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A Los Angeles, un Mondial à l’ombre de Trump

Dans la deuxième ville du pays, où l’équipe des Etats-Unis va jouer son premier match, l’ambiance est plus à la crainte qu’à l’enthousiasme. Près de la moitié des habitants sont latinos – citoyens ou immigrés – et seraient des cibles de premier choix si le président nationaliste décidait de lancer des raids surprises à l’occasion de l’événement. (Article publié dans l’Humanité magazine du 11 juin 2026.)

Los Angeles (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Alexis Mejia ne sait pas encore si ce vendredi 12 juin, au deuxième jour de la Coupe du monde 2026, il pénétrera dans le Sofi Stadium de Los Angeles pour le premier match des États-Unis face au Paraguay. Cela ne dépend pas du choix d’un sélectionneur – Alexis n’est pas joueur de foot professionnel. Cela ne tient pas non plus aux prix astronomiques des billets qu’il n’a pas pu s’acheter. Tout tient à son employeur Legends Global, à la Fifa, voire à Donald Trump. Salarié depuis trois ans au service de restauration du stade qui va accueillir huit matchs de ce Mondial, Alexis a voté jeudi 4 juin le principe d’une grève si les revendications de son syndicat – Unite Here Local 11 (1) – n’étaient pas satisfaites. Revendications qui portent sur deux points essentiels : de meilleures conditions salariales et une protection contre la police de l’immigration, la désormais célèbre ICE.

« J’ai toujours mes papiers avec moi »

Selon la direction du syndicat, « la dernière proposition de Legends Global (groupe états-unien spécialisé dans la gestion de salles de spectacle à l’échelle mondiale, dont le siège social est situé à Los Angeles – NDLR) prévoit un gel des salaires pour certains préposés aux suites et barmans, ainsi qu’une augmentation annuelle de 25 cents de l’heure pour les cuisiniers et les plongeurs ». Une « insulte » pour Maria Herrera, qui fait partie des équipes du Sofi Stadium depuis le premier jour. « Nous sommes bien formés et nous sommes ravis d’aider tous les visiteurs lors de cette Coupe du monde. La Fifa demande des sommes exorbitantes (lire p. 25) pour le service que nous allons fournir et nous voulons donc simplement bénéficier d’une rémunération équitable. Tout augmente ici, la nourriture, l’essence, mais pas nos salaires », explique-t-elle. Après avoir répondu à nos questions, elle se dirige vers la caméra d’une télé locale en langue anglaise avant de redire, en espagnol, ses préoccupations. C’est l’effervescence, à J – 8, face au local du syndicat, perdu dans une zone commerciale : les journalistes se pressent pour recueillir la parole de ceux qui pourraient s’avérer être les petits grains de sable dans l’immense machine à fric qu’est devenu le Mondial.

En plus de la traditionnelle question salariale s’ajoute aussi, et surtout, la problématique de la police de l’immigration. La quasi-intégralité des salariés sont des immigrés et/ou des latinos, donc des cibles potentielles de l’ICE. Susana Lahargue, « une Américaine d’origine argentine au nom de famille français », comme elle se présente, tapote son sac à main : « J’ai toujours mes papiers avec moi. Je suis née ici mais comme je suis hispanique et que j’ai un accent, je suis la personne parfaite pour se faire arrêter. » Elle enchaîne de son débit rapide : « De toute façon, je sais qu’ils m’arrêteraient d’abord et vérifieraient mes documents plusieurs jours plus tard. »

Un climat de traumatisme collectif

« Depuis la désignation des États-Unis comme pays organisateur, on essaie de parler à la Fifa, explique Kurt Petersen, vice-président du syndicat. Mais elle se retranche derrière le fait qu’elle n’est qu’organisatrice d’un tournoi de football. Si elle donne le prix de la Paix à Trump, elle peut aussi lui dire un certain nombre de choses. Si elle disait “pas d’ICE dans et autour des stades”, cela aurait du poids. » Gianni Infantino, le patron de la Fifa, n’a pas porté cette parole qui pourtant lui aurait assuré le bon déroulement de son business colossal.

Dans la dernière ligne droite vers ce Mondial, qui devrait être une grande fête, Los Angeles vit dans une sorte d’apesanteur moite, portant sa crainte comme une plaie ouverte. ICE, c’est un peu comme l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans, dans la série « Treme » : la catastrophe a frappé la ville, presque sans prévenir, exposant les plus démunis – pauvres et racisés, dans les deux cas – et créant un climat durable de traumatisme collectif. Tout le monde se souvient du début du « crackdown » (répression) le 6 juin 2025. Tout le monde redoute que, pour des raisons d’expédient politique, Donald Trump, plus impopulaire que jamais, ne double la mise. Tout le monde veut espérer que la ville sera encore plus préparée pour affronter la vague répressive.

« Donald Trump a toujours voulu faire un exemple avec cette ville », assure Fernando Ramirez, « organizer » pour le syndicat national des infirmiers (National Nurses United) et fils d’immigrés mexicains. Grande ville progressiste dans un État qui a viré au bleu démocrate depuis vingt ans, la Cité des anges est perçue par la base identitaire trumpiste comme le « laboratoire » d’une Amérique du futur dont ils ne veulent pas. Les Latinos représentent près de la moitié de la population de la ville (4 millions d’habitants) comme du comté (10 millions d’habitants).

L’opération lancée il y a un an a procédé, méthodiquement, par étapes. Fernando Ramirez refait le parcours : « Ils ont d’abord ciblé les stations de lavage de voitures : Los Angeles est la capitale de la bagnole et le secteur n’emploie que des immigrés. Ensuite, les vendeurs de rue. Puis les journaliers. Il y a une culture du travail journalier ici : vous pouvez aller sur un parking d’une grande enseigne et embaucher quelqu’un pour des petits travaux chez vous ou pour un chantier si vous êtes entrepreneur. Enfin, sont venus les ouvriers du bâtiment et les jardiniers. Donc, le point commun, c’est : les immigrés et le monde du travail. »

Il y a pourtant un endroit où les agents fédéraux n’ont pas réussi à pénétrer : les écoles. Il faut monter au onzième étage d’un building de Koreatown pour revenir sur cette « bataille » digne du film de Paul Thomas Anderson « Une bataille après l’autre ». Cecily Myart-Cruz nous accueille, vêtue d’un tee-shirt siglé « UTLA » pour United Teachers of Los Angeles. Elle est la présidente (première personne non blanche à occuper cette fonction) de ce puissant syndicat (39 000 membres, deuxième plus grande section syndicale enseignante du pays après New York).

« Quand l’ICE a lancé ses raids, notre premier réflexe a été de préserver les cérémonies de diplômes », reconnaît la syndicaliste, ancienne prof en école élémentaire et en collège. À cette pulsion première de maintenir une forme de « normalité » pour les élèves succède rapidement l’établissement d’une volonté : « Nous avons dit qu’ils ne prendraient pas un seul de nos enfants. » Pour tenir cette ligne rouge, le syndicat a édité et distribué des « red cards » (cartons rouges). Rédigés en plusieurs langues par le réseau juridique de défense des immigrés, ils rappellent les principes et droits fondamentaux. Cette forme d’éducation populaire débouche dès l’été sur des formations « Know your rights » (« connaissez vos droits »). « À ce moment-là, on a atteint un niveau de compétences pour affronter l’ICE. Cela a constitué la clé », ponctue Cecily Myart-Cruz. Les « équipes sanctuaires », regroupant enseignants, citoyens et militants associatifs, deviennent l’instrument de la résistance à l’ICE. « À chaque intervention de l’ICE, on savait précisément qui faisait quoi et comment. »

Trump tenté de reprendre la main ?

Après avoir envoyé la garde nationale en soutien de sa garde prétorienne anti-immigration, Donald Trump a dû se résoudre à retirer l’une et l’autre des rues de la deuxième ville du pays. Une victoire au goût amer. « Je préfère gagner les guerres que les batailles », conclut la syndicaliste. Domine l’idée que le président n’a pas digéré ce revers et qu’il va tenter de reprendre la main. Pendant la Coupe du monde ? La présidente du syndicat n’utilise pas tout à fait ces mots mais, en substance, elle fait comprendre : « Ils peuvent revenir, on est prêts désormais. »

Joe Wagner n’en est pas si certain. Ce mécanicien et membre du syndicat ATU, Local 1277, a été en première ligne face à l’ICE. Littéralement. Une photo dans le « Los Angeles Times » le montre, lors d’une manifestation le 4 juillet 2025, jour de la fête de l’Indépendance, haranguer un rang de soldats avec casques, matraques et boucliers. « Ce qu’il s’est passé, je ne le vois pas comme une défaite pour l’ICE, mais comme un test pour jauger la réaction », estime-t-il. « Quand je fais le tour des ateliers, 90 % des gars me disent : “S’ils reviennent, qu’ils aillent se faire foutre.” Mais c’est autre chose de transformer ça en force militante », poursuit le natif de LA. La direction de son syndicat appellerait-elle à une grève immédiate en cas d’intrusion de l’ICE dans le Mondial ? Il n’en mettrait pas sa carte d’adhérent à couper…

Après sa longue journée de travail et d’heures supplémentaires pour cause de sous-effectif, Joe ramène sa colère et ses doutes dans sa petite maison. « J’ai choisi de vivre au cœur de l’action parce que je suis un militant, sourit-il. Quitte à vivre dans moins grand. » À quelques jours du coup de sifflet initial, il ressentait « beaucoup plus d’inquiétude que d’enthousiasme » dans ce quartier composé à 95 % de Latinos. C’est le grand paradoxe de ce pré-Mondial : Los Angeles, la ville à la culture footballistique la plus aiguisée du pays, ne vibre pas. Ou pas encore. Cela viendra peut-être après le premier match. Selon les conditions dans lesquelles il se sera déroulé. Alexis, Maria et Susana ont en effet été rejoints par 96 % de leurs collègues pour adopter le principe d’une grève.

(1) Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona.

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A Los Angeles, un peuple du football privé de Mondial

Dans la capitale étatsunienne du « soccer », les tarifs ont découragé jusqu’aux plus passionnés tandis qu’une possible intervention de la police de l’immigration effraie les quartiers latinos. La Coupe du monde « made in Trump » sent le fiasco populaire. (Article publié dans l’Humanité du 11 juin 2026).

Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.

Le soleil rejoint l’horizon. Une petite brise balaie la ville qui s’étend à perte de vue. La sortie des bureaux a commencé. C’est donc l’heure de la « Cascarita ». Rien à voir avec un cousin lointain de la margarita, même si les deux affichent des racines latino-américaines. Non, c’est l’heure du football informel, entre potes, avec la simple joie de jouer mais toujours une pointe d’enjeu, les échauffements sérieux et les tactiques qui ne le sont pas. Tout ce qu’il faut, c’est un terrain qui se tient à peu près et un objet universel : un ballon.

Comme tous les jeudis, les amateurs passionnés du Cascarita Football Club ont rendez-vous sur un petit terrain presque introuvable, coincé entre deux autoroutes, chose assez commune à Los Angeles. Même sur le parking qui fait face au Los Angeles River Center and Gardens, à la fois poumon vert et espace communautaire, la vue du terrain se fait désirer. Il faut suivre les « Go »« Pass »« Shoot » pour trouver l’antre. L’entraînement se termine pour les plus petits par un match qu’un éducateur a décidé de motiver avec une musique pop crachée par une enceinte portative. Les adultes, femmes et hommes, arrivent au compte-gouttes, libérés des embouteillages endémiques de la mégalopole.

Le fondateur du club, Jerry Peña, se présente en dernier. Il ne jouera pas ce soir : douleur à la cheville, legs du dernier match. Depuis la touche, cet artiste, fils d’immigrés mexicains, nous explique comment il a repris la gestion de ce terrain abandonné il y a quelques années et l’histoire du Cascarita FC. « On veut être en lien avec la communauté », nous indique-t-il avant de détailler, d’un débit qui confine au flow : « On donne de l’argent à la Barrio Futbol Academy (une association indépendante à but non lucratif dédiée au football pour les jeunes, basée à Boyle Heights, un quartier de Los Angeles – NDLR). On fait des levées de fonds pour des équipements destinés aux enfants, car l’air de rien, ça a un coût. Au Cascarita FC, qui compte aujourd’hui près de 100 membres, l’adhésion est gratuite, mais je demande à chacun de s’engager. »

560 dollars, prix plancher pour États-Unis-Paraguay

Ce terrain à la pelouse synthétique parfois fatiguée constitue une petite pièce du puzzle du soccer à Los Angeles. La deuxième ville du pays, dont près de la moitié des habitants sont latinos, ultra-majoritairement originaires du Mexique, est celle qui affiche la plus importante culture footballistique des États-Unis, avec deux équipes masculines (Los Angeles Galaxy et Los Angeles FC) en Major League Soccer (l’équivalent de notre Ligue 1), une équipe féminine (Angel City FC) au plus haut niveau également et un nombre inégalé de « petits clubs ». Mais les joueurs du jeudi du Cascarita FC représentent également tous les grands oubliés de cette Coupe du monde VIP, première du genre à 48 équipes, qui exclut ses principaux aficionados. « J’ai toujours rêvé d’avoir une Coupe du monde se déroulant là où je vis et je ne vais voir aucun match. Trop cher », se désole Jerry Peña. Le prix plancher du match États-Unis-Paraguay, vendredi 12 juin, s’est affiché à 560 dollars. À la veille de l’événement, il restait quelques sésames, sur le marché officiel, à plus de 2 000 dollars.

Ni Michaël, un Français spécialisé dans le vintage, ni Sim, un artiste sud-africain né dans la township de Langa aux portes du Cap, ni Iker, professeur de basque à l’université Ucla, n’ont acheté de billet. Pas plus que Nico, né en Équateur, bras droit de Jerry. « Je crois qu’il y en a un seul du groupe qui a acheté des places, mais il n’est pas là ce soir. C’est le plus vieux et le plus aisé d’entre nous. » Crystal, autre cheville ouvrière du club, deuxième génération de l’immigration mexicaine, pointe, elle, ce qu’elle appelle une « ambiance ambivalente ». Les Latinos sont la force propulsive de la passion football. À Los Angeles comme ailleurs : un récent sondage du Pew Research Center montre que les immigrés sont deux fois plus nombreux que les natifs à porter attention à ce Mondial. À quelques jours du coup de sifflet initial, c’est pourtant l’inquiétude qui dominait, l’administration Trump ayant refusé d’annoncer une non-intervention de la police de l’immigration (ICE), un an après les raids violents de juin 2025 qui demeurent dans toutes les mémoires.

Conséquence : aucune vibration n’émane de Los Angeles, la capitale du soccer. Si 5 500 personnes ont officiellement assisté au premier entraînement de l’équipe états-unienne, lundi 8 juin à Irvine, à une heure de route du downtown (centre-ville) de Los Angeles, on ne distingue aucun signe distinctif dans les rues ou avenues de la ville qui va accueillir leur premier match, dont on ne sait dans quelles conditions il se déroulera. Le syndicat Unite Here Local 11 a conclu un accord avec le groupe Legends, qui gère le SoFi Stadium : si un agent de l’ICE pointe son nez dans le périmètre, les 2 000 cuisiniers, plongeurs, serveurs, barmans et agents d’entretien débrayeront aussitôt.

Quelques magasins ont mis en devanture des maillots d’équipes nationales, mais c’est celui du Mexique qui remporte la mise. Quant aux touristes, l’espèce se fait beaucoup plus rare que dans les communiqués au ton triomphal de la Fifa. Les hôteliers, qui avaient eu la main lourde, ont dû baisser leurs prix, sans que cela permette de réamorcer la pompe. Billets trop chers, craintes du « zèle » des services de l’immigration confirmé par des épisodes quotidiens : le Mondial version Trump est un répulsif. Le pays coorganisateur pourrait s’en sortir en pariant sur une dynamique interne et en s’appuyant sur la « base sociale » de ce sport : les latinos, donc, et les femmes. Théâtre du premier match de l’équipe nationale, Los Angeles offrait un écrin idéal pour cela… mais trop à rebours du projet nativiste et masculiniste de Donald Trump.

Le signe du « déclin moral de la nation »

Morgan Wall est venue à notre rendez-vous avec un maillot de l’équipe des États-Unis. « Il y a quatre étoiles, comme vous pouvez le voir. C’est donc le maillot de l’équipe féminine », souligne-t-elle, non sans malice. Le soccer, elle l’a rencontré à la fac, sur le campus de Chapel Hill, dans sa Caroline du Nord natale, puis elle a entretenu la fibre lors de son expatriation en Suède. En juillet 2020, elle décroche un poste de prof d’anglais et d’histoire-géo au lycée international de Los Angeles. « Je ne connaissais absolument personne dans cette ville. Au même moment se créait le club Angel City FC. C’est comme cela que je me suis intégrée », raconte-t-elle dans un de ces coffee shops qui pullulent dans les quartiers middle class. Créé par l’actrice Natalie Portman, le club se veut différent. Il reverse 10 % de ses revenus à la communauté et, après les raids de l’ICE de l’an dernier, a lancé une campagne qui a résonné dans toute la ville : « Nous sommes une ville d’immigrés. »

« Nous sommes tous et toutes sur cette ligne », souligne Morgan. Ou pour le dire autrement : la quasi-intégralité des supporteurs sont des démocrates. Le soccer est d’ailleurs vu comme un sport bleu (la couleur du parti démocrate) par la base trumpiste, qui ne jure que par le football américain et éventuellement le base-ball. La commentatrice d’extrême droite Ann Coulter estime même que le développement du soccer, fruit des changements démographiques du pays et de la montée en puissance des femmes dans la société, représente un signe du « déclin moral de la nation ».

Membre du groupe de fans baptisé Pandemonium, Morgan ne créera pourtant pas de chaos joyeux dans le SoFi Stadium. « Lors de l’ouverture de la vente, j’ai regardé et j’ai refermé aussitôt. Pas pour moi. Alors que j’ai trouvé une place à 200 euros pour la finale féminine de foot pour les JO. C’est bien simple : je ne connais personne qui ait un ticket. » Elle sera quand même de la fête, mais lors de « watch parties », ces visionnages collectifs. « Je suis plus enthousiasmée par les événements autour que par le Mondial lui-même », assume-t-elle. Une seule chose pourrait gâcher le plaisir de la jeune femme anti-Trump : « On espère juste qu’il n’apparaîtra pas au stade le jour du match. »

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A New York, la vague Mamdani emporte l’establishment

Le candidat socialiste et musulman de 34 ans est largement favori de l’élection municipale qui se déroule ce mardi 4 novembre. En un an, il a constitué une coalition à l’image de la ville : jeune et diverse. (Article publié dans l’Humanité du 4 novembre 2025.)

Il est revenu sur le terrain de jeu de son enfance, mais cette fois-ci pas pour jouer avec les potes. À 14 ans, c’est presque à un rite de passage dans le monde adulte auquel va se livrer Daud Firaz : son premier porte-à-porte pour un candidat, en l’occurrence Zohran Mamdani. Il a entraîné avec lui sa mère, Afreen Chandary.

« Je vous assure que ce n’est pas l’inverse », assure celle qui avait déjà mené campagne pour l’élection du jeune socialiste au poste de représentant à l’Assemblée d’État. Le candidat à la mairie de New York n’était donc pas un parfait inconnu pour le jeune homme, qui voudrait devenir docteur, comme son grand-père, arrivé du Pakistan dans les années 1980.

Le premier débat opposant les prétendants à la magistrature suprême de la plus grande ville du pays (8,5 millions d’habitants) a servi de déclencheur. « J’ai vraiment été impressionné par sa prestation et cela m’a décidé », raconte Daud. « C’est important pour un jeune racisé de voir l’exemple de quelqu’un sans complexe qui affirme ce qu’il pense, ajoute Afreen. Mes parents étaient la première génération et il fallait faire les choses dans les règles, s’intégrer mais surtout ne pas faire de politique. Je suis la deuxième génération et ça a commencé à changer. »

« C’est le moment ou jamais »

Sur l’aire de jeux de Dutch Kills, dans le quartier d’Astoria, mère et fils ont rejoint d’autres bénévoles. C’est l’équipe de 15-18 heures qui se rassemble sous la houlette de Magdalena, Dustin et Mona, membres du DSA (Democratic socialists of America, l’organisation dont est membre Zohran Mamdani et qui gère sa campagne) en charge de l’organisation du « canvass » (porte-à-porte) alors que l’équipe de 12-15 heures termine.

Juste en face se trouve le Sami’s Kabab House, le restaurant préféré de Zohran Mamdani, où il a récemment tourné une vidéo avec Bernie Sanders. Pas le temps pour un uzbeki qabuli pulao, un plat traditionnel afghan. Ce sera juste quelques pommes, apportées par une dame qui ne parle que le mandarin.

Il y a également Lisa, « très impatiente et un peu nerveuse », qui franchit le pas pour la première fois. « Je suis très intéressée par la politique mais je ne me suis jamais engagée. Je suis en faveur des mesures proposées par Zohran mais je pensais que ce n’était pas possible de les faire gagner. Quand j’ai vu la dynamique, je me suis dit : “C’est le moment ou jamais” », explique-t-elle. Elle fera tandem avec Aïcha, habituée de l’exercice.

Magdalena leur indique le périmètre où elles iront toquer, maison après maison, avec un flyer à double face (en anglais d’un côté ; espagnol, arabe, ourdou, etc., de l’autre) avec les propositions centrales du candidat. Deux amis, originaires du sous-continent indien, se voient assigner une autre partie du quartier. Le duo formé de Saba, résidant à San Francisco mais en vacances dans la famille, et Clara, dont les parents sont originaires des Andes, complétera le maillage.

Avant le grand départ, Magdalena livre quelques recommandations : « Faire du porte-à-porte, ce n’est pas tant opposer des arguments sur toutes les propositions que d’écouter les attentes des électeurs. » Et Dustin de compléter : « C’est le premier jour du vote anticipé et le dernier pour s’inscrire sur les listes électorales, donc insistez là-dessus. » C’est d’ailleurs près d’un bureau de vote que Daud et Afreen sont affectés.

« À plus de 50 %, on a un mandat clair »

À la même heure, dans le seul quartier d’Astoria (150 000 habitants), deux autres équipes se sont élancées. Dans l’ensemble de New York, des milliers de militants se mettent également en mouvement. L’équipe de campagne de Zohran Mamdani en revendique 90 000, une « armée de volontaires », selon la formule consacrée aux États-Unis, dont le nombre et l’enthousiasme sont inégalés.

Sur le chemin vers le Museum of Moving Image où se trouve le bureau de vote, la mère de famille évoque le souvenir du 11 septembre 2001 : « J’étais lycéenne, je me souviens parfaitement du climat… et maintenant on va avoir un maire musulman. »

La certitude d’Afreen Chandary en ce samedi 25 octobre s’est depuis encore renforcée. La participation lors du vote anticipé bat tous les records, comme celle lors de la primaire démocrate avait établi un nouveau standard avec 1 million de votants.

Les sondages les plus récents accordent à Zohran Mamdani une avance située entre 7 et 25 points sur Andrew Cuomo, l’ancien gouverneur démocrate de l’État de New York, qui se présente en indépendant après sa cuisante défaite lors de la primaire, et Curtis Sliwa, le candidat républicain.

« La victoire est assurée. La question est de connaître l’ampleur du score », nous glissait un responsable de DSA, le soir du meeting de Zohran Mamdani en présence de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, qui a rassemblé 13 000 participants« À plus de 50 %, on a un mandat clair », ajoutait-il.

« Rendre la ville abordable »

Dans un entretien accordé à l’Humanité, l’universitaire Ted Hamm détaille les ingrédients de ce succès totalement imprévisible : il y a six mois, Zohran Mamdani affichait 1 % d’intentions de vote. Tout a commencé par un slogan simple mais qui s’est transformé en quasi-force matérielle : « Rendre la ville abordable ».

Dans la capitale économique du pays et l’une des villes les plus inégalitaires, les propositions phares du candidat socialiste (gel des loyers, gratuité des bus, création d’un service public de la petite enfance et alourdissement de l’impôt sur les plus riches) se sont propagées comme une traînée de poudre dans le corps électoral.

« C’est la partie “démocratie du socialisme démocratique. Quand vous gagnez les voix de la classe ouvrière et que celle-ci est majoritaire – aux États-Unis et encore plus à New York –, eh bien vous remportez l’élection », souligne Michael Zweig, professeur émérite d’économie, et auteur d’un livre sur la classe ouvrière.

Ce message a pu être popularisé grâce à ce que Doug Henwood, journaliste et hôte d’une émission de radio, appelle « une machine électorale extraordinaire »« Au cours des dernières années, le DSA a maîtrisé les détails techniques permettant de remporter des élections : frapper aux portes, envoyer des SMS, passer des appels téléphoniques, détaille-t-il. D’autres candidats tentent de faire de même avec des employés rémunérés, mais ils ne peuvent rivaliser ni avec le nombre ni avec l’enthousiasme des bénévoles de la DSA. »

Cette campagne de terrain a permis d’élargir l’électorat démocrate« Sa coalition est jeune, pluriethnique, multilingue, avec beaucoup de primo-votants, qu’ils soient abstentionnistes ou jeunes électeurs. On n’avait jamais vu ça avant », décrit Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins et résident de Harlem.

Lors de la primaire, pour la première fois dans l’histoire politique de la ville, les moins de 40 ans représentaient la fraction la plus importante de l’électorat. Les premières données du vote anticipé montrent également une surmobilisation des nouvelles générations.

Un mouvement jeune imperméable aux arguments du passé

Autant d’évolutions qu’Andrew Cuomo, 67 ans, et une partie de l’establishment démocrate, qui l’a d’abord soutenu, n’ont rien vu venir. L’ancien gouverneur contraint à la démission en 2021 suite à des accusations de harcèlement sexuel par treize femmes a mené une campagne avec les forces et les arguments du passé.

Il s’est appuyé sur l’argent des milliardaires qui avaient également financé la campagne de Donald Trump, mobilisant plus de 50 millions de dollars, mais sous-estimant le rejet populaire des grandes fortunes et de leur rôle en politique.

Andrew Cuomo, qui a proposé ses services d’avocat à Benyamin Netanyahou, a tenté de discréditer son challenger en le dépeignant comme un « antisémite » pour ses prises de position sur la guerre à Gaza, qu’il qualifie de « génocide ».

L’argument aurait pu faire mouche à New York, où vivent un million de juifs, si une partie de ceux-ci, notamment les plus jeunes, n’étaient pas révulsés par la politique du premier ministre israélien et s’ils ne s’étaient finalement tournés vers… Zohran Mamdani, en passe de devenir, à 34 ans, le premier maire musulman et socialiste de la ville.

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A Astoria, ce quartier de New York où tous les élus sont socialistes, dont Zohran Mamdani

L’aventure politique du grand favori des sondages pour devenir le prochain maire de New York a commencé dans ce quartier du Queens, où tous les élus sont membres de l’organisation Democratic Socialists or America. Plongée dans le « laboratoire » de la gauche new-yorkaise. (Article publié dans l’Humanité magazine du 30 octobre 2025.)

Le King of Falafel and Shawarma affiche les couleurs. Celles du drapeau palestinien, mais aussi de l’Espagne, de l’Afrique du Sud et du Brésil (pays pionniers dans la défense internationale du droit des Palestiniens) et celle, étoilée, des États-Unis (puisqu’on se trouve sur le sol américain). Le « roi du falafel et du shawarma » affiche surtout ses engagements politiques. Sur l’enseigne, il a fait écrire « Free Palestine » et « Stop au génocide ». Devant l’entrée du restaurant, il a posé un de ces squelettes que l’on trouve dans les salles de sciences. Celui-ci arbore des fanions rouge, vert, blanc et noir et porte une casquette rouge « Fuck Trump ». Sur un poster collé sur la vitrine, le président des États-Unis est grimé en clown et on le retrouve à l’intérieur sur de nombreuses affiches, copieusement insulté. « Ce business soutient la Palestine », résume une affiche sur fond jaune.

La spectaculaire scénographie est assumée par Fares Zeideia, né en Cisjordanie et arrivé à New York à l’âge de 15 ans en 1981. Celui que tout le monde appelle « Freddy » a commencé par un food truck et accompagnait ses ventes de falafels de danses du ventre aussi improvisées qu’imprécises. Puis il a racheté ce petit local à l’ombre du métro aérien près de la station de la 30e Avenue à Astoria pour en faire un restaurant qui aura droit en 2016 à un article dans le « New York Times ». Le succès et la notoriété n’ont pourtant pas altéré l’identité de l’enfant de Ramallah. Depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza, il a décidé d’exprimer publiquement sa position.

Le personnage colle parfaitement à l’âme politique du quartier qu’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), née en 1989, a baptisé la « république populaire d’Astoria ». Ce district de 150 000 personnes situé dans le nord du Queens, l’arrondissement le plus peuplé et le plus divers (180 langues y sont parlées) de New York, dispose d’une caractéristique unique aux États-Unis : tous les élus à tous les échelons sont membres du Democratic Socialists of America (DSA), la principale organisation socialiste du pays.

Astoria, pionnier et annonciateur de changements plus profonds

L’épopée a commencé en 2018 avec AOC renversant un baron démocrate local dans une circonscription incluant Astoria. Deux ans plus tard, nouvelle primaire, nouveau rebondissement. Pour représenter le district à l’assemblée d’État à Albany, la sortante Aravella Simotas perd la primaire démocrate face à un jeune homme de 29 ans, né en Ouganda de parents indiens, rappeur à ses heures perdues, un certain Zohran Mamdani, qui brigue aujourd’hui la mairie de New York. Un an plus tard, encore, Tiffany Caban, née en 1987, d’origine portoricaine, connue pour ses prises de position pour une réforme du système pénal, remporte le siège de conseiller municipal laissé vacant par Costa Constantidines. Grand chelem pour le DSA. Dans la presse américaine, l’encre coule à flots sur ce « quartier socialiste », surgi de presque nulle part. Mais les observateurs continuent d’y voir une bulle voire une anomalie. La population étant (un peu) plus diplômée et (légèrement) plus blanche que dans l’ensemble de la ville, aucune chance ou danger de propagation. Astoria était en fait pionnier et annonciateur de changements plus profonds dans « Big Apple ».

« Depuis la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez en 2018, nous avons fait progresser le mouvement socialiste démocratique à New York, non pas discrètement ou prudemment, mais avec joie et conviction, assume pour « l’Humanité magazine la conseillère municipale Tiffany Caban. La campagne de Zohran Mamdani, ancrée dans le pouvoir de la classe ouvrière, prouve que le socialisme démocratique peut gagner, et pas seulement à Astoria. »

« Laboratoire socialiste », l’ancien quartier grec dont témoignent encore l’église Saint-Dimitri, le restaurant Zorba ou la boucherie Akropolis, a d’abord vu arriver, depuis une quinzaine d’années, des populations immigrées venant d’Asie ou d’Amérique latine ainsi que des milléniaux (nés entre 1981 et 1996) blancs diplômés, fer de lance du basculement politique en cours.

Shawna Morlock et Josh Kraushaar font partie de cette cohorte. Chevilles ouvrières du DSA à Astoria, ils y sont arrivés un peu par hasard. « Quand on est revenus à New York en 2016 après quelques années à Miami où mon mari avait été muté, on cherchait un quartier avec une école Montessori (qui pratique une pédagogie particulière créée par Maria Montessori – NDLR). Il y avait l’Upper West Side (à Manhattan) où c’était affreusement cher… et Astoria », raconte Shawna, 35 ans. C’est donc dans cette partie du Queens qu’elle participe à sa première campagne électorale. La candidate pour laquelle elle frappe aux portes est quasiment inconnue. Shawna partage un point commun avec la jeune challenger que l’on commence par appeler par ses initiales, AOC : avoir été serveuse dans un bar. Après la victoire d’Alexandria Ocasio-Cortez, Shawna adhère au DSA et, tout en maintenant son activité de coloriste capillaire, la milléniale aux cheveux roux flamboyants s’y investit de plus en plus. En 2023, elle bascule dans le monde politique en devenant « organizer » (collaboratrice – NDLR) pour Kristen Gonzalez, une autre élue socialiste (ils sont désormais neuf) à l’assemblée d’État. Depuis mars dernier, elle travaille à temps plein pour la campagne municipale de Zohran Mamdani.

Autre chemin, même destination pour Josh, 32 ans. « C’était il y a cinq ans. J’avais des copains qui y vivaient. C’était très tendance, tout le monde parlait d’Astoria. Ce n’est pas loin de Manhattan, la vie est sympa avec des tas de restaurants », se souvient cet ingénieur spécialisé dans les données. Lui a rejoint le DSA après la campagne présidentielle de Bernie Sanders. « Le quartier était déjà progressiste mais, avec les changements, il est devenu cet épicentre dont tout le monde parle », ajoute celui qui a désormais la responsabilité des adhérents pour l’ensemble de la ville.

Si leurs parcours de vie sont différents, Shawna comme Josh ont rejoint l’organisation socialiste sur la même base : envie de réformes radicales et rejet de l’appareil démocrate. À New York, les petites rivières personnelles ont fait un grand fleuve politique. La section locale du DSA compte actuellement 500 adhérents, tandis que près d’un millier de personnes sont impliquées dans les porte-à-porte qui se déroulent tous les jours, pointe avancée d’une « extraordinaire machine électorale », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et hôte d’une émission de radio. « Plus on va avancer vers la date de l’élection (mardi 4 novembre – NDLR), plus les opérations vont s’intensifier », indique Josh, qui se dit « confiant » dans la victoire, alors que les sondages accordent toujours plus d’une dizaine de points d’avance au candidat socialiste.

L’inattendue victoire de Zohran Mamdani lors d’une primaire démocrate avec 43 % des voix face au favori de l’establishment, Andrew Cuomo (36 %) a montré que l’« expérience Astoria » a essaimé. Dans un premier temps, dans le « couloir coco » (« commie corridor »), expression forgée, entre autodérision et provocation, par le jeune stratège Michael Lange : les quartiers du Queens et de Brooklyn bordés par l’East River sont représentés exclusivement par des adeptes du socialisme démocratique. Puis elle s’est étendue à l’ensemble de la ville de 9 millions d’habitants.

La rhétorique du candidat sur la nécessité de rendre New York « abordable » pour tous (gratuité des bus, gel des loyers, généralisation de la garde d’enfants) a unifié des populations que des consultants politiques estimaient irréconciliables, du petit commerçant bangladais du fin fond du Queens au « hipster » à la barbe soignée de Brooklyn. Selon Ted Hamm, professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph, sa plateforme programmatique a permis à Zohran Mamdani d’élargir l’électorat démocrate comme aucun autre de ses prédécesseurs : « Jamais la vieille garde n’aurait pensé qu’un socialiste, musulman, propalestinien puisse l’emporter. Bill de Blasio, maire progressiste entre 2014 et 2021, a mobilisé les Africains-Américains, les syndicats et d’autres composantes de la base démocrate typique. Zohran, lui, a séduit les Asiatiques, les jeunes, des personnes qui n’avaient jamais voté, etc. »

« Nous ne voulons pas nous contenter de gagner des élections, nous changeons ce qui est politiquement possible »

Ces éléments se trouvent déjà dans le « laboratoire » Astoria : organisation des jeunes diplômés précarisés par le krach de 2008 et politisation des résidents immigrés. Il faut y ajouter un ingrédient, qui pourra constituer un puissant levier pour le maire Mamdani : l’auto-organisation. Le « climat » radical ne s’exprime pas que dans les urnes. Astoria est le seul quartier du Queens où deux « stores » de Starbucks ont voté pour la création d’un syndicat. Depuis, l’un d’eux – au 3108 Astoria Boulevard – a été fermé dans le cadre d’un plan de restructuration de la direction de la multinationale, qui en a profité pour viser les magasins syndiqués.

La montée en puissance du DSA à Astoria, en réaction notamment à l’explosion des prix des loyers, a conduit, de manière presque concomitante, à la création d’une association de locataires, Astoria Tenant Union, dont James Carr, 31 ans, est l’une des chevilles ouvrières. C’est au parc Athènes, assis de chaque côté d’une table échiquier en béton, que le jeune homme évoque la fondation formelle de l’association en 2022 : « Ces vingt à trente dernières années, des familles de Latinos, de Bangladais, d’Indiens ont été poussées vers la sortie à cause de l’augmentation des loyers. Nous nous mobilisons à la fois contre la gentrification et contre les négligences et pratiques de certains propriétaires, parfois des marchands de sommeil. » Lui-même a dû quitter Long Island, la banlieue de New York dans laquelle il a grandi, devenue trop onéreuse, pour migrer vers ce bout de Queens dans lequel il ne peut pourtant résider qu’à la condition de la colocation avec sa sœur et son beau-frère : 2 500 dollars pour un T3. « Et encore, ce n’est pas cher », précise-t-il.

L’un des principaux points du programme de Zohran Mamdani entend s’attaquer au fléau en gelant les loyers du secteur encadré, ce qui concerne 20 % des New-Yorkais, à la fois membres des classes populaires et moyennes. « Nous ne voulons pas nous contenter de gagner des élections, revendique Tiffany Caban. Nous changeons ce qui est politiquement possible. Les New-Yorkais ont soif d’une politique fondée sur la joie, la justice et la solidarité. Le socialisme démocratique n’est pas un rêve. C’est la réponse réelle et pratique aux crises auxquelles nous sommes confrontés. »

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A New York, Zohran Mamdani vole vers la mairie

Lors d’un meeting en compagnie de Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, le candidat socialiste, largement en tête des sondages, a évoqué le sens de sa très probable victoire.  (Article publié dans l’Humanité du 28 octobre 2025.)

New York (États-Unis), envoyé spécial.

Jeu, set et bientôt match. C’est dans le stade de Forest Hills, l’enceinte qui accueille l’US Open de tennis, que Zohran Mamdani a organisé dimanche 26 octobre le dernier grand meeting de sa campagne, accompagné d’Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) et de Bernie Sanders.

Plus de 10 000 personnes ont bravé le début de soirée frisquet pour venir écouter le trio le plus médiatique de la gauche états-unienne, dans une ambiance d’enthousiasme et de quasi-célébration. « Oubliez les sondages et ne sous-estimez pas les adversaires », a prévenu le sénateur du Vermont, natif de Brooklyn.

La partie semble pourtant jouée. « La question est de connaître l’ampleur du score », nous glissait, inspiré par le lieu, un responsable des DSA (Democratic Socialists of America), l’organisation socialiste à laquelle appartiennent Zohran Mamdani et AOC.

De 1 % à la victoire ?

Les derniers sondages montrent une avance de 11 à 18 points pour le candidat socialiste, qui vient de fêter ses 34 ans. Pour filer la métaphore sportive, on peut ajouter que Zohran Mamdani et Andrew Cuomo ayant adopté la même tactique que lors de la primaire démocrate en juin, le même résultat semble logique.

Le candidat socialiste, crédité de 1 % il y a six mois, a continué une campagne de contenu (gratuité des bus, gel des loyers et système de garde d’enfants public), gardant son ton enjoué et sa communication créative.

Le thème générique d’une « ville abordable » lui avait permis de percer en quelques mois et d’arriver en tête de la primaire démocrate, avec un nombre record de voix, devant le favori de l’establishment, Andrew Cuomo, ancien gouverneur de l’État contraint à la démission en 2021 suite à des accusations de harcèlement sexuel.

Se présentant désormais sous l’étiquette « indépendant », ce dernier a reproduit la grammaire d’une campagne négative, ciblant la jeunesse et l’inexpérience de son opposant et surtout l’accusant d’antisémitisme pour ses positions sur la Palestine.

Ces derniers jours, sa campagne a pris un virage ouvertement islamophobe et raciste. Son équipe a publié une vidéo créée par IA où Zohran Mamdani est présenté comme le champion des dealers de drogue, des maquereaux, des chauffards ivres et d’un criminel noir portant un keffieh.

Devant le tollé, la vidéo a rapidement été retirée des réseaux sociaux, mais la tonalité demeure : l’ancien secrétaire au logement de Bill Clinton a effectué un virage à droite afin de tenter de séduire les électeurs républicains, qui se portent pour l’instant sur le candidat trumpiste Curtis Sliwa. Une stratégie qui semble vouée à l’échec.

« On bat des records de participation », se réjouit Steve, qui a passé son après-midi près d’un bureau de vote à Fort Greene, dans l’arrondissement de Brooklyn, puis s’est dépêché pour rejoindre la banlieue résidentielle du Queens, où se trouve le stade de tennis.

Depuis samedi, les électeurs new-yorkais peuvent en effet déposer leurs bulletins même si le mardi 4 novembre sera le jour J. 165 000 d’entre eux l’ont fait durant le week-end, contre 31 000 lors de la précédente élection municipale en 2021 et 66 000 lors de la primaire de juin.

Un indice positif pour la campagne de Zohran Mamdani, qui a renversé l’establishment en juin grâce à une participation record et à un élargissement sans précédent de l’électorat traditionnel démocrate, avec de nombreux primo-votants (jeunes et abstentionnistes) et même certains électeurs de Donald Trump à la présidentielle.

« L’union des classes populaires de toutes les origines est le pire cauchemar de Donald Trump », a lancé Bernie Sanders, tandis qu’Alexandria Ocasio-Cortez soulignait que « New York n’est pas une exception en Amérique mais plutôt la règle ».

Signe que le vent souffle dans les voiles du candidat socialiste : Kathy Hochul, la gouverneure démocrate « modérée » de l’État, qui a tardé à lui apporter son soutien après la primaire victorieuse, a participé au meeting. « Taxez les riches », a scandé la foule à plusieurs reprises à celle qui a fait savoir son opposition à l’impôt sur les millionnaires proposé par Zohran Mamdani. Ce dernier s’est quasiment projeté après l’élection du 4 novembre : « Nous ne devrions plus considérer notre processus politique comme un choix entre le moindre des deux maux. Nous pouvons exiger mieux. Et ce faisant, nous pouvons faire de la mairie un lieu où les New-Yorkais attendent du changement, et non des échecs. »

Bernie Sanders avait aussi l’esprit au 5 novembre lorsqu’il a lancé à la foule : « Quand Zohran sera élu maire, votre boulot ne sera pas terminé. Il aura besoin de vous tous les jours. »

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A Denver, une Amérique « sanctuaire » pour les migrants

Malgré la peur propagée par l’administration Trump et les raids de la police de l’immigration, la grande ville du Colorado reste fidèle à sa tradition d’accueil et de protection des nouveaux arrivants grâce à l’action d’églises, associations, avocats et élus locaux. (Article publié dans l’Humanité magazine du 17 avril 2025.)

Monica pose sa main sur l’épaule de Susie et la caresse, puis souffle. La main droite de Susie lâche le volant et tapote le genou de Monica. Susie reprend la conduite à deux mains. Monica se laisse aller sur le siège passager légèrement incliné puis tourne la tête vers la vitre à travers laquelle défilent les rues de Denver. Tout en silence. La solidarité par un geste. L’inquiétude par un soupir.

Jusqu’au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, Monica, migrante vénézuélienne, disposait d’un statut légal. Aujourd’hui, elle ne sait pas. Le programme, créé sous la présidence Biden, grâce auquel elle est entrée aux États-Unis il y a un peu plus d’un an, a été annulé par la nouvelle administration, mais elle dispose d’un permis de travail… qui pourrait être annulé en ce mois d’avril.

Susie, l’une des deux « sponsors » de Monica, vient de l’accompagner à une banque alimentaire dans le nord de la principale ville du Colorado. Dans le coffre du SUV, de quoi remplir le frigo pour le mois : pâtes, fruits, légumes, poulet et porc, sodas. Les deux femmes ne se sont pas vues depuis un mois. Via le téléphone de Susie et une application de traduction, elles profitent du trajet pour se donner des nouvelles.

Monica explique qu’elle a donné son téléphone à sa fille aînée. Il y a deux semaines, cette dernière s’est trompée de bus en rentrant de l’école. Sa mère l’a attendue pendant deux heures. Angoisse. Puis une voiture de police s’est arrêtée devant l’appartement. Angoisse absolue. L’adolescente en est sortie et a rejoint sa mère tandis que les deux policiers repartaient vers d’autres missions.

« Sanctuaires » pour les personnes migrantes

Condensé d’un paradoxe américain. Monica Navarro est une cible de la police fédérale de l’immigration, l’ICE, mais, à Denver, elle bénéficie de la protection de « bons samaritains » comme des autorités publiques. La plus grande ville du Colorado fait partie d’un réseau d’États et de dizaines de cités qui, depuis les années 1980, se sont déclaré « sanctuaires » pour les personnes migrantes. La municipalité les accueille, les prend en charge et interdit à la police, dont les forces se trouvent sous l’autorité du maire, de collaborer avec les forces fédérales de l’immigration.

Monica et sa famille n’ont pas choisi de venir s’installer à Denver. C’est le gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott, qui a choisi pour eux. Monica, son compagnon, Miker Silva, et leurs deux filles sont arrivés aux États-Unis par cet État ultraconservateur, principale porte d’entrée pour les migrants d’Amérique latine. Dans une opération politique au cynisme consommé, l’élu a organisé dès mai 2023 des convois vers des villes démocrates, avec pour sous-titre : « Vous êtes pour l’immigration, eh bien, prenez-les ».

La famille Navarro-Silva a donc débarqué un beau matin de janvier 2024 à Denver avec 10 dollars en poche. La municipalité les loge dans une chambre d’hôtel, le temps qu’ils trouvent un logement. Puis un boulot pour Miker. Puis un autre logement, à Aurora, ville voisine de Denver. Dans la petite résidence à la population mixte où elle occupe un appartement en rez-de-chaussée, la famille se sent bien. Et Monica a trouvé elle aussi un travail. Dans la même boulangerie industrielle que son mari, à quarante-cinq minutes de trajet du domicile. Elle fait le « quart » de nuit. Miker, celui de l’après-midi.

Avec une seule voiture en possession de la famille, Monica doit compter sur une collègue qui la récupère et la redépose au petit matin, juste avant que les deux filles, Shantal et Sheleska, ne se lèvent pour aller à l’école. Les salaires ne sont pas terribles, mais permettent au couple – désormais marié pour les besoins d’une demande d’asile – de faire plus ou moins bouillir la marmite.

Du rêve américain au cauchemar de l’arrestation

Dans son périple, la famille Navarro-Silva n’avance pas seule. Deux « anges gardiens », comme les appelle Monica, sont à leurs côtés : Susie et Jane, membres de l’Église presbytérienne de Montview Boulevard, dans le nord de Denver. Jane, retraitée après une double carrière dans le journalisme puis le paysagisme, fait partie depuis plusieurs années du comité sur l’immigration de la congrégation.

Elle a d’abord été sponsor de deux familles afghanes avant d’accompagner les Navarro-Silva. « Mon engagement est d’abord enraciné dans l’histoire de ma famille, explique la dynamique septuagénaire. Ma grand-mère, qui a été la personne la plus importante dans ma vie, est arrivée de Tchécoslovaquie à l’âge de 14 ans avec 5 dollars en poche. Il tient aussi à ma foi : même je ne suis pas une grande prosélyte, Jésus-Christ nous a dit d’aimer nos voisins sans exception. »

Depuis plusieurs semaines, la famille Navarro-Silva est passée de sa quête du rêve américain au cauchemar de l’arrestation et de la déportation« S’ils se font arrêter dans la rue, ils seront renvoyés. Rien dans les tribunaux ne les protégera », redoute Jan. Susie s’affiche moins pessimiste : « On ne sait pas en fait. On cherche des conseils juridiques. » Sur les porte-clés de la famille, un traceur indique leur position. « Si on vient les chercher, je saurai où ils sont », indique Jan, qui est également enregistrée auprès de l’école des filles pour pouvoir les récupérer en cas de scénario-catastrophe. « Surtout, insiste-t-elle, on leur a bien expliqué de ne pas ouvrir si la police de l’immigration frappait à leur porte. Il leur faut un mandat. »

L’épée de Damoclès a trois lettres gravées sur sa lame : ICE, pour Immigration and Customs Enforcement (police de l’immigration et des douanes). En anglais, l’acronyme signifie : « glace ». Depuis trois mois, elle agit en toute impunité, déporte en dehors de toute procédure légale des personnes en situation régulière aussi bien qu’irrégulière, arrête des militants pro-Palestiniens, multiplie les erreurs sans s’excuser et encore moins réparer. La Maison-Blanche a ainsi reconnu qu’un migrant au statut parfaitement légal avait été envoyé dans la pire prison salvadorienne, mais qu’elle ne pouvait rien faire qui puisse le faire revenir…

L’opération « Aurora »

Si aucun endroit du pays n’échappe à l’arbitraire de la chasse aux migrants, l’administration Trump a voulu faire de Denver un exemple. Tom Homan, le « tsar des frontières » comme l’appelle Trump, qui l’a chargé du contrôle de l’immigration, promet même la prison (comme s’il était habilité à prononcer une décision qui revient à la justice) au maire, Mike Johnston, s’il persistait à faire de Denver une ville sanctuaire. Convoqué par la majorité républicaine du Congrès, l’édile, un ancien proviseur de lycée, démocrate aux engagements assumés et au verbe tranchant, parlant par ailleurs couramment l’espagnol, avait tranquillement affirmé qu’il ne changerait pas de cap.

Dès le 5 février, le nouveau pouvoir lançait l’opération « Aurora », du nom de la ville de 400 000 habitants située aux portes de Denver. Aurora, où un habitant sur cinq est né à l’étranger (dont les Navarro-Silva), se voyait comme « l’Ellis Island des plaines », en référence à l’île de New York où ont débarqué des dizaines de millions de migrants européens entre 1880 et 1920. Elle se découvre, dans le discours de Donald Trump, travestie en ghetto sous la coupe du gang vénézuélien Tren de Aragua, désormais placé sur la liste des organisations terroristes. Pire : le symbole d’une « Amérique occupée » qu’il faut « libérer ». Au petit matin, c’est à une véritable opération militaire qu’assistent les habitants de plusieurs résidences, plus victimes des marchands de sommeil que des gangs, pour un bilan famélique : 40 arrestations dont une seule personne avec un casier judiciaire.

Mais le « gros coup », la police de l’immigration le réalise le 17 mars, en arrêtant Jeanette Vizguerra. Arrivée il y a trente ans de manière illégale du Mexique, mère de quatre enfants dont trois sont des citoyens américains, elle est une figure locale connue, militante des droits des migrants comme des droits sociaux, nommée en 2017 par le magazine « Time » une des personnes les plus influentes du pays. Ce jour-là, une équipe de l’ICE l’attend sur le parking de Target, un supermarché où elle travaille. « On a fini par vous avoir », raille l’un des agents. Jeanette ne s’était jamais cachée et accordait des entretiens aux médias du monde entier… Mike Johnston dénonce « une persécution dans le style poutinien des dissidents politiques ». Un juge a bloqué son expulsion, mais la militante est toujours enfermée dans un centre de rétention de l’ICE.

Malgré les coups de boutoir, le « sanctuaire » tient bon

Mais un message d’intimidation a été envoyé. Dans une église du centre-ville qui s’occupe depuis les années 1960 des populations les plus pauvres, on a installé un mécanisme de fermeture à la porte d’entrée. « En prévision d’un raid de l’ICE », informe l’une des pasteurs. La directive fédérale interdisant à la police de l’immigration de cibler les églises, les écoles et les hôpitaux a été révoquée par Donald Trump. Anne Kleinkopf, coordonnatrice d’un réseau baptisé Interfaith Immigration Network, regroupant des dizaines de groupes et églises, chrétiens, juifs et bouddhistes, décrit une ambiance de « peur généralisée : dans les églises, dans les quartiers. Quasiment plus personne ne sort ». Certains, à l’instar de la famille Navarro-Silva, ne sont même plus certains de leur statut, qui était lié à des programmes spécifiques révoqués par Trump mais dont la révocation ne devrait pas être rétroactive. Théoriquement.

Tout est fait pour saper les fondements du mouvement « sanctuaire ». Exemple : dès fin janvier, l’association Rocky Mountain Immigrant Advocacy Network, un réseau d’avocats spécialisés dans l’immigration, s’est vu interdire l’entrée du gigantesque centre de détention d’Aurora, où plus d’un millier de migrants attendent leur comparution. La justice a restauré ce droit, mais c’est désormais au portefeuille que l’administration Trump veut frapper en sucrant le quart des subventions. Malgré les coups de boutoir, le « sanctuaire » tient bon, les élus ne flanchent pas, les églises continuent d’accueillir, et les traceurs de la famille Navarro-Silva indiquent qu’ils sont toujours ensemble dans leur petit appartement d’Aurora.

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A Boulder, une Amérique vent debout contre Trump

Dans cette ville libérale du Colorado, la colère face à l’offensive de Donald Trump mais également un Parti démocrate parfois jugé trop peu combatif, s’exprime depuis plusieurs semaines. (Article publié dans l’Humanité du 4 avril 2025).

Boulder, Colorado (États-Unis), envoyé spécial.

Un décor de carte postale avec, en toile de fond, les montagnes Rocheuses coiffées de leur neige éternelle. Une météo de saison : frais mais ensoleillé. Mais l’heure n’est pas à une petite randonnée sur les contreforts, à une journée de ski à Vail ou à du lèche-vitrines dans le coquet centre-ville de Boulder.

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier, l’atmosphère est chargée de colère, voire de rage, dans le comté qui a voté pour Kamala Harris à 76,5 %, record absolu dans l’État du Colorado solidement démocrate depuis 2008. Les manifestations et rassemblements se bousculent sur l’agenda du comté en ce premier samedi de printemps.

Cela commence en fin de matinée à un carrefour apparemment lambda, dans la ville de Superior, voisine de Boulder. Un concert discontinu de Klaxon sature l’environnement. Il encourage la centaine de manifestants qui occupent les quatre angles de l’intersection. Tous les participants sont des Blancs d’âge mûr, portant des doudounes et bonnets ou casquettes pour affronter le vent qui pince, encore plus à cette altitude (1 600 mètres), un « public » peu habitué à ce genre de happening.

Une pancarte résume : « Ne nourrissez pas un fasciste ». Derrière la femme qui l’agite, on devine le symbole honni : celui de Tesla. À l’intérieur de la concession de la firme détenue par Elon Musk, on fait grise mine. Les clients sont rares. « Ça va passer, veut croire un vendeur. Ça ne change pas le fait que la Tesla est le meilleur véhicule électrique sur le marché. » À distance, Jim, un manifestant particulièrement remonté, lui rétorque : « Tu parles que ça va passer. On ne va pas se laisser intimider par un fasciste. »

Cela se poursuit en début d’après-midi dans l’église du Bon-Berger, à Northglenn. Aucune messe n’est prévue, mais le lieu de culte presbytérien est bondé comme jamais. Un comité de citoyens organise une réunion publique en lieu et place du député républicain de la 8e circonscription, qui englobe une partie du comté de Boulder, dont l’une des permanences se situe à quelques mètres.

Élu de justesse (49 % contre 48,2 %) en novembre 2024 face à la députée sortante démocrate, Gabe Evans joue les Belphégor et refuse de se livrer à l’exercice, commun aux États-Unis, du « town hall meeting », cette rencontre ouverte à tous les électeurs. D’où le nom de l’initiative : « Où est passé Gabe ? » Téléphone en haut-parleur, Jennifer, une élue locale, appelle le député sur son portable, et laisse ce message : « On voulait savoir quand vous alliez tenir la prochaine réunion publique. Car, ici, on a une idée. » « MAINTENANT ! » hurle la foule. « Vous devez affronter les gens que vous représentez », conclut l’élue.

« Quel est notre message ? »

Les résidents défilent au micro et expriment leurs doléances, comme si leur représentant était là pour les écouter. L’immense majorité d’entre elles portent sur la santé, alors que la majorité républicaine au Congrès envisage de procéder à des coupes dans les programmes publics qui concernent les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Les larmes le disputent parfois aux noms d’oiseaux lancés au député absent…

Cela se ponctue au lycée Monarch, à Louisville. Joe Neguse y organise sa deuxième réunion publique du jour. A priori, il n’a aucune crainte à avoir : il est démocrate, affiche des positions politiques assez claires et progressistes, ainsi qu’une opposition virulente à Donald Trump. Il ne s’attendait tout de même pas à une telle affluence.

Un millier de personnes. Un samedi après-midi. Dans le gymnase d’un lycée. On a dû également ouvrir l’auditorium. Et pour autant, des résidents n’ont pas pu rentrer. Le député de 40 ans, fils d’immigrants érythréens que la presse locale promet à un bel avenir politique (gouverneur ou sénateur) n’est pas venu seul : il est accompagné par Michael Bennet, l’un des deux sénateurs démocrates de l’État, considéré comme un « modéré ».

Les questions fusent. « Quel est notre message ? » « Quelle est l’équipe qui va le porter ? » « Qu’ont fait les directions des deux groupes et du parti entre le 6 novembre et le 20 janvier pour préparer l’arrivée de Trump ? » « Comment allez-vous engager le parti dans une nouvelle direction ? » Une injonction, également : « Débarrassez-vous de Schumer ! » Le leader des sénateurs démocrates est l’objet de toutes les critiques depuis qu’il a décidé de joindre sa voix à celles des républicains, permettant l’adoption d’une loi de réductions budgétaires qui a permis d’éviter un « shutdown » du gouvernement, ce qui aurait été pire, a-t-il tenté de faire valoir.

À une colère d’un nouveau type (celle de la base face à un assaut d’un genre inédit (Trump II), les deux élus patinent. Joe Neguse se perd dans les dédales juridiques tandis que Michael Bennet fait un cours d’histoire : « Ce que je peux vous dire, c’est que, dans l’histoire de ce pays, à chaque période réactionnaire a succédé une période progressiste. » Cette loi d’airain semble tenir lieu de stratégie pour le démocrate : le meilleur viendra après le pire, presque mécaniquement. Pourquoi y aurait-il, dès lors, besoin d’organiser quoi que ce soit ? La veille, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont réuni plus de 30 000 personnes à Denver, dans le cadre de leur tournée pour « combattre l’oligarchie ». Aucun des deux élus n’en fait mention.La tournure de la réunion a « énervé » Colton Janjak Plahn, pourtant démocrate ; et même un des responsables de la section de Boulder. C’est tout frais : arrivé dans l’organisation après la victoire de Trump en novembre dernier et élu en février, vice-responsable de la communication externe. « Je pensais que je pouvais avoir un impact », explique-t-il, attablé en terrasse d’un coffee shop du quartier universitaire.

Le jeune homme métis (amérindien et africain-américain) de 23 ans ne passe pas inaperçu dans ce parti composé majoritairement de Blancs de plus de 50 ans, très remontés contre Trump, mais plus frileux lorsqu’il s’agit de la proposition démocrate. « Résister est une part de ce que nous devons faire, mais une part seulement. L’antitrumpisme ne suffit pas. Il faut aussi présenter une politique alternative », revendique-t-il, sans cacher qu’il est « difficile de parler de cela dans le parti ».

Tout comme il est compliqué d’évoquer ce qu’est devenu Boulder : une ville démocrate certes, mais hors de prix. Le coût du logement notamment est devenu quasiment prohibitif, fruit d’une politique urbanistique restrictive au nom du maintien de la qualité environnementale. Les « boomers » arrivés dans les années 1970 veulent désormais geler les choses, empêchent toute construction de logements collectifs qui pourrait faire baisser le prix de l’immobilier mais également la valeur de leurs biens… Même les jeunes profs qui arrivent à l’université préfèrent se loger en dehors de la ville.

« On ne peut pas rester à ne rien faire »


« Boulder dit quelque chose de l’évolution de la base démocrate, avec une forme d’aveuglement sur les questions de classe », souligne Mathieu Desan, professeur de sociologie à l’université du Colorado et résident de la ville depuis près de dix ans. D’âge moyen et de diplômes et revenus élevés, le socle des plus mobilisés apparaît ainsi à la fois férocement opposé à Trump et mièvre dans sa réponse alternative, car enfermé dans son aisance sociale. L’atonie des campus – à commencer par celui de Boulder – ajoute à ce « grisonnement » de la « résistance ». « Côté étudiants, la répression des manifestations sur Gaza a clairement joué sur le manque de réponses collectives », insiste l’universitaire.

Pourtant, les jeunes étaient légion lors du meeting record de « Bernie » et AOC. Mais, à l’instar de Steve, un ingénieur trentenaire, nombre d’entre eux ne font « absolument pas confiance au Parti démocrate ». Un peu comme Autumn et Kai, venues assister un dimanche après-midi à un atelier de formation de DSA (Democratic Socialists of America), qui a connu son pic d’adhérents, avant le Covid, en 2020, avec 90 000 membres. « La pandémie a stoppé la progression mais on a réussi à maintenir le niveau d’adhérents malgré tout, explique Tom, le formateur venu du Wisconsin. Il y a clairement un rebond d’adhésions depuis le retour de Trump. L’état d’esprit est qu’il faut s’organiser. »Autumn, la vingtaine, en recherche d’emploi, a assisté à une première réunion en février, puis a décidé de se jeter dans le grand bain. « J’étais engagée politiquement mais superficiellement, disons. Là, j’ai l’intention de m’investir beaucoup plus. On ne peut pas rester à ne rien faire avec ce qui se passe. »

Elle a emmené son amie Kai qui, elle, a toujours entretenu une distance avec l’engagement politique, même si elle refuse de se définir comme « apolitique » ou « dépolitisée ». Son évolution s’est jouée à la fois dans le climat politique national et sur son lieu de travail. La jeune femme est barista dans un Starbucks qui ne dispose pas encore d’une section syndicale« On est en train de réfléchir à comment s’y prendre pour en créer une, justement. » En attendant, ce samedi 5 avril, elles participeront toutes deux à l’une des centaines de manifestations organisées dans tout le pays, premier effort conjoint pour juguler les politiques trumpistes.

ENCADRE

Une ville pionnière « où il fait bon vivre »

Les conservateurs disent de Boulder qu’il s’agit de « 25 miles carrés entourés par la réalité ». Certains l’appellent aussi la « République populaire de Boulder ». En tout état de cause, la cité située au pied des Rocheuses, à 45 minutes au nord-ouest de Denver, a été pionnière : en 1974, le conseil municipal vote une ordonnance interdisant les discriminations basées sur le genre ; un an plus tard, le comté délivre les premiers contrats de mariage gay ; en 2006, elle est la première à instituer une taxe carbone avant de décréter, en 2019, « l’urgence climatique » avec des politiques publiques ambitieuses ; enfin, en 2020, 78 % des habitants établissent par référendum le « vote préférentiel », testé pour la première fois lors de l’élection du maire en 2023. Siège de l’université du Colorado (38 000 étudiants, 10 000 profs et salariés), deuxième pôle de laboratoires scientifiques après Washington D.C., ville la plus diplômée de l’État, Boulder ne quitte jamais le peloton de tête des villes « où il fait bon vivre ».

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« Combattre l’oligarchie » : quand Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez organisent la résistance à Trump

Devant l’apathie du Parti démocrate face à la seconde présidence Trump, Bernie Sanders a lancé une série de meetings à travers tout le pays. Le mot d’ordre : « Combattre l’oligarchie ». La tournée se poursuit avec en point d’orgue un meeting à Denver, Colorado, qui a attiré une affluence record : 34 000 personnes. (Article publié dans l’Humanité du 24 mars 2025.)

Denver (Colorado, États-Unis), envoyé spécial.

En l’espace d’un après-midi, Dan a rajeuni de dix ans. Le 20 juin 2015, ce consultant dans le domaine de l’environnement avait participé, avec 10 000 autres personnes, au meeting de Bernie Sanders à Denver, considéré comme charnière dans la campagne du sénateur du Vermont. Il en avait d’ailleurs gardé une pancarte avec l’un des slogans de l’époque, « Feel the Bern », qu’il a ressortie d’un placard pour se rendre, vendredi 21 mars 2025, à un nouveau rassemblement organisé par « Bernie ».

Dan n’avait pas lu les consignes en bas de l’invitation : pas de sacs, pas de pancartes, pas d’arme à feu. Il a donc troqué sa pancarte presque vintage pour un pin’s autorisé, lui, et au mot d’ordre un peu plus actualisé en forme de détournement du slogan trumpiste : « Make America Bern Again ». Cette fois-ci, dans le Civic Center Park, en plein centre de Denver, face au Capitole du Colorado, il se trouvait au milieu de… 34 000 personnes.

 C’est le plus important rassemblement auquel j’ai jamais assisté »

L’affluence a tellement surpris Steve, venu seul, qu’il a renoncé à s’engager dans la très longue file d’attente. « C’est juste que je ne suis pas habitué ou c’est vraiment énorme ? » demande-t-il, incrédule. C’était jour de premier meeting pour cet ingénieur trentenaire. Sur les listes électorales, il est enregistré comme « indépendant », comme Bernie Sanders.

Il affiche d’ailleurs une fidélité à toute épreuve pour le sénateur octogénaire : « J’ai voté pour lui lors des deux primaires (2016 et 2020 – NDLR). C’est le seul pour qui j’ai voté. Je ne vote pas pour les démocrates, je ne les aime pas. Ils sont responsables de là où nous en sommes. Et maintenant il faut encore compter sur Bernie pour s’en sortir. Le moment est tellement grave que je me suis dit qu’il fallait peut-être que je me bouge. »

Avec des centaines d’autres personnes, Steve a pris place sur les marches du palais de justice qui borne la partie ouest du parc. Une heure après son installation, il a entendu Bernie Sanders dire : « C’est le plus important rassemblement auquel j’ai jamais assisté. » Steve a eu sa confirmation : « Donc, c’est énorme. »

Le même constat s’est rapidement imposé à Liz et John, professeurs syndiqués et retraités, habitués de longue date de ce type d’événement. Ils sont restés, à l’instar de milliers de participants, derrière les grillages placés en lisière du parc. Deux volontaires leur ont fait passer des chaises afin de soulager leurs jambes de septuagénaires.

La vue étant dégagée et le son portant loin, ils étaient comme aux premières loges et auraient pu ne pas y être. « On a vraiment envisagé de quitter ce pays, explique Liz. L’idée de croiser tous les jours des gens qui avaient voté pour ce type (Trump) était insupportable. » « Et puis, la force des choses nous a maintenus ici, poursuit John : la famille, le fait de devoir s’habituer à un autre pays, peut-être aussi le sentiment de déserter. »« Finalement, on se dit qu’on a bien fait de rester », reprend Liz en embrassant d’un regard panoramique la foule qui a inondé le parc. A-t-elle remarqué ce groupe placé juste dans son axe de vue particulièrement enjoué et démonstratif ? Ce sont les jeunes militants de Climatique, la section de Sunrise, la grande organisation qui prône la révolution climatique via un New Deal vert, sur le campus de la très réputée université de Boulder.

« Nous n’allons pas simplement voir Bernie comme un sauveur ; nous allons analyser comment les responsables politiques peuvent être utilisés comme un outil pour créer le changement que nous voulons voir, et discuter de l’importance d’organiser la mobilisation à la base, en dehors et à côté de l’organisation politique », indique la jeune femme qui semble être l’une des responsables, mais qui décline l’invitation à se présenter, la défiance des médias devenant commune parmi la nouvelle génération de militants.

Bernie et AOC, un tandem complémentaire

À l’image de la diversité et de la densité de la foule de Denver, la tournée entamée par Bernie Sanders il y a quelques semaines a pris vendredi une tout autre dimension. L’idée de départ n’était pas de créer un mouvement mais de remplir le vide créé par l’apathie de la direction du Parti démocrate face à l’assaut généralisé de l’administration Trump, qui reprend la stratégie militaire du « choc et de l’effroi » et plonge une partie de la population dans la sidération.

La « résistance » qui avait marqué le début du premier mandat du milliardaire est aux abonnés absents depuis le 20 janvier. Élu sénateur pour la quatrième (et a priori dernière) fois, Bernie Sanders lançait, début mars, une série de réunions publiques dans quelques circonscriptions du Midwest choisies avec précision : elles avaient élu d’extrême justesse un républicain. Objectif : faire pression sur ces élus conservateurs afin qu’ils refusent de voter les lois antisociales à venir. Nom de code : « Combattre l’oligarchie ».

Résultat : au-delà des espérances de l’équipe Sanders. 4 000 personnes à Kenosha, 2 600 à Altoona, ville de 10 000 habitants, puis 9 000 dans une banlieue de Detroit. Devant ces premiers succès, décision est prise de poursuivre, direction l’ouest du pays : Nevada, Arizona et Colorado. Cette fois-ci, « Bernie » n’est pas seul. Alexandria Ocasio-Cortez (AOC) le rejoint.Les deux figures majeures de la gauche américaine constituent un tandem complémentaire. Lui, à 83 ans, formé politiquement dans les années 1960, structure ses discours à la façon d’un cours pédagogique et tient férocement à son statut d’indépendant qui n’a jamais été membre du Parti démocrate.

Elle, née en 1989, instille toujours du personnel, si ce n’est de l’intime, dans son propos politique, et a fait le choix de changer la coalition démocrate de l’intérieur. Au New York Times qui lui demandait cette semaine si cela constituait un passage de relais, Bernie Sanders, fidèle à lui-même, a rétorqué : « C’est typiquement une question du microcosme. Vous n’avez pas de meilleures questions ? »

Le but, rappelle le sénateur socialiste, est contenu dans le titre : « Combattre l’oligarchie ». Arrivé sur scène, à la nuit presque tombante, vendredi à Denver, Bernie Sanders s’en amusait presque : « Il y a dix ans quand j’utilisais le mot ”oligarchie”, personne ne savait vraiment de quoi je parlais. Maintenant, ils savent. » Et de rappeler la présence lors de l’investiture de Trump « des trois personnes les plus riches du pays (Elon Musk, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg – NDLR) » et « un nombre record de millionnaires dans l’administration Trump ».

« Vous envoyez un message au monde entier qui voulait savoir si le peuple d’Amérique allait se lever contre l’oligarchie de Trump, a-t-il poursuivi. Le message est que des millions d’Américains se sont battus et sont morts pour bâtir cette société démocratique et que nous n’allons pas laisser l’Amérique devenir une oligarchie. »Au fil de la montée en puissance de cette tournée de meetings, un autre message apparaît. Celui-ci est destiné à l’establishment et aux élus démocrates, dont l’attitude attentiste exaspère la base électorale. Dans des réunions publiques organisées par des députés du parti de l’âne, la colère s’exprime ouvertement tandis qu’un sondage indique que moins de la moitié des électeurs démocrates sont satisfaits de l’attitude des groupes au Congrès.

Un thème qu’a abordé AOC vendredi à Denver : « On a besoin que le Parti démocrate se batte plus durement et nous avons donc besoin d’élus qui se battent. » Une allusion à peine voilée aux prochaines élections de mi-mandat, en novembre 2026, et aux primaires internes que devront affronter nombre de démocrates centristes. La presse mainstream voit les ferments de l’équivalent à gauche du Tea Party, cette vague qui, en 2010, après l’élection de Barack Obama, avait submergé l’establishment « modéré » du Parti républicain.

Sans assumer cette rébellion interne, la députée de New York fixe un cap qui nécessite une forme de pouvoir : « Notre but n’est pas de nous retrouver pour se dire de belles choses mais de prendre l’engagement de bâtir le pays que nous méritons tous. » Alors qu’elle prenait avec Bernie Sanders la direction de l’Arizona, dernière étape du « tour », les jeunes militants de Climatique se rendaient, eux, en covoiturage, dans un restaurant indien, à mi-chemin entre Denver et Boulder, afin de débriefer ce meeting et d’envisager la suite. Eux en sont convaincus : « Un mouvement est en train de naître. »

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Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (4/4)Un « arc en ciel » dans la Rust Belt

Dans cette ville, qui s’est construite sur les vagues migratoires puis l’accueil des réfugiés de tous les continents dans les années 80, le « melting pot » y est un fait indiscuté. Même les républicains préfèrent ne pas relayer la rhétorique nativiste de Donald Trump. (Article publié dans l’Humanité du 31 octobre 2024.)

Erié (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

Et tout a commencé par un meeting de… Donald Trump. « Ça a déclenché un truc en moi, comme si ça allumait un feu », se souvient Jasmine Flores. Quelques années plus tard, il est toujours question de Donald Trump et de « feu ». La jeune Latina n’est plus cette citoyenne anonyme manifestant aux portes d’un meeting du milliardaire à Érié, mais la présidente du conseil municipal de la ville et la coprésidente en Pennsylvanie de la Coalition des Latinos pour le ticket Harris-Walz.

Fulgurante ascension dont il faut retracer les étapes. La première se déroule dans le Lower East Side d’Érié, la partie la plus populaire, voire paupérisée, de la ville. Jasmine est l’aînée de 13 enfants. Son père mexicain, immigré dans les années 1980 avec un visa de travail, a intégré les codes du « travailler dur pour réussir » et croit dans le « rêve américain ».

Première Latina et plus jeune élue

Autre rapport au pays du côté de sa mère portoricaine, puisqu’elle est citoyenne américaine, donc une Latina sans statut d’immigrée. La jeune femme en prend… et en laisse. « Je crois que j’ai toujours été l’enfant rebelle, raconte-t-elle. Nos femmes ont tendance à se marier jeunes et à fonder une famille. Nous sommes des personnes apportant de l’attention, et c’est très bien, mais ce n’est pas ce que je voulais en grandissant. Je n’ai jamais eu l’occasion d’entendre le titre Calladita Te Miras Mas Bonita(«quand tu es plus silencieuse, tu es plus belle »). » Elle refuse « l’état d’esprit qui consiste à ne pas faire de vagues, à se taire, à être timide ».

Deuxième étape : après la révélation anti-Trump, elle s’engage dans la campagne de Bernie Sanders, défend notamment sa proposition d’un système de santé publique (Medicare for All). Mais c’est d’abord à Érié que la jeune aide-soignante, qui a obtenu son diplôme d’assistante médicale, entend faire changer les choses.

Elle se lance dans une campagne pour le conseil municipal. Sans beaucoup d’argent ni aucun soutien, mais avec une organisation de terrain naissante : Erie County United. Premier échec lors de la primaire démocrate en 2019. Elle persiste. Deux ans plus tard, elle décroche un siège, devenant, à 28 ans, la première Latina et la plus jeune élue de l’histoire de la ville.

En début d’année, elle est devenue, à 31 ans, la présidente du conseil municipal, fonction qu’elle « cumule » avec son emploi à plein temps. La politique n’est pas un métier. Ni une rente. Elle l’annonce : elle ne veut surtout pas être la dernière Latina à entrer au conseil municipal.

Une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980

En attendant, elle fait figure d’incarnation d’une ville « diverse », cas de figure rare pour une cité de cette taille dans le Midwest. Comme souvent dans les villes industrielles, l’histoire s’est écrite à Érié avec l’immigration européenne et la migration des noirs du Sud vers ces nouveaux bassins d’emploi.

La vraie particularité réside dans la présence d’habitants de tous les continents, héritage d’une politique d’accueil des réfugiés dès les années 1980. L’International Institute of Erie (IIE), fondé en 1919, a joué le rôle de chef d’orchestre dans la réinstallation de réfugiés de Bosnie, d’Érythrée, du Kosovo, d’Irak, de Syrie, du Bhoutan, du Soudan, du Myanmar ou encore du Népal ou du Liberia.

« Érié est une ville très catholique et c’est l’une des principales raisons de cet accueil », rappelle Jeff Bloodworth, professeur d’histoire à l’université de Gannon (Érié). Les chaînes de montage de l’usine de locomotives construite par General Electric en 1910 se sont nourries de la force de travail des immigrés italiens, polonais, irlandais et allemands, qui sont également devenus la force propulsive de la création de la section syndicale.

Dans leur immense majorité, les dirigeants syndicaux se rendaient à la messe le dimanche matin. Cette « culture » a donc perduré jusque dans la politique d’accueil des réfugiés il y a trente ans. « Les habitants d’Érié ont l’habitude d’aller à l’école et de travailler avec des Arabes, des Ukrainiens, des Népalais et des Bosniaques », souligne encore l’historien.

Discours nativiste de l’ancien président

Tom Eddy, le responsable des républicains locaux, se montre d’ailleurs d’une grande prudence. « Ces dernières décennies, la population a décliné. La ville a fait le choix d’investir dans l’accueil des immigrés, qui, une fois naturalisés, votent plutôt démocrate », constate-t-il.

Il se montre en revanche plus offensif lorsque l’on évoque le sujet de l’immigration à l’échelle nationale. « Les démocrates veulent repeupler les États où ils sont majoritaires mais qui perdent des habitants, donc des sièges. Vous n’avez pas besoin d’être citoyen pour être compté dans le recensement, donc… », assure-t-il, en écho à la thèse complotiste trumpiste.

Sa description est supposée parfaitement coller à la Pennsylvanie et à Érié – traditionnellement démocrate et en déclin démographique. Pour autant, le GOP (Grand Old Party) local se garde bien d’en faire un thème de campagne. « La rhétorique anti-immigrés de Trump peut être bien perçue dans les zones rurales de l’ouest de l’État de Pennsylvanie. Mais elle ne passe pas aussi bien à Érié », ajoute encoreJeff Bloodworth.

Même dans les « suburbs », les militants et candidats républicains ne se font pas le relais des propos incendiaires de Donald Trump sur le sujet. Les fameux électeurs diplômés – courtisés comme des faiseurs de roi (ou de reine) – sont imperméables au discours nativiste de l’ancien président, préférant les thèmes de l’économie ou des droits reproductifs.

Cela pourrait, a contrario, mobiliser les électeurs du « melting-pot » d’Érié en faveur des démocrates. En tout cas, les équipes de campagne de la candidate n’ont pas décidé d’agir sur ce levier, désertant la ville-centre pour les suburbs. Jasmine Flores préfère insister sur le fait que « Kamala Harris apporte une perspective unique et aborde des questions qui touchent de près de nombreuses communautés, y compris les communautés latinas et immigrées ». Cela suffira-t-il à maintenir le curseur du « baromètre » Érié du côté des démocrates ? Verdict le 5 novembre prochain.

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Erié, un comté-pivot dans un Etat-pivot (3/4)A l’usine Wabtec, l’introuvable campagne

Les salariés de ce site de production historique de locomotives sont profondément divisés entre les deux candidats. Même au sein du syndicat – local 506 d’UE –, on préfère ne pas s’appesantir sur le sujet afin de ne pas élargir les brèches. (Article publié dans l’Humanité du 30 octobre 2024.)

Érié, (États-Unis), envoyé spécial.

Ne l’appelez plus General Electric. C’est désormais Wabtec qui, depuis le rachat en 2019, préside aux destinées de l’usine de locomotives construite en 1910 par la multinationale fondée par Thomas Edison. Le changement de nom a consacré la mutation d’un univers.

Un millier de salariés franchissent les portes bien gardées du site de production, contre plus de 10 000 au firmament. L’usine ne fait plus figure de principal employeur de la ville, rôle désormais dévolu à un groupe d’assurance. Pour beaucoup, les ouvriers ont quitté la ville construite autour du site, Lawrence Park (4 000 habitants), et Érié, juste voisine, pour se prendre un pavillon en banlieue ou à la campagne, parfois à une heure de route. Une époque s’est évaporée, mais pas totalement.

Le trumpisme progresse dans l’usine

Le syndicat – le local 506 d’United Electrical, Radio and Machine Workers of America (UE) – qui représente les salariés depuis 1940 a gardé sa culture combative, permettant, malgré les vents contraires, de signer des conventions collectives encore avantageuses, avec des salaires au-dessus de la moyenne du secteur industriel du coin.

Ce n’est pas la « Rust belt », cette ceinture rouillée à force d’avoir été désindustrialisée, mais ce n’est plus la terre d’un « âge d’or », forcément mythifié. L’usine Wabtec constitue un microcosme d’un monde du travail en bascule entre deux époques et manifestement entre deux options politiques. Si les « suburbs » sont le terrain de conquête des démocrates sur les républicains, l’usine serait celui des trumpistes sur les démocrates.

Commençons par le siège du syndicat, situé sur Main Street, à deux pas de l’usine. Sur le trottoir d’en face, le pub Irish Cousins entretient l’imagerie d’une sociabilité ouvrière qui a pourtant quasiment disparu. On remarque une plaque commémorative dédiée à John Nelson (1917-1959) : « Délégué syndical en chef et président de l’United Electrical Workers Union local 506 de 1942 à 1959. Accusé d’être un communiste par le maccarthysme, il a été le premier responsable syndical viré par General Electric en 1953. Il est mort prématurément, à l’âge de 42 ans. » Pas de prise de soutien officiel du syndicat cette année

En attendant dans le hall d’accueil, on jette un œil à la dernière livraison du bulletin d’information. Le « mot du président » s’attaque au sujet brûlant du moment : l’élection présidentielle. Le texte est centré sur l’exercice du droit de vote comme « outil puissant qui définit le futur de nos communautés, nations et le monde ».

Les impacts possibles sont énumérés, de la préservation de la démocratie à l’expression de valeurs, en passant par la protection des droits et libertés ou encore la capacité d’influencer les lois. À chaque ligne, on se demande : cela se terminera-t-il par une consigne de vote ? Réponse, en page 2 : non.

Le président, le voici, Scott Slawson, avec son éternel polo noir à manches courtes frappé de l’écusson « UE, local 506 » qui colle à sa carrure d’ancien marine. Ce n’est pas un syndicaliste qui lambine face à la question politique : en 2016, il avait ouvert un meeting de Bernie Sanders, alors candidat à la primaire démocrate, auquel UE apportait alors son soutien officiel (endorsement).

Aucune décision de cette nature cette année, une déclaration du bureau exécutif du syndicat (30 000 membres) recommandant « aux travailleurs de voter stratégiquement contre Trump en votant pour le seul candidat viable qui se présente contre lui – qui est maintenant Kamala Harris ».

Des syndiqués divisés sur la présidentielle

« Certains membres du syndicat feront campagne, les uns pour Harris, les autres pour Trump, mais pas l’organisation », pose-t-il d’emblée, avant de passer en revue les candidats (« Sous la présidence de Trump, il y a eu beaucoup de mesures contre les syndicats », « Kamala Harris ne donne aucune indication sur son soutien au monde syndical »), sans jamais laisser entrevoir son penchant personnel.

« S’il ne dit rien, c’est que la base est plus divisée que jamais », rapporte un responsable du syndicat sous couvert d’anonymat. Confirmation auprès de John Thompson, responsable régional d’UE : « La principale bataille, c’est avec la direction de Wabtec que le syndicat doit la mener, pas avec une partie des syndiqués. On doit maintenir l’unité. » Sous-entendu : les divisions sont profondes. Y compris au sein du bureau.

Un de ses membres ne cache pas que « ses actions à la Bourse se portaient mieux sous Trump ». Une altercation physique a même eu lieu entre ouvriers pro-Trump et pro-Harris. « Certains de nos membres sont transgenres. On imagine l’impact sur eux qu’a le discours de Trump », souligne encore John Thompson, brisant aussi l’image d’une classe ouvrière monolithique, y compris dans ses choix de « genre ».

« Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains »

« L’année dernière pendant la grève, on voyait pas mal de voitures avec des stickers Trump », se souvient Jim Martin, journaliste au Erie Times-News.

« À Wabtec, ils gagnent bien leur vie et ils ont un syndicat, poursuit le « Monsieur Économie » du journal local. Dans les petites usines, aux salaires plus bas et sans organisation syndicale, l’inflation fait plus de dégâts et il y a moins de digues face au populisme trumpiste. D’autant que Trump joue moins la carte antisyndicale que d’autres républicains. » « Ils sont plus attirés par Trump que par le Parti républicain », abonde le syndicaliste John Thompson.

« Je ne pense pas que le seul ressort soit l’immigration, relaie le journaliste Jim Martin. Il y a aussi le sentiment d’être délaissé. Des électeurs ne comprennent pas ce monde, avec les politiques de diversité ou en faveur des transgenres. » « Ce vote exprime du ressentiment et le sentiment d’être abandonné plutôt qu’une véritable animosité contre les migrants, estime également Chris Townsend, ancien directeur de l’action politique d’UE. Cela n’exprime pas vraiment leur rapport à la politique sur le fond. Une frange des syndiqués attirés par Bernie est partie vers Trump pour les mêmes ressorts. »

« Depuis que je vote, c’est toujours pour le moindre des deux maux »

Quant au syndicat comme digue au trumpisme, c’est encore vrai, selon différentes enquêtes d’opinion, mais les brèches sont apparentes. Cette année, le syndicat des teamsters (chauffeurs-livreurs) et celui des firefighters (pompiers) n’ont pas apporté leur « endorsement » à Kamala Harris.

« Il ne faut jamais oublier que c’est Wabtec qui choisit les syndiqués, pas nous », rappelle Chris Townsend. C’est le principe du syndicalisme américain : lorsqu’un syndicat a gagné son droit de représentation dans un lieu de travail, tous les salariés en sont obligatoirement membres. « On a très peu de temps pour parler politique. Les réunions sont centrées sur les questions syndicales », regrette-t-il.

Pour son ancien collègue et toujours ami John Thompson, « Trump prospère sur l’affaiblissement de la conscience de classe »… et sur les déceptions créées par les démocrates, sur lesquelles le responsable syndical est presque intarissable. « C’est un parti au service des grandes entreprises capitalistes, résume-t-il d’une formule. Depuis que je vote, soit au début des années 1980, c’est toujours pour le moindre des deux maux. Cette année, je ne peux pas voter pour quelqu’un qui est complice de génocide. »

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