La primaire démocrate trébuche dès la première foulée

Dans l’Iowa, un incroyable fiasco masque la victoire probable de Bernie Sanders, l’émergence de Pete Buttigieg et l’écroulement de Joe Biden (article publié dans l’Humanité du 5 février 2020).

Bernie Sanders a remporté, en voix, le caucus de l’Iowa, Pete Buttigieg a effectué une percée au détriment de Joe Biden, quatrième ; l’aile gauche remporte la moitié des voix dans un Etat rural et conservateur et les cartes sont rebattues au sein de l’establishment démocrate : tout ce qu’il fallait retenir du premier vote du cycle des primaires démocrates a quasiment disparu derrière une purée de pois générée par une immense confusion. Cela relève d’ailleurs plus de l’accident industriel que du simple « bug »: l’un des deux grands partis du pays le plus puissant de la planète se montre incapable de gérer un vote dans un Etat à peine plus peuplé que le département du Nord… On ne connait toujours pas la nature du problème, laissant place à toutes les interprétations. L’Iowa vient sans doute de perdre son statut disproportionné de faiseur de rois tout comme la forme du « caucus » a vécu ces derniers soubresauts mais l’essentiel est ailleurs : ce désastre fait quasiment de Donald Trump, le double vainqueur de la soirée: incontesté dans son propre camp (97% des voix), il se délecte de l’amateurisme de ses adversaires démocrates.

Chat échaudé craignant l’eau froide, la campagne de Bernie Sanders n’avait pas attendu que la bureaucratie locale démocrate vienne à bout des problèmes en décidant en pleine nuit de publier ses propres relevés. En 2016, novice en la matière, il avait laissé la main au parti démocrate qui, sans publier le détail des votes, déclarait une victoire d’Hillary Clinton d’une courte tête (49,6% contre 49,2%). La thèse du « hold up » est de plus en plus communément admise.

Si les résultats diffusés par Sanders étaient officiellement confirmés, ils produiraient une confirmation et une déflagration. La bataille entre l’aile gauche et l’establishment centriste aura bien lieu, et le vent semble plutôt souffler dans les voiles de la première, puisque ses deux candidats obtiennent un score plus élevé (près de 30% pour Sanders et 20% pour Warren) que ne le disaient les derniers sondages. Mais, manifestement l’incarnation des élites centristes ne sera pas Joe Biden (autour de 15%). Une quatrième place pour un ancien vice-président, favori des élites, cela semble rédhibitoire même si sa campagne « zombie » va sans doute se poursuivre jusqu’à trouver sa tombe naturelle. Le plan B du bloc social-libéral prend les traits d’un jeune maire du Midwest, Pete Buttigieg (environ un quart des voix) mais peut-être aussi d’un milliardaire octogénaire, Michael Bloomberg, qui attend son heure en Californie et y déverse des centaines de millions de dollars.

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Bernie versus Biden : cinq clés pour comprendre les primaires démocrates

La primaire du parti démocrate qui commence aujourd’hui dans l’Iowa s’annonce comme un face à face entre les représentants de l’establishment centriste et de l’aile gauche (Article publié dans l’Humanité du 3 février 2020.)

L’Iowa est un Etat rural de 3 millions d’habitants, dont les électeurs sont blancs à 91% et qui ne fait plus partie de la liste des « swing states ». Il est donc sans intérêt politique… Sauf ce lundi 3 février où le caucus qui s’y tient va donner le « la » de la primaire démocrate. Le New Hamsphire (11 février), le Nevada (22) et la Caroline du Sud (29) commenceront ensuite à composer une « petite musique », avant le grand concert du Super Tuesday du 3 mars qui met en jeu une quinzaine d’Etats dont la Californie, l’Etat le plus peuplé et le plus progressiste du pays. Voici les principaux éléments du paysage au matin de la « bataille. »

 

 

  1. La dynamique Sanders

Tout semblait réuni pour une campagne sans souffle : l’âge du capitaine (79 ans) et la faiblesse de ses artères (infarctus en octobre dernier), une « concurrence » au sein de l’aile gauche par Elizabeth Warren qui pouvait en plus présenter le double visage du renouvellement et de la féminisation, un amoindrissement de l’effet de surprise. Et pourtant, depuis le début de l’année 2020, la dynamique est clairement du côté du sénateur qui se définit comme un adepte du socialisme démocratique. Elle se mesure évidemment dans les sondages : jour après jour, il réduit, à l’échelle du pays, l’écart avec Joe Biden. La dernière enquête réalisée par NBC News et le Wall Street Journal le place même en tête d’un tout petit point. Mais cette primaire est une course d’étapes et les premières d’entre elles s’avèrent souvent déterminantes.

Dans l’Iowa, Sanders posséderait quelques points d’avance sur Joe Biden, Elizabeth Warren et Pete Buttigieg . Dans le New Hampshire où il avait enregistré en 2016 une retentissante victoire face à Hillary Clinton (60% contre 38%) l’avantage est plus net: une dizaine de points. Dans le Nevada, premier Etat à voter qui comporte une part significative de Latinos, il est placé au coude à coude avec l’ancien vice-président. Les nouvelles des sondeurs sont également bonnes concernant le gros lot californien: l’écart se creuse avec les autres candidats (+14% selon la dernière étude parue).

Toutes les enquêtes soulignent que les électeurs déclarés de Sanders se déclarent les plus certains de leur choix. Le socle est solide et… enthousiaste. Le bilan de la collecte de fonds de 2019 dévoile une base de donateurs de cinq millions de personnes. La coalition « sandernista » repose sur les jeunes électeurs (47% des moins de 35 ans votent pour lui), les Latinos (beaucoup plus qu’en 2016) et les salariés de revenus faibles ou moyens.

La « résilience » de l’homme politique Sanders a sans doute à voir avec l’enracinement du mouvement qu’il incarne : « une alternative doctrinale au social-libéralisme », selon Corentin Sellin, professeur d’Histoire en classes prépas, dont la demande a grandi à partir de « la grande récession de 2008, rupture déterminante. » Les électeurs de Sanders sont d’ailleurs les seuls à avoir une vue plus positive du socialisme que du capitalisme.

 

  1. La panique de l’establishment

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train Sanders a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», constate John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson. Depuis le redressement des courbes sondagières de « Bernie », la riposte des élites centristes se déploie de manière désordonnée. Hillary Clinton a tapé à côté de la plaque en lâchant à propos de son rival de 2016: « Personne ne l’aime ». Aussitôt, sur Twitter, le hashtag ILikeHim (Je l’aime) a fait des ravages. Dans l’Iowa, un super PAC (comité d’action politique supposément indépendant des partis politiques, sans plafond de dépenses) a diffusé des sports TV négatifs contre Sanders, une première dans cette campagne. Contre-productif selon un autre stratège démocrate qui livre ses états d’âme dans un article de Politico : « Si vous attaquez Sanders et son programme de socialisme démocratique, vous ne faites pas qu’attaquer Sanders, vous attaquez le socialisme démocratique lui-même. Et dans un parti où il y a une vague de jeunes socialistes démocratiques constituant une nouvelle et imprévisible force, vous risquez le désastre. »

Le plan A de l’establishment – Joe Biden – ne s’est pas totalement écroulé : il maintient ses positions grâce à un soutien massif des électeurs de plus de 50 ans (et surtout de plus de 65 ans) et des africains-américains. Mais deux défaites voire trois dans le premier mois de campagne plomberaient son argument principal de rassembleur seul capable de battre Trump. Un plan B se profile : Michael Bloomberg, milliardaire new-yorkais, une sorte d’effet miroir de Trump, côté démocrate. Il a déjà dépensé 230 millions de dollars de sa propre fortune en spots télé et radio avec un retour sur investissement maigre jusqu’ici. Il a certes gagné en notoriété et un peu dans les sondages nationaux où il dépasse désormais Pete Buttigieg mais toujours en dessous de la barre des 10%. Ayant fait l’impasse sur février, l’ancien maire de New York a mis tous ses jetons sur le Super Tuesday et la Californie : la dernière enquête KQED/NPR le place à 4%… Pour le bloc clintono-obamesque, il existe un plan C : la Convention (lire plus bas).

 

  1. Vote utile et vote de conviction

En anglais des Etats-Unis, cela s’appelle « electability». La force de la candidature de Joe Biden repose sur un seul et unique point : sa capacité à battre Donald Trump le 4 novembre prochain. Et la seule évidence de cet argument unique est puisé… dans les sondages. Comme Hillary Clinton en 2016. Ce qui en fait un argument pour le moins fragile. D’autant que sa campagne ne dispose d’aucune roue de secours en l’absence de « marqueur » programmatique identifiable et qu’elle se trouve lestée par un « casier politique » lourd, depuis son élection au Sénat en 1972 : de la « réforme » de l’aide sociale aux lois pénales répressives, du financement de ses campagnes par les grands groupes (notamment de l’industrie bancaire) au soutien à la guerre en Irak. Dans un article récent, Joel Bleifuss, rédacteur-en-chef du magazine socialiste In These Times, démonte l’argument : « Ce thème est utilisé comme une massue contre toute politique de transformation. Tout grand changement ferait fuir les électeurs indépendants et aiderait à la réélection de Trump. Mais cela fait l’impasse sur le fait que ces idées novatrices permettent de mobiliser un électorat qui sinon resterait chez lui. »

Le « turn out » (la participation), sésame des victoires : c’est l’analyse de Bernie Sanders. Et, selon lui, celle-ci, ne peut reposer que sur un contenu transformateur. Ses propositions-phares de 2016 (Medicare for all, gratuité des études supérieures dans le public, SMIC à 15 dollars) sont devenues centrales (et majoritaires) dans l’opinion. A titre d’exemple, 85% des démocrates (et même 52% des républicains) sont favorables à un système de santé public, soit 70% des Américains contre 21% en 2014.

 

  1. Warren-Sanders : un axe durable ?

Ils étaient amis et alliés. Ils sont désormais deux rivaux plutôt en froid. Redeviendront-ils alliés ? La dernière ligne droite avant le vote en Iowa a été émaillée de bousculades et tentatives de crocs-en-jambe : une note interne à l’équipe de campagne de Sanders ciblait Warren comme la candidate des jeunes blancs bien portants, la sénatrice a ensuite prêté à son collègue de la chambre haute une déclaration sur l’impossibilité pour une femme de devenir présidente. La poussière n’est pas tout à fait retombée mais l’escalade s’est arrêtée là. Si Warren ne recolle pas à Sanders dans l’Iowa, elle ne pourra plus prétendre incarner l’aile gauche. Sa campagne se poursuivra malgré tout. C’est même le souhait de l’équipe de campagne de Sanders : à deux, il est possible de « ratisser », ou disons plutôt mobiliser, plus large. L’accord programmatique est presque total, la seule différence d’importance portant sur le « New Deal vert » que propose Sanders. La complémentarité sociologique constitue un autre atout : « La base de Sanders recoupe en partie celle de Warren, qui s’appuie sur la nouvelle petite bourgeoisie intellectuelle, mais il a, en plus, la capacité de mobiliser la classe ouvrière et pas seulement blanche », indique John Mason. En théorie, cet axe est fait pour durer jusqu’à la convention que le parti démocrate a choisi d’organiser à Milwaukee, ville industrielle du Wisconsin, Etat remporté par Trump en 2016. En pratique ?

 

  1. La perspective d’une convention contestée ?

Sauf dynamique historique du côté de Sanders ou ralliement précoce et précipité des centristes autour de la candidature Biden, aucun des candidats ne disposera seul d’une majorité absolue en arrivant à Milwaukee. Scénario le plus probable : le nom du nominé ne sera pas connu dès le 1er tour et l’on entrera alors dans l’inconnu d’une convention contestée, faite de négociations, de reports et voix, d’entrée en piste des « super délégués » (qui ne peuvent plus voter dès le 1er tour) et des potentiels coups de Jarnac. Selon un article de Politico publié ce week-end, des membres de la direction démocrate sont en train de se concerter afin de changer certaines règles. Tom Perez, le président du DNC (democratic national committee, l’organe décisionnaire) a aussitôt démenti. Il y a quelques jours, l’ancien ministre du travail de Barack Obama avait pourtant nommé à la tête des commissions des élus notoirement opposés à Bernie Sanders. Ce dernier sait que, pour éviter tout hold up, sa « révolution politique » doit commencer dès l’Iowa par une victoire franche et massive.

Christophe Deroubaix

 

 

 

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Panique à bord de l’establishment démocrate

La montée en puissance de Bernie Sanders affole jusqu’à Hillary Clinton et Barack Obama.

« Personne ne l’aime » et il serait « inapte» à battre Trump mais, pas de bol, sa courbe décolle… Le nouvel élan que connaît la campagne de Bernie Sanders inquiète les centristes du parti démocrate. « C’est la panique générale et globale », estime John Mason, professeur de sciences-politiques à l’Université William-Patterson (New Jersey). Placée derrière Elizabeth Warren depuis plusieurs mois, la candidature du sénateur du Vermont a connu un spectaculaire rebond ces deux dernières semaines.

Plusieurs enquêtes d’opinion lui accordent la pôle-position dans l’Iowa et le New Hamsphire, les deux premiers Etats à voter. Dans les sondages nationaux, il se rapproche de Joe Biden et se montre « compétitif » dans les projections de duels avec Donald Trump. On vous parlera souvent de sondages dans le cadre de cette chronique, non par tropisme particulier pour eux mais car ils font partie intégrante du débat. Lorsqu’un sondage Emerson place Bernie Sanders (51-49) que Joe Biden (50-50) face au président sortant, cela sape l’un des arguments principaux de l’ancien vice-président – si ce n’est le principal – est qu’il est le seul à pouvoir défaire Donald Trump lors de l’élection générale du 3 novembre prochain.

« L’establishment vient juste de prendre conscience que le train a déjà quitté la gare et qu’il prend de la vitesse», reprend John Mason. Les réactions se sont avérées plutôt désordonnées et contre-productives. Ainsi Hillary Clinton a-t-elle ouvert le feu la semaine dernière en confirmant au Hollywood reporter, magazine spécialisé dans l’industrie du cinéma, ce qu’elle déclare dans un documentaire qui lui est consacrée (« Hillary »), diffusé à partir de mars sur Hulu : « Il a été au Congrès pendant des années, il n’avait qu’un seul sénateur pour le soutenir. Personne ne l’aime, personne ne veut travailler avec lui, il n’a rien fait », déclare-t-elle. Coincé au Sénat par la procédure d’impeachment, Sanders a sobrement commenté : « La secrétaire (d’Etat) Clinton a le droit d’avoir son opinion. Mon travail aujourd’hui est de me concentrer sur le procès.»

Le problème s’est réglé sur Twitter. Le hashtag ILikeHim (« Je l’aime ») est devenu en quelques heures la tendance mondiale. Puis une indiscrétion de Fox News prête à Barack Obama une saillie sur le fait que Sanders serait « inapte » politiquement et psychologiquement à battre Trump. L’ancien président pourrait, dans les jours qui viennent, faire une déclaration officielle L’ancien président pourrait, dans les prochains jours, faire une déclaration officielle qui mettrait fin à la neutralité qu’il observe depuis le début de la campagne.

Jusqu’où ira ce naissant « Tout sauf Sanders » ? « Il est très intéressant de constater qu’Elizabeth Warren est devenue une sorte d’alternative raisonnable à Sanders (le New York Times et le Des Moines Register lui ont apporté leur soutien, NDLR), pointe John Mason. C’est un nouvel indice de l’effondrement du néo-libéralisme au sein du parti démocrate. »

 

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Cristallisation et « momentum »: Biden et Sanders

A deux semaines du premier vote dans l’Iowa, les deux candidats se détachent ; reflétant la division du parti démocrate entre son establishment centriste et son aile gauche (article publié sur le site humanite.fr le 20 janvier).

Ca y est, on peut commencer à lire, non dans le marc de café, mais dans la cristallisation des chiffres, statistiques et ventilations. Cristallisation : le mot-fétiche des sondeurs français pour décrire un moment politique où les tendances, après avoir varié, se stabilisent : des courbes nettes et claires en remplacement de zigs et de zags. D’une sorte d’état gazeux, les chiffres prennent une forme solide. A deux semaines du premier vote dans l’Iowa (3 février), c’est manifestement cette phase qui s’est ouverte si l’on s’en tient aux enquêtes et sondages parus depuis le début de l’année.

A quoi ressemble ce paysage cristallisé ? Pour faire court, un duel Biden-Sanders s’annonce. Les sondages nationaux donnent une moyenne de huit points d’avance à l’ancien vice-président de Barack Obama (28%) sur le sénateur du Vermont (20%). Elizabeth Warren (15%) et Pete Buttigieg 8%) suivent. Le dernier sondage paru, Survey USA, lui accorde même une avance de onze points (32 contre 21). Mais, ils sont en partie trompeurs car cette course d’escalade vers le sommet de l’investiture démocrate qui se conclura en juillet à Milwaukee se joue, étape par étape. Un piton mal planté pour l’un des candidats peut s’avérer dommageable voire fatal. Avant le Super Tuesday du 3 mars, au cours duquel quinze Etats (dont la Californie) vont se prononcer, les quatre premiers votes sont cruciaux, d’autant qu’ils se déroulent dans des parties différentes du pays avec des enjeux différenciés de mobilisation des électorats : en Iowa (Midwest) et dans le New Hamsphire (Nord-est), les électeurs sont ultra-majoritairement blancs, dans le Nevada (Ouest) entre en piste la composante latino puis en Caroline du Sud (Sud), c’est le vote africain-américain, si précieux pour chaque candidat démocrate à la présidence, qui fera la différence.

Comme dans une course de sprint, prendre la corde est souvent essentiel. Et cela se joue entre Iowa et New Hampshire, au cours du premier caucus et de première primaire (1). La « photographie » du moment : Biden et Sanders au coude à coude dans le premier juste devant Buttigieg et Warren, Sanders légèrement devant dans le second. Si l’on s’en tient aux « projections » du site 538, grand spécialiste des données statistiques (pour ce que cela peut valoir en politique…), Biden et Sanders sortiraient du premier round avec chacun deux victoires : Iowa et Caroline du Sud pour le premier, New Hamsphire et Nevada pour le second. Si Buttigieg et, surtout, Warren n’affichent aucune victoire au sortir du 1er round, le chemin vers la nomination s’annonce quasiment impossible. Et puisque l’on est en au « turfisme » politique, voici les calculs finaux de ce même site : 1552 délégués pour Biden, 1073 pour Sanders, 676 pour Warren et 499 pour Buttigieg avec une majorité à 1990. Tout cela sera forcément bousculé par le Saint-Graal des campagnes électorales américaines : le « momentum », cette dynamique qui souffle dans les voiles d’un candidat jusqu’à la victoire (Obama 2008) ou commence à rebattre sur le long terme les cartes (Sanders 2016). Et ça, aucun « pollster » ou « singe savant » de la statistique politique ne peut le prédire. D’autant que le procès de destitution de Trump qui s’ouvre cette semaine au Sénat va empêcher les sénateurs Sanders et Warren de faire campagne et mettre en lumière, indirectement, Joe Biden.

 

  • (1) Un caucus est un processus extrêmement complexe, où, au cours de milliers de réunions dans l’Etat, les participants disent leur soutien à tel candidat puis se rallient à d’autres, tour après tour. Dans une élection primaire, il y a un vote secret. La primaire peut être ouverte (tous les électeurs peuvent y participer), semi-fermée (seuls les démocrates et indépendants enregistrés en tant que tels auprès des bureaux électoraux des Etats sont acceptés pour la primaire démocrate, s’entend. C’est le cas du New Hampshire) ou fermées (les démocrates enregistrés sont les seuls habilités à voter)

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Axe Warren-Sanders : le début de la fin?

Le débat qui s’est déroulé mardi soir à Des Moines (Iowa) a marqué les premières escarmouches entre les deux figures de la gauche américaine (Article publié sur le site web de l’Humanité le 15 janvier 2015).

Il y a deux semaines, Alexandria Ocasio-Cortez avait, une nouvelle fois, provoqué la colère du microcosme démocrate par une de ses formules dont elle a le sens. Face à un journaliste du New York Magazine qui l’interrogeait sur sa façon d’envisager une présidence Biden, la plus jeune élue de l’Histoire du Congrès a lâché : « Oh, mon dieu. Dans n’importe quel pays, Joe Biden et moi ne serions pas dans le même parti, mais en Amérique, nous le sommes. » Sa sortie, manifestement pas calculée, a évidemment déclenché les foudres de l’establishment démocrate, au nom de la nécessaire unité pour battre Donald Trump. De manière théorique, la députée qui se revendique du socialisme démocratique n’a pas tout à fait tort et, en France, il est évident que l’ancien vice-président de Barack Obama et elle ne paieraient pas leur cotisation à la même organisation. En Grande-Bretagne, cependant, ils pourraient tous deux être membres du Labour. Mais, au-delà de ce débat de science-politique, « AOC » a pointé un élément politique central : les divisions idéologiques – « irréconciliables » ou pas, c’est un autre débat – entre la frange centriste du parti démocrate et l’aile gauche, qui sont apparues nettement lors de chacun des six débats organisés depuis juin dernier. Même si le curseur global a évolué vers la gauche ces dix dernières années, la ligne de fracture était évidente entre le centrisme (en France, on dirait « social libéralisme »), version Biden, et l’aile gauche incarnée par Elizabeth Warren et Bernie Sanders sur tous les grands sujets.

Le septième débat, qui s’est tenu mardi soir, n’a pas infirmé ces divergences mais il a apporté un élément nouveau : les premières dissensions dans l’axe progressiste. Le pacte de non-agression tacitement passé entre les deux sénateurs n’a pas vraiment volé en éclats mais une première et très visible fissure est apparue. A trois semaines du premier vote dans l’Iowa (le débat se déroulait d’ailleurs à Des Moines, la capitale de l’Etat), Elizabeth Warren a visé assez directement Bernie Sanders. La tension était montée ces derniers jours suite à la révélation d’un « mémo » interne à la campagne de Sanders détaillant les arguments à développer auprès des électeurs tentés par Elizabeth Warren. Bernie n’a pas contesté l’existence de ce texte mais en a imputé la responsabilité à une initiative personnelle d’un « staffer ».

Sur la scène de la Drake University, Warren a insisté, suspectant Sanders d’avoir déclaré en privé qu’une femme ne pouvait pas battre Donald Trump. Peu porté sur confrontation personnelle (c’est un euphémisme), le challenger d’Hillary Clinton en 2016 a nié et argumenté de façon assez convaincante sur le fond mais a semblé mal à l’aise sur la forme. L’offensive de la sénatrice du Massachussetts doit évidemment beaucoup à la tactique : sa percée de la fin de l’été qui la plaçait en tête des sondages n’a finalement été qu’éphémère. Les « pollsters » (spécialistes des sondages) et observateurs évoquent plutôt désormais un duel final Biden-Sanders. On sait que les deux premiers votes (Iowa, donc, le 3 février puis New Hamsphire, le 11) donnent le « la » et créent ou brisent des dynamiques. Pour l’instant, la sénatrice n’est jamais donnée dans le duo de tête. Son nouvel argument tient en sa capacité à faire l’unité du parti, à être le lien entre ces deux pôles. Sous-texte : Bernie est trop diviseur. Cette nouvelle approche s’est matérialisée lors du débat de mardi sur la question du nouvel accord d’ALENA proposé par Trump. Sanders estime que la Chambre des représentants ne devrait pas le voter car il ne comporte que de « modestes » améliorations. Warren a, au contraire, défendu l’idée de le soutenir car justement il comporte des améliorations même modestes.

Le « plan » des stratèges de Sanders – deux campagnes parallèles qui se rejoignent lors de la convention de Milwaukee en juillet – qui semblait si séduisant sur le papier est écorné. Pas encore déchiré, pour autant.

 

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Bernie Sanders, leader de la collecte de fonds: en quoi cela importe

A moins d’un mois du premier vote, la campagne du sénateur socialiste ne manque pas de carburant financier, ce qui lui permet de se déployer dans les deux premiers Etats qui voteront dans un mois : l’Iowa et le New Hampshire. (Article publié sur humanite.fr le 06 janvier 2019 dans le cadre de ma chronique sur l’élection présidentielle).

A un mois du premier vote dans le cadre de la primaire du parti démocrate (dans l’Iowa le 3 février), équipes de campagne et observateurs attendaient les premiers sondages de la rentrée. Mais d’autres chiffres publiés durant le week-end ont clairement dessiné les tendances et dynamiques : elles portent sur l’argent collecté par les candidats durant le quatrième trimestre de l’année. C’est Bernie Sanders qui arrive en tête avec 34,5 millions de dollars devant Pete Buttigieg (24,3 millions), Joe Biden (22,7 millions) et Elizabeth Warren (21,2). Jamais, depuis le début de la campagne il y a un an, un prétendant à l’investiture démocrate n’avait levé une telle somme en un trimestre. Cela porte le montant total du pactole du sénateur du Vermont à près de 100 millions de dollars.

Mais, en quoi finalement, ces chiffres sont-ils importants ?

Ils illustrent d’abord un enthousiasme constant si ce n’est ascendant pour la candidature de Sanders, que l’on avait pu penser grippée par son infarctus début octobre. Plus que la somme collectée, c’est le nombre de donateurs qui importe : 900.000 pour le mois de décembre. Soit une base de « donateurs » infiniment plus large que les autres candidats. Partant du principe que les électeurs qui versent à la campagne sont extrêmement motivés, on peut estimer, sans grand risque de se méprendre, qu’ils constitueront aussi des relais auprès de leurs amis, collègues ou membres de la famille. Ces chiffres montrent également que les donateurs centristes ont un penchant de plus en plus avéré pour Pete Buttigieg, 37 ans, maire de South Bend, une ville moyenne du Midwest, que pour le favori de l’establishment, Joe Biden.

Ces données sonnantes et trébuchantes sont cohérentes avec les éléments du dernier sondage publié par la chaîne CBS News : Bernier Sanders est donné 1er ex-aequo (avec Joe Biden et Pete Buttigieg) dans l’Iowa  et en tête dans le New Hampshire devant l’ancien vice-président. L’étoile d’Elizabeth Warren – au firmament des enquêtes d’opinion vers la fin de l’été – semble de plus en plus pâlir. Le vote dans les deux premiers Etats est crucial car il donne le « tempo ». Un candidat qui remporterait les deux premières manches serait incontestablement renforcé dans la perspective du Super Tuesday (une quinzaine d’Etats, dont la Californie, votent le 3 mars.)

Et c’est ici que l’on retrouve l’importance de l’argent collecté et… dépensé. Plus que ses concurrents, Bernie Sanders est en capacité de déployer une organisation dans chacun de ses Etats avec l’ouverture de bureaux dans les moindres recoins et l’embauche d’ « organizers » encadrant efficacement les militants et bénévoles, garantie de pouvoir entrer en contact direct avec un maximum d’électeurs.

 

 

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Warren-Sanders : alliance ou lutte fratricide?

Les deux sénateurs, en compétition pour le vote progressiste des primaires démocrates, ont conclu un pacte de non-agression même s’ils occupent, peu ou prou, le même espace politique.

Et pendant l’impeachment, la primaire démocrate continue. Elle passe certes au second plan mais elle n’en est pas moins décisive dans la perspective d’empêcher un second mandat de Donald Trump, selon le candidat et le programme dont se dotera le parti de l’âne. Cible du coup de fil du président américain à son homologue ukrainien, Joe Biden pourrait en profiter pour parfaire son image de meilleur opposant. Mais elle risque aussi de jeter le doute sur les affaires de son fils et entretenir l’idée d’une confusion des genres chez l’ancien vice-président de Barack Obama.

En tout cas, sa position de leader est remise en cause dans deux sondages publiés ces derniers jours et c’est Elizabeth Warren qui a pris la corde, confirmant une dynamique amorcée au printemps après des mois de basses eaux, depuis le lancement de sa campagne à Noël 2018. En mars-avril, les enquêtes d’opinion ont montré qu’elle prenait une forme d’ascendant sur Bernie Sanders, avec lequel elle a conclu un pacte de non-agression.

Le secret de sa percée ? Il tient principalement en une phrase : « J’ai un plan ». Sur tous les sujets, l’ancienne professeure de droit à Harvard, dégaine un plan fort détaillé et, le plus souvent, radical. A Biden qui avance péniblement avec l’unique gonfalon du vote utile, elle oppose un anti-trumpisme de substance. La mesure qui a le plus marqué les esprits consiste en la création d’une sorte d’impôt sur la fortune : taxe de 2% sur les patrimoines supérieurs à 50 millions de dollars (45,5 millions d’euros) et de 3% sur ceux de plus d’un milliard de dollars. Recettes attendues : 2 750 milliards de dollars sur dix ans, qui permettront de financer ses autres « plans », comme la gratuité partielle de l’enseignement supérieur, l’effacement d’un tiers de la dette étudiante et la création d’un service public de la petite enfance. Son positionnement progressiste est renforcé par son alignement sur deux propositions estampillées « Bernie » : instauration d’un système de santé universel dit « Medicare for All» et refus d’accepter les dons des gros donateurs et des entreprises.

Malgré son âge (70 ans), elle incarne une forme de renouvellement, en tant que femme entrée tardivement dans l’arène politique. Pour l’anecdote : sollicitée dès 2016 pour défier Hillary Clinton, elle avait décliné, laissant le champ libre à… Sanders et se garda bien, jusqu’au bout de soutenir l’un ou l’autre.

Les « jauges » des meetings d’Elizabeth Warren ressemblent à s’y méprendre à celles de « Bernie » durant l’année de son émergence politique, en 2015 : entre 12 et 15.000 personnes à New York, Seattle ou Minneapolis. La « sociologie » de ses électeurs aussi : plutôt jeunes, éduqués et urbains. Pendant ce temps-là, la base de Sanders a muté : plus multicolore, plus « working class ». Warren aurait-elle piqué la « martingale » de Sanders?

En tout cas, elle se distingue de son collègue de la chambre haute du Congrès sur deux aspects d’importance. Contrairement à l’outsider de 2016, elle n’entretient pas des rapports empoisonnés avec l’appareil démocrate. Un article documenté du New York Times indiquait à quel point elle prenait soin de parler régulièrement avec les responsables locaux ou d’Etat du parti de l’âne tandis que Sanders n’a pas même pas pris contact avec le seul sénateur qui l’avait soutenu en 2016… Autre différence de taille analysée par Bhaskar Sunkara, le rédacteur-en-chef du magazine Jacobin : « Elle n’a pas pour l’instant jamais effleuré l’idée qu’il faut bâtir le genre de mouvement dont Sanders fait son argument principal, encore moins fait le moindre geste pour le construire. » Là où « Bernie » appelle à une « révolution politique », Warren se contente de compiler des plans. Elle a, par ailleurs, tenu à rappeler qu’elle était foncièrement favorable au capitalisme.

Les deux pourraient avoir destin lié jusqu’à la convention qui se tiendra en juillet. La répartition proportionnelle des délégués dans chaque Etat permettra aux deux figures progressistes de maintenir leur candidature jusqu’au bout, sauf si l’une d’entre elles « décrochait ». Et lors de la nomination, à Milwaukee, les délégués de l’un(e) auront peut-être la possibilité de se reporter sur l’autre. Dans les sondages, le cumul des deux s’établit désormais à près 40% tandis que le favori, Joe Biden, reste scotché à 30%. Mais on sait qu’en politique 1+1 ne font pas toujours 2.

Christophe Deroubaix

 

 

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L’axe Sanders-Warren impose le tempo idéologique des primaires démocrates

Les deux premiers débats avec les prétendants à l’investiture démocrate ont confirmé le virage à gauche de l’électorat démocrate et de nombre de ceux qui souhaitent le représenter.

Jamais un débat de primaires n’avait accueilli autant de participants, laissant craindre des échanges inaudibles voire une foire d’empoignes. Pourtant, le bilan de deux soirées consécutives de deux heures d’échanges (regardées par respectivement 15 et 18 millions d’Américains, soit de très bons taux d’audience), jeudi et vendredi derniers, dessine un paysage clarifié :  le virage à gauche se confirme, mettant en difficulté les « centristes », au premier rang desquels Joe Biden, l’ancien vice-président de Barack Obama qui a passé une soirée cauchemardesque.

Au petit jeu des « gagnants et perdants », auxquels s’adonnent traditionnellement éditorialistes et journalistes politiques, son nom faisait consensus dans la catégorie « losers ». Celui qui depuis son élection comme sénateur en 1973 a toujours épousé les positions les plus droitières de son parti (anti-IVG, pro-business, pro-lois répressives, pro-guerre, etc) s’est retrouvé en total décalage. Il a surtout subi un mémorable KO de la part de Kamala Harris, la sénatrice de Californie, qui a rappelé son opposition au busing (organisation de transports scolaires visant à promouvoir la mixité sociale) dans les années 70. « En Californie, il y avait une petite fille qui a profité du busing pour intégrer une école publique. Et cette petite fille, c’était moi », lui a-t-elle lancé. Groggy, Biden a argué qu’il était opposé au « busing » organisé par le ministère de l’éducation. Depuis, de nouveaux documents ont été révélés, montrant qu’il était bel et bien aligné sur les thèses ségrégationnistes. Le coup porté au favori de l’establishment, populaire parmi les électeurs africains-américains, est sérieux, sans que l’on puisse dire encore s’il sera définitif. Kamala Harris, dont le père est africain-américain et la mère indienne, a émergé comme une prétendante de premier rang à l’investiture.

Pour les autres « gagnants », les avis divergeaient mais c’est William Pitt Rivers, éditorialiste à Truthout, le site progressiste, qui a visé dans le mille : « Je tiens à féliciter le programme présidentiel de Bernie Sanders pour avoir remporté les deux débats du parti démocrate. » Les propositions du sénateur du Vermont sont devenues le bien commun du parti démocrate et surtout de ses électeurs qui les plébiscitent : salaire minimum à 15 dollars (qui est déjà une réalité dans une dizaine d’Etats comptant près de 100 millions d’habitants), gratuité des études dans les universités publiques et « Medicare for All », système de santé publique. Deux moments ont symbolisé ce virage à gauche. Pour la première fois dans l’histoire électorale, des candidats (en l’occurrence Bernie Sanders, Elizabeth Warren et Kamala Harris) de l’un des deux grands partis se sont prononcés pour la suppression pure et simple des assurances privées en matière de santé. Sur la question de l’immigration, une immense majorité des candidats s’est déclarée favorable à l’accès aux soins pour les sans-papiers et pour la décriminalisation de l’immigration « clandestine ». Julian Castro, ancien ministre du logement de Barack Obama, a livré un passionné plaidoyer pour une Amérique ouverte, critiquant implicitement les politiques d’expulsions des immigrés sans statuts qui connurent un pic, pendant la présidence de… Barack Obama.

2016 a mis fin à l’ère clintonienne. 2020 s’annonce sous les auspices d’un regard critique sur les années Obama. Mais les électeurs africains-américains portent toujours un regard positif sur ses deux mandats. Or, aucun candidat ne peut prétendre à l’investiture démocrate sans une part significative de ce vote. Voilà l’une des principales difficultés de l’axe Sanders-Warren qui, s’il a remporté la bataille idéologique, n’en a pas pour autant gagné le processus particulier d’une élection primaire.

Christophe Deroubaix

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Sanders assume son « socialisme démocratique »

(Article publié dans l’Humanité du 14 juin 2019)

Dans un discours prononcé mercredi, le sénateur du Vermont a livré un plaidoyer pour sa philosophie politique au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce « label ».

Alors que Joe Biden se contente de cultiver un argument unique (« Je suis le mieux placé pour battre Trump ») sans s’attarder sur le fond et qu’Elizabeth Warren décline, au contraire, point par point un programme qu’elle se garde bien de qualifier, Bernie Sanders, lui, a choisi d’assumer sa vision politique globale, en donnant, mercredi soir, dans la prestigieuse Université George Washington, un discours sur le « socialisme démocratique ». Les faits sont incontestablement liés. Tactiquement, le sénateur du Vermont tentait de faire d’une pierre deux coups : asséner, contre l’ancien vice-président de Barack Obama, que la défaite de Trump passait par une proposition radicale et affirmer que celle-ci s’incarnait dans le « socialisme démocratique » tandis la sénatrice du Massachusetts, dont les propositions tranchantes (super-impôt pour les plus riches, représentation des salariés dans les conseils d’administration, suppression du collège électoral) lui ont assuré une remontée dans les derniers sondages s’est affirmée, en début de campagne, « capitaliste jusqu’aux tréfonds ». Stratégiquement, le pari est aussi clair que risqué : imposer la question du « socialisme » comme élément central de la primaire démocrate.

En 2016, face à Hillary Clinton, « Bernie » défendait une « révolution politique » et des propositions iconoclastes pour l’establishment démocrate (SMIC à 15 dollars, système de santé universel, gratuité des études dans les universités publiques). Trois ans après, alors que celles-ci sont devenus le bien commun de quasiment tous les candidats en lice, il revendique ouvertement le label « socialiste » de son projet. Mais qu’entend-il par « socialisme démocratique» ? C’était tout l’enjeu de son discours au cours duquel Bernie Sanders a tenu à ancrer sa philosophie politique dans l’histoire américaine. Invoquant les figures de Franklin Delano Roosevelt et Martin Luther King, il a indiqué que sa philosophie politique s’incarnait dans des programmes fédéraux très populaires aux Etats-Unis : la « social security » (système de retraite), créée pendant le New Deal, et Medicare et Medicaid (systèmes de santé pour les plus de 65 ans et les enfants pauvres nés sous la présidence de Lyndon Johnson dans les années 60). Sa proposition centrale est de reprendre ce fil, « de finir le travail du New Deal » et de le compléter par l’adoption d’une « déclaration des droits économiques du 21e siècle » (santé, éducation, salaires, logement, environnement, retraites mais pas de référence au contrôle des moyens de productions), en référence à la « déclaration des droits » (Bill of Rights) de la Constitution du pays, formé des dix premiers amendements qui assurent les libertés fondamentales. « Les droits économiques sont des droits de l’homme », avait-il martelé dans une récente interview au magazine The Nation.

En début de semaine, un sondage confirmait que le mot « socialisme » gagnait en popularité. Quatre américains sur dix affirment préférer vivre dans une société socialiste que capitaliste. 55% des femmes de moins de 54 ans se trouvent dans cet état d’esprit. De précédentes enquêtes d’opinions ont montré que l’idée est largement majoritaire parmi les moins de 35 ans, cette génération baptisée « Millennials ». Avec son plaidoyer pour assumer un « socialisme démocratique », Sanders tente de mobiliser cette « base », au risque de se couper des électeurs progressistes qui ne se reconnaissent pas dans ce mot.

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Jeunesse américaine et socialisme : les raisons d’une rencontre

(Article publié dans l’Humanité du 2 mai 2019)

Entretien avec Cathy Schneider, professeur à l’American University de Washington D.C.

Avec l’entrée en lice de l’ancien vice-président Joe Biden, la liste des prétendants à l’investiture du parti démocrate pour l’élection présidentielle de novembre 2020 est désormais complète. Elle est longue comme un jour sans tweet de Donald Trump. Elle révèle également une diversité comme jamais dans l’histoire de l’un des deux grands partis : six femmes et cinq membres des « minorités ». Surtout, les positionnements politiques des uns et des autres annoncent une primaire très à gauche. La campagne de Bernie Sanders en 2016 a incontestablement permis de faire évoluer le centre de gravité du parti. Les Millennials – nés entre 1981 et 1996 – ont constitué la force vive de son émergence politique. Les jeunes comme le sénateur septuagénaire se retrouvent sur un mot : socialisme. Qu’en est-il exactement ?

 

Comment expliquez-vous qu’une majorité de jeunes disent, selon un sondage, préférer vivre dans pays socialiste que dans un pays capitaliste ?

Cathy Schneider. Le capitalisme s’est avéré brutal pour la jeune génération. Les années du New Deal, comme les Trente Glorieuses en France, ont donné de grands bénéfices à la classe ouvrière et à la classe moyenne entre 1933 et 1973. Je dis souvent à mes étudiants que je payais 500 dollars de frais d’inscription à l’université tandis que dans l’université dans laquelle j’enseigne ils sont de 58.000 dollars. Les étudiants portent le fardeau d’une immense dette quand ils sortent de l’université, où beaucoup d’autres jeunes ne peuvent même pas s’inscrire. Dans le même temps, les Etats ont diminué les budgets d’investissement dans l’enseignement supérieur de plusieurs milliards durant les dix dernières années. Aux Etats-Unis, les universités sont financées par les Etats et nombre d’entre eux ont été remporté par des républicains durant la dernière décennie. Même les démocrates se sont mis à devenir des « conservateurs fiscaux » particulièrement à partir des années Clinton. Les deux partis se présentaient aux élections sur un programme de promesses de baisses d’impôts, ce qui a évidemment eu des répercussions sur les investissements dans l’éducation, les infrastructures, l’emploi, la santé, la petite enfance. Nombre de jeunes ont quitté l’Université en 2008 quand l’économie s’est effondrée et ont dû rembourser des prêts très lourds alors que les emplois se raréfiaient. Nombre de leurs parents avaient perdu leurs maisons ou vu la valeur de leur maison, dans laquelle ils avaient placé toutes leurs économies, plonger. Bref, cette génération a affronté beaucoup de précarités.

Elle est née dans une époque où les syndicats représentent moins de 9% des salariés et se sont retrouvés sous les attaques des Etats et de la Cour Suprême. Enfin, il y a le changement climatique. C’est une génération qui souffrira le plus de ses ravages, et elle craint d’hériter d’un monde où les îles sont submergées et où des sécheresses sévères engendrent faim et migration.

Pour nombre de jeunes, le capitalisme est ce système qui se caractérise par une grande concentration de la richesse et une précarité galopante, par l’inégalité et l’injustice, par l’incarcération de masse et les tueries policières, par les baisses d’impôts pour les riches tandis qu’ils luttent pour payer leurs prêtes étudiants, trouver un logement à prix raisonnable (à peu près impossible dans les villes). Tous mes étudiants travaillent désormais. Certains à temps partiel. D’autres à temps plein. Aucun ne connaît ce que j’ai vécu : pouvoir se consacrer uniquement aux études.

 

Comment est-on passé de l’opposition au capitalisme à la promotion du socialisme ?

Cathy Schneider. D’abord, Occupy Wall Street a mobilisé des jeunes. Puis Obama. Mais il en a déçu tant car le redressement de l’économie a principalement profité aux plus riches. Les jeunes qui se sont mobilisés pour l’espoir et le changement ont été déçus. Puis a surgi Bernie Sanders. Il s’attaquait à tous ces problèmes et particulièrement à celui de l’influence de l’argent, des banques, des grandes entreprises. Et il se définissait comme socialiste. Les jeunes sont nés après la guerre froide. Contrairement à leurs parents, ils n’associent pas le socialisme avec l’URSS ou la Chine. Ils ne l’associent pas avec la dictature.

 

Quel type de socialisme domine dans les esprits ?

Cathy Schneider. Ils voient le socialisme comme mes parents voyaient le New Deal : comme une façon de réguler le capitalisme, de mettre les intérêts du peuple en avant, de taxer les riches et d’utiliser les impôts pour protéger l’environnement, créer des emplois dans un « New Deal Vert » (comme le propose la très populaire députée socialiste de New York, Alexandria Ocasio-Cortez), de mettre en place un système de santé universel. Pas surprenant dès lors qu’ils préfèrent le socialisme au capitalisme. Bernie affirme que la Scandinavie et le New Deal de Roosevelt constituent ses modèles. Sa définition du socialisme est plus proche de la social-démocratie bien qu’il se définisse lui-même comme un socialiste démocratique.

 

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