101.7 FM, Politics en Español US, qui donne le pouls au cœur d’une circonscription – la 7e de Pennsylvanie – parmi les plus disputées du pays : ici, l’électorat latino sera certainement le faiseur de député.

Plus de 20 % des électeurs sont hispaniques. La proportion monte à près de 30 % à Bethlehem, l’ancienne place forte de l’acier, et 55 % à Allentown, la plus grande ville. En 2024, Donald Trump avait effectué des percées au sein de cet électorat, même si Kamala Harris l’avait devancé.

Victor Martinez nous reçoit dans les bureaux de Radio Mega situés en plein cœur du « downtown ». Voici donc le studio, l’antre du débat quotidien : le journaliste au micro, des affiches politiques en arrière-plan et des auditeurs au bout du fil. Lui n’a pas changé, il n’a jamais aimé Donald Trump, contrairement à Jeb Bush ou à Marco Rubio qu’il appréciait lorsqu’il vivait en Floride.

À la première minute de la candidature du milliardaire, le divorce était consommé face « à ses attaques contre les immigrés, en les qualifiant de trafiquants de drogue, de violeurs, de criminels… Dès qu’il est descendu de l’escalier, ça a été une succession d’attaques qui n’a jamais cessé ». Contrairement à lui, une partie de ses auditeurs a voté pour Donald Trump. Et c’est ici que l’on commence à sentir le sens du vent de cet automne 2026. En une formule : « Les gens sont furieux. »

Il développe : « On se plaignait que l’administration Biden-Harris n’en faisait pas assez pour faire baisser les prix, ou du moins pas assez vite, car les prix baissaient, mais pas assez rapidement. Et voilà que deux ans plus tard, oh, devinez quoi, on se rend compte que la situation est pire. »

Échange entendu à l’antenne. Victor : « Dites-moi une chose de positive sur ce mandat ? » Un auditeur : « J’en ai une : je suis en vacances. » Silence. L’auditeur reprend : « J’ai une petite entreprise avec deux camions (les Latinos sont surreprésentés dans le secteur des transports, N.D.L.R.). Eh bien, je ne peux pas me permettre de faire un plein à 900 ou 1 000 dollars, donc les camions sont au garage et moi en vacances forcées. »

« La priorité numéro 1 des Latinos ici, c’est l’économie. La numéro 2, c’est l’économie. La numéro 3, c’est l’économie », insiste Victor Martinez. Et l’immigration ? « C’est une priorité, mais vous savez, ici, il y a une majorité de Portoricains, donc des citoyens américains. On ne devrait pas s’en faire de l’ICE. Et pourtant… Il n’y a pas eu de descentes massives comme à Minneapolis, on ne devrait pas vivre dans l’inquiétude. Qu’est-ce qui se passe si on m’arrête avec ma tête et qu’on me demande une preuve de mon statut migratoire ? Je n’en ai pas puisque je suis citoyen américain. »

Face à la fronde que chacun sent monter des barrios, le Parti républicain local parie sur les « valeurs ». « La foi et la famille », résume Jackie Rivera, vice-présidente du parti pour le comté de Lehigh. « Ça a pu marcher il y a deux ans. Pas aujourd’hui », prédit Victor Martinez.

Le député sortant, Ryan MacKenzie, qui, en 2024, l’avait emporté d’un point face à la députée sortante démocrate, profitant de la vague Trump, omet désormais de mentionner le nom du président en exercice. Sur sa page Facebook, on peut le voir avec les pompiers, les agents immobiliers, une centenaire, des salariés le jour du Labor Day (Fête du travail). Mais aucune référence à Trump, dont le nom a quasiment disparu des clips électoraux des candidats républicains dans les circonscriptions les plus disputées.

C’est son adversaire démocrate, Bob Brooks, ancien président du Syndicat des pompiers de Pennsylvanie (présenté comme « Bombero Bob », Bob le pompier, auprès des électeurs hispanophones), qui lui rappelle, via des panneaux publicitaires géants plantés au bord des routes ou dans des publicités politiques à la télévision, sa proximité avec le président le plus impopulaire à ce stade d’un mandat.

Chaque lundi à l’heure du déjeuner, face à la permanence électorale de Ryan MacKenzie, des dizaines d’électeurs démocrates, plutôt aux cheveux argentés, viennent manifester, pancarte en main : « Réveille-toi, Amérique. Trump est un psychopathe », « Votez pour le changement », « Croyez votre porte-monnaie. Dégagez-les ». Au cours des conversations avec Jane, Bruce ou une dame qui a préféré ne pas décliner son identité, le nom du député local n’est pourtant jamais venu. Celui de Donald Trump, tout le temps. Comme si ces midterms étaient finalement un référendum sur l’hôte de la Maison-Blanche.

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A Williston, le QG secret de l’ICE démasqué

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (2/5). La police de l’immigration a choisi d’établir son centre nerveux dans l’État dont le sénateur est Bernie Sanders. Associations et citoyens ont repéré la manœuvre et perturbent son fonctionnement. (Article publié dans l’Humanité du 27 octobre 2026.)

Williston (Etats-Unis),

Envoyé spécial.
C’est un immeuble de briques rouges qui se fond dans le décor d’une zone industrielle et commerciale anonyme de Williston. Un établissement bancaire d’un côté. Une crèche privée de l’autre. Un restaurant de viandes, un peu plus loin. Sur le parking, son lot de SUV et voitures banales. Des salariés lambda en sortent pour pénétrer dans leurs bureaux.

Derrière l’ennui de cette scène se cache une autre réalité, que nous dévoile Julie Macuga : « Ici, on reçoit des appels des 50 États de ceux qui veulent dénoncer des personnes qu’ils estiment être en situation irrégulière. » Un peu plus loin, entre une clinique et une salle de sport, se trouve le National Criminal Analysis Targeting Center, « une sorte de quartier général secret de l’ICE pour tout le pays », décrypte la militante.

Le centre nerveux de la chasse aux migrants lancée par Donald Trump lors de son retour à la Maison-Blanche se trouve donc dans une petite ville de 10 000 habitants d’un des États les moins peuplés (650 000 habitants) et les plus blancs du pays, dans un environnement politique, qui plus est, marqué par la force du progressisme local. À quelques kilomètres se trouve Burlington, principale ville de l’État dont Bernie Sanders a été le maire dans les années 1980 avant de devenir député et sénateur.

Depuis que le fait est connu, des manifestants sont venus, à plusieurs reprises, perturber le bon déroulement de l’appareil de surveillance. Le 24 juillet 2026, ils bloquent, dès l’aube, les entrées du building. Treize personnes, dont un mineur, sont interpellées par la police pour violation de la sacro-sainte propriété privée. La procureure locale refuse pourtant de les poursuivre. Coup de théâtre fin septembre, la procureure générale du Vermont, Charity Clark, pourtant élue sous l’étiquette démocrate, décide de reprendre l’affaire et d’inculper officiellement les manifestants.

Nikhil Goyal, candidat pour un siège de sénateur à l’assemblée locale, partage avec l’Humanité son effarement : « C’est consternant, car cela va à l’encontre des valeurs du Vermont et de la justice. Il s’agit d’une répression draconienne qui a aussi ouvert les portes à l’administration Trump. » Quelques jours plus tard, des poursuites fédérales étaient en effet engagées contre cinq participants, âgés de 22 à 80 ans.

Là, c’est la députée démocrate Becca Balint qui nous dit sa colère : « C’est une tentative d’intimidation et de brutalisation afin de réduire au silence les voix de la résistance. Mais on continuera de défendre nos voisins, nos salariés agricoles. Au Vermont, on n’aime pas qu’une agence fédérale soit transformée en troupe paramilitaire. »

L’ICE ne s’est pas contentée de faire de Williston sa capitale secrète, l’agence a également déployé ses agents dans les petites routes sinueuses de la campagne vermontaise. « Au cours des deux dernières années, nous avons constaté une multiplication par dix, soit une augmentation de 1 000 %, du nombre de détentions de migrants dans l’État », relate Will Lambek, cheville ouvrière de l’association Migrant Justice.

En 2025, des raids ont été lancés dans les fermes laitières, poumon économique de la ruralité. Des contrôles routiers inopinés font le reste. Conséquence : les salariés agricoles ne sortent plus de l’exploitation et se retrouvent encore plus isolés face aux abus de toute nature.

Will Lambek pointe cependant un paradoxe : « S’il y a plus d’expulsions, il y a également plus de gens qui viennent. Et le nombre de travailleurs sans papiers a augmenté. » Quel est donc le sens de cette chasse finalement contre-productive ? « Politiquement, cela permet de donner un os à ronger à la base, décrypte le militant. Économiquement, il s’agit de maintenir une main-d’œuvre assujettie, composée de personnes privées de leurs droits et tellement effrayées par la violence de l’État – notamment la détention et l’expulsion – qu’elles ne sont pas en mesure de défendre leurs intérêts. »

Cristian Santos, lui, a décidé de ne pas se laisser intimider. Avec Migrant Justice, il a manifesté le 15 octobre aux portes d’un magasin de la chaîne Hannaford, qui ne paie pas le juste prix pour le lait et se moque des conditions de travail dans l’industrie. Le jeune salarié originaire du Mexique est également acteur d’un programme – « Du lait avec dignité » – développé par l’association qui a permis, grâce à un partenariat avec certaines entreprises dont les glaces Ben & Jerry’s, à des centaines de salariés, presque exclusivement des migrants, de voir leurs salaires augmenter et leurs conditions de travail s’améliorer. Pour lui, c’est aussi un pied de nez à « la migra » (l’ICE) : « On n’a pas peur. »

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Dans le Michigan, un référendum (aussi) sur la santé

SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (1/5). Abdul El-Sayed, le candidat de gauche pour le poste de sénateur de l’Etat mène une campagne disruptive, notamment sur la proposition d’un système public universel. (Article publié dans l’Humanité du 26 octobre 2026.)

Ann Arbor (Michigan), envoyé spécial.

Phillis Engelbert a ouvert son restaurant plus tôt qu’à l’habitude au matin de ce jour férié dédié à Christophe Colomb. Pas de brunch spécial en l’honneur de l’explorateur-colon pour autant. Le Detroit Street Filling Station, dans le centre d’Ann Arbor, ville universitaire à une demi-heure de route de Detroit, accueille une réunion publique organisée par l’équipe de campagne d’Abdul El-Sayed, le candidat démocrate pour un siège de sénateur au Congrès des États-Unis. Plat de résistance du jour : le système de santé et la proposition du Medicare for All, une couverture publique universelle, initiée par Bernie Sanders dès 2016.

« Le système de santé, c’est l’enjeu principal de cette élection », lance Debbie Dingell, députée de Detroit, en ouverture de la réunion, aux côtés de Becca Balint, députée du Vermont. Deux membres du Congrès : c’est presque jour de fête pour l’assistance composée d’une vingtaine de personnes. Mais c’est surtout la soupe à la grimace : sur un marché où les assurances privées détiennent toujours le monopole, les cotisations ne cessent d’augmenter.

Phillis a quitté pendant quelques instants sa cuisine et la préparation du service du midi pour livrer son témoignage : « En tant que propriétaire, je tiens à fournir une bonne couverture santé aux salariés, mais c’est devenu financièrement impossible. Le choix serait de ne plus fournir de couverture santé, d’embaucher moins ou de cesser l’activité. »

Elle ne se résout pas à cette alternative. « En fait, tout le monde a hâte d’avoir 65 ans », constate une dame aux cheveux argentés. À cet âge, les habitants sont protégés, depuis 1965, par un programme fédéral public : Medicare. La proposition de la gauche et d’Abdul El-Sayed est d’étendre cette couverture à l’ensemble des Américains.

Le candidat, donné en tête dans les sondages, a même écrit en 2021 un livre sur le sujet, Medicare for All : a Citizen’s Guide (non traduit). La santé, c’est le fil rouge de la vie de ce fils d’immigrés égyptiens, titulaire d’un doctorat de médecine obtenu à l’université Columbia, de New York. Plutôt que de faire fructifier son diplôme, il rentre ensuite à Detroit pour prendre en charge le département de santé publique de la ville, au bord du gouffre.

À 30 ans, à peine. Cette défense du « bien public », il l’emmènera ensuite dans l’arène politique : elle ne lui est d’aucune utilité en 2018, où il échoue dans la primaire démocrate pour le poste de gouverneur ; elle sera son sésame en 2026 dans la primaire la plus tendue au sein de la coalition démocrate.

Quand on ne l’interroge pas pour la millième fois sur son rapport à Hasan Piker, le controversé streameur-influenceur de gauche, Abdul El-Sayed tente de développer les arguments en faveur de cette option, qu’une majorité d’habitants approuvent : « Medicare for all nous garantirait une couverture santé de la naissance à la mort. On ne perdrait pas notre assurance en ayant 26 ans, en perdant son boulot, en passant les 65 ans ou si on se marie ou si on divorce. On n’aurait pas 225 milliards de dettes médicales et il n’y aurait pas de faillites personnelles. Et puisqu’on aurait un payeur unique, il négocierait les prix à la baisse. »

Pour remporter cette bataille, National Nurses United, le principal syndicat d’infirmiers et infirmières du pays, a officiellement apporté son soutien au candidat. Vice-président depuis 2025 et président pour le Michigan (14 000 salariés représentés) depuis 2024, Aaron Mc Cormick nous reçoit dans ses bureaux du centre-ville pour nous expliquer le sens de cet adoubement : « Pour pousser à un vote au Congrès, qui n’a pas encore eu lieu, il faut y envoyer des candidats qui défendent clairement cette option, comme le Dr Abdul El Sayed. La santé est un droit. »

Ce duel pour un siège au Sénat dans le Michigan, un État pivot de 10 millions d’habitants, fait figure de scrutin cardinal de ces midterms du 3 novembre. Il pourrait être à la fois celui qui permet aux démocrates de reprendre la majorité au Sénat et à la gauche de clamer qu’elle peut l’emporter à l’échelle d’un État, et pas seulement dans des circonscriptions très urbaines.

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« No Kings », une manif pour préparer un vote sanction contre Trump

A Scranton, comme dans l’ensemble du pays, la quatrième édition des rassemblements visait à transformer « le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ». (Article publié dans l’Humanité du 19 octobre 2026).

Scranton (Etats-Unis), envoyé spécial.

Des pancartes et des bulletins. Pour sa quatrième édition, les manifestations dites « No Kings » (Pas de rois) ont étoffé leur panoplie. En juin et octobre 2025 puis mars 2026, des millions d’Américains se sont mobilisés dans les rues de centaines de villes du pays pour, comme le rappellent les organisateurs, « rejeter l’idée selon laquelle le pouvoir appartient aux rois, aux milliardaires ou aux politiciens qui se croient au-dessus du peuple et de la loi ». Cette fois-ci, à dix-sept jours des élections de mi-mandat, ils proposaient « de franchir une étape en transformant le pouvoir du peuple en pouvoir électoral ».

Le 17 octobre n’était donc pas jour de simple manifestation, mais une journée de participation électorale voulue comme non partisane. L’intitulé ne trompait personne : chacun avait bien compris qu’il ne s’agissait pas seulement de voter, mais de le faire pour battre Donald Trump et les républicains au Congrès.

Le sort de la Chambre des représentants, où les Républicains disposent d’une très courte majorité, se joue notamment dans la 8e circonscription de Pennsylvanie, traditionnel « swing state » (Etat pivot) et cinquième Etat le plus peuplé du pays. Scranton (75.000 habitants), la ville centre, est surtout connue pour la mythique série « The Office » qui y prend place et pour Joe Biden qui y est né (en 1942). C’est d’ailleurs près d’une avenue qui porte désormais son nom, le long de la place où trône le tribunal du comté de Lackawanna, que les manifestants s’étaient donné rendez-vous.

Comme à l’accoutumée, il y avait foison de pancartes : « Envoyez les enfants de Trump pour combattre en Iran », « Les salariés plutôt que les milliardaires » ou encore « Abolissez ICE, maintenant ». Plus original, un homme déguisé en diable de pied en cape avec sur un bout de carton explicatif : « Il fait mon boulot ».

Côté bulletins, il fallait se rendre sous la petite tente dressée par l’organisation Action Together, où Jessica, la directrice de la communication, invitait chacun à renseigner ses coordonnées afin d’être informés en long et en large sur les procédures électorales. « Désolé, je n’ai pas de chèque à vous donner, il y a eu un malentendu », plaisante-t-elle, en référence aux 5000 dollars promis par Donald Trump à chaque habitant en cas de victoire des républicains.

Sous un vent glacial qui a surpris la région après une ambiance d’octobre printanière, une file se forme pour remplir son devoir. Beaucoup sont des habitués des mobilisations « No Kings », des électeurs démocrates de plus de 50 ans. « Voter est plus efficace que de se plaindre », affirme Jim qui a enfilé un bonnet bleu de la même couleur que son vote. « J’aime mon pays et je ne suis pas payé pour être là, contrairement à ce que dit Trump », revendique Phil, un docteur à la retraite, ancien officier dans l’armée.

Autumn, jeune femme aux cheveux couleur d’automne justement, est aussi là pour transmettre à chaque manifestant un papier avec ses droits en cas d’une intervention de l’ICE, la police de l’immigration, avec un QR code pour effectuer une donation à une ONG prenant en charge la défense des migrants.

De l’autre côté de la place, le comité local du parti démocrate a lui aussi sorti sa tente, ses formulaires à remplir et des pins à vendre. « Cela nous permet de financer nos nouveaux locaux et de proposer aux gens d’être volontaires pour une campagne qui s’annonce serrée », indique sa responsable. Le sortant républicain, Rob Bresnahan, se trouve en difficulté, coincé entre la hausse généralisée des prix et des possibles délits d’initiés.

En 2025, son nom a émergé parmi ceux des députés qui avaient le plus gagné en Bourse, un an à peine après avoir fait campagne en opposition à cette pratique. Au New York Times, il a affirmé qu’il s’était avéré trop compliqué de placer ses actions dans une fiducie sans droit de regard et que ses courtiers prenaient des décisions indépendamment, sans le consulter.

Son opposante est la maire démocrate de Scranton, Paige Cognetti, qui pilonne sans cesse son adversaire sur ses deux sujets, mais dans un environnement qui ne lui est pas intrinsèquement favorable : Donald Trump est arrivé en tête dans cette circonscription lors de ses trois candidatures présidentielles alors que Barack Obama l’avait emporté à deux reprises.

« Scranton est très démocrate mais dans la partie la plus rurale, ils sont vraiment très MAGA », décrypte la militante démocrate. Autant faire le plein dans des zones de force. Au micro, Shawn, organizer pour « Action Together », annonce qu’un porte-à-porte sera organisé dès la fin du rassemblement. Dwayne, autre militant, rappelle la règle : « Votez en avance ou votez par correspondance, le jour du vote vous serez ainsi disponibles le mardi 3 novembre pour accompagner des gens à leur bureau de vote. »

Le vote anticipé a en effet commencé dans de nombreux Etats, dont la Pennsylvanie qui ne compte pas moins de quatre circonscriptions pouvant basculer des républicains aux démocrates. Nationalement, les données les plus récentes font état de plus de 8,5 millions de votes déjà exprimés soit une augmentation par rapport aux élections de mi-mandat de 2022.

Près de la moitié d’entre eux sont des démocrates enregistrés comme tels qui, traditionnellement, votent avant le Jour J. Cependant, selon CNN, la mobilisation des premiers jours en Caroline du Nord et dans l’Iowa, où se jouent deux scrutins pour le Sénat, montrent une avance marquée des démocrates par rapport à 2024 et surtout une sous-mobilisation des électeurs républicains.

En Géorgie et dans l’Ohio, des records de participation ont été enregistrés. Si les sondages donnent une avance confortable aux démocrates pour la chambre des représentants, certains observateurs pointent une possible sous-représentation des républicains dans les échantillons. Cependant, les mêmes enquêtes mettent en évidence l’impopularité de Donald Trump et l’insatisfaction devant ses politiques économiques et diplomatiques.
À travers 3000 événements programmés dans l’ensemble des Etats-Unis conçus comme autant de leviers de participation, « No Kings » a constitué une étape dans la consolidation d’un vote sanction contre Donald Trump.

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Amérique, qui es-tu ? : les romanciers répondent

Nature du trumpisme, traces de l’esclavage et de la ségrégation mais aussi espoir de changement né à New York : durant le Festival America, des dizaines d’auteurs ont ausculté les entrailles de leur pays ? (Article publié dans l’Humanité du 01 octobre 2026).

Ils habitent tous trois le Mississippi, mais c’est dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Vincennes (Val-de-Marne) qu’ils se sont croisés pour la première fois. Aucune union à célébrer si ce n’est celle des lecteurs et des auteurs, principe matriciel du Festival America, qui organisait, du 24 au 27 septembre, sa douzième édition en cette année de 250e anniversaire de la déclaration d’indépendance des États-Unis.

Le Mississippi, c’est « cet endroit affreux mais qui suscite beaucoup de créativité, d’où le nombre des auteurs », selon la description d’Addie E. Citchens (les Révérentes, Bourgois). Doyen d’une table ronde au titre emprunté au cinéma (Mississippi Burning, d’Alan Parker), John Grisham, dont les romans ont été portés plus qu’à leur tour sur grand écran, de la Firme à l’Affaire Pélican, a d’abord livré quelques souvenirs du « vieux Mississippi » : « Tout était ségrégué. Les écoles étaient totalement blanches, celles pour les Noirs se trouvaient de l’autre côté de la voie ferrée. À l’âge de 12 ans, je suis allé à un meeting du Klu Klux Klan, qui avait fait brûler une grande croix dans un champ. Quand j’ai eu 15 ans, la Cour suprême a décidé de déségréguer, mais les Noirs n’avaient pas le droit de vote. C’est seulement à l’université que j’ai commencé à côtoyer des Noirs et donc à me poser des questions. »

Oui, mais voilà, pour Addie E. Citchens, ce n’est pas vraiment de l’histoire ancienne : « Le changement, on le voit de manière très différente selon notre position sociale. Le Mississippi est toujours très ségrégué. Notre vote ne compte pas en raison du charcutage électoral. Notre situation n’a pas beaucoup changé. J’ai eu le bac en 1998 et mon bal de promo était toujours ségrégué. Pour moi, c’est toujours le bon vieux Mississippi », lâche l’autrice ­africaine-américaine, avec un accent légèrement traînant caractéristique du Sud.

Au commencement était l’esclavage

Troisième intervenante de cette table ronde, la double lauréate du National Book Award : Jesmyn Ward. « Mes parents et grands-parents m’ont raconté leur expérience de devoir quitter le centre-ville avant la tombée de la nuit et l’intégration dans les écoles blanches. L’histoire est toujours très présente. Elle vit encore dans l’école où ma fille va : majoritairement noire et sous-­financée. Les inégalités persistent », tranche-t-elle. « Le Mississippi est toujours contrôlé par une poignée d’hommes blancs », admet John Grisham.

Cet échange ne relevait pas tout à fait d’une joute à fleurets pourtant mouchetés, mais évoluait néanmoins sur la corde instable entre l’hier et l’aujourd’hui et l’appréciation du chemin parcouru… ou pas. D’une formule : l’Amérique avait-elle seulement changé ou s’habillait-elle d’un manteau plus présentable ? Pendant trois jours, à Vincennes, des dizaines d’auteurs ont répondu, d’une façon ou d’une autre, à ce casse-tête qui n’a pas de réponse définitive. Romanciers, pour l’immense majorité, ils ont parlé des livres qu’ils ont écrits. Mais comment ceux-ci ne dessineraient-ils pas, pixel par pixel, un pays où la littérature a toujours fait office d’exercice d’histoire ? Comme l’a revendiqué Phillip B. Williams, auteur de Chez nous (Robert Laffont), « la fiction est tout aussi importante que les travaux universitaires ». Dévorez les pages de William Faulkner, Toni Morrison, Upton Sinclair, John Steinbeck ou Philip Roth et vous accompagnerez, à dos de mots et de personnages, la trajectoire des États-Unis d’Amérique.

Et cette histoire a commencé en 1619 avec le début de l’esclavage. En épigraphe de son roman les Porteuses d’eau (les Léonides), Sasha Bonét a choisi cette phrase de Toni Morrison, prix Nobel de littérature : « Si vous ne comprenez pas l’histoire des femmes africaines-américaines, vous ne comprenez pas l’histoire de l’Amérique. » Écho avec une dimension de genre (féminin, en l’occurrence) à la phrase de James Baldwin : « L’histoire du Noir en Amérique est l’histoire de l’Amérique – ou, plus précisément, est l’histoire des Américains. Ce n’est pas une très jolie histoire ; l’histoire d’un peuple n’est jamais très jolie. »

« Je voulais écrire sur les femmes et la féminité, mais j’ai dû capituler : j’ai fini par écrire sur l’assignation des femmes noires à la maternité, sur la transformation de leurs corps en industrie », explique la romancière new-yorkaise. Pour l’esclavagiste, chaque enfant-marchandise était un investissement capital. Elle ajoute : « Les femmes noires ont été assignées au soin : elles s’occupaient de leurs enfants mais aussi des enfants blancs. C’était vrai alors et ça l’est toujours. Allez dans n’importe quel jardin d’enfants à New York et vous verrez que les enfants blancs ont des nounous noires. »

Les tripes du capitalisme sauvage

On connaît l’objection : pourquoi continuer à parler de ce qui s’est passé il y a quatre cents, deux cents voire cinquante ans ? « On voit toujours une résistance à affronter cela », constate en effet Jesmyn Ward, dont la première phrase de son dernier roman, Nous serons tempête (Belfond), saisit, glace ou les deux : « La toute première arme que j’ai tenue a été la main de ma mère. »

Pour Ta-Nehisi Coates, certainement l’intellectuel le plus tranchant de sa génération, la question est mal posée : « Il ne s’agit pas de savoir s’il faut écrire sur l’esclavage ou pas, mais qui va écrire sur l’esclavage. Est-ce que ce sont les descendants d’esclaves ou pas ? » Le premier film « moderne » fut The Birth of a Nation de D. W. Griffith (Naissance d’une nation, 1916), ode au Klu Klux Klan, et le livre le plus vendu aux États-Unis après la Bible demeure Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, rappelle l’auteur. « Quand vous êtes noirs en Amérique, vous comprenez mieux le pays que ceux qui brandissent le drapeau ou portent une casquette Maga, reprend le journaliste et auteur. Nous qui avons vécu sous le joug, nous en savons plus sur le pays. »

L’Amérique, c’est un peu le crime (de l’esclavage) au bras du vice (du capitalisme), pour emprunter à Chateaubriand. On sait depuis la Jungle (1906) d’Upton Sinclair que les tripes de ce « capitalisme sauvage » (thème d’une autre table ronde) se lisent à ciel ouvert dans l’industrie agroalimentaire. Pour son premier roman, Alaska Parano (Gaïa), Jake Maynard nous emmène dans une conserverie de saumon en Alaska à la fin des années 2000 au moment où le patronat a fait appel à des travailleurs étrangers moins payés. L’éditeur français a choisi un titre qui fait écho au Las Vegas Parano de Hunter S. Thompson, virée sous acide de l’adepte du journalisme gonzo dans le temple du stupre. « Ça peut avoir du sens car la plupart des gars sont sous drogue. Pour tenir », reconnaît le néoromancier.

Les gars d’Eli Cranor, eux, dormaient sur leur pupitre. L’ancien quarterback de football américain devenu professeur d’anglais en terminale raconte : « Au bout d’une semaine, ces deux élèves latinos ont été suffisamment en confiance pour me dire qu’ils bossaient la nuit dans une usine de transformation de poulets. Et raconter les conditions de travail. » Dans À la chaîne (Sonatine), le romancier décrit notamment l’absence de « pauses pipi ». Certains des salariés portent des couches. Un personnage ne boit pas du tout : elle en fera une fausse couche. Un avortement par exploitation, avec lequel n’ont aucun problème les républicains qui dirigent ces États du Sud où la législation sociale a été broyée et le droit des femmes à disposer de leurs corps laminé. Joyce Carol Oates en avait fait le thème d’Un livre de martyrs américains (2017), sur lequel elle est revenue : « Il parle de l’Amérique de Trump même si ça a été écrit avant son élection. Il parle de l’Amérique des chrétiens évangéliques blancs qui refusent les intellectuels, le droit à l’avortement, face à une Amérique urbaine et diplômée, favorable à ce même droit. On peut voir aujourd’hui cette Amérique très insulaire, très anti­migrants, très anti-­Europe. La différence, c’est que la classe des oligarques, le 1 %, exploite cette Amérique non diplômée pour arriver à son but unique : pas d’impôts. » Avec cette pointe de sourire ironique presque imperceptible, l’autrice de 88 ans s’est souvenue de sa première lecture à l’âge de 7 ans : Alice au pays des merveilles est ce « lieu d’irrationalité et de folie qui annonçait l’Amérique d’aujourd’hui ».

Pour combien de temps encore ? Les élections de mi-mandat, le 3 novembre, mettront-elles un coup d’arrêt à Donald Trump si ce n’est au trum­pisme ? Une défaite électorale ­pourra-t-elle avoir raison de cette « volonté d’effacer tout ce que l’Amérique a conquis dans les années 1960 et 1970 : les droits civils, les droits des femmes (comme l’avortement), l’indépendance des agences fédérales », volonté exposée par Arnaud Miranda (les Lumières sombres, Gallimard) ?

« Trump est à la fois le produit de la radicalisation du Parti républicain ces dernières décennies, mais aussi d’un système de corruption généralisée, met en perspective Cole Stangler, journaliste et auteur (le Miroir américain, les Arènes). Mais il est impopulaire et c’est très important de le souligner. En novembre prochain, il y aura au Congrès plus d’élus socialistes et vraiment progressistes qu’il n’y en a jamais eu. »

Des livres jugés maléfiques

L’optimisme est rarement compagnon de la littérature. Il affleure pourtant chez Sasha Bonét : « Il se passe quelque chose comme un changement aux États-Unis avec l’élection de Zohran Mamdani, qui crée un précédent en montrant une voie d’unité d’opposition à Trump. Il montre que l’on peut tenir ses promesses. La question est : pourquoi les démocrates n’en font-ils pas de même ? » Ou Chris Pavone, auteur du thriller de ­l’année selon le New York Times (le Portier, Gallimard « Série noire ») : « Nous avons effectué un grand pas en élisant un maire socialiste démocrate. » Pour Taffy Brodesser-Akner, plume du New York Times magazine et autrice (le Compromis de Long Island, Calmann-Lévy), « ce n’est pas seulement que New York a retrouvé son influence ­nationale, mais aussi que les jeunes sont dynamiques et ne se laissent pas gagner par l’apathie ».

Les républicains semblent avoir identifié le danger : la jeunesse du monde et les mots. Pour la première fois, le Festival America s’est tenu sans le soutien de l’ambassade, dirigée par Charles Kushner, le père de Jared, gendre de Donald Trump, qui a décidé de réduire de 80 % son aide financière. Les organisateurs ont préféré se passer de cette aumône et sauvegarder leur esprit d’indépendance.

Aux États-Unis, les amis de M. Kushner ont lancé depuis plusieurs années une croisade contre ces livres maléfiques. Plus de 10 000 livres ont été interdits en 2025, dont près de 4 000 retirés des bibliothèques scolaires. Au palmarès des ouvrages bannis, on retrouve l’Œil le plus bleu, le premier roman de Toni Morrison, le Meilleur des mondes, d’Aldous Huxley, la Servante écarlate, de Margaret Atwood, ou encore Entre le monde et moi, de Ta-Nehisi Coates. Ce dernier narre d’ailleurs, dans le Message, comment il s’est rendu en Caroline du Sud pour assister à une séance du conseil d’école qui entendait interdire son œuvre et s’est retrouvé au milieu d’un public acquis à sa cause : même un État sudiste profondément conservateur n’est pas à l’abri d’une bonne petite résistance organisée.

« La censure veut s’assurer que les prochaines générations n’auront pas accès à certaines idées ; supprimer l’accès aux livres, c’est supprimer pour les enfants, notamment des minorités, un accès au monde », souligne Dinaw Mengestu (Quelqu’un comme nous, Albin Michel), éphémère président du PEN America, l’une des principales associations dédiées à la défense de la liberté d’expression des écrivains. « L’Amérique a toujours été obsédée par le fait de contrôler l’histoire, poursuit Sasha Bonét. Les Blancs américains sont très enclins à protéger leur propre innocence. Je n’ai pas pu lire James Baldwin avant la fac. » Cahin-caha, les romanciers américains continuent pourtant de déjouer les plans de contrôle et de chroniquer ce bon vieux pays comme celui qui émerge.

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Nico Aviña, l’homme qui politise les maillots de foot

Cet artiste du quartier historique de Los Angeles, Boyle Heights, et fan du ballon rond, sérigraphie les jerseys avec des messages, en faveur des Palestiniens ou en opposition à l’ICE. (Article publié dans l’Humanité du 18 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Il avait revêtu, pour l’occasion, son plus beau maillot de l’équipe du Mexique, déjà fort seyant avec sa trame aztèque. Mais ce n’est pas forcément le modèle standard qu’il arborait en ce jour de l’ouverture de cette Coupe du monde de foot. Côté verso, on peut lire : « Chinga la Migra ». Soit « Fuck Ice », en anglais. Bref, « que la police de l’immigration aille se faire foutre ».

Nico Aviña ne peut pas s’en empêcher : il perle les maillots de foot de messages politiques. Après avoir dessiné des affiches aux messages sans ambiguïtés pendant des années, l’artiste a commencé en 2018 à sérigraphier des « jerseys ». Premier modèle à l’effigie de la Vierge de Guadalupe. Au dos, un message est imprimé : « Personne n’est illégal sur une terre volée ». Depuis deux ans, Donald Trump pilotait alors une politique de chasse aux migrants et de séparation des familles. L’engouement est immédiat, l’effet boule de neige des réseaux sociaux assure sa notoriété. Aujourd’hui, il affiche 200 maillots au compteur. Son préféré ? « From Palestine to Mexico », où l’on voit côte à côte un zapatiste et un Palestinien. Le message : « Tous les murs doivent disparaître. »

Socrates dans son panthéon

Tout Nico Aviña se lit dans l’antre qu’est sa boutique, Espacio 1839, à deux pas de Mariachi Plaza, le cœur battant de Boyle Heigts, quartier historique du mouvement chicano à Los Angeles : des maillots de foot, donc, mais aussi des livres (d’Angela Davis à Howard Zinn, en passant Ta-Nehisi Coates ou Rashid Khalidi), des objets artisanaux mexicains. On y déclame parfois de la poésie. On y fait également de la radio dans un studio mis à disposition de la communauté. C’est là qu’il nous avait reçus la veille de l’ouverture du Mondial. Il portait un t-shirt blanc arborant, sur fond de Une du journal Regeneracion, le visage de son fondateur Ricardo Flores Magon (1873-1922), militant anarchiste, apôtre de la révolution sociale mexicaine. « Chaque artiste a un choix : porter la voix de la communauté ou celle des puissants », nous avait-il dit.

C’est dans ce même Espacio 1839 (comme l’adresse : 1839, 1st street) que Nico Aviña avait organisé à J-6 une grande soirée « El futbol es del pueblo » (« Le football appartient au peuple »), exposant et vendant moult maillots et affiches. Le football, que son pays de naissance appelle « soccer », constitue la matrice de la vie de l’artiste. Il joue au foot depuis l’âge de 5 ans et continue à fouler les pelouses, chaque dimanche, dans le cadre de la Sunday League, ou lors de cascaritas, ces matchs informels. Il prévient néanmoins : « Ma vision du football a toujours été politique. » À son panthéon personnel, figurent Socrates, l’élégant joueur brésilien et moteur de la démocratie corinthiane pendant la période de la dictature, Diego Maradona, pour son pied gauche magique mais aussi ses engagements aux côtés de Fidel Castro et Hugo Chavez, et Hugo Sanchez, le numéro 9 de la sélection mexicaine, pour ses prises de position sociales et humanitaires.

Nico Aviña l’assume : « Le foot a toujours été politique. » Et c’est bien cela qui le gêne aux entournures avec ce Mondial 2026. « Les Coupes du monde donnent plus de pouvoir aux dictateurs et c’est encore le cas. À la base, le foot nous unit mais la Fifa nous divise. Entre les billets hors de prix et la menace de l’ICE, cette Coupe du monde exclut le peuple auquel le football appartient. »

Ni Mexicain, ni États-Unien

Évidemment, il va regarder les matchs, avec son « cœur penchant pour le Mexique », bien que né en plein cœur de Los Angeles, ville états-unienne. Lors de notre première rencontre, on l’avait interrogé sur ce paradoxe apparent. « Cela fait partie de notre culture et de ce que nous sommes. On a senti qu’on voulait nous assimiler et que nous oublions nos racines. Ils veulent que l’on renie tout ce que nous sommes, mais ils continuent d’extraire notre sueur et notre labeur », avait-il argué. Le lendemain, il était revenu sur le sujet : « J’ai repensé à votre question. C’est difficile de s’identifier à une équipe d’un pays dans lequel on ne sent pas accepté. Je ne parle pas de Los Angeles, mais du contexte plus global du pays. » Dans les deux occasions, il avait résumé son approche d’une formule : « Nous ne sommes ni d’ici, ni de là-bas. Mais entre les deux. »

Pour le match d’ouverture, fidèle à sa philosophie, Nico Aviña avait ouvert son échoppe à tous. Allumé le rétroprojecteur. Branché son téléphone. Posé des chaises. Sur lesquelles il venait s’asseoir entre deux questions et ventes. En entrant, dans l’Espace 1839, le chaland voyait alors le dos de son maillot et la formule envoyer impoliment balader la garde prétorienne de Trump. Il savait alors exactement où il entrait. Ici, pas d’entre-deux.

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A Los Angeles, un Mondial à l’ombre de Trump

Dans la deuxième ville du pays, où l’équipe des Etats-Unis va jouer son premier match, l’ambiance est plus à la crainte qu’à l’enthousiasme. Près de la moitié des habitants sont latinos – citoyens ou immigrés – et seraient des cibles de premier choix si le président nationaliste décidait de lancer des raids surprises à l’occasion de l’événement. (Article publié dans l’Humanité magazine du 11 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Alexis Mejia ne sait pas encore si ce vendredi 12 juin, au deuxième jour de la Coupe du monde 2026, il pénétrera dans le Sofi Stadium de Los Angeles pour le premier match des États-Unis face au Paraguay. Cela ne dépend pas du choix d’un sélectionneur – Alexis n’est pas joueur de foot professionnel. Cela ne tient pas non plus aux prix astronomiques des billets qu’il n’a pas pu s’acheter. Tout tient à son employeur Legends Global, à la Fifa, voire à Donald Trump. Salarié depuis trois ans au service de restauration du stade qui va accueillir huit matchs de ce Mondial, Alexis a voté jeudi 4 juin le principe d’une grève si les revendications de son syndicat – Unite Here Local 11 (1) – n’étaient pas satisfaites. Revendications qui portent sur deux points essentiels : de meilleures conditions salariales et une protection contre la police de l’immigration, la désormais célèbre ICE.

« J’ai toujours mes papiers avec moi »

Selon la direction du syndicat, « la dernière proposition de Legends Global (groupe états-unien spécialisé dans la gestion de salles de spectacle à l’échelle mondiale, dont le siège social est situé à Los Angeles – NDLR) prévoit un gel des salaires pour certains préposés aux suites et barmans, ainsi qu’une augmentation annuelle de 25 cents de l’heure pour les cuisiniers et les plongeurs ». Une « insulte » pour Maria Herrera, qui fait partie des équipes du Sofi Stadium depuis le premier jour. « Nous sommes bien formés et nous sommes ravis d’aider tous les visiteurs lors de cette Coupe du monde. La Fifa demande des sommes exorbitantes (lire p. 25) pour le service que nous allons fournir et nous voulons donc simplement bénéficier d’une rémunération équitable. Tout augmente ici, la nourriture, l’essence, mais pas nos salaires », explique-t-elle. Après avoir répondu à nos questions, elle se dirige vers la caméra d’une télé locale en langue anglaise avant de redire, en espagnol, ses préoccupations. C’est l’effervescence, à J – 8, face au local du syndicat, perdu dans une zone commerciale : les journalistes se pressent pour recueillir la parole de ceux qui pourraient s’avérer être les petits grains de sable dans l’immense machine à fric qu’est devenu le Mondial.

En plus de la traditionnelle question salariale s’ajoute aussi, et surtout, la problématique de la police de l’immigration. La quasi-intégralité des salariés sont des immigrés et/ou des latinos, donc des cibles potentielles de l’ICE. Susana Lahargue, « une Américaine d’origine argentine au nom de famille français », comme elle se présente, tapote son sac à main : « J’ai toujours mes papiers avec moi. Je suis née ici mais comme je suis hispanique et que j’ai un accent, je suis la personne parfaite pour se faire arrêter. » Elle enchaîne de son débit rapide : « De toute façon, je sais qu’ils m’arrêteraient d’abord et vérifieraient mes documents plusieurs jours plus tard. »

Un climat de traumatisme collectif

« Depuis la désignation des États-Unis comme pays organisateur, on essaie de parler à la Fifa, explique Kurt Petersen, vice-président du syndicat. Mais elle se retranche derrière le fait qu’elle n’est qu’organisatrice d’un tournoi de football. Si elle donne le prix de la Paix à Trump, elle peut aussi lui dire un certain nombre de choses. Si elle disait “pas d’ICE dans et autour des stades”, cela aurait du poids. » Gianni Infantino, le patron de la Fifa, n’a pas porté cette parole qui pourtant lui aurait assuré le bon déroulement de son business colossal.

Dans la dernière ligne droite vers ce Mondial, qui devrait être une grande fête, Los Angeles vit dans une sorte d’apesanteur moite, portant sa crainte comme une plaie ouverte. ICE, c’est un peu comme l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, dans la série « Treme » : la catastrophe a frappé la ville, presque sans prévenir, exposant les plus démunis – pauvres et racisés, dans les deux cas – et créant un climat durable de traumatisme collectif. Tout le monde se souvient du début du « crackdown » (répression) le 6 juin 2025. Tout le monde redoute que, pour des raisons d’expédient politique, Donald Trump, plus impopulaire que jamais, ne double la mise. Tout le monde veut espérer que la ville sera encore plus préparée pour affronter la vague répressive.

« Donald Trump a toujours voulu faire un exemple avec cette ville », assure Fernando Ramirez, « organizer » pour le syndicat national des infirmiers (National Nurses United) et fils d’immigrés mexicains. Grande ville progressiste dans un État qui a viré au bleu démocrate depuis vingt ans, la Cité des anges est perçue par la base identitaire trumpiste comme le « laboratoire » d’une Amérique du futur dont ils ne veulent pas. Les Latinos représentent près de la moitié de la population de la ville (4 millions d’habitants) comme du comté (10 millions d’habitants).

L’opération lancée il y a un an a procédé, méthodiquement, par étapes. Fernando Ramirez refait le parcours : « Ils ont d’abord ciblé les stations de lavage de voitures : Los Angeles est la capitale de la bagnole et le secteur n’emploie que des immigrés. Ensuite, les vendeurs de rue. Puis les journaliers. Il y a une culture du travail journalier ici : vous pouvez aller sur un parking d’une grande enseigne et embaucher quelqu’un pour des petits travaux chez vous ou pour un chantier si vous êtes entrepreneur. Enfin, sont venus les ouvriers du bâtiment et les jardiniers. Donc, le point commun, c’est : les immigrés et le monde du travail. »

Il y a pourtant un endroit où les agents fédéraux n’ont pas réussi à pénétrer : les écoles. Il faut monter au onzième étage d’un building de Koreatown pour revenir sur cette « bataille » digne du film de Paul Thomas Anderson « Une bataille après l’autre ». Cecily Myart-Cruz nous accueille, vêtue d’un tee-shirt siglé « UTLA » pour United Teachers of Los Angeles. Elle est la présidente (première personne non blanche à occuper cette fonction) de ce puissant syndicat (39 000 membres, deuxième plus grande section syndicale enseignante du pays après New York).

« Quand l’ICE a lancé ses raids, notre premier réflexe a été de préserver les cérémonies de diplômes », reconnaît la syndicaliste, ancienne prof en école élémentaire et en collège. À cette pulsion première de maintenir une forme de « normalité » pour les élèves succède rapidement l’établissement d’une volonté : « Nous avons dit qu’ils ne prendraient pas un seul de nos enfants. » Pour tenir cette ligne rouge, le syndicat a édité et distribué des « red cards » (cartons rouges). Rédigés en plusieurs langues par le réseau juridique de défense des immigrés, ils rappellent les principes et droits fondamentaux. Cette forme d’éducation populaire débouche dès l’été sur des formations « Know your rights » (« connaissez vos droits »). « À ce moment-là, on a atteint un niveau de compétences pour affronter l’ICE. Cela a constitué la clé », ponctue Cecily Myart-Cruz. Les « équipes sanctuaires », regroupant enseignants, citoyens et militants associatifs, deviennent l’instrument de la résistance à l’ICE. « À chaque intervention de l’ICE, on savait précisément qui faisait quoi et comment. »

Trump tenté de reprendre la main ?

Après avoir envoyé la garde nationale en soutien de sa garde prétorienne anti-immigration, Donald Trump a dû se résoudre à retirer l’une et l’autre des rues de la deuxième ville du pays. Une victoire au goût amer. « Je préfère gagner les guerres que les batailles », conclut la syndicaliste. Domine l’idée que le président n’a pas digéré ce revers et qu’il va tenter de reprendre la main. Pendant la Coupe du monde ? La présidente du syndicat n’utilise pas tout à fait ces mots mais, en substance, elle fait comprendre : « Ils peuvent revenir, on est prêts désormais. »

Joe Wagner n’en est pas si certain. Ce mécanicien et membre du syndicat ATU, Local 1277, a été en première ligne face à l’ICE. Littéralement. Une photo dans le « Los Angeles Times » le montre, lors d’une manifestation le 4 juillet 2025, jour de la fête de l’Indépendance, haranguer un rang de soldats avec casques, matraques et boucliers. « Ce qu’il s’est passé, je ne le vois pas comme une défaite pour l’ICE, mais comme un test pour jauger la réaction », estime-t-il. « Quand je fais le tour des ateliers, 90 % des gars me disent : “S’ils reviennent, qu’ils aillent se faire foutre.” Mais c’est autre chose de transformer ça en force militante », poursuit le natif de LA. La direction de son syndicat appellerait-elle à une grève immédiate en cas d’intrusion de l’ICE dans le Mondial ? Il n’en mettrait pas sa carte d’adhérent à couper…

Après sa longue journée de travail et d’heures supplémentaires pour cause de sous-effectif, Joe ramène sa colère et ses doutes dans sa petite maison. « J’ai choisi de vivre au cœur de l’action parce que je suis un militant, sourit-il. Quitte à vivre dans moins grand. » À quelques jours du coup de sifflet initial, il ressentait « beaucoup plus d’inquiétude que d’enthousiasme » dans ce quartier composé à 95 % de Latinos. C’est le grand paradoxe de ce pré-Mondial : Los Angeles, la ville à la culture footballistique la plus aiguisée du pays, ne vibre pas. Ou pas encore. Cela viendra peut-être après le premier match. Selon les conditions dans lesquelles il se sera déroulé. Alexis, Maria et Susana ont en effet été rejoints par 96 % de leurs collègues pour adopter le principe d’une grève.

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

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