Jeunes, militants, racisés : cette élection de mi-mandat marque l’émergence d’élus qui vont renforcer le bloc progressiste. (Article publié dans l’Humanité du 05 novembre 2026.)
Le Congrès des Etats-Unis va voir arriver un « bloc » progressiste comme il en a peu connu dans son histoire. A la chambre comme au Sénat, une cohorte de jeunes militants de terrain et de longue date vont bousculer les habitudes modérées de l’establishment démocrate.
Darializa Avila Chevalier
Il y avait AOC (Alexandria Ocasio-Cortez), députée socialiste de New York. On parlera sans doute bientôt de DAC. À 32 ans, cette membre du DSA (Democratic Socialists of America) vient, elle aussi, d’être élue députée dans la plus grande ville du pays, où elle était arrivée, depuis sa Floride natale, pour suivre ses études à l’université Columbia.
Elle y décroche d’abord une licence en études du Moyen-Orient puis devient doctorante en sociologie à l’université de la ville de New York. Ses recherches portent sur « les conséquences du système pénal américain et de l’expulsion sur les immigrés noirs originaires d’Amérique latine ».
De cette matière « académique », elle en fait aussi son carburant politique. Elle s’investit sur le campus en faveur du droit des Palestiniens. Et se prononce contre le principe même de prison et de frontières.
En début d’année, Zohran Mamdani, qui a décidé d’investir de son capital politique pour les législatives afin de fortifier sa coalition, lui apporte son soutien officiel pour la primaire démocrate.
Le pari est le plus risqué de tous ses « endorsement » (soutient en français). Le sortant, Adriano Espaillat, bien ancré dans cette 13e circonscription, est également le président du « caucus » (comité) hispanique à la Chambre des représentants. Darializa Avila Chevalier le devance de quatre points. Suffisant pour lui ouvrir les portes de la Chambre des représentants : l’élection de ce mardi 3 novembre ne constituait qu’une formalité dans un bastion démocrate.
« Elle sera sans doute l’élue la plus à gauche de tout le Congrès », nous glisse, amusé, un journaliste local. Elle a déjà prouvé sa liberté de parole en affichant publiquement un désaccord avec Zohran Mamdani, l’appelant à licencier la cheffe de la police de New York, Jessica Tisch, un choix auquel se refuse le maire socialiste.
Claire Valdez
On reste dans la « Big Apple ». Claire Valdez va compléter le trio de femmes socialistes élues à la Chambre des représentants. Née la même année qu’AOC (1989) mais pas au même endroit : le Bronx pour la première, Lubbock au Texas, pour la seconde.
Claire Valdez arrive à New York à l’âge de 24 ans pour y mener une carrière artistique. Elle a d’abord étudié à l’Art Institute de Chicago, tout en multipliant les petits boulots pour financer ses études. Comme DAC, elle atterrit dans la prestigieuse université de Columbia, où elle est vite rattrapée par l’engagement.
Syndical, d’abord : elle devient membre de la section locale 2110 du syndicat de l’automobile United Auto Workers qui accueille les syndiqués des universités. Politique ensuite : en 2019, elle rejoint le DSA où elle occupe le poste de coordinatrice des nouveaux membres.
En 2020, elle participe à la campagne de réélection de Julia Salazar, première socialiste élue à l’Assemblée de l’État de New York.
En 2024, c’est à son tour d’être élue représentante du quartier de Ridgewood, dans le Queens, dans lequel elle a posé ses valises à son arrivée à New York. En début d’année, elle se lance dans la course législative pour le siège laissé vacant par Nydia Velazquez, icône progressiste locale. En mai, elle devient la première candidate à signer une convention collective avec son équipe de campagne constituée en syndicat. À Washington, elle sera l’une des plus fortes voix en faveur de la syndicalisation.
Melat Kiros
Une brillante carrière d’avocate lui était promise. Diplômée en droit de l’université de Notre-Dame-du-Lac, la jeune femme, née en 1997 à Addis-Abeba, en Éthiopie, dans une famille tigréenne, brûlait presque les étapes : embauchée par le cabinet juridique new-yorkais Sidley Austin en 2021, associée en septembre 2022.
Mais voilà… Peu après les attentats terroristes du Hamas du 7-Octobre, elle publie une lettre critiquant les cabinets juridiques, dont le sien, pour leur opposition aux manifestations contre la guerre à Gaza, soulignant « les perspectives d’emploi glaçantes des futurs avocats qui critiquent les actions du gouvernement israélien et sa légitimité ».
Sidley Austin lui demande de retirer la lettre. Elle refuse. Licenciement. Retour à la case Colorado où elle est née. Elle y reprend ses études, devient doctorante en affaires publiques à Denver et travaille comme barista pour payer sa dette étudiante.
En juillet 2025, Melat Kiros se lance dans la primaire démocrate pour défier Diana DeGette, députée depuis… 1997. Elle reproche notamment à la sortante d’accepter les dons du lobby pharmaceutique et de celui des industries fossiles. Contrairement à sa concurrente, elle se déclare en faveur d’un embargo total sur les ventes d’armes à Israël et en estimant qu’Israël ne devrait pas être un État juif, l’accusant d’être une ethnocratie. Elle l’emporte largement (54 % contre 40 %) et sera la première femme de la Gen Z à siéger au Congrès.
Abdul El-Sayed
Tout est hors-norme dans le destin d’Abdul El-Sayed, 42 ans, fils d’immigrés égyptiens qui est devenu, mardi 3 novembre, le premier musulman élu au Sénat des États-Unis.
Sa carrière universitaire l’était déjà : élève brillant, récipiendaire de la prestigieuse bourse Rhodes qui lui permet de poursuivre ses études à l’université d’Oxford puis titulaire d’un doctorat de médecine à l’université de Columbia, capitaine des équipes de lacrosse et de football américain.
Un étudiant « parfait » qui, diplômes en poche, choisit le service public : à 30 ans, il revient dans sa ville natale, Détroit, pour s’occuper du département de santé publique, au bord du gouffre. Lui non plus ne sépare pas la défense du « bien public » de l’arène politique dans laquelle il se lance en 2018 pour le poste de gouverneur. Échec dès les primaires.
Cette année, il s’aligne au départ de la primaire démocrate pour un poste de sénateur. Entre-temps, il a écrit un livre (« Medicare for All : A Citizen’s Guide », Oxford University Press, non traduit) pour défendre le système de santé public universel proposé par Bernie Sanders.
Il en fait l’un des fondements de sa campagne avec la dénonciation de l’argent en politique et la condamnation du génocide à Gaza. C’est ce dernier point surtout qui lui attire les attaques répétées des républicains et d’une partie de l’establishment démocrate. Donald Trump en rajoute, le traite de « djihadiste » et de soutien de Ben Laden, au cours de l’une des campagnes les plus islamophobes de l’histoire du pays.
Pour l’anecdote, en 2007, le jeune El-Sayed a prononcé le discours de sa promo à l’université du Michigan. Impressionné par son art oratoire, Bill Clinton lui avait alors demandé pourquoi il comptait se diriger vers la médecine et non la politique. Il ne se doutait pas que le jeune étudiant allait finalement suivre son conseil en se montrant implacable sur le bilan démocrate de l’ère Clinton…
Donavan Mc Kinney
Les deux députés qui représentent Détroit, la capitale historique de l’automobile, sont désormais socialistes. Il y avait Rashida Tlaib, d’origine palestinienne, élue depuis 2018, avec la « vague AOC » de femmes racisées très à gauche. À 34 ans, Donavan McKinney, également membre du DSA, va la rejoindre à la Chambre des représentants.
L’affaire était pliée depuis la primaire lorsque le millennial avait battu (52 % contre 48 %) le député sortant de 71 ans, Shri Thanedar dans une circonscription massivement démocrate.
Il s’est distingué de son aîné en menant campagne sur la baisse du coût de la vie – assurance automobile et garde d’enfant, notamment – et l’abolition de l’ICE, la police de l’immigration. L’ascension est fulgurante pour celui qui a grandi près de Seven Mile Road avant de décrocher un diplôme de politiques publiques à l’université du Michigan, de travailler sur les questions de santé, notamment pour le syndicat de la santé SEIU, et d’entrer en 2022 à la chambre locale du Michigan. Donavan McKinney a passé sa soirée électorale victorieuse avec un pin’s des Black Panthers offert par Bobby Seale, l’un de ses fondateurs, à sa veste.
William Lawrence
Toujours dans l’« État des Grands Lacs » : victoire de William Lawrence, dans la 7e circonscription, l’une des plus disputées du pays, dont le député sortant était le républicain Tom Barrett. Le démocrate de 36 ans l’a emporté avec trois points d’avance, renforçant la cohorte de gauche au Congrès.
Pas forcément celles des socialistes revendiqués. Il était membre du DSA jusqu’en juillet 2026, mais a préféré ne pas avoir à porter cette étiquette dans un district pivot, loin d’être un bastion des progressistes.
Ce choix lui a attiré les foudres des militants locaux, mais il se défend de toute « trahison » en expliquant porter les fondamentaux du « programme Sanders », du « Medicare for All » et la dénonciation du génocide à Gaza. Il est également favorable au « New deal écologique », une proposition qu’il a contribué à forger.
William Lawrence est l’un des cofondateurs, en 2017, du Mouvement Sunrise, une organisation de mobilisation contre le changement climatique. Au Congrès, il portera ce thème, grand oublié de la campagne des midterms.