Quand Joe Biden doit s’aligner sur Bernie Sanders

La discussion à la Chambre des représentants d’une loi d’investissement de 550 milliards de dollars a tourné à l’avantage de l’aile gauche du Parti démocrate, qui ne veut pas en rabattre sur le contenu de la grande loi sociale et climatique. (Article publié dans l’Humanité du 04 octobre 2021.)

Zéro loi votée, mais un point marqué par la gauche. Ainsi pourrait-on résumer le psycho­drame législatif qui s’est provisoirement terminé ce week-end, au Congrès des États-Unis, entre The West Wing et House of Cards. Il y a trois jours, donc, la Chambre des représentants à majorité démocrate était censée se prononcer sur une loi d’investissement dans les infrastructures d’un montant de 550 milliards de dollars (dont 268 milliards pour les routes, ponts, rails, aéroports et ports, 65 pour l’accès à Internet haut débit, 43 pour l’électrification des transports et la rénovation du réseau électrique, 46 pour l’adaptation au changement climatique, 21 pour boucher les sites pétroliers et miniers en fin de vie, 55 pour la rénovation des canalisations d’eau potable…). Le Sénat avait adopté ce projet de loi avec l’apport de 19 voix républicaines – un rarissime moment « bipartisan » –, les démocrates ayant accepté d’en rabattre par rapport à leur proposition initiale. L’investissement apparaît minimal au regard de la décrépitude des infrastructures victimes de décennies d’absence d’investissements.

Il y a une autre loi sur le tapis parlementaire. La Maison-Blanche l’appelle Build Back Better (Reconstruire en mieux). Elle est le cœur du programme sur lequel Joe Biden a été élu. Fin août, Bernie Sanders a fait campagne dans le Midwest pour la promouvoir, assurant qu’il s’agissait de la «législation la plus progressiste pour les salariés dans l’histoire moderne de ce pays». Les démocrates la font passer par une procédure particulière dite de réconciliation budgétaire, évitant ainsi une obstruction des républicains, le fameux « filibuster », qui impose une majorité qualifiée de 60 voix au Sénat alors que le parti de Biden n’en dispose que de 50. Le projet améliore un « modèle social » pour le moins défaillant : généralisation et gratuité de l’école maternelle, gratuité des deux premières années dans les community colleges, ces universités très prisées des catégories populaires qui délivrent des diplômes bac + 2, instauration des congés parentaux et congés maladie payés, pérennisation de l’allocation familiale de 300 dollars par mois et par enfant votée en mars, création d’un Civilian Climate Corps, un programme d’emplois publics (à terme des millions sont prévus) dans le cadre de la transition écologique, possibilité pour Medicare (système de santé publique pour les plus de 65 ans) de négocier directement le prix des médicaments avec les laboratoires. Dans un premier temps, les deux lois devaient être votées simultanément. Face à l’opposition de deux sénateurs (Joe Manchin et Kyrsten Sinema) et neuf députés démocrates « modérés » à l’encontre de la grande loi sociale et climatique, la direction démocrate annonce un découplage, repoussant la plus ambitieuse des législations à un très hypothétique futur vote.

C’est ici qu’intervient la révolte des progressistes. Ils connaissent la musique déjà jouée lors du vote de l’Obamacare : « Votez a minima, c’est toujours mieux que rien, et on verra ensuite. » Sauf qu’ensuite, ils n’ont rien vu venir. Le caucus progressiste, qui rassemble 96 élus à la Chambre, fait savoir, appuyé par Bernie Sanders, président de la commission du Budget au Sénat, que ce sera les deux lois ou rien. Pour justifier leur attitude, ils s’appuient sur… Joe Biden et ses engagements de campagne. Ilhan Omar, porte-parole du caucus, déclare que ce sont les progressistes qui « veulent rendre possible que le succès soit au rendez-vous pour le président ». Ils ont avec eux une frange majoritaire de l’électorat très favorable à ces mesures et des sondages qui montrent que Joe Biden a décroché ces dernières semaines parmi des « segments » essentiels de la coalition démocrate (Noirs et Latinos, jeunes). Si on ne tient pas les promesses pour lesquelles nous avons été élus, nos électeurs s’abstiendront lors des élections de mi-mandat en novembre 2022 et nous perdrons la Chambre, argumentent-ils en substance. Samedi, Joe Biden est venu au Capitole à la rencontre de toutes les parties concernées et, comme l’écrit le New York Times, « il a dû choisir son camp. Et il a effectivement choisi la gauche ». Le vote des deux lois est reporté et elles devront être approuvées ensemble… ou pas.

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