SUR LA ROUTE DES MIDTERMS (4/5). Le nord de la Virginie accueille la plus forte concentration au monde de hangars à serveurs. Du côté des citoyens, l’heure est à la fronde. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2026.)
Ashburn (Virginie),
Envoyé spécial.
Des hangars, encore des hangars, toujours des hangars. À l’intérieur, des serveurs, des milliers, des millions de serveurs. Autour, des citoyens, d’abord inquiets, puis opposés et désormais furieux. Bienvenue dans la « data center alley », près de l’aéroport international de Washington D. C., plus grande concentration au monde de centres de données, par laquelle transite 70 % du trafic Internet mondial.
Si le paysage de tôles et pylônes provoque une forme d’angoisse dystopique, les chiffres, eux, donnent le vertige. Ashburn (50 000 habitants) ne compte pas moins de 177 sites répertoriés. Sterling (30 000 habitants), sa voisine, la talonne avec 80 infrastructures. Et ça n’est pas fini : 70 centres sont en construction dans la partie septentrionale de la Virginie et 142 en projet. Au cours de la seule année 2025, la puissance cumulée a doublé pour s’établir à 12 GW, soit l’équivalent de 12 centrales nucléaires, le tout sur un territoire grand comme l’Île-de-France.
Dès les années 1990, la Virginie a voulu profiter de sa proximité avec la capitale politique, en se montrant pionnière dans l’accueil de ces hangars à serveurs, à grands coups d’incitations fiscales. Les résultats ont dépassé les attentes des élus de l’époque : le développement de l’IA les a littéralement pulvérisées. Une autre courbe a explosé en même temps que les flèches des puissances installées : celle de l’opposition des habitants.
Cette dernière a commencé par quelques riverains et militants environnementaux, prêchant un peu dans le désert. Puis la suspicion a gagné la communauté entière : l’ogre n’était-il pas en train de dévorer le réseau électrique et les ressources en eau tout en polluant l’atmosphère ? Même l’argument économique ne tient plus. Les emplois créés se trouvent principalement dans la construction et sont donc par définition éphémères. S’il faut 1 500 ouvriers du bâtiment pour construire un hangar, 50 employés suffisent pour faire tourner le « data center » qui vient s’y installer.
L’État de Virginie a révélé que le montant des exemptions fiscales – votées en 2010 – s’est élevé pour la seule année 2023 à 928 millions de dollars (836 milliards d’euros). Certes, les data centers paient des impôts locaux, de très gros montants, mais le jeu en vaut-il la chandelle ?
« Non » : la réponse est partie d’Ashburn et Sterling a fait tache d’huile, à une impressionnante vitesse, dans l’ensemble du pays. Une enquête menée par l’Annenberg Public Policy Center (APPC) de l’université de Pennsylvanie révèle que 61 % des Américains s’opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur région. Fait presque unique dans un pays ultrapolarisé, le sujet fait consensus puisqu’il emporte la majorité des démocrates (69 %), des républicains (54 %) et des indépendants (53 %).
Les élus locaux se trouvent désormais au pied du mur. Le comté de Loudoun, dans lequel se trouvent Ashburn et Sterling, doit étudier le 17 novembre une mesure visant à faire une pause législative de douze mois sur les data centers. Durant tout ce mois d’octobre, des manifestations ont eu lieu à travers la Virginie pour demander un moratoire.
Un peu plus au nord, dans l’État de New York, la gouverneure démocrate pourtant modérée, Kathy Hochul, a signé, en juillet dernier, un moratoire d’un an sur la construction de data centers. En Virginie, son homologue, Abigail Spanberger, s’est montrée moins audacieuse, avec la présentation de son projet, le Data Center Accountability Framework : il s’agit d’encadrer l’expansion, pas de la contrôler, encore moins de la mettre en pause.
« Ce cadre contient certaines dispositions utiles, mais il faut certainement aller plus loin », estime Saul Levin du Center for Nonviolent Conflict Research et auteur de The Hum, un podcast qui relate la résistance aux data centers. « Un moratoire est essentiel pour permettre aux collectivités de gagner du temps. C’est un outil extrêmement puissant et important qui contribue à rééquilibrer les rapports de force. »
C’est justement ce qui a été demandé le samedi 24 octobre dans les rues de Richmond, la capitale de la Virginie. Ils n’étaient que quelques centaines mais, désormais sur ce sujet, il n’y a pas besoin de faire masse dans les rues pour être audibles dans l’ensemble de la société. Ce qui inquiète la Big Tech. Comme le souligne Megan Mullin, directrice du Centre Luskin pour l’innovation à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla), « tout en haut de l’échelle des inquiétudes de l’opinion publique se trouvent le pouvoir des entreprises et un sentiment de malaise face aux implications de l’expansion rapide de l’IA pour l’avenir ».