Trump l’exécuteur-en-chef

Dans un pays pourtant en marche vers l’abolition de la peine capitale, où les États fédérés n’ont jamais aussi peu procédé à des exécutions, le président discrédité laisse un « legs » macabre. (Article publié dans l’Humanité du 12 janvier 2021.)

Ce mardi, Lisa Montgomery. Jeudi, Corey Johnson. Vendredi, Dustin Higgs. À quelques jours de son départ de la Maison-Blanche, le carnet d’exécutions de Donald Trump est plein. En décembre, il l’avait déjà rempli de deux noms supplémentaires : Brandon Bernard et Alfred Bourgeois. Alors que le nombre de mises à mort diminue d’année en année aux États-Unis, le président sortant fait en sorte que l’État fédéral devienne le principal exécuteur du pays : 10 condamnés à mort ont subi, en 2020, une injection létale. En comparaison, « seulement » sept exécutions ont été réalisées par les États fédérés (toutes dans le sud du pays, dont trois au Texas). L’État fédéral n’avait exécuté aucun condamné à mort depuis dix-sept ans. En instaurant ce quasi-travail de mort à la chaîne jusqu’au dernier jour de son mandat, le président nationaliste rompt également avec la tradition qui veut que les présidents sortants réélus sursoient aux exécutions. Le calcul relève évidemment du plus grand cynisme : envoyer un signal auprès de la base trumpiste dont il aura grand besoin lorsqu’il quittera la Maison-Blanche. Encore plus après le terrible épisode de l’invasion du Capitole qui l’a définitivement discrédité auprès de nombreux républicains (élus, mais surtout électeurs.) En matière de peine de mort, Donald Trump est fidèle à sa « fonction » : contrecarrer les évolutions lentes mais certaines de la société.

 Les États-Unis sont improprement considérés comme le pays de la peine de mort. Une « idée reçue » et une « idée fausse », considérait dès 2010 David Garland dans son livre Peculiar Institution : America’s Death Penalty in an Age of Abolition. En réalité, seule une partie du territoire poursuit cette pratique. Un tiers des États l’ont abolie. Le pionnier fut le Michigan… en 1847. Un autre tiers des États fédérés ne sont plus « pratiquants », même si la disposition est toujours contenue dans leur loi. Enfin, le dernier tiers qui exécute est géographiquement et politiquement localisé : il s’agit des terres sudistes de l’ancienne Confédération. Le pays avait pourtant presque touché au but avec un moratoire décrété en 1967, puis la décision de la Cour suprême, estimant, en 1972, dans l’affaire opposant William Furman à l’État de Géorgie, que la peine de mort violait la Constitution. En 1977, en pleine ambiance de « révolution conservatrice » qui allait amener Ronald Reagan à la Maison-Blanche, la machine à tuer légalement était relancée.

 Depuis cette date, 1 529 exécutions ont eu lieu. 82 % d’entre elles se sont déroulées dans des États qui pratiquaient l’esclavagisme. À lui seul, le Texas est responsable de 36 % des exécutions. Après le pic de 1999 (98), la courbe tend vers zéro sans toutefois toucher au but. En 2020, cependant, le nombre d’exécutions réalisées par les États fédérés n’a jamais été aussi faible (sept). Le nombre de condamnations à mort par les jurys s’est également inscrit à la baisse, passant de 312 en 1995 à 18 en 2020. Les juges étant élus, on y trouve aussi une indication de l’évolution de la « demande » beaucoup moins forte de leurs électeurs. Même si les sondages montrent une « opinion publique » partagée sur le sujet, l’attrait pour la peine capitale recule, les dynamiques démographiques jouant en faveur des abolitionnistes. La peine de mort demeure un « totem » pour les hommes blancs de plus de 50 ans, également les plus actifs sur le plan politique, notamment au sein du Parti républicain, mais les jeunes et les minorités, forces sociales ascendantes, y sont globalement opposés.

Si le New York Times estime, depuis plusieurs années, que la situation relève de l’« abolition de facto », le dernier pas vers la disparition juridique semble le plus problématique. Il relève d’abord de chaque État : le Texas et quelques autres États sudistes ne semblent guère s’engager sur cette voie. Avec l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, le combat pour l’abolition pourrait remporter une victoire éclatante. Dans son programme, l’ancien vice-président de Barack Obama a promis qu’il « travaillerait pour faire voter une loi qui élimine la peine de mort au niveau fédéral et incite les États à suivre l’exemple du gouvernement fédéral ».

 La faible majorité que détiennent les démocrates dans les deux Chambres pourrait rendre difficile l’adoption d’un tel projet de loi. Il se trouvera, à la Chambre des représentants comme au Sénat, quelques démocrates favorables à la peine de mort, même si leur nombre s’est drastiquement restreint ces dernières années. En tout cas, si le président élu tient promesse, ce sera l’occasion d’un grand débat public sur le sujet. Les exécutions programmées cette semaine vont certainement y contribuer. Le cas de Lisa Montgomery émeut et révolte une partie du pays. Elle serait la première femme exécutée depuis 1953. Le 5 janvier, elle a envoyé une demande de grâce à Donald Trump, restée à ce jour sans réponse. « Nous n’excusons pas ses actes (le meurtre, en 2004, d’une femme enceinte à Skidmore, dans le Missouri – NDLR). Tout dans cette affaire est extrêmement triste », écrivent ses avocats. Victime de violences et abus sexuels de la part de membres de sa famille pendant son enfance, elle souffre de problèmes psychiatriques « importants et incurables. » « La société a abandonné Lisa et, par extension, ses victimes », ajoutent les avocats. Et, désormais, la société va l’exécuter pour prétendre faire justice à ses victimes.

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Donald Trump, du Capitole…à la roche tarpéienne

Evénement sans précédent, l’intrusion de militants trumpistes dans l’enceinte du Congrès, signe la dérive d’un courant politique qui tend à faire sécession avec le reste de la société. (Article publié dans l’Humanité du 8 janvier 2021.)

Une tragédie et une farce. Mercredi, au Capitole, l’Histoire a joué simultanément sur ces deux registres. La prise du siège du Parlement de l’autoproclamée « plus grande démocratie du monde » s’est soldée par la mort d’une personne et par des dizaines de selfies de putschistes d’opérette, déchaînés puis presque goguenards, posant pour l’éternité. L’espace d’une journée particulière, cette troupe manifestement aussi haineuse qu’impréparée a réussi à stopper le processus démocratique, ne faisant finalement que retarder l’échéance. Le cours des choses a repris : la victoire de Joe Biden a été certifiée, hier, par le Congrès. Et Donald Trump a dû se résoudre à annoncer une « transition ordonnée. »

Une attaque inédite contre le pouvoir législatif

Les derniers non-invités à pénétrer dans le Capitole portaient un uniforme blanc et rouge. Ils étaient anglais. Nous étions en 1814, lors de la seconde guerre anglo-américaine. Le 6 janvier 2021, c’est un quarteron d’ultra-trumpistes qui a forcé les portes du Congrès. Tout a commencé quelques heures plus tôt par un meeting que Donald Trump organisait afin de protester, pour la énième fois, contre une élection « volée » et une « fraude massive », assertion jamais prouvée lors de la cinquantaine de recours en justice. Mais la foule présente le croit sur paroles. « Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais la défaite », a-t-il éructé, avant d’inviter sa troupe à se diriger vers le Capitole.

Consigne que la frange la plus exaltée a suivi à la lettre. Elle n’a eu qu’à affronter un dispositif de sécurité pour le moins sous-dimensionné. Quelques membres de la police du Capitole, dépendant du gouvernement fédéral, ont été débordés en deux temps, trois mouvements. Contrairement à n’importe quelle manifestation antiraciste, la garde nationale n’avait pas été mobilisée. Si certains apprentis-putschistes sont entrés par la grande porte, d’autres ont fracassé des fenêtres pour pénétrer dans le bâtiment. Aussitôt, les élus, au premier rang desquels le vice-président Mike Pence, ont été évacués. Quelques scènes immortalisées rentreront dans les manuels : Jake Angeli (son identité est désormais connue), avec bonnet en peau de bête et cornes, tout sourire au « perchoir », un de ses collègues posant ses bottes sur le bureau de la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi ; des agents en civil armes au poing, protégeant les portes de l’hémicycle barrées d’une armoire transformée en ultime rempart. La police a procédé à 52 arrestations (dont 4 pour port d’arme illégal), saisi six armes et retrouvé dans des immeubles voisins deux bombes artisanales.

Après une nuit de couvre feu et de condamnations unanimes, la certification a repris son cours, jeudi matin, confirmant la victoire de Joe Biden. « Ces tragédies nous rappellent que les mots comptent et que le pouvoir de vie et de mort se trouve dans la langue », a déclaré Barry Black, l’aumônier du Sénat au terme de la « cérémonie », une référence assez directe à Donald Trump. Ce dernier s’est fendu d’un communiqué dans lequel il ne reconnaît pas sa défaite mais annonce qu’il fera place nette en temps et en heure.

Un trumpisme à tendance insurrectionnelle

L’Histoire retiendra que celui qui voulait « rendre sa grandeur à l’Amérique » a été l’instigateur de la profanation de ce qu’une immense majorité d’Américains considère comme un sanctuaire. Organisée de longue date ou improvisée (l’enquête le dira peut-être), cette intrusion ne peut pas être considérée comme un « accident », pas plus que le trumpisme ne l’est. Ce dernier est à la fois la conséquence et l’accélérateur d’une dérive du parti républicain depuis près d’un demi-siècle. On peut dater de la présidence Nixon ce virage à droite d’un parti qui, sous Eisenhower, adhérait au consensus du New Deal de Roosevelt.

Après la signature de la loi sur les droits civiques, la « stratégie sudiste » assumait de séduire les électeurs démocrates racistes et ségrégationnistes du Sud, tout en commençant à remettre en cause les acquis du New Deal. La « révolution conservatrice » a marché sur ses deux « jambes » : néo-libéralisme et néo-ségrégationnisme. Ronald Reagan n’a pas échappé à cette nouvelle règle du G.O.P. (Grand Old Party, le surnom du parti républicain). Si les « reaganomics » constituent l’empreinte majeure de son bilan, celui-ci contient également le durcissement de la guerre à la drogue, faux-nez de politiques discriminatoires à l’encontre des Africains-Américains, qui connaîtront leur paroxysme avec la loi sur la criminalité de 1994 promue par Bill Clinton et… Joe Biden.

Donald Trump a actualisé cette doxa en stigmatisant l’immigration latino, phénomène majeur des années quatre-vingt et 90 et en prenant des accents « souverainistes » alors que les effets du libre-échange étaient jugés de plus en plus négativement par une frange importante de la population tandis que l’explosion des inégalités depuis les années soixante-dix commençaient à craqueler le corps social. La particularité de ce qu’il est convenu d’appeler le trumpisme est d’avoir forgé une alliance officielle entre l’establishment républicain bon teint et la galaxie de milices et mouvements nationalistes, nativistes ou suprémacistes. Un jour, il signait une loi de réductions massives d’impôts pour les plus riches. Le lendemain, il refusait de condamner les suprémacistes blancs victimes de violence à Charlottesville. Un jour, il démantelait des réglementations environnementales et sociales. Le lendemain, il demandait aux « Proud boys » de se tenir prêts. Les puissants républicains « country club » ont parfois toussé ou hoqueté, mais ils n’ont jamais jeté l’éponge. Après tout, Trump leur avait permis de gagner la présidentielle en 2016 et appliquait, certes avec frasques et désordres, la politique qu’ils souhaitaient. Mais comme le veut la formule « l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » Et pour nombre de républicains, l’atterrissage a eu lieu le 6 janvier 2021.

Le parti républicain au bord de l’exlosion

Avant même l’improbable intrusion, les signes de discorde au sein d’un parti républicain largement trumpifié depuis 2016 étaient apparus en direct, sur toutes les chaînes de télévision, alors que s’ouvrait au Congrès la réunion de certification. Enjeu : fallait-il suivre Donald Trump jusqu’au bout de sa stratégie, non seulement de refus des résultats de l’élection du 3 novembre, mais de mobiliser tous les moyens, y compris non légaux, pour les faire invalider ? A quelques minutes d’intervalle, deux figures de la droite, ont défendu deux points de vue diamétralement opposés. Principe de réalité oblige, Mitch Mc Connell, chef des républicains au Sénat, cheville ouvrière des « années Trump », refusait de suivre son ancien champion jusque dans le précipice. Ted Cruz, candidat évangélique à la primaire de 2016, alors adversaire résolu du milliardaire, enfourchait allégrement les thèmes de la « fraude massive » et de la démocratie bafouée. Quelques minutes, plus tard, les failles allaient s’élargir, alors que des supporters de Trump faisaient irruption dans le bâtiment du Congrès. Jamais autant d’officiels républicains (y compris le vice-président en exercice, Mike Pence), n’avaient condamné avec autant de force un acte de Donald Trump. Battu, il est vrai, par Joe Biden, il ne leur sert plus à grand-chose. Mais les élites républicaines devront continuer à « gérer » la base trumpiste Selon un sondage réalisé sur le pouce, 20 % des Américains approuvent l’assaut du Capitole. Soit approximativement un électeur républicain sur deux. En haut de la pyramide, la coupure en deux apparaît à l’identique : plus de la moitié des représentants républicains ont refusé de certifier les résultats de l’élection, une proportion jamais vue dans l’histoire du pays. L’avenir du parti de Lincoln s’écrira-t-il en rabibochages de raison, en déchirements de long terme voire en scission ? Une chose est certaine : si Donald Trump quittera le pouvoir le 20 janvier, il continuera, fort de ses 74 millions d’électeurs, de hanter la vie politique du pays, que ce soit à la tête d’un nouveau parti, aux commandes d’une chaîne de TV, ou en électron « providentiel ».

Un retour à la « normale » ?

En annonçant une « transition ordonnée », le président battu a, de fait, pris acte de la situation : le Congrès ayant certifié le vote du collège électoral, aucun recours politique ou légal ne demeure à sa disposition. Dernière option : celle du coup de force. Il ne faut jamais parier de rien, surtout avec Donald Trump, mais les réactions de la société américaine ont montré qu’elle disposait d’anticorps suffisamment puissants pour circonscrire toute fièvre insurrectionnelle. Les événements du 6 janvier ne constitueront-ils donc qu’une parenthèse, un cauchemar passager ? Il faut plutôt envisager ce qui s’est déroulé au plus haut sommet de l’État comme le symptôme global d’un pays qui, au-delà des chiffres plus ou moins ronflants de l’économie, se porte de moins en moins bien : « brutalisation » de la société (rupture du contrat social, envolée des fortunes des milliardaires et des inégalités, impact terrifiant de la pandémie du Covid sur les classes populaires, notamment africaines-américaines et latinas), polarisation idéologico-politique dans un pays à l’histoire continuellement violente, confiscation démocratique (purges électorales, rôle intact des lobbyistes et influence grandissante des forces de l’argent.) C’est cette maladie que devra soigner Joe Biden. Il disposera pour cela d’une majorité, certes faible, dans les deux chambres du Congrès. Mercredi soir, dans une adresse solennelle, il s’est montré à la hauteur de la fonction, acculant Donald Trump à appeler ses troupes égarées à rentrer chez elles. À partir du 20 janvier, il lui faudra plus que des mots.

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Washington-Moscou: nouvel équilibre ou normalisation?

Joe Biden a appelé Vladimir Poutine et abordé tous les sujets, du désarmement nucléaire au sort d’Alexeï Navalny. (Article publié dans l’Humanité du 28 janvier 2021.)

En arrivant à la Maison-Blanche en 2009, Barack Obama avait proposé à la Russie un « reset » (redémarrage) des relations entre les deux pays. En se glissant dans le siège de celui dont il a été vice-président, Joe Biden ne prétend pas à une telle ambition : juste un rééquilibrage par rapport au mandat de Donald Trump. Ainsi, en appelant mardi Vladimir Poutine, il a tenu à aborder tous – absolument tous – les sujets. La conver- sation entre les deux dirigeants a confirmé la perspective de la prorogation de New Start. Signé en 2010 entre les deux pays, ce traité de réduction des armes stratégiques nucléaires expire le 5 février, avec une possibilité de le prolonger pour cinq ans. Donald Trump, fidèle à sa stratégie unilatéraliste, avait refusé d’envisager une telle option.

Durant ce premier échange, les deux présidents ont évoqué un retour des États-Unis dans l’accord sur le nucléaire iranien (lire page 16). Ces portes qui s’ouvrent correspondent à l’appel de la Russie à une « normalisation » des relations entre les deux pays. Pour Joe Biden, celle-ci passe manifestement aussi par l’évocation des sujets sensibles, soigneusement évités par Donald Trump durant quatre années. Il a d’abord fait part de sa « préoccupation » à la suite de « l’empoisonnement d’Alexeï Navalny », arrêté le 17 janvier à son retour de Russie, ainsi que du « traitement des manifestations pacifiques par les forces de sécurité russes » (notre édition du 25 janvier). Moscou avait dénoncé, il y a quelques jours, « l’ingérence » de Washington dans ses affaires intérieures.

Le nouveau président a ensuite réaffirmé le « soutien ferme » américain à la souveraineté de l’Ukraine « face à l’agression persistante de la Russie ». Enfin, les « ingérences dans l’élection de 2020 », la récente cyberattaque géante contre des ministères américains ont également été mises sur la table. La présidence russe n’a pas donné de détails sur la réponse de Vladimir Poutine, se contentant de répéter qu’elle souhaite une « normalisation des relations » répondant « aux intérêts des deux pays mais aussi de ceux de toute la communauté internationale ». Ce premier acte diplomatique de l’ère Biden peut être vu comme « le retour de l’Amérique » – mot d’ordre de la nouvelle administration qu’incarnera Antony Blinken, dont la nomination a été confirmée par le Sénat – sur une scène internationale que Donald Trump n’avait pourtant pas désertée, mais simplement occupée avec une stratégie différente.

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La Géorgie fait de Biden un président de plein exercice

La victoire historique des deux candidats démocrates lors des sénatoriales partielles donne une majorité dans les deux Chambres au président élu. Qu’en fera-t-il ? (Article publié dans l’Humanité du 7 janvier 2020.)

Fin février 2020, les électeurs africains-américains de Caroline du Sud étaient venus à la rescousse du candidat Biden en lui offrant une éclatante victoire, début d’un come-back qui mènerait le vieux pacha centriste de la politique à l’accession à la Maison-Blanche. Début janvier 2021, les électeurs africains-américains de Géorgie, autre État sudiste, ont sauvé sa présidence, ou tout au moins sa capacité à en faire quelque chose, en élisant deux sénateurs démocrates dans cet ancien bastion républicain. On y trouvera deux confirmations : l’électorat noir constitue l’épine dorsale de la coalition démocrate et les changements démographiques font tomber peu à peu le vieux Sud conservateur dans l’escarcelle des démocrates. Après la Virginie, de plus en plus fidèle au candidat du parti de l’âne depuis 2008, voici la Géorgie qui bascule. Il faut aussi souligner le rôle crucial joué par Stacey Abrams, candidate démocrate au poste de gouverneur en 2018, battue d’un cheveu, et cheville ouvrière, depuis, d’une vaste campagne d’inscription sur les listes électorales : près d’un million de personnes au total.

Entre la présidentielle de novembre et les « runoffs » (deuxièmes tours) de mardi, les marges sont souvent infimes, mais le résultat n’en est pas moins spectaculaire. Après avoir voté pour la première fois pour un démocrate depuis Jimmy Carter (régional de l’étape), « l’État de la pêche » va envoyer à la Chambre haute du Congrès deux élus au profil peu habituel, quasiment tous deux novices dans l’arène politique : Raphael Warnock, 51 ans, pasteur de l’Ebenezer Church (où officia Martin Luther King), et Jon Ossoff, producteur de films documentaires de 33 ans. Lors d’un scrutin ultramédiatisé, dont la participation a approché celle de novembre, ils ont battu les deux sénateurs républicains ultraconservateurs sortants (de 50 000 voix pour le premier et de plus de 15 000 pour le second).

La défaite pour le parti de Trump est cinglante. Et le président encore en exercice y a largement apporté son écot en divisant la famille conservatrice, à coups d’accusations contre le gouverneur et le secrétaire en charge des élections, qui ont validé le résultat de la présidentielle (12 000 voix d’avance pour Biden.) Il n’endossera évidemment aucune responsabilité du désastre géorgien, tout occupé qu’il était encore à faire invalider le vote du collège électoral, que le Congrès devait certifier hier. Le fait que la moitié du groupe républicain à la Chambre et une bonne dizaine de sénateurs le suivent dans cette tentative désespérée qui cousine avec le coup d’État en dit long sur l’état de l’establishment républicain. Il annonce une guerre de tranchées peut-être sans précédent dans les deux chambres.

Car, si Joe Biden dispose d’une majorité au Congrès, elle est infiniment plus ténue que celle qui a accompagné les premiers pas de Barack Obama. Les démocrates n’ont que quatre sièges d’avance à la Chambre des représentants. Quant au Sénat, l’égalité parfaite (50-50) donne une voix prépondérante à la vice-présidente, Kamala Harris, à la condition que le groupe démocrate ne subisse aucune déperdition. Pour le dire autrement, les lois – plus ou moins progressistes – tiendront au bon vouloir du sénateur démocrate mais très conservateur de la Virginie-Occidentale, Joe Manchin. Dans ses mémoires, Barack Obama raconte comment sa réforme de la santé a été rabotée et finalement dénaturée (même s’il n’utilise pas ce mot) par les tractations au Sénat, chambre profondément inégalitaire puisque chaque État, quelle que soit sa population, est représenté par deux élus. À la Chambre, en revanche, le faible avantage des démocrates donnera sans doute plus de poids à l’aile gauche, incarnée par le « Squad » (Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ilhan Omar et Ayanna Pressley), renforcé par Cori Bush, Jamaal Bowman ou encore Mondaire Jones. Jusqu’ici, les progressistes ont un peu l’impression d’être les dindons du cycle électoral.

Dans ses nominations, Joe Biden ne leur a quasiment accordé aucune place. Fin 2020, Bernie Sanders faisait remarquer que le pôle progressiste, représentant « entre 35 % et 40 % de la coalition démocrate », n’avait pas trouvé sa place au sein de l’administration encore en construction. Incapacité stratégique de Joe Biden à dépasser son caractère profondément « centriste » ? Calcul tactique avant les sénatoriales de Géorgie afin de ne pas apeurer les électeurs modérés ? Volonté de l’establishment de marginaliser l’aile gauche ? Les réponses viendront très rapidement, au travers des derniers choix des membres de l’administration (le nom de Bernie Sanders revient régulièrement pour occuper la fonction de ministre du Travail), ainsi que des très puissantes présidences de commissions dans les deux chambres. Pour Matt Bruenig, fondateur du think tank de gauche People’s policy project, c’est, en quelque sorte, l’heure de vérité : « Avec un contrôle démocrate du gouvernement, il n’y aura pas d’excuses pour de mauvaises politiques. »

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Les dossiers chauds qui attendent la Maison-Blanche

Malgré une majorité ténue dans les deux chambres, le nouveau président démocrate est attendu sur plusieurs fronts. Jouera-t-il petit bras ou se montrera-t-il à la hauteur des enjeux ? (Article publié dans l’Humanité du 7 janvier 2021.)

Aussitôt investi – ce sera le mercredi 20 janvier –, Joe Biden devra s’atteler à préparer un plan national pour endiguer la pandémie du coronavirus. Il a, de longue date, annoncé qu’il s’agirait de la priorité des priorités alors que plus de 350 000 Américains sont déjà décédés et que l’hécatombe se poursuit au rythme de plusieurs milliers par jour (3 658, mardi 5 janvier). Le contraste avec la gestion de la crise par Donald Trump devrait être parmi les plus marqués. Joe Biden assure qu’il s’appuiera sur l’avis des scientifiques pour prendre ses décisions. En revanche, angle mort de sa politique, il refuse une réforme radicale du système de santé pour le rendre réellement universel, dans l’esprit du Medicare for All de Bernie Sanders. D’autres dossiers attendent sur un bureau de la Maison-Blanche que connaît bien le 46e président.

Smic à 15 dollars. Après un peu moins d’une décennie d’une bataille lancée par quelques salariés de fast-foods à New York, le salaire minimum à 15 dollars est une réalité pour un tiers du pays. Des villes (Seattle en pionnière) puis des États (Californie et New York en tête) en ont fait la norme. Chemin traditionnel suivi par les mesures progressistes ces dernières années, de la légalisation du mariage gay à l’instauration de congés maladie et parentaux. Alors que les inégalités sociales ont retrouvé leur niveau d’avant le New Deal de Roosevelt, la majorité démocrate de la Chambre des représentants a voté, à l’été 2019, une loi pour en faire la norme dans l’ensemble du pays, mais le Sénat, alors républicain, y a ensuite fait obstacle. Avec les deux chambres « bleues », l’heure du Smic à 15 dollars est peut-être venue. En fin de campagne présidentielle, Kamala Harris a animé un meeting virtuel sur le sujet en compagnie de Bernie Sanders. Un signe ? Un signal ?

Dette étudiante. C’est le deuxième sujet sur lequel la gauche – mais pas uniquement elle – met la pression. L’endettement étudiant, avertissent de nombreux économistes, est une bulle prête à exploser au visage de l’Amérique. Selon les derniers chiffres, qui datent de 2019, il se monte à 1 600 milliards de dollars, soit trois fois plus qu’en 2007 ; 45 millions d’Américains se sont endettés pour financer leurs études supérieures et la moyenne de leur ardoise se monte à plus de 35 000 dollars. Signe inquiétant : les défauts de paiement augmentent. Avant un éventuel krach, la gauche propose d’effacer la dette et, afin d’assécher les sources futures d’endettement, de décréter la gratuité des études universitaires publiques. Joe Biden se contente pour l’instant de vouloir prendre en charge 10 000 euros de la dette de personnes travaillant dans certains métiers de service, comme l’enseignement. Même l’élu de Caroline du Sud, Jim Clyburn, qui est un indéfectible soutien, trouve que le compte n’y est pas.

Peine de mort. La semaine prochaine, trois exécutions capitales auront lieu dans les pénitenciers fédéraux. Avant de vider les lieux, Donald Trump ne sème pas que le désordre, il sème aussi la mort. Dans le programme de Joe Biden figure une proposition de loi afin d’abolir la peine de mort « au niveau fédéral et d’inciter les États à suivre ». Le nombre d’exécutions diminue d’année en année (17 en 2020) et seulement une poignée d’États (principalement dans le Sud) perpétuent cette pratique. Au point que le Death Penalty Information Center parle d’une « abolition de fait ». Une abolition de droit serait historique.

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Le Sénat en balance: autant en emporte la Géorgie

Si les démocrates font basculer aujourd’hui les deux sièges de sénateur, le président Joe Biden pourra disposer in extremis des moyens de gouverner. Sinon, ce sera l’impuissance. (Article publié dans l’Humanité du 5 janvier 2020.)

Joe Biden sera-t-il un président sans réel pouvoir ? C’est en Géorgie que se joue, aujourd’hui, le destin du premier mandat du 46e président des Etats-Unis, via deux sièges de sénateurs. L’enjeu est limpide : si les démocrates emportent les deux scrutins, ils disposeront, en plus de celle qu’ils détiennent à la Chambre des représentants, d’une majorité au Sénat (où ils disposent actuellement de 48 sièges sur cent) grâce à la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris. Sinon, les républicains maintiendront leur emprise sur la chambre haute et ainsi leur capacité de blocage, ne laissant à Joe Biden que le domaine limité des décrets.

Un Etat républicain qui a basculé chez les démocrates en novembre, deux duels « accrocheurs », toute l’attention médiatique du pays si ce n’est du monde, un Donald Trump en élément perturbateur : le « runoff » (second tour) géorgien est aussi spectaculaire et haletant qu’un scénario hollywoodien débridé, à l’image de ce que fut une campagne présidentielle hors-norme. La « composition » des duels dessine ces deux Amériques qui vont en découvre une nouvelle fois. D’un côté, le sénateur sortant républicain ultra-conservateur, David Perdue, homme d’affaires accusé d’avoir profité d’informations confidentielles sur la pandémie pour faire son beurre en achetant des actions dans une entreprise fabriquant des équipements de protection individuelle, est opposé au démocrate Jon Ossof, un millennial (33 ans) surdiplômé (Georgetown, London School of Economics), producteur de films documentaires. Le 3 novembre dernier, le premier a devancé le second (49,73% contre 47,95%) mais n’ayant pas atteint la barre des 50% se voit contraint à un second tour. De l’autre, Kelly Loeffler, multimillionnaire dont la famille possède le New York Stock Exchange (la Bourse de New York) affronte Raphael Warnock, un pasteur de 51 ans qui officie à l’Ebenezer Church d’Atlanta, l’église où le pupitre fut un temps occupé par Martin Luther King.

Le casting ne serait évidemment pas complet sans… Donald Trump, aussi omniprésent que manifestement encombrant pour son propre parti. En guise de vœux, dès le 1er janvier, il a lancé sur tweeter une nouvelle diatribe contre ces deux scrutins qu’il juge « illégaux et invalides. » Comment dès lors, le G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) va-t-il pouvoir mobiliser ses électeurs si le grand chef, toujours populaire auprès de sa base, affirme que cela n’en vaut pas la peine ? Depuis sa défaite, le président battu mais toujours en poste sème la zizanie dans la grande famille républicaine, notamment en Géorgie, un Etat traditionnellement conservateur qui a accordé une dizaine de milliers de voix d’avance à Joe Biden. Ici, comme ailleurs, le milliardaire a crié à la fraude. Ici, plus qu’ailleurs, il a vilipendé l’attitude des élus républicains qui ont validé les résultats, à commencer par le gouverneur Brian Kemp et le secrétaire aux élections, Brad Raffensperger. L’hôte de la Maison Blanche est même allé beaucoup plus loin (lire ci-dessous). Perdue et Loeffler tentent de se tenir à équidistance des acteurs de ce psychodrame familial en ne désavouant pas le pater familias, afin de ne pas démobiliser la base, tout en ne sombrant pas dans une théorie du complot qui repousserait sans doute les plus modérés des républicains. Pour sortir de cette nasse, le duo républicain joue une carte qu’il pense maîtresse sur ces terres encore largement conservatrices. « Nous sommes le pare-feu pour empêcher le socialisme d’arriver en Amérique », a ainsi lancé Kelly Loeffler, s’attirant une ovation du public venu l’écouter dans une petite bourgade bien comme il faut, située dans le Nord de l’Etat, crucial pour les républicains.

Ces derniers savent que c’est dans les parties rurales de la Géorgie qu’ils pourront contrer la puissance de feu des démocrates dans la métropole d’Atlanta. Les démocrates ont toujours régné dans la principale ville de l’Etat. Un changement s’est pourtant produit durant ces deux dernières décennies : les banlieues entourant la ville sont de moins en moins « rouges » et de plus en plus « bleues ». Conséquence d’un afflux de nouvelles populations, principalement africaines-américaines, membres de la classe moyenne. 65% des habitants arrivés ces dix dernières années ont voté démocrate, clé du succès de Biden en novembre. Pour décrocher la timbale sénatoriale, le duo Ossof-Warnock joue sur le même registre : l’antitrumpisme modéré. A titre d’exemple, les deux candidats s’opposent à deux des mesures-phrases de l’aile gauche : le Medicare for All et le New deal écologique. Les derniers sondages (pour ce qu’ils valent) leur accordent une légère avance. Les meetings prévus hier de Donald Trump et Joe Biden sont-ils susceptibles de faire bouger le curseur ? Réponse (au mieux) dans la nuit de mardi à mercredi.

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Géorgie: les clés du « runoff »

La présidence de Joe Biden se joue le 5 janvier lors deux deux élections sénatoriales dans un Etat traditionnellement conservateur mais qui a basculé chez les démocrates en novembre dernier. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 24 décembre 2020.)

« Si on m’avait dit, il y a quatre ans, ce qui allait se passer en Géorgie, je ne l’aurais pas cru : ni la purge massive électorale, ni la campagne de Stacey Abrams de 2018 puis celle pour inscrire sur les listes électorales, ni encore moins les résultats de 2020. » A l’instar de Laurel Snyder, pas grande monde n’aurait misé un dollar sur une bascule du « rouge » vers le « bleu » de cet Etat du Sud. Et lorsque cette écrivaine résidant à Atlanta, déroulait, en quelques mots ce scénario, lors d’un webinaire, organisé mi-décembre, des « Ecrivains contre Trump », ses acolytes opinaient franchement du bonnet. C’est la Floride qui s’affichait comme LE « swing state » que démocrates et républicains s’arrachaient. Et c’est au Texas, où les changements démographiques étaient bien plus avancés, que l’on promettait un destin d’Etat indécis. Finalement, le 3 novembre, Joe Biden a devancé Donald Trump de près de 13.000 voix. Et le 5 janvier, c’est ici, en plein cœur du Sud que tout va se jouer pour l’administration Biden lors d’un « runoff » (disons l’équivalent d’un second tour) qui promet d’être le plus médiatique des « runoff ». Deux sièges de sénateurs y sont en jeu. L’enjeu est simple : les démocrates l’emportent et ils auront 50 sénateurs, à égalité avec les républicains, mais la voix prépondérante de la vice-présidente Kamala Harris leur permettra de disposer des moyens de leur politique. S’ils perdent, ne serait-ce que l’une des deux élections, et ils seront condamnés à voir leurs initiatives législatives bloquées par la digue républicaine du Sénat.

Les démocrates peuvent-ils reproduire l’exploit du 3 novembre dans un Etat au long passé conservateur ? « La vague bleue peut-elle survivre à Trump ?», reformule Lauric Henneton, maître de de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, lors d’un webinaire sur les « villes nord-américaines à l’heure de Trump » organisé par réseau EUNA (Etudes Urbaines Nord-Américaines). En Géorgie, la « vague bleue » (Joe Biden a augmenté le capital électoral de Hillary Clinton d’un tiers, passant de 1,8 à 2,4 millions de voix) s’est incontestablement nourrie du rejet de la figure de Donald Trump. Le jour même où le président sortant perdait cet Etat, le sénateur républicain David Perdue devançait Jon Ossof (49,7% contre 47,9%), échouant pourtant à franchir la barre des 50%, ce qui conduit, en fonction d’une règle locale, au fameux « runoff. »

Finalement, le président battu est peut-être en train de rendre un fier service à son ennemi Joe Biden en s’impliquant autant dans la campagne des sénatoriales et en semant la zizanie au sein du G.O.P. (Grand old party, le surnom du parti républicain). Il s’en est successivement pris au secrétaire républicain aux élections, Brad Raffensperger, accusé d’avoir couvert la fraude en validant les résultats après un recompte puis le gouverneur républicain, Brian Kemp, de les avoir certifiés. Une partie des trumpistes les plus acharnés appellent à boycotter le scrutin du 5 janvier qui se jouera sans doute à quelques milliers de voix près. Mais, Trump ou pas Trump, l’émergence des démocrates dans cet Etat qui lui fut fidèle jusque là signature de la loi sur les droits civiques dans les années 60 n’en reste pas moins un phénomène durable. Il tient aux changements démographiques et à l’immense travail d’inscription sur les listes électorales.

« Il y a un double processus : densification et diversification. C’est lorsqu’il y a densification par la diversification qu’il y a changement», résume Lauric Henneton. En résumé, le curseur électoral évolue vers les démocrates lorsque les nouveaux habitants sont membres des « minorités. » Le cœur du boom démographique se situe dans la métropole d’Atlanta, où « la croissance démographique repose quasi-exclusivement sur les noirs.» Joe Biden y a recueilli 1,5 million de voix contre 1 million pour Barack Obama en 2008. Selon une enquête, les habitants arrivés ces dix dernières années ont voté démocrate à 65%. Les sciences sociales l’avaient étudiée : la « nouvelle grande migration » (en référence à la « grande migration » qui vit, entre 1910 et 1950, des millions de noirs quitter le Sud et ses lois ségrégationnistes pour se rendre dans les grandes villes du nord-est et du Midwest) favorise sur le long terme les démocrates. Mais encore faut-il que ces électeurs potentiels votent. Les républicains l’ont bien compris, eux, qui ont mené une purge électorale de près d’1,5 million d’électeurs avant l’élection de 2018, ce qui permit à Brian Kemp de se défaire de Stacey Abrams. Cette dernière a ensuite mené, avec son organisation Fair Fight un immense travail d’inscription sur les listes électorales (800.000 personnes en deux ans), sans lequel Joe Biden n’aurait jamais entrevu le moindre espoir de victoire. Désormais inscrits en masse, les électeurs doivent se déplacer le 5 janvier : c’est tout le travail des militants politiques et syndicaux (entretien ci-dessous)

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« Un Sénat républicain bloquerait tous les projets de lois progressistes »

Entretien avec Rebekah Ward, présidente de l’UCWGA (United Campus Workers of Georgia) qui syndique tous les salariés des universités de l’Etat sur les raisons de cet engagement. (Publié dans l’Humanité dimanche du 24 décembre 2020.)

De quelle manière votre organisation est-elle impliquée dans la campagne et pourquoi cette élection est-elle si importante du point de vue des syndicalistes que vous êtes ?

Rebekah Ward. Nous menons actuellement une campagne pour appeler ou rendre visite à tous les employés des universités de Géorgie qui sont des électeurs inscrits pour les encourager à aller voter pour ce « runoff ». Cette approche a un double avantage. D’abord, nous sommes plus susceptibles de les convaincre que des personnes extérieures qui sont moins au fait des problématiques auxquels ils font face en tant que salariés. Ensuite, cela nous permet de parler à des gens qui n’ont pas encore rejoint le syndicat et de les sensibiliser sur le fait de s’y investir. Nous savons que les élus progressistes constituent une part importante du processus de changement. Mais les autres ingrédients sont des mouvements sociaux et syndicaux forts.

En quoi est-ce aussi important pour les salariés de Géorgie d’avoir un Sénat à majorité démocrate ?

Rebekah Ward. Nous avons souffert ces quatre dernières années d’une administration Trump profondément raciste, sexiste et anti-syndicale. Alors que Joe Biden a remporté 81 millions de voix, nous avons l’opportunité de faire voter des lois progressistes, telles que l’abandon des dettes de loyers accumulées pendant la pandémie, que les violences policières soient traitées au niveau fédéral et le fait de pouvoir se syndiquer plus facilement. Mais ces buts seront infiniment plus durs à atteindre avec un Sénat républicain qui peut bloquer tous les projets de lois progressistes.


Quelles sont les premières mesures que vous attendez de l’administration Biden ?

Rebekah Ward. La plus urgente des priorités est d’atténuer l’impact de la pandémie du Covid 19. Nous avons besoin d’une politique de tests massifs, de traçabilité, d’aide urgente pour les chômeurs, d’abandon des créances de loyers, comme je le mentionnais dans ma réponse précédente, de l’effacement de la dette étudiante et de demander des comptes aux employeurs qui ont placé les travailleurs dans des conditions dangereuses. Une nouvelle et meilleure loi CARES (1) est un besoin urgent durant la première semaine de ces 100 premiers jours qui traditionnellement, dans la politique américaine, marquent l’empreinte d’une administration en termes d’initiatives de politiques publiques.

(1) Votée au printemps 2020 en réponse au début de la pandémie, elle prévoyait notamment le versement d’une aide 1200 dollars par célibataire et 2400 dollars par famille, mesure promue par l’aile gauche du parti démocrate.

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L’Amérique célèbre la défaite de Trump plus que la victoire de Biden

Avec la Pennsylvanie et le Nevada en sa faveur, le candidat démocrate dispose d’une majorité au collège électoral qui sera peut-être renforcée par des victoires en Géorgie et dans l’Arizona. (Article publié dans l’Humanité du 9 novembre 2020.)

L’Amérique – tout au moins une frange majoritaire – a salué la défaite de Trump, samedi et jusque tard dans la nuit autant que la victoire de Joe Biden. Elle sait qu’elle n’en a certainement pas fini avec le trumpisme et rien n’est moins sûr qu’elle ait gagné un « bidenisme » au change, mais l’occasion était trop belle, le soulagement trop important. SI le comptage officiel des bulletins se poursuit, plus aucun doute ne plane sur une victoire assez nette de l’ancien vice-président de Barack Obama (lire encadré). C’est CNN qui a lancé, en premier, son annonce : « Nous projetons que Joe Biden sera le 46e président des Etats-Unis. » Quelques minutes plus tard, Fox News, la chaîne de Rupert Murdoch, suivait le mouvement, obligé de se rendre à l’évidence.

Largement en tête dans le vote populaire (plus de 4 millions de voix à l’heure om ces lignes étaient écrites et sans doute de 6 à 7 au final), dans le cadre d’une participation historique, Joe Biden a également remporté le « collège électoral ». La Pennsylvanie et le Nevada sont tombés dans l’escarcelle du candidat démocrate tandis que l’Arizona et la Géorgie (où un recompte aura lieu) penchent en sa faveur. Cela lui donnerait un total de 306 grands électeurs, le même nombre que Donald Trump en 2016. Le président nationaliste ne sera donc que l’homme d’un mandat comme George Bush et Jimmy Carter avant lui.

Joe Biden a rapidement pris la parole depuis Wilmington (Delaware), la ville où il a grandi et dans laquelle il demeure toujours. C’est à partir de cette base, proche de Washington, qu’il a bâti sa carrière politique en devenant à 29 ans le plus jeune sénateur de l’Histoire. Il sera l’un des piliers de cette chambre haute jusqu’en 2008, année où il deviendra vice-président du pays avec l’élection de Barack Obama, épousant ou devançant les virages à droite du parti démocrate sur la baisse des impôts ou les politiques pénales répressives.

« Je m’engage à être un président qui rassemble et non pas qui divise », a-t-il promis. Après avoir remercié la « coalition large et diverse » qui l’a portée à la présidence via ‘une victoire claire », il a insisté sur l’aspect réconciliation : «Voyons-nous, parlons-nous », « donnons-nous une chance. » Cet appel au rassemblement peut-elle être entendu dans une Amérique divisée comme jamais, avec notamment une partie de l’électorat trumpiste qui ne reconnaît toujours pas la défaite de leur « champion. » Mais cet espère d’œcuménisme peut-il faire office de méthode de gouvernement ?

En l’état actuel, le président Biden qui prêtera serment le 20 janvier ne dispose pas des leviers indispensables pour mener les politiques contenues dans son programme. Si les démocrates accusent un recul d’au moins une dizaine de sièges à la Chambre des représentants, ils y garderont une majorité. Mais le Sénat reste aux mains des républicains, au moins jusqu’au 5 janvier. Ce jour-là, se déroulera un deuxième tour pour les deux sièges de sénateurs de l’Etat de Géorgie. Si les candidats démocrates l’emportaient dans ce bastion républicain devenu « swing state », au point que Joe Biden devance, en l’état du décompte, Donald Trump de 10195 voix, le parti de Biden disposerait de 50 élus, tout comme les républicains. En ce cas, c’est la voix de Kamala Harris, la première femme et la première enfant d’immigrés, à occuper cette fonction, qui s’avère décisive. Si tel était le cas, un bras de fer s’engagerait entre l’aile gauche et l’establishment démocrate. Joe Biden a été élu sur un programme (lire ci-contre) avec nombre de propositions progressistes mais beaucoup moins radicales que celles portées par Bernie Sanders durant la campagne des primaires démocrates. D’une certaine façon, le débat a déjà commencé. Quelques démocrates centristes rendent responsable la gauche, et sa proposition de Medicare-for-All (un système de santé public universel) notamment, et de la victoire moins large que prévue des démocrates. Alexandria Ocasio-Cortez s’est chargé de la riposte immédiate. « Je pense que c’est la grande leçon que nous avons apprise : des élections à forte participation ne provoquent pas automatiquement des victoires démocrates, a-t-elle dit au New York Times. Mais nous avons aussi appris que si nous ciblons de manière très précise la participation, alors cela se montre bénéfique. Je crois que nous avons appris que nous ne pouvons pas nous éloigner des politiques progressistes. »

Comment la gauche va faire valoir ces options progressistes ? Les approches divergent. « La gauche a besoin de passer immédiatement à une opposition à l’administration Biden», selon le magazine marxiste Jacobin. Selon des sources proches d’Elizabeth Warren devrait rencontrer Joe Biden et lui proposer d’être sa secrétaire au Trésor, poste crucial dans toute administration. Un premier test pour le nouveau président : donnera-t-il suite à la sénatrice connue pour ses positions anti Wall-Street ou renouera-t-il avec la modération centriste des années Obama, dont on sait désormais qu’elles ont aussi contribué à faire le lit de Donald Trump.

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Au bout du suspense, avec Biden dans le rôle principal

Les bulletins étaient toujours dépouillés hier dans six États clés alors que le candidat démocrate devançait toujours le président sortant. Recomptes et recours judiciaires sont à prévoir. (Article publié dans l’Humanité du 5 novembre 2020.)

On a désormais totalement intégré le fait : aux États-Unis, la réalité dépasse la fiction. Surtout en matière politique et électorale. Chaque jour qui passe depuis le 3 novembre confirme et amplifie cette règle. Hier, la balance penchait en faveur de Joe Biden mais le poids de quelques États pouvait encore inverser la tendance. Donald Trump a crié victoire très tôt, trop tôt, et quelque soit l’issue du dépouillement n’en démordra pas. Jusqu’où ? En tout cas, l’incroyable scénario risque encore de se dramatiser ce week-end avec une possible situation digne d’une république bananière : deux candidats se déclarant vainqueur.

Joe Biden en route vers le cap des 270 grands électeurs

Alors que Donald Trump se déchaînait sur Twitter, Joe Biden a fait, mercredi soir, vingt-quatre heures après la fermeture des derniers bureaux, une apparition très présidentielle. « Je ne suis pas venu vous dire que j’ai gagné », a-t-il aussitôt dit. « Mais je suis venu vous dire que lorsque le dépouillement sera terminé, nous pensons que nous allons gagner. » « Toutes les voix doivent être comptées », a encore ajouté le candidat démocrate. Et c’est précisément ce processus qui se poursuivait hier, de façon plus ou moins laborieuse, selon les endroits. Alors que Joe Biden, grâce à une victoire confirmée dans le Michigan (avec 150 000 voix d’avance), dispose de 253 grands électeurs, tout proche du chiffre « magique » des 270, contre 214 à son concurrent républicain, l’issue était encore incertaine dans six États. Pourtant, heure après heure, le paysage s’éclaircit pour le camp démocrate. Joe Biden est toujours en tête dans l’Arizona (onze grands électeurs) et le Nevada (6), deux gains qui seraient suffisants. Il accusait, en revanche un retard en Géorgie (16) et en Pennsylvanie (20). Mais, dans ces deux États, les bulletins restant à dépouiller sont des votes par correspondance en provenance des grandes villes massivement démocrates. Y aura-t-il assez de réserves afin de venir coiffer sur le fil Donald Trump ? La crainte de ce dernier est palpable. En Géorgie, les républicains ont lancé des recours dans une douzaine de comtés. Une victoire dans l’un de ses deux États lui donnerait une marge plus confortable et le mettrait sans doute à l’abri de manœuvres judiciaires, y compris jusqu’à la cour suprême, du camp républicain. En 2000, la plus haute instance judiciaire du pays avait ordonné l’arrêt du comptage des voix en Floride alors que les cartons en provenance du comté de Broward, massivement africain-américain et démocrate, attendaient leur tour, donnant de fait la victoire à George W. Bush face à Al Gore. Pour 537 voix. Il sera beaucoup plus difficile pour le G.O.P. (Grand Old Party, son surnom) de faire avaliser ce même type de hold up par la Cour Suprême dans plusieurs États, d’autant si la marge se compte en milliers de bulletins. Les appels de Donald Trump à recompter les voix dans l’État du Wisconsin (20 500 voix d’avance pour Biden) ont même été jugés sans fondement par l’ancien gouverneur, lui-même républicain évangélique et ultra-conservateur. Il a rappelé qu’en 2011 et 2016, les recomptes n’avaient fait varier que de quelques centaines de voix les totalisations.

Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste 

Le 22 novembre 2000, des républicains bon teint en costume débarquaient dans le bureau centralisateur du comté de Miami-Dade, tentant de mettre fin au recompte. L’épisode est connu sous le nom d’« émeute Brooks Brothers » du nom de la plus ancienne marque de vêtement bon chic bon genre du pays. Mercredi, à Phoenix, près de 150 supporters de Donald Trump ont manifesté face au bureau électoral du comté de Maricopa, le plus peuplé du pays. Ils étaient pour la plupart mal habillés et pour beaucoup coiffés de la casquette rouge MAGA (Make America Great Again), mais c’est un détail. Certains étaient armés, dont quelques-uns de fusils semi-automatiques AR-15. « La seule façon dont Biden peut gagner l’Arizona c’est la fraude. Je n’accepterai pas une victoire de Biden. Je ne veux pas vivre sous un joug communiste », a pesté Jim Williams, 67 ans, rapporte l’AFP. Leur « commandant » se trouve à la Maison Blanche et leur donne en quelque sorte des ordres via Twitter. « STOP THE COUNT » (ARRÊTEZ LE COMPTAGE), a-t-il intimé hier après-midi. « Nous agissons en justice pour suspendre le dépouillement (en Pennsylvanie, N.D.L.R.) en attendant plus de transparence », a déclaré Bill Stepien, le directeur de campagne de Donald Trump. Il n’y a, en l’occurrence, aucune opacité : des bulletins dûment envoyés par la poste, enregistrés à leur réception, sont dépouillés et comptés par des agents assermentés sous l’autorité du bureau électoral de l’État, organisme public. À ces tentatives de placer la justice au centre du jeu, s’ajoutent un déferlement de fausses informations. Donald Trump a sonné la charge, affirmant que des « bulletins surprises » avaient afflué de partout, par centaines de milliers, dans les États où il était jusqu’alors en tête. Un personnage apparaît central dans cette offensive : Rudy Giuliani, ancien maire de New York au moment des attaques terroristes du 11 septembre 2001 et avocat de son état. On le retrouvait déjà au cours de l’affaire ukrainienne, qui a valu une procédure d’impeachment à son patron, tentant de révéler en vain les affaires troubles supposées de Hunter Biden, le fils du candidat démocrate. Il a demandé, mercredi, à la Cour Suprême de Pennsylvanie qu’elle déclare invalide 125 000 bulletins envoyés par correspondance, au prétexte que les observateurs républicains n’étaient pas équipés de jumelles lors du transfert des urnes pourtant scellées dans les bureaux de dépouillement. Il a, le même jour, accusé la commission électorale d’être « corrompue » et « partisane ». Insinuations, rumeurs, accusations non fondées, guérilla judiciaire : tout le manuel trumpiste respecté. Dans quel but, précisément ?

Les tribunaux ou la Chambre des représentants comme derniers recours

Donald Trump sait qu’il est de tradition aux États-Unis que le comptage des voix s’étale sur plusieurs jours après le jour du vote. Il n’est pas non plus sans ignorer qu’en démocratie, même imparfaite, chaque voix compte et donc que chaque bulletin doit être compté. Sa rhétorique incendiaire et le climat délétère qu’il favorise ont donc un autre objectif : justifier sa défaite ou créer une situation où il lui sera possible de « voler » la victoire qu’il prétend pourtant avoir remportée. Le scénario qu’il choisira pour y arriver dépendra de l’ampleur de sa défaite au collège électoral. Si un seul État peut y faire basculer la majorité, alors la Cour Suprême peut entrer en piste et rejouer la partie de 2000, avec la Pennsylvanie ou la Géorgie, par exemple, en lieu et place de la Floride. Si la différence numérique implique au moins deux États, il sera alors sans doute question de la mise en œuvre d’un autre plan qu’a envisagé l’universitaire Lawrence Douglas, dans son livre « Will he go ? » Les républicains peuvent « geler » le résultat de ces deux États soit par décision judiciaire, soit car il y a deux « certifications » concurrentes (par un gouverneur démocrate et une assemblée locale républicaine). Aucune majorité ne se dégagerait lors de la réunion du collège électoral le 14 décembre. C’est alors la Chambre des représentants qui élirait le président. Mais, au terme de la Constitution, le vote ne s’y déroule pas par élu (les démocrates sont majoritaires) mais par délégation d’État : les républicains sont majoritaires dans 26 États, les démocrates 23. Donald Trump rempilerait. Très hypothétique mais pas totalement fictionnel.

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