Jesse Jackson, l’homme qui a maintenu le rêve en vie

Depuis les années 60, le pasteur qui s’est éteint à l’âge de 84 ans a été à l’avant-garde de tous les combats émancipateurs, portant même ses convictions à deux reprises lors de l’élection présidentielle. (Article publié dans l’Humanité du 18 février 2026.)

L’arc-en-ciel, que Jesse Jackson avait utilisé pour symboliser une coalition politique, s’est voilé d’un crêpe noir ce mardi 17 février. Le leader des droits civiques s’est éteint, après une dernière bataille perdue contre la maladie de Parkinson. « Paisiblement », précise sa famille qui l’entourait, au terme d’une vie de tumultes.

« L’histoire des Noirs en Amérique est l’histoire de l’Amérique, et ce n’est pas une belle histoire », avait coutume de dire l’auteur africain-américain, James Baldwin. Par son inlassable engagement, Jesse Jackson a contribué à rendre cette histoire belle.

Compagnon de route de Martin Luther King, candidat à deux reprises (1984 et 1988) à l’élection présidentielle, artisan de tous les combats d’émancipation, le pasteur est la dernière figure d’un mouvement qui a transformé l’Amérique et dont le témoin a été repris par de nouveaux acteurs, de Black Lives Matter à la « génération Sanders ».

Jesse Jackson est un fils du Sud, de cette terre de l’ancienne Confédération qui, après la guerre de Sécession, avait substitué la ségrégation à l’esclavage. Greenville, en Caroline du Sud, est une terre hostile pour un jeune Noir, qui plus est, né (en 1941) hors mariage. « Ce n’est pas une cuillère en argent que j’avais dans la bouche, mais plutôt une pelle dans les mains. » Le racisme le poursuivra à Chicago où, pourtant excellent élève et prometteur joueur de football américain, il renonce à poursuivre ses études supérieures, pour revenir dans le Sud, à Greensboro (Caroline du Nord), dans une université noire.

C’est là qu’il commence une deuxième vie : celle de militant qu’il entame aux côtés de Martin Luther King (MLK). Impressionné par ses capacités d’organisation, ce dernier lui confie des responsabilités au sein de la Southern Christian Leadership Conference, l’organisation de défense des droits civiques qu’il a fondée à la fin des années 1950.

À peine âgé de 25 ans, cédant parfois au démon de l’ambition et du besoin d’attention, il devient une cheville ouvrière du mouvement, menant des campagnes de boycott, au grand dam d’une vieille garde conservatrice.

Le 4 avril 1968, il se trouve aux côtés de MLK, dans un hôtel miteux de Memphis, lorsque celui-ci est mortellement touché. Martin Luther King était alors une figure impopulaire, voire honnie, encore plus depuis son discours contre la guerre du Vietnam, en avril 1968, et son virage vers le socialisme. De tous les proches, Jesse Jackson sera l’un des plus fidèles au « dernier MLK ».

Une quinzaine d’années plus tard, il investit directement la scène politique avec une candidature à la primaire démocrate, où il fait revivre l’ambition née à la fin des années 1960 d’union de toutes les organisations des droits civiques : une « coalition arc-en-ciel ».

Il est le premier Noir à remporter plusieurs États (dans sa Caroline du Sud natale comme en Virginie ou en Louisiane) mais ne terminera que troisième, avec 21 % des suffrages exprimés, son élan étant coupé par des accusations d’antisémitisme.

Quatre ans plus tard, il entame une seconde campagne, armé d’un programme très à gauche, en pleine ère reaganienne, dans lequel se retrouvent à la fois Mohamed Ali et un maire presque anonyme d’une petite ville du Vermont, Bernie Sanders« Il a imposé des thèmes que l’establishment démocrate préfère éviter : réduction des dépenses militaires, sanctions contre l’apartheid sud-africain, reconnaissance d’un État palestinien, protection des travailleurs face à la désindustrialisation. Sur toute la ligne, il est en avance sur son temps », avance Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins. Malgré 7 millions de voix et 11 victoires, le militant pour la justice et l’égalité échoue une nouvelle fois à remporter la nomination du Parti démocrate. Il s’agit moins de la fin d’une parenthèse que du début d’un nouveau cycle. Ces deux campagnes infructueuses ont semé : la moisson arrivera des décennies plus tard. En 2008, à Chicago, sa ville d’élection, ses larmes lors de l’élection de Barack Obama deviennent un message politique en elles-mêmes. Elles sécheront pourtant à l’expérience de l’exercice du pouvoir par le premier président noir.

Il faut au camp progressiste un mouvement plus radical : en 2016, Jesse Jackson se reconnaît dans la candidature de Bernie Sanders, auquel il apporte un soutien public, privilégiant encore et toujours ses convictions aux jeux de l’appareil.

Quelques années plus tard, il sera aux côtés de la famille de George Floyd en 2021, ultime étape d’un « engagement indéfectible en faveur de la justice, de l’égalité et des droits humains (qui) a contribué à galvaniser un mouvement mondial pour la liberté et la dignité », a rappelé sa famille, dans un communiqué. Un de ses « disciples », le révérend Al Sharpton, lui sait gré d’avoir « maintenu le rêve en vie ».

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