« Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux »

Pour Marie-Cécile Naves, directrice de recherches à l’IRIS, la politique étrangère du président états-unien se heurte à la complexité du monde et à la perplexité des alliés. (Article publié dans l’Humanité du 20 janvier 2026).

Y a-t-il une logique à extraire de la première année du mandat Trump ?

Depuis un an, il ne se passe pas une journée sans que le président des États-Unis ne tente de saturer l’espace médiatique. Si les premiers mois de Trump 2 ont été, pour les observatrices et les observateurs, une phase d’ajustement à ce flot continu de petites phrases et de décisions (notamment par décret), nous avons désormais assez de recul pour les hiérarchiser et les analyser. Et ce, alors que, globalement, la fascination médiatique exercée par Trump et la sous-estimation du projet qu’il déploie demeurent, ce qui se traduit par la reprise fréquente de la propagande trumpiste, sans recul (comme « Trump, faiseur de paix », « Trump faiseur de deals », etc.). Mais sur le fond, personne ne devrait être surpris par ce qu’il se passe.

Que se passe-t-il justement ?

Sur le plan intérieur, l’agenda se déroule à peu près comme prévu, à savoir la dérégulation de l’économie et la baisse des impôts des plus aisés (ce qui satisfait l’électorat républicain traditionnel), mais aussi la remise en cause de l’État de droit (droit à la santé, droit du sol, droit à l’éducation, égalité raciale, égalité de genre, etc.). C’est ce que contient le « Projet 2025 », qui promet la régénérescence de la société américaine, débarrassée de ses indésirables (gauchistes, immigrés, intellectuels, etc.). Il s’agit de « traumatiser les fonctionnaires » et de décourager les forces d’opposition, en qualifiant les adversaires de « terroristes » et d’« ennemis de l’intérieur ». L’électorat MAGA (« Make America Great Again ») adhère à cela, mais l’affaire Epstein et la persistance d’un coût de la vie élevée fragilisent l’adhésion à Trump sur le moyen terme.

Et en matière de politique étrangère ?

Sur le plan géopolitique, c’est plus compliqué. Les ambitions impérialistes, dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources, ne signifient pas que la stratégie est claire et surtout de long terme. Il faut en effet rappeler, d’une part, la promesse isolationniste faite à l’électorat MAGA (promesse rompue à plusieurs reprises, notamment depuis le bombardement de l’Iran en juin 2025) et, de l’autre, une vision du monde qu’on peut qualifier de simpliste : pour Trump, les États-Unis taperaient du poing sur la table et on leur obéirait.

Mais cela ne fonctionne pas ainsi. La Chine résiste aux coups de menton sur les droits de douane et fait tout pour apparaître aux yeux du « sud global » comme le pôle de stabilité mondial ; la Russie n’a pas l’intention de mettre un terme à la guerre contre l’Ukraine ; le Moyen-Orient est une zone complexe. Les conflits gelés se multiplient, l’incertitude que Trump a créée en matière économique et commerciale est immense (droits de douane erratiques, taxe prohibitive sur les visas H-1B pour les travailleurs étrangers qualifiés, revirements incessants), la fin de USAID (agence fédérale chargée de l’aide internationale) crée des béances dans le maillage du renseignement occidental, tue le « soft power » américain et condamne des dizaines de milliers de gens à la mort. Une grande partie du monde ne prend plus Trump au sérieux.

On a le sentiment d’une accélération récente.

Ce qui se passe depuis les opérations militaires au Venezuela, puis la réaction de la Maison-Blanche (en particulier du vice-président J.D. Vance) à la mort de Renee Nicole Good à Minneapolis, tuée par un agent de l’ICE (la police de l’immigration), sans parler des velléités d’envahir le Groenland et donc de déclarer la guerre à l’OTAN, tout cela donne l’impression d’une fuite en avant dans le fantasme de toute-puissance.

Quelles sont les oppositions oui résistances ?

Les immenses manifestations « No Kings Day » de l’automne et les résultats des élections du 4 novembre dernier montrent que la population américaine, majoritairement, ne cède pas au trumpisme. Pour l’heure, le parti démocrate n’est pas vraiment audible (il multiplie les livres sur la défaite de 2024 et ne s’oppose pas à Trump frontalement, il n’a pas de projet politique, pas d’agenda), mais les choses bougent beaucoup à gauche de l’échiquier politique, donc en dehors ou aux marges du parti.

Zohran Mamdani ouvre indéniablement un nouveau cycle. New York est un laboratoire, pas une ville à part. Le parti démocrate sera-t-il capable de s’en saisir ? Les élections de mi-mandat seront un grand test pour le trumpisme, à condition qu’elles se tiennent dans des conditions normales, voire qu’elles aient lieu tout court.

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