Alexandria Ocasio-Cortez à Munich, sur la route de la Maison Blanche ?

La députée socialiste de New York participe ce week-end dans la ville allemande à la conférence de sécurité. Un premier déplacement international en forme de préparation pour de futures échéances électorales. (Article publié dans l’Humanité du 13 février 2026.)

Un duel à distance temporelle avant une joute électorale directe ? Un an après J. D. Vance, Alexandria Ocasio-Cortez (« AOC ») participe ce week-end à la conférence de Munich sur la sécurité. En février 2025, le vice-président des États-Unis s’était livré à une violente charge contre les pays européens, accusés de saper la « liberté d’expression » et de favoriser les migrations. Que dira l’égérie de la gauche états-unienne ? Elle adoptera sans doute un profil plus discret. Ce rendez-vous est surtout pour elle l’occasion d’effectuer son premier déplacement international, et donc de poser un jalon sur une longue route vers le Sénat… ou la Maison-Blanche, rien n’est officiel encore. Lors des élections intermédiaires en novembre prochain, elle se contentera de solliciter un nouveau mandat de députée dans sa circonscription de New York. Le « plan de carrière » que les observateurs lui prêtent généralement passe plutôt par le Sénat. Mais son calendrier pourrait se précipiter si aucune candidature ne vient incarner l’aile gauche de la coalition démocrate lors de la primaire en vue de l’élection présidentielle de 2028. Les sondeurs l’ont d’ailleurs intégrée au groupe des candidats putatifs, et, surprise, elle arrive régulièrement dans le top 3 aux côtés de Gavin Newsom, le gouverneur de Californie, qui ne fait quasiment pas mystère de sa prochaine candidature, et de Kamala Harris, qui a déclaré envisager une deuxième campagne. Dans un sondage de l’institut Verasight, AOC est même donné légèrement gagnante face à J. D. Vance (51 % contre 49 %), donnant du crédit à sa capacité à être « éligible », un critère habituellement central pour nombre d’électeurs démocrates. C’est notamment ce facteur qui avait permis à Joe Biden de dominer Bernie Sanders en 2020.

Seule certitude : en 2028, Alexandria Ocasio-Cortez ne sera plus députée. Le siège de sénateur du très contesté chef de la majorité démocrate au Sénat, Chuck Schumer, lui tend les bras. La Chambre haute dispose de prérogatives larges en matière de politique étrangère (ratification des traités, confirmation de nominations diplomatiques et, avec la Chambre, pouvoir de déclarer la guerre). Ce qui pourrait expliquer le voyage à Munich, première étape de construction d’une stature internationale. La députée socialiste travaille désormais ces questions avec Matt Duss, l’ancien conseiller diplomatique de Bernie Sanders, preuve supplémentaire de la préparation de prochaines échéances.

Son nouveau statut de présidentiable représente une sorte de retour en grâce pour l’élue née en 1989. L’ancienne barmaid titulaire d’une maîtrise en relations internationales a déboulé dans le champ politique comme un météorite avant de voir son étoile pâlir. En 2018, sa victoire face à un baron démocrate, Joe Crowley, la propulse au rang de « star » (pour la presse) ou d’égérie (pour les militants). Bien que s’inscrivant pleinement dans le mouvement initié par Bernie Sanders lors de sa première campagne présidentielle de 2016, la plus jeune femme élue de l’histoire du Congrès fait alors un choix différent de celui du sénateur du Vermont en décidant de peser à l’intérieur du Parti démocrate. Le point culminant de cette stratégie représente aussi, pour ses détracteurs, le début des désillusions. Lors de la convention démocrate, en août 2024, elle utilise son temps de parole pour vanter les mérites de Kamala Harris, assurant que la vice-­présidente fait tout ce qui est en son pouvoir pour imposer un cessez-le-feu à Gaza. Or, les faits sont désormais établis : l’administration Biden n’a jamais exercé aucune pression en ce sens. « Sa normalisation” ne lui a rien apporté, ni sur le plan politique ni sur celui des idées, tranche, pour l’Huma­nité, Tristan Cabello, professeur d’histoire à l’université Johns-Hopkins. L’élan des débuts s’est dissous dans la respectabilité parlementaire, sans qu’aucune avancée majeure en ressorte. »

Mais la réélection de Donald Trump, puis les actions de Bernie Sanders et Zohran Mamdani l’ont remise en selle. En l’invitant à rejoindre, au printemps 2025, sa tournée pour combattre l’« oligarchie », le sénateur socialiste octogénaire lui a officieusement tendu le relais. Enfin, l’élection municipale new-yorkaise finit (presque) de raccommoder le lien déchiré avec la frange la plus militante. AOC jette tout son poids politique en faveur de l’outsider à un moment où personne n’estime qu’il a la moindre chance de renverser le candidat de l’establishment, Andrew Cuomo. Le meeting à New York, fin octobre, réunissant Bernie Sanders, Zohran Mamdani et AOC fait peut-être figure de moment fondateur pour la gauche états-unienne. Le trio se reforme d’ailleurs pour l’entrée en fonction officielle, le 1er janvier 2026, du nouveau maire de New York. Au premier, le rôle d’initiateur et de mentor. Au deuxième, la gestion de la plus grande métropole du pays. À la troisième…

Mais AOC, évidente porte-drapeau de la gauche, a aussi su s’insérer dans la coalition démocrate. « Elle sait bâtir des coalitions », souligne le député démocrate « modéré » Pat Ryan. Nombre de candidats ou élus centristes sollicitent ses conseils stratégiques et profitent de son aura grandissante auprès d’un électorat démocrate, doublement enragé par les actions de l’administration Trump et l’apathie des dirigeants démocrates. À 36 ans, la députée d’origine portoricaine peut se targuer d’incarner à la fois l’opposition résolue au président nationaliste et la vague montante d’une alternative progressiste (de Zohran Mamdani à Katie Wilson, autre socialiste, élue maire de Seattle, en passant par Analilia Meija, ancienne directrice de campagne de Bernie Sanders, vainqueure d’une primaire dans le New Jersey).

L’incertitude demeure sur ses ambitions (elle n’a prévu aucune annonce avant 2027), mais l’appétit pourrait venir au fil de sondages s’ils témoignaient d’une dynamique. « Dépasser le vice-président dans les sondages est un exploit très impressionnant pour quelqu’un qui n’occupe actuellement aucun poste important », souligne pour l’Humanité Ted Hamm, professeur de journalisme à l’université Saint-Joseph. Tristan Cabello, estime, lui, qu’« AOC est coincée : trop institutionnalisée pour la base de gauche et trop à gauche pour le reste du Parti démocrate. » Si la route commence à Munich, personne ne sait encore où elle se terminera. 

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