Avec Trump, le déluge pour les républicains

Les démocrates ont remporté une victoire retentissante lors des élections de mi-mandat, faisant basculer le Congrès dans leur escarcelle. Une sanction d’une ampleur inédite. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2026.)

On envisageait une vague ou on imaginait un tsunami. Personne n’avait songé à un scénario « arche de Noé » : un parti républicain pratiquement englouti, n’emportant sur son frêle radeau trumpiste que quelques spécimens. C’est pourtant ce qui s’est déroulé, mardi 3 novembre, aux États-Unis : une défaite habituelle pour un parti présidentiel dans un scrutin de mi-mandat s’est transformée en débâcle quasi intégrale.

Donald Trump a perdu sa majorité au Congrès par une marge qui ne hantait même pas le pire de ses cauchemars, donnant aux démocrates, à la tête d’un pactole (54 sénateurs, 245 députés et 28 gouverneurs), une marge de manœuvre totalement inattendue.

Une répudiation de Trump en forme de mandat pour les démocrates ?

Les partis au pouvoir ne remportent que très rarement les élections qui interviennent à mi-course d’un mandat présidentiel. Ils subissent néanmoins peu souvent une telle raclée. Il faut sans doute remonter à la période de Richard Nixon et du Watergate pour trouver une telle répudiation politique. Ce n’est pas tant l’effet ciseau traditionnel pour un scrutin de cette nature qui stupéfie, que l’ampleur inédite.

Tout d’abord, la participation a été historique. Selon le New York Times, elle devrait égaler celle de 2018 (50 %), le cru le plus « civique » depuis… 1920. Cette mobilisation a évidemment profité aux démocrates. Leur avance au vote populaire va instaurer un nouveau record : + 13 %. Les démocrates disposeraient donc au vote populaire d’une avance de 15 millions de voix, un niveau presque irréel. En 2008, lors de sa première élection, Barack Obama avait recueilli près de 10 millions de voix de plus que John McCain.

Ce raz-de-marée a submergé jusqu’aux terres les plus « rouges ». Commençons par le Texas, deuxième État le plus peuplé du pays, qui s’est donné un sénateur démocrate pour la première fois depuis 1988. Avec 5,3 millions de voix, James Talarico a engrangé 500 000 voix de plus que Kamala Harris lors de la présidentielle de 2024.

En revanche, son adversaire républicain, Ken Paxton a perdu un tiers des électeurs de Donald Trump. Ce scrutin sénatorial résume un peu toutes les tendances du jour : surmobilisation des électeurs démocrates, notamment des jeunes, décrochage des électeurs républicains, bascule de la frange des latinos qui avaient été tentés en 2024 par les promesses économiques du milliardaire.

Des États, remportés à trois reprises (2016, 2020 et 2024) par Donald Trump, ont ainsi élu des sénateurs démocrates. Pour le Kansas, État conservateur des grandes plaines, c’est une première depuis… 1932. La Caroline du Nord a donné une avance de 20 points au candidat démocrate.

La Caroline du Sud, encore plus conservatrice, a boudé Darline Graham, sœur de l’inamovible Lindsey Graham, décédé en juillet dernier. L’Iowa agricole, durement frappé par les guerres tarifaires de Donald Trump, a préféré Josh Turek à Ashey Hinson. L’Ohio, ancien swing state devenu bastion « rouge », s’est redonné un peu de bleu avec Sherrod Brown.

À l’heure où ces lignes étaient écrites, même le Mississippi ne constituait pas un îlot à l’abri : la candidate démocrate y disposait de quelques centaines de voix d’avance. La marée a profité également aux candidats pour les postes de gouverneurs : Texas, Ohio, Géorgie, Iowa et Nevada tombent dans l’escarcelle démocrate. À la Chambre, malgré une intense bataille de charcutage électoral, le Grand Old Party (GOP, surnom du parti républicain) ne peut que constater l’étendue des dégâts : les démocrates retrouvent leur étiage de 2008, au plus haut de l’espoir obamesque.

L’agonie du trumpisme ?

Avec les défaites, tombent aussi les fables. Après son élection en 2024, des observateurs avaient cru déceler un scrutin de « réalignement », les classes populaires blanches et les électeurs latinos se retrouvant au sein d’une même coalition trumpiste. C’était mettre sur le compte d’une adhésion ce qui relevait davantage du rejet du bilan de Joe Biden, via l’abstention (notamment des Africains-Américains) ou d’un vote ponctuel (particulièrement de jeunes hommes latinos éloignés de la vie électorale).

Donald Trump vient de perdre au suffrage universel son quatrième scrutin sur cinq (2016, 2018, 2020 et 2026). Ce sera le dernier, la Constitution ne lui permettant pas de se présenter pour un troisième mandat. Il est désormais un « canard boiteux », selon l’expression consacrée aux États-Unis, ce qui peut éventuellement le pousser à accélérer, dans une fuite en avant déjà bien entamée depuis le lancement de la guerre en Iran. Il n’acceptera évidemment aucun « droit d’inventaire » d’un successeur, compliquant la tâche de celui-ci.

Or, le deuxième grand perdant de la soirée n’est autre que le dauphin désigné : le vice-président, J.D. Vance. « Il a fait campagne en Ohio pour appuyer des candidats républicains qui ont subi des cuisants revers. Il est supposément l’héritier du mouvement Maga, mais avec l’impopularité historique de Trump et la défaite de plusieurs de ses candidats, veut-il vraiment hériter de ce mouvement ? Comme il doit sa carrière politique (sénat, vice-présidence) à Trump, peut-il réellement se distancier du président ? », expose pour l’Humanité Antoine Yoshinaka, professeur de sciences politiques à l’université de l’État de New York à Buffalo.

Pour Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins, la débâcle ressemble moins à un coup d’arrêt momentané qu’à la sanction d’une évolution longue : « Quand on regarde les données électorales, sociologiques et démographiques, on se dit que les États-Unis auraient déjà dû basculer beaucoup plus nettement du côté démocrate et progressiste. »

Maison-Blanche et Congrès: un choc des stratégies ?
Que feront les démocrates de leur victoire et Donald Trump de sa défaite ? Le président en exercice a pris avec un flegme inhabituel sa défaite hors-norme. Il a accepté le verdict des urnes, balayant en quelques mots tous les scénarios envisagés par les médias ou le parti démocrate. Il a également exprimé sa volonté de ne pas devenir le « président du veto ». Se montrera-t-il enclin à collaborer avec les dirigeants démocrates pour élaborer, par exemple, une loi sur le coût de la vie comme il l’avait fait avec un plan de relance en pleine pandémie de Covid ?

La question principale est justement posée aux démocrates. Suivront-ils le conseil du sénateur Brian Schatz de ne voter aucune loi susceptible d’être bloquée par la Maison-Blanche ? Ou celui de l’aile gauche de faire passer des lois audacieuses, forçant les républicains à s’y opposer via le veto présidentiel ? Le prochain président de la Chambre, Hakeem Jeffries, y a en partie répondu en annonçant qu’il ne mettrait pas à l’ordre du jour le Medicare for All, un système de santé universel et public proposé depuis 2016 par Bernie Sanders.

Nul doute que le bras de fer constant entre l’establishment et l’aile gauche se poursuivra dans les couloirs du Congrès. Ce sera sans doute également le cas sur les questions internationales. Ben Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale de Barack Obama met en garde : « Ce scrutin est notamment une condamnation sans appel de la guerre en Iran. Les démocrates auraient tout intérêt à tirer les leçons de cette situation et à devenir véritablement le parti anti-guerre. »

« Avec cinq sénateurs, la gauche dispose d’une force de blocage, analyse Tristan Cabello. Mais elle dispose surtout d’une arme formidable : les primaires ! Beaucoup d’élus démocrates représentent des circonscriptions très largement démocrates, où les électeurs sont souvent plus à gauche que leurs représentants. Ces élus ne risquent rien face aux républicains. En revanche, ils peuvent parfaitement perdre une primaire face à un candidat socialiste ou progressiste ». La prochaine primaire qui va rapidement occuper les esprits portera sur la nomination du candidat démocrate à l’élection présidentielle 2028.

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