Doutes et certitudes du peuple d’Obama

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Les Américains ont une faculté assez sidérante à faire passer la politique par des canaux qui n’apparaissent pas traditionnels aux yeux d’Européens. Ainsi, pour discuter avec des progressistes, des « liberals », le mieux c’est d’aller prendre un apéro… L’initiative s’appelle « Drinking Liberally », dont la traduction, dans l’esprit, serait en effet « Apéros progressistes ». Ces derniers sont une déclinaison d’un projet baptisé « Living liberally » (Vivre de manière progressiste). Il y a aussi les « screening » (séances ciné), les « reading » (lectures), les « eating » (bouffes) et même les « laughing » (spectacles comiques)…

Explications à Denver avec John E. (c’est ainsi qu’il se présente): « Tout a commencé à New York en 2003. Deux gars ont eu l’idée de créer un lieu où on pouvait s’apitoyer sur notre sort d’avoir Bush comme président. Mais, attention, nous ne sommes pas une arrière-salle du parti démocrate. » On compte désormais 233 « apéros progressistes » dans 46 des 51 Etats américains. Chaque « branche » se réunit en général deux fois par mois dans un lieu fixe. A Denver, le « drinking » a inauguré en 2006.

Les habitués arrivent les premiers et s’installent. Il y a là John, Joe, John (encore) Misty et son mari Kyle. Kyle est un « liberal » de fraîche date et il tient à le faire savoir : « Je suis du Texas et j’étais un évangéliste. La vie et ma femme Misty m’ont ouvert les yeux. Il y a cinq ans, je me suis révolté contre l’anarcho-syndicalisme et je suis devenu un « liberal », explique ce solide gars à l’accent, en effet, texan. Misty sirote son verre de vin blanc, pensive : « Vous venez de France ? Nous sommes tellement en retard sur vous ». Ce soir, le groupe a envie de parler du « modèle Apple », pas forcément de la campagne.

A côté d’eux, John E., s’entretient du climat politique avec deux nouveaux venus, Stacey et Ben. « Nous venons juste d’emménager à Denver en provenance de la Virginie, explique Stacey, enceinte de plusieurs mois, et nous voulions entrer en contact avec des progressistes ». John E: très engagé en 2008 dans la campagne d’Obama, il l’est beaucoup moins cette année. « Je suis devenu papa depuis et j’ai un peu moins de temps. Mais la raison principale est que j’ai été déçu par Obama, par un certain nombre de choses qu’il a faites ou n’a pas faites. Je pense, par exemple, que la loi sur la santé aurait dû être plus forte ». Stacey : « Je serais un peu plus modérée : la loi représente quand même un pas en avant. Aurait-il pu faire plus ? Peut-être. Il aurait peut-être pu faire un plan de relance plus imposant ». Alors que John s’apprête à poursuivre le débat, deux jeunes femmes s’avancent vers lui et lui tendent la main. « C’est notre première fois ici alors on voulait se présenter. Je suis Justine», annonce la première. « Et moi, c’est Melissa », enchaîne la seconde. « Bienvenue, alors », répond John. On saisit l’occasion pour leur demander les raisons de leur présence. « Ben, c’est normal, on aime être « liberal » et on aime boire, donc on est là », rigole Melissa. « On essaie de rencontrer d’autres électeurs démocrates », avance Justine.

Les deux Latinas mènent également une campagne électorale effrénée. La seule évocation  d’une victoire possible de Romney les rend blêmes. « Les gens ne sont pas excités comme en 2008, c’est vrai, ils sont même un peu déçus, mais ils se disent qu’il faut tout de même aller voter », se persuade Melissa. « Moi-même, je ne suis pas emballée mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? », s’interroge Justine.

La discussion se poursuit à l’autre bout du pays avec des « obamistes » convaincus. Patrick Le Floch, un Français, est le président du parti démocrate de Fairfax, dans le nord de la Virginie, un bastion démocrate. Pour lui, « le bilan est positif. Obama a fait le pari du plan de relance et du sauvetage de l’économie. L’Obamacare est une réforme comme celle des droits civiques sur laquelle personne ne pourra revenir. La stagnation est dûe à l’attitude des républicains à partir de 2010 ». Mais l’heure n’est plus vraiment au jugement du premier mandat. L’urgence, c’est le terrain. « Tous les week-ends, nous faisons du porte à porte ».

Parmi les plus acharnés des militants, figure Curtis Chandler. Pourtant jusqu’en 2008, il n’avait jamais voté démocrate. « Mes parents étaient républicains. Mon père était patron de PME et j’ai toujours cru au discours de responsabilité fiscale tenu par les républicains, explique-t-il. J’ai commencé à décrocher dans les années 90 sur les sujets de société. Puis est venu Bush. Pourtant, encore en 2004, j’ai voté pour lui. Puis, j’ai arrêté. Je n’ai pas quitté le parti républicain, c’est ce parti qui m’a quitté. Pourtant, je suis un électeur « naturel » pour eux. Je suis retraité depuis dix ans. Les investissements se portent comme jamais. Mais je ne supporte plus leur idée de l’Amérique, leur défense des plus riches alors que je pense que les revenus du capital devraient être taxés comme ceux du travail, leurs positions sur l’avortement ou le mariage gay, les lois qu’ils font voter dans les Etats qu’ils dirigent pour restreindre le vote des « minorités »…Je sais trop bien ce qu’ils sont devenus pour simplement envisager leur laisser une chance de revenir au pouvoir. »

(1)             http://livingliberally.org/

Cet article est paru dans l’Humanité dimanche du 31 octobre

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