A Davos, Trump en shérif contrarié

Face au gotha économique et politique mondial, le président a réitéré sa visée impérialiste et sa volonté de s’emparer du Groenland, mais a dû reculer sur l’emploi de la force militaire. (Article publié dans l’Humanité du 22 janvier 2026.)

L’Empire a parfois des problèmes de maintenance. Donald Trump a dû changer d’avion pour se rendre à Davos (Suisse) à la suite d’un « problème électrique mineur ». Le nouveau shérif autoproclamé est malgré tout arrivé dans les temps, mercredi 21 janvier, pour prononcer un discours annoncé en forme de duel avec le monde entier, invité à se soumettre à la « seule puissance » mondiale. « Quand l’Amérique grandit, le monde entier grandit. Quand l’Amérique va mal, le reste du monde va mal », a déclaré Donald Trump dès le début de son long discours au Forum économique mondial, fidèle à ce nouvel impérialisme totalement décomplexé qui veut mettre le Venezuela au pas, le Groenland dans son giron (lire page 5) et projette de créer une sorte d’ONU parallèle avec le « conseil de la paix » (lire page 4). S’il a réitéré sa volonté de s’emparer du Groenland pour des raisons de sécurité nationale, le président états-unien a cependant dû opérer un repli tactique.

« Seuls les États-Unis peuvent protéger cette terre gigantesque, ce morceau colossal de glace, le développer, l’améliorer et faire en sorte qu’il soit bénéfique pour l’Europe et sûr pour l’Europe et bon pour nous. Et c’est pourquoi je demande l’ouverture de négociations immédiates afin de discuter à nouveau de l’acquisition du Groenland par les États-Unis », a-t-il lancé en guise d’ultimatum, tout en retirant de la table l’option militaire qui crispait le reste du monde : « Je n’en ai pas besoin. Je ne veux pas le faire. » Politiquement, le terrain est sans doute trop instable pour Donald Trump dans son propre pays : selon les sondages, 90 % des États-Uniens sont opposés à cette prise par la force, tandis que certains sénateurs républicains ont prévenu la Maison-Blanche qu’ils voteraient une résolution donnant au seul Congrès le monopole de la décision.

Même si la méthode a été – momentanément ? – adaptée, la cohérence de fond demeure, confirmant ce qu’avait mis en lumière le premier ministre canadien, Mark Carney. « Soyons clairs : nous sommes au cœur d’une rupture, et non d’une transition », avait-il déclaré, appelant à « cesser d’invoquer l’ordre international fondé sur des règles comme s’il fonctionnait encore ». En d’autres mots : l’architecture de 1945 est en train de s’écrouler, par l’action du pays qui en avait été l’un des principaux concepteurs. Marco Rubio, le secrétaire d’État, l’annonçait lors de son audition de confirmation devant le Sénat : « L’ordre mondial d’après-guerre n’est pas seulement obsolète, il est désormais une arme utilisée contre nous. » Dans un monde où la Chine et le « Sud global » ont émergé et où les pays ont tendance à privilégier leurs intérêts sur leur supposé alignement, le multilatéralisme est analysé par une partie des élites à Washington comme des freins, voire des obstacles au maintien de l’hégémonie états-unienne.

Un libre-échange unilatéral

De fait, la coopération et la décision partagée – même dans un cadre multilatéraliste qui s’avère imparfait – diluent la capacité du pays le plus puissant de la planète. La restauration d’une autorité contestée par la marche du monde passe donc par l’isolement des acteurs et la négociation bilatérale. Les États-Unis jouent de leur avantage productif massif – un quart du PIB mondial, exactement la même proportion qu’en 1980 – pour soumettre partenaires comme concurrents, ouvrant une période où, selon le premier ministre canadien, Mark Carney, encore lui, « les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l’intégration économique comme instrument de coercition ».

Sur le plan économique, la guerre des droits de douane vise à imposer une forme unilatéraliste du libre-échange avec des barrières tarifaires pour les produits du monde importés aux États-Unis, mais aucune pour les biens et services « made in USA ». Sur le plan diplomatique, cette même puissance économique est utilisée pour soumettre les récalcitrants. Des taxes prohibitives de 50 % ont été imposées à l’Inde, car elle achetait du pétrole russe. Donald Trump menace actuellement l’Europe d’une surtaxe de 10 % si elle continue à s’opposer à son entreprise de prédation du Groenland. Toujours dans le même esprit, un impôt à l’importation de 200 % pourrait frapper les vins et champagnes français si Emmanuel Macron persiste à ne pas vouloir siéger au sein du « conseil de la paix ».

« Un monde de puissance brute »

Si l’« hémisphère occidental » (les Amériques) constitue le premier terrain d’application de ces ambitions impérialistes, « dont le ressort est autant la mise en place d’un espace vital que la volonté d’exploiter des terres et des ressources », rappelait la chercheuse Marie-Cécile Naves dans l’Humanité le 19 janvier, l’Europe représente, à ce stade de leur déploiement, l’enjeu central.

Depuis le discours de J. D. Vance à Munich, en avril 2025, on sait que l’administration Trump considère l’Union européenne comme « l’homme malade » de la géopolitique mondiale. Le document de la nouvelle stratégie de sécurité nationale, rendu public en décembre dernier, adopte le même ton de procureur en évoquant un « effacement civilisationnel »« Parmi les problèmes plus importants auxquels l’Europe est confrontée, citons les activités de l’Union européenne et d’autres organismes transnationaux qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui transforment le continent et créent des conflits, la censure de la liberté d’expression et la répression de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité et la perte des identités nationales et de la confiance en soi », peut-on y lire. En résumé, l’Europe est stigmatisée pour ne pas porter la même vision du « free speech » et du suprémacisme blanc que la Maison-Blanche. Son « déclin économique », relatif (réel puisqu’elle représente désormais 17 % du PIB mondial contre 28 % en 1980), la rend moins « intéressante » dans le cadre du rapport de force mondial. L’Europe serait devenue « méconnaissable » et ne « va pas dans la bonne direction », a répété Donald Trump, mercredi.

Comment se positionnera le Vieux Continent face à cette défiance stratégique ? Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, la division règne. Le chancelier allemand, Friedrich Merz, comme la première ministre italienne, Giorgia Meloni, tentent de temporiser, comme ils l’avaient déjà fait, l’été dernier, en poussant à céder aux diktats douaniers de Donald Trump. Ils avaient alors trouvé un relais en Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission. Mais cette dernière se montre désormais adepte d’une rhétorique plus ferme. Selon elle, l’UE doit abandonner « sa prudence traditionnelle » dans un « monde de puissance brute ». Ce propos fait écho à celui d’Emmanuel Macron, toujours à Davos, qui a appelé ses partenaires européens à l’utilisation d’outils « très puissants » pour contrer l’offensive trumpiste, qui « vise ouvertement à affaiblir et subordonner l’Europe ».

Le Canada a acté la rupture

Parmi ceux-ci figurent des contre-sanctions ciblant 93 milliards d’euros de produits états-uniens, qui pourraient être effectives dès le 6 février. Ce jeudi 22 janvier en soirée, les Vingt-Sept vont également discuter, lors d’un sommet extraordinaire à Bruxelles, du déclenchement d’un instrument anticoercition, le fameux « bazooka », qui permettrait de bloquer les investissements américains, de lever l’application de leurs brevets et droits de propriété intellectuelle et de réduire leurs importations ou d’empêcher l’accès à des marchés publics. De son côté, le Parlement européen a voté le gel du processus de ratification de l’accord commercial conclu en juillet dernier avec les États-Unis. Le renoncement officiel de Donald Trump à l’aventure militaire pour « ce bout de glace » modifiera-t-il le positionnement de certains des États membres ? Ou ceux-ci garderont-ils à l’esprit que le cap impérialiste demeure ?

Le Canada, deuxième partenaire économique des États-Unis, a, lui, acté la rupture et conclu avec la Chine un nouveau partenariat stratégique, concrétisé dans un premier accord économique. Ottawa va accepter l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois par an avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, contre 100 % actuellement, tandis que Pékin réduit ses taxes sur le canola, cette variété de colza dont le Canada est le premier exportateur mondial, et les supprime sur le homard, le crabe et les pois. Comme le soulignait récemment le Financial Times, la bible des milieux d’affaires, « Trump rend le monde amoureux de la Chine ». La marche de l’Empire a parfois ses contradictions.

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