A Dallas, laboratoire politique, sur un air latino

Image

 

Les Hispaniques constituent désormais le premier groupe démographique de la métropole texane. Au-delà des changements culturels et sociaux, ce bouleversement a conduit à des modifications du paysage politique, que les républicains tentent de « neutraliser » par tous les artifices de la loi et du redécoupage électoral. Au point d’empêcher un basculement du Texas, place-forte des conservateurs ? Reportage.

Depuis la création du bureau en 1846, les shérifs de Dallas se prénommaient Don, James, Burnett, Smoot ou encore Shuyler. Ils portaient généralement Stetson et bottes de cow-boy. Depuis huit ans, un léger changement est intervenu : le shérif du comté de Dallas est une femme. Elle s’appelle Lupe Valdez. Elle est latina et lesbienne déclarée. A Dallas, oui, la ville dans laquelle JFK n’était pas le bienvenu il y a un demi-siècle. Dans la deuxième ville du Texas, si conservateur.

Fille de fermiers migrants mexicains, elle a passé une partie de son enfance à travailler dans les champs. Sa famille (huit enfants) a ensuite déménagé à San Antonio. Lupe a réussi à rentrer à l’Université du Texas à Arlington, à 500 kilomètres du domicile familial, et à y décrocher une maîtrise en criminologie. Le 2 janvier 2004, dans un climat d’incrédulité, elle annonçait son intention de briguer le poste de shérif. Elle a d’abord remporté les primaires démocrates (ces fonctions publiques font en effet l’objet d’élections pour lesquelles les candidats déclarent leur appartenance politique) avant de battre par une faible marge (51,3%-48,7%) le candidat républicain, Danny Chandler.

Sous son office, les prisons du comté – dont elle a la responsabilité –  ont enfin obtenu la certification fédérale mettant fin à une longue tradition « locale » (conditions sanitaires déplorables, pas d’aide médicale, arrestations arbitraires). En 2008, elle a gagné sa réélection dans un fauteuil, avec 50% des suffrages dès le 1er tour, face à trois autres candidats. Cette année, à l’instar des élus (président, députés, sénateurs), elle défend son bilan dans une campagne qui annonce une victoire tranquille.

Ce petit bout de femme en uniforme symbolise la montée en puissance tranquille des Latinos au Texas, phénomène encore plus visible dans les grandes villes. Dans le comté de Dallas (le neuvième plus peuplé du pays avec 2,4 millions d’habitants au cœur d’une métropole de 6 millions d’habitants), les Latinos représentent 38% des habitants devant les Blancs (33%), les Africains-Américains (22%) et les Asiatiques (5%).

« Ecoutez, regardez, sentez. On est vraiment dans un pays latino. » Nous remontons Jefferson boulevard, à deux pas du centre et d’Elm street où JFK a été assassiné, l’artère centrale d’un quartier très populaire, jadis majoritairement blanc, aujourd’hui tout aussi massivement latino. Les devantures des magasins sont colorées : du vert, du jaune, du rouge. Les noms à consonance espagnole abondent. A la télé, du « soccer », du « futbol », pas du base-ball, ni du foot américain.

Au volant : Alfredo Carbajal, rédacteur-en-chef d’Al Dia (400.000 exemplaires deux fois par semaine), journal en espagnol lancé en 2003 par le grand titre de la ville, le Dallas Morning News. Quand il dit « on est vraiment en pays latino », il n’est pas admiratif. Il constate. Quand il avance que l’on « peut très bien faire sa vie dans ces quartiers sans parler un mot d’anglais », il tient à préciser aussitôt : « Je ne critique pas ou je ne m’en réjouis pas. » Il constate. En entrant dans le restaurant Las Ranitas où nous venons manger quelques tacos et fajitas tout en discutant, nous constatons : la serveuse nous accueille en espagnol et peine vraiment en anglais.

En sirotant son ice tea, Alfredo veut remettre en perspective : « L’histoire de ce pays, c’est d’intégrer des gens et des cultures venus d’ailleurs. C’est vrai qu’actuellement, il y a une partie de la société qui ne se sent pas à l’aise avec l’arrivé des Latinos. En temps de crise économique, certains veulent en faire des boucs-émissaires mais cela n’empêche pas Dallas d’être le lieu d’expérimentation pour la nouvelle culture latina. »

La deuxième ville du Texas (derrière Houston) s’apparente également à un laboratoire d’un autre ordre : politique. La percée démographique des Latinos (lire encadré ci-dessous), favorables aux démocrates, conduira-t-elle à des basculements de nature électorale et institutionnelle? Si la question est nationale, Dallas peut offrir quelques indices. Le premier est livré par Raphael Anchia, représentant démocrate à la Chambre du Texas : «  Entre 2000 et 2005, le comté de Dallas a perdu 130000 résidents « anglos » et gagné 175000 Latinos. Plus de 60% du comté était soit africain-américain soit latino. Parce que les « anglos » au Texas votent plus pour les Républicains et les Latinos pour les démocrates, nous avons bénéficié de ce changement dans la population pour gagner le comté en novembre 2006. »

L’équation ne relève pourtant pas de la loi d’airain. Ou, alors, comment expliquer que quatre des cinq sièges de l’aire métropolitaine de Dallas à la Chambre des représentants des Etats-Unis soient détenus par le parti républicain ? Les organisations des droits civiques pointent, à juste titre, la capacité du parti de droite à manier les ciseaux du « charcutage électoral » (lire article ci-contre). Pour les élections parlementaires de cette année, le Texas dispose de quatre sièges de représentants supplémentaires par rapport à 2010. Le recensement de la population réalisée cette année-là, à l’échelle nationale, a en effet conduit à un ajustement de la représentation des Etats. Grâce à 4,3 millions d’habitants supplémentaires pendant la première décennie du XXIe siècle, le « lonestar state » est le grand vainqueur. 90% de cet accroissement démographique provient des minorités, électeurs traditionnels du parti démocrate : 65% des Latinos, 13% des Africains-Américains et 10% des Asiatiques. A qui échoueront les quatre nouveaux sièges ? Il n’est même pas trop tôt pour le dire puisque le redécoupage ne laisse aucun doute : à trois républicains, blancs, et à un élu démocrate, africain-américain. Pour la League of Women Voters, il s’agit là « de l’exemple le plus extrême de charcutage électoral sur une base raciale parmi tous les redécoupages de cette année ». Les redécoupages sont réalisés par les assemblées d’Etat et au Texas, celle-ci est évidemment républicaine. On n’est jamais aussi bien servi…

Cela n’épuise pas, pour autant, le sujet. Le Texas, qu’on ne peut, par définition, « redécouper » lors des élections présidentielles, demeure un Etat « rouge », la couleur du parti de Romney, malgré son statut « majorité-minorité » (les Blancs sont minoritaires) depuis 2000.

« Les Hispaniques sont une force politique montante mais il est très difficile de les faire participer au processus électoral », constate Alfredo Carbajal. « Le taux de participation des Latinos est faible, encore plus faible que dans d’autres Etats », confirmait, dans les colonnes du New York Times, James Henson, directeur du Texas Politics Project à l’Université du Texas à Austin. Les Blancs, très massivement républicains au Texas, comme le rappelait Raphael Anchia, ne représentent plus que 45% de la population mais encore 63% de l’électorat.

Les raisons de cette absence de tradition civique chez les Latinos du Texas sont multiples. Elles tiennent d’abord au statut social : les Latinos sont surreprésentés dans les catégories sociales défavorisées, plus enclines à s’abstenir. Jim Cohen, professeur à Paris III, auteur de Spanglish America, dépeint ainsi le paysage : « La très grande majorité des immigrés récents sont des salariés, des travailleurs qui cherchent à s’en sortir en quittant des situations économiques difficiles dans un contexte inégal Nord-Sud, contexte dont on ne tient absolument pas compte en formulant les politiques d’immigration à Washington. Leur mode d’insertion économique passe par des emplois peu qualifiés, des bas salaires, de peu de droits, de peu de services sociaux, ce qui les oblige à pratiquer l’art de la survie. L’intégration ne passe pas toujours de la promotion sociale. Ce modèle de l’incorporation par le bas s’applique à une quasi-majorité d’enfants d’immigrés latinos aujourd’hui. » Défavorisés de père en fils : du rêve américain à la réalité d’un pays miné par l’explosion des inégalités et encore secoué par les effets de la crise de 2008. Ici, comme ailleurs, le durcissement des conditions de vie éloigne les plus démunis des processus politiques plus qu’il ne les en rapproche.

Ajoutons, à cette donnée valide pour l’ensemble du pays, des phénomènes plus locaux. « L’immigration hispanique est beaucoup plus récente au Texas qu’en Californie, avance Alfredo Carbajal, lui-même né de l’autre côté de la frontière. Elle ne s’est pas encore organisée sur le plan politique. » D’autant que, dans le Texas, selon James Henson, « le parti démocrate s’est vraiment atrophié ». La direction nationale du parti de l’âne n’investit pas un seul dollar dans cet Etat qu’elle sait perdu d’avance lors du scrutin présidentiel. La convention démocrate qui s’est tenue à Charlotte, début septembre, a marqué un tournant de ce point de vue puisque le discours de référence a été confié à Julian Castro, jeune maire (37 ans) latino de San Antonio. La volonté du parti d’Obama de faire émerger un leader marque un changement stratégique des démocrates qui donnaient, jusque-là, l’impression de se conduite en quasi-rentiers, engrangeant les bons résultats dans ses bastions de la vallée du Rio Grande, le long de la frontière, et des grandes villes (Dallas, Houston, San Antonio, Austin) tout en attendant que la démographie fasse, lentement mais sûrement, son œuvre. La progression régulière de la part des Latinos dans l’électorat – de 7% en 1984, 20% en 2008, 25% cette année -, s’accompagne, il est vrai, d’une progression certaine: 44% pour Obama contre 38% pour Kerry en 2004 et Gore en 2000. Inéluctablement, le Texas virera au « bleu ». Tôt ou tard. En tout cas, pas en 2012.

Article publié dans l’Humanité du 30 octobre

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Reportages

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s