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Millennials : cette jeunesse qui fera la décision le 8 novembre

(Article paru dans l’Humanité Dimanche du 3 novembre)

Reportage en Caroline du Nord. Ils s’appellent Joe, Jonathan, Charlotte et Will. Ils sont démocrates ou républicains. Se reconnaissent-ils dans les candidats de leur parti?

 

Un cookie peut-il faire basculer une élection ? Un seul, non. Mais des milliers ? En tout cas, on peut convaincre un électeur de le goûter, puis en profiter pour engager la conversation. C’est la « tactique » des jeunes militants de NexGen Climate qui ont posé leur table sur la « plaza » centrale de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill (30000 étudiants, 8000 employés administratifs, 3700 profs). Mais l’opération se décline de manière un peu confuse. « Cookie gratuit », se contente de proclamer une jeune femme. Son voisin, plus direct : « Voter pour agir contre le changement climatique ». Un troisième fait la « synthèse » : « Un cookie pour défendre le climat ». Une fois le cookie choisi (nature ou chocolat), les étudiants se voient remettre un tract, papier cartonné, tout en couleurs, qui récapitule les positions d’Hillary Clinton et Donald Trump sur les enjeux de changement climatique. Les volontaires de l’organisation environnementaliste en profitent parfois pour faire remplir le document officiel d’inscription sur les listes électorales.

Lauren Wittorp décrypte l’initiative: « L’idée est que les Millennials aillent voter. Nous savons que s’ils y vont, 80% d’entre eux voteront pour Clinton. Notre but est de toucher directement 200000 étudiants dans toute la Caroline du Nord. Nous avons commencé par opérer sur une dizaine de campus puis nous sommes passés à vingt dans la dernière ligne droite. » Auprès des jeunes, le message anti-Trump passe assurément bien. Mais le pro-Clinton rencontre-t-il autant de succès? « Oh absolument », répond Lauren, dans un grand élan volontariste. La militante aguerrie ne leur parle que du changement climatique, un sujet qui sensibilise beaucoup la jeune génération. La dizaine de volontaires passera trois bonnes heures à distribuer cookies, gâteaux et éléments de langage. Demain, rendez-vous sur le même campus mais dans la cité U. Et ce sera crème glacée pour tout le monde.

Derrière ces opérations bon enfant de mobilisation électorale des jeunes, se cache un milliardaire. Enfin, il ne se cache pas vraiment, car il le revendique. Il s’appelle Tom Steyer. Il se décrit comme sensible aux questions environnementales. Et il a décidé de mettre tout son poids financier dans la bataille : il compte bien dépasser les 70 millions de dollars investis lors des élections de mi-mandat en 2014. Ses flots d’argent sont canalisés par NextGen Climate qui n’est pas une association lambda, mais un super PAC (comités d’action politique qui ne sont pas directement liés à un candidat) qui ne disposent, depuis une décision de la Cour Suprême, d’aucun plafond de financement. L’argent est principalement dépensé dans les Etats clés, ceux qui vont faire la décision le 8 novembre. La Caroline du Nord a été ajoutée sur la liste fin septembre. Budget officiel pour ce seul Etat: 500000 dollars. Cibles : les jeunes, les étudiants en particulier. Ceux parmi lesquels Bernie Sanders a largement dominé Hillary Clinton pendant les primaires. « Je pense qu’il y a des électeurs de Sanders qui ne veulent pas voter. Comme ils n’ont pas obtenu ce qu’ils voulaient, ils préfèrent que les choses tournent mal. C’est la croyance naïve que quatre années terribles nous amèneront à un meilleur résultat politique», explique le milliardaire. Naïveté pour naïveté, penser convaincre les électeurs de Sanders de voter Clinton à coups de cookies et de dépliant publicitaro-politique…

En tout cas, Steyers a compris la clé du scrutin présidentiel : le vote des « Millennials », force motrice de la candidature Sanders et actuel trou noir d’Hillary Clinton. Selon les sondages, 45% des jeunes envisagent de voter Clinton. Ils avaient plébiscité Obama à hauteur de 67% en 2008 et 60% en 2012. Ils ne préfèrent pas, pour autant, Trump crédité de 25%. Un quart choisirait un « troisième candidat », soit Gary Johnson (parti libertarien) ou Jill Stein (les Verts). Le manque à gagner pour la candidate démocrate peut s’avérer cruel au soir du scrutin présidentiel. Pour Hillary Clinton, la victoire passe par Joe et  Jonathan.

Commençons par Joe. Drôle de personnage. Des allures de gamin mais un corps d’ancien militaire. Il a 24 ans. Après l’armée, il a décroché un diplôme de sciences politiques. Très tôt engagé avec les jeunes démocrates, le voici désormais candidat du parti d’Hillary Clinton dans un district du nord de la Caroline du Nord détenu par les républicains. S’il l’emportait, Joe Parrish serait le premier élu « asexuel ». Explications : « Un asexuel est quelqu’un qui n’a pas d’attirance sexuelle. Nous devons représenter 1% de la population. Je me suis dit qu’il était important que je le dise afin que d’autres prennent conscience de cela. Moi-même, je ne le savais pas. Nous ne sommes évidemment pas sujets à des discriminations comme les homosexuels ou les transsexuels mais il est important d’ouvrir le débat là-dessus. » Et il l’ouvre, dans une partie assez conservatrice de l’Etat… Dire les choses que l’on pense quel que soit l’endroit, il tient cela de son « modèle » en politique : Bernie Sanders. Il a voté des deux mains pour lui pour la primaire. Attablé, au Tricias’ Espresso de Roxboro, la plus grand ville du comté, il nous l’annonce : « Il y a de très fortes chances que je revote pour lui le 8 novembre. J’écrirai le nom de Sanders sur le bulletin. Je n’ai jamais voulu émettre un vote de protestation mais, là, je le ferai. » Toujours aussi surprenant et hors-cadre – « On est comme cela les Millennials »-, il en livre la raison : « Ses emails. Vous savez, j’ai été dans l’armée. Si on ne respectait pas une règle, on était virés. Et puis je n’ai pas supporté les coups fourrés de la campagne. Comme je n’envisage même pas de voter Trump, ce sera Bernie de nouveau. »

Pour Jonathan, ce sera un bulletin… Eh bien, il ne sait pas encore. Il hésite. La vraie « cible » de Clinton, c’est lui. Il a 24 ans. Il a voté Sanders aux primaires. Il est tenté par un vote pour Jill Stein, mais dans le même temps il veut « empêcher Trump d’entrer à la Maison Blanche. » Pourtant, Jonathan devrait être un électeur « captif » pour l’ancienne secrétaire d’Etat. Jeune. Très anti-Trump. Et Africain-américain. Plus de 90% des électeurs africains-américains votent démocrate. Toute sa famille va voter Clinton. Mais là aussi, une rupture générationnelle est à l’œuvre. Jonathan, salarié pour une marque de bière de Durham, n’est pas un cas isolé. Un rapport publié en septembre par un stratège démocrate, Cornell Belcher montre l’étendue du problème : 60% des Noirs de moins de 35 ans affirment vouloir voter pour Clinton contre près de 90% pour les plus de 45 ans. Hillary est de plus en plus vue comme faisant partie du « problème ». « Les jeunes noirs ne font plus allégeance au parti démocrate », constate Chris Prudhome, président de Vote America Now. C’est une toute nouvelle génération. »

Cela vaut aussi pour les républicains. Prenez Charlotte et Will, deux « millennials » conservateurs… qui ne voteront pas Trump.

Charlotte, 26 ans, a été élevée dans une « famille sudiste typique » : mère enseignante, père patron de PME.  « Tout le monde vote républicain. J’ai toujours voté républicain, non par allégeance mais parce que les candidats républicains correspondent mieux à mes idées. » Comme la génération précédente, cette étudiante en sixième année de droit à l’Université de Caroline du Nord privilégie la rigueur fiscale aux politiques sociales mais elle se montre plus ouverte sur les sujets sociétaux (favorable au mariage gay et au droit à l’avortement). En toute conscience, elle ne peut pas voter Trump. « C’est une brute et je crois sincèrement qu’il n’est pas fait pour être président. » Clinton ? « L’incarnation de la politicienne véreuse. C’est la version dans le monde réelle de Franck Underwood (le héros de « House of cards »). » Cette jeune femme blonde décidée envisage de voter pour Gary Johnson. « Ou peut-être que pour la première fois de ma vie, je ne participerai pas à une élection alors que j’ai un sens civique développée. Je me sens désespérée.»

Will, 25 ans, a le profil-type de l’électeur du parti républicain. Elevé dans une famille de la classe moyenne du Sud, père pompier, mère enseignante. Manager en communication. Bonne famille. Bonnes études. Bonne situation. Conservateur dans l’âme : « Je chéris les libertés individuelles et je crois en un gouvernement limité et localisé. » Contrairement à Charlotte, il n’est pas enregistré en tant qu’électeur républicain. Mais comme Charlotte, il ne votera pas pour Trump. Il a choisi Gary Johnson. Sans illusions mais avec un secret espoir : « Trump et Clinton sont d’affreux personnages et leurs politiques sont affreuses. J’espère que cette élection sera le début de la fin du système bipartisan qui domine la politique américaine depuis trop longtemps. » Une majorité de « Millennials » l’espèrent : près de la moitié d’entre eux se déclarent indépendants.

 

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Après le débat Trump-Clinton, plongée dans ces deux Amériques

 

(Article publié dans l’Humanité du 18 octobre 2016)

D’un côté Danville, ancienne terre industrielle, ravagée par la pauvreté et fief démocrate. Autour, des comtés ruraux et républicains. Entre le pays de Trump et celui de Clinton, le choc est frontal. Reportage.

 

L’équipe du matin vient de terminer sa journée de huit heures. Les ouvriers regagnent leur véhicule sur l’immense parking de l’usine GoodYear de Danville. Ils empruntent ensuite le Goodyear boulevard, longent le Goodyear golf club, s’engagent sur la voie express 29 mais prennent alors des directions opposées. Une minorité s’offre un court voyage vers Danville. Une majorité regagne ses pénates dans les comtés voisins.

La même dispersion s’opère après les réunions du syndicat de l’usine – Local 831 de l’USW (le syndicat des sidérurgistes)- qui se tiennent à Providence, dans l’Etat voisin de la Caroline du Nord, distant de quelques centaines de mètres de l’usine. Le trésorier, Greg se dirige vers Ringgold, dans le comté de Pittsylvania, à 15 kilomètres de là. Gloria, la secrétaire spécialiste des questions de retraite, s’apprête à faire avaler à sa voiture familiale 50 kilomètres de bitume, jusqu’à Martinsville, Virginie. Maurice, simple syndiqué, aussi, mais dans l’autre sens : Eden, Caroline du Nord. Jeff, le vice-président, sera chez lui le premier : il habite Danville.

En quittant leur communauté de travail ou leur communauté syndicale, à bord de leurs voitures dûment chaussées de pneus maisons, ouvriers et syndicalistes rejoignent des communautés d’habitat et de vie bien différentes. Plus même : deux Amériques aux antipodes.

D’un côté, l’ilôt urbain de Danville, 42.000 habitants, terre de désindustrialisation, ville de diversité et bastion démocrate. De l’autre, l’océan rural des six comtés qui l’entourent, un peu plus riches, nettement plus blancs et beaucoup plus républicains.

Commençons par Danville. La cité qui accueille la plus grande unité de production de pneus pour camions de la multinationale affiche un taux de pauvreté de près de 25%. Le paradoxe n’a pas à John Gilstrap, élu maire en 2014. « On parle de Goodyear à Danville mais c’est une usine régionale en fait, précise-t-il, avec son accent prononcé du Sud. Les gars viennent parfois de loin. La plupart habitent le comté de Pittsylvania, autour de la ville. Pour autant, l’usine, avec l’activité qu’elle créé est essentielle pour notre revitalisation économique. » Danville a subi trente ans de dévitalisation.  La culture du tabac a périclité d’abord puis celle du textile. Le coup de grâce est survenu en 2005 : Dan River, le géant textile créé à la fin du 19e siècle, ferme une unité de production, puis se vend à un groupe indien, Gujarat, simplement intéressé par la marque. Gujarat Heavy Chemicals Ltd a toujours son siège à Danville mais il s’agit d’une simple boîte postale – la numéro 361 – et aucun des 3500 employés du groupe ne travaille sur place. Fable de la mondialisation qui ne laisse à l’ancienne cité industrieuse et glorieuse que des usines et entrepôts en briques rouges abandonnés à l’usure du temps et de splendides demeures d’anciennes grandes familles alignées, comme à la parade de la richesse, sur Main Street. Plus un bilan social apocalyptique : selon les services municipaux, un tiers de la ville au chômage, explosion des expulsions et du nombre de SDF. La population décroit. Sa composition évolue. En 2015, les Africains-Américains représentaient, selon le bureau du recensement américain, près de 50% de la population, les Blancs 46,7%. Le revenu par habitant se situe à la moitié de celui de l’Etat de Virginie. Politiquement, Danville est « bleu », de la couleur du parti démocrate. Barack Obama y a recueilli 60% des voix en 2012 et Hillary Clinton, forte de son hégémonie parmi les électeurs noirs, a écrasé Bernie Sanders, avec 80% des voix.

Dans le comté de Pittsylvania, 63.000 habitants, les chiffres sont à la fois un peu meilleurs et… très différents. 78% des habitants sont blancs. La même proportion est propriétaire. Le revenu par habitant est un tiers supérieur à celui de la ville. C’est une terre « rouge », de la couleur du parti républicain. Rouge Trump, même. Le milliardaire a raflé 50% des voix du G.O.P. (Grand Old Party). Même razzia dans les six autres comtés – trois en Virginie, trois en Caroline du Nord – qui cernent Danville. Rouges de colère, les électeurs blancs du parti républicain. Pas forcément en raison de la crise économique : ses habitants en sont moins victimes que ceux de Danville. Mais en colère contre à peu près tout le reste. Ce qui donne cette phrase beaucoup plus chargée de sens qu’il n’y paraît, provenant de Shirley, née à Danville mais qui a préféré se retirer dans un petit village à une heure de route: « Le monde est devenu fou. Nous sommes proches de la fin. »

Quand le bus de campagne Trump-Pence a fait un stop à Danville, elle a encouragé ses amis à s’y rendre. Il y avait Connie, retraitée de l’usine Nestlé où elle fabriquait des cookies et des brownies,  Lisa, propriétaire d’une clinique vétérinaire à Chatham, principale ville du comté de Pittsylvania, Willie, un ancien policier, salarié d’une petite usine sidérurgique. Ils ont tous remercié la cheville ouvrière de ce « stop » : Colleen, mère au foyer dont le mari travaille à l’usine Goodyear. Fred Shanks III, ingénieur de formation, patron de sa propre boîte depuis 1987, conseiller municipal de Danville, a « liké » l’événement sur Facebook. Voilà le peuple « trumpien ». Celui que scrutait déjà un article du New York Times Magazine paru l’an dernier : les adeptes de Trump sont ceux «qui se situent un cran ou deux au dessus de la moyenne sociale : le shériff adjoint, l’agent d’entretien des autoroutes, le prof, le réceptionniste d’hôtel, le patron de station service, le mineur. Et leur allégeance grandissante au parti républicain est, en partie, une réaction à ce qu’ils perçoivent, parmi ceux qui se situent plus bas dans l’échelle sociale, comme une dépendance aux aides sociales, le signe le plus tangible de déclassement dans leurs villes en déclin. »

Danville. Déclin. Peur du déclassement. Peur des déclassés. Aux Etats-Unis, la peur prend toujours la couleur de l’Autre. L’ « Autre », immigré. Ce qui fait bondir John Gilstrap de son siège de maire: « Nous sommes une nation d’immigrants, non ? Moi-même, je suis un Scot-Irish. Alors ?! » Pour l’anecdote, la belle-fille du maire est la première avocate hispanique de Danville. L’ «Autre », pauvre et «assisté » : l’Africain-Américain, le Noir, le N… Eternelle histoire. Surtout, à Danville, caractérisée par certains nostalgiques comme la « dernière capitale de la Confédération », au prétexte que son président, Jefferson Davis, y a passé six jours en 1865– dans la Sutherlin Mansion – avant la défaite finale. La demeure a, depuis, été transformée en musée, au sein duquel vous saurez tout sur la Confédération, les noirs engagés au sein de son armée mais rien sur l’esclavagisme. Vous y verrez également toutes les versions du drapeau confédéré. Celui qui ne flottera pourtant plus jamais au mât officiel de la ville. Ainsi en a définitivement décidé la Cour Suprême de Virginie la semaine dernière, confirmant le vote du conseil municipal qui avait, alors, déclenché la colère d’une poignée de manifestants. Qui y retrouvait-on? Willie, également biker, qui ne manque jamais une occasion d’enfiler sa tunique de soldat confédéré. Fred Shanks, également, seul conseiller municipal favorable au maintien du symbole controversé dans l’espace public. « Quel drapeau ?, fait mine d’interroger le maire. Je n’en connais qu’un : la bannière étoilée. »

Pour Kenneth, homme blanc, d’âge moyen, de condition sociale moyenne, ce n’est ni plus ni moins qu’une «victoire du communisme. » La mine renfrognée, il annonce la prochaine bataille : « Ils vont vouloir nous retirer nos armes. » Dans ces parties rurales et conservatrices du pays, la possession d’armes à feu est presque atavique. Elle est liée à la pratique de la chasse mais pas uniquement. « Comment va-t-on faire pour se défendre face à tous ces criminels qui ont été relâchés ? », ajoute-t-il. En guise de « criminels », ce sont des personnes condamnées pour des faits mineurs, souvent liée à des petits trafics de drogue. Et ils n’ont pas été « relâchés » mais le gouverneur de Virginie, le démocrate Terry McAuliffe, a rendu à 13000 d’entre eux leurs droits civiques. Ronnie, habitant africain-américain, de Danville fait partie du lot. Il l’a appris, mercredi dernier. « Je peux voter, me présenter et aussi rechercher du boulot sans ce fardeau», se réjouit-il, sans faire part de son intention de trucider le premier venu mais Kenneth n’en démord pas : « Vous verrez. D’abord, ils vont nous voler l’élection avec tous ces criminels qui peuvent voter puis après…» Ed, le salarié, responsable du club de tir de l’usine Goodyear, n’envisage pas encore une nouvelle « guerre civile ». Mais la « guerre politique » il l’assume. Il a non seulement planté des panneaux Trump dans sa belle pelouse mais il a accroché un immense drapeau bleu au nom du milliardaire au dessus de son porche.

Trump joue de toutes ces peurs, exploite cette colère, créant un climat quasiment paranoïaque. Pour Joe Parrish, 24 ans, candidat démocrate (pro-Sanders) dans un district du nord de l’Etat de Caroline du Nord, à 50 kilomètres de Danville, « cela peut fonctionner dans ces comtés. Des types en dehors du processus électoral peuvent sortir le 8 novembre et voter Trump et ainsi renforcer tous ceux qui se déplaceront pour défendre leurs armes ou je ne sais quoi. » John Gilstrap, lui, ne croit pas au succès de l’opération nationalisto-xénophobe de l’aventurier de l’immobilier. « Je ne suis pas censé vous le dire, sourit-il, mais deux des trois conseillers municipaux de Danville ne vont pas voter Trump. Ils voteront Johnson (le candidat du parti libertarien, NDLR).» Son œil frise : «Moi-même je ne voterai pas Trump. Je ne suis pas obligé de vous le dire puisque je ne suis pas élu sous une étiquette politique, mais bon… »

A quelques centaines de mètres de l’Hôtel de Ville, Emma Edmunds finit d’installer son exposition à la Danvillian Gallery. Journaliste et historienne, blanche, elle présente une galerie de portraits d’acteurs, noirs et blancs, du mouvement des droits civiques. « Cinquante ans après, je suis frappée de voir à quel point nous sommes divisés. Tout le monde se regarde de travers. Le mouvement des droits civiques a réuni des gens de couleur différentes et d’horizons différents pour une cause juste. C’est trop demander que l’on tire les leçons de l’Histoire ? » Réponse : le 8 novembre.

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En campagne avec les acteurs de la révolution Sanders

(Article publié dans l’Humanité du 9 février, le jour du vote qui a débouché sur une large victoire de Sanders, on y reviendra très vite.)

Dans l’Iowa, le candidat qui se proclame socialiste a recueilli 83% des suffrages des moins de trente ans. Dans le New Hampshire, ces mêmes jeunes constituent la force la plus militante et engagée de sa campagne de terrain.

Ils sont jeunes. Ils sont à l’image d’une Amérique devenue multicolore : blancs, noirs, latinos, asiatiques, métis. Ils sont souvent étudiants. Ils mènent leur première campagne électorale. Et ces « Millennials » (surnom donné à ceux qui ont aujourd’hui moins de trente ans) se mobilisent pour un candidat socialiste de 74 ans. En plus de cela, ils n’ont pas froid aux yeux. La preuve.  «Si je peux me permettre de rectifier, intervient posément Ben, petite barbichette brune à la D’Artagnan. Nous faisons campagne pour une révolution politique portée par un candidat socialiste de 74 ans et des millions d’autres personnes, dont de très nombreux jeunes. Nous avons d’ailleurs créé un hashtag NotMeUs(PasMoiNous).»

Comme si la génération du millénaire reprenait le flambeau des années 60 que la « révolution conservatrice » de Reagan n’a pas réussi à totalement éteindre. Dans l’Iowa, Bernie Sanders a perdu d’un cheveu mais il a emporté 84% du vote jeune. Dans le New Hampshire, où est organisée aujourd’hui la première primaire (le vote dans l’Iowa n’était réservé qu’aux militants du parti) du cycle présidentiel, la participation de la nouvelle génération de citoyens américains sera décisive pour l’avenir de cette « révolution politique. »

Pour Sarah, tout a commencé par un quizz sur Internet, l’été dernier, l’été de ses 18 ans. Quelle personnalité politique était la plus proche de ses idées ? Un nom, dont elle avait à peine entendu parler, est apparu sur son écran: Bernie Sanders. Depuis, elle a changé trois fois de couleur de cheveux (violet, blond et désormais roux) mais pas de choix : elle veut « Bernie for president ». « Je veux surtout une démocratie restaurée où les responsables politiques ne peuvent pas être achetés par des compagnies », argumente-t-elle. Originaire du Massachussetts voisin, elle mène ses études à l’Université du New Hampshire à Durham et c’est là qu’elle votera. Sur le campus, elle participe à l’une des 220 sections universitaires de « Sanders 2016». Avec Céline et Faye, entre autres, elle fait le tour des dortoirs pour s’assurer que le « turn out » (la participation) sera au rendez-vous.

Transformer l’enthousiasme en vote : c’est également la mission de Michael, 25 ans. Vendredi dernier, lors d’un meeting tenu à Exeter malgré d’abondantes chutes de neige qui n’ont apparemment rebuté personne, les participants avaient à peine le temps de défaire les flocons de leurs manteaux et chevelures qu’il leur demandait noms et contacts à des fins de relance dans la dernière ligne droite. Electeur d’Obama en 2008, ce petit-fils d’immigré italien entame sa première campagne comme militant. « Si la participation est forte, cela veut dire que notre mouvement a revigoré la démocratie, indique-t-il. Ce ne sera qu’une première étape. Et même s’il n’obtient pas la nomination, Sanders a changé la tonalité de la discussion politique nationale sur tous les sujets : gratuité des frais d’inscription scolaire, création d’une sécurité sociale universelle, dénonciation des inégalités, chasser l’argent de la politique. » Au milieu des vieux bois centenaires de l’Hôtel de ville, Michael a croisé Jo, 18 ans, et a souri. Le jeune lycéen de l’Exeter Academy arborait ce jour-là un pull rose frappé du mot « féministe ». Quarante-huit heures auparavant, il se tenait, avec une dizaine d’autres jeunes, face à ce même bâtiment où Donald Trump venait donner un meeting façon « town hall », c’est-à-dire avec des questions des personnes présentes. Anecdote : une dame a pris le micro pour contester la vision paranoïaque de l’immigration du milliardaire nationaliste qui a eu comme répartie : « Qui vous envoie ici, c’est Sanders ?»

Sanders, celui qui donne le « la » de la campagne et qui domine dans les sondages locaux. Les plus récentes lui donnent entre dix et vint points d’avance sur Hillary Clinton. Dante Scala, professeur de sciences-politiques à l’UNH, avoue qu’il est « déconcerté » face à de tels scores annoncés. « Je pensais bien que Sanders allait bien se tenir ici mais pas à un tel niveau ». Un tel niveau qui  ne peut être possible, outre le soutien des jeunes, sans « l’adhésion de la classe ouvrière blanche. C’est tout sauf normal ici surtout pour un progressiste insurgé», commente l’universitaire.

Samedi, Sarah, Joe et Michael ont participé à une opération géante de mobilisation électorale, du porte à porte à la relance téléphonique. A Concord, capitale de l’Etat, alors que Matt, Mark, Eric, Greg, Lou et Nanou forment l’équipe qui part du QG de Sanders situé dans la zone commerciale, à quelques centaines de mètres de là, on s’apprête à faire les 3x3x3. Trois équipes de trois heures pendant trois jours. La direction nationale du syndicat SEIU a apporté son soutien à Hillary Clinton mais le « local 1984 » qui syndique les employés territoriaux du New Hampshire a choisi Sanders. « La force motrice de la campagne du sénateur Sanders, ce sont les gens. Savoir jusqu’où elle peut aller sera déterminée par la quantité de personnes qui s’impliquent. Si nous votons en masse et bien nous devenons une force politique », argumente John Hattan, secrétaire du syndicat.

En quelques mois à peine, cette candidature annoncée dans le quasi-anonymat, a débouché sur la construction d’une organisation électorale sans équivalent hormis celle de Barack Obama en 2008. Dans le New Hampshire, dont la population équivaut à la moitié de celle de Paris, « Bernie for president » ce sont 7200 volontaires et 108 « staffs » (permanents). L’embauche de ces derniers –essentielle pour une organisation – est rendue possible par une levée de fonds unique dans l’histoire électorale du pays (lire l’encadré ci-contre).

Face à la percée du « challenger », Hillary Clinton ne trouve pas la riposte. Coincée par sa stratégie de défense du bilan d’Obama afin de s’assurer du vote africain-américain, son supposé meilleur « pare-feu ». Empêtrée dans l’affaire de ses discours dispensés aux grandes banques de Wall Street contre des centaines de milliers de dollars. Dans les débats télévisés et en meeting, comme la semaine dernière dans le gymnase d’un collège de Manchester, la principale ville de l’Etat, elle tente d’abattre ses cartes-maîtresses: expérience, réalisme, femme candidate. « Le fait qu’elle soit une femme est important mais le plus important est qu’elle soit qualifiée », expose Annie, une petite blonde retraitée venue de New York  pour aider la campagne. Elizabeth, soutien d’ « Hillary » depuis 2008 a, elle, plutôt tendance à renvoyer tous les questionnements concernant sa candidate – ses changements de position, sa proximité avec la finance – à une forme de sexisme déguisé : « C’est une femme suprêmement intelligente. Alors on ne le supporte pas et on lui fait tout porter… ». Mais elle n’est pas aveugle au point de ne pas voir que le coup est mal embarqué, ici au moins. « Certains lui ont conseillé de laisser tomber le New Hampshire et de préparer la Caroline du Sud mais elle a refusé. »

L’ancienne secrétaire d’Etat continue de sillonner l’Etat participant à une chorégraphie politique sans équivalent, de 8h du matin à 11 heures du soir, de candidats au contact direct de leurs électeurs. Ici, une cafétéria de lycée. Là, une usine. L’exercice se rapproche plus de la démocratie de proximité que du barnum « à l’américaine ».

Au-delà du « décor », ce qui domine, côté républicains, c’est la pièce jouée qui pourrait être titrée : « La grande dérive ». Suivre, dans la même journée, Jeb Bush puis Ted Cruz, Marco Rubio ou Donald Trump, c’est s’assurer un voyage dans le temps. Le « frère de… », c’est un parti républicain à l’ancienne, à la Reagan. Sur ses affiches, il a tenté de faire oublier son nom de famille. Sur fond rouge, il est juste écrit : « Jeb ! » Mais en débat avec les étudiants de l’Université Colby-Sawyer de New London, il ne peut pas échapper à la réalité : « Je suis un Bush et j’en suis fier. Je fais partie de l’establishment. Mais j’ai une vie aussi.» Républicain « classique », il critique l’Etat et les impôts mais il développe des plans en trois points pour régler tous les grands problèmes du pays et reconnaît certaines réalités (le changement climatique, la persistance du racisme). « Jeb » est un homme de raison. De droite mais de raison.

Ted Cruz, sénateur du Texas et vainqueur du premier round en Iowa, lui, est un homme d’ultra-droite et psychotique, obsessionnel. Nous sommes allés l’écouter à Hooksett, petite ville jadis industrielle (textile et briques) aux bords d’une rivière. Il avait choisi comme lieu de rencontre le Robie Country Store, une épicerie générale du XIXe siècle transformée en restaurant, avec sur les murs, affiches de campagne (de Goldwater 1964 à Reagan 1980), des ustensiles de pêche, quelques armes à feu. Bref, l’Amérique laborieuse et traditionnelle. La pluie du jour était glaçante. L’argumentation aussi. Cruz a une solution : « C’est le génie de la Constitution qui va nous retirer du bord du précipice ». Pour « restaurer » l’Amérique, il n’a que des plans en deux points, toujours les mêmes: supprimer et abolir. Supprimer le département de l’Education. Supprimer l’administration fiscale. Abolir la réforme de la santé d’Obama. Abolir la progressivité de l’impôt. Entre chaque proposition, surgissent des « Yeah », des «Amen », et même un « Alleluia ». Ted Cruz, d’origine cubaine et ex-catholique, est devenu un  évangélique « born gain ». Son premier jour en tant que président : mettre fin à la persécution religieuse qui sévit aux Etats-Unis !

La « réaction » incarnée par Trump est plus « nationaliste » que « religieuse », même s’il manie également ce bâton de dynamite. Le milliardaire new-yorkais se grime en porte-parole de l’homme blanc en colère qui veut renverser la table car il ne reconnaît plus son pays. A Exeter, son public est manifestement interclassiste : des deux fils à papa déposés en Porsche au chauffeur routier, chemises à carreaux et casquette aux couleurs de la bannière étoilée. Trump est toujours donné en tête dans les sondages mais l’appareil républicain cherche un homme plus « modéré », moins « cinglé », capable de gagner l’élection générale le 8 novembre prochain. Et le bon « cheval », ce serait lui, Marco Rubio, élu sénateur de Floride, en 2010, avec le vague des Tea Party. Fils d’immigrés cubains, père barman et mère femme de ménage. Un visage de gendre idéal. Sa campagne semble prendre. Dans la cafétéria d’un collège de Salem, il a fait le plein, comme à chaque fois. « Je connais la maison, nous dit un militant blanchi sous le harnais. Je peux vous dire que c’est le bon vieux parti républicain qui est ici : professions libérales, petits patrons, mères de famille. » Et que dit Rubio, l’homme du consensus ? Il affirme que « Dieu est la source de nos droits ». Qu’il abolira l’Obamacare. Annulera l’accord avec l’Iran. Baissera le nombre d’agents des impôts pour augmenter celui des patrouilles de la frontière. Traquera les terroristes qu’il enverra à Guantanamo, sans procès, ni avocat. Le consensus qui s’annonce sera le plus à droite de l’histoire du parti de Lincoln !

Comme le résume John Nichols, qui couvre la campagne pour le magazine progressiste The Nation,  « l’Amérique vire à droite et l’Amérique vire à gauche en même temps. C’est plus vrai que jamais. Cette élection s’annonce vraiment comme un moment-pivot dans l’histoire du pays. »

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Doutes et certitudes du peuple d’Obama

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Les Américains ont une faculté assez sidérante à faire passer la politique par des canaux qui n’apparaissent pas traditionnels aux yeux d’Européens. Ainsi, pour discuter avec des progressistes, des « liberals », le mieux c’est d’aller prendre un apéro… L’initiative s’appelle « Drinking Liberally », dont la traduction, dans l’esprit, serait en effet « Apéros progressistes ». Ces derniers sont une déclinaison d’un projet baptisé « Living liberally » (Vivre de manière progressiste). Il y a aussi les « screening » (séances ciné), les « reading » (lectures), les « eating » (bouffes) et même les « laughing » (spectacles comiques)…

Explications à Denver avec John E. (c’est ainsi qu’il se présente): « Tout a commencé à New York en 2003. Deux gars ont eu l’idée de créer un lieu où on pouvait s’apitoyer sur notre sort d’avoir Bush comme président. Mais, attention, nous ne sommes pas une arrière-salle du parti démocrate. » On compte désormais 233 « apéros progressistes » dans 46 des 51 Etats américains. Chaque « branche » se réunit en général deux fois par mois dans un lieu fixe. A Denver, le « drinking » a inauguré en 2006.

Les habitués arrivent les premiers et s’installent. Il y a là John, Joe, John (encore) Misty et son mari Kyle. Kyle est un « liberal » de fraîche date et il tient à le faire savoir : « Je suis du Texas et j’étais un évangéliste. La vie et ma femme Misty m’ont ouvert les yeux. Il y a cinq ans, je me suis révolté contre l’anarcho-syndicalisme et je suis devenu un « liberal », explique ce solide gars à l’accent, en effet, texan. Misty sirote son verre de vin blanc, pensive : « Vous venez de France ? Nous sommes tellement en retard sur vous ». Ce soir, le groupe a envie de parler du « modèle Apple », pas forcément de la campagne.

A côté d’eux, John E., s’entretient du climat politique avec deux nouveaux venus, Stacey et Ben. « Nous venons juste d’emménager à Denver en provenance de la Virginie, explique Stacey, enceinte de plusieurs mois, et nous voulions entrer en contact avec des progressistes ». John E: très engagé en 2008 dans la campagne d’Obama, il l’est beaucoup moins cette année. « Je suis devenu papa depuis et j’ai un peu moins de temps. Mais la raison principale est que j’ai été déçu par Obama, par un certain nombre de choses qu’il a faites ou n’a pas faites. Je pense, par exemple, que la loi sur la santé aurait dû être plus forte ». Stacey : « Je serais un peu plus modérée : la loi représente quand même un pas en avant. Aurait-il pu faire plus ? Peut-être. Il aurait peut-être pu faire un plan de relance plus imposant ». Alors que John s’apprête à poursuivre le débat, deux jeunes femmes s’avancent vers lui et lui tendent la main. « C’est notre première fois ici alors on voulait se présenter. Je suis Justine», annonce la première. « Et moi, c’est Melissa », enchaîne la seconde. « Bienvenue, alors », répond John. On saisit l’occasion pour leur demander les raisons de leur présence. « Ben, c’est normal, on aime être « liberal » et on aime boire, donc on est là », rigole Melissa. « On essaie de rencontrer d’autres électeurs démocrates », avance Justine.

Les deux Latinas mènent également une campagne électorale effrénée. La seule évocation  d’une victoire possible de Romney les rend blêmes. « Les gens ne sont pas excités comme en 2008, c’est vrai, ils sont même un peu déçus, mais ils se disent qu’il faut tout de même aller voter », se persuade Melissa. « Moi-même, je ne suis pas emballée mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? », s’interroge Justine.

La discussion se poursuit à l’autre bout du pays avec des « obamistes » convaincus. Patrick Le Floch, un Français, est le président du parti démocrate de Fairfax, dans le nord de la Virginie, un bastion démocrate. Pour lui, « le bilan est positif. Obama a fait le pari du plan de relance et du sauvetage de l’économie. L’Obamacare est une réforme comme celle des droits civiques sur laquelle personne ne pourra revenir. La stagnation est dûe à l’attitude des républicains à partir de 2010 ». Mais l’heure n’est plus vraiment au jugement du premier mandat. L’urgence, c’est le terrain. « Tous les week-ends, nous faisons du porte à porte ».

Parmi les plus acharnés des militants, figure Curtis Chandler. Pourtant jusqu’en 2008, il n’avait jamais voté démocrate. « Mes parents étaient républicains. Mon père était patron de PME et j’ai toujours cru au discours de responsabilité fiscale tenu par les républicains, explique-t-il. J’ai commencé à décrocher dans les années 90 sur les sujets de société. Puis est venu Bush. Pourtant, encore en 2004, j’ai voté pour lui. Puis, j’ai arrêté. Je n’ai pas quitté le parti républicain, c’est ce parti qui m’a quitté. Pourtant, je suis un électeur « naturel » pour eux. Je suis retraité depuis dix ans. Les investissements se portent comme jamais. Mais je ne supporte plus leur idée de l’Amérique, leur défense des plus riches alors que je pense que les revenus du capital devraient être taxés comme ceux du travail, leurs positions sur l’avortement ou le mariage gay, les lois qu’ils font voter dans les Etats qu’ils dirigent pour restreindre le vote des « minorités »…Je sais trop bien ce qu’ils sont devenus pour simplement envisager leur laisser une chance de revenir au pouvoir. »

(1)             http://livingliberally.org/

Cet article est paru dans l’Humanité dimanche du 31 octobre

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A Dallas, laboratoire politique, sur un air latino

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Les Hispaniques constituent désormais le premier groupe démographique de la métropole texane. Au-delà des changements culturels et sociaux, ce bouleversement a conduit à des modifications du paysage politique, que les républicains tentent de « neutraliser » par tous les artifices de la loi et du redécoupage électoral. Au point d’empêcher un basculement du Texas, place-forte des conservateurs ? Reportage.

Depuis la création du bureau en 1846, les shérifs de Dallas se prénommaient Don, James, Burnett, Smoot ou encore Shuyler. Ils portaient généralement Stetson et bottes de cow-boy. Depuis huit ans, un léger changement est intervenu : le shérif du comté de Dallas est une femme. Elle s’appelle Lupe Valdez. Elle est latina et lesbienne déclarée. A Dallas, oui, la ville dans laquelle JFK n’était pas le bienvenu il y a un demi-siècle. Dans la deuxième ville du Texas, si conservateur.

Fille de fermiers migrants mexicains, elle a passé une partie de son enfance à travailler dans les champs. Sa famille (huit enfants) a ensuite déménagé à San Antonio. Lupe a réussi à rentrer à l’Université du Texas à Arlington, à 500 kilomètres du domicile familial, et à y décrocher une maîtrise en criminologie. Le 2 janvier 2004, dans un climat d’incrédulité, elle annonçait son intention de briguer le poste de shérif. Elle a d’abord remporté les primaires démocrates (ces fonctions publiques font en effet l’objet d’élections pour lesquelles les candidats déclarent leur appartenance politique) avant de battre par une faible marge (51,3%-48,7%) le candidat républicain, Danny Chandler.

Sous son office, les prisons du comté – dont elle a la responsabilité –  ont enfin obtenu la certification fédérale mettant fin à une longue tradition « locale » (conditions sanitaires déplorables, pas d’aide médicale, arrestations arbitraires). En 2008, elle a gagné sa réélection dans un fauteuil, avec 50% des suffrages dès le 1er tour, face à trois autres candidats. Cette année, à l’instar des élus (président, députés, sénateurs), elle défend son bilan dans une campagne qui annonce une victoire tranquille.

Ce petit bout de femme en uniforme symbolise la montée en puissance tranquille des Latinos au Texas, phénomène encore plus visible dans les grandes villes. Dans le comté de Dallas (le neuvième plus peuplé du pays avec 2,4 millions d’habitants au cœur d’une métropole de 6 millions d’habitants), les Latinos représentent 38% des habitants devant les Blancs (33%), les Africains-Américains (22%) et les Asiatiques (5%).

« Ecoutez, regardez, sentez. On est vraiment dans un pays latino. » Nous remontons Jefferson boulevard, à deux pas du centre et d’Elm street où JFK a été assassiné, l’artère centrale d’un quartier très populaire, jadis majoritairement blanc, aujourd’hui tout aussi massivement latino. Les devantures des magasins sont colorées : du vert, du jaune, du rouge. Les noms à consonance espagnole abondent. A la télé, du « soccer », du « futbol », pas du base-ball, ni du foot américain.

Au volant : Alfredo Carbajal, rédacteur-en-chef d’Al Dia (400.000 exemplaires deux fois par semaine), journal en espagnol lancé en 2003 par le grand titre de la ville, le Dallas Morning News. Quand il dit « on est vraiment en pays latino », il n’est pas admiratif. Il constate. Quand il avance que l’on « peut très bien faire sa vie dans ces quartiers sans parler un mot d’anglais », il tient à préciser aussitôt : « Je ne critique pas ou je ne m’en réjouis pas. » Il constate. En entrant dans le restaurant Las Ranitas où nous venons manger quelques tacos et fajitas tout en discutant, nous constatons : la serveuse nous accueille en espagnol et peine vraiment en anglais.

En sirotant son ice tea, Alfredo veut remettre en perspective : « L’histoire de ce pays, c’est d’intégrer des gens et des cultures venus d’ailleurs. C’est vrai qu’actuellement, il y a une partie de la société qui ne se sent pas à l’aise avec l’arrivé des Latinos. En temps de crise économique, certains veulent en faire des boucs-émissaires mais cela n’empêche pas Dallas d’être le lieu d’expérimentation pour la nouvelle culture latina. »

La deuxième ville du Texas (derrière Houston) s’apparente également à un laboratoire d’un autre ordre : politique. La percée démographique des Latinos (lire encadré ci-dessous), favorables aux démocrates, conduira-t-elle à des basculements de nature électorale et institutionnelle? Si la question est nationale, Dallas peut offrir quelques indices. Le premier est livré par Raphael Anchia, représentant démocrate à la Chambre du Texas : «  Entre 2000 et 2005, le comté de Dallas a perdu 130000 résidents « anglos » et gagné 175000 Latinos. Plus de 60% du comté était soit africain-américain soit latino. Parce que les « anglos » au Texas votent plus pour les Républicains et les Latinos pour les démocrates, nous avons bénéficié de ce changement dans la population pour gagner le comté en novembre 2006. »

L’équation ne relève pourtant pas de la loi d’airain. Ou, alors, comment expliquer que quatre des cinq sièges de l’aire métropolitaine de Dallas à la Chambre des représentants des Etats-Unis soient détenus par le parti républicain ? Les organisations des droits civiques pointent, à juste titre, la capacité du parti de droite à manier les ciseaux du « charcutage électoral » (lire article ci-contre). Pour les élections parlementaires de cette année, le Texas dispose de quatre sièges de représentants supplémentaires par rapport à 2010. Le recensement de la population réalisée cette année-là, à l’échelle nationale, a en effet conduit à un ajustement de la représentation des Etats. Grâce à 4,3 millions d’habitants supplémentaires pendant la première décennie du XXIe siècle, le « lonestar state » est le grand vainqueur. 90% de cet accroissement démographique provient des minorités, électeurs traditionnels du parti démocrate : 65% des Latinos, 13% des Africains-Américains et 10% des Asiatiques. A qui échoueront les quatre nouveaux sièges ? Il n’est même pas trop tôt pour le dire puisque le redécoupage ne laisse aucun doute : à trois républicains, blancs, et à un élu démocrate, africain-américain. Pour la League of Women Voters, il s’agit là « de l’exemple le plus extrême de charcutage électoral sur une base raciale parmi tous les redécoupages de cette année ». Les redécoupages sont réalisés par les assemblées d’Etat et au Texas, celle-ci est évidemment républicaine. On n’est jamais aussi bien servi…

Cela n’épuise pas, pour autant, le sujet. Le Texas, qu’on ne peut, par définition, « redécouper » lors des élections présidentielles, demeure un Etat « rouge », la couleur du parti de Romney, malgré son statut « majorité-minorité » (les Blancs sont minoritaires) depuis 2000.

« Les Hispaniques sont une force politique montante mais il est très difficile de les faire participer au processus électoral », constate Alfredo Carbajal. « Le taux de participation des Latinos est faible, encore plus faible que dans d’autres Etats », confirmait, dans les colonnes du New York Times, James Henson, directeur du Texas Politics Project à l’Université du Texas à Austin. Les Blancs, très massivement républicains au Texas, comme le rappelait Raphael Anchia, ne représentent plus que 45% de la population mais encore 63% de l’électorat.

Les raisons de cette absence de tradition civique chez les Latinos du Texas sont multiples. Elles tiennent d’abord au statut social : les Latinos sont surreprésentés dans les catégories sociales défavorisées, plus enclines à s’abstenir. Jim Cohen, professeur à Paris III, auteur de Spanglish America, dépeint ainsi le paysage : « La très grande majorité des immigrés récents sont des salariés, des travailleurs qui cherchent à s’en sortir en quittant des situations économiques difficiles dans un contexte inégal Nord-Sud, contexte dont on ne tient absolument pas compte en formulant les politiques d’immigration à Washington. Leur mode d’insertion économique passe par des emplois peu qualifiés, des bas salaires, de peu de droits, de peu de services sociaux, ce qui les oblige à pratiquer l’art de la survie. L’intégration ne passe pas toujours de la promotion sociale. Ce modèle de l’incorporation par le bas s’applique à une quasi-majorité d’enfants d’immigrés latinos aujourd’hui. » Défavorisés de père en fils : du rêve américain à la réalité d’un pays miné par l’explosion des inégalités et encore secoué par les effets de la crise de 2008. Ici, comme ailleurs, le durcissement des conditions de vie éloigne les plus démunis des processus politiques plus qu’il ne les en rapproche.

Ajoutons, à cette donnée valide pour l’ensemble du pays, des phénomènes plus locaux. « L’immigration hispanique est beaucoup plus récente au Texas qu’en Californie, avance Alfredo Carbajal, lui-même né de l’autre côté de la frontière. Elle ne s’est pas encore organisée sur le plan politique. » D’autant que, dans le Texas, selon James Henson, « le parti démocrate s’est vraiment atrophié ». La direction nationale du parti de l’âne n’investit pas un seul dollar dans cet Etat qu’elle sait perdu d’avance lors du scrutin présidentiel. La convention démocrate qui s’est tenue à Charlotte, début septembre, a marqué un tournant de ce point de vue puisque le discours de référence a été confié à Julian Castro, jeune maire (37 ans) latino de San Antonio. La volonté du parti d’Obama de faire émerger un leader marque un changement stratégique des démocrates qui donnaient, jusque-là, l’impression de se conduite en quasi-rentiers, engrangeant les bons résultats dans ses bastions de la vallée du Rio Grande, le long de la frontière, et des grandes villes (Dallas, Houston, San Antonio, Austin) tout en attendant que la démographie fasse, lentement mais sûrement, son œuvre. La progression régulière de la part des Latinos dans l’électorat – de 7% en 1984, 20% en 2008, 25% cette année -, s’accompagne, il est vrai, d’une progression certaine: 44% pour Obama contre 38% pour Kerry en 2004 et Gore en 2000. Inéluctablement, le Texas virera au « bleu ». Tôt ou tard. En tout cas, pas en 2012.

Article publié dans l’Humanité du 30 octobre

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En Virginie, toute une Histoire en Noirs et Blancs

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L’Etat qui avait interdit les mariages « mixtes » jusqu’en 1967 est désormais en tête des unions entre Noirs et Blancs. Cette évolution saisissante des mentalités se matérialise-t-elle également dans d’autres champs de la société américaine ? Les Etats-Unis en auraient-ils fini avec les discriminations raciales ? Reportage entre Norfolk et Fairfax. 

C’est une photo en noir et blanc. Ils regardent tous les deux l’objectif, fixement. A gauche, Mildred Jeter, femme africaine-américaine. A droite, Richard Loving, homme blanc. Ils semblent travaillés par la lassitude et la souffrance. Ils s’aiment, mais la loi stipule qu’ils ne le peuvent pas. Nous sommes à la fin des années 50. Mildred a 18 ans. Richard, 24. Elle est enceinte. Ils veulent se marier. En Virginie, une loi datant de 1924 interdit les mariages « inter-raciaux ». Qu’à cela ne tienne : ils se rendent dans le District de Columbia (Washington) voisin et s’unissent devant la loi. De retour chez eux, les jeunes mariés sont arrêtés en pleine nuit par le shérif du comté. Lors du procès, le juge, Leon Bazile, proclame : « Dieu Tout-puissant créa les races blanches, noires, jaunes, malaises et rouges, et les plaça sur des continents séparés. Et, sauf l’interférence avec ses dispositions il n’y aurait aucune cause pour de tels mariages. Le fait qu’il sépara les races montre qu’il n’avait pas pour intention qu’elles se mélangent.»

Le couple est condamné à un an de prison. La sentence est suspendue pendant vingt-cinq ans s’ils acceptent de quitter la Virginie. Ce qu’ils font pour emménager dans ce District de Columbia si accueillant. Mais ils n’abandonnent  pas. En 1963, avec l’aide de l’ACLU (American Civil Liberties Union),  ils lancent une série d’actions en justice. Le 12 juin 1967, le périple judiciaire prend fin par une décision de la Cour Suprême des Etats-Unis. Dans l’affaire Loving contre Virginia, la plus haute juridiction du pays donne, à l’unanimité, raison au plaignant. Elle écrit: « Le mariage est un des « droits civiques fondamentaux de l’homme », fondamentaux pour notre existence et notre survie même… Pour nier cette liberté fondamentale sur une base aussi intenable que les classifications raciales incorporées dans ces lois, des classifications si directement subversives au principe d’égalité au cœur du quatorzième amendement (ratifié en 1868, il vise à assurer les droits des anciens esclaves, NDLR), prive assurément tous les citoyens de l’État d’une liberté sans procédure légale régulière. Le quatorzième amendement requiert que la liberté de choix de se marier ne soit pas restreinte par des discriminations raciales. »

Désormais, en Virginie, on peut se marier avec qui l’on veut. Les Loving retournent dans leur Etat chéri mais ne profiteront que peu de temps de leur bonheur paisible et de leurs trois enfants. En 1975, à 42 ans, Richard est tué dans un accident de voiture, dans le comté de Caroline, en Virginie, par un automobiliste sous l’emprise de l’alcool. Mildred survit à l’accident mais perd son œil droit. Elle est décédée le 2 mai 2008 d’une pneumonie, à l’âge de 68 ans. Tous les ans, le 12 juin, le Loving Day célèbre la date historique de la décision de la Cour Suprême. Partout, à travers les Etats-Unis, des couples, « mixtes » ou non, se rassemblent et font la fête.

Quarante cinq ans après l’arrêt historique de la Cour Suprême, les mariages « inter-raciaux », comme on continue de les appeler ici, ont de nouveau fait, au printemps dernier, la « une » des journaux : la Virginie est l’Etat qui enregistre le plus fort taux de mariages entre Noirs et Blancs.

Sarah et Robert forment l’un de ces couples qui ont contribué à la saisissante évolution. Pour autant, la statistique plaçant la Virginie sur la plus haute marche du podium leur avait totalement échappée. « Ah bon », lâchent-ils à l’unisson, alors que nous engageons la conversation dans le salon de leur maison de Fairfax, dans le nord de l’Etat. « En même temps, en y réfléchissant, ça ne m’étonne pas, ajoute Sarah aussitôt. Le nord de la Virginie est si divers. » La « northern virginia » fait partie de l’aire métropolitaine de Washington, la capitale fédérale dont elle dépend fortement sur le plan économique (commandes publiques, industrie de la défense…). Elle compte 2,5 millions d’habitants. Sa composition démographique est la suivante : 55% de Blancs, 16% de Latinos, 11% de Noirs, 10% d’Asiatiques. Ses niveaux d’éducation et de revenus sont largement supérieurs à la moyenne nationale. C’est une terre « bleue » (de la couleur du parti démocrate).

Retour au couple. Sarah, aux racines italienne (par sa mère), irlandaise et allemande (par son père), a « flashé » la première sur « ce grand type en uniforme » (Robert est pompier). « Le fait qu’il soit Noir ne m’a même pas traversé l’esprit. » Lui n’a pas vu une femme blanche mais une « grande femme magnifique ». Les deux familles n’ont pas sombré dans un remake de « Jungle Fever » de Spike Lee, dans lequel les entourages d’un africain-américain (Denzel Washington) et d’une italo-américaine (Annabella Sciorra) les découragent de poursuivre leur relation.

Les enfants (ci-dessus la photo en… couleurs) ont pris la nouvelle avec entrain : après un divorce, leurs parents refaisaient leur vie. «Dans des endroits comme le nord de la Virginie, la relation à d’autres communautés est vraiment un non-problème, souligne Sarah, assistance sociale pour le comté de Fairfax. Dans les écoles, on compte plus de cinquante nationalités. » L’une des filles de Sarah a même demandé à être placée dans la même « fratrie » que l’un des fils de Robert dans l’album du lycée. « Il ne peut pas être ton frère, il est Noir », lui a-t-on répondu. Elle, au caractère déjà bien trempé : « Et alors ? Bien sûr qu’il l’est. »

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? « Non, je ne dis pas que le racisme n’est plus vivant dans ce pays », répond Sarah, du tac au tac. Elle livre une anecdote : le pasteur de l’Eglise à laquelle elle appartient, ultra-majoritairement blanche, est un Africain-Américain. Il lui a confié qu’au moment de la communion, certains croyants se rangeaient systématiquement dans la file de son adjoint blanc… « Le racisme est encore en vie même si le pays évolue vraiment. Ce qui est rassurant c’est que les racistes sont obligés de la mettre en sourdine », constate Robert. Et d’ajouter : « Peut-être que si vous allez plus vers le sud, les comportements seront différents. »

Dans le sud de la Virginie, considéré comme plus conservateur, le nombre de mariages « exogames » (terme plus adéquat qui définit un mariage en dehors de sa propre classe sociale ou de son « origine ») augmente aussi. Mais ces unions en couleurs sont-elles le symbole d’une société, si ce n’est post-raciale, du moins apaisée dans ses relations entre communautés, voire en marche vers la mixité « ethnique » et sociale ?

Pour tenter de répondre à cette question, direction Norfolk, dans le sud de l’Etat : 242.000 habitants au cœur d’une conurbation (Hampton Road) d’1,5 million d’habitants. 44% Blancs, 43% Noirs, 6% de Latinos. L’activité locale repose sur l’industrie de la défense (base navale militaire de premier ordre) et sur l’économie portuaire. Norfolk est massivement démocrate et a accordé 71% de ses suffrages à Obama.

La ville a subi une « reségrégation de fait » lorsqu’une immense partie des habitants blancs a rejoint, dans les années 70, les « surburbs » (banlieues résidentielles). Recherche d’un cadre de vie plus paisible et réaction aux droits civiques accordés aux Africains-Américains : les sociologues ont appelé cela le « white flight » (l’exode blanc). Norfolk a même fait figure de cas d’école. 212.000 Blancs habitaient la ville en 1970 (ils représentaient alors 70% de la population), 105.000 actuellement. Norfolk s’est évidemment dépeuplée mais la courbe se redresse depuis une dizaine d’années avec un millier d’habitants supplémentaires chaque année.

La ville demeure coupée en deux, de part et d’autre de Monticello avenue. A l’est, les Africains-Américains sont majoritaires. A l’ouest, ce sont les Blancs. Comme une symétrie, deux universités prennent place aux confins du territoire. A l’est, la Norfolk State University, grande université historique noire, avec ses 7000 étudiants. Jerome, rencontré sur le campus, nous invite à la prudence : « Vous voulez qu’on abandonne ce qu’on a construit simplement pour être mixtes. Nos universités, nos églises. Maintenir les liens forts de notre communauté, ce n’est pas de la ségrégation. » A l’ouest, l’Old Dominion (25.000 étudiants), l’ancienne  succursale du très select William and Mary College (Jefferson et Madison y furent formés), devenue indépendante. L’université publique s’est très largement ouverte aux « minorités », atténuant les frontières mentales.

A la jonction de ces deux parties de Norfolk, les quartiers de Norview, Elmhurst et Foxhall (15.000 habitants) rassemblent plus qu’ils ne divisent. Les établissements scolaires en constituent une preuve tangible. Une école élémentaire, un collège et un lycée se trouvent au cœur de cet ensemble dessiné, comme souvent aux Etats-Unis en dehors des centres-villes, par de larges avenues et des rues adjacentes parsemées de maisons individuelles de taille moyenne. Les directions et équipes pédagogiques des trois établissements publics sont composées d’autant de Noirs que de Blancs, tout comme le public scolaire. A l’heure de repartir chez soi, ou de reprendre le bus, la mixité est flagrante. Il semble même que quelques petits couples « mixtes » se forment…  En 2005, le réseau d’écoles publiques de Norfolk a été récompensé par le « Board Prize », qui chaque année  met à l’honneur, avec un chèque d’1 million de dollars à la clé, la réduction de la fracture sociale pour les élèves issus des milieux défavorisés et des minorités.

La vie est « mixte » mais la vie est dure… Le revenu moyen des habitants se situe à 40.000 dollars par an, très en-deçà de la moyenne nationale. Un tiers des familles gagne moins de 30.000 dollars par an, ce qui les place à la limite du seuil de pauvreté officiel. Alors qu’une maison n’y vaut en moyenne que 160.000 dollars, la moitié des propriétaires laissent plus d’un tiers de leur paie dans le remboursement du crédit. Un loyer s’établit autour de 1000 dollars, bien trop élevé pour les ressources limitées de la majorité des habitants. Norview, Elmhurst et Foxhall sont des quartiers de salariés modestes et de chômeurs – noirs et blancs –, dans lesquels existe donc le mélange des communautés, pas la mixité sociale.

Encore ce tableau offert par Norfolk apparaît-il moins inquiétant que le constat dressé par deux professeurs de sciences-politiques, Rogers M. Smith et Desmond S. King, auteurs d’un livre paru cet année : « Still a house divided » (Une maison encore divisée). Ils citent l’exemple de l’école, premier lieu de la société américaine à avoir fait l’objet d’une « déségrégation » juridique avec l’arrêt de la Cour Suprême de 1954,  Brown v. Board. Qu’y constate-t-on ? Le pourcentage d’élèves noirs fréquentant un établissement à majorité non blanche est passé de 66% en 1991 à 73% en 2003-2004.  Autre recul : durant les deux dernières décennies, le fossé entre les salaires et les taux d’emploi des Noirs et des Blancs s’est élargi par rapport aux années 70.

L’explosion des inégalités, palpable depuis une dizaine d’années, et la Grande Récession de 2008 ont présenté une note particulièrement salée aux ménages modestes et défavorisés, parmi lesquels les Africains-Américains sont surreprésentés.

Le 28 août 1963, sur le Mall de Washington, Martin Luther King n’avait-il pas prévenu que derrière le combat pour l’obtention des droits du citoyen se profilait, pour les Africains-Américains et le pays, une autre montagne à gravir : « Les tourbillons de la révolte continueront d’ébranler les fondations de notre nation jusqu’au jour où naîtra l’aube brillante de la justice. »

Article publié dans l’Humanité du 24 octobre

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En direct de … l’avion du retour

Séjour professionnel terminé aux Etats-Unis. Retour à la réalité française. Mais d’ici aux élections, publication de plusieurs reportages dans l’Humanité et dans l’Humanité dimanche (postés également sur ce blog) sur le rôle grandissant des Latinos (depuis le Texas), la question des relations Noirs-Blancs (depuis la Virginie), l’opposition frontale entre deux Amériques (depuis le Colorado) et sur la campagne présidentielle (depuis un peu partout).

Puis, d’ici quelques jours, lancement d’une série « pratique » sur les élections. Un peu à la façon de Michel chevalet : « Comment ça marche ». Comme je n’ai pas prétention à avoir toutes les questions en tête (pas plus que les réponses, d’ailleurs), je vous invite à me poser directement vos questions, interrogations et « colles ».

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20 octobre 2012 · 1503 38

Lu dans la presse : les Latinos pour le mariage gay

Pour la première fois, un sondage montre que les latinos sont majoritairement favorables au mariage homosexuel. Le New York Times en fait l’annonce dans son édition de vendredi. Il y a six ans, 56% des latinos y étaient opposés. Aujourd’hui, ils s’y déclarent favorables à 52% et les latinos catholiques sont encore plus favorables (54%) à cette mesure. Seuls les latinos protestants évangéliques demeurent opposés à l’union de deux personnes du même sexe, mais ils demeurent ultra-minoritaires. Le New York Times souligne que ce sondage montre à quel point la stratégie des Républicains tentant de séduire les latinos sur la base des « valeurs » conservatrices (anti-avortement, anti-mariage gay) est voué à l’échec.

Les latinos enregistrés sur les listes électorales soutiennent Obama contre Romney dans un rapport de trois contre un. En 2008, Obama avait recueilli les deux tiers du vote latino. Le ratio devrait être proche cette année, la seule et massive question restant : quelle sera la participation électorale des latinos ? Il s’agit, pour les démocrates, de l’un des enjeux principaux, si ce n’est le principal, d’ici le 6 novembre.

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20 octobre 2012 · 101 49

En direct du… restaurant, QG de la gauche à Washington

A Washington, c’est un lieu incontournable de la gauche américaine. On n’y débat pas en permanence mais on y mange, bien et pas cher. Chacun sait bien, en venant ici, qu’il pose un acte. On ne prend pas un repas dans l’un des « Busboys and Poets » (il y en a désormais deux à Washington plus deux autres dans sa banlieue) comme dans un steakhouse d’une grande chaîne. Le propriétaire de la chaîne s’appelle Anas Shallal, 57 ans, arrivé aux Etats-Unis à l’âge de 11 ans. En 2003, alors que Bush lance le feu et le fer sur l’Irak (ah oui, Anas est né à Bagdad), Andy se demande ce qu’il pourrait bien faire pour contrer cette idéologie de choc des civilisations. « Il n’y avait pas d’endroit où les gens pouvaient se rencontrer… Je voulais créer un lieu qui soit clairement à gauche », a-t-il expliqué au Washington Post. Sa réponse mêle politique, bonne bouffe et  littérature.

Le premier « Busboy… » ouvre en 2005 au coin de la 14e rue à Washington. Tout le monde pensait alors que le proprio était noir, tant Andy (eh oui, aux Etats-Unis, c’est Andy) puise dans la culture africaine-américaine.  Une rencontre qui date du lycée alors, qu’à sa tronche de métèque, s’ajoute un anglais passable et un bégaiement… Au programme du cours d’anglais : le mouvement de la Renaissance de Harlem. Quelques mots d’Hughes Langston lui resteront en mémoire :

« Que l’Amérique soit l’Amérique de nouveau,

qu’elle soit le rêve qu’elle était ».

Quand Andy n’est pas dans l’un de ces restos, on est certain de le trouver dans une manif face à la Maison Blanche manifestant contre un projet d’oléoduc, en train de distribuer des repas gratuits aux militants d’Occupy Wall Street, ou signer un chèque à des organisations progressistes. Et quand il est dans l’un de ses restos, il ne déroge pas à la politique sociale qu’il ambitionne pour le pays : le plus bas salaire s’affiche à 10,25 dollars de l’heure (le minimum fédéral est fixé à 7,25 dollars), congés maladie pour les employés et assurance-maladie pour ceux qui ont un contrat à plein temps.

Nous avons pris le « Busboys and poets » à son deuxième arrêt à Washington : à l’angle de la 5e rue et de K avenue… L’entrée donne directement sur la librairie gérée par Teaching for Change, association clairement orientée à gauche. Puis s’ouvre l’espace restauration, vaste et large, comptoir central et mezzanine, occupé par une foule bigarrée et…, partout, des œuvres d’art (voir la photo). On allait presque oublier l’essentiel : Andy Shallal est artiste et il décore lui-même ses restaurants.

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19 octobre 2012 · 202 44

Lu dans la presse : les démocrates dominent le vote anticipé

Un article du Washington Post fait le point sur le « early voting » qui permet aux électeurs de voter avant le jour J. En 2008, 30% des électeurs avaient déposé leur bulletin dans l’urne avant le mardi qui suit le premier lundi de novembre, traditionnel jour d’élection depuis le milieu du XIXe siècle. A trois semaines du scrutin, 1 million d’électeurs ont voté. « Les démocrates enregistrés votent à des niveaux équivalents voire supérieurs à ceux de 2008 », déclare au quotidien de Washington, un professeur de sciences-politiques, Michael McDonald. En Floride, un Etat indécis qui pourrait faire la différence, les Républicains mènent de 4 points mais leur marge en 2008 était de 12 points, ce qui n’avait pas empêché Obama de finalement l’emporter (51-48). Dans l’Ohio, impossible de mesurer l’état du rapport des forces puisque cet Etat n’autorise pas les électeurs à se déclarer républicains, démocrates ou indépendants lors de leur inscription sur les listes électorales. Mais le vote anticipé est fort, aussi bien dans les comtés démocrates que républicains.

« La question est de savoir si Obama engrange des votes qu’il aurait eu de toute façon ou s’il obtient des voix de personnes qui ne comptaient pas aller voter. C’est certainement une combinaison des deux », ajoute Michael McDonald.

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