New York, capitale du socialisme américain

La plus grande ville du pays est également la plus importante productrice d’élus se réclamant du socialisme démocratique : un an après l’élection de Zohran Mamdani, deux nouvelles députées vont rejoindre Alexandria Ocasio-Cortez au Congrès. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2026.)

New York (Etats-Unis),

Envoyé spécial.

On imagine un travelling : un groupe de joggeurs traçant leur chemin sportif dans les rues de New York, passant devant des immeubles dont les loyers ont été gelés puis tournant à l’angle d’une rue où une future épicerie municipale ouvrira ses portes dans quelques années, se félicitant, entre deux respirations, du lancement du programme de crèches publiques, tout en étant dépassés par des voitures qui ne cahotent plus tous les 10 mètres dans des nids-de-poule.

Une scène poussive d’un film de réalisme socialiste à la sauce new-yorkaise ? Plutôt un potentiel clip de l’équipe de communication de Zohran Mamdani. Rien dans cette description n’est métaphorique. Dix mois après la prise de fonction du nouveau maire, le sentiment que la vie a un peu changé crée une ambiance incontestablement particulière à New York.

Comme « un air de socialisme démocratique », diraient les plus audacieux. En tout cas, un « mood » singulier avec un maire que tout le monde nomme « Zohran », « très populaire, sauf auprès des propriétaires et des sionistes », selon la formule de Doug Henwood, journaliste et animateur d’une émission de radio.

Résidant à Harlem, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins et auteur de La Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), développe : « La vie a changé, c’est clairement perceptible. Je le sens dans mon building : le propriétaire fait les réparations nécessaires. Les gens qui conduisent une voiture se félicitent de la disparition des nids-de-poule. Cet été, il y a eu plein d’activités gratuites. J’entends aussi des parents qui se demandent s’ils ne vont pas faire un autre enfant. La garde d’enfants privée à New York, c’est l’équivalent d’un deuxième loyer. »

Socialisme des nids-de-poule

Partisans comme détracteurs du jeune maire socialiste sont d’accord sur un point : il met en œuvre son projet. Et même un peu plus : dans son programme touffu, il n’y avait rien sur les maudites crevasses. Et pourtant, « Zohran » a fait de cette calamité new-yorkaise la première pierre de son action à la tête de la plus grande ville du pays et un élément de communication politique. Il lance un numéro vert et met en scène sur les réseaux sociaux. Cela devient viral. Les citoyens filment à leur tour les ornières remplies le jour même. Bilan revendiqué par l’hôtel de ville : 200 000 d’entre elles ont disparu de la surface new-yorkaise.

« Il a simplement commencé par la base : vous devez faire attention aux besoins des gens, décrypte Michael Zweig, professeur émérite d’économie, à ce besoin vital pour tout élu progressiste. C’est à partir de cela que vous obtenez de la légitimité. » Y aurait-il donc un « socialisme des nids-de-poule » comme il y eut jadis un « socialisme des égouts » (sewer socialism) ? Zohran Mamdani, lui-même, a utilisé dans un de ses discours l’analogie avec ses prédécesseurs socialistes qui s’étaient distingués, à partir des années 1910, par la constitution d’un réseau de tout-à-l’égout.

Le reste du programme, le maire le mieux élu depuis les années 1960 l’applique méthodiquement… ou presque. Assis dans le prestigieux fauteuil depuis à peine une semaine, il annonçait, début janvier, le lancement d’un système de garde d’enfants universel et gratuit. À ce stade, il s’agit d’une expérimentation, pas encore d’une généralisation, mais à une échelle suffisamment vaste – 100 000 jeunes enfants concernés – pour marquer les esprits… et les porte-monnaie.

L’été venu, les locataires furent eux aussi pourvus avec l’annonce du gel des loyers pour près d’un million de logements dans le secteur dit « encadré », l’augmentation du reste du parc privé étant plafonnée à 5 % par une loi de l’État qu’ont défendue bec et ongles les élus socialistes à Albany. « Mon loyer est de 2 100 dollars, je vais économiser 5 % sur deux ans, soit 100 dollars par mois, c’est loin d’être anecdotique », calcule James, par ailleurs militant d’une association de locataires dans le Queens.

Pour les aficionados de l’épicerie municipale, il faudra attendre un peu plus longtemps en revanche : le premier site – la Marqueta dans la partie est de Harlem – a été annoncé, ainsi que l’investissement (30 millions de dollars), mais les portes n’ouvriront qu’en 2029, en raison de lourds travaux.

Un scénario à la Bill Blasio ?

Deux points forts de son programme de campagne sont néanmoins restés au seul stade de l’écrit. La gratuité des bus, d’abord : Zohran Mamdani a dû reconnaître qu’il ne disposait pas du levier pour la mettre en place, faute du soutien de l’État de New York et de l’autorité gestionnaire, MTA. Même problème pour la taxation des riches que le maire seul ne peut établir. Or, la gouverneure démocrate modérée Kathy Hochul y est farouchement opposée.

Dans un pas de deux à la chorégraphie parfois changeante, Zohran Mamdani a réussi à l’emmener dans la généralisation des crèches, pas dans l’instauration d’une fiscalité plus juste. Un compromis a été trouvé avec une taxe sur les pied-à-terre, visant les logements de luxe inoccupés la majorité de l’année, mais le mot d’ordre « Tax the rich » n’implique pas que le sujet des résidences secondaires.

Le chantier reste donc ouvert… et absolument prioritaire. « S’il ne réussit pas à la mettre en œuvre, quelle différence y aurait-il avec Bill de Blasio ? » s’interroge Ted Hamm, auteur d’un livre sur la campagne de Mamdani (Run Zohran run, non traduit). Référence au maire progressiste qui avait procédé à la généralisation de la maternelle publique mais s‘était cassé les dents sur la fiscalité des plus riches avant de sombrer dans une chaotique campagne présidentielle.

Or, la nouvelle icône de la gauche américaine veut bâtir durablement, à la fois des politiques publiques et une coalition politique. Raison pour laquelle il a investi un peu de son capital politique lors des primaires démocrates pour les législatives en faveur de trois candidats – Brad Lander, Claire Valdez et Darializa Avila Chevalier –, les deux dernières étant membres du DSA (Democratic socialists of America), l’organisation à laquelle appartient Zohran Mamdani.

« Darializa, c’était un coup de poker incroyable », se remémore Tristan Cabello. La jeune candidate (32 ans), figure émergente du mouvement pro-palestinien sur les campus et opposée au principe même de prisons et de frontières, a devancé de quelques points le sortant Adriano Espaillat, pourtant président du comité hispanique à la Chambre des représentants.

Pression sur le parti démocrate

Avec Alexandria Ocasio-Cortez, New York comptera donc trois députées membres du DSA. Big Apple est d’ailleurs l’arbre américain qui produit le plus d’élus se réclamant du socialisme démocratique : cinq siègent à l’Assemblée de l’État de New York (Emily Gallagher, Phara Souffrant Forrest, Marcela Mitaynes, Claire Valdez qui sera remplacée après son élection au Congrès et Diana Moreno), trois à son Sénat (Julia Salazar, première socialiste élue à New York en 2018, Jabari Brisport et Kristen Gonzalez) et deux au conseil municipal (Tiffany Caban, Alexa Avilés).

On ne sait ce que Zohran Mamdani pense éventuellement de la construction du socialisme démocratique dans une seule ville, mais force est de constater que son élection « a initié un mouvement qui va au-delà de New York », comme le souligne Fanny Lauby, professeure associée de sciences politiques à l’université de Montclair (New Jersey). « La direction du Parti démocrate a enfin changé de ton. Il y a un an, c’était mépris et rejet. Ils vont bien être obligés de les incorporer et de les adouber. C’est la seule façon pour eux de survivre. » Désormais, dans le pays, quand des candidats se présentent en tant que socialistes, ils peuvent ajouter un sésame : « Comme Mamdani ». Carte de visite assez simple qui « dédiabolise » un mot – socialisme – encore associé par les Américains les plus âgés à l’expérience soviétique. Pour les nouvelles générations, en revanche, il serait plutôt synonyme d’alternative.

Selon un sondage Gallup, 57 % des 18-34 ans déclarent avoir une image positive du socialisme, contre seulement 43 % pour le capitalisme. Sur cette base, le DSA peut développer sa stratégie décryptée par Michael Zweig : « La clé, c’est les primaires. Elles doivent être coordonnées à l’échelle du pays. Vous pouvez avoir des particularités locales mais les principes sont les mêmes. Le DSA a joué le rôle d’unificateur. »

Des pairs parfois critiques

À l’épicentre de cette nouvelle force tellurique de la politique états-unienne se joue une autre tension, bien connue des progressistes dans le monde : celle qui oppose, parfois, une organisation à l’un de ses membres élus. « Sa coalition n’est pas docile. Le DSA le soutient mais se montre critique », rappelle Tristan Cabello.

À titre d’exemple : pourtant adoubée par Mamdani, Darializa Avila Chevalier a récemment demandé la démission de Jessica Tisch, la cheffe de la police héritée de l’ancienne administration. Le comité DSA de New York a publié un communiqué appuyant cette demande. Zohran Mamdani a rapidement fait savoir que sa position n’avait pas changé. Une divergence sans drame mais une divergence néanmoins publique.

« Nous n’avons pas la culture du communiqué, nous affirme pourtant Batul Hassan, membre du comité directeur du DSA New York, devant un thé en plein cœur du quartier Chinatown. Notre organisation intensifie la pression par l’éducation populaire. C’est l’une de nos priorités avec le renforcement des effectifs. On le répète sans cesse : des socialistes désorganisés ou non organisés, c’est une contradiction dans les termes. »

Principal moteur de l’adhésion (15 000 membres désormais pour une ville de 8,5 millions d’habitants) hormis Zohran Mamdani ? Les activités sociales : théâtre, chœur, artisanat ou footing. Plusieurs fois par semaine, les adeptes de la foulée déambulent dans Prospect Park, poumon vert de Brooklyn, devenu l’épicentre électoral de l’émergence du socialisme démocratique à New York et aux États-Unis. Entre deux respirations, devisent-ils des loyers bloqués, des crèches à venir et des nids-de-poule bouchés ?

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