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De la vague bleue au hold up, les quatre scénarios d’une élection hors norme

Alors que 160 millions de votes sont attendus, Joe Biden est le favori, mais les chances de Donald Trump demeurent. L’Amérique va sans doute connaître l’élection la plus civique de son histoire et peut-être la plus surprenante, voire incontrôlable. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection rentrera certainement dans les livres d’Histoire. C’est presque acquis. Tout y contribue. L’enjeu : faire du « premier président blanc » (la formule est du journaliste écrivain africain-américain Ta-Nehisi Coates) l’homme d’un seul mandat. Le contexte sanitaire : la pandémie en est à son troisième pic, a frappé 9 millions de personnes et en a abattu 230.000 morts. La méthode : alors que les bureaux de vote ouvrent ce matin comme de tradition le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, on s’apprête à vivre l’élection présidentielle la plus civique depuis les années 60. Demeure cette inconnue : par quelle porte entrera-t-elle dans ce grand panthéon des événements ?

La vague bleue

Personne ne s’attend à vivre une soirée électorale comme les autres, avec le puzzle des Etats qui s’assemble au fil de la nuit américaine et le nom de l’élu connu au petit matin. Les raisons en sont multiples : refus de Donald Trump de s’engager à accepter les résultats du vote ; participation historique qui va engorger, ici et là, un système électoral désuet ; processus de comptage d’un nombre historiquement élevé de bulletins envoyés par correspondance. Un seul scénario peut déjouer la perspective d’une interminable attente: un résultat tellement clair et massif qu’il ne peut être contestable. En l’occurrence, et en l’état des derniers sondages comme des analyses des votes anticipés, il ne peut clairement pas s’agir d’une déferlante en en faveur de Donald trump. Seule une vague démocrate peut clore le chapitre de l’élection 2020, quelques heures seulement après la fermeture des derniers bureaux de la côte ouest. Quelle forme peut-elle prendre?  Tout d’abord, une avance nette dans le vote populaire, même si, au final, celui-ci n’est d’aucune importance : disons, entre 5 et 10% (la dernière moyenne des sondages indiquaient 7,5%), soit de 7 à 15 millions de voix d’avance. Elle serait alors de même ampleur que la dernière « vague bleue » en date, celle des élections législatives de mi-mandat : 10 millions de voix et 8,5% d’avance. Ce « landslide » (raz de marée) national doit, pour ne souffrir d’aucune contestation, se matérialiser dans les Etats clés. Hypothèse : Joe Biden remporte largement les trois du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) perdus par Hillary Clinton en 2016, et empoche, en supplément l’Arizona et la Caroline du Nord avec une marge confortable, soit un total de 304 grands électeurs (majorité à 270). Si la Floride voire la Géorgie s’ajoutent à la liste, c’est banco pour le parti de l’âne. A l’unisson, les républicains perdent leur majorité au Sénat et les démocrates maintiennent la leur à la Chambre des représentants. Présidence-Chambre-Sénat : grand chelem pour les démocrates, qui peuvent rapidement se lancer dans la transition et dans les premières mesures marquantes du mandat. C’était le scénario rêvé des stratèges démocrates jusqu’à la résurgence de craintes avec d’ultimes sondages

Le chaos

Sans « vague bleue », c’est la boîte de Pandore. Joe Biden remporte le vote populaire par une marge plus étroite que celle indiquée par les sondages depuis des mois. Dans nombre de « swing states », les résultats seront suffisamment serrés pour que Donald Trump n’y reconnaisse pas sa défaite (si tel est le cas) et fasse envoyer l’armée d’avocats à pied d’œuvre depuis de nombreux mois. Coup de tonnerre même : en fin de soirée, le président sortant annonce que son avance est telle en Pennsylvanie qu’il ne peut plus être rattrapé sauf fraudes massives. Sur les écrans, les chiffres qui s’actualisent lui accordent une forme de véracité : il devance largement Joe Biden. Mais ce sont les votes effectués en personne le jour même (mode privilégié par les républicains) qui s’affichent. Le résultat du vote par correspondance, utilisée majoritairement par les démocrates, n’apparaissent pas encore. Il reste des millions de bulletins à compter : ils ont été enregistrés par les autorités et l’on peut suivre en direct sur internet le volume restant à dépouiller. Peu importe, Trump créé la confusion. Des groupes armés font leur apparition autour de bureaux où sont centralisés les bulletins. Trump persiste et revendique la victoire en Floride et en Caroline du Nord, alors que les opérations de comptage ne sont pas terminées. Avec le Texas et la Georgie qui tombent dans son escarcelle, il twitte : « SECOND MANDAT. MERCI L’AMERIQUE. » Les avocats des deux candidats ont lancé des dizaines de recours devant des tribunaux. Les décisions de juges fédéraux sont contradictoires tandis que la contestation des  totalisations est contestée, ici par un camp, là, par un autre. En Pennsylvanie, on s’écharpe pour savoir si les signatures sur chaque enveloppe reçue sont bien correspondantes. Au Texas, les démocrates font appel d’une décision judiciaire qui annule le vote de 120.000 citoyens effectués à Houston en « drive-through » (bulletin déposé à un comptoir au volant de sa voiture.) En Georgie, les associations de défense des droits civiques constatent que des dizaines de milliers d’Africains-Américains n’ont pas pu voter alors qu’ils étaient dûment inscrits. En Floride, les machines censées comptabiliser les bulletins multiplient défaillances et pannes. Les comtés les moins aisés – notamment autour de Miami, où réside une forte population africaine-américaine – en sont les principales victimes. Bref, la situation de 2000 en Floride est de retour, mais démultipliée à l’échelle de plusieurs Etats. Dans les rues, rassemblements et manifestations se multiplient, avec parfois accrochages et affrontements. Ensuite ? C’est le principe de la boîte de Pandore : on ne sait ce que l’on y trouve en l’ouvrant.

 2016, le remake

Autre scénario possible: Joe Biden recueille 49,95% des voix, soit 80 millions de voix. Donald Trump : 46,1% et 73,8 millions de voix. Comme annoncé par le politologue Michael Mc Donald, le taux de participation est historique : 67% (bien plus que les 63,8% de Kennedy-Nixon en 1960 et les 61,6% d’Obama-Mc Cain en 2008). Avec 6,2 millions de voix de plus que Donald Trump, Joe Biden double l’avance de Hillary Clinton. Pourtant, il subit le même destin et ne prêtera pas serment le 20 janvier 2021. Donald Trump dispose de 279 grands électeurs contre 259 à l’ancien vice-président de Barack Obama. Au bout des comptes, recomptes et décisions de justice, les résultats validés sont sans appel. Le président sortant a remporté la Floride avec 65000 voix d’avance. Il a surtout réédité son exploit de 2016 en Pennsylvanie (18000 voix d’avance), exploitant au mieux, dans cet Etat qui profite du boom du gaz de schiste et du gaz naturel, de la « gaffe » de Biden appelant à sortir de l’ère des énergies fossiles. Et réalisé un « comeback » dans l’Arizona, Etat historiquement conservateur dont les changements démographiques laissaient augurer d’un virage vers les démocrates, pour devancer de 8000 voix Joe Biden. Jamais, depuis la fondation du pays, la distorsion entre le « vote populaire » et le collège électoral n’a été de cette ampleur. L’Amérique antitrumpiste descend dans la rue pour demander une réforme du système, par ailleurs souhaitée par une majorité d’Américains. La réponse des républicains est claire : NO. En vingt ans, ce système leur a permis de remporter la présidence tout en étant minoritaire en voix. Des appels à la sécession montent dans le Vermont, à New York et en Californie.  

Le hold up

Cette bonne vieille démocratie américaine n’a pas réussi à organiser une élection juste et équitable aux résultats incontestables. Le collège électoral est censé se réunir, Etat par Etat, le 14 décembre afin que les grands électeurs – qui ne sont tenus par aucun mandat, dans un tiers des Etats – désignent le président. Problème : aucune issue n’a été trouvée dans un certain nombre d’Etats. Pire : en Caroline du Nord et en Pennsylvanie, deux « certifications ont été envoyées » à Washington, l’une par le gouverneur démocrate, l’autre par les assemblées à majorité républicaine. A partir de là, deux versions sont envisageables. Saisie, la cour suprême exige que le vote ait lieu en temps et en heure. En l’absence des délégués de plusieurs Etats, aucune majorité ne se dégage. Ce qui renvoie la décision à la Chambre des représentants. Astuce de la Constitution : on n’y vote pas par député, mais par délégation. La Californie et ses 53 députés compte autant que le Wyoming et son unique député. Même si le parti de Joe Biden et Nancy Pelosi a renforcé sa majorité de quelques unités le 3 novembre, 27 Etats ont une majorité de députés républicains contre 23 à majorité démocrate. Donald Trump est réélu président des Etats-Unis. Ou alors, par un moyen ou par un autre, une majorité des neuf juges de la plus haute instance judiciaire du pays accordent sur le tapis vert le plomb d’une défaite en or d’une victoire. La juge Amy Coney Barrett, nommée au pas de charge par les républicains du Sénat, apporte la voix décisive. Donald Trump n’avait pas caché son intention de faire trancher une Cour Suprême au complet. Le (mauvais) tour est joué.

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Donald et Joe, il était une fois deux Amériques

Itinéraires d’un vieux routier centriste de la politique et d’un milliardaire VRP de l’ethnonationalisme qui se croisent ce 3 novembre en incarnations de deux Amériques aux antipodes. (Article publié dans l’Humanité du 3 novembre 2020.)

Cette élection définitivement hors norme n’en est plus à un paradoxe près. Pourtant, celui qui a trait à la « nature » des candidats, n’est pas loin de remporter la palme. Jugez plutôt. L’Amérique, pays encore plutôt jeune (38 ans d’âge médian contre 41 en France et 46 en Allemagne) et de plus en plus métissé, a le choix aujourd’hui entre deux homme blancs septuagénaires. Mais passons sur l’âge et la couleur de peau des capitaines ! Pays ultra-divisé politiquement et idéologiquement, chacune de ses portions d’Amériques devra s’incarner dans un porte-drapeau finalement assez improbable. Une Amérique « éternelle », blanche, conservatrice et chrétienne confie son destin à un milliardaire qui a successivement été démocrate, indépendant puis républicain, tout en cultivant les frasques et les divorces plus que l’exégèse de la Bible. Une Amérique « nouvelle », multicolore, ouverte et audacieuse place ses espoirs de bouter l’infâme hors de la Maison-Blanche, préalable à une nouvelle ère progressiste, en un vieux renard de la politique constant dans ses positions les plus droitières comme dans son vote indéfectible pour des lois qu’il sera appelé à retoquer demain. Mystères de la transsubstantiation politique. Que l’adage d’Edgard Faure (« Ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent ») aidera peut-être à désépaissir. En matière d’élections, la formation des vents, tempêtes voire tornades est sans doute le plus passionnant des sujets d’études. Mais, ici c’est le trajet des girouettes qui nous occupe.

Joseph Robinette Biden Jr. et Donald John Trump ne sont nés qu’à quelques années d’écart (1942 et 1946) et quelques kilomètres (moins de 200) l’un de l’autre, mais deux mondes totalement différents.

Le premier voit le jour dans une famille catholique irlandaise (avec une pointe de huguenots du côté de la grand-mère Robinette) à Scranton, Pennsylvanie. Le père, Joe Biden Sr, fils d’un ancien dirigeant d’American Oil Compagny, a dilapidé l’héritage à coups d’échecs entrepreneuriaux. Finis la belle vie, les matchs de polos, les virées de chasses dans les Adirondacks. La famille (Joe, l’aîné, a deux frères et une sœur) vit dans le sous-sol des grands-parents maternels Sans perspective dans un bassin où l’extraction du charbon commence son déclin, le déménagement s’impose. En 1952, direction le Delaware, où le paternel stabilise sa situation professionnelle en tant que vendeur de voiture. Joe peut aller à l’Université, en sortir avec un diplôme de droit. Il a rencontré sur les bancs de la fac, Neilia Hunter, avec laquelle il aura trois enfants. En 1969, il devient avocat et lorgne déjà vers la politique, en tant que…républicain.

Le second – quatrième d’une famille de cinq enfants – grandit dans une maison de style néo-Tudor dans un quartier chic du Queens (New York). La famille est riche. C’est son grand-père, originaire de Kallstadt (Rhénanie-Palatinat), Frederick Trump qui a fait fortune, à la fin du 19e siècle, pendant la ruée vers l’or en Alaska : il gère pensions, restaurants et bordels, ce dernier détail ayant disparu de la biographie familiale. Son fils, qu’il a prénommé Fred comme lui préfère la stabilité de la pierre : il décuplera la fortune initiale en construisant des dizaines de milliers d’appartements et maisons et, à vrai dire, tout ce que les aides publiques l’incitent à construire. En 1954, il est d’ailleurs l’objet d’une enquête officielle du Sénat pour abus de fonds publics. Vingt-sept ans plus tard, le Département de la Justice le confond pour violation de droits civils : Fred Trump ne veut pas de locataires noirs. Anecdote (ou pas) : à l’âge de 22 ans, il avait été arrêté lors d’une manif du Klu Klux Klan. Donald, le deuxième fils, n’est pas supposé perpétuer la dynastie. C’est à son frère aîné, Fred III que revient une charge… dont il ne veut pas. Son père, personnage dur et autoritaire, pour lequel ne compte qu’argent et réussite, le tout incarné en la Trump Organization, ne le lui pardonne pas. Alcoolique, Fred III meurt à l’âge de 42 ans. Donald, enfant difficile, adolescent placé en école militaire, s’est progressivement aligné sur la mission assignée : prendre la suite et faire encore mieux, encore plus « magnifique. » A peine sorti de la fac, il rentre dans l’entreprise familiale dont son père le bombarde immédiatement président. Un empire de plusieurs centaines de millions de dollars en héritage. Il a 25 ans. Son nom est connu, pas encore son prénom.

Joe Biden est, à la même époque, totalement inconnu. Son patronyme éclate lors des sénatoriales de novembre 1972, où il remporte, à 29 ans, une victoire à 100 contre 1 face au sénateur républicain (oui, Biden est devenu démocrate entre temps) J. Caleb Boggs. Ephémère euphorie politique foudroyée par le plus cruel des deuils : une semaine avant Noël, sa femme et sa fille de 18 mois, Naomi, succombent dans un accident de voiture. Sa sœur, Valerie, le convainc d’honorer son mandat. En janvier 1973, le « rookie » fait ses premiers pas dans une chambre haute où son ombre portée se fera de plus en plus grande, au fil des 35 ans de sa présence. Durant trois décennies et demi, « Senator Biden » se positionnera presque systématiquement à la droite d’un parti démocrate qui lui-même vire à droite afin de tenter de rattraper le parti républicain nixonisé. A peine introduit dans le puissant cénacle, il se lie d’amitié avec les sénateurs ségrégationnistes et ouvertement racistes John Stennis et James Eastland. Et fait cause commune contre le « busing », cette pratique visant à transporter dans des mêmes bus des élevés de quartiers différents afin d’assurer une certaine mixite dans les écoles. Ce qui lui vaudra un rappel douloureux de la part de Kamala Harris, pas encore sa colistière, lors de l’un des débats du parti démocrate en 2019.

A peine trentenaire, il n’est guère plus « éclairé » en matière d’avortement. En 1974, il déclare : « Je ne pense pas qu’une femme devrait être la seule à décider ce qui se passe dans son corps. » Un an auparavant, la cour suprême a pourtant statué (Roe v. Wade) : le droit à l’avortement est constitutionnel.  Il soutient ensuite l’ « amendement Hyde », voté en 1976, qui n’autorise l’utilisation de fonds fédéraux qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger pour la vie de la mère. Il ne changera de position qu’en 2019 – décidément, une année d’épiphanie – alors qu’il se prépare à se lancer dans la course aux primaires démocrates. Pour purger son C.V. afin d’affronter un électorat beaucoup plus à gauche, il a également dû faire amende honorable sur la loi sur la criminalité de 1994 pour la rédaction de laquelle il avait sollicité le concours de Tom Scotto, le président de l’association nationale de la police. Signée par Bill Clinton, cette « crime bill » instituait des peines planchers et automatiques (perpétuité pour trois délits quel qu’en soit la nature). Selon la NAACP, la grande association des droits civiques, la population carcérale est passée, entre 1980 et 2015, de 500 000 à 2,2 millions, parmi lesquels 37% des personnes noires (alors qu’elles ne représentent que 13% de la population.) Un tel pedigree – même ripoliné à la repentance – se serait certainement avéré rédhibitoire pour la primaire 2020 si Joe Biden n’avait occupé la fonction de vice-président aux côtés de Barack Obama. C’est sans doute ce qui lui a sauvé la mise en février dernier, dans le cadre de la primaire démocrate, à l’occasion d’une écrasante victoire en Caroline du Sud grâce à un raz-de-marée parmi l’électorat africain-américain. Voilà comment le centriste le plus droitier du parti démocrate durant un quart de siècle est devenu le démocrate centriste le plus à gauche (au programme : salaire minimum à 15 dollars, investissements publics massifs, BidenCare, gratuité partielle des études supérieures, plan d’action contre le changement climatique) à se présenter depuis la « Grand Société » de Lyndon Johnson.

La fonction première de sa candidature n’en reste pas moins de faire barrage à un milliardaire, fils à papa, égotiste et certainement sociopathe, assurément nationaliste et xénophobe. D’après sa nièce, Mary Trump (1), Donald a appris, en étant le fils de son père, à s’adapter en milieu hostile et à décupler les attentes placées en lui. D’une certaine façon, c’est ce qu’il fera tout au long de sa vie. A commencer par porter à un niveau quasiment industriel une marotte de Papa Fred : profiter des fonds publics. Lorsqu’il se lance dans l’aventure à Manhattan, le jeune Donald profite d’une situation de crise de la ville de New York : comme dans les autres grandes villes, le chômage galope, les classes moyennes blanches fuient, la criminalité augmente. En rénovant des hôtels (Grand Hyatt) ou en construisant sa propre tour (Trump Tower), le jeune gouailleur convainc les élus qu’il rend service à la ville. Ils décident donc que la ville le lui rendra bien en exemptions fiscales. Comme l’a révélé le New York Times, c’est toujours l’argent du contribuable qui épongera ses dettes colossales laissées par l’aventure dans les casinos d’Atlantic City à la fin des années 80. Les banques qui ont suivi aveuglément Donald dans tous ses investissements n’ont d’autres choix que de le renflouer, sauf à couler avec lui. Egomaniaque comme peu, il veut son nom partout : les steaks Trump, un Trump Tour (qu’il envisageait comme un concurrent du Tour de France), l’Université Trump. Tout cela périclitera. Mais sa fortune restera intacte, par la grâce du gouvernement fédéral et de Wall Street. C’est la « marque » qui le protège : au milieu des années 2000, l’émission « The apprentice » lui apporte du cash (400 millions de revenus pour 14 saisons) et de l’exposition (le multirécidiviste de la banqueroute qu’il est autorisé à « virer » les mauvais candidats.)  « Je suis persuadé qu’il a compris quelque chose de la société américaine en animant cette émission de télé réalité », nous disait en 2016, en face d’un petit déjeuner à New York, Michael Zweig, auteur de « The Working Class Majority: America’s Best Kept Secret. » Le flair du marketeur ? A-t-il senti ce ressentiment racial qui mijote dans une frange de la population, dont la colère grandissante est proportionnellement inverse à son poids démographique déclinant ? Dès 2011, il adopte et propage la théorie des « birthers », selon laquelle l’acte de naissance de Barack Obama étant un faux, il n’aurait donc pu se présenter à l’élection présidentielle. Personne n’y prête vraiment attention. « C’est Donald. » Déjà, en 1989, il s’était payé une page dans le New York Times afin de réclamer la peine de mort pour cinq jeunes de Harlem (quatre africains-américains et un latino), accusés d’avoir violée une joggeuse (2). Les cinq jeunes seront innocentés. Donald Trump continue de les dire coupables.

L’épisode du « birther » ne sera pas un « one shot », un coup isolé. C’est un coup d’essai. L’ancien démocrate jet-seteur devient la coqueluche des milieux ultra-droitiers qui le poussent à renverser la table du G.O.P. (Grand Old Party, surnom du parti républicain) aux mains ce ces RINO (Republicans In Name Only). En juin 2015, dans le décor de mauvais goût doré du lobby de la Trump Tower, il dévide la bonne vieille pelote « nativiste. » Les Latinos sont des « violeurs », des « criminels », des « trafiquants de drogue. » Lui, président, un Mur sera construit. « C’est Donald » : le mépris initial de l’establishment républicain se mue en stupéfaction, puis en ralliement. Trump élu, les républicains « country club » rejoignent gaiement le trumpisme, son racisme, ses appels du pied au suprémacisme blanc, à condition qu’il s’accommode des classiques du conservatisme néo-libéral (truffer les tribunaux de juges de droite, alléger encore un peu plus les impôts) ce qui ne force pas la nature de l’impétrant. Romain Huret rappelle fort opportunément : « Il est une créature du conservatisme états-unien, qui a pris le contrôle du parti républicain dans les années 1970. Trump, c’est un peu comme Frankenstein, comme un mauvais fils dans lequel vous ne vous reconnaissez pas. Il surjoue les thématiques des conservateurs, leurs attitudes corporelles, leurs prises de parole. Il ressemble parfaitement à l’électorat conservateur moyen, qui voit dans Trump un ami, quelqu’un qui parle comme eux et les comprend. C’est sa meilleure arme. » A vrai dire, la seule qui lui reste, un rien émoussée dans un pays qui rejette ce projet trumpiste mais qui peut  encore couper là où ne l’attend pas : un jarret en Floride, désormais son Etat de résidence, un talon d’Achille en Pennsylvanie, l’Etat de naissance de Joe Biden. La dernière vague de sondage illustrait plutôt que l’arme fatale de 2016 s’était fait canif en 2020. La confirmation dans les urnes de cette ultime photographie créerait une situation pour laquelle rien, absolument rien, au cours de leur longue ne les avait vraiment préparés: Trump en loser, Biden en agent catalytique des espoirs progressistes.

1 « Trop et jamais assez. » Editions Albin Michel.

(2) « When they see us. » Série Netflix.

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Mobilisation électorale, la clé de la Maison-Blanche

Le taux de participation pourrait battre tous les records, alors que 100 millions d’électeurs ont déjà voté. Il devrait permettre à Joe Biden de remporter le « vote populaire », mais pas forcément les Swing States. (Article publié dans l’Humanité du 02 novembre 2020.)

Cent millions. C’est, à quelques unités près, le nombre d’électeurs qui auront voté avant le mardi 3 novembre. 100 millions, soit 72 % du niveau de 2016, malgré le contexte de pandémie de coronavirus. Record à battre : 63,8 % en 1960, pour le duel Kennedy-Nixon. Les Noirs n’avaient alors pas encore le droit de vote. En 2008, pour l’élection du premier président noir de l’histoire du pays, 61,6 % des électeurs éligibles s’étaient exprimés. Ces chiffres peuvent sembler faibles si on les compare au taux de participation lors des élections présidentielles en France (entre 77 % et 83 % pour les trois dernières éditions). Mais, contrairement à la France, il n’existe pas d’inscription automatique sur les listes électorales aux États-Unis. La première bataille civique revient donc à s’inscrire sur les listes, chose rendue ardue par nombre d’assemblées républicaines dans des États clés (Wisconsin, Géorgie, par exemple) et à laquelle renoncent des millions de citoyens, notamment les plus pauvres, parmi lesquels sont surreprésentées les « minorités ». Cette année, le potentiel est estimé à 240 millions d’électeurs. Les prévisions les plus optimistes tablaient sur un taux de participation record de 65 %, soit 156 millions d’électeurs. Ce qui, étant donné la masse des votes déjà enregistrés, semble encore atteignable, voire améliorable. La polarisation rime avec (re)politisation, tout au moins retour vers les urnes. Chaque camp a comme maître mot : « turnout », la participation. Sous-entendu celle des « siens ». Mais dans un pays au système si particulier, le suffrage universel ne sert pas de juge de paix. Sinon, on pourrait d’ores et déjà annoncer la victoire de Joe Biden. Une poignée d’États feront la décision. Chaque candidat doit, plus qu’ailleurs, mobiliser sa base. Voici quelques clés.

Les électeurs démocrates « naturels »

La force de la coalition démocrate constitue aussi parfois sa faiblesse : elle repose sur des « forces sociales ascendantes » (jeunes, « minorités », femmes diplômées) mais qui ne sont pas forcément les plus « civiques » ou les plus « captives ». Les jeunes votent moins que les aînés et les pauvres moins que les aisés : cela ne constitue certes pas un phénomène typiquement américain mais le Parti de l’âne y est beaucoup plus sensible que celui de l’éléphant. Quant aux diplômés, qui ont souvent moins de 40 ans, ils se définissent plutôt comme des indépendants même si, en dernier ressort, ils votent souvent démocrate, à condition que le candidat « gagne » leur vote. Quand toutes ces forces ne se mobilisent pas assez, la défaite se profile à l’horizon, comme en 2016, même si cette dernière doit plus au système du collège électoral qu’au suffrage universel. Néanmoins, la candidature d’Hillary Clinton n’a enthousiasmé ni les jeunes (46 % de participation pour les 18-29 ans contre 71 % chez les plus de 65 ans), ni les Africains-­Américains (59,5 % contre 67 % en 2012). Lorsqu’ils se déplacent, ils constituent une majorité irrésistible : en 2008, Barack Obama a été le mieux élu des présidents (32,5 % des inscrits) depuis les années 1970 ; en 2018, lors des élections de mi-mandat marquées par le plus fort taux d’abstention depuis les années 1920, les démocrates profitent d’une « vague bleue » (8,5 % et 10 millions de voix d’avance). 2020 ? Des premières données montrent une participation jamais enregistrée parmi les 18-29 ans dans plusieurs États clés (Floride, Caroline du Nord…). En revanche, les stratèges démocrates s’inquiètent d’une participation plutôt faiblarde, côté Latinos et Africains-Américains, tout en se rassurant : ils se présenteront le jour J en personne afin d’être certains que leur vote soit pris en compte.

Des trumpistes « timides » ou cachés ?

C’est la hantise des démocrates et l’espoir secret des trumpistes : les électeurs du président sortant ne dévoileraient pas leur vraie intention de vote lorsqu’ils sont interrogés par un institut de sondage. Là encore, le précédent de 2016 plane, même si ce sont plutôt les indécis qui ont fait, par leur choix de dernière minute, basculer l’élection dans le Midwest. Ce ne serait, pour autant, pas suffisant pour que Donald Trump réédite son exploit d’il y a quatre ans. L’arrivée de nouveaux électeurs rend celui-ci encore plus compliqué à réaliser. D’autant que les scrutins intermédiaires (élections de mi-mandat de 2018) et les enquêtes d’opinion les plus fouillées l’ont mis en lumière : galvanisée et chauffée à blanc, la base trumpiste ne s’est pas élargie pour autant. Tout au long de la campagne, Donald Trump n’a pas non plus visé à l’élargir auprès de républicains modérés. Il existe une dernière ressource : des abstentionnistes de longue date, forcément des Blancs de plus de 50 ans, non diplômés, aux idées teintées de nationalisme. Comment convaincre des Américains sortis du processus électoral depuis des lustres d’y revenir, si ce n’est en dramatisant l’enjeu : « Si je perds, c’en sera fini de votre pays. » Vu sous cet angle, la rhétorique de plus en plus incendiaire de Trump dans les derniers jours apparaît moins suicidaire. Désespérée, mais pas forcément suicidaire.

Indécis, abstentionnistes et nouveaux électeurs : une armée de réserve ?

C’est une rengaine qui revient à chaque cycle électoral : ils feront l’élection. Ils ? Les indécis, les indépendants. Si les deux catégories se chevauchent, elles ne se recoupent pas. D’après une enquête du Pew Research Center, 7 % seulement des Américains se considèrent comme des indépendants sans tropisme démocrate ou républicain. Leur poids n’est donc pas de nature à faire basculer le scrutin, sauf dans quelques Swing States. Les indécis ? Selon les dernières enquêtes d’opinion, ils ne seraient guère que 2 à 3 % du corps électoral. Dans un pays polarisé, donc aux frontières électorales peu poreuses, les indécis n’hésitent pas forcément entre Trump et Biden, mais entre les deux candidats principaux et l’abstention, voire le candidat d’un troisième parti (libertarien ou Vert). Une donnée semble peu ou pas prise en compte dans les commentaires et analyses : d’une élection à l’autre, la composition de l’électorat change. Depuis 2016, 12 millions d’Américains sont décédés. On peut supposer qu’ils étaient majoritairement plutôt âgés. Lorsque l’on se souvient que Donald Trump a réalisé ses meilleurs scores chez les plus de 50 ans, on peut en tirer la conclusion que le capital électoral des républicains a été plus entamé que celui des démocrates. Le cru 2020 compte 20 millions de nouveaux électeurs potentiels : 16 millions de jeunes Américains ayant franchi la barre de la majorité légale (18 ans) et 3,5 millions d’immigrés naturalisés. Ces deux électorats (jeunes et immigrés) ont une double particularité : abstention plus importante que la moyenne et vote massif pour les démocrates. Si l’on sort la règle à calcul avec les curseurs moyens (50 % d’abstention et 60 % des voix pour les démocrates), cela donne à Biden un avantage de 3 millions de voix supplémentaires. Mais l’on connaît la réalité proverbiale du système électoral américain : qui gagne le suffrage universel ne gagne pas forcément la Maison-Blanche. Selon les dernières études, Trump pourrait décrocher un second mandat malgré un déficit de 6 à 7 millions de voix.

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« Swing States » : l’eldorado d’un système antidémocratique

Comme à chaque édition, une poignée d’États fera la décision. Joe Biden y est donné avec une avance… équivalente à celle d’Hillary Clinton en 2016. (Article publié dans l’Humanité du 2 novembre 2020.)

La « jurisprudence » 2016 entretient l’espoir des trumpistes et l’angoisse de leurs adversaires. Il y a quatre ans, une avance de 80 000 voix dans trois États de la « Rust Belt » (Pennsylvanie, Michigan, Wisconsin), comptant 28 millions d’habitants, permettait à Donald Trump de remporter une imprévisible – en tout cas, peu prévue – victoire. À quelques heures de l’ouverture des bureaux de vote, la photographie des sondages ressemble à s’y méprendre à celle de novembre 2016.

L’avance moyenne attribuée à Joe Biden dans les Swing States (États clés) semble équivalente à celle dont disposait Hillary Clinton avant le grand « badaboum » du 8 novembre. Les sondeurs jurent leurs grands dieux qu’ils ont tenu compte de leur échec et que leurs données sont désormais plus fiables. Ces dernières n’en demeurent pas moins des photographies d’intentions de vote. L’immense participation de ces dernières semaines rend moins vulnérables les résultats des instituts à une variation de dernière minute.

C’est Joe Biden qui tient la corde dans la grande majorité des Swing States. Une position confirmée ce dimanche par les sondages, considérés parmi les plus fiables, du New York Times. Le candidat démocrate est donné en tête dans le Wisconsin (52-41), en Arizona (49-43), en Pennsylvanie (49-43) et même en Floride (47-44). Ces deux derniers États, les plus peuplés dans la catégorie des États clés, donc les plus gros pourvoyeurs de grands électeurs (respectivement 20 et 29), sont considérés comme les « faiseurs de roi » de cette année. Les deux candidats y ont effectué de multiples haltes alors que l’écart s’est récemment resserré. Aucune victoire de Donald Trump n’apparaît possible sans ces deux États, puisque le Wisconsin et le Michigan semblent hors de sa portée. Le chemin de la victoire pour Joe Biden passe par la Floride ou la Pennsylvanie, pas forcément les deux, si son avantage se confirme dans le reste du Midwest et en Arizona (+ 3 % selon le site FiveThirtyEight). Pour la première fois depuis quarante ans, les États traditionnellement républicains du Texas et de la Géorgie sont considérés comme « compétitifs », ce qui ajoute encore à la complexité d’un scrutin, à travers laquelle la carte que nous publions dans les pages suivantes vous aidera à naviguer.

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Le trumpisme à l’épreuve d’une certaine idée de l’Amérique

Donald Trump va-t-il une nouvelle fois déjouer les pronostics, contrecarrer le verdict du suffrage universel ou pire, va-t-il refuser une défaite, lui qui promet le chaos ? élu, Joe Biden ouvrirait-t-il un cycle progressiste ? Alors que de 30 millions d’Américains ont déjà déposé leur bulletin de vote –  un niveau record observé pour la présidentielle –, les élections décisives du 3 novembre s’annoncent incertaines et à hauts risques. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2020.)

Certitude : les démocrates vont remporter, mardi 3 novembre, le vote populaire pour la septième fois en huit élections, soit depuis la fin de la guerre froide. Question : le système du collège électoral va-t-il permettre aux républicains de décrocher la présidence, tout en étant minoritaires en voix pour la troisième fois en six élections depuis 2000 ?

Certitude : à quelques jours du e-Day, le jour J électoral, Donald Trump ne peut plus combler l’écart, à peine le réduire afin de le rendre moins humiliant. Jamais un président sortant n’avait abordé la dernière ligne droite de sa campagne dans un tel état de fragilité. Question : le niveau de mobilisation démocrate sera-t-il suffisant, non seulement nationalement, mais dans les fameux Swing States, une petite dizaine d’États sur les cinquante que compte la Fédération ?

Le spectre de 2016 est tellement présent qu’aucun commentateur ou observateur ne se hasarderait à assurer que la répétition de l’improbable scénario relève de l’impossible. Rappel : il y a quatre ans, Donald Trump avait accusé un retard de 3 millions de voix, mais une avance de 80 000 électeurs, équivalente à celle du nombre de places d’un stade de football américain, dans trois États du Midwest (Pennsylvanie, Michigan et Wisconsin) lui avait permis de se frayer un invraisemblable chemin vers la Maison-Blanche.

Pour prétendre décrocher un second mandat, il ne lui faudra pas simplement reproduire à l’identique l’exploit de 2016. Il lui faudra le dépasser. Ronald Brownstein, journaliste pour le magazine « The ­Atlantic », le ­répète sans cesse : « Donald Trump repose sur un segment déclinant de l’électorat. Il doit donc en tirer une part grandissante à chaque fois. » Ce segment ? Les Blancs non-diplômés. Ainsi définie, la catégorie invite aux pires interprétations. Il y manque une donnée essentielle : l’âge. La base trumpiste est vieillissante : en 2016, le milliardaire était majoritaire chez les plus de 50 ans dans un pays dont l’âge moyen se situait à 38 ans. Non-diplômés ne ­signifie pas « pauvres » ou « chômeurs » ou « déclassés ». « Le diplôme n’est pas un bon indicateur car il ne dit rien du statut social. On peut être non-diplômé et bien gagner sa vie. Ce qui est souvent le cas des électeurs de Trump », éclaire John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). Faible ­diplôme, hauts revenus : voilà le profil type du trumpiste pur et dur. Soit un électeur qui a fait sa carrière professionnelle sans bagages particuliers, qui a plutôt réussi, au point de disposer de rémunérations confortables. Son insécurité est plus culturelle qu’économique.

C’est une Amérique en déclin, mais civiquement active, qui s’est trouvé, en ce milliardaire nationaliste et xénophobe, le dernier moyen d’occuper la Maison-Blanche dans un pays en pleine évolution démographique, culturelle et idéologique. Le Parti républicain a rallié le mouvement pour deux raisons : il s’est avéré gagnant et, malgré quelques entorses aux conventions conservatrices (en refusant à plusieurs reprises de condamner les suprémacistes blancs, il a appliqué la doxa du parti de Nixon (plan massif de baisses des impôts voté en 2017.) Mais le Grand Old Party, son surnom, veut éviter de sombrer avec sa créature, son « Frankenstein », comme le souligne l’historien Romain Huret . Quelques sénateurs dont le siège est en jeu ont pris leurs distances afin de sauver la majorité républicaine au Sénat qui pourrait servir de « verrou » et empêcher une présidence Biden d’appliquer son programme.

Le cauchemar du sénateur Mitch McConnell et des milieux d’affaires, c’est justement une « vague bleue » déferlant de la Maison-Blanche à Capitol Hill, le siège du Congrès. L’ampleur inédite du vote anticipé – une centaine de millions d’Américains auront voté avant même le jour J, soit les deux tiers du niveau de l’électorat de 2016 – présage une participation historique, le pire ennemi des républicains, qui n’ont eu de cesse, depuis dix ans, de limiter l’exercice du droit de vote par la multiplication d’obstacles, les purges électorales et, cette année, le refus de développer le vote par correspondance. L’analyse du vote anticipé met en lumière une participation beaucoup plus importante de l’électorat démocrate, dont les jeunes, les minorités africaines-américaines et Latinos constituent le socle.

La volonté de virer Donald Trump semble l’emporter sur toute autre considération, même programmatique. C’est toute la stratégie de Joe Biden : se présenter comme l’outil de la défaite de Trump, utilisable par une jeune Africaine-Américaine socialiste de Détroit comme par un cadre supérieur blanc républicain des banlieues de Dallas. Sans jamais parler – ou si peu – du fond des propositions. Bernie Sanders s’en est alerté à plusieurs reprises. D’autant que Joe Biden dispose « du pain et du couteau », comme le veut la formule, avec un programme que le même Sanders qualifie « de plus progressiste depuis les années 1960 ». L’appliquera-t-il une fois élu ? C’est pour éviter une répétition de la « jurisprudence Obama », c’est-à-dire beaucoup d’espoir, peu de ­réalisations, que la gauche a d’ores et déjà mis la barre très haut avec une charte du peuple, dont le journaliste Harrison Stetler décrypte les enjeux.

De toutes les élections nationales, le scrutin présidentiel américain est celui qui suscite, à travers le monde, le plus d’attention. Une défaite du trumpisme sortirait les États-Unis, dont la réalité de la société est la marche vers la diversification, des griffes d’une pulsion identitaire qui travaille d’autres nations. Une victoire de Joe Biden, flanqué d’une jeune garde plus à gauche, mettrait sans doute fin au cycle néolibéral dans le pays même qui en fut le berceau. Bref, le nom du président servira peut-être d’oracle : un autre cap que le repli libéralo-nationaliste est-il envisageable ? Ou pas ?

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Joe Biden le centriste le plus à gauche

Le candidat qui revendique une étiquette de « modéré » doit pourtant accompagner la poussée à gauche de l’électorat démocrate. (Article publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre.)

À la fin du premier, et finalement, ultime débat présidentiel, la prestation de Joe Biden nous a fait revenir en mémoire une scène mythique du film « Aprile », de Nanni Moretti. Regardant un débat opposant, en Italie, Silvio Berlusconi à Massimo D’Alema, le réalisateur, jouant son propre rôle, n’en pouvant plus, lance au leader de l’opposition : « Mais dis quelque chose. Dis une chose de gauche. »

Et, en effet, au long des 90 minutes de pugilat face à un Donald Trump désordonné, le candidat démocrate n’avait pas dit grand-chose de gauche. Il s’était même démarqué de la gauche qu’incarne la figure de Bernie Sanders en s’opposant une nouvelle fois à la proposition de système de santé public unique (Medicare for All) et affirmant, presque martial : « Le Parti démocrate, c’est moi. » Sous-entendu : personne d’autre et certainement pas Bernie Sanders.

Tout à sa stratégie de l’antitrumpisme comme point unique de rassemblement, Biden ne semblait pas vraiment forcer sa nature de « centriste. » Pour autant, Bernie Sanders affirme que le programme du candidat est le plus progressiste depuis les années 1960. En matière de santé, sujet numéro 1 aux yeux des électeurs, Joe Biden reprend la proposition de Barack Obama de 2008 de « l’option publique ». À savoir : permettre aux Américains de choisir entre une assurance publique – en l’occurrence, le programme créé en 1965, Medicare, qui couvre les plus de 65 ans – et une assurance privée. Le premier président noir de l’histoire du pays avait abandonné cette mesure au cours de la procédure parlementaire au profit d’une cote mal taillée en forme de double obligation, épine dorsale de l’Obamacare : aux Américains de contracter une assurance privée, aux compagnies d’accepter tous les contractants même en cas d’antécédents médicaux (conditions préexistantes).

Joe Biden se prononce également pour le Smic à 15 dollars, cette revendication née dans les fast-foods de New York à l’hiver 2012 et devenue une réalité dans un tiers du pays, en Californie et à New York notamment. Cette mesure pourrait constituer le premier « test » d’une présidence Biden, puisque la Chambre des représentants, à majorité démocrate, l’a déjà votée en juillet 2019. Il faut désormais une majorité (républicaine, pour l’instant) au Sénat pour en faire la loi du pays.

Sans reprendre ni la formule du « New Deal écologique » ni l’ensemble des propositions formulées notamment par Alexandria Ocasio-Cortez et le mouvement Sunrise, Joe Biden propose un ambitieux plan pour lutter contre le ­réchauffement climatique, n’évitant pourtant pas les contradictions entre des investissements publics massifs et l’illusion d’un « capitalisme vert ». Côté fiscalité, celui qui vota en tant que sénateur le plan massif de réduction d’impôts proposé par Ronald Reagan en 1986 propose d’augmenter le taux de l’impôt sur les sociétés (28 % contre 21 %, en deçà pourtant des 35 % en cours avant Trump) ainsi que ­celui sur les plus hauts revenus (à près de 40 %). Enfin, sur la question sensible de l’immigration, il rompt officiellement avec les années Obama et l’expulsion massive des sans-papiers.

John Mason, professeur de sciences ­politiques à l’université William-Paterson (New Jersey), propose une explication pour résoudre ce paradoxe apparent : « Il faut se méfier de cette image de Biden centriste. Certes, c’est un vieux pacha démocrate qui est élu depuis quarante-sept ans. Si Biden est centriste, cela veut dire qu’il suit le centre de gravité de son parti et celui-ci glisse à gauche. Et Biden suit. Même s’il tente de le cacher. » Le cache-t-il pour ne pas effrayer les républicains modérés ? Ou pour ne pas créer d’attentes politiques s’il était élu président ? Sans attendre, la gauche – des députés autour d’Alexandria Ocasio-Cortez et une vingtaine d’organisations, syndicales, environnementalistes ou « communautaires » – vient de lui envoyer une « feuille de route » via la Charte du peuple. Pour l’obliger à dire et surtout faire quelque chose de gauche.

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« Pour les Latinos, les questions sociales dominent »

A chaque élection, cette « minorité » de 50 millions d’habitants est présentée comme la faiseuse de rois. A tort, jusqu’ici. Et cette année ? Entretien avec Chris Zepeda-Millan, professeur au département d’études chicanos à l’université de Californie à Los Angeles (Ucla). (Entretien publié dans l’Humanité dimanche du 29 octobre 2020.)

Les Latinos n’ont formé que 11 % de l’électorat en 2016 alors qu’ils représentaient 18,5 % de la population. Cette minorité, sang neuf des classes populaires, peut-elle faire la différence ?

Dans quelle mesure l’électorat latino pourra-t-il être décisif le 3 novembre ?

Je pense que les Latinos vont jouer un rôle important dans plusieurs États, quoique de façon différente. Par exemple, ils auront un ­impact en tant qu’une large frange de l’électorat dans des Swing States (État pivot pouvant faire basculer le résultat final – NDLR) traditionnels comme le Nevada, le Colorado et le Nouveau-Mexique. Ils joueront également un rôle pour rendre, pour la première fois depuis des décennies, disputés des États républicains comme l’Arizona et le Texas. Habituellement, les républicains ne passent pas beaucoup de temps à faire campagne dans ces deux États, mais en raison d’un vote latino en croissance, ils ­deviennent des Swing States. Les Latinos peuvent également jouer un rôle malgré leur faible proportion numérique en Caroline du Nord et en Pennsylvanie car Trump et Biden y sont au coude-à-coude.

Quelles sont les thématiques qui pourraient conduire à une forte participation des Latinos ?

Je pense qu’il s’agit toujours des mêmes sujets qui intéressent les Latinos : l’emploi, la santé, l’éducation et l’immigration. Une étude, réalisée dans quatre Swing States où ils pèsent démographiquement – Arizona, Floride, Nevada et Texas –, indique que les Latinos ont des salaires plus bas, moins de couverture maladie et ont plus de probabilité de contracter le Covid que les autres groupes ethniques. Les questions sociales sont plus importantes que l’immigration.

Certains sondages montrent une progression de Donald Trump parmi les Latinos, particulièrement les hommes. Qu’en pensez-vous ?

La plupart des sondages ne disposent pas d’un échantillon assez large pour prétendre être représentatifs de ce que pensent les Latinos. Les derniers sondages de Latino ­Decisions, les meilleurs spécialistes de l’opinion publique latina, montrent que 67 % des ­Latinos soutiennent Biden tandis que seulement 24 % se prononcent pour Trump (en 2016, Hillary Clinton avait remporté 65 % des suffrages latinos, Donald Trump 29 % – NDLR). Cela correspond aux affiliations partidaires, car 25 à 30 % des Latinos se déclarent ­républicains, donc autant iront voter pour Trump.

Le Texas et la Californie ont la même proportion d’habitants latinos. Le premier est républicain. Le second est démocrate. Qu’est-ce qui peut expliquer cette différence ?

Les Blancs en Californie sont plus progressistes que les Blancs au Texas, ce qui fournit la première explication. Le Texas a une histoire beaucoup plus violente contre les Latinos, où les Mexicains ont été lynchés dans des proportions importantes. Le Texas est aussi célèbre pour le redécoupage électoral (« gerrymandering ») et les purges des listes électorales afin de s’assurer que les Noirs et Latinos ne votent pas ou ne décrochent pas de mandat. Pour autant, en raison de la forte croissance des Latinos dans cet État, on commence à y constater des changements.

En Californie, le mouvement syndical a engagé après la proposition 187 (soumise par le gouverneur républicain et adoptée par référendum, elle interdit, en 1994, l’accès aux soins et à l’éducation aux sans-papiers – NDLR) une campagne pour convaincre les immigrés légaux de devenir citoyens, de s’inscrire sur les listes électorales.

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70 millions de votes : à qui profite cette mobilisation ?

Jamais une telle masse d’électeurs ne s’était déplacée avant le jour J. Les démocrates semblent plus nombreux que les républicains. (Article publié dans l’Humanité du 29 octobre 2020.)

À un peu moins d’une semaine du scrutin, plus de 70 millions d’électeurs ont déjà voté (47 millions par correspondance, 23 millions en personne), soit l’équivalent de la moitié de l’électorat de 2016. Lors du dernier scrutin présidentiel, 47 millions d’électeurs avaient rempli leur devoir civique avant le jour J. Jamais dans l’histoire électorale du pays, une telle masse d’électeurs ne s’était à ce point mobilisée durant la période dite du « early vote » (vote anticipé). Cette mobilisation tient au contexte de la pandémie du coronavirus qui incite à voter par correspondance ou à se déplacer avant le mardi 3 novembre afin d’éviter les contacts des longues files d’attente. Elle est aussi liée à un engouement pour cette élection, sans doute également partagé par les deux électorats (démocrate et républicain) dans un pays divisé et polarisé. Chaque camp veut mobiliser sa base, clé du succès. Avec le système du collège électoral, on sait que c’est moins la mobilisation nationale qui sera le juge de paix que l’état du rapport de forces dans les Swing States (États indécis) : en 2016, Donald Trump avait accédé à la Maison-Blanche grâce à sa victoire dans trois États du Midwest, dont la Pennsylvanie, avec une maigrichonne mais suffisante avance de 80 000 voix.

Une question taraude observateurs, stratèges et citoyens impliqués : cette ruée vers les urnes favorise-t-elle plus Joe Biden ou Donald Trump ? Le New York Times a publié, il y a quelques jours, une première étude, sur la base des 64 millions de votes alors effectués, qui donne une première indication. Un peu moins de la moitié (31,1 millions) l’a été dans les États clés. 24 millions proviennent d’États favorisant les démocrates et 9,2 millions d’États plutôt républicains. À la surprise générale, c’est au Texas que le rythme est le plus soutenu puisque le niveau de vote atteint déjà 80 % de celui de 2016. Dans cette place forte des républicains, le deuxième État le plus peuplé du pays, la montée en puissance des Latinos (40 % de la population) laisse augurer, depuis une bonne décennie, une bascule vers les démocrates. Par ailleurs, les derniers sondages ­indiquent que l’avance de Donald Trump s’amenuise.

Une seconde indication peut être trouvée en se tournant vers les États où les électeurs communiquent aux autorités leur affiliation partisane (information obligatoire pour permettre la participation aux primaires démocrates ou républicaines). On peut donc connaître, à ce stade, combien de démocrates, de républicains ou d’indépendants ont voté. Sans garantie qu’un démocrate ait voté Biden ou un républicain pour Trump même si, selon les enquêtes d’opinion, c’est le cas de 90 % dans chaque camp. En Floride, le plus important des Swing States, 2,4 millions de démocrates ont voté contre 2,1 millions de républicains et 1,12 million d’électeurs sans affiliation partisane. En Caroline du Nord, autre État indécis, les démocrates disposent d’un avantage de 300 000 voix.

Les experts soulignent pourtant que, le mardi 3 novembre, ce sont surtout les républicains qui iront voter en personne. Donald Trump espère combler, ce jour-là, son retard. Mais plus la frange de l’électorat ayant déjà voté sera importante, plus sa marge de manœuvre pour un « come-back » sera étroite. D’autant que 47 millions de bulletins par correspondance demandés par les électeurs – majoritairement démocrates – n’ont pas encore été retournés.

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De Milwaukee à Atlanta, la clé du « vote africain-américain »

Dans les Swing States, cet électorat pèse plus qu’ailleurs. Dans le Sud, il est de plus en plus jeune et diplômé. Les démocrates doivent le mobiliser pour l’emporter. (Article publié dans l’Humanité du 27 octobre.)

Si les démocrates veulent empocher un nombre suffisant de Swing States (États clés) pour porter Joe Biden à la Maison-Blanche, ils devront mobiliser l’électorat africain-américain dans des proportions presque aussi importantes que lors des scrutins de 2008 et 2012, qui virent l’élection puis la réélection de Barack Obama. Représentant 12,5 % de l’électorat cette année (pour un record de 30 millions de personnes) contre 11,5 % en 2000, les Africains-­Américains pèsent d’un poids encore plus important en Géorgie, Caroline du Nord, Floride, Michigan et Ohio. En Pennsylvanie et dans le Wisconsin, deux États que Donald Trump a remportés en 2016, le vote noir sera primordial. À titre d’exemple : dans le Wisconsin, Hillary Clinton avait perdu de 23 000 voix et son déficit dans la seule ville de Milwaukee (40 % de la population y est noire) par rapport à Barack Obama s’était élevé à 44 000 voix.

Les républicains ont bien compris l’importance de cet électorat qui se porte ultra-majoritairement (autour de 90 %) sur les démocrates à chaque élection depuis le vote de la loi sur les droits électoraux (1965), petite sœur de la loi sur les droits civiques de 1964. Du Midwest au Sud, les assemblées d’État républicaines ont multiplié les obstacles afin de dissuader les minorités de voter. La palette est large, de la fermeture de bureaux de vote à l’éviction des listes électorales en passant par la privation des droits civiques pour les personnes condamnées.

Comme le rappelait le juriste et journaliste Jacob Hamburger dans sa chronique hebdomadaire pour l’Humanité, près de 1,5 million d’électeurs ont été « virés » des listes électorales par les républicains en Géorgie. Cet État du Sud symbolise des évolutions démographiques qui menacent l’emprise du parti de Trump. La part des électeurs africains-américains a augmenté de 5 % entre 2000 et 2018 pour s’établir à 32 % de l’électorat. C’est un phénomène (également vérifiable en Caroline du Nord, autre Swing State) connu sous le nom de « nouvelle grande migration ». Une référence à la « grande migration » qui avait vu, de 1910 à 1950, des millions de Noirs quitter le Sud vers les grandes villes industrielles du Nord-Est et du Midwest.

Depuis une dizaine d’années, des centaines de milliers de Noirs de Chicago, New York ou Détroit déménagent vers les métropoles économiquement dynamiques du Sud (Atlanta, Charlotte, voire Miami). C’est un électorat plus jeune (40 % des citoyens noirs dans les États clés ont moins de 40 ans), plus urbain, plus diplômé, qui penche autant pour les démocrates que leurs aînés mais souvent sur des positions plus à gauche (Bernie Sanders a réussi une percée parmi les millennials noirs). Joe Biden peut-il se contenter, pour les convaincre, du seul argument antitrumpiste ? 

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« N’a pas voté » : le rêve des républicains

La condition de la survie du parti de Lincoln passe par le moindre exercice du droit de vote par les citoyens. Alors, les républicains l’organisent. (Article publié dans l’Humanité du 21 octobre 2020.)

Des centaines, des milliers d’électeurs attendant durant des heures, parfois dans de rudes conditions climatiques, afin de pouvoir exercer l’un de leurs droits fondamentaux. Ces images en provenance d’Atlanta, Milwaukee ou Orlando dévoilent deux réalités : l’archaïsme du système électoral et l’appétit de participation électorale des citoyens. Le premier est entretenu et renforcé par les républicains, car ils savent que le second est la clé de leur défaite. À ce jour, près de 40 millions de citoyens ont déjà voté, soit six fois plus qu’à la même époque en 2016. Cette participation inédite (dans de nombreux swing states, elle s’affiche désormais au quart, voire au tiers de celle du dernier scrutin présidentiel) emportera-t-elle la digue antidémocratique mise en place par les républicains ?

  1. Un système électoral défaillant

Chassez de vos esprits le système centralisé français avec son inscription automatique sur les listes électorales à 18 ans, les mêmes règles appliquées, que l’on vote dans le centre de Paris ou dans le fin fond de la Creuse. Aux États-Unis, effet du fédéralisme, les règles incombent aux États et parfois aux comtés. On peut voter en cochant des cases sur un papier ou sur une machine électronique. On peut s’inscrire, dans certains États, le jour même, dans d’autres non et plus ou moins tardivement, parfois le jour même du vote. On peut avoir à exciper d’un document d’identité avec photo (18 États) ou sans (15), ou d’aucun document (17). La tradition du vote, le premier mardi qui suit le premier lundi de novembre, s’avérant extrêmement contraignante, voire rédhibitoire pour les salariés, on peut aller déposer son bulletin plusieurs semaines avant, ou seulement pendant quelques jours.

La seule règle commune que doivent affronter les 240 millions d’électeurs potentiels, c’est l’archaïsme d’un système qui n’a pas été modernisé et dans lequel aucun investissement digne d’une démocratie n’a été réalisé. Les effets de l’austérité se sont immiscés jusque dans le sanctuaire supposé du suffrage universel. Le développement du vote par correspondance, rendu nécessaire par le contexte de la pandémie de coronavirus (220 000 morts), se heurte aux limites d’absorption par l’US Postal, le service public de la poste, frappé par des mesures austéritaires, récemment renforcées par un affidé de Trump nommé à sa tête.

2. Saper le droit de vote

Personne n’y avait vraiment prêté attention, à l’époque. C’était en 1980, lors d’un rassemblement de la droite religieuse. Paul Weyrich, militant et commentateur ultraconservateur, avait lancé : « Je ne veux pas que tout le monde vote. Les élections ne sont pas remportées par une majorité de la population. Elles ne l’ont jamais été depuis les débuts de notre pays et elles ne le sont pas non plus maintenant. En fait, notre influence dans les élections, si on veut parler franchement, monte à mesure que (la participation) diminue. »

Personne n’y avait prêté attention car le risque, pour les républicains, était faible : la participation au scrutin présidentiel s’inscrivait à son plus bas niveau lors des décennies 1980 et 1990, et même lorsqu’un démocrate rentrait à la Maison-Blanche – Bill Clinton, en l’occurrence –, son programme (« réforme » de l’aide sociale, loi sur la criminalité ultrarépressive, accord de libre-échange avec le Canada et le Mexique) contentait l’establishment républicain.

Récemment, il est devenu éclatant que le GOP (Grand Old Party, son surnom) avait fait stratégie de la tirade de Weyrich. Depuis une décennie, l’un des deux principaux partis du pays consacre une énergie folle à vouloir empêcher les citoyens de voter. Pas tous les citoyens. Seulement ceux qui sont censés voter pour l’adversaire. L’élection de Barack Obama a constitué un électrochoc pour le Parti républicain : l’Amérique avait suffisamment changé pour élire – dans un contexte de plus forte participation depuis les années 1960 – un président africain-américain. Il fallait donc changer le visage de l’Amérique électorale. La lourde défaite des démocrates lors des élections de mi-mandat en 2010 allait leur donner une opportunité historique. En prenant possession de nombre de gouvernorats et de législatures d’État, ils allaient avoir les coudées franches pour tenter de multiplier les obstacles sur le chemin des électeurs démocrates. Coup double : cette bascule intervenait en année de recensement (réalisé tous les dix ans), ce qui leur donnait également la main sur le redécoupage électoral, qui vira évidemment au charcutage sur mesure (gerrymandering).

3. Les trois armes fatales ?

Comme il est difficile de revendiquer tel dessein, le prétexte se veut noble : lutter contre la fraude, qu’aucune enquête sérieuse n’a mise en lumière. Première étape : renforcer les conditions d’inscription sur les listes électorales, en imposant notamment la présentation d’un document d’identité avec photo. Cela peut apparaître, au lecteur français, comme une démarche banale et basique. Sauf qu’elle ne s’inscrit nullement dans la tradition américaine, sans que cela ne produise de fraudes pour autant. Dans des États vastes, comme le Texas, déposer son dossier puis récupérer le document demandé peuvent nécessiter un trajet de plusieurs centaines de kilomètres, rédhibitoire pour les salariés et les moins fortunés.

Deuxième étape : « purger » les listes électorales. La Géorgie est experte en la matière. Le Wisconsin suit de près. Dans l’un comme dans l’autre, des centaines de milliers de noms ont disparu des registres. Vous n’avez pas voté lors de la dernière élection ? On vous retire des listes. Cela n’a aucune base légale, mais il se trouvera toujours un juge républicain pour laisser filer.

Troisième étape : pour ceux qui sont dûment inscrits sur les listes électorales, dresser d’ultimes obstacles. Tous ? De préférence, les démocrates. Mais comment les repérer ? « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter (les Latinos aussi puisqu’ils votent au moins à 70 % démocrate). Il en va de même pour les jeunes et surtout les étudiants », explique Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Supprimer un bureau de vote sur un campus, c’est l’assurance de frapper au cœur de l’électorat démocrate. Idem avec la fermeture de bureaux dans les quartiers latinos. Limiter à un seul endroit par comté le dépôt des bulletins de vote avant le jour J peut aussi avoir son effet : plus populaire, l’électorat démocrate est également le moins véhiculé.

Afin d’empêcher ces attaques plus ou moins rampantes contre un pilier de la démocratie, le Parti démocrate a proposé un projet de loi global afin de faciliter l’exercice du droit de vote. Il y a quelques mois, face à des donateurs, Donald Trump s’en amusait : « Si vous aviez vu le texte ? Avec ça, vous n’auriez plus un président républicain pendant trente ans. » On ne peut rien lui cacher : plus les Américains votent, moins les républicains peuvent prétendre l’emporter.

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