Affaire Epstein : les zones d’ombre de la justice

La publication récente de millions de documents s’est transformée, à coups de caviardages et de dissimulations, en nouveau cauchemar pour les victimes du pédocriminel. (Article publié dans l’Humanité Magazine du 19 février 2026.)

Depuis vingt ans, des femmes – abusées durant leur adolescence ou leur prime jeunesse – attendent que la vérité soit établie et la justice rendue. Si la publication récente d’une partie des «Epstein files» a mis en lumière les relations d’un grand nombre de personnalités (de l’ancien ministre de la Culture français Jack Lang à Peter Mandelson, ancien ministre travailliste britannique, en passant par l’intellectuel de gauche états-unien Noam Chomsky, ou Mette-Marit, l’épouse du prince héritier de Norvège) avec un prédateur sexuel condamné, aucune responsabilité de nature pénale n’a été établie. L’«HM» passe en revue ce long feuilleton d’injustices.

En 2006, le plaider-coupable le plus scandaleux

En 2006, une enquête conjointe du FBI et de la police de Palm Beach, en Floride, permet de débusquer un pédocriminel nommé Jeffrey Epstein. Trente victimes mineures sont identifiées. L’acte d’accusation de 53 pages est clair comme de l’eau de roche: l’auteur de ces actes risque la prison à perpétuité. Et pourtant… Le procureur fédéral pour le district sud de la Floride, Alexander Acosta, entame des négociations secrètes avec les avocats de l’accusé, parmi lesquels le controversé Alan Dershowitz. Deuxans plus tard, un «deal», unique en son genre, est conclu. Le criminel plaide coupable (une procédure singulière au droit états-unien) mais seulement pour «sollicitation de prestation sur mineure». De la prison à vie, on passe à dix-huit mois. Il n’en effectuera que treize et dans des conditions spéciales, avec la possibilité de quitter sa cellule douze heures par jour, six jours sur sept. L’accord inclut également une clause exceptionnelle accordant l’immunité à tous les coconspirateurs potentiels (nommés et non-nommés), incluant Ghislaine Maxwell. Alexander Acosta avait obligation légale de consulter les victimes et de les informer des termes du «deal». Il n’en a rien fait. Ses services en ont délibérément caché l’existence aux victimes, leur faisant même croire que l’enquête fédérale était toujours en cours. En 2019, un juge fédéral statuera que la loi avait été violée, conduisant notamment à la démission d’Alexander Acosta, qui se trouvait alors être le ministre du Travail… de Donald Trump. Plus récemment, parmi les millions de documents rendus publics, on retrouve des mémos internes du ministère de la Justice évoquant des «intérêts de sécurité nationale» – mais lesquels ? – pour tenter de justifier la honteuse clémence d’Acosta. D’autres documents montrent également des échanges fréquents entre les avocats du défendant et de hauts responsables de ce même ministère de la Justice à Washington (George W. Bush est alors président) afin de «court-circuiter» les procureurs locaux, plus sévères. Voilà comment en 2008, Jeffrey Epstein a réussi à échapper à une réclusion à perpétuité, lesté d’une «simple» condamnation qu’il présentera comme une «erreur» dont il s’est racheté. Le multimillionnaire peut continuer à faire prospérer son entreprise pédocriminelle sur laquelle la justice disposait de tous les éléments pour le mettre hors d’état de nuire.

Epstein files : la publication la plus tronquée

Sans la presse (encore une fois), le scandale aurait tranquillement terminé sa vie au fond d’un carton d’une anonyme salle d’archives. En novembre 2018, le «Miami Herald» publie une enquête qui révèle non seulement l’accord secret mais recense le nombre de victimes potentielles – environ 80, dont une soixantaine témoignent. La journaliste Julie K. Brown dévoile le «système pyramidal» mis en place pour recruter des jeunes filles mineures (souvent âgées de 13 à 14 ans) issues de milieux précaires. Ce travail journalistique relance l’enquête fédérale qui conduira à l’arrestation de Jeffrey Epstein et à son emprisonnement. La mort du pédocriminel dans sa cellule en 2019 est entourée de trop de flou (caméras défectueuses, vidéos tronquées, gardiens qui ne font pas leur ronde obligatoire) pour ne pas alimenter les théories complotistes. Donald Trump, alors président, sous-entend que Bill Clinton pourrait être le commanditaire du meurtre, puis promet d’être celui qui « brisera le silence ». La majorité de sa base Maga (« Make America Great Again») croit dur comme fer qu’Epstein n’est que le prête-nom d’un vaste réseau de prédation sexuelle des élites démocrates. Malgré ses promesses de transparence, Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche, interdit la consultation des millions de documents. Une fois n’est pas coutume, les républicains du Congrès prennent leurs responsabilités et votent, en novembre 2025, avec les démocrates, pour faire adopter une loi dite «Epstein Files Transparency Act». La quasi-unanimité des votes (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) constitue un camouflet pour le président en exercice, qui ne cache pas sa volonté de ne plus parler du pédocriminel avec lequel il a entretenu une relation de proximité – mais avec lequel il affirme avoir coupé les ponts avant même l’enquête de 2006. Désormais, le ministère de la Justice se retrouve face à une situation qu’on qualifierait, en d’autres occasions, de cocasse: se conformera-t-il à la loi? La réponse arrive fin janvier 2026 : il a décidé de contourner la loi. Certes, 3,5 millions de documents sont divulgués, mais 2,5 autres (volume estimé) demeurent dans l’ombre. Le caviardage presque systématique de noms de potentiels bénéficiaires du réseau suscite la suspicion tandis que la divulgation de l’identité de victimes et parfois de leurs photos non floutées en situation de nudité écœure. Deux députés (le démocrate Ro Khanna et le républicain Thomas Massie) décident alors de consulter, comme ils en ont le droit, les documents à l’état brut. Ils constatent que six noms de personnalités ont été masqués sans raison. Ils les livrent donc au public. Parmi lesquels : le milliardaire Leslie Wexner, désigné comme «coconspirateur» dans un document du FBI de 2019 mais jamais inculpé, et l’Émirati Sultan Ahmed bin Sulayem, PDG de DP World (Dubaï). «Si nous avons trouvé six noms cachés sans raison valable en seulement deux heures de lecture, imaginez ce que le gouvernement couvre encore dans le reste des dossiers», a averti Ro Khanna. A priori, au moins une personne dispose de la réponse: Ghislaine Maxwell.

Ghislaine Maxwell, le silence le plus honteux

Une commission d’enquête du Congrès a décidé d’auditionner lundi 9 février la complice reconnue de Jeffrey Epstein, condamnée en 2022 à vingt ans de prison pour pédocriminalité et complicité de trafic sexuel. La fille du magnat de la presse anglais Robert Maxwell a refusé de répondre aux questions, invoquant le 5e amendement de la Constitution des États-Unis, qui protège le droit à ne pas s’auto-incriminer. Selon son avocat, elle «est prête à parler complètement et honnêtement si elle obtient une grâce du président Donald Trump». Et que dirait-elle? Que «le président Trump et le président Clinton sont innocents de tout méfait». Pour résumer, Ghislaine Maxwell tente de convaincre Donald Trump de la gracier juridiquement en échange d’une autre forme de grâce – politique, celle-ci – qu’elle lui accorderait en l’innocentant aux yeux de l’opinion publique. La tentation peut être forte du côté du président républicain mais il en connaît aussi le coût politique auprès de sa base Maga, qui n’a jamais vraiment compris l’affection à peine voilée qu’il portait à la co-conspiratrice de Jeffrey Epstein. «lui souhaite bonne chance», avait réagi Donald Trump, alors président, en juillet 2020 après l’annonce de son arrestation. En juillet 2025, Todd Blanche, ministre adjoint de la Justice, avait rencontré la condamnée. Quelques jours plus tard, Ghislaine Maxwell était transférée depuis sa prison de Floride vers un «camp de prisonniers» à sécurité minimale au Texas, où elle affirme «être beaucoup plus heureuse». Contrepartie d’informations nouvelles ayant permis de faire avancer l’enquête? Même pas. Les victimes, elles, se trouvent toujours dans l’antichambre de la justice qui ressemble à un purgatoire.

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