Un nouveau chapitre du « roman noir » de l’affaire Epstein

La divulgation partielle et partiale des documents en possession du ministère de la Justice n’a fait qu’alimenter la suspicion et le complotisme. (Article publié dans l’Humanité du 5 février 2026.)

Avec la publication la semaine dernière de 3 millions de documents, l’administration Trump s’estime quitte avec le dossier Epstein. « Je pense qu’il est temps pour le pays de passer peut-être à autre chose, comme le système de santé ou quelque chose qui importe aux gens », a décrété le président états-unien. Il semblerait plutôt que les zones d’ombre qui planent toujours sur le tentaculaire dossier alimentent la diffusion du poison lent de la suspicion.

Une publication tronquée

Les termes de la loi – l’Epstein Files Transparency Act – adoptée à une quasi-unanimité (427 pour, 1 contre et 6 abstentions) par le Congrès en novembre 2025 étaient on ne peut plus clairs. Obligation est faite à la ministre de la Justice, Pam Bondi, une ancienne avocate de Donald Trump, de rendre publics tous les documents en possession de son ministère. Elle contient également une « clause anti-réputation » : aucune information ne peut être masquée ou retenue dans le but d’éviter l’embarras ou l’atteinte à la réputation d’une personnalité publique, d’un fonctionnaire ou d’un dignitaire étranger. Le ministère de la Justice s’est-il conformé à cette loi ? La réponse est simple : non. L’ensemble des documents à la disposition des autorités fédérales n’ont pas été dévoilés, comme l’a reconnu et assumé le ministre adjoint de la Justice, Todd Blanche, également un ancien avocat de Donald Trump. Il reste donc 2,5 millions de documents, assurément les plus sensibles, soustraits à l’attention publique. Les arguments de l’administration Trump semblent pour le moins spécieux. Todd Blanche a justifié cette décision par le respect des obligations légales (protection judiciaire, enquêtes en cours) tout en déclarant qu’aucune poursuite judiciaire ne pourra être lancée sur la base des éléments jusqu’ici révélés. Il a également mis en avant la nécessité de protéger l’identité et la vie privée des victimes alors que le ministère de la Justice n’a de toute évidence pas fait son travail dans la partie des documents rendue publique.

C’est le New York Times qui a appelé ce même ministère pour lui signaler que les visages de jeunes femmes – potentiellement des adolescentes – n’avaient pas été floutés sur des clichés où elles apparaissent nues. Les noms d’une centaine de victimes ont également été jetés en pâture par défaut de caviardage avant leur retrait à la suite de l’intervention de ces mêmes victimes.

Comment réagira le Congrès face à une contravention évidente à une loi qu’il a lui-même votée ? Les républicains semblent pour l’instant dans le même état d’esprit que Donald Trump : considérer l’affaire comme close et passer par pertes et profits les documents restés dans l’ombre.

La mise à nu d’un cercle des puissants

Ce qui a été projeté dans la lumière révèle plus qu’une simple liste de proches ou suspects : il s’agit quasiment d’un « Who’s Who » international où l’on retrouve des milliardaires, des têtes couronnées, des anciens et actuels ministres, des responsables politiques encore en poste, avec Jeffrey Epstein, retrouvé pendu dans sa prison en 2019, comme grand ordonnateur.

À Londres, Peter Mandelson, ancien ministre travailliste, se voit contraint de quitter la Chambre des lords. À Paris, Caroline Lang a démissionné du Syndicat des producteurs indépendants tandis que son père, Jack, plaide la « naïveté ». À Bratislava, l’ancien ministre des Affaires étrangères Miroslav Lajcak a été forcé de présenter sa démission de son poste de conseiller du premier ministre, Robert Fico. Aux États-Unis, en revanche, rien. Elon Musk prétend toujours avoir refusé les propositions de Jeffrey Epstein alors qu’un échange de mails établit clairement qu’il a au contraire sollicité une visite sur l’île maudite. Howard Lutnick demeure secrétaire au Commerce. Et Sergey Brin se prévaut encore de la confiance du conseil d’administration de Google.

L’aspect le plus stupéfiant réside moins dans cette liste clinquante de noms que dans la temporalité de leurs rapports avec Jeffrey Epstein. Tous ont continué à entretenir correspondances, amitiés ou relations d’affaires alors que l’ancien golden boy de Wall Street avait été condamné et inscrit dans le fichier des délinquants sexuels depuis 2008. Tous savaient pour le « Lolita Express », le nom de l’avion, et l’existence d’une île en forme d’enfer pédocriminel. Comme le souligne un article du webzine français Frustration, « les ramifications autour d’Epstein montrent l’existence d’une véritable internationale bourgeoise de la défense des criminels et, potentiellement, une internationale de la violence sexuelle envers les femmes et les enfants ».

Le renforcement de la suspicion

La combinaison des révélations – partielles mais réelles – et de la dissimulation d’une partie des Epstein files ne peut produire que l’effet contraire à celui recherché par la loi. Au sentiment de transparence se substitue, jour après jour, une impression de dissimulation volontaire. Quels effets politiques cela peut-il produire à court et moyen terme ?

Donald Trump, dont le nom est cité à plus de 4 500 reprises mais sans aucune preuve concrète, passe apparemment entre les gouttes. En l’état, davantage que Bill Clinton, contraint de venir témoigner devant une commission du Congrès. Pourtant, la base Maga (« Make America Great Again »), très sensible sur le sujet, ne peut que se sentir flouée, voire trahie. Les informations sur la proximité entre Jeffrey Epstein et Steve Bannon, l’ancien conseiller de Donald Trump et théoricien de l’insurrection populiste, pourraient avoir un effet de bombe à fragmentation. « Steve Bannon prétend mener un mouvement contre une élite décadente et sans frontières. Or, selon des messages et des courriels récemment rendus publics, ce mouvement dépendait fortement de l’élite la plus décadente et la plus sans frontières qui soit : Jeffrey Epstein », met en relief le magazine marxiste états-unien Jacobin.

Le flou, volontairement entretenu par l’administration Trump, nourrit le complotisme (un « complot » russe est ainsi évoqué ici et là). La diffusion des Epstein files devait épuiser le sujet. Leur divulgation partielle et partiale ne fait qu’ouvrir un nouveau chapitre de ce « roman noir ». 

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