En Géorgie, l’heure de la purge électorale

Quelques mois après la victoire surprise de Joe Biden dans cet État sudiste, le parti de Trump a voté une loi qui restreint le libre exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 20 avril 2021.)

Jerome avait prévenu sa grand-mère LaToya : il vaudrait mieux s’y prendre autrement. Mais la vieille dame avait refusé de se départir de cette habitude prise depuis la première fois qu’elle avait pu glisser un bulletin dans une urne, après l’établissement des droits civiques dans les années 1960 : elle irait voter le jour J, le mardi qui suit le premier lundi de novembre. « Grandma, il va y avoir du monde, beaucoup de monde. Tu n’es plus toute jeune. Et tu as vu ce temps anormalement chaud et humide ? Vote avant. Vote par correspondance », avait plaidé le jeune homme. En vain. Il ne croyait pas si bien prévenir : quatre à sept heures d’attente dans ce bureau du centre-ville d’Atlanta. LaToya, qui, dans sa prime jeunesse, avait entendu les derniers sermons de Martin Luther King à l’Ebenezer Church, n’allait pas se décourager. Après cinq heures d’attente, les provisions d’eau s’étant retrouvées épuisées, une militante de Fair Fight, la plus grande organisation de droits civiques de l’État, s’approcha alors pour lui apporter une bouteille. Mais elle vit son chemin barré par un policier : « Madame, vous ne pouvez pas donner une bouteille d’eau. C’est la loi qui considère cela comme un crime. »

Cette scène est fictive mais pas irréaliste. Au creux des 98 pages de la nouvelle loi électorale récemment votée par la majorité républicaine des assemblées locales de Géorgie se trouve l’interdiction de distribution d’eau et de nourriture par des non-officiels. Il s’agit de la clause qui a fait le plus grand bruit, tant son caractère stupide apparaît évident, mais elle a le même objectif que des dizaines d’autres : décourager, via des mesures très ciblées, les électeurs démocrates de voter. Cette loi limite drastiquement le vote par correspondance, qui s’est révélé être le moyen privilégié d’expression électorale des électeurs démocrates, en réduisant la période du vote, en multipliant le nombre de pièces à produire, en diminuant le nombre de boîte aux lettres (de 94 à 23 dans la métropole d’Atlanta, place forte des démocrates) pour les poster et en interdisant les véhicules itinérants conduits par des fonctionnaires assermentés pour recueillir ces mêmes bulletins.

Elle restreint également la possibilité du « early voting », le vote anticipé autorisé dans la plupart des États. Comme les électeurs sont appelés aux urnes un mardi, une journée qui n’a jamais été déclarée fériée, une pratique ancienne favorise le vote avant l’heure. Désormais, les horaires des centres de vote ne sont plus libres : ils correspondent à ceux des bureaux, alors qu’ils sont censés faciliter le vote des salariés. De même l’obligation d’ouvrir le dimanche est abandonnée, laissant aux comtés le soin de décider : à n’en pas douter, ceux dirigés par les républicains n’ouvriront pas le dimanche, sapant la tradition des paroissiens des églises africaines-américaines d’aller voter après la messe.

Enfin, et surtout, ce texte transfère les pouvoirs électoraux du « secrétaire d’État » à l’assemblée locale. Lors de la dernière élection présidentielle, le titulaire de la première charge, pourtant élu républicain, un certain Brad Raffensperger, avait refusé de céder à l’injonction de Donald Trump : « trouver » les bulletins suffisants pour rattraper l’avance de 11 779 voix dont disposait Joe Biden. Pourtant, en 2018, le gouverneur républicain, Brian Kemp, avait fait radier 800 000 électeurs, principalement issus des minorités et des milieux populaires, des registres électoraux. Avec le Senate Bill 202, les républicains de Géorgie s’accordent les pouvoirs légaux pour réaliser en 2024 ce qui était illégal en 2020 : « voler » l’élection.

Depuis le début de l’année, les élus du GOP (Grand Old Party) ont présenté 361 projets de loi dans 47 États. La plus grande leçon tirée par les républicains après le revers de Donald Trump – leur septième défaite en nombre de voix en huit scrutins présidentiels depuis 1992 – se résumerait ainsi à la façon de Brecht : les Américains votent mal, changeons leur vote. Ou plus précisément : empêchons les démocrates de voter. « Comme ils ne peuvent pas identifier précisément l’affiliation partisane de chacun, ils utilisent l’affiliation ethno-raciale, décrypte, pour l’Humanité, Olivier Richomme, maître de conférences à l’université Lyon-II. Puisque les Africains-Américains votent à 90 % pour les démocrates, les républicains n’ont aucun intérêt à les voir voter. Il en va de même pour les Latinos, les jeunes et surtout les étudiants. » Exemple type : au Texas, on peut voter avec un permis de port d’armes périmé mais pas avec une carte d’étudiant en cours de validité.

La loi votée en Géorgie a soulevé une vague d’opposition à laquelle les républicains ne s’attendaient sûrement pas. Même les multinationales Delta et Coca – dont le siège se trouve à Atlanta – ont été contraintes de s’y opposer. Une forme de boycott sportif et culturel se met en place : la ligue de base-ball a déplacé la finale de son All Star d’Atlanta à Denver, tandis que l’acteur Will Smith a annoncé qu’il ne tournerait pas, comme prévu, son prochain film, Emancipation, ​​​​​​​en Géorgie. À tous, Stacey Abrams, la figure démocrate la plus populaire de l’État, candidate au poste de gouverneure en 2018, a lancé : « Restez et luttez. »

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