L’Amérique martyrisée et pas encore libérée de Trump

Si le président nationaliste bat des records d’impopularité, il n’en déroule pas moins son projet de « révolution réactionnaire ». (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026.)

Donald Trump est le plus impopulaire des présidents après un an de mandat. En douze mois, il est néanmoins l’un des hôtes de la Maison-Blanche qui a le plus avancé dans la mise en œuvre de son projet et il dispose de tous les leviers pour poursuivre sa « révolution réactionnaire ».

« Il y a deux choses à propos de l’année écoulée qui peuvent être vraies en même temps, résume Simon Rosenberg, un stratège démocrate. La première est que Trump a causé plus de dégâts au pays que je ne l’aurais imaginé. La seconde est qu’il a été rejeté par le peuple américain d’une manière tout aussi inattendue»

Ce paradoxe dessine un pays réfractaire mais martyrisé, dont les anticorps n’ont pas totalement disparu, comme le prouvent les mobilisations citoyennes contre les descentes de la police de l’immigration (lire page 4), et qui échoue pour l’instant à enrayer la machine infernale.

En revenant à la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, le milliardaire disposait d’un plan de bataille élaboré et précis : le « Projet 2025 » de la Fondation Heritage. Pendant la campagne, le candidat républicain avait tenté de s’en démarquer, le contenu du document apparaissant comme trop « extrême » pour s’attirer les faveurs d’une majorité de l’électorat. À peine entré en fonctions, il a déployé les cartes des offensives sur le bureau Ovale et sonné la charge.

« Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.) », détaille pour l’Humanité Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’Iris.

Donald Trump a tenu presque toutes ses promesses de campagne, sauf la principale – redonner du pouvoir d’achat aux Américains. Il a lancé « la plus grande opération d’expulsions de l’histoire »transformant l’ICE, la police de l’immigration, en garde prétorienne de la suprématie blanche, au point que Joe Rogan, le podcasteur le plus populaire du pays et soutien de Trump en 2024, la compare à la Gestapo. En douze mois, le pays a perdu 1 million d’immigrés, expulsés ou partis d’eux-mêmes par l’effet de terreur. Trump a satisfait ses plus fidèles soutiens de campagne, présents au premier rang lors de la cérémonie d’investiture – les oligarques – en faisant voter une réduction massive d’impôts en leur faveur. Sa « grande et belle loi », votée en juillet 2025, accorde aux classes supérieures 4 450 milliards de dollars d’allégements fiscaux sur dix ans. « Trump ne prétend même plus être le champion des travailleurs, relève au passage Simon Rosenberg. Il est passé du statut de protecteur de la tribu blanche à celui de protecteur d’une centaine d’oligarques américains, et c’est l’une des raisons pour lesquelles sa politique ne fonctionne pas. »

Il a un peu plus dépecé l’État fédéral, confiant cette mission au milliardaire des milliardaires, Elon Musk, dont la mission fut plus courte que prévu mais aussi efficace que voulu. Selon le Washington Post, 300 000 employés fédéraux ont été virés sur un total de 2,4 millions et nombre de services et missions – de l’aide internationale à la lutte contre les discriminations – purement et simplement supprimés.

Il a lancé une immense « chasse aux sorcières » au service de sa contre-révolution culturelle, tentant de mettre au pas les universités, les médias et les intellectuels, à coups combinés de suppressions de subventions fédérales, de politiques de rachat par des proches (à l’instar de CBS par Larry Ellison, cinquième fortune mondiale) et de stigmatisation-intimidation.

Et il l’a fait sans opposition institutionnelle. « Donald Trump n’a jamais été aussi puissant, estime le chercheur Romuald ScioraAucun président n’a disposé d’autant de pouvoir et d’influence dans l’histoire récente des États-Unis. » Le Congrès, à majorité républicaine, a renoncé à son rôle législatif, laissant le président étendre son champ d’intervention presque à l’envi : en un an, 229 décrets présidentiels ont été signés, soit plus que durant le premier mandat. Le ministère de la Justice, indépendant du pouvoir exécutif, a été transformé en bras armé, lançant des procédures contre les « ennemis » désignés par la Maison-Blanche.

Des juges ont bien tenté de faire prévaloir le droit et les termes de la Constitution, mais ils ont été, dans l’immense majorité des cas, contredits par la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays composée de six juges conservateurs sur neuf, qui agit comme l’ultime vigie de la « révolution » trumpiste.

Tout ceci était plus ou moins annoncé. Pas la nouvelle ère des relations internationales dans laquelle l’ancien champion de l’« America first » a projeté le monde. « L’administration Trump était celle du Make america great again (Maga), qui prenait la forme du rêve d’un retour aux années 1950, un moment où la prospérité états-unienne éclatait aux yeux du monde, et où la domination économique du pays était incontestée. Les références historiques étaient alors absentes du discours du président. Trump II, au contraire, produit un discours saturé de références historiques : la destinée manifeste, la frontière, ou encore les hommages répétés à William McKinley, le président des tarifs douaniers. Ces références au XIXe siècle montrent que, désormais, ce n’est pas la restauration de l’american dream d’après 1945 que vise l’administration, mais le retour à une Amérique originelle, celle de l’expansion perpétuelle », étaie l’historien Ludovic Tournès dans une tribune publiée par Le Monde.

Donald Trump n’a jamais été un isolationniste. L’année 2025 a confirmé qu’il était un interventionniste, de la participation aux côtés d’Israël à la « guerre des douze jours » contre l’Iran au plan néocolonial pour Gaza, en passant par des bombardements en Syrie. Avec l’enlèvement du chef d’État d’un pays souverain – Nicolas Maduro – et les velléités de prédation du Groenland, il est officiellement passé au stade de l’impérialisme. Nul ne peut prédire l’issue du bras de fer engagé sur le territoire autonome du Danemark, mais le sujet fait figure de test ultime : il met aux prises les États-Unis avec leurs alliés européens historiques qu’il menace désormais de droits de douane supplémentaires et engage de fait l’avenir de l’Otan.

« Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « Sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe », met en perspective Marie-Cécile Naves. « Trump fait tomber le monde amoureux de la Chine », va même jusqu’à considérer le Financial Times, le journal de référence des milieux financiers. Le premier ministre canadien, Mark Carney, a d’ailleurs récemment rencontré Xi Jinping pour célébrer un « nouveau partenariat stratégique ».

Si le nouvel impérialisme trumpien risque d’affaiblir durablement le statut des États-Unis sur la scène internationale, il place l’hôte de la Maison Blanche en porte-à-faux avec sa base Maga. Elle ne fait pas encore défaut à son « héros », mais elle est désormais la seule à le soutenir.

On revient ici à l’impopularité record de Donald Trump. Selon le dernier sondage réalisé par CNN, 39 % des personnes interrogées approuvent son action, le plus faible étiage pour un président à ce stade de son mandat. Sur tous les sujets, son déficit de soutien devient stratosphérique : – 16 % sur l’immigration, – 21 % sur l’économie, – 25 % sur les droits de douane. 58 % des États-Uniens estiment même que cette première année est un « échec ».

Cet échec a-t-il un avenir ? Électoralement, c’est peu probable. Les élections de mi-mandat, en novembre prochain, s’annoncent dans la lignée de tous les scrutins organisés depuis un an avec un puissant vote sanction. Le charcutage électoral d’urgence de quelques États républicains en 2025 révélait déjà un état de panique.

La petite phrase de Donald Trump – « On ne devrait même pas avoir d’élection » – le confirme. Politiquement, pourtant, il a prouvé depuis un an qu’il n’avait besoin ni d’un soutien majoritaire de la population, ni du Congrès pour faire avancer son rouleur compresseur.

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