En échec sur sa loi sociale, Biden pivote vers la loi sur les droits civiques

Le président américain veut – enfin – changer les règles du Sénat afin de surmonter l’obstruction des républicains et faire adopter deux textes de loi censés sacraliser l’exercice du droit de vote. (Article publié dans l’Humanité du 13 janvier 2022.)

Un an après son entrée en fonction, Joe Biden a abattu mardi ses dernières cartes. Incapable de faire voter au Sénat la grande loi sociale et climatique qui comporte nombre de ses promesses de campagne, il a décidé de jeter le peu de capital politique qui lui reste dans une nouvelle grande législation sur les droits électoraux et civiques ainsi que dans une réforme des règles du Sénat. Un casus belli absolu pour les républicains et une grande première pour celui qui a été sénateur durant trente-six ans. La force du propos s’est appuyée sur une forte charge symbolique. Le président en exercice s’est déplacé avec la vice-présidente, Kamala Harris, jusqu’à Atlanta – la ville de Martin Luther King –, métropole d’un État, la Géorgie, qui a basculé en sa faveur lors de l’élection de novembre 2020 et le « ground zero » (l’épicentre) d’une vaste entreprise du GOP (Grand Old Party, surnom du Parti républicain) pour restreindre le droit de vote.

C’est en effet la conclusion qu’a tirée le parti de Trump de sa défaite présidentielle. Officiellement, il s’agit de lutter contre une fraude dont aucune étude ou enquête n’a pu établir la véracité. En réalité, l’objectif est de décourager les électeurs démocrates de voter en multipliant les obstacles. L’État de Géorgie a été pionnier : une loi restreint les possibilités de vote anticipé (avant le jour même de l’élection) et par correspondance – majoritairement utilisé par les démocrates –, diminue le nombre de bureaux de vote et permet aux responsables électoraux de l’État – tous républicains – de prendre la main sur les comtés (dont les plus urbains votent massivement démocrate), à rebours de décennies de tradition. Depuis un an, 34 lois de cet acabit ont été votées par les républicains dans 19 États.

Les démocrates ont rapidement identifié le danger et rédigé deux textes de loi : le John Lewis Voting Rights Act (en hommage au militant des droits civiques et député démocrate décédé en juillet 2020) et le Freedom to Vote Act, dont l’adoption permettrait une « sanctuarisation » du suffrage universel. Affairé sur le front des lois sociales et climatiques, Joe Biden n’a relancé la défense des droits civiques que ces derniers mois, au grand dam des organisations qui luttent pour ceux-ci. Stacey Abrams, fondatrice de l’une d’elles qui a permis d’inscrire 1 million d’électeurs sur les listes électorales de Géorgie et candidate, en 2018, au poste de gouverneur (ayant échoué de peu face au sortant républicain), était absente lors du discours de Biden pour « conflit d’agenda ». En fait, l’inaction de la Maison-Blanche a agacé nombre d’élus, militants et électeurs, notamment africains-américains, principales cibles des lois républicaines. Quant à James Woodall, ancien président de la NAACP, la plus ancienne organisation des droits civiques, en Géorgie, il prévenait : « Nous n’avons pas besoin de plus de discours, nous n’avons pas besoin de plus de platitudes. Nous avons besoin d’action et nous en avons besoin immédiatement. »

Le discours de Joe Biden a sans doute répondu à son attente. Très offensif, le président américain a d’abord lancé : « Cela fait deux mois que j’ai des conversations discrètes avec les membres du Congrès. J’en ai assez d’être silencieux. » Il a ensuite dénoncé les législations votées par les républicains, les qualifiant de lois « Jim Crow 2.0 », en référence aux lois dites « Jim Crow », qui ont codifié la ségrégation raciale dans les États du sud des États-Unis de la fin de la guerre de Sécession (1865) à 1965.

Après le constat, l’action : « Pour protéger la démocratie, je soutiens un changement des règles du Sénat, quel qu’il soit, pour empêcher une minorité de sénateurs de bloquer l’avancée sur l’accès au droit de vote. » Parlant d’un « tournant » dans l’histoire de son pays, l’hôte de la Maison-Blanche a assuré que « chaque membre du Sénat serait jugé par l’Histoire ». « L’Histoire n’a jamais été indulgente envers ceux qui se sont mis du côté de la restriction de l’accès au vote. Ni envers ceux qui se sont mis du côté de la subversion des élections », a-t-il appuyé.

Dans la ligne de mire des démocrates : le « filibuster ». Une règle propre au Sénat qui permet à la minorité républicaine de mener une obstruction parlementaire et de bloquer certaines lois. Adoptée en 1917, utilisée quasi exclusivement par les ségrégationnistes sudistes jusque dans les années 1960 et ressortie du placard par Mitch McConnell, le chef des républicains au Sénat, elle impose une supermajorité de 60 voix (sur les 100 sénateurs) pour tous les textes autres que budgétaires. Avec 50 sénateurs plus la voix prépondérante de la vice-présidente, Kamala Harris, les démocrates disposent d’une majorité… stérile en raison de ce « filibuster » qui peut être mis en sommeil par un vote à la majorité simple. Les républicains avaient procédé de la sorte afin de faire valider les nominés à la Cour suprême durant le mandat de Trump.

Pour faire sauter ce verrou et adopter les deux grandes lois électorales, le groupe démocrate se doit d’être uni. Ce qu’il n’est pas actuellement. Kyrsten Sinema (Arizona) et Joe Manchin, le sénateur démocrate conservateur de la Virginie-Occidentale, torpilleur de la grande loi sociale et climatique, y sont opposés. Ce dernier argue qu’une loi d’une telle envergure doit faire l’objet d’un vote « bipartisan », ce qui revient de fait à accorder un droit de veto aux républicains, qui font bloc contre ces textes. Cette posture lui a valu une réponse cinglante de Jim Clyburn, élu africain-américain de Caroline du Sud et numéro 3 démocrate à la Chambre des représentants : « Je suis, comme vous le savez, une personne noire, descendant de personnes à qui l’on a accordé le droit de vote par le 15e amendement à la Constitution des États-Unis. Le 15e amendement n’a pas été l’objet d’un vote bipartisan, c’est le vote d’un seul parti (républicain – NDLR) qui a donné aux Noirs le droit de vote. Manchin et les autres doivent arrêter de dire cela car cela me cause une grande douleur que quelqu’un suppose que le 15e amendement de la Constitution des États-Unis n’est pas légitime car il n’a pas eu de soutien bipartisan. » Avec son discours, Joe Biden a placé « Manchin et les autres » face à l’Histoire.

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