Dans cette ville libérale du Colorado, la colère face à l’offensive de Donald Trump mais également un Parti démocrate parfois jugé trop peu combatif, s’exprime depuis plusieurs semaines. (Article publié dans l’Humanité du 4 avril 2025).
Boulder, Colorado (États-Unis), envoyé spécial.
Un décor de carte postale avec, en toile de fond, les montagnes Rocheuses coiffées de leur neige éternelle. Une météo de saison : frais mais ensoleillé. Mais l’heure n’est pas à une petite randonnée sur les contreforts, à une journée de ski à Vail ou à du lèche-vitrines dans le coquet centre-ville de Boulder.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier, l’atmosphère est chargée de colère, voire de rage, dans le comté qui a voté pour Kamala Harris à 76,5 %, record absolu dans l’État du Colorado solidement démocrate depuis 2008. Les manifestations et rassemblements se bousculent sur l’agenda du comté en ce premier samedi de printemps.
Cela commence en fin de matinée à un carrefour apparemment lambda, dans la ville de Superior, voisine de Boulder. Un concert discontinu de Klaxon sature l’environnement. Il encourage la centaine de manifestants qui occupent les quatre angles de l’intersection. Tous les participants sont des Blancs d’âge mûr, portant des doudounes et bonnets ou casquettes pour affronter le vent qui pince, encore plus à cette altitude (1 600 mètres), un « public » peu habitué à ce genre de happening.
Une pancarte résume : « Ne nourrissez pas un fasciste ». Derrière la femme qui l’agite, on devine le symbole honni : celui de Tesla. À l’intérieur de la concession de la firme détenue par Elon Musk, on fait grise mine. Les clients sont rares. « Ça va passer, veut croire un vendeur. Ça ne change pas le fait que la Tesla est le meilleur véhicule électrique sur le marché. » À distance, Jim, un manifestant particulièrement remonté, lui rétorque : « Tu parles que ça va passer. On ne va pas se laisser intimider par un fasciste. »
Cela se poursuit en début d’après-midi dans l’église du Bon-Berger, à Northglenn. Aucune messe n’est prévue, mais le lieu de culte presbytérien est bondé comme jamais. Un comité de citoyens organise une réunion publique en lieu et place du député républicain de la 8e circonscription, qui englobe une partie du comté de Boulder, dont l’une des permanences se situe à quelques mètres.
Élu de justesse (49 % contre 48,2 %) en novembre 2024 face à la députée sortante démocrate, Gabe Evans joue les Belphégor et refuse de se livrer à l’exercice, commun aux États-Unis, du « town hall meeting », cette rencontre ouverte à tous les électeurs. D’où le nom de l’initiative : « Où est passé Gabe ? » Téléphone en haut-parleur, Jennifer, une élue locale, appelle le député sur son portable, et laisse ce message : « On voulait savoir quand vous alliez tenir la prochaine réunion publique. Car, ici, on a une idée. » « MAINTENANT ! » hurle la foule. « Vous devez affronter les gens que vous représentez », conclut l’élue.
« Quel est notre message ? »
Les résidents défilent au micro et expriment leurs doléances, comme si leur représentant était là pour les écouter. L’immense majorité d’entre elles portent sur la santé, alors que la majorité républicaine au Congrès envisage de procéder à des coupes dans les programmes publics qui concernent les plus de 65 ans (Medicare) et les enfants pauvres (Medicaid). Les larmes le disputent parfois aux noms d’oiseaux lancés au député absent…
Cela se ponctue au lycée Monarch, à Louisville. Joe Neguse y organise sa deuxième réunion publique du jour. A priori, il n’a aucune crainte à avoir : il est démocrate, affiche des positions politiques assez claires et progressistes, ainsi qu’une opposition virulente à Donald Trump. Il ne s’attendait tout de même pas à une telle affluence.
Un millier de personnes. Un samedi après-midi. Dans le gymnase d’un lycée. On a dû également ouvrir l’auditorium. Et pour autant, des résidents n’ont pas pu rentrer. Le député de 40 ans, fils d’immigrants érythréens que la presse locale promet à un bel avenir politique (gouverneur ou sénateur) n’est pas venu seul : il est accompagné par Michael Bennet, l’un des deux sénateurs démocrates de l’État, considéré comme un « modéré ».
Les questions fusent. « Quel est notre message ? » « Quelle est l’équipe qui va le porter ? » « Qu’ont fait les directions des deux groupes et du parti entre le 6 novembre et le 20 janvier pour préparer l’arrivée de Trump ? » « Comment allez-vous engager le parti dans une nouvelle direction ? » Une injonction, également : « Débarrassez-vous de Schumer ! » Le leader des sénateurs démocrates est l’objet de toutes les critiques depuis qu’il a décidé de joindre sa voix à celles des républicains, permettant l’adoption d’une loi de réductions budgétaires qui a permis d’éviter un « shutdown » du gouvernement, ce qui aurait été pire, a-t-il tenté de faire valoir.
À une colère d’un nouveau type (celle de la base face à un assaut d’un genre inédit (Trump II), les deux élus patinent. Joe Neguse se perd dans les dédales juridiques tandis que Michael Bennet fait un cours d’histoire : « Ce que je peux vous dire, c’est que, dans l’histoire de ce pays, à chaque période réactionnaire a succédé une période progressiste. » Cette loi d’airain semble tenir lieu de stratégie pour le démocrate : le meilleur viendra après le pire, presque mécaniquement. Pourquoi y aurait-il, dès lors, besoin d’organiser quoi que ce soit ? La veille, Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont réuni plus de 30 000 personnes à Denver, dans le cadre de leur tournée pour « combattre l’oligarchie ». Aucun des deux élus n’en fait mention.La tournure de la réunion a « énervé » Colton Janjak Plahn, pourtant démocrate ; et même un des responsables de la section de Boulder. C’est tout frais : arrivé dans l’organisation après la victoire de Trump en novembre dernier et élu en février, vice-responsable de la communication externe. « Je pensais que je pouvais avoir un impact », explique-t-il, attablé en terrasse d’un coffee shop du quartier universitaire.
Le jeune homme métis (amérindien et africain-américain) de 23 ans ne passe pas inaperçu dans ce parti composé majoritairement de Blancs de plus de 50 ans, très remontés contre Trump, mais plus frileux lorsqu’il s’agit de la proposition démocrate. « Résister est une part de ce que nous devons faire, mais une part seulement. L’antitrumpisme ne suffit pas. Il faut aussi présenter une politique alternative », revendique-t-il, sans cacher qu’il est « difficile de parler de cela dans le parti ».
Tout comme il est compliqué d’évoquer ce qu’est devenu Boulder : une ville démocrate certes, mais hors de prix. Le coût du logement notamment est devenu quasiment prohibitif, fruit d’une politique urbanistique restrictive au nom du maintien de la qualité environnementale. Les « boomers » arrivés dans les années 1970 veulent désormais geler les choses, empêchent toute construction de logements collectifs qui pourrait faire baisser le prix de l’immobilier mais également la valeur de leurs biens… Même les jeunes profs qui arrivent à l’université préfèrent se loger en dehors de la ville.
« On ne peut pas rester à ne rien faire »
« Boulder dit quelque chose de l’évolution de la base démocrate, avec une forme d’aveuglement sur les questions de classe », souligne Mathieu Desan, professeur de sociologie à l’université du Colorado et résident de la ville depuis près de dix ans. D’âge moyen et de diplômes et revenus élevés, le socle des plus mobilisés apparaît ainsi à la fois férocement opposé à Trump et mièvre dans sa réponse alternative, car enfermé dans son aisance sociale. L’atonie des campus – à commencer par celui de Boulder – ajoute à ce « grisonnement » de la « résistance ». « Côté étudiants, la répression des manifestations sur Gaza a clairement joué sur le manque de réponses collectives », insiste l’universitaire.
Pourtant, les jeunes étaient légion lors du meeting record de « Bernie » et AOC. Mais, à l’instar de Steve, un ingénieur trentenaire, nombre d’entre eux ne font « absolument pas confiance au Parti démocrate ». Un peu comme Autumn et Kai, venues assister un dimanche après-midi à un atelier de formation de DSA (Democratic Socialists of America), qui a connu son pic d’adhérents, avant le Covid, en 2020, avec 90 000 membres. « La pandémie a stoppé la progression mais on a réussi à maintenir le niveau d’adhérents malgré tout, explique Tom, le formateur venu du Wisconsin. Il y a clairement un rebond d’adhésions depuis le retour de Trump. L’état d’esprit est qu’il faut s’organiser. »Autumn, la vingtaine, en recherche d’emploi, a assisté à une première réunion en février, puis a décidé de se jeter dans le grand bain. « J’étais engagée politiquement mais superficiellement, disons. Là, j’ai l’intention de m’investir beaucoup plus. On ne peut pas rester à ne rien faire avec ce qui se passe. »
Elle a emmené son amie Kai qui, elle, a toujours entretenu une distance avec l’engagement politique, même si elle refuse de se définir comme « apolitique » ou « dépolitisée ». Son évolution s’est jouée à la fois dans le climat politique national et sur son lieu de travail. La jeune femme est barista dans un Starbucks qui ne dispose pas encore d’une section syndicale. « On est en train de réfléchir à comment s’y prendre pour en créer une, justement. » En attendant, ce samedi 5 avril, elles participeront toutes deux à l’une des centaines de manifestations organisées dans tout le pays, premier effort conjoint pour juguler les politiques trumpistes.
ENCADRE
Une ville pionnière « où il fait bon vivre »
Les conservateurs disent de Boulder qu’il s’agit de « 25 miles carrés entourés par la réalité ». Certains l’appellent aussi la « République populaire de Boulder ». En tout état de cause, la cité située au pied des Rocheuses, à 45 minutes au nord-ouest de Denver, a été pionnière : en 1974, le conseil municipal vote une ordonnance interdisant les discriminations basées sur le genre ; un an plus tard, le comté délivre les premiers contrats de mariage gay ; en 2006, elle est la première à instituer une taxe carbone avant de décréter, en 2019, « l’urgence climatique » avec des politiques publiques ambitieuses ; enfin, en 2020, 78 % des habitants établissent par référendum le « vote préférentiel », testé pour la première fois lors de l’élection du maire en 2023. Siège de l’université du Colorado (38 000 étudiants, 10 000 profs et salariés), deuxième pôle de laboratoires scientifiques après Washington D.C., ville la plus diplômée de l’État, Boulder ne quitte jamais le peloton de tête des villes « où il fait bon vivre ».