Pour le chercheur Romuald Sciora, le président étatsunien garde une influence inégalée malgré son impopularité et quelques frictions au sein de la base MAGA. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)
Un an après son élection, Donald Trump vous semble-t-il fragilisé ou dispose-t-il toujours des leviers pour mener son projet ?
Donald Trump n’a jamais été aussi puissant. Aucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. Certes, une majorité de l’opinion lui est défavorable – son taux d’approbation oscille autour de 41 % –, mais elle l’est encore davantage aux démocrates. Et c’est précisément là que réside le génie pervers de cette administration : elle a parfaitement compris qu’il ne s’agit pas d’être aimé, mais d’être incontournable et craint.
L’objectif au niveau intérieur était double : mettre en place un régime sur le modèle de la Hongrie de Viktor Orbán et mener une contre-révolution culturelle anti-woke. Sur ces deux fronts, mission accomplie. De nombreux contre-pouvoirs de la démocratie américaine ont déjà cédé. Des prérogatives du Congrès ont été rognées au profit de la Maison-Blanche.
Le judiciaire est aux mains du locataire de Pennsylvania Avenue. La plupart des universités se sont couchées devant le pouvoir après avoir été menacées de perdre des centaines de millions de dollars de subventions fédérales. La Cour suprême suit Donald Trump le plus souvent, malgré quelques rappels à l’ordre ponctuels. Les médias grand public, terrorisés, pratiquent l’autocensure.
Nous nous sommes habitués à voir le président tenter de déployer illégalement la garde nationale dans de grandes villes du pays. L’ICE, la police de l’immigration, opère des raids d’une violence inouïe, qui rappellent les heures les plus sombres de l’histoire américaine, avec un bilan de près de 500 000 expulsions en 2025.
Donc oui, Donald Trump reste tout-puissant. Et c’est précisément cela qui fait craindre à la plupart des observateurs lucides que les élections de mi-mandat prévues pour novembre 2026 ne se déroulent pas comme d’habitude. Elles pourraient avoir un parfum plus poutinien que jeffersonien : manipulations, intimidations, déploiements de la garde nationale « pour sécuriser le processus électoral », contestation systématique des résultats défavorables.
L’AmericaFest, rassemblement annuel de Turning Point, l’organisation créée par Charlie Kirk, a pourtant été le théâtre d’affrontements directs entre les figures du mouvement MAGA. Cela illustre-t-il des fissures au sein du camp trumpiste ?
Il y a eu, certes, quelques tensions cette année au sein du camp trumpiste. L’AmericaFest de Phoenix, en décembre, a effectivement tourné au règlement de comptes public. Ben Shapiro a traité Tucker Carlson et Steve Bannon de « charlatans » et d’« arnaqueurs », leur reprochant leur complaisance envers le suprémaciste blanc Nick Fuentes. Megyn Kelly a riposté en accusant Shapiro de « lâcheté ». Bannon a qualifié Shapiro de « cancer ».
Mais replaçons ces tensions dans leur contexte. Le mouvement Maga réunit ce que j’appelle « la convergence des réactions » : la droite chrétienne – essentiellement évangélique –, la droite cryptofasciste, la droite ultralibertarienne techno-accélérationniste (Elon Musk, Peter Thiel), et les nationalistes populistes traditionnels.
Ces courants se rejoignent sur certains objectifs – démantèlement de l’État fédéral, anti-woke, suprématie blanche implicite ou explicite –, mais divergent profondément sur d’autres. La question d’Israël et de Gaza cristallise ces fractures : une partie de la jeunesse conservatrice remet en question le soutien inconditionnel à Israël, jugé incompatible avec l’agenda nationaliste « America First ».
Que l’AmericaFest ait viré au pugilat public n’est donc pas étonnant. Mais ces tensions sont-elles le signe d’un effondrement prochain du mouvement Maga ?
Les querelles byzantines de l’AmericaFest ne préfigurent en rien un effondrement. Elles reflètent plutôt une double lutte de succession : qui prendra la place de Charlie Kirk à la tête du mouvement et qui émergera comme porte-parole du trumpisme pour 2028, alors que J. D. Vance se positionne déjà comme héritier présomptif.
L’affaire Epstein a également créé quelques remous, mais, tout comme les tensions à Phoenix, elles glisseront sur Trump. À moins de révélations véritablement dévastatrices – et encore –, rien ne semble capable d’entamer durablement sa mainmise sur le Parti républicain et sur une partie substantielle de l’électorat américain.
Cessons de nous fixer sur l’instant et regardons le paysage large. Ces frictions sont mineures, gérables, et ne changent rien à la dynamique de fond : la consolidation d’un pouvoir autoritaire qui transforme en profondeur les institutions américaines.