Dans un livre publié ce mercredi 11 février, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns Hopkins, défend l’idée que New York est « une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». (Entretien publié dans l’Humanité du 12 février 2026.)
Dans la Victoire de Zohran Mamdani à New York. Un laboratoire pour la gauche (éditions Textuel), l’universitaire revient sur les ingrédients de la victoire d’un socialiste dans la plus grande ville du pays et sa portée nationale. En plein marasme avec le second mandat de Donald Trump, Tristan Cabello avance que New York sert d’« avant-garde sociale qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir ». Plusieurs victoires, comme celle récemment d’Analilia Mejia dans le New Jersey, en sont l’illustration.
Comment Zohran Mamdani articule-t-il depuis plusieurs mois l’institutionnel et le mouvement à la base ?
Zohran Mamdani gouverne comme il a fait campagne : par le programme. Son objectif n’est pas d’« occuper » l’institution, mais de faire advenir un contenu politique précis : gel des loyers, transports gratuits, crèches universelles. Cela l’oblige à maintenir un lien organique avec sa base comme force de coconstruction. La création d’un Department of Community Engagement s’inscrit dans cette logique : il s’agit d’institutionnaliser le lien avec les quartiers populaires et les organisations de terrain.
Mais les compromis avec l’institution sont réels et assumés. Il ménage l’appareil démocrate afin de préserver ses marges de manœuvre. Son soutien à la gouverneure Kathy Hochul lors de la primaire à venir, malgré l’existence d’un challenger plus à gauche, relève de cette approche.
Les premiers résultats sont déjà là. Kathy Hochul a accepté d’appuyer son programme de crèches universelles dans le cadre d’un plan de financement sur quatre ans, appelé à être étendu à l’ensemble de l’État de New York. Il n’y a donc pas de rupture spectaculaire avec le Parti démocrate, mais une relation conditionnelle. Mamdani évite la confrontation ouverte tant que l’institution lui permet de mettre en œuvre l’essentiel de son programme.
Zohran Mamdani a commencé à 1 % des intentions de vote au début de sa campagne. Quelle est la « formule gagnante » qui lui a permis de devenir majoritaire dans la plus grande ville du pays ?
C’est une combinaison cohérente de plusieurs facteurs. D’abord, un message lisible : le coût de la vie. Mamdani a structuré toute sa campagne autour de quelques propositions simples, directement reliées à l’expérience matérielle des classes populaires urbaines.
Là où ses adversaires parlaient sécurité ou compétence administrative, lui parlait loyers, courses, transports et garde d’enfants. Ensuite, une campagne résolument positive. Mamdani n’a pas seulement incarné une opposition à Andrew Cuomo, dont il parlait finalement peu. Il a proposé un New York désirable. Dans un moment de fatigue politique, il a offert une campagne souriante, joyeuse, capable de redonner envie de participer.
Troisième élément décisif : l’organisation. Des dizaines de milliers de bénévoles, un travail de terrain massif et un usage très maîtrisé des réseaux sociaux comme outils d’élargissement de l’électorat. Mamdani n’a pas seulement mobilisé les votants habituels, il a fait entrer dans le jeu politique des primo votants, des abstentionnistes et des diasporas entières largement ignorées jusque-là.
Enfin, il y a la question de la crédibilité politique. Sur la Palestine notamment, Mamdani n’a pas esquivé. Il a tenu une ligne claire, au prix d’attaques massives. Pour beaucoup d’électeurs, ce positionnement prouvait qu’il ne plierait pas face aux pressions des donateurs ou des lobbys.
Une idée largement acceptée est que la métropole a peu à voir avec le reste du pays. En quoi la ville serait-elle donc un laboratoire ?
Dire que New York est une exception sert avant tout à neutraliser ce qui s’y produit. Historiquement, la ville concentre les inégalités, les conflits sociaux, les migrations et les recompositions culturelles qui traversent ensuite l’ensemble du pays. Le mouvement LGBT moderne, le Black Power urbain, le féminisme radical, puis Occupy Wall Street, Black Lives Matter ou les campements étudiants pour la Palestine y ont pris forme, avant de se diffuser à l’échelle nationale, puis internationale.
La victoire de Mamdani s’inscrit dans cette histoire longue. Ce que l’appareil démocrate présente comme « non reproductible » apparaît déjà ailleurs. On observe des primaires de mi-mandat où des candidats issus de l’establishment démocrate font face à des adversaires portés par des coalitions populaires comparables.
Dans les grandes villes, mais aussi dans des États ruraux, le Parti démocrate est sommé de choisir : intégrer ce basculement ou tenter de le neutraliser, au risque de nouvelles défaites. La victoire d’Analilia Mejia, dans le New Jersey, en est un signal fort.
Je ne pense donc pas que New York soit une exception. C’est une avant-garde sociale, qui rend visibles plus tôt les tensions et les recompositions appelées à structurer l’ensemble du pays dans les années à venir. La question demeure : l’establishment du Parti démocrate saura-t-il intégrer ces transformations ou choisira-t-il, une fois encore, de les contenir pour mieux les neutraliser ?