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Zohran Mamdani, les adaptations d’un outsider devenu favori

A deux mois de l’élection municipale, le jeune élu socialiste de 33 ans prépare déjà son entrée en fonction, en faisant quelques concessions. Repli tactique ou début de renoncement ? (Article publié dans l’Humanité du 28 août 2025.)

Zohran Mamdani le savait : le chemin est moins parsemé de roses que d’embûches. Il ne se doutait pas qu’il aurait affaire à un tel niveau d’attaques. Alors qu’il se trouve à mi-chemin entre son éclatante victoire lors de la primaire démocrate et l’élection générale qui le conduira peut-être à l’hôtel de ville de New York, le jeune socialiste doit notamment affronter les virulentes charges de son ancien concurrent, Andrew Cuomo.

L’ancien secrétaire d’État a préféré se présenter comme indépendant plutôt que de prendre une retraite tout indiquée après une pareille défaite. Le candidat de l’establishment démocrate a ainsi accusé Zohran Mamdani d’être une « personne très riche » et d’occuper indûment un appartement à loyer contrôlé.

Lors d’une levée de fonds dans les Hamptons, très chic lieu de villégiature de la bourgeoisie new-yorkaise, l’ancien gouverneur de l’État a également assumé le fait de recevoir le soutien de Donald Trump. L’objectif est de barrer la route de la plus grande ville des États-Unis à un élu local, âgé de 33 ans et membre du DSA (Democratic Socialists of America), la principale organisation politique qui se réclame du socialisme démocratique. Andrew Cuomo n’est pas le seul agent de ce « tout sauf Mamdani ».

Cette première phase de la campagne ressemble même à une course-poursuite entre ceux qui prétendent au statut de meilleur rempart. Il faut y ajouter Eric Adams, le maire sortant, ancien démocrate qui se présente lui aussi en indépendant, et Curtis Silwa, figure du parti républicain local.

Paradoxalement, l’émiettement de l’opposition favorise la position de Zohran Mamdani. Selon les sondages, ce dernier échoue à franchir la barre des 50 %, mais il n’en distance pas moins ses adversaires. La dernière enquête Siena College le crédite de 46 % des suffrages contre 25 % pour Andrew Cuomo, 11 % pour Curtis Sliwa et 7 % pour Eric Adams.

Même avance en termes de collectes de dons, Zohran Mamdani ayant récolté un million de dollars entre le 12 juillet et le 18 août, contre 500 000 dollars pour Andrew Cuomo et 425 000 dollars pour Eric Adams. « Avec plus de 50 000 bénévoles, des milliers de petits donateurs et un enthousiasme sincère pour la vision de Zohran d’une ville de New York plus abordable, notre élan est en pleine expansion », s’est félicitée Dora Pekec, porte-parole de la campagne de Mamdani.

S’il fait fructifier son capital politique et organisationnel, le vainqueur surprise de la primaire démocrate a aussi tenté de déminer le terrain sur lequel il espère évoluer à partir du 4 novembre prochain. Trois épisodes ont été marquants de ce point de vue, soulevant autant de questions parmi une frange de ses soutiens.

Une fois élu, l’une de ses principales décisions portera sur le maintien ou pas à son poste de Jessica Tisch, commissaire du département de police (NYPD) et héritière d’une famille milliardaire, nommée par Eric Adams. Il n’a pas encore tranché, mais justement certains membres de sa coalition souhaiteraient qu’il annonce son remplacement.

Lors des primaires, il avait déjà renié son soutien au slogan « Defund the police » (définancer la police), né durant le mouvement de protestation suite à l’assassinat de George Floyd « Je ne vais pas définancer la police. Je vais travailler avec la police. »

À ce premier virage, a succédé un ajustement rhétorique qui n’est pas passé inaperçu. Après avoir subi le feu roulant des questions sur le slogan « Globalize the intifada », qu’il avait utilisé, il a finalement déconseillé son utilisation.

« En refusant de l’assumer, il entérine le cadrage de la droite, qui en a fait un épouvantail, décrypte l’universitaire Tristan Cabello, dans sa lettre The HypeCe choix ne remet pas en cause son engagement pour Gaza, mais il mine la confiance qu’une partie de la jeunesse militante avait placée en lui. Pour beaucoup de jeunes, notamment dans les collectifs étudiants et antiracistes, « Globalize the intifada » est devenu le cri de ralliement d’une génération. »

Autre point d’incompréhension pour certains : le jeune socialiste accusé d’être un « communiste » par Donald Trump a rencontré dès juillet les représentants du capital, de BlackRock à Goldman Sachs et de J. P. Morgan à Citibank. Rien de plus normal pour celui qui aspire à diriger la ville où ces groupes sont installés, mais cette rencontre a semé le trouble parmi sa base militante.

En l’état, Zohran Mamdani n’en a pas rabattu sur ses engagements de campagne, notamment sur l’augmentation des impôts pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires), qui permettra de financer la gratuité des transports ou le gel des loyers des logements sociaux.

Enfin, les relations de l’outsider avec le parti démocrate constituent la dernière source de questionnement. Le représentant du Queens à l’Assemblée de l’État cherche le soutien officiel d’élus très centristes, afin de légitimer sa candidature et ne laisser aucun espace à Andrew Cuomo.

Il est allé jusqu’à appeler Barack Obama, symbole de l’establishment et d’une présidence beaucoup moins transformatrice qu’espéré, au point de nourrir le soupçon de récupération. Normalisation ?

« J’y vois autre chose, au risque de paraître naïf, décrypte l’universitaire Tristan Cabello. L’establishment démocrate est en déroute, incapable de se relever du retour de Trump et du fiasco Harris. S’il tend la main à Mamdani, ce n’est pas forcément parce qu’il l’a ”domestiqué”, mais parce qu’il n’a plus personne d’autre. Mamdani, lui, en profite : il gagne en stature en acceptant le dialogue tout en affichant toujours son identité socialiste. Et il faut noter qu’une large partie du Parti démocrate continue de lui tourner le dos. »

À rebours du mantra « Vote blue no matter who » (voter bleu quelle que soit la personne), une partie de l’appareil démocrate rechigne en effet à se ranger derrière le vainqueur d’une primaire… démocrate. Hakeem Jeffries et Chuck Schumer, les leaders du parti au Congrès, ne lui ont toujours pas apporté leur soutien officiel. Au final, estime Tristan Cabello, « ces gestes ne sont pas forcément des trahisons. Ils sont le prix à payer pour transformer une victoire militante en conquête institutionnelle ».

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Droits de douane : le nouvel ordre de Trump

La guerre commerciale déclenchée par le président états-unien vise à redéfinir les règles collectives afin de restaurer une hégémonie contestée par l’émergence de nouvelles puissances, au premier rang desquelles la Chine. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 21 août 2025.)

La guerre commerciale a commencé à l’heure. Jeudi 7 août 2025, à minuit et une minute, fuseau horaire de Washington D. C., Donald Trump a déclenché une salve d’augmentations de droits de douane comme le monde n’en avait pas vu depuis des décennies. L’offensive avait été annoncée le 2 avril dernier, à grand renfort de superlatifs et de tableaux, dans la roseraie de la Maison-Blanche. Le président de l’« America First » se donnait alors 90 jours pour conclure 90 accords. Il y en eut beaucoup moins. Les taux appliqués depuis trois semaines relèvent donc plus de la sanction que du « deal ». D’après l’université de Yale, le taux moyen des droits de douane imposés aux marchandises entrant sur le marché intérieur américain va se hisser à 20 %, selon les calculs de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Fonds monétaire international (FMI), soit le plus haut niveau depuis 1910.

Le libre-échange unilatéraliste de Donald Trump

De la même manière que le président états-unien rejette le système de relations internationales multilatéraliste mis en place en 1945, notamment sous la houlette de son propre pays, il entend redéfinir les règles du commerce mondial édictées au début des années 1990, après la fin de la guerre froide. Dans les deux cas, il s’agit de dégager les États-Unis des contraintes collectives afin de rétablir une hégémonie contestée. En une formule, on pourrait résumer ainsi l’objectif de Trump : établir un libre-échange unilatéraliste, avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis mais aucune pour les biens et services « made in USA ».

Le fondement de ce virage à 180 degrés réside dans un argument frelaté : les États-Unis auraient été « volés » par d’autres pays, qu’il s’agisse des alliés européens ou des rivaux chinois. Il s’appuie sur le sentiment de déclassement économique d’une partie de la population américaine, notamment de la base Maga (« Make American Great Again »), qui résulte plus de l’explosion des inégalités que de la réduction de la richesse totale produite. En effet, l’Amérique représente toujours un quart du PIB mondial, comme en 1980. Le décollage du Sud global ne s’est donc pas fait au détriment de la principale puissance économique mondiale. Mais le « narratif » du vol des richesses par les pays tiers permet à la droite trumpisée d’offrir un récit alternatif aux faits eux-mêmes : le pays a retrouvé ses niveaux d’inégalité des années 1920, soit avant les politiques de redistribution sociale du « New Deal ».

C’est d’ailleurs ce poids économique intact qui permet à Donald Trump d’imposer à des pays rendus vulnérables, car isolés, les termes d’un « deal » totalement déséquilibré. En s’affranchissant des règles communes de l’OMC, l’administration Trump peut négocier en position de force. Certains pays ont rapidement hissé le drapeau blanc à leurs dépens (Grande-Bretagne, Japon, Corée du Sud, Vietnam, entre autres). D’autres ont fait de la résistance passive et se sont vu infliger des surtaxes allant de 10 à 50 %. L’Europe disposait, elle, du poids économique pour engager le bras de fer mais a préféré renoncer. La Chine a, en revanche, assumé la confrontation, en répondant du tac au tac aux premières surtaxes. Les deux principales puissances mondiales ont, depuis, conclu une trêve jusqu’en novembre.

Inflation et recettes fiscales : la double conséquence aux États-Unis

Les droits de douane sont des impôts : prélevés sur les marchandises entrant sur le marché intérieur du pays qui les décide et collectés par le gouvernement. Leur hausse générale aura donc une double conséquence pour les États-Unis.

Tout d’abord, le coût des produits importés sera surenchéri, sauf si les entités importatrices décident de rogner sur leurs marges, ce qui est peu probable. Aux niveaux décrétés par Donald Trump, les effets indolores semblent impossibles. Un secteur en particulier risque de subir une inédite fièvre inflationniste : celui des médicaments, premier poste importateur des États-Unis. Or, Donald Trump a particulièrement visé les deux premiers exportateurs dans ce domaine : l’Inde (punie politiquement d’un taux de 50 % pour son achat de pétrole russe) et la Suisse (39 %). Le prix de nombreux médicaments va donc s’envoler dans un pays qui consacre déjà 18 % de son PIB aux dépenses de santé, un record mondial. Impôt par définition non progressif (le montant est le même pour un ouvrier ou un trader de Wall Street), les droits de douane vont donc frapper principalement les classes populaires mais aussi les classes moyennes. L’inflation s’est déjà accélérée ces dernières semaines.

Ensuite, la manne de ce type spécifique d’impôts va renflouer les caisses de l’État fédéral. Selon les données du Trésor américain, les droits de douane ont généré 152 milliards de dollars jusqu’en juillet, soit environ le double des 78 milliards de dollars enregistrés au cours de la même période de l’exercice fiscal précédent. Le « pactole » pourrait se monter à 2 000 milliards de dollars de recettes supplémentaires au cours de la prochaine décennie.

Les républicains vont pouvoir se racheter du crédit politique après avoir voté une loi budgétaire (« Big Beautiful Bill »), qui fait payer les diminutions d’impôts pour les plus riches par les coupes dans les dépenses sociales, notamment de santé. Le sénateur républicain du Missouri, Josh Hawley, a suggéré d’envoyer un chèque de 600 dollars à chaque Américain aux revenus modestes ou moyens, les mêmes qui seront les premières victimes de la loi budgétaire et des droits de douane.

Europe, la reddition au nom de la paix

La saignée n’a pas disparu avec le Moyen Âge. Elle conserve ses adeptes sans pour autant améliorer l’état général du malade. C’est sans doute avec délice que le président états-unien, constatant que l’Union européenne était consentante, a prescrit la thérapie fatale. Dans le cadre de l’accord commercial conclu fin juillet, l’Union européenne s’était engagée à investir 600 milliards de dollars supplémentaires aux États-Unis sur trois ans et à acheter 750 milliards de dollars d’énergie américaine. Au final, elle écope d’une surtaxe de 15 % au lieu des 30 promis initialement. Grand seigneur, Donald Trump prévenait toutefois, dès le 5 août, sur CNBC : si l’Europe n’investissait pas à la hauteur de ses engagements, « alors ils paieront des droits de douane de 35 % ». Et ce, alors même que la deuxième phase des négociations entre « partenaires » était toujours en cours. Par anticipation, les Européens avaient pourtant annoncé le jour même suspendre leurs représailles et rayer d’un trait de plume la liste des produits états-uniens taxés à hauteur de 93 milliards d’euros.

Trump a donc sans conteste profité de la faiblesse et de l’absence de souveraineté des Européens qu’on ne peut – à ce stade – plus vraiment qualifier du terme d’alliés mais plutôt de vassaux. Les Vingt-Sept avaient pourtant des cartes en main. L’Union, additionnée au Royaume-Uni, à la Norvège, à la Suisse et à l’Islande, pèse 18 % du PIB mondial, selon le Fonds monétaire international. En l’espèce, elle avait des arguments à faire valoir même si sa part dans l’économie mondiale a presque été divisée par deux depuis 2004. Problème, l’Europe a consenti à sa propre vulnérabilité en faisant des États-Unis son principal partenaire commercial (20,6 %, selon Eurostat) au lieu de diversifier ses échanges. La Chine a compris depuis plus d’une décennie qu’elle avait intérêt à réorienter son modèle de développement de l’exportation vers le marché intérieur pour hisser le niveau de vie. Ce n’est pas encore le cas de l’Europe pour qui le libre-échange et la concurrence libre et non faussée continuent de servir de tables de la loi.

L’UE sera-t-elle en mesure de proposer un contre-modèle – en clair une vision politique – qui la remette dans l’action et lave l’humiliation ? Rien n’est moins sûr. En l’absence d’autonomie commerciale, numérique et militaire, l’Europe s’est présentée sans armes au combat. Pis, au-delà de la capitulation et de l’initiative individuelle d’Ursula von der Leyen, les Vingt-Sept ont défendu des intérêts divergents dans cette affaire. Une défaite qui relègue un peu plus l’UE aux marges de l’Histoire telle qu’elle s’écrit.

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La guerre des droits de douane est déclarée

Quatre-vingt-dix pays, dont ceux de l’Union européenne, sont visés par les surtaxes à l’exportation. Les négociations se poursuivent avec la Chine, poids lourd qui conteste l’hégémonie états-unienne. (Article publié dans l’Humanité du 8 août 2025.)

Ceux qui déclenchent des guerres communiquent rarement le jour et l’heure du début de leur forfait. Pas Donald Trump qui avait annoncé la couleur : jeudi 7 août 2025 à minuit et une minute, à Washington D. C., il a déclenché un conflit commercial d’une ampleur inédite.

Plus de 90 pays se voient infliger des taxes à l’exportation, renchérissant ainsi le coût des produits qu’ils envoient sur le marché intérieur américain.

En lançant son offensive, le 2 avril, dans la roseraie de la Maison-Blanche, Donald Trump promettait de conclure « 90 accords en 90 jours ». Il n’en a finalement décroché qu’une poignée. Ce sont donc des sanctions plus que des « deals » qui sont entrées en œuvre.

La différence n’est pourtant que sémantique, puisque les accords conclus se sont systématiquement faits au détriment des autres pays. Donald Trump joue du poids de l’économie américaine (25 % du PIB mondial) pour imposer ses conditions : zéro taxe sur les produits américains exportés, de 10 à 50 %, selon les pays, pour les biens importés par les États-Unis.

Cette salve de hausse va établir le taux moyen des droits de douane à 18 %, soit le plus haut niveau depuis 1934, selon l’université de Yale. Pour Donald Trump, l’outil des « tarifs » a plusieurs fonctions. Il permet de redéfinir les règles du commerce mondial afin de les plier aux seuls intérêts des États-Unis. Le président de l’« America First » fragilise les partenaires économiques en les isolant.

Que pèsent le Vietnam ou la Suisse face au mastodonte économique américain ? Nous assistons à la fin du cycle de « libéralisation » ouvert après la fin de la guerre froide, mais pas forcément à celui du libre-échange. Donald Trump n’est pas opposé au principe : il est juste un libre-échangiste unilatéraliste qui renforce les barrières douanières pour les produits non américains mais les élimine pour les biens et services « made in USA ».

Le droit de douane est également transformé en arme politique. Le taux – actuellement plafond – de 50 % est appliqué en représailles au Brésil et à l’Inde. Le premier est visé pour l’enquête de la justice sur l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro comme pour le positionnement diplomatique global de Lula.

La seconde, pourtant dirigée par Narendra Modi, un nationaliste qui partage la vision du monde de Donald Trump, est prise pour cible car elle achète du pétrole à la Russie.

Il constitue enfin un moyen de contraindre à la relocalisation de productions. Le pari : les entreprises non américaines auront intérêt à produire sur le sol des États-Unis afin d’échapper à cette surtaxe. Les décisions de quelques groupes (du constructeur automobile coréen Hyundai à la multinationale états-unienne Apple) laissent augurer quelques succès en la matière. Suffisamment pour inverser une tendance à la désindustrialisation amorcée dès les années 1960 ?

À plus court terme, les effets risquent d’être néfastes pour les salariés américains. Comme le souligne le New York Times : « En conséquence, les prix ont commencé à grimper. Le dernier indice mensuel de l’inflation a montré que les appareils électroménagers, les vêtements et l’ameublement ont renchéri en juin. L’économie a connu une croissance, mais à un rythme anémique, et certains analystes prévoient peu d’amélioration pour le reste de l’année. Le marché du travail a connu ses propres tensions, avec un ralentissement marqué des embauches en juillet. »

Dans ce bras de fer engagé à l’échelle de la planète, le locataire de la Maison-Blanche a trouvé en Xi Jinping un compétiteur robuste. Lorsque le premier a annoncé, lors du fameux « jour de la libération », le 2 avril, une surtaxe de 145 % sur les produits chinois, le second a riposté avec 125 %.

La tension est depuis redescendue et avec elle les taux : ils s’établissent désormais à 30 %. Une trêve a momentanément été conclue entre les deux principales puissances économiques mondiales.

Elle expire le 12 août et les deux pays semblent d’accord pour la prolonger. Donald Trump ne peut se comporter avec la Chine comme avec n’importe quel autre pays : elle est le premier exportateur vers les États-Unis (20 % du volume global, soit 486 milliards de dollars, contre 13 % pour l’Union européenne) et dispose d’une unité politique qui fait défaut au Vieux Continent.

Dès avril, le pouvoir chinois a montré à l’autoproclamé roi du deal qu’elle disposait de cartes maîtresses dans son jeu, en annonçant des restrictions d’exportations sur sept métaux essentiels aux secteurs automobile et électronique. Cette guerre commerciale ne sera vraiment mondiale que si les deux géants économiques de la planète se livrent une confrontation directe.

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Le long chemin de Mamdani vers la mairie de New York

Malgré une victoire sans contestation lors de la primaire, le candidat socialiste doit faire face à des forces qui ont juré sa perte. On y trouve, sans surprise, l’oligarchie de la ville, Donald Trump mais également une partie de l’establishment démocrate. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Zohran Mamdani a remporté haut la main la primaire démocrate, mais n’est pourtant pas assuré de devenir en novembre le maire de New York, une ville qui compte pourtant six électeurs du parti de l’âne pour un électeur républicain. Comment expliquer cette anomalie ?

Depuis la victoire écrasante du candidat socialiste le 24 juin, un front « anti-Mamdani » tente de se mettre en place. À la manœuvre : l’oligarchie new-yorkaise, qui refuse de céder une miette de son festin, Donald Trump lui-même, ainsi qu’une partie de l’establishment démocrate. Si Zohran Mamdani, 33 ans, membre du DSA (Democratic Socialists of America, la principale organisation de gauche aux États-Unis), est devenu une figure nationale et une source d’inspiration pour les progressistes, il s’est également transformé en cible pour ceux qui refusent le changement promis pendant sa campagne.

À peine les bulletins dépouillés, quelques milliardaires sont allés voir le maire en place, Eric Adams, avec une seule boussole : comment empêcher Zohran Mamdani de rentrer à l’hôtel de ville ? L’édile, élu en 2021 sous l’étiquette démocrate, participera en tant qu’indépendant à l’élection du 4 novembre. Avant l’été, il n’était qu’un quasi-paria, au plus bas dans les sondages.

Son deal avec Donald Trump – collaboration politique avec la Maison-Blanche, notamment sur la chasse aux migrants, contre abandon des poursuites judiciaires pour corruption à son encontre – avait fini de déconsidérer cet ancien officier de police, élu sur une vague « la loi et l’ordre » en réaction à un regain momentané de la criminalité pendant la pandémie. Il est désormais revenu en odeur de sainteté auprès de ceux qui voient en lui le seul obstacle pouvant faire trébucher Mamdani sur son chemin vers la magistrature suprême de la plus grande ville du pays (8,2 millions d’habitants).

Mais Eric Adams n’est plus le seul prétendant. Après avoir reconnu sa défaite lors de la primaire démocrate, Mario Cuomo tente de revenir par la fenêtre : il a annoncé, la semaine dernière, que son nom figurera sur les bulletins, au nom d’un troisième parti qu’il a fondé il y a quelques mois. Enfin, pour compléter le champ des concurrents, on retrouvera pour les républicains Curtis Sliwa et son éternel béret rouge, signe distinctif des Guardian Angels, un groupe d’autodéfense qu’il a fondé à la fin des années 1970, avec l’objectif de combattre la violence dans le métro de New York.

La situation ne manque pas d’ironie : la multiplication des candidatures contre Zohran Mamdani le favorise, puisqu’elle émiette de fait l’électorat qui refuserait que New York soit dirigée par un socialiste musulman de 33 ans. Battu à plates coutures, mais politicien toujours madré, Andrew Cuomo, 67 ans, distingue parfaitement le piège et a proposé un pacte : seul doit rester en lice celui qui sera le mieux placé en septembre. Une sorte de nouvelle primaire par sondage interposé. Eric Adams a décliné, s’appuyant sur ce qui lui reste de légitimité de maire sortant. Malgré les pressions de Donald Trump qui qualifie Zohran Mamdani de « communiste », menace de lui retirer la citoyenneté et de l’expulser, Curtis Sliwa refuse.

Dans la deuxième phase de cette bataille pour la direction de la capitale symbolique des États-Unis, le candidat officiel de la coalition démocrate – puisqu’il a remporté la primaire – ne peut pourtant pas compter sur le soutien sans faille de l’appareil… démocrate. Seuls quatre des douze députés démocrates qui représentent New York lui ont apporté leur soutien. Les leaders des groupes au Congrès, le député Hakeem Jeffries et le sénateur Chuck Schumer, tous deux new-yorkais, ont refusé de se ranger derrière le porte-drapeau désigné dans le cadre d’une élection à la participation record, avec plus d’un million d’électeurs, reléguant ainsi l’onction du suffrage universel au second plan de leurs calculs politiques.

Le verdict des urnes est pourtant sans appel. Zohran Mandani a recueilli au premier tour près de 44 %, contre 36 % pour Andrew Cuomo, ultrafavori des sondages. Le scrutin s’est déroulé selon le mode du « vote préférentiel », qui permet à chaque électeur de voter, par ordre de préférence, pour cinq candidats. À chaque tour, les deuxième, troisième et quatrième choix du candidat éliminé sont comptabilisés.

À la fin, le représentant du Queens à l’Assemblée d’État a battu l’ancien gouverneur par une marge qu’aucun institut n’avait prédit : 56 % contre 44 %, avec 130 000 voix d’avance. « Les sondages ont mis du temps à refléter son élan, mais il était en train de construire quelque chose que la ville n’avait jamais vraiment vu auparavant : une campagne victorieuse pour la mairie, menée à l’échelle de la ville, construite à partir de rien en quelques mois », constatait le New York Times, dont le comité éditorial avait appelé les électeurs à ne pas voter pour le candidat socialiste.

Un surgissement que n’avait pas plus vu venir la campagne d’Andrew Cuomo. Son porte-parole, Rich Azzopardi, a expliqué que l’ancien gouverneur avait atteint ses propres objectifs en termes de participation, mais n’avait pas vu venir la capacité de Zohran Mamdani « d’élargir l’électorat d’une manière telle qu’aucun modèle de participation électorale ni aucun sondage n’ont pu le refléter ».

Pour la première fois, les jeunes générations ont représenté la frange la plus importante des votants, alors que les plus de 45 ans s’avèrent traditionnellement les électeurs les plus assidus. Zohran Mamdani est également arrivé en tête parmi les électeurs blancs, latinos et asiatiques, tandis qu’Andrew Cuomo, bénéficiant du soutien des pasteurs, a maintenu son avantage parmi les Africains-Américains.

Le candidat socialiste a également convaincu un nombre significatif d’électeurs de Donald Trump de 2024, souvent d’anciens démocrates ou indépendants. Sa thématique centrale de la ville « abordable » a séduit ces électeurs des catégories populaires frappées par l’inflation et l’explosion des inégalités.

À gauche, on veut voir dans cette campagne un « modèle ». Les élites centristes aussi, sans doute, ce qui s’apparente à un danger pour elles. Les résultats, presque étourdissants, ont jeté une lumière encore plus crue sur les errements stratégiques du Parti démocrate.

D’un côté, ce dernier désespère de renouer avec une dynamique populaire qui permettrait de recoller les morceaux de la « coalition Obama » (jeunes, minorités et classes populaires) ; de l’autre, lorsque celle-ci surgit, sous les traits de la campagne de Zohran Mamdani en l’occurrence, son premier réflexe est de juguler la vague montante. L’exemple new-yorkais renvoie à la contradiction fondamentale des démocrates, soulignée, dans un entretien à paraître dans l’Humanité magazine le 24 juillet, par Jonathan Smucker, figure intellectuelle de la gauche. « Entre les classes populaires multiraciales, qui constituent sa base historique depuis le New Deal et Franklin Delano Roosevelt, et la classe des donateurs, le Parti démocrate ne choisit pas. Par défaut, il se trouve donc du côté du statu quo économique et les électeurs le voient. »

Le succès de Zohran Mamdani s’est aussi forgé dans ce contraste entre ses propositions – gratuité des bus, gel des loyers dans les logements publics, création d’épiceries municipales, augmentation de l’impôt pour les plus riches (la ville compte 384 000 millionnaires) – et le déni de son principal concurrent, arc-bouté sur l’argument de sa propre expérience du pouvoir.

À New York, seul le mouvement syndical – pilier de la coalition démocrate – a amorcé un habile virage sur l’aile : les organisations (santé, personnels de gardiennage et d’entretien) qui avaient appelé à voter pour Andrew Cuomo se sont ralliées à Zohran Mamdani, anticipant le fait que les manœuvres n’ont pour l’instant pas altéré les probabilités qu’il sera le prochain maire de New York. Le candidat lui-même se comporte comme tel, multipliant les rencontres, y compris avec le patronat, et prépare ses premières décisions, qui confronteront ses engagements de campagne à l’exercice du pouvoir.

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Donald Trump dans le piège Esptein

Le président est accusé par une partie de sa propre base de camoufler des éléments de l’enquête. Il a dû se résoudre à en divulguer une partie. (Article publié dans l’Humanité du 21 juillet 2025.)

Donald Trump a cédé, mais pas totalement. Il a demandé à Pam Bondi, la ministre de la Justice, de rendre public le témoignage de Jeffrey Epstein devant un grand jury, étape qui a précédé sa mise en examen, puis son procès. Le locataire de la Maison-Blanche s’est ainsi octroyé un répit qui sera sans doute de courte durée.

La frange « complotiste » de sa base ne se contentera pas de cette bribe et demandera que l’ensemble des éléments, y compris les enquêtes du FBI, soient révélés. Donald Trump n’est donc pas encore sorti de la nasse dans laquelle il est entré il y a quelques semaines.

Tout a commencé par une déclaration de Pam Bondi le 7 juillet. Après avoir assuré il y a quelques mois qu’elle avait sur son bureau la liste des « clients » d’Epstein, condamné pour pédocriminalité, l’ancienne avocate de Donald Trump, désormais à la tête du département de la Justice, a annoncé ce jour-là qu’aucun élément nouveau n’existait.

Cette affirmation a déclenché la fureur de figures populaires au sein de la base Maga (Make America Great Again), de Steve Bannon, l’ancien conseiller, à Charlie Kirk, figure du suprémacisme blanc, en passant par Tucker Carlson, ancien présentateur vedette de Fox News. Tous suspectent l’administration Trump de « dissimuler » des éléments du dossier.

Cette partie de la coalition républicaine est convaincue que « le gouvernement » masque l’étendue du réseau, dont l’ancien financier pédocriminel était le pivot, ainsi que l’identité des personnalités politiques et des célébrités impliquées. Elle remet également en cause le suicide du condamné dans sa cellule en 2019. Il y a quelques mois, l’administration Biden était leur cible. Désormais, c’est Donald Trump lui-même. D’autant que, lors de la campagne présidentielle, le candidat républicain avait relayé ces théories complotistes. Le voilà désormais pris à son propre piège où le passé refait surface. Le Wall Street Journal a ainsi révélé la semaine dernière une carte d’anniversaire envoyée en 2003 à Jeffrey Epstein par Donald Trump. Ce dernier a porté plainte contre le quotidien, propriété de l’homme d’affaires ultraconservateur Rupert Murdoch, également propriétaire de Fox News, la chaîne officielle du trumpisme. Les deux milliardaires avaient entretenu pendant des années une relation de proximité, s’affichant dans des fêtes et auprès de femmes sélectionnées pour leur physique.

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Le torchon brûle entre Trump et sa base Maga

Affaire Epstein, livraison d’armes à l’Ukraine et chasse aux migrants : sur ces trois dossiers, la frange populiste de la coalition républicaine reproche au président d’avoir renoncé à ses engagements de campagne. (Article publié dans l’Humanité du 15 juillet 2025).

Donald Trump n’aura savouré l’adoption de sa grande loi budgétaire que le temps d’un week-end. Aussitôt après la célébration de l’indépendance, le 4 juillet dernier, le climat politique au sein de coalition a viré à l’orage. Trois décisions prises par l’administration Trump ont provoqué la fronde d’éléments conséquents de la base MAGA (« Make America Great Again »).

Commençons par l’affaire Epstein, qui a mis le feu aux poudres. Après avoir expliqué il y a quelques mois que la liste des « clients » de Jeffrey Epstein, le prédateur sexuel mort en prison en 2019, se trouvait sur son bureau, Pam Bondi, la ministre de la Justice, a annoncé qu’elle n’avait finalement pas d’informations supplémentaires à communiquer. Plusieurs voix influentes d’extrême droite ont aussi tôt crié à la dissimulation. Laura Loomer, l’une des plus extrêmes d’entre elles et souvent cajolée par Donald Trump, a même appelé à la démission de Pam Bondi.

Durant la campagne présidentielle, la frange « complotiste » mettait régulièrement en avant une conjuration organisée par l’administration Biden visant à masquer l’étendue du réseau de prédation sexuelle organisé par Jeffrey Epstein et les noms de personnalités politiques et de célébrités y ayant participé. Donald Trump avait relayé cette théorie, trop content de nuire à son adversaire démocrate.

« En tant que personne qui a voté pour le président et qui a beaucoup fait campagne pour lui, je ne m’en prends pas au président, mais je pense que même les personnes qui soutiennent pleinement la majeure partie du programme MAGA se disent : ”C’est trop, en fait”, a déclaré Tucker Carlson, ancien présentateur vedette de Fox News. Je dis cela avec amour, et j’espère qu’ils m’écoutent. Parce que je pense que cela risque de tout faire capoter. »

Interrogé par un journaliste lors d’une réunion de son cabinet, le président n’a pas masqué son agacement : « Vous parlez encore de Jeffrey Epstein ? On parle de ce type depuis des années », a-t-il rétorqué. « Je n’arrive pas à croire que vous posiez une question sur Epstein dans un moment pareil. Nous connaissons actuellement l’un de nos plus grands succès, mais aussi une tragédie avec ce qui s’est passé au Texas. Cela me semble tout simplement irrespectueux. »

Cet épisode a eu lieu quasiment en même temps que la décision de reprendre les livraisons d’armes à l’Ukraine, un temps suspendues. Les « isolationnistes » y ont vu un renoncement, quelques mois après le lâchage de Kiev via l’humiliation dans le bureau ovale de Volodymyr Zelensky. Ils avaient déjà été échaudés par les bombardements sur les sites nucléaires iraniens, contravention au principe de l’ « America First ».

De la même manière, ils regardent avec suspicion, mais pas vraiment dans une franche opposition pour autant, les visites à répétition de Benyamin Netanyahou à Washington, symbole d’un alignement total de l’administration Trump sur la stratégie de la coalition au pouvoir à Tel-Aviv et du risque que la puissance américaine soit de nouveau directement impliquée sur le terrain au Proche-Orient.

Enfin, dernier motif de fâcherie pour une partie des plus fidèles trumpistes : la « plus grande opération d’expulsions de migrants de l’Histoire du pays », promise par Donald Trump. Ce dernier a finalement cédé à l’aile « business » de sa coalition et donné des instructions pour que la police de l’immigration (ICE) cesse ses raids dans les grandes propriétés agricoles, les hôtels et restaurants. Les lobbies patronaux faisaient pression depuis plusieurs semaines, évoquant une situation qui mettait en péril leur activité.

L’ICE est prié de se concentrer sur les sans-papiers qui sont des délinquants ou criminels. La composante « nativiste » y voit une « amnistie » déguisée pour l’immense majorité des 11 millions de sans-papiers. Là encore, ce ne sont pas des voix « secondaires » qui mènent la charge : Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump à la Maison Blanche et idéologue du suprémacisme blanc, et Charlie Kirk, fondateur de Turning Point USA et figure montante de l’extrême droite. « De quoi parlent-ils ? Je n’ai jamais parlé d’amnistie », s’est défendu Trump, sans vraiment convaincre ses propres ouailles.

Début juillet, lors d’un rassemblement dans l’Iowa visant à célébrer le vote de la grande loi budgétaire, le président, qui a fait de l’immigration le thème central de son ascension politique, avait annoncé le changement de couleur : « Je me suis mis dans une situation délicate parce que j’ai dit que je ne voulais pas priver les agriculteurs de leur main-d’œuvre », avait-il lancé avant d’annoncer qu’une loi était en cours d’élaboration pour protéger certains migrants contre les « expulsions brutales » menées par son administration dans le cadre de ses raids sur les lieux de travail.

Il a depuis reconnu que les « partisans radicaux de droite » de sa base politique « pourraient ne pas être très satisfaits » de cette initiative. Des trois sujets de discorde, c’est incontestablement celui-ci qui porte le plus à conséquence politique. De nombreuses enquêtes et études ont montré que le sentiment anti-migrants constituait le ciment de la base électorale de Donald Trump.

Dans les arbitrages entre les différents segments de sa coalition, Donald Trump a, sur ces trois dossiers, donné le sentiment qu’il agissait de plus en plus comme un républicain « normal » et non plus comme le champion populiste que certains voyaient en lui. Les dissensions sont désormais étalées au grand jour avec un Stephen Bannon, très offensif.

Dans son talk-show quotidien « War Room », très populaire auprès de la base MAGA, il a exhorté ses auditeurs à ne pas « se recroqueviller en position fœtale », mais à engager le bras de fer. « Ne disons pas : ”Oh mon Dieu, il va entrer en guerre avec l’Iran. Il se laisse entraîner en Ukraine. Il pousse à l’amnistie.” C’est Epstein, oui, c’est tout cela, et peut-être plus encore. Ce n’est pas grave, a-t-il poursuivi. Vous êtes dans le fight club. Et dans le fight club, que faisons-nous ? Nous nous battons. »

Elon Musk, lui aussi, a décidé d’engager le combat mais de l’extérieur, avec la création de son « parti de l’Amérique ». S’il peut difficilement envisager une vocation majoritaire, il peut à tout le moins empêcher le parti républicain de retrouver sa majorité au Congrès lors des élections de mi-mandat en novembre 2026.

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Au mépris de son électorat, Trump fait adopter un transfert massif de richesses vers les plus riches

Le Congrès a voté jeudi soir à une courte majorité la loi voulue par le président, à rebours de toutes ses promesses de campagne : les coupes dans les programmes sociaux vont financer l’allégement des impôts pour les plus riches. (Article publié dans l’Humanité du 3 juillet 2025.)

En quelques semaines, le trumpisme a révélé sa vraie nature. Les frappes américaines en Iran ont fait éclater le vernis « isolationniste » dont se parait le milliardaire depuis son entrée sur la scène politique en 2015. L’adoption de la « grande et belle loi » par le Congrès a mis fin au camouflage populiste qui a grandement contribué à ses deux victoires. Elle répond parfaitement à la doxa néolibérale des républicains que Donald Trump avait fait mine de critiquer.

Quelques mois après avoir retrouvé le bureau ovale, grâce notamment à la promesse d’augmenter le pouvoir d’achat des Américains, Donald Trump a fait acter par sa faible majorité au Congrès le plus important transfert de richesses vers le haut de l’échelle sociale de l’histoire récente, financée par des coupes d’une ampleur inégalée dans les programmes sociaux et le creusement d’une dette déjà abyssale. En d’autres mots, Donald Trump est un républicain qui ne parle pas comme les autres responsables conservateurs mais qui agit parfaitement comme eux.La loi, adoptée hier soir par la Chambre des représentants (218 voix contre 214) prévoit d’abord de proroger les baisses d’impôts votées en 2017, au tout début du premier mandat Trump. D’après le Center on Budget and Policy Priorities (Centre sur les priorités budgétaires et politiques), les 1 % les plus riches économiseront, en 2026, 25 500 dollars, tandis que plus de 80 % des contribuables américains perdront (moins les revenus sont élevés, plus les pertes sont importantes) entre 1 410 et 2 270 dollars. Via la fiscalité sur les revenus comme sur le capital, les classes supérieures bénéficient d’allègements fiscaux d’une valeur d’environ 4 450 milliards de dollars sur 10 ans.

Cette incarnation parfaite de la théorie du ruissellement sera en partie financée par le creusement de la dette (3 300 milliards sur 10 ans) et surtout par « la plus importante réduction jamais opérée dans les programmes destinés aux Américains à faible revenu », selon Bobby Kogan, directeur de la politique budgétaire fédérale au Center for American Progress, un think tank progressiste, cité par le New York Times.

Medicaid, le programme d’assurance-maladie publique destinée aux enfants pauvres et à leurs familles, constitue la principale cible. Douze millions d’Américains supplémentaires se retrouveraient ainsi sans assurance dans la décennie à venir. Le programme public d’aide alimentaire (food stamps) voit ses fonds diminuer de 20 % et une obligation de travail est instituée pour y avoir accès.

L’ironie suprême de cette loi est qu’elle va frapper sans doute plus l’électorat républicain que démocrate. : « Je pense qu’il est juste de dire que ce “grand et beau projet de loi portera un coup dur à plusieurs égards aux électeurs de la classe ouvrière et des zones rurales, qui sont devenus le noyau dur de la base électorale de Trump », selon Michael Shepherd, professeur au département de gestion et de politique de la santé de l’École de santé publique de l’Université du Michigan, cité dans le New York Times.

Afin d’éviter de subir une défaite lors des élections de mi-mandat par démobilisation de leur propre électorat trahi, les législateurs républicains ont tenté de finasser avec le calendrier : dans un premier temps, les plus importantes incitations fiscales ; après novembre 2026, les plus douloureuses des prestations sociales. Et dès jeudi soir, Donald Trump a entamé, dans l’Iowa, une tournée dans le pays afin de « vendre » l’invendable : une loi qui contient exactement l’inverse de toutes ses promesses de campagne.

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A New York, comment Zohran Mamdani a renversé l’establishment

Le candidat socialiste de 33 ans a remporté la primaire démocrate, appuyé sur une force militante unique et un programme de rupture. (Article publié dans l’Humanité du 26 juin 2025.)

« M-A-M-D-A-N-I ». Lors du deuxième débat opposant les candidats à la primaire démocrate pour la fonction de maire de New York, Zohran Mamdani avait épelé fermement son nom de famille au favori, Andrew Cuomo, qui l’écorchait régulièrement, volontairement ou pas. L’ancien gouverneur de l’État de New York ne risque pas d’en oublier l’orthographe. Et le monde politique américain sera désormais bien obligé de retenir son nom.

Mardi soir, le candidat de 33 ans, membre du DSA (Democratic Socialists of America, la principale organisation socialiste du pays), né en Ouganda de parents indiens, de confession musulmane, a remporté une victoire aussi éclatante qu’inattendue. Avec 43,5 % des suffrages (432 000 voix), il devance largement Andrew Cuomo (36 %, 360 000 voix).

Les inégalités dans le viseur

Ces derniers jours, les courbes des sondages s’étaient rapprochées mais les observateurs tablaient sur un duel serré au 8e tour. New York a en effet adopté en 2019 le vote préférentiel. Les électeurs ont la possibilité de choisir cinq candidats en les désignant par ordre de préférence. À chaque tour, le candidat arrivé dernier est éliminé, et les choix suivants de ses électeurs sont crédités à ceux qui restent en lice. Lorsque tous les bulletins seront comptabilisés, l’avance de Zohran Mamdani sera certainement massive.

« Ensemble, nous avons montré le pouvoir de la politique du futur », a lancé le désormais candidat démocrate à la mairie de New York. Lorsqu’il s’engage dans cette primaire à l’automne 2024, le jeune socialiste n’a que peu d’expérience (trois ans de mandat d’élu du Queens à l’Assemblée de l’État) et quasiment pas d’équipe. Il dispose néanmoins d’une vision qui part d’un constat : la métropole la plus riche des États-Unis est également l’une des plus inégalitaires et les classes populaires et même moyennes sont de plus en plus reléguées à ses confins. Big Apple est devenu le terrain de jeu des millionnaires – au nombre de 384 000.

Zohran Mamdani choisit un mot, un seul, pour résumer son projet, « affordability », que l’on peut traduire par « accessible », mais qui s’incarne mieux dans le concept de « ville pour tous ». Ses propositions concrètes – augmentation des impôts pour les plus fortunés et les entreprises, gel des loyers, gratuité des bus, création d’épiceries municipales – deviennent rapidement des « forces matérielles » lorsque des forces militantes et sociales s’en emparent.

En quelques mois est bâtie une campagne forte de 50 000 volontaires qui propagent la « bonne parole » jusque dans les quartiers les plus reculés du Queens et de Brooklyn. Le mode de communication comme le charisme du candidat enflamment une campagne dans laquelle personne pourtant ne se risque à dire que le favori n’est pas Andrew Cuomo.

Ce dernier a un nom que tout le monde sait épeler : son père était gouverneur de l’État de New York dans les années 1980, fonction qu’il a lui-même occupée plus tard. Contraint de démissionner après les accusations de harcèlement sexuel de la part de 11 femmes, il revient dans l’arène politique dans un climat moins favorable au mouvement MeToo. L’establishment – qui n’a sans doute pas d’alternative puisque le maire démocrate sortant, englué dans des affaires de corruption, veut se présenter en novembre prochain en indépendant – se range derrière lui. Il dispose donc du soutien des églises noires, de la plupart des syndicats et de riches donateurs, dont certains ont également abondé la campagne de Trump.

Les élites démocrates affolées

La montée en puissance régulière de Zohran Mamdani inquiète puis affole les élites démocrates et l’oligarchie new-yorkaise. Les milliardaires menacent de quitter la ville. On l’accuse directement d’être « anti-Israël » et à demi-mot d’être antisémite, puisqu’il a qualifié la guerre à Gaza de « génocide ». Le New York Times demande aux électeurs de ne même pas l’inscrire parmi les cinq noms possibles de leur bulletin. Et, finalement, Bill Clinton tente de venir à la rescousse de son ancien ministre Andrew Cuomo en lui apportant son soutien à quelques jours du vote.

Mais toutes ces tentatives de barrages semblent avoir plutôt fonctionné comme des accélérateurs de la campagne « populiste » (aux États-Unis, le mot a une connotation positive) de Zohran Mamdani, qui finit donc largement en tête du premier tour.

« Les milliardaires et les lobbyistes ont dépensé des millions contre vous et notre système de financement public. Et vous avez gagné », a écrit sur X la députée socialiste Alexandria Ocasio-Cortez, qui, en 2018, avait elle-même mené une campagne de ce type afin de battre le sortant démocrate de sa circonscription. Bernie Sanders, qui avait apporté son soutien à Zohran Mamdani, y est également allé de sa félicitation : « Vous vous êtes attaqué à l’establishment politique, économique et médiatique, et vous l’avez battu. »

Plus largement, la soirée électorale a été bonne pour tous les sortants de gauche défiés par des candidats centristes. Comme le dit l’adage états-unien : « La marée fait monter tous les bateaux. » Et la marée est celle « d’une nouvelle coalition démocrate à travers la ville, composée principalement d’électeurs blancs, asiatiques et latino-américains de Brooklyn, Manhattan et Queens », comme la décrit le New York Times.

On peut y ajouter deux autres caractéristiques : une coalition jeune et diplômée (mais précaire), à l’instar de Aisha Pasha, 37 ans, dont le salaire à l’université de Columbia (5 500 dollars par mois) peine à couvrir son loyer à Brooklyn (3 100 dollars). Elle a voté pour la première fois à une primaire.

« J’ai vu une interview de Zohran, et ça m’a poussée à y regarder de plus près, notamment sur les questions de richesses », raconte-t-elle à l’Humanité. Elle a finalement voté pour le jeune socialiste « afin de montrer au parti démocrate que des gens comme lui ont un soutien populaire, que les gens veulent quelqu’un comme Zohran, pas comme Cuomo ».

Dans le bras de fer commencé en 2016 entre l’aile gauche et l’establishment, la première vient de décrocher une victoire dans la ville que les jazzmen chérissaient par-dessus tout, au point d’en faire la plus belle des pommes de l’arbre, « Big Apple ». La gauche attend que, dans d’autres endroits, la même stratégie porte également ses fruits.

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A New York, la saga des deux familles démocrates

La primaire démocrate pour la fonction de maire de la plus grande ville du pays s’est transformée en test national du rapport de force entre la gauche, incarnée par le socialiste Zohran Mamdani, et l’aile centriste derrière Andrew Cuomo. (Article publié dans l’Humanité du 24 juin 2025.)

Tom Wolfe, le romancier qui avait dépeint, dans le Bûcher des vanités, les ressorts du pouvoir à New York, n’aurait certainement pas trouvé mieux, quarante après, que le pitch offert par la primaire démocrate pour la fonction de maire qui se déroule ce mardi 24 juin. Tous les ingrédients d’un roman à succès s’y trouvent : les personnages – deux responsables politiques aux antipodes l’un de l’autre – comme la palette des thèmes (l’argent, le monde, la morale, la religion, l’espoir), le tout dans un climat de tension dramatique propre aux moments aussi indécis que décisifs.

Commençons par le contraste saisissant des deux figures d’incarnation. En tête dans les sondages et champion de l’establishment : Andrew Cuomo, fils d’un ancien gouverneur de l’État de New York, lui-même ancien gouverneur de l’État, contraint à la démission en 2021 après des accusations de harcèlement sexuel.

Son challenger, inattendu, tout au moins en début de campagne : Zohran Mamdani, membre du DSA (Democratic Socialists of America) et représentant du Queens à l’Assemblée de New York. C’est un bras de fer générationnel et politique presque chimiquement pur dont l’issue alimentera le récit de l’un des deux principaux blocs au sein de la coalition démocrate – la gauche ou les centristes – et qui déterminera, en partie, l’attitude du Parti démocrate dans les années à venir. Le cru 2025 de la primaire new-yorkaise est devenu une véritable élection nationale.

Comme Trump, Cuomo collectionne les casseroles

Andrew Cuomo a 67 ans ; Zohran Mamdani, la moitié de son âge (33). Il s’agit pourtant de la moindre de leurs différences. Le premier était considéré comme politiquement démonétisé lorsque des accusations de plus d’une dizaine de femmes l’avaient poussé hors des murs du manoir de gouverneur à Albany. Le revoici, entré par la fenêtre de la mairie de New York, sans que son pedigree ne semble lui porter préjudice.

Pour Michael Zweig, professeur honoraire d’économie à l’université de Stony Brook, « cela dit que l’environnement n’est plus le même que lors du déclenchement du mouvement MeToo. La parole des femmes était alors crue. Ce n’est plus le cas ». Au point où Andrew Cuomo peut estimer que sa démission fut une erreur, la seule qu’il « revendique » dans sa carrière politique.

« Il s’agit aussi d’une campagne de redéfinition de ce qui est acceptable en termes de candidature, souligne pour l’Humanité Fanny Lauby, professeure associée de science politique à l’université de Montclair. Il y a un changement du rapport de l’électorat aux candidats, avec l’abandon de certains principes. C’est encore plus surprenant à New York, avec un électorat qui se définit comme progressiste. »

Comme si une « jurisprudence Trump » avait rebattu les cartes dans les deux camps. Bill de Blasio, maire progressiste de la ville de 2014 et 2021, assure avoir entendu les conseillers d’Andrew Cuomo assumer de prendre pour modèle le « come-back » de Donald Trump après les accusations de harcèlement sexuel.

À part le président en exercice, aucun responsable politique dans le pays ne traîne d’ailleurs autant de casseroles qu’Andrew Cuomo. Ajoutons au panier le scandale des maisons de retraite : lors de la pandémie, alors gouverneur, il avait sciemment masqué les vrais chiffres de décès.

L’establishment uni derrière Cuomo

Dès l’annonce de sa candidature, l’establishment s’est pourtant rallié (presque) en masse. Sans doute ne disposait-il pas d’autre option, alors que le maire démocrate sortant, Eric Adams, englué dans des scandales depuis le début de son mandat et qui a passé un deal avec Donald Trump (l’abandon des enquêtes judiciaires contre la « bienveillance » politique du premier édile), a renoncé à l’étiquette démocrate pour se présenter, en novembre prochain, en « indépendant ».

L’argent afflue comme jamais, avec certains donateurs qui ont également financé la campagne de Donald Trump, une collision-collusion que Zohran Mamdani ne manque pas de mettre en lumière. Et les segments les plus influents de la coalition démocrate à New York se sont rangés derrière celui qui a également reçu le soutien de l’ancien maire (républicain puis indépendant puis démocrate) le milliardaire Michael Bloomberg. « Le soutien du mouvement syndical et des églises noires n’est pas surprenant car ils sont plus proches du centre de la coalition démocrate », décrypte Fanny Lauby.

Toutes les planètes semblent aligner sauf que… les sondages et la dynamique de campagne racontent autre chose. Propulsé par son profil de fils d’immigré (il est né en Ouganda de parents indiens), son style de communication, sa campagne de terrain et son programme, Zohran Mamdani talonne désormais Andrew Cuomo dans les enquêtes d’opinion.

Dans une métropole de plus en plus inaccessible aux classes populaires et moyennes, ses propositions (gratuité des bus, gel des loyers, création d’épiceries municipales, le tout financé par une augmentation de l’impôt des plus fortunés) tapent dans le mille. La ville la plus riche du monde est également l’une des plus inégalitaires. New York compte 384 000 millionnaires, soit l’équivalent de la population d’une ville comme Cleveland.

L’oligarchie new-yorkaise tremble

Pour ajouter à la dramaturgie, cette élection se déroule selon un mode scrutin dont personne ne maîtrise réellement l’impact. Zohran Mamdani et Brad Lander, autre candidat progressiste, récemment arrêté par la police de l’immigration dans un tribunal, ont conclu un accord en demandant de voter pour l’autre comme second choix.

Les soutiens d’Alexandria Ocasio-Cortez, députée de New York, et de Bernie Sanders ont encore gonflé les voiles de la campagne de Mamdani. « Son message, présenté avec éloquence et une communication directe, peut vraiment amener dans le processus de nouveaux électeurs, nous indique Peter Hogness, auteur et lui-même membre du DSA. Je ne pensais pas que sa campagne serait aussi réussie et rencontrerait autant de succès. » Dans la dernière ligne droite, alors que le vote anticipé bat des records, notamment parmi les jeunes, la nervosité de l’establishment est devenue tellement visible que certains y ont vu le sens du vent. Zohran Mamdani, de confession musulmane, constant dans ses positions contre la guerre à Gaza, est dépeint par l’équipe de campagne de Cuomo en activiste anti-Israël voire en antisémite, un argument qu’ils espèrent définitif pour les électeurs juifs.

Des milliardaires font savoir, par voie de « confidences » à la presse, qu’ils quitteront la ville s’il est élu. Le New York Times a demandé à ses lecteurs, dans un éditorial, de ne réserver aucune place à Zohran Mamdani sur leurs bulletins de vote. Enfin, dimanche, le soutien officiel de Bill Clinton, fait rarissime pour un ancien président, est venu confirmer la panique qui agite les élites démocrates dans une ville qu’elles dominent depuis des décennies.

D’autres indicateurs montrent que la dynamique se trouve du côté du jeune candidat socialiste, fort d’une force militante revendiquée de 50 000 volontaires. Le grand syndicat des enseignants n’a pas donné de consigne de vote, une première dans l’histoire des élections municipales new-yorkaises. « C’est un bon signe que la direction du syndicat qui penche pour Cuomo n’ait pas appelé à voter officiellement pour lui. Il y a eu des pressions de la base », explique Bryan McTiernan, professeur d’histoire au lycée Franklin Delano Roosevelt de Brooklyn.

Lui-même, avec sa confortable paie d’enseignant, ne peut prétendre à une location dans un quartier central de la ville, symbole à sa façon d’un New York devenu une cité premium pour les classes supérieures et les élites, qui attendent une seule chose du scrutin de ce mardi : le statu quo.

Quitte à mobiliser tous les moyens possibles : en cas de défaite, Andrew Cuomo envisage de se présenter en novembre prochain lui aussi en « indépendant ». David Sirota, l’ancien conseiller de Bernie Sanders, résume d’une formule qui pourrait servir d’incipit à ce roman politique : « Cette primaire, c’est la guerre des classes et la crise démocratique emmêlées dans une seule et même chose. »

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Iran: Donald Trump et la quadrature de sa coalition

Entre les « néocons », les isolationnistes et les chrétiens évangéliques blancs pro-Israël, le président américain navigue à vue, conscient qu’il devra s’aliéner un bloc de son électorat. (Article publié dans l’Humanité du 20 juin 2025.)

« Personne ne sait ce que je vais faire. » Cela pourrait être du Donald Trump fanfaron autant que d’habitude, jouant avec le fait qu’il détient la clé de telle ou telle décision, savourant son pouvoir « maximus ». En fait, en répondant, mercredi, à quelques journalistes sur la pelouse de la Maison-Blanche, c’est un Trump désemparé qui parlait : lui-même ne sait sans doute pas ce qu’il va faire.

En attendant, il temporise : « Je prendrai ma décision sur le fait d’y aller ou non au cours des deux prochaines semaines », a-t-il fait savoir lendemain en évoquant « une possibilité substantielle de négociations éventuelles avec l’Iran dans le futur proche ».

Pris à son propre piège

Si le président n’aime rien tant qu’occuper le centre du ring médiatico-politique, le voilà dans la position qu’il déteste le plus : acculé dans un coin. Benyamin Netanyahou l’y a placé de fait. Mais l’hôte de la Maison-Blanche a participé à son propre piège en exigeant de l’Iran une « capitulation sans conditions ».

Désormais, soit il donnera l’impression de reculer, soit il devra franchir un pas dans l’engrenage déclenché par le premier ministre israélien et lancer la puissance militaire américaine au Moyen-Orient, une nouvelle fois, vingt-deux ans après l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

Ce n’est pas une affaire de conscience pour Donald Trump, mais un sujet politique, partisan même. Sa décision risque de fracturer durablement la coalition républicaine. Elle se déchire déjà ouvertement, comme le résume une scène inimaginable il y a quelques mois. Elle oppose Ted Cruz à Tucker Carlson, deux fidèles parmi les fidèles.

Quand les troupes républicaines se déchirent

Le premier, sénateur du Texas, est un « faucon », à l’instar du secrétaire d’État, Marco Rubio. Le second, ancien journaliste de Fox News, voix très écoutée par la base Maga (Make America Great Again), incarne cette frange trumpiste qui rejette les interventions militaires. Lors d’une interview, l’affrontement entre ces deux figures ultraconservatrices s’est déroulé à couteaux tirés. Le second demande au premier combien l’Iran compte d’habitants. L’élu ne sait pas. « Vous ne connaissez pas le nombre d’habitants d’un pays que vous cherchez à renverser ? » hoquète Tucker Carlson. « Je ne passe pas mon temps à mémoriser les tableaux des populations », se défend Ted Cruz, dont le chemin de croix se poursuit pendant plus d’une minute, avec une ultime banderille de l’ancienne vedette de la chaîne ultraconservatrice : « Dites-moi comment ça va se jouer, dans un pays de 90 millions d’habitants. Est-ce que vous avez bien réfléchi ? Est-ce que ça vous importe ? La réponse est non. »

Steve Bannon, l’idéologue d’extrême droite qui a dirigé la première campagne victorieuse de Donald Trump, se trouve également sur la ligne originelle de l’America First, donnant du poids au bloc « isolationniste » face au substrat « néoconservateur » qui demeure au sein du Grand Old Party (surnom du Parti républicain).

Mais Donald Trump doit prendre en considération un troisième bloc, sans doute le plus important : les chrétiens évangéliques blancs. Ils forment à la fois la matrice du lobby pro-Israël aux États-Unis et le socle électoral du Parti républicain (80 % d’entre eux ont voté Trump).

Figure de la droite religieuse, Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, totalement aligné sur les menées de Benyamin Netanyahou, s’est dit certain que le président américain entendrait « la voix de Dieu », qui serait « bien plus importante que (…) celle de quiconque ». Une façon d’appeler Donald Trump à engager le feu américain, sans toutefois donner l’impression de l’y contraindre.

Le Congrès comme ultime garde-fou ?

Mais finalement, c’est peut-être la voix du Congrès qui sera la plus importante de toutes. Thomas Massie, élu républicain ultraconservateur du Kentucky, a déposé avec Ro Khanna, député progressiste de Californie, une résolution dont le vote « empêcherait l’implication américaine dans la guerre Israël-Iran ». Les juristes sont presque unanimes : il appartient au Congrès de déclarer une guerre.

L’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), le groupe de pression pro-Israël le plus influent à Washington, l’a tellement intégré qu’il a lancé, selon the Prospect et Drop Site News, une offensive à Capitol Hill en direction des… démocrates. Signe que l’unité des républicains, majoritaires dans les deux Chambres, est considérée comme une cause perdue.

Les divergences qui s’étalent désormais publiquement pourraient même se transformer en « schisme », a alerté Charlie Kirk, fondateur de l’organisation d’extrême droite Turning Point USA, étoile montante de la constellation trumpiste.

Déjà, au sein de l’administration, les brèches se sont élargies au point que Tulsi Gabbard, la directrice du renseignement national, a été mise sur la touche. Le 26 mars, devant une commission de la Chambre des représentants, elle déclarait que l’Iran « ne construit pas d’arme nucléaire et (que) le guide suprême Khamenei n’a pas autorisé le programme d’armes nucléaires qu’il avait suspendu en 2003 », invalidant ainsi l’argument principal de Benyamin Netanyahou, sur lequel pourrait s’appuyer Donald Trump pour prendre le contre-pied de son propre discours d’investiture. Il y disait alors que son succès serait « mesuré non seulement par les batailles (qu’il) remport (erait), mais aussi les guerres (qu’il) ach (èverait), et, peut-être encore plus significativement, les guerres dans lesquelles (il ne s’)engage (rait) jamais ».

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